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		<title>Nous Autres</title>
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		<dc:date>2006-06-28T14:28:43Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Evgueni Zamiatine</dc:creator>


		<dc:subject>Technocritique</dc:subject>
		<dc:subject>Urbanisme</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Fictions, BD</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#201;crite en 1920, &lt;i&gt;Nous Autres&lt;/i&gt; est la premi&#232;re &#034;contre-utopie&#034; d'importance avant &lt;i&gt;Le meilleur des mondes&lt;/i&gt; d'Huxley (1931) et &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt; d'Orwell (1948)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zamiatine allie une critique f&#233;roce du totalitarisme math&#233;matique, rationnaliste et machiniste &#224; une &#233;criture particuli&#232;rement po&#233;tique et sensible...&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique20" rel="directory"&gt;N&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot51" rel="tag"&gt;Technocritique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot53" rel="tag"&gt;Urbanisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot172" rel="tag"&gt;Fictions, BD&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH65/arton347-628d0.jpg?1780592685' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='65' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff347.jpg?1150211374&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 1&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une annonce. La plus sage des lignes. Un po&#232;me&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne fais que transcrire, mot pour mot, ce que publie ce matin &lt;i&gt; le Journal national : &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; La construction de l' &lt;/i&gt;Int&#233;gral &lt;i&gt; sera achev&#233;e dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle o&#249; le premier Int&#233;gral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos h&#233;ro&#239;ques anc&#234;tres ont r&#233;duit toute la sph&#232;re terrestre au pouvoir de l'&#201;tat Unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l'int&#233;gration des immensit&#233;s de l'univers par l' &lt;/i&gt;Int&#233;gral&lt;i&gt; , formidable appareil &#233;lectrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les &#234;tres inconnus, habitants d'autres plan&#232;tes, qui se trouvent peut-&#234;tre encore &#224; l'&#233;tat sauvage de la libert&#233;. S'ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur math&#233;matique et exact, notre devoir est de les forcer &#224; &#234;tre heureux. Mais avant toutes autres armes, nous emploierons celle du Verbe. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Au nom du Bienfaiteur, ce qui suit est annonc&#233; aux num&#233;ros de l'&#201;tat Unique : &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Tous ceux qui s'en sentent capables sont tenus de composer des trait&#233;s, des po&#232;mes, des proclamations, des manifestes, des odes, etc., pour c&#233;l&#233;brer les beaut&#233;s et la grandeur de l'&#201;tat Unique. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Ce sera la premi&#232;re charge que transportera l &lt;/i&gt;'Int&#233;gral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Vive l'&#201;tat Unique. Vive les num&#233;ros. Vive le Bienfaiteur ! &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'&#233;cris ceci les joues en feu. Oui, il s'agit d'int&#233;grer la grandiose &#233;quation de l'univers ; il s'agit de d&#233;nouer la courbe sauvage, de la redresser suivant une tangente, suivant l'asymptote, suivant une droite. Et ce, parce que la ligne de l'&#201;tat Unique, c'est la droite. La droite est grande, pr&#233;cise, sage, c'est la plus sage des lignes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Moi, D-503, le constructeur de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral, &lt;/i&gt;je ne suis qu'un des math&#233;maticiens de l'&#201;tat Unique. Ma plume, habitu&#233;e aux chiffres, ne peut fixer la musique des assonances et des rythmes. Je m'efforcerai d'&#233;crire ce que je vois, ce que je pense, ou, plus exactement, ce que nous autres nous pensons (pr&#233;cis&#233;ment : nous autres, et NOUS AUTRES sera le titre de mes notes). Ces notes seront un produit de notre vie, de la vie math&#233;matiquement parfaite de l'&#201;tat Unique. S'il en est ainsi, ne seront-elles pas un po&#232;me par elles-m&#234;mes, et ce malgr&#233; moi ? Je n'en doute pas, j'en suis s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;cris ceci les joues en feu. Ce que j'&#233;prouve est sans doute comparable &#224; ce qu'&#233;prouve une femme lorsque, pour la premi&#232;re fois, elle per&#231;oit en elle les pulsations d'un &#234;tre nouveau, encore ch&#233;tif et aveugle. C'est moi et en m&#234;me temps ce n'est pas moi. Il faudra encore nourrir cette &#339;uvre de ma s&#232;ve et de mon sang pendant de longues semaines pour, ensuite, m'en s&#233;parer avec douleur et la d&#233;poser aux pieds de l'&#201;tat Unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais je suis pr&#234;t, comme chacun, ou plut&#244;t comme presque chacun d'entre nous. Je suis pr&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 2&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le ballet. L'harmonie carr&#233;e. L'X.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes au printemps. De derri&#232;re le Mur Vert, des plaines sauvages et inconnues, le vent nous apporte le pollen jaune et mielleux des fleurs. Ce pollen sucr&#233; vous s&#232;che les l&#232;vres, sur lesquelles il faut passer la langue &#224; chaque instant. Toutes les femmes que l'on rencontre doivent avoir les l&#232;vres sucr&#233;es (et les hommes aussi naturellement). Cela trouble un peu la pens&#233;e logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais, par contre, quel joli ciel ! Il est bleu, pur du moindre nuage (&#224; quel point les anciens devaient avoir le go&#251;t barbare, pour que leurs po&#232;tes fussent inspir&#233;s par ces volumes vaporeux, informes et niais, se pressant stupidement les uns les autres !). J'aime, et je suis s&#251;r de ne pas me tromper si je dis que nous aimons seulement ce ciel irr&#233;prochable et st&#233;rile. En des jours comme celui-ci, le monde entier para&#238;t &#234;tre coul&#233; dans le m&#234;me verre &#233;ternel et impassible que celui du Mur Vert et de tous nos &#233;difices. En des jours comme celui-ci, on aper&#231;oit la profondeur bleue des choses et l'on voit leurs &#233;quations stup&#233;fiantes, qui jusque-l&#224; vous avaient &#233;chapp&#233;, m&#234;me pour les objets les plus familiers et les plus quotidiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En voici un exemple. Je me trouvais ce matin sur le dock o&#249; l'on construit l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;et examinais les machines. Aveugles, inconscientes, les boules des r&#233;gulateurs tournaient, les pistons &#233;tincelants oscillaient &#224; droite et &#224; gauche, le balancier jouait fi&#232;rement des &#233;paules et le ciseau du tour grin&#231;ait au rythme d'une tarentelle merveilleuse. Je compris alors toute la musique, toute la beaut&#233; de ce ballet grandiose, inond&#233; d'un l&#233;ger soleil bleu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi est-ce beau ? me demandai-je. Pourquoi la danse est-elle belle ? &#187; Parce que c'est un mouvement &lt;i&gt; contraint, &lt;/i&gt;parce que le sens profond de la danse r&#233;side justement dans l'ob&#233;issance absolue et extatique, dans le manque id&#233;al de libert&#233;. S'il est vrai que nos anc&#234;tres se soient adonn&#233;s &#224; la danse dans les moments les plus inspir&#233;s de leurs vies (au cours des myst&#232;res religieux, des revues militaires), c'est seulement parce que l'instinct de la contrainte a toujours exist&#233; dans l'homme. Nous autres, dans notre vie actuelle, nous ne faisons qu'entrevoir...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je finirai plus tard : le tableau vient de faire entendre son d&#233;clic. Je l&#232;ve les yeux : c'est O-90, naturellement. Elle sera ici dans une demi-minute : elle vient me chercher pour une promenade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ch&#232;re O ! il m'a toujours paru qu'elle ressemblait &#224; son nom. Il lui manque environ dix centim&#232;tres pour avoir la Norme Maternelle, c'est pourquoi elle a l'air toute ronde. Sa bouche ros&#233;, qui ressemble &#224; un O, s'entrouvre &#224; la rencontre de chacune de mes paroles. Elle a un repli rond aux poignets comme en ont les enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand elle entra, le volant de la logique ronflait encore en moi et sa force vive me fit parler de la formule que je venais d'&#233;tablir, dans laquelle nous entrions tous, nous, les machines et la danse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est merveilleux, n'est-ce pas ? demandai-je.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, c'est merveilleux, c'est le printemps, r&#233;pondit O-90 en me faisant un sourire ros&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Et voil&#224; - c'est le printemps... ! &#171; Elle parle du printemps ! Les femmes !... &#187; &#187; Je me tus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En bas, le boulevard &#233;tait plein : par ce temps, l'Heure Personnelle qui suit le d&#233;jeuner devient g&#233;n&#233;ralement l'heure de la promenade compl&#233;mentaire. Comme d'habitude, l'Usine Musicale jouait par tous ses haut-parleurs l'Hymne de l'&#201;tat Unique. Les num&#233;ros, des centaines, des milliers de num&#233;ros, en unifs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce mot vient vraisemblablement du vieux mot : &#171; uniforme &#187;.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; bleu&#226;tres, ayant sur la poitrine une plaque d'or avec le num&#233;ro national de chacun et de chacune, marchaient en rangs mesur&#233;s, par quatre, en marquant triomphalement le pas. Et moi, ou plut&#244;t nous, nous formions une des innombrables vagues de ce courant puissant. J'avais, &#224; ma gauche, O-90 (si un de mes anc&#234;tres velus d'il y a mille ans &#233;crivait cela, il l'appellerait probablement de ce mot ridicule : &#171; mienne &#187;), &#224; ma droite, deux num&#233;ros inconnus, f&#233;minin et masculin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le ciel magnifiquement bleu, les minuscules soleils dans chacune de nos plaques, les visages non obscurcis par la d&#233;mence des pens&#233;es, tout semblait fait d'une seule mati&#232;re lumineuse et souriante. Le rythme cuivr&#233; r&#233;sonnait : &#171; tra-ta-tam &#187;. Ces &#171; tra-ta-tam &#187;, ce sont des marches de bronze resplendissant au soleil, et, &#224; chaque marche, on s'&#233;l&#232;ve toujours plus haut, dans le bleu vertigineux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brusquement, ainsi que ce matin sur le dock, je compris encore, comme pour la premi&#232;re fois dans ma vie, je compris tout : les rues impeccablement droites, le verre des chauss&#233;es tout arros&#233; de rayons, les divins parall&#233;l&#233;pip&#232;des des habitations transparentes, l'harmonie carr&#233;e des rangs de num&#233;ros gris-bleu. J'eus alors l'impression que ce n'&#233;taient pas des g&#233;n&#233;rations enti&#232;res, mais moi, bel et bien moi, qui avais vaincu le vieux Dieu et la vieille vie, et que c'&#233;tait moi qui avais construit tout cela ; je me sentais comme une tour, et craignais de remuer le coude, de peur que les murs, les coupoles, les machines ne s'&#233;croulassent en miettes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Puis, je fis un bond en arri&#232;re par-dessus les si&#232;cles. Je me souvins (c'&#233;tait incontestablement une association d'id&#233;es par contraste) d'un tableau dans un mus&#233;e. Il repr&#233;sentait un boulevard au xxe si&#232;cle, bigarr&#233; &#224; vous faire tourner la t&#234;te, rempli d'une foule de gens, de roues, d'animaux, d'affiches, d'arbres, de couleurs, d'oiseaux... Et l'on dit que cela a vraiment exist&#233; ! Cela me parut si invraisemblable, si absurde, que je pus me retenir et &#233;clatai de rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Imm&#233;diatement, &#224; droite, j'entendis un rire. Je tournai la t&#234;te de ce c&#244;t&#233; et des dents pointues, extraordinairement blanches, me frapp&#232;rent les yeux. C'&#233;tait le visage d'une inconnue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Excusez-moi, dit-elle, mais vous regardez tout ce qui vous entoure d'un air tellement inspir&#233;, comme le dieu du mythe le septi&#232;me jour de la cr&#233;ation. Vous &#234;tes s&#251;r, ce me semble, que c'est vous qui m'avez cr&#233;&#233;e aussi, et non un autre. J'en suis tr&#232;s flatt&#233;e... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout ceci fut dit sans un sourire, et, je dirais m&#234;me, avec un certain respect (il est possible qu'elle sache que c'est moi le constructeur de &lt;i&gt; l'Int&#233;gral). &lt;/i&gt;Mais elle avait dans les yeux et les sourcils je ne sais quel X &#233;trange et irritant que je ne pouvais saisir et mettre en &#233;quation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fus assez troubl&#233; et, en m'embrouillant un peu, je commen&#231;ais &#224; expliquer mon rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il est tout &#224; fait &#233;vident que ce contraste, cet ab&#238;me infranchissable entre ceux d'aujourd'hui et ceux d'alors...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Non, pourquoi infranchissable ? &#187; (Comme elle a les dents pointues et blanches !) &#171; On peut jeter un pont sur un ab&#238;me. Pensez un peu : les tambours, les bataillons, les rangs serr&#233;s existaient d&#232;s cette &#233;poque, et par cons&#233;quent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Bien s&#251;r, c'est clair &#187;, m'&#233;criai-je.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'&#233;tait une transmission d'id&#233;es tout &#224; fait frappante : elle exprimait, presque avec mes propres paroles, ce que j'avais commenc&#233; d'&#233;crire avant la promenade... Vous voyez, m&#234;me les id&#233;es se ressemblent. Et ceci, c'est parce que personne n'est &#171; un &#187;, mais &#171; un parmi &#187;, &#171; un de &#187; ; nous sommes tellement semblables...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle reprit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous en &#234;tes s&#251;r ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aper&#231;us ses sourcils relev&#233;s vers les tempes, qui formaient&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un angle aigu, comme les jambages de l'X. Je me troublai encore, jetai un coup d'oeil &#224; droite, &#224; gauche, et...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ma droite, j'avais l'inconnue, fine, tranchante, souple comme une cravache, I-330 (j'aper&#231;us son num&#233;ro) ; &#224; ma gauche, O, tout &#224; fait diff&#233;rente, toute en rondeurs, avec le pli charnu qu'ont les enfants au poignet. &#192; l'autre extr&#233;mit&#233; de notre groupe se trouvait un num&#233;ro m&#226;le, ressemblant &#224; la lettre S et comme repli&#233; sur lui-m&#234;me. Nous &#233;tions tous diff&#233;rents...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'autre, celle de droite, I-330, vit mon regard troubl&#233; et dit avec un soupir :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui... h&#233;las ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je ne le conteste pas, c'&#233;tait tout &#224; fait juste, mais il y avait sur son visage ou dans sa t&#234;te quelque chose... Aussi je lui r&#233;pondis d'un ton raide qui ne m'&#233;tait pas habituel :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il n'y a pas d'&#8221;h&#233;las&#8221;. La science se d&#233;veloppe et il est tout &#224; fait &#233;vident que, sinon de suite, tout au moins dans cent cinquante ans...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - M&#234;me les nez...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, m&#234;me les nez, m'&#233;criai-je. Puisqu'il y a encore une raison d'envier... J'ai un nez qui ressemble &#224; un bouton, un autre a un nez qui ressemble...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - J'admets que votre nez est m&#234;me un peu classique, comme on disait autrefois. Mais vos mains... Non, montrez un peu, montrez vos mains ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux pas supporter que l'on regarde mes mains : elles sont toutes couvertes de poils, toutes velues, par un atavisme absurde. J'&#233;tendis la main et dis, d'un ton aussi d&#233;gag&#233; que possible :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce sont des mains de singe. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle jeta un coup d'&#339;il sur ma main, puis sur mon visage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, cela forme un accord tout &#224; fait curieux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle me pesait des yeux comme avec une balance. Les jambages de l'X se dessin&#232;rent encore dans l'angle de ses sourcils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il s'est inscrit pour moi &#187;, s'&#233;cria gaiement la bouche ros&#233; de O-90.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je fis une grimace. Ceci, en r&#233;alit&#233;, &#233;tait tout &#224; fait d&#233;plac&#233;. Cette ch&#232;re O... Comment dire... la vitesse de sa langue est mal r&#233;gl&#233;e ; cette vitesse doit &#234;tre toujours en retard d'un peu moins d'une seconde sur la vitesse de la pens&#233;e et ne doit, en aucun cas, la devancer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; l'extr&#233;mit&#233; du boulevard, la cloche de la Tour Accumulatrice sonna sourdement dix-sept heures. L'Heure Personnelle &#233;tait termin&#233;e. I-330 s'&#233;loigna avec le num&#233;ro m&#226;le en forme d'S. Il a un visage respectable et, je m'en rends compte maintenant, il ne m'est pas inconnu. Je l'ai rencontr&#233; quelque part, je ne me rappelle pas o&#249;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En prenant cong&#233;, I me sourit d'une fa&#231;on &#233;nigmatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Passez apr&#232;s-demain &#224; l'auditorium 112 ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je haussai les &#233;paules :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si je suis convoqu&#233; dans cet auditorium...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous le serez &#187;, dit-elle avec une assurance incompr&#233;hensible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette femme agissait sur moi aussi d&#233;sagr&#233;ablement qu'une quantit&#233; irrationnelle et irr&#233;ductible dans une &#233;quation. Je fus content de rester un moment seul avec la ch&#232;re O.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous pass&#226;mes bras dessus bras dessous quatre rang&#233;es de boulevards. &#192; un tournant, elle devait prendre la droite, moi, la gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; J'aurais tellement voulu aller vous voir aujourd'hui et baisser les rideaux, justement aujourd'hui, tout de suite... &#187; Elle parlait timidement, en levant sur moi ses yeux ronds d'un bleu de cristal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle est dr&#244;le. Que pouvais-je bien lui dire ? Elle est venue me voir hier et sait aussi bien que moi que notre prochain jour sexuel ne tombera qu'apr&#232;s-demain. Voil&#224; encore un cas o&#249; sa langue devance sa pens&#233;e, de m&#234;me qu'il arrive &#224; l'&#233;tincelle d'&#233;clater trop t&#244;t dans un moteur (au grand dommage parfois de son fonctionnement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En la quittant, deux fois, non, je serai exact, trois fois, j'ai embrass&#233; ses yeux bleus merveilleux, purs du moindre nuage.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La jaquette. Le Mur. Les Tables&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En parcourant ce que j'ai &#233;crit hier, je m'aper&#231;ois que mes descriptions ne sont pas suffisamment claires. Elles le sont certainement assez pour le premier venu d'entre nous, mais il se peut qu'elles ne le soient pas pour vous, inconnus, auxquels l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;apportera mes notes et qui n'avez lu le livre de la civilisation que jusqu'&#224; la page o&#249; s'&#233;taient arr&#234;t&#233;s nos anc&#234;tres il y a deux mille ans. Il se peut m&#234;me que vous ne connaissiez pas certains &#233;l&#233;ments comme les Tables des Heures, les Heures Personnelles, La Norme Maternelle, le Mur Vert, le Bienfaiteur ? Il me para&#238;t &#224; la fois dr&#244;le et tr&#232;s difficile de parler de tout cela. C'est comme si un &#233;crivain d'un si&#232;cle pass&#233;, du xxe si vous voulez, avait &#233;t&#233; oblig&#233; d'expliquer dans ses romans ce qu'est une &#171; jaquette &#187;, un &#171; appartement &#187;, une &#171; femme &#187;. Si son roman avait &#233;t&#233; traduit pour les sauvages, aurait-on pu &#233;viter des notes explicatives au sujet du mot &#171; jaquette &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je suis s&#251;r que le sauvage, apr&#232;s avoir consid&#233;r&#233; la &#171; jaquette &#187; aura d&#251; se dire : &#171; &#192; quoi bon cela ? Ce n'est qu'une g&#234;ne. &#187; Je suis s&#251;r que vous aurez la m&#234;me pens&#233;e quand je vous aurai dit que, depuis la Guerre de Deux Cents ans, aucun d'entre nous n'a franchi le Mur Vert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, chers lecteurs, r&#233;fl&#233;chissez un peu, cela aide beaucoup. C'est bien simple, toute l'histoire de l'humanit&#233;, autant que nous la savons, n'est que l'histoire du passage de la vie nomade &#224; une vie de plus en plus s&#233;dentaire. Ne s'ensuit-il pas que la forme de vie la plus s&#233;dentaire (la n&#244;tre) est en m&#234;me temps la plus parfaite ? Les hommes n'ont voyag&#233; d'un bout du monde &#224; l'autre qu'aux &#233;poques pr&#233;historiques, aux temps des nations, des guerres, du commerce, de la d&#233;couverte des deux Am&#233;riques. Qui, &#224; l'heure actuelle, a besoin de tout cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux bien que l'habitude de cette vie s&#233;dentaire n'ait pas &#233;t&#233; acquise sans peine, ni d'un seul coup. Lorsque, au temps de la Guerre de Deux Cents ans, toutes les routes ont &#233;t&#233; d&#233;truites et se sont recouvertes d'herbe, vivre dans des villes s&#233;par&#233;es l'une de l'autre par des immensit&#233;s vertes a paru au d&#233;but tr&#232;s incommode. Mais apr&#232;s ? Apr&#232;s que l'homme eut perdu sa queue, il n'a pas d&#251; apprendre en un jour &#224; chasser les mouches sans l'aide de celle-ci et cependant, maintenant, pouvez-vous vous voir avec une queue ? Ou bien, si vous voulez, pouvez-vous vous repr&#233;senter nu, sans &#171; jaquette &#187;, dans la rue ? (Il se peut que vous vous engonciez encore dans ces v&#234;tements.) C'est exactement la m&#234;me chose pour moi, je ne peux me repr&#233;senter la Ville non entour&#233;e du Mur Vert, je ne peux m'imaginer une vie que ne recouvrent pas les v&#234;tements chiffr&#233;s des Tables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Tables... Coll&#233;s sur le mur de ma chambre, leurs chiffres pourpres sur fond or me regardent d'un air &#224; la fois s&#233;v&#232;re et tendre. Ils me rappellent malgr&#233; moi ce qu'autrefois on appelait l'&#171; ic&#244;ne &#187; et me donnent envie de composer des vers, ou des pri&#232;res, ce qui revient au m&#234;me. Ah ! que ne suis-je po&#232;te pour vous chanter comme vous le m&#233;ritez, &#244; Tables, c&#339;ur et pouls de l'&#201;tat Unique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous tous, et peut-&#234;tre vous aussi, avons lu, &#233;tant enfants, &#224; l'&#233;cole, le plus grand de tous les monuments litt&#233;raires anciens parvenus jusqu'&#224; nous : l'&#171; Indicateur des Chemins de Fer &#187;. Mettez-le &#224; c&#244;t&#233; des Tables et vous aurez le graphite et le diamant. Tous deux sont constitu&#233;s de la m&#234;me mati&#232;re, de carbone, mais comme le diamant est transparent et &#233;ternel ! Comme il brille ! Quel est celui qui ne perd la respiration en parcourant les pages de l'&#171; Indicateur &#187; ? Eh bien, les Tables des Heures, elles, ont fait de chacun de nous un h&#233;ros &#233;pique &#224; six roues d'acier. Tous les matins, avec une exactitude de machines, &#224; la m&#234;me heure et &#224; la m&#234;me minute, nous, des millions, nous nous levons comme un seul num&#233;ro. &#192; la m&#234;me heure et &#224; la m&#234;me minute, nous, des millions &#224; la fois, nous commen&#231;ons notre travail et le finissons avec le m&#234;me ensemble. Fondus en un seul corps aux millions de mains, nous portons la cuiller &#224; la bouche &#224; la seconde fix&#233;e par les Tables ; tous, au m&#234;me instant, nous allons nous promener, nous nous rendons &#224; l'auditorium, &#224; la salle des exercices de Taylor, nous nous abandonnons au sommeil...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je serai franc : nous n'avons pas encore r&#233;solu le probl&#232;me du bonheur d'une fa&#231;on tout &#224; fait pr&#233;cise. Deux fois par jour, aux heures fix&#233;es par les Tables, de seize &#224; dix-sept heures et de vingt et une &#224; vingt-deux heures, notre puissant et unique organisme se divise en cellules s&#233;par&#233;es. Ce sont les Heures Personnelles. &#192; ces heures, certains ont baiss&#233; sagement les rideaux de leurs chambres, d'autres parcourent pos&#233;ment le boulevard en marchant au rythme des cuivres, d'autres encore sont assis &#224; leur table, comme moi actuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On me traitera peut-&#234;tre d'id&#233;aliste et de fantaisiste, mais j'ai la conviction profonde que, t&#244;t ou tard, nous trouverons place aussi pour ces heures dans le tableau g&#233;n&#233;ral, et qu'un jour, les 86 400 secondes entreront dans les Tables des Heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai eu l'occasion de lire et d'entendre beaucoup d'histoires incroyables sur les temps o&#249; les hommes vivaient encore en libert&#233;, c'est-&#224;-dire dans un &#233;tat inorganis&#233; et sauvage. Ce qui m'a toujours paru le plus invraisemblable est ceci : comment le gouvernement d'alors, tout primitif qu'il ait &#233;t&#233;, a-t-il pu permettre aux gens de vivre sans une r&#232;gle analogue &#224; nos Tables, sans promenades obligatoires, sans avoir fix&#233; d'heures exactes pour les repos ! On se levait et on se couchait quand l'envie vous en prenait, et quelques historiens pr&#233;tendent m&#234;me que les rues &#233;taient &#233;clair&#233;es toute la nuit et que toute la nuit on y circulait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une chose que je ne puis comprendre. Quelque trouble qu'ait &#233;t&#233; leur raison, les gens ne devaient pourtant pas &#234;tre sans s'apercevoir qu'une vie semblable &#233;tait un v&#233;ritable assassinat de toute la population, un assassinat lent qui se prolongeait de jour en jour. L'&#201;tat (par un sentiment d'humanit&#233;) avait interdit le meurtre d'un seul individu, mais n'avait pas interdit le meurtre progressif de millions d'individus. Il &#233;tait criminel de tuer une personne, c'est-&#224;-dire de diminuer de cinquante ans la somme des vies humaines, mais il n'&#233;tait pas criminel de diminuer la somme des vies humaines de cinquante millions d'ann&#233;es. Cela pr&#234;te au rire. N'importe lequel de nos num&#233;ros de dix ans est capable en trente secondes de comprendre ce probl&#232;me de morale math&#233;matique, alors que tous leurs Kant r&#233;unis ne le pouvaient pas : aucun d'eux n'avait jamais pens&#233; &#224; &#233;tablir un syst&#232;me d'&#233;thique scientifique, bas&#233; sur les op&#233;rations d'arithm&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; N'est-il pas absurde que le gouvernement d'alors, puisqu'il avait le toupet de s'appeler ainsi, ait pu laisser la vie sexuelle sans contr&#244;le ? N'importe qui, quand &#231;a lui prenait... C'&#233;tait une vie absolument a-scientifique et bestiale. Les gens produisaient des enfants &#224; l'aveuglette, comme des animaux. N'est-il pas extraordinaire que, pratiquant le jardinage, l'&#233;levage des volailles, la pisciculture (nous savons de source s&#251;re qu'ils connaissaient ces sciences), ils n'aient pas su s'&#233;lever logiquement jusqu'&#224; la derni&#232;re marche de cet escalier : la pu&#233;riculture. Ils n'ont jamais pens&#233; &#224; ce que nous appelons les Normes Maternelle et Paternelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce que je viens d'&#233;crire est tellement invraisemblable et tellement ridicule, que je crains, lecteurs inconnus, que vous ne me preniez pour un mauvais plaisant. Vous allez croire que je veux tout simplement me payer votre t&#234;te en vous racontant des balivernes sur un ton s&#233;rieux ? Pourtant je ne sais pas blaguer, car dans toute blague le mensonge joue un r&#244;le cach&#233; et, d'autre part, la Science de l'&#201;tat Unique ne peut se tromper. Comment pouvait-on parler de logique gouvernementale lorsque les gens vivaient dans l'&#233;tat de libert&#233; o&#249; sont plong&#233;s les animaux, les singes, le b&#233;tail ? Que pouvait-on obtenir d'eux lorsque, m&#234;me de nos jours, un &#233;cho simiesque se fait encore entendre de temps en temps ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais, fort heureusement, cela n'arrive que rarement et c'est une petite question de mise au point ; il est facile d'y rem&#233;dier sans arr&#234;ter la marche &#233;ternelle de toute la Machine. Pour remplacer la clavette tordue, nous avons la main habile et puissante du Bienfaiteur, nous avons l'&#339;il exerc&#233; des Gardiens...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; propos, je me souviens d'avoir vu le type courb&#233; en S, rencontr&#233; hier, sortir plusieurs fois du Bureau des Gardiens. Cela m'explique le respect instinctif que j'ai eu pour lui et ma g&#234;ne lorsque cette &#233;trange I, en sa pr&#233;sence... Il faut reconna&#238;tre que cette I...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sonne le coucher, il est vingt-deux heures et demie. &#192; demain.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 4&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le sauvage et le barom&#232;tre. &#201;pilepsie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Jusqu'&#224; pr&#233;sent, tout m'avait paru clair (c'est pourquoi j'ai une certaine partialit&#233; pour ce mot : &#171; clair &#187;), mais aujourd'hui je ne comprends pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, j'ai r&#233;ellement &#233;t&#233; convoqu&#233; &#224; l'auditorium 112, comme elle me l'avait dit, bien que la probabilit&#233; f&#251;t seulement de 500 sur 10 millions, ce qui fait 1 sur 20 000 (500 est le nombre des auditoria, 10 millions celui des num&#233;ros). Ensuite... Mais proc&#233;dons par ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'auditorium est un immense demi-globe de verre travers&#233; par le soleil. Il est coup&#233; de rang&#233;es circulaires de t&#234;tes ros&#233;s et lisses, semblables &#224; des sph&#232;res. Je regardais autour de moi avec des battements de c&#339;ur, me demandant si je n'allais pas apercevoir, sur les vagues bleues des uniformes, le croissant ros&#233; : les ch&#232;res l&#232;vres de O. J'entrevis des dents extraordinairement blanches et pointues, comme celles... Mais non, ce n'&#233;tait pas elle. Le soir, &#224; vingt et une heures, O devait venir me voir, et mon d&#233;sir de la rencontrer &#233;tait tout &#224; fait naturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; un signal, nous nous lev&#226;mes pour entonner l'Hymne de l'&#201;tat Unique ; sur l'estrade apparut notre spirituel phono-lecteur, tout brillant avec son haut-parleur d'or.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Num&#233;ros, nos arch&#233;ologues ont mis au jour un livre du xxe si&#232;cle. Un auteur ironique y raconte l'histoire du sauvage et du barom&#232;tre. Un sauvage avait remarqu&#233; qu'il pleuvait chaque fois que le barom&#232;tre s'arr&#234;tait sur &#8220;pluie&#8221; (un sauvage couvert de plumes appara&#238;t sur l'&#233;cran, il fait couler le mercure du barom&#232;tre : rires). Vous riez, mais ne croyez-vous pas que l'Europ&#233;en de ce temps &#233;tait beaucoup plus risible ? Tout comme le sauvage, il d&#233;sirait la &#171; pluie &#187;, la pluie avec une minuscule, une pluie alg&#233;brique, mais il restait devant le barom&#232;tre comme une poule mouill&#233;e. Le sauvage, au moins, &#233;tait beaucoup plus hardi et poss&#233;dait une certaine logique ; bien que barbare : il avait su voir la relation entre la cause et l'effet. En vidant le r&#233;servoir de mercure, il faisait un premier pas sur le grand chemin que, depuis... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce moment (j'&#233;cris sans rien cacher, je le r&#233;p&#232;te) je devins comme imperm&#233;able aux courants vivifiants qui se d&#233;versaient du haut-parleur. Il me sembla que j'&#233;tais venu inutilement (c'est tout &#224; fait extraordinaire, comment aurais-je pu ne pas venir, puisque j'avais &#233;t&#233; convoqu&#233; ici ?), il me sembla que tout &#233;tait vide, comme un coquillage. Je n'arrivai &#224; concentrer mon attention qu'avec peine, au moment o&#249; le phono-lecteur passa au sujet principal : &lt;i&gt; Notre musique, sa composition math&#233;matique &lt;/i&gt;(la math&#233;matique &#233;tant la cause et la musique, l'effet). Il d&#233;crivit un appareil r&#233;cemment invent&#233; : le musicom&#232;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En tournant cette manette, n'importe qui parmi vous peut produire jusqu'&#224; trois sonates &#224; l'heure. Comparez cette facilit&#233; &#224; la peine que devaient se donner vos anc&#234;tres pour le m&#234;me r&#233;sultat. Ils ne pouvaient composer qu'en se plongeant dans un &#233;tat d'&#8221;inspiration&#8221;, forme inconnue d'&#233;pilepsie. Voici un sp&#233;cimen tr&#232;s amusant de ce qu'ils obtenaient : un morceau de Scriabine, du xxe si&#232;cle. Cette bo&#238;te noire (un rideau s'ouvrit sur l'estrade, d&#233;couvrant un instrument ancien) cette bo&#238;te noire &#233;tait appel&#233;e &#8220;piano&#8221;... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je ne me souviens plus du reste, probablement parce que... Je le dirai sans ambages, parce que I s'approcha du &#171; piano &#187;, et je fus sans doute frapp&#233; par son apparition inopin&#233;e sur l'estrade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle portait le costume fantastique d'une &#233;poque pass&#233;e : son corps &#233;tait serr&#233; dans une robe noire qui faisait vivement ressortir la blancheur de ses &#233;paules et de sa poitrine. Sa respiration soulevait cette ombre ti&#232;de entre les seins. Et ses dents &#233;blouissantes, presque blanches...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle laissa tomber sur nous un sourire qui &#233;tait presque une morsure, s'assit et commen&#231;a de jouer. Cette musique &#233;tait sauvage, nerveuse, bigarr&#233;e, comme leur vie alors, sans l'ombre de m&#233;canisme rationnel. Ceux qui m'entouraient riaient et avaient certainement raison. Quelques-uns seulement... mais pourquoi moi aussi je...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; ... Oui, l'&#233;pilepsie est une maladie mentale, une souffrance. D'abord douce et lente, la morsure devient toujours plus profonde. Et, lentement, le soleil. Ce n'est pas notre soleil bleu-cristal dont la lumi&#232;re &#233;gale traverse les tuiles de verre, non, c'est un soleil sauvage, destructeur, br&#251;lant et r&#233;duisant tout en miettes... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le type assis &#224; ma droite tourna la t&#234;te vers moi et se mit &#224; ricaner. Je me souviens tr&#232;s bien avoir vu &#233;clater sur ses l&#232;vres une bulle de salive microscopique. Cette petite bulle me fit reprendre mes sens. J'&#233;tais de nouveau moi-m&#234;me ; comme tout le monde, je n'entendais que le bruit vain des cordes et &#233;clatai de rire. Tout redevenait facile et simple. Cet habile phono-lecteur nous avait fait un tableau trop vivant de cette &#233;poque sauvage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Aussi avec quel plaisir &#233;coutai-je notre musique moderne dont un morceau nous fut jou&#233; ensuite pour montrer le contraste. C'&#233;taient des gammes cristallines, chromatiques, se fondant et se s&#233;parant en s&#233;ries sans fin ; c'&#233;taient les accords synth&#233;tiques des formules de Taylor, de Maclaurin, les marches carr&#233;es et bienfaisantes du th&#233;or&#232;me de Pythagore, les m&#233;lodies tristes des mouvements oscillatoires, les accords, coup&#233;s par les raies de Frauenhofer, de l'analyse spectrale des plan&#232;tes... Quelle r&#233;gularit&#233; grandiose et inflexible ! Et combien pitoyable, en regard de cette musique, paraissait celle des anciens, libre, absolument illimit&#233;e, sauf en ce qui concernait sa fantaisie sauvage...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sortit de l'auditorium, comme &#224; l'ordinaire, par quatre. La silhouette en S passa pr&#232;s de moi et je m'inclinai respectueusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ch&#232;re O devait arriver une heure apr&#232;s. Je sentis un doux &#233;moi me p&#233;n&#233;trer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233; &#224; la maison, je courus au guichet, montrai au gar dien mon ticket ros&#233; et re&#231;us en &#233;change la permission d'utiliser les rideaux. Nous n'avons ce droit qu'aux jours sexuels. D'habitude, dans nos murs transparents et comme tiss&#233;s de l'air &#233;tincelant, nous vivons toujours ouvertement, lav&#233;s de lumi&#232;re, car nous n'avons rien &#224; cacher, et ce mode de vie all&#232;ge la t&#226;che p&#233;nible du Bienfaiteur. Autrement, on ne sait ce qui pourrait arriver. Il se peut que les demeures opaques des anciens aient engendr&#233; chez eux leur mis&#233;rable psychologie cellulaire. &#171; Ma &lt;i&gt; (sic) &lt;/i&gt;maison est ma forteresse. &#187; Ils auraient pourtant pu r&#233;fl&#233;chir davantage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vingt-deux heures, je baissai les rideaux et, au m&#234;me inst ant, la souriante O entra, un peu essouffl&#233;e. Elle me tendit sa petite bouche ros&#233; et son billet de m&#234;me couleur. Je d&#233;chirai le talon du billet et ne pus m'arracher de la bouche ros&#233; jusqu'au dernier moment : vingt-deux heures quinze.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui montrai ensuite mon journal et lui parlai, fort bien je crois, de la beaut&#233; du carr&#233;, du cube, de la droite. Elle &#233;coutait d'un air ros&#233;, charmant, et une larme, puis une autre, puis une troisi&#232;me, tomb&#232;rent sur la page ouverte (c'&#233;tait la page 7). Les lettres se brouill&#232;rent et je fus oblig&#233; de recopier le passage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Cher D, si seulement vous, si vous... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eh bien, quoi &#171; si &#187; ? quoi &#171; si &#187; ? C'est encore sa vieille chanson : elle veut un enfant. &#192; moins que peut-&#234;tre, quelque chose de nouveau, concernant... concernant l'autre... Quoique... Mais non, ce serait absurde.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 5&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Le carr&#233;. Les souverains du monde. La fonction agr&#233;able et utile&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas encore cela. Encore une fois, cher lecteur inconnu, je m'exprime comme si vous &#233;tiez... tenez, comme si vous &#233;tiez mon vieil ami R-13, le po&#232;te bien connu, aux l&#232;vres de n&#232;gre. Et vous, habitants de la Lune, de V&#233;nus, de Mars, de Mercure, qui sait ce que vous &#234;tes, et o&#249; vous &#234;tes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Figurez-vous un carr&#233;, vivant, admirable, qui serait oblig&#233; de parler de lui, de sa vie. La derni&#232;re chose qu'il penserait &#224; dire c'est que ses quatre angles sont &#233;gaux, il ne s'en aper&#231;oit m&#234;me pas, tant cela lui est familier, quotidien. Je suis tout le temps comme ce carr&#233;. Le billet ros&#233; et tout ce qui s'y rattache est, pour moi, ce que l'&#233;galit&#233; de ses angles est au carr&#233;, mais pour vous c'est peut-&#234;tre plus obscur encore que le bin&#244;me de Newton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, un des sages de l'antiquit&#233;, sans doute par hasard, a dit une parole intelligente : &#171; L'Amour et la Faim m&#232;nent le monde. &#187; Par cons&#233;quent, pour mener le monde, l'homme doit dominer ces deux souverains. Nos anc&#234;tres ont &#224; grand-peine vaincu la Faim ; je parle de la grande Guerre de Deux Cents ans, de la guerre entre la ville et la campagne. Les sauvages paysans, sans doute par pr&#233;jug&#233; religieux, tenaient beaucoup &#224; leur &#171; pain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce mot n'a &#233;t&#233; conserv&#233; dans notre langue que comme m&#233;taphore po&#233;tique : la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cependant, la nourriture napht&#233;e que nous consommons actuellement a &#233;t&#233; invent&#233;e trente-cinq ans avant la fondation de l'&#201;tat Unique, ce qui eut pour effet de r&#233;duire la population du globe aux deux dixi&#232;mes de ce qu'elle &#233;tait. Le visage de la terre, nettoy&#233; d'une salet&#233; mill&#233;naire, prit un &#233;clat remarquable et les survivants go&#251;t&#232;rent le bonheur dans les palais de l'&#201;tat Unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; N'est-il pas &#233;vident que la f&#233;licit&#233; et l'envie ne sont que le num&#233;rateur et le d&#233;nominateur de cette fraction que l'on appelle le bonheur ? Quel sens auraient les innombrables sacrifices de la Guerre de Deux Cents ans si l'envie existait toujours ? Malgr&#233; tout, elle existe toujours dans une certaine mesure, car il y a encore des nez en forme de &#171; bouton &#187; et des nez &#171; classiques &#187; (c'&#233;tait le th&#232;me de notre conversation au cours d'une promenade) ; certains ont un grand succ&#232;s en amour, d'autres, point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Apr&#232;s avoir vaincu la Faim (ce qui, alg&#233;briquement, nous assure la totalit&#233; des biens physiques), l'&#201;tat Unique mena une campagne contre l'autre souverain du monde, contre l'Amour. Cet &#233;l&#233;ment fut enfin vaincu, c'est-&#224;-dire qu'il fut organis&#233;, math&#233;matis&#233;, et, il y a environ neuf cents ans, notre &#171; Lex Sexualis &#187; fut proclam&#233;e : &#171; N'importe quel num&#233;ro a le droit d'utiliser n'importe quel autre num&#233;ro &#224; des fins sexuelles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le reste n'est plus qu'une question de technique. Chacun est soigneusement examin&#233; dans les laboratoires du Bureau Sexuel. On d&#233;termine avec pr&#233;cision le nombre des hormones de votre sang et on &#233;tablit pour vous un tableau de jours sexuels. Vous faites ensuite une demande, dans laquelle vous d&#233;clarez vouloir utiliser tel num&#233;ro, ou tels num&#233;ros. On vous d&#233;livre un petit carnet ros&#233; &#224; souches et c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est &#233;vident que les raisons d'envier le prochain ont disparu. Le d&#233;nominateur de la fraction du bonheur a &#233;t&#233; annul&#233; et la fraction est devenu infinie. Ce qui, pour les anciens, &#233;tait une source in&#233;puisable de trag&#233;dies ineptes, a &#233;t&#233; transform&#233; par nous en une fonction harmonieuse et agr&#233;ablement utile &#224; l'organisme. Il en est de m&#234;me pour le sommeil, le travail physique, l'alimentation, etc. Vous voyez combien la grande force de la raison purifie tout ce qu'elle touche. Oh ! lecteurs inconnus, si vous pouviez conna&#238;tre cette force divine, si vous appreniez &#224; la suivre jusqu'au bout !...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... C'est &#233;trange : je pense aujourd'hui aux sommets les plus &#233;lev&#233;s de l'histoire humaine, je respire mentalement l'air tr&#232;s pur des montagnes, et malgr&#233; tout, au fond, je me sens nuageux, plein de toiles d'araign&#233;e et oppress&#233; par un X. Est-ce &#224; cause de mes pattes velues, parce que je les ai eues pendant longtemps devant les yeux ? Je n'aime pas &#224; en parler, je ne les aime pas, ce sont les vestiges d'une &#233;poque sauvage. Est-ce que vraiment j'aurais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais rayer toutes ces r&#233;flexions car elles d&#233;passent les limites de mon chapitre, mais j'ai r&#233;fl&#233;chi, et ne bifferai rien. Que mon journal, tel un sismographe sensible, donne la courbe de mes h&#233;sitations c&#233;r&#233;brales les plus insignifiantes... Il arrive que ce sont justement ces oscillations qui servent de signes pr&#233;curseurs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette phrase est certainement absurde, il conviendrait de la biffer, car nous avons canalis&#233; toutes les forces de l'univers, et une catastrophe est impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout maintenant m'est parfaitement clair, l'&#233;trange sentiment que j'&#233;prouve est d&#251; &#224; ma ressemblance avec le carr&#233;, dont j'ai parl&#233; au d&#233;but. Il n'y a pas d'X en moi, cela ne se peut pas, mais je crains qu'X ne reste en vous, lecteurs inconnus. J'esp&#232;re que vous ne me jugerez pas trop s&#233;v&#232;rement, vous comprendrez qu'il m'est plus difficile d'&#233;crire qu'il ne l'a jamais &#233;t&#233; pour aucun auteur au cours de toute l'histoire de l'humanit&#233;. Les uns &#233;crivaient pour leurs contemporains, les autres pour leurs descendants, mais personne n'a jamais &#233;crit pour ses pr&#233;d&#233;cesseurs &#233;loign&#233;s et sauvages...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 6&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'occasion. Ce damn&#233; : &#171; c'est clair &#187;. Les 24 heures&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le r&#233;p&#232;te : je me suis impos&#233; l'obligation d'&#233;crire sans rien cacher. C'est pourquoi, quelque p&#233;nible que cela puisse m'&#234;tre, je dois faire remarquer ici que, manifestement, m&#234;me chez nous, la solidification, la cristallisation de la vie ne sont pas encore termin&#233;es et que quelques marches sont encore &#224; franchir pour arriver &#224; l'id&#233;al. L'id&#233;al, c'est clair, sera atteint &lt;i&gt; lorsque rien n'arrivera plus ; &lt;/i&gt;malheureusement... Tenez, par exemple, je lis aujourd'hui dans &lt;i&gt; le Journal national &lt;/i&gt;que&lt;i&gt; &lt;/i&gt;la f&#234;te de la Justice sera c&#233;l&#233;br&#233;e dans deux jours, place du Cube. Quelqu'un a donc encore troubl&#233; la marche de la grande Machine de l'&#201;tat, un &#233;v&#233;nement impr&#233;visible, incalculable, est encore &lt;i&gt; arriv&#233; ! &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, quelque chose m'est &#233;galement &lt;i&gt; arriv&#233;. &lt;/i&gt;&#192; dire vrai, c'&#233;tait pendant l'Heure Personnelle, c'est-&#224;-dire pendant le temps sp&#233;cialement consacr&#233; aux &#233;v&#233;nements impr&#233;vus, mais tout de m&#234;me...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers seize heures, exactement &#224; seize heures moins dix, j'&#233;tais &#224; la maison. Brusquement le t&#233;l&#233;phone m'appela :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; D-503 ? demanda une voix de femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous &#234;tes libre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - C'est moi ; I-330. Je cours chez vous et nous allons &#224; la Maison Antique. C'est entendu ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I-330... Cette I m'&#233;nerve, me r&#233;pugne, m'effraie presque. Mais c'est justement pour cela que j'acquies&#231;ai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cinq minutes plus tard, nous &#233;tions dans l'avion. Le ciel &#233;tait d'un bleu de mai et le soleil l&#233;ger, dans son avion d'or, volait en bourdonnant derri&#232;re nous, toujours &#224; la m&#234;me distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant nous, un nuage blanc s'&#233;talait, inepte et joufflu comme un &#171; Cupidon &#187; d'autrefois ; cela g&#234;nait un peu. La fen&#234;tre de devant &#233;tait ouverte, le vent s&#233;chait les l&#232;vres, j'y passais involontairement la langue de temps en temps et pensais sans cesse &#224; ma voisine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous aper&#231;&#251;mes de loin des taches vert sombre, de l'autre c&#244;t&#233; du Mur ; puis nous &#233;prouv&#226;mes une l&#233;g&#232;re faiblesse de c&#339;ur : nous descendions comme sur une pente raide et nous nous trouv&#226;mes pr&#232;s de la Maison Antique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ce b&#226;timent aveugle, &#233;trange et d&#233;labr&#233;, est rev&#234;tu d'une coquille de verre sans laquelle il se serait &#233;croul&#233; depuis longtemps. A la porte se tient toujours une vieille, toute rid&#233;e ; ses l&#232;vres sont tout en plis et en fentes ; elles sont retourn&#233;es vers l'int&#233;rieur et sa bouche semble s'&#234;tre atrophi&#233;e et ferm&#233;e ; il para&#238;t tout &#224; fait invraisemblable qu'elle puisse parler. Et cependant elle parle :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Alors, mes amis, vous &#234;tes venus voir ma petite maison ? &#187; dit-elle, et ses rides brill&#232;rent, c'est-&#224;-dire qu'elles se r&#233;unirent en faisceaux convergents, ce qui fit croire qu'elles &#171; brillaient &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, grand-m&#232;re, nous avons eu de nouveau envie de venir, lui dit I, ce qui la mit en joie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Il y a du soleil, hein ? Ah, farceuse, farceuse ! Je sais, je sais. Eh bien, vous pouvez aller seuls. Moi, je resterai ici, au soleil. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Hum... Ma compagne vient sans doute assez souvent ici. &#187; Quelque chose me g&#234;nait, j'aurais eu besoin de me secouer ; c'&#233;tait probablement le nuage sur le ciel lisse de mai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Je l'aime, cette vieille, dit I en montant un escalier large et sombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Je ne sais pas. Peut-&#234;tre &#224; cause de sa bouche, peut-&#234;tre pour rien, comme &#231;a, tout simplement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je levai les &#233;paules. Elle continua en souriant &#224; peine, peut-&#234;tre sans sourire du tout :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Je me sens bien coupable. Il est clair que l'on ne doit pas aimer &#8220;tout simplement, comme &#231;a&#8221;, mais &#8220;&#224; cause de quelque chose&#8221;. Tous les &#233;l&#233;ments doivent &#234;tre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - C'est clair &#187;, commen&#231;ai-je, mais je m'aper&#231;us tout de suite que j'avais laiss&#233; &#233;chapper ce mot et je jetai un regard sur ma compagne pour savoir si elle l'avait remarqu&#233; ou non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle regardait le plancher, ses paupi&#232;res &#233;taient baiss&#233;es comme des rideaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Une pens&#233;e me vint subitement. Vers vingt-deux heures, sur le boulevard, parmi des cellules vivement &#233;clair&#233;es, d'autres sont toutes sombres, les rideaux tir&#233;s. Et l&#224;, derri&#232;re ces rideaux... Que se passe-t-il donc derri&#232;re ses rideaux &#224; elle ? Pourquoi m'a-t-elle t&#233;l&#233;phon&#233; aujourd'hui, pourquoi sommes-nous venus ici, pourquoi tout cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ouvris une lourde porte, grin&#231;ante et opaque, et nous nous trouv&#226;mes dans un local sombre et en d&#233;sordre qu'on appelait autrefois : &#171; appartement &#187;. Il y avait l&#224;-dedans une vari&#233;t&#233; sauvage, inorganis&#233;e, folle, comme leur musique, de couleurs et de formes, et, parmi ce d&#233;sordre, cet &#233;trange instrument de musique : un &#171; piano &#187;. Je vis un plafond blanc, des murs bleu sombre, des reliures rouges, vertes, orange, un bronze vert, des cand&#233;labres, une statue de Bouddha, des meubles tordus comme par l'&#233;pilepsie. Il &#233;tait impossible de mettre tout &#231;a en &#233;quation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je supportais ce chaos avec peine, mais ma compagne &#233;tait, apparemment, beaucoup plus r&#233;sistante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est ce que j'aime le plus &#187;, dit-elle ; mais elle se reprit imm&#233;diatement et me montra son sourire mordant. &#171; Au fond, continua-t-elle, c'est le plus inepte de tous leurs &#8220;appartements&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Ou, plus exactement, de tous leurs &#201;tats, corrigeai-je. Il y avait alors des milliers d'&#201;tats microscopiques, sans cesse en guerre, impitoyables comme...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, bien s&#251;r &#187;, dit tr&#232;s s&#233;rieusement I.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous visit&#226;mes une chambre dans laquelle se trouvaient des petits lits d'enfants (&#224; l'&#233;poque, les enfants &#233;taient &#233;galement propri&#233;t&#233; priv&#233;e), puis d'autres chambres avec des miroirs brillants, d'immenses armoires, des divans multicolores, une &#171; chemin&#233;e &#187; immense, un grand lit en acajou. Le verre, notre admirable verre, transparent et &#233;ternel, ne leur servait qu'&#224; faire de mis&#233;rables et fragiles fen&#234;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Et dire qu'ici on aimait &#8220;tout simplement, comme &#231;a&#8221;, on br&#251;lait, on se tourmentait... &#187; (les rideaux de ses yeux se baiss&#232;rent encore), &#171; quelle d&#233;pense d&#233;r&#233;gl&#233;e et absurde d'&#233;nergie humaine ! N'est-il pas vrai ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle semblait parler &lt;i&gt; &#224; ma place, &lt;/i&gt;en lisant mes pens&#233;es. Cependant, son sourire dessinait toujours cet X &#233;nervant. Derri&#232;re les rideaux, quelque chose se produisit, je ne sais pas exactement quoi, mais cela me fit perdre patience. J'aurais voulu discuter avec elle, l'attraper, mais il fallait que je fusse de son avis, je ne pouvais faire autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous nous arr&#234;t&#226;mes devant le miroir et je ne vis que ses yeux. Je pensai que l'homme est constitu&#233; aussi stupidement que ces &#171; appartements &#187;, les t&#234;tes des gens sont opaques et n'ont que les yeux comme fen&#234;tres. Elle sembla deviner ce que je pensais et se retourna, ayant l'air de dire : &#171; Eh bien, les voil&#224; mes yeux... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais devant moi deux fen&#234;tres sombres avec, derri&#232;re, une vie inconnue. Je ne voyais que le feu mais je savais qu'une &#171; chemin&#233;e &#187; fumait &#224; l'int&#233;rieur, o&#249; se trouvaient aussi certaines figures, ressemblant &#224;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je voyais l&#224; un autre moi-m&#234;me, mais qui ne me ressem blait pas - c'&#233;tait &#233;videmment d&#251; &#224; l'influence opprimante du cadre dans lequel nous &#233;tions. Je me sentais prisonnier dans cette cage barbare, saisi dans le tourbillon sauvage de la vie d'autrefois, et j'eus peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Dites, d&#233;clara I, allez une minute dans la chambre voi sine. &#187; Sa voix venait de l'int&#233;rieur, des fen&#234;tres sombres de ses yeux, o&#249; la chemin&#233;e fumait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je sortis dans la pi&#232;ce voisine et m'assis. Le buste asym&#233;trique et souriant d'un ancien po&#232;te, Pouchkine je crois, &#233;tait pos&#233; sur une &#233;tag&#232;re contre le mur. Il me regardait droit dans les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Pourquoi supporte-je bien sagement ce sourire, pourquoi tout cela, pensais-je, pourquoi suis-je ici ? Cela ne m'&#8221;&#233;tonne&#8221; pas de ne pas me sentir &#224; l'aise. Cette femme &#233;nervante et repoussante joue un jeu &#233;trange... &#187; J'entendis, dans la chambre voisine, une porte d'armoire se fermer et un bruissement de soie. J'eus peine &#224; me retenir pour ne pas y aller. J'aurais voulu l'accabler de paroles d&#233;sagr&#233;ables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle entra, portant une robe courte jaune vif, comme on en portait autrefois, un chapeau noir, des bas de la m&#234;me couleur. Ceux-ci &#233;taient tr&#232;s longs et montaient beaucoup plus haut que les genoux, la robe de soie l&#233;g&#232;re &#233;tait d&#233;collet&#233;e, laissant voir une ombre entre les seins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, vous voulez faire l'originale, c'est clair, mais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, interrompit-elle, je veux &#234;tre originale, c'est-&#224;-dire me distinguer des autres. &#202;tre original, c'est d&#233;truire l'&#233;galit&#233;... Ce qui s'appelait dans la langue idiote des anciens &#8220;&#234;tre banal&#8221; n'est maintenant que l'accomplissement d'un devoir. Parce que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, oui, justement, &#233;clatai-je, mais il n'y a pas de quoi, il n'y a pas de quoi... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle s'approcha du buste au nez camus, puis baissa les paupi&#232;res sur le feu sauvage de ses yeux et dit, sur un ton tr&#232;s s&#233;rieux cette fois et peut-&#234;tre pour me calmer, une chose raisonnable :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Cela ne vous para&#238;t pas stup&#233;fiant que les gens, autrefois, aient pu supporter cela ? Non seulement ils le supportaient, mais ils s'y soumettaient. Quelles &#226;mes d'esclaves, hein ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - C'est clair, c'est-&#224;-dire que je voulais... &#187; (Encore ce damn&#233; &#171; c'est clair ! &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Oui, certainement, je comprends. Mais au fond c'&#233;taient des despotes plus puissants que leurs rois couronn&#233;s. Pour quoi ne les isolait-on pas, ne les exterminait-on pas ? Nous les aurions...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, bien s&#251;r &#187;, commen&#231;ai-je, mais elle &#233;clata de rire, toute tordue par ce rire bruyant, souple comme une cravache.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je me rappelle que j'&#233;tais tout tremblant, je la saisis et perdis la t&#234;te... Il aurait fallu faire quelque chose, n'importe quoi. J'ouvris machinalement ma plaque d'or et regardai l'heure. Il &#233;tait dix-sept heures moins dix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Vous ne trouvez pas qu'il est temps ? lui dis-je aussi poli ment que possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Et si je vous demandais de rester ici avec moi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Non mais... Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Je suis oblig&#233; d'&#234;tre &#224; l'auditorium dans dix minutes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Tous les num&#233;ros sont tenus d'assister aux cours d'art et de sciences &#187;, dit-elle avec ma voix. Elle leva les paupi&#232;res, les rideaux remont&#232;rent : &#224; travers les fen&#234;tres on voyait flamber la chemin&#233;e. &#171; Je connais un m&#233;decin au Bureau M&#233;dical, il est inscrit pour moi. Si je le lui demande, il vous donnera un certificat &#233;tablissant que vous avez &#233;t&#233; malade. Alors ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je compris enfin o&#249; tout ce jeu menait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Comment ? Mais vous savez que, comme tout bon num&#233;ro, je dois aller imm&#233;diatement au Bureau des Gardiens et...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais en r&#233;alit&#233; ? &#187; Je vis encore son sourire pareil &#224; une morsure. &#171; Je suis extr&#234;mement curieuse de savoir si vous irez au Bureau des Gardiens ou non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous restez ? &#187; lui demandai-je en posant la main sur le bouton de la porte. Ce bouton &#233;tait en cuivre, &#171; comme ma voix &#187;, pensai-je.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous pouvez attendre encore une petite minute ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle alla au t&#233;l&#233;phone, appela un num&#233;ro, dont je ne me souviens plus, tellement j'&#233;tais agit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vous attendrai dans la Maison Antique. Oui, oui, seule... &#187; cria-t-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tournai lentement le bouton de la porte :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous me permettez de prendre l'avion ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oh, oui, certainement, je vous en prie... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vieille r&#234;vassait sur le seuil, au soleil, comme une plante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chose &#233;tonnante : sa bouche qui semblait ferm&#233;e &#224; jamais&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;s'ouvrit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et votre... comment dire... elle est rest&#233;e seule ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sa bouche se ferma de nouveau, elle hocha la t&#234;te. Son cer veau affaibli comprenait &#233;videmment toute l'absurdit&#233; de la conduite de cette femme et le risque qu'elle courait&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je me trouvai au cours &#224; dix-sept heures pr&#233;cises. Je com pris alors que j'avais menti &#224; la vieille : I n'&#233;tait pas seule. C'&#233;tait peut-&#234;tre le fait d'avoir menti involontairement &#224; la vieille qui me tourmentait et m'emp&#234;chait d'&#233;couter. Non, elle n'&#233;tait pas seule, c'&#233;tait bien cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vingt et une heures et demie, j'avais une heure libre ; j'aurais pu aller au Bureau des Gardiens et faire ma d&#233;claration, mais j'&#233;tais trop fatigu&#233; apr&#232;s toute cette histoire idiote. De plus, le d&#233;lai est de quarante-huit heures : j'irai demain, j'ai encore vingt-quatre heures.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 7&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le cil. Taylor. La jusquiame et le muguet&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il fait nuit, vert, orange, bleu. Je vois un piano rouge, une robe jaune comme un citron et un Bouddha de cuivre qui, brusquement, ouvre les yeux. Une s&#232;ve s'en &#233;coule, ainsi que de la robe jaune. Le miroir est couvert de gouttes et le grand lit est tremp&#233;, les lits d'enfants aussi et moi-m&#234;me bient&#244;t... Une horreur douce et mortelle me saisit...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je me r&#233;veille ; la lumi&#232;re est d'un bleu calme. Le verre des murs brille, de m&#234;me que les fauteuils de verre et la table. Cela m'a calm&#233;, mon c&#339;ur a cess&#233; de palpiter. La s&#232;ve, le Bouddha, tout cela est absurde ! C'est clair, je suis malade : je ne r&#234;vais jamais autrefois. Il para&#238;t que r&#234;ver &#233;tait la chose la plus ordinaire et la plus normale chez les anciens. Ce n'est pas &#233;tonnant, toute leur vie n'&#233;tait qu'un affreux carrousel : vert, orange, le Bouddha, la s&#232;ve. Nous savons maintenant que les songes sont le signe d'une s&#233;rieuse maladie mentale. Est-ce que &lt;i&gt; mon &lt;/i&gt;cerveau, ce m&#233;canisme r&#233;gl&#233; comme un chronom&#232;tre, brillant, sans une poussi&#232;re... ? Oui, c'est bien cela, j'y sens un corps &#233;tranger ; c'est comme un cil fin dans un &#339;il : on ne se sent plus vivre, on ne sent plus que le cil dans son &#339;il, qu'il est impossible d'oublier une seconde...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entends, au-dessus de ma t&#234;te, le r&#233;veil sonner, alerte et cristallin : il est sept heures, il faut se lever. On se croirait entour&#233; de miroirs : j'aper&#231;ois &#224; travers les murs d'autres moi-m&#234;me, avec ma chambre, mes v&#234;tements, mes mouvements, r&#233;p&#233;t&#233;s mille fois. Cela vous fait du bien, on voit qu'on est la partie d'une unit&#233; immense et puissante. Et c'est d'une telle beaut&#233; : pas un geste, pas une flexion, pas un mouvement inutile !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Certes, ce Taylor &#233;tait le plus g&#233;nial des anciens. Il est vrai, malgr&#233; tout, qu'il n'a pas su penser son id&#233;e jusqu'au bout et &#233;tendre son syst&#232;me &#224; &lt;i&gt; toute &lt;/i&gt;la vie, &#224; chaque pas, &#224; chaque mouvement ; il n'a pas su int&#233;grer dans son syst&#232;me les vingt-quatre heures de la journ&#233;e. Comment ont-ils pu &#233;crire des biblioth&#232;ques enti&#232;res sur un Kant quelconque et remarquer &#224; peine Taylor, ce proph&#232;te qui a su regarder dix si&#232;cles en avant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon d&#233;jeuner est termin&#233;. L'Hymne de l'&#201;tat Unique a &#233;t&#233; chant&#233;. En ordre, quatre par quatre, nous nous rendons aux ascenseurs. Le bourdonnement des moteurs est &#224; peine perceptible et bien vite nous descendons, avec une l&#233;g&#232;re d&#233;faillance de c&#339;ur...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, voil&#224; encore ce songe absurde qui me revient, ou bien l'une de ses fonctions cach&#233;es. Ah, oui ! c'est qu'hier, en avion, nous sommes aussi descendus. Du reste, tout est fini : voil&#224; la secousse de l'arr&#234;t. C'est tr&#232;s bien d'avoir &#233;t&#233; aussi d&#233;cid&#233; et brusque avec elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voiture du chemin de fer souterrain me conduit &#224; l'endroit o&#249; brille sous le soleil le corps toujours immobile et &#233;l&#233;gant de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral&lt;/i&gt;,non encore spiritualis&#233; par le feu. Fermant les yeux, je r&#234;ve en formules, je calcule mentalement une fois de plus quelle vitesse initiale il faudrait pour arracher l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;du sol. &#192; chaque fraction de seconde, la masse de celui-ci se transformerait, par suite de l'emploi du combustible explosif. On obtient une &#233;quation tr&#232;s compliqu&#233;e, transcendantale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois comme &#224; travers un songe : quelqu'un dans ce monde solide, exactement calcul&#233;, vient de s'asseoir &#224; c&#244;t&#233; de moi, il m'a pouss&#233; l&#233;g&#232;rement et m'a dit : &#171; Pardon ! &#187; J'ouvre les yeux et, tout d'abord (par association d'id&#233;es avec l'&lt;i&gt; Int&#233;gral&lt;/i&gt;), je vois quelque chose se pr&#233;cipiter dans l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est une t&#234;te ; et elle se d&#233;place parce que, sur les c&#244;t&#233;s, elle poss&#232;de deux ailes ros&#233;s : les oreilles. J'aper&#231;ois ensuite un dos vo&#251;t&#233; en forme d'S.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je sens quelque chose de d&#233;sagr&#233;able derri&#232;re les murs de mon monde alg&#233;brique - encore le cil - et je comprends qu'aujourd'hui m&#234;me, il faut...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Ce n'est rien &#187;, r&#233;pondis-je avec un sourire &#224; mon voisin, en lui disant bonjour. Je vois sur sa plaque S-4711, et comprends pourquoi, d&#232;s le premier moment, je l'avais associ&#233; &#224; cette lettre : c'&#233;tait l'effet d'une sensation visuelle non enregistr&#233;e par la conscience. Ses yeux brillent comme deux vrilles pointues, ils tournent rapidement et s'enfoncent toujours plus profond&#233;ment en vous. Je crois qu'ils vont p&#233;n&#233;trer jusqu'au fond et voir ce que je n'ose m'avouer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le cil devient brusquement explicable : S est un Gardien et le plus simple serait, sans remettre &#224; plus tard, de lui raconter sur-le-champ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Voyez-vous, je suis all&#233; hier &#224; la Maison Antique... &#187;. Ma voix a un son &#233;trange, rauque, mat, j'essaie de tousser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Eh bien, c'est parfait. Cela donne sujet &#224; des r&#233;flexions tr&#232;s &#233;difiantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, mais, vous comprenez, je n'&#233;tais pas seul, j'accompagnais le num&#233;ro I-330, et voil&#224; que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - I-330 ? J'en suis content pour vous, c'est une femme tr&#232;s int&#233;ressante, pleine de talent. Elle a beaucoup d'admirateurs. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Mais alors lui... peut-&#234;tre est-il inscrit pour elle ? Non, il est impossible de lui en parler, cela ne fait aucun doute. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Oh oui, je crois bien. Elle en a beaucoup. &#187; Je souris plus largement, plus b&#234;tement, et pense que ce sourire me rend nu, idiot...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Apr&#232;s avoir atteint le fond, les vrilles se reviss&#232;rent dans ses yeux. Il m'adresse un sourire ambigu, hoche la t&#234;te pour prendre cong&#233; et se glisse vers la sortie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je me cache derri&#232;re un journal (il me semble que tout le monde me regarde) et ce que je lis est tellement extraordinaire que j'oublie tout, les vrilles et le cil. Il n'y a que quelques lignes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; D'apr&#232;s des renseignements dignes de foi, on vient de d&#233;couvrir les traces d'une organisation ayant jusqu'ici &#233;chapp&#233; aux recherches. Cette organisation se proposait de d&#233;livrer l'humanit&#233; du joug bienfaisant de l'&#201;tat. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D&#233;livrer l'humanit&#233; ! C'est extraordinaire &#224; quel point les instincts criminels sont vivaces chez l'homme. Je le dis sciemment : &lt;i&gt; criminels&lt;/i&gt;. La libert&#233; et le crime sont aussi intimement li&#233;s que, si vous voulez, le mouvement d'un avion et sa vitesse. Si la vitesse de l'avion est nulle, il reste immobile, et si la libert&#233; de l'homme est nulle, il ne commet pas de crime. C'est clair. Le seul moyen de d&#233;livrer l'homme du crime, c'est de le d&#233;livrer de la libert&#233;. Et &#224; peine venons-nous de l'en d&#233;livrer (&#224; peine est bien le mot quand on songe &#224; l'&#226;ge du monde), que quelques mis&#233;rables esprits arri&#233;r&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Non, je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas imm&#233; diatement all&#233; au Bureau des Gardiens, d&#232;s hier. Il faudra absolument que j'y aille aujourd'hui, apr&#232;s seize heures...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je sors &#224; seize heures dix et, tout de suite, je rencontre O, au premier tournant ; cette rencontre la plonge dans un enthousiasme ros&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Elle a un esprit simple et rond, elle va comprendre et m'aider... &#187; Et puis, non, je n'ai pas besoin d'aide : ma d&#233;cision est ferme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les haut-parleurs de l'Usine Musicale tournent r&#233;guli&#232;rement l'Hymne - toujours le m&#234;me Hymne quotidien. Il y a un charme inexplicable dans cette r&#233;p&#233;tition journali&#232;re, dans cette limpidit&#233; de miroir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Nous allons nous promener. &#187; Ses yeux ronds me regardent, grands ouverts ; je p&#233;n&#232;tre par ces fen&#234;tres bleues sans rien rencontrer : &#224; l'int&#233;rieur, il n'y a rien d'inutile ni d'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, nous n'irons pas nous promener. J'ai besoin d'aller... &#187; Je lui explique o&#249;, et, &#224; mon &#233;tonnement, je vois le cercle ros&#233; de sa bouche se transformer en demi-lune, les pointes en bas, comme si elle avalait du vinaigre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;clate :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Vous, les femmes, vous &#234;tes incurablement rong&#233;es de pr&#233;jug&#233;s. Vous &#234;tes absolument incapables de penser d'une fa&#231;on abstraite. Excusez-moi, mais c'est tout simplement de la b&#234;tise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous allez voir les espions... Fi ! Et moi qui avais cueilli pour vous une branche de muguet dans le Jardin Botanique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Pourquoi : &#8220;Et moi&#8221;, pourquoi : &#8220;Et&#8221; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est bien d'une femme ! En col&#232;re, je l'avoue. Je saisis son muguet :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Eh bien quoi, votre muguet ? Sentez-le, il sent bon, hein ? Alors, ayez un peu de logique. Le muguet sent bon, mais vous ne pouvez pas dire de l'odeur, de la notion m&#234;me d'odeur, si elle est bonne ou si elle est mauvaise. Vous en &#234;tes incapable, n'est-ce pas ? Il y a l'odeur du muguet, et il y a l'odeur de la jusquiame : cela fait deux odeurs. Il y avait des espions dans l'&#201;tat ancien, et il y a des espions dans le n&#244;tre... Oui, des espions, je n'ai pas peur des mots. Une chose est claire : leurs espions sont comparables &#224; la jusquiame, les n&#244;tres, au muguet. Oui, au muguet ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le croissant ros&#233; tremble. Je crie encore plus fort :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, au muguet ! Et il n'y a pas du tout de quoi rire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les sph&#232;res lisses et rondes des t&#234;tes flottent devant nous et se retournent. On me prend gentiment par la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous &#234;tes dr&#244;le aujourd'hui, vous n'&#234;tes pas malade ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense &#224; mon r&#234;ve, &#224; la robe jaune, au Bouddha... Je comprends que je dois aller au Bureau M&#233;dical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Oui, je suis malade &#187;, lui dis-je joyeusement (c'&#233;tait l&#224; une contradiction inexplicable : il n'y avait pas lieu de se r&#233;jouir).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Alors il faut aller voir le m&#233;decin tout de suite. Vous com prenez que votre devoir est d'&#234;tre bien portant, on ne devrait pas avoir &#224; vous dire cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais oui, ch&#232;re O, vous avez raison, absolument raison. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je ne vais pas au Bureau des Gardiens : il n'y a rien &#224; faire, il me faut aller au Bureau M&#233;dical o&#249; l'on me redent jusqu'&#224; dix-sept heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ... Le soir (cela n'a pas d'importance, &lt;i&gt; l&#224;-bas &lt;/i&gt;c'est ferm&#233; le soir) O vint me voir. Les rideaux ne furent pas baiss&#233;s. Nous travaill&#226;mes aux probl&#232;mes d'un ancien livre de math&#233;matiques : cela purifie et calme l'esprit. O &#233;tait assise, pench&#233;e sur le cahier, la t&#234;te sur l'&#233;paule gauche ; elle s'appliquait, poussant sa langue contre sa joue. C'&#233;tait tout &#224; fait enfantin, tout &#224; fait charmant, et je me sentais bon, simple, exact...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle partit, me laissant seul. Je fis deux profondes inspirations - c'est tr&#232;s utile avant de se coucher - et sentis tout &#224; coup une odeur impr&#233;vue, rappelant quelque chose de tr&#232;s d&#233;sagr&#233;able... Je trouvai rapidement : la petite branche de muguet &#233;tait cach&#233;e dans mon lit. D'un seul coup, tout revint &#224; la surface en tourbillonnant. C'&#233;tait vraiment un manque de tact de sa part que de me laisser ce muguet...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Non, je n'y suis pas all&#233;. Mais est-ce ma faute, est-ce ma faute si je suis malade ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 8&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une racine imaginaire. R-13. Le triangle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'&#233;tait il y a longtemps, quand j'&#233;tais &#224; l'&#233;cole, que je ren contrai pour la premi&#232;re fois la racine de moins un. Je m'en souviens tr&#232;s nettement. J'&#233;tais dans une salle ronde et claire, parmi des centaines de t&#234;tes d'&#233;coliers, avec Pliapa, notre math&#233;maticien. Pliapa &#233;tait son surnom. Il &#233;tait d&#233;j&#224; assez us&#233;, ses boulons se d&#233;vissaient, et lorsque celui de nous qui &#233;tait de service le remontait, le haut-parleur faisait toujours &#171; Plia, plia, plia... &#187; avant de commencer la le&#231;on. Il fit une fois un cours sur les nombres imaginaires. Je me rappelle avoir pleur&#233;, les coudes sur la table, et hurl&#233; : &#171; Je ne veux pas de la racine de moins un, enlevez-la. &#187; Cette racine imaginaire se d&#233;veloppa en moi comme un parasite. Elle me rongeait, et il n'y avait pas moyen de m'en d&#233;barrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voil&#224; revenue aujourd'hui. J'ai parcouru mes notes et me suis aper&#231;u que j'ai voulu ruser, que je me suis menti &#224; moi-m&#234;me pour ne pas la voir. Ma maladie et le reste n'existent pas, &lt;i&gt; j'aurais pu y aller&lt;/i&gt; ; il y a huit jours, j'aurais pu y aller sans h&#233;siter. Pourquoi maintenant... Pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Aujourd'hui, par exemple, &#224; seize heures dix exactement, je me trouvais devant le mur de verre &#233;tincelant. Au-dessus de moi, les lettres d'or : &#171; Bureau des Gardiens &#187; brillaient comme un soleil. &#192; travers les murs, je voyais une longue file d'unifs gris-bleu. Les visages luisaient comme des lampes dans une ancienne &#233;glise. Ils &#233;taient venus pour accomplir une action sublime : pour trahir et sacrifier sur l'autel de l'&#201;tat Unique, leurs parents aim&#233;s, leurs amis, eux-m&#234;mes. J'aurais voulu me pr&#233;cipiter vers eux, mais je ne pus, mes pieds &#233;taient comme soud&#233;s aux dalles de verre. Je restai l&#224;, les yeux fixes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh, le math&#233;maticien, &#224; quoi pensez-vous ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je tressaillis. Des yeux noirs, vernis par le rire, me fixaient ; des l&#232;vres &#233;paisses, comme celles d'un n&#232;gre... C'&#233;tait le po&#232;te R-13, mon vieil ami, accompagn&#233; de la toute rose O.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je me retournai en col&#232;re (je pense que s'ils ne m'avaient pas d&#233;rang&#233;, je serais finalement entr&#233; dans le Bureau, et j'aurais arrach&#233; cette racine imaginaire soud&#233;e &#224; ma chair).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne pense &#224; rien, mais si vous voulez j'admirais, dis-je d'un ton assez brusque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais oui, bien s&#251;r. Vous auriez d&#251; &#234;tre non pas math&#233;maticien, mais po&#232;te. - Venez donc de notre c&#244;t&#233;, avec les po&#232;tes. Si vous voulez, je peux arranger cela en un clin d'oeil. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R-13 parle en s'&#233;tranglant ; les mots giclent de ses l&#232;vres &#233;paisses avec des &#233;claboussures. Il dit &#171; po&#232;tes &#187;, et c'est toute une fontaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; J'ai toujours servi et servirai toujours la science &#187;, dis-je en fron&#231;ant les sourcils. Je n'aime pas les plaisanteries et ne les comprends pas. R-13 a la mauvaise habitude de plaisanter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Eh quoi, la science ? Votre science n'est qu'une forme de l&#226;chet&#233;. Vous avez beau dire, vous voulez emprisonner l'infini dans un mur et vous avez peur de regarder de l'autre c&#244;t&#233; de ce mur. Si vous regardiez vous fermeriez les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Les murs, ce sont les fondements de toute... &#187;, commen&#231;ai-je. R-13 repartit comme une fontaine, O riait, toute ronde et toute ros&#233;. Je fis un geste de la main : &#171; Riez, &#231;a m'est &#233;gal. J'ai autre chose en t&#234;te. &#187; J'avais besoin d'oublier, de noyer cette damn&#233;e racine de moins un.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Savez-vous ! proposai-je, allons chez moi, nous r&#233;soudrons des probl&#232;mes. &#187; (Je me souvenais de l'heure tranquille pass&#233;e hier avec O, peut-&#234;tre qu'aujourd'hui aussi... ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O jeta un coup d'&#339;il sur R. Ensuite elle me regarda et ses joues se color&#232;rent du ros&#233; tendre et affolant de nos billets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Aujourd'hui, je... je suis inscrite pour lui &#187; elle d&#233;signa R de la t&#234;te &#171; et le soir il est occup&#233;, de sorte que... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les l&#232;vres humides et vernies claqu&#232;rent :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Eh bien quoi, une petite demi-heure nous suffit, n'est-ce pas, O ? Je ne suis pas amateur de vos probl&#232;mes, j'aime mieux... Allons chez moi, nous causerons. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il m'&#233;tait p&#233;nible de rester avec moi-m&#234;me, ou plut&#244;t avec ce nouvel homme, cet inconnu qui, par un hasard &#233;trange, avait le m&#234;me num&#233;ro que moi : D-503. J'allai donc chez R. &#192; dire le vrai, il n'est pas pr&#233;cis, pas rythm&#233; ; il a je ne sais quelle logique bizarre ! Mais, malgr&#233; tout, nous... Ce n'est pas pour rien qu'il y a trois ans nous avons choisi ensemble cette gentille O, toute ros&#233;. Cela nous a unis plus &#233;troite-ment que les ann&#233;es d'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la chambre de R, tout est comme chez moi : les Tables, les fauteuils, le pupitre, l'armoire, le lit. Mais aussit&#244;t entr&#233;, R d&#233;pla&#231;a un fauteuil, puis un autre, les surfaces se confondirent, tout perdit le gabarit &#233;tabli, tout devint non euclidien. R. n'avait pas chang&#233; : en syst&#232;me Taylor et en math&#233;matiques, il avait toujours &#233;t&#233; le dernier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous parl&#226;mes du vieux Pliapa, de la fa&#231;on dont, &#233;tant enfants, nous nous amusions &#224; coller de petits mots de remerciement sur ses jambes de verre, car nous l'aimions bien. Nous parl&#226;mes du Professeur de religion [3]. Il avait le verbe extraordinairement haut, comme s'il soufflait du vent par son haut-parleur, et nous avions l'habitude de hurler les textes qu'il nous avait cit&#233;s. Le mis&#233;rable R-13 lui enfon&#231;a un jour une boule de papier m&#226;ch&#233; dans le haut-parleur, de telle sorte que chaque mot qui sortait &#233;tait accompagn&#233;, d'un morceau de papier ; R-13 fut puni car ce qu'il avait fait &#233;tait &#233;videmment tr&#232;s mal ; mais notre triangle en rit encore de bon c&#339;ur, et, je l'avoue, moi aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et s'il avait &#233;t&#233; vivant, comme ceux d'autrefois, hein ? Qu'est-ce qu'il serait sorti de ses l&#232;vres ?... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le soleil brillait partout, &#224; travers le plafond, &#224; travers les murs ; il venait d'en haut, des c&#244;t&#233;s et &#233;tait r&#233;fl&#233;chi d'en bas. O &#233;tait assise sur les genoux de R et de petites gouttes de soleil luisaient dans ses yeux. Je me r&#233;chauffais, en quelque sorte ; la racine de moins un s'&#233;loigna, se tut, ne remua plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Et alors, votre &lt;i&gt; Int&#233;gral, &lt;/i&gt;o&#249; en est-il ? Va-t-il &#234;tre bient&#244;t pr&#234;t &#224; aller porter la bonne nouvelle aux habitants des plan&#232;tes ? D&#233;p&#234;chez-vous, sans cela nous autres, les po&#232;tes, allons vous produire une telle quantit&#233; de trait&#233;s que votre &lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;ne pourra d&#233;coller. Tous les jours, de huit &#224; onze... &#187; R-13 secoua la t&#234;te et se gratta le cr&#226;ne ; il avait une t&#234;te carr&#233;e, pareille &#224; une petite malle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'animai :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Mais vous aussi vous &#233;crivez pour l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;, racontez-moi donc ce que vous avez &#233;crit aujourd'hui par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Aujourd'hui, je n'ai rien &#233;crit. J'&#233;tais occup&#233; &#224; autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - &#192; quoi donc ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R fron&#231;a les sourcils :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &#192; quelque chose. Oh, si cela vous fait plaisir, je vais vous le dire : &#224; un proc&#232;s. J'ai mis un proc&#232;s en vers. Un idiot, un de chez nous, - nous avons &#233;t&#233; deux ans ensemble - d&#233;clara un beau jour : &#8220;Je suis un g&#233;nie, je suis au-dessus de la loi&#8221;, qu'il disait, et il en d&#233;bitait, il en sortait... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les l&#232;vres &#233;paisses firent la moue, les yeux perdirent leur vernis. R-13 se leva, se retourna pour s'appuyer contre le mur, je regardais sa petite malle &#233;troitement ferm&#233;e et pensais : &#171; Qu'est-ce qui se passe l&#224;-dedans ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Un silence asym&#233;trique et p&#233;nible. Je ne savais pas exacte ment ce qui se passait, mais sentais quelque chose...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; C'est un bonheur que les temps ant&#233;diluviens des Shakespeare et Dosto&#239;evski sont pass&#233;s &#187;, dis-je &#224; dessein tr&#232;s haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R se retourna et les mots se mirent de nouveau &#224; jaillir et gicler hors de sa bouche, mais le vernis avait disparu de ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Oui, mon cher math&#233;maticien, c'est un bonheur, un vrai bonheur. Nous repr&#233;sentons l'heureuse moyenne arithm&#233;tique. Comme vous diriez, c'est l'int&#233;gration du z&#233;ro &#224; l'infini, du cr&#233;tinisme &#224; Shakespeare... Hein ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pourquoi, cela me parut absolument d&#233;plac&#233;, mais je me souvins brusquement d'elle et de &lt;i&gt; sa voix. &lt;/i&gt;Un fil extr&#234;mement t&#233;nu (lequel ?) se tendit entre elle et R. La racine de moins un recommen&#231;a de me torturer, j'ouvris ma plaque, il &#233;tait dix-sept heures moins vingt-cinq, il leur restait quarante-cinq minutes pour le carnet &#224; souches ros&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il est temps... &#187; J'embrassai O, serrai la main de R et me dirigeai vers l'ascenseur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233; de l'autre c&#244;t&#233; de l'avenue, je regardai autour de moi. Ici et l&#224;, dans les masses de verre travers&#233;es par le soleil, s'&#233;tageaient des cellules gris-bleu, aux rideaux baiss&#233;s et opaques qui faisaient tache. C'&#233;taient les cellules du bonheur rythmique, tayloris&#233;. Je trouvai au septi&#232;me &#233;tage la cellule de R-13 : il baissait d&#233;j&#224; les rideaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ch&#232;re O... Cher R... Il y a aussi - (je ne sais pourquoi j'ai &#233;crit &#171; aussi &#187;, mais le mot est &#233;crit, je le laisse) - il y a aussi en lui quelque chose que je ne comprends pas tr&#232;s bien. Malgr&#233; tout, lui, O et moi, nous formons un triangle, non isoc&#232;le, je veux bien, mais un triangle tout de m&#234;me. Pour parler la langue de nos anc&#234;tres, que vous, habitants des plan&#232;tes, vous comprenez peut-&#234;tre, nous formons une famille. Et il est bon quelquefois de se reposer un peu, de s'isoler de tout dans ce triangle simple et solide...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 9&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; La liturgie. Les &#239;ambes et les troch&#233;es. La main de fonte&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour &#233;tait clair et triomphal. C'&#233;tait un de ces jours qui vous font oublier vos faiblesses, vos impr&#233;cisions, vos maladies ; tout devient cristallin, inflexible, &#233;ternel, comme notre nouveau verre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sur la place du Cube, on avait dispos&#233; soixante-six cercles concentriques : les tribunes. Sur ces soixante-six rangs, l'&#233;panouissement des visages et le bleu des yeux refl&#233;taient l'&#233;clat du ciel, &#224; moins que ce ne f&#251;t l'&#233;clat de l'&#201;tat Unique. Les l&#232;vres des femmes &#233;taient pourpres comme des fleurs. Des rang&#233;es d'enfants, semblables &#224; de douces guirlandes, se pressaient autour du centre. Il r&#233;gnait un calme profond, s&#233;v&#232;re, &#171; gothique &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'apr&#232;s les documents parvenus jusqu'&#224; nous, les anciens &#233;prouvaient des sentiments semblables lors de leurs &#171; services religieux &#187;. Mais eux, ils servaient un Dieu inconnu et absurde, tandis que nous, nous servons un Dieu sens&#233; et parfaitement connu. Leur Dieu ne leur donnait rien, si ce n'est des inqui&#233;tudes &#233;ternelles, tandis que le n&#244;tre nous a donn&#233; la v&#233;rit&#233; absolue : il nous a d&#233;livr&#233;s de toute inqui&#233;tude. Leur Dieu n'avait rien trouv&#233; de mieux que de s'offrir lui-m&#234;me en sacrifice, on ne sait pourquoi, taudis que nous apportons au n&#244;tre, &#224; l'&#201;tat Unique, un sacrifice paisible, r&#233;fl&#233;chi et raisonnable. Certes, c'&#233;tait bien une liturgie triomphale &#224; la gloire de l'&#201;tat Unique que cette comm&#233;moration de la Guerre de Deux Cents ans, de la victoire grandiose remport&#233;e par tous sur un seul, par le total sur l'unit&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &lt;i&gt; unit&#233; &lt;/i&gt;se tenait sur les marches du Cube tout &#233;clair&#233; de soleil. Il avait un visage blanc, ou plut&#244;t non, un visage &lt;i&gt; sans couleur, &lt;/i&gt;de verre, et ses l&#232;vres avaient &#233;galement l'aspect du verre. Seuls ses yeux noirs brillaient ; ils semblaient des ab&#238;mes ouverts sur le monde trouble, dont il n'&#233;tait plus &#233;loign&#233; que de quelques minutes. Sa plaque d'or portant son num&#233;ro lui avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; retir&#233;e, et ses mains &#233;taient attach&#233;es par un ruban pourpre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait une coutume ancienne, s'expliquant probablement par le fait qu'autrefois tout ceci n'&#233;tait pas accompli au nom de l'&#201;tat Unique et, par cons&#233;quent, les condamn&#233;s se sentaient le droit de r&#233;sister, aussi devait-on leur charger les mains de lourdes cha&#238;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au-dessus, sur le Cube, pr&#232;s de la Machine, se tenait celui que nous appelons le Bienfaiteur. D'o&#249; j'&#233;tais, d'en bas, on ne pouvait distinguer son visage, on remarquait seulement qu'il &#233;tait marqu&#233; de lignes s&#233;v&#232;res et carr&#233;es qui lui donnaient un air de grandeur. Mais, par contre, ses mains... Il arrive quelquefois que, sur les photographies, les mains sont &#233;normes, parce qu'elles &#233;taient trop pr&#232;s de l'objectif ; elles attirent le regard, obstruent tout. Les mains du Bienfaiteur sont lourdes, elles sont de pierre, et leur poids est support&#233; par les genoux, sur lesquels elles reposent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Une de ces mains &#233;normes se leva lentement, en un geste de bronze. Ob&#233;issant &#224; ce geste, un num&#233;ro se leva des tribunes et s'approcha du Cube. C'&#233;tait un des Po&#232;tes de l'&#201;tat, qui, par un sort heureux, avait &#233;t&#233; d&#233;sign&#233; pour couronner cette f&#234;te de ses vers. Des &#239;ambes divins et cuivr&#233;s r&#233;sonn&#232;rent au-dessus des tribunes, racontant la vie de l'insens&#233; aux l&#232;vres de verre qui se tenait l&#224;, sur les marches, attendant la cons&#233;quence logique de ses folies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;.. Incendie ! les maisons se balancent sur les &#239;ambes et, &#233;claboussant le ciel de leur or liquide, elles se brisent et s'&#233;croulent. Les arbres verts se tordent, leur s&#232;ve coule ; ce ne sont plus que des croix noires et squelettiques. Mais Prom&#233;th&#233;e apparut (c'est-&#224;-dire, &#233;videmment, &lt;i&gt; nous&lt;/i&gt;) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Il attela le feu &#224; l'acier, &#224; la machine. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Et encha&#238;na le chaos dans la loi. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout est neuf, tout est d'acier : le soleil, les arbres, les gens. Mais un insens&#233; &#171; d&#233;livra le feu de ses cha&#238;nes &#187;, et tout croula de nouveau...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai malheureusement une mauvaise m&#233;moire pour les vers, je ne me souviens que d'une chose, c'est qu'il &#233;tait impossible de trouver des images plus belles et plus &#233;difiantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Bienfaiteur fit un autre geste lent et lourd : un second po&#232;te apparut sur les marches du Cube. Je sursautai : &#171; C'est impossible ! Mais non, c'est bien lui, avec ses grosses l&#232;vres de n&#232;gre... Pourquoi ne m'a-t-il pas dit que cet honneur... &#187; Ses l&#232;vres tremblaient, toutes grises. Il y avait de quoi : se trouver face &#224; face avec le Bienfaiteur, devant toute l'assembl&#233;e des Gardiens... Mais tout de m&#234;me, se troubler comme cela...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les troch&#233;es s'&#233;lanc&#232;rent, rapides, tranchants comme des haches, relatant un crime inou&#239; : un po&#232;me sacril&#232;ge, o&#249; le Bienfaiteur &#233;tait trait&#233; de... Non, ma main ne saurait &#233;crire ces mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R-13 descendit, tout p&#226;le, et se rassit sans regarder personne - je ne me serais pas attendu &#224; cette faiblesse de sa part. J'aper&#231;us pr&#232;s de lui une figure triangulaire, noire et pointue, que je perdis tout de suite de vue : mes yeux et des milliers d'autres se dirig&#232;rent vers la Machine. La main surhumaine fit un troisi&#232;me geste de fonte. Le criminel, secou&#233; par un vent invisible, monta lentement une marche, puis deux, et bient&#244;t fit le dernier pas de sa vie. Il avait le visage i tourn&#233; vers le ciel, la t&#234;te renvers&#233;e, et vivait ses derniers moments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lourd, tel le destin, le Bienfaiteur fit le tour de la Machine I et posa sa main &#233;norme sur le levier... On n'entendait pas le moindre bruissement, la moindre respiration, tous les yeux &#233;taient fix&#233;s sur cette main... Quelle ivresse que de se sentir l'instrument, la r&#233;sultante de centaines de milliers de volont&#233;s ! Quel noble destin que le sien !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut une seconde incommensurable. La main retomba apr&#232;s avoir branch&#233; le courant. Une lame &#233;lectrique scintilla d'un &#233;clat aigu, insupportable, et un craquement se fit entendre dans les tubes de la Machine. Le corps disloqu&#233; se recouvrit d'une fum&#233;e l&#233;g&#232;re et brillante puis se mit &#224; fondre, &#224; se liqu&#233;fier avec une rapidit&#233; fantastique. Il ne resta plus rien qu'une mare d'eau chimiquement pure qui, l'instant d'auparavant, faisait battre tumultueusement son c&#339;ur...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout cela &#233;tait tr&#232;s clair, et bien connu de chacun d'entre nous : la dissociation de la mati&#232;re, la division des atomes du corps humain. N&#233;anmoins, cela apparaissait chaque fois comme un miracle, c'&#233;tait comme le symbole de la puissance surhumaine du Bienfaiteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En haut, devant lui, se tenaient dix num&#233;ros f&#233;minins, les visages br&#251;lants, les l&#232;vres entrouvertes d'&#233;motion, semblables &#224; des fleurs agit&#233;es par le vent. Suivant la coutume, ces dix femmes ornaient de fleurs son unif encore souill&#233; d'&#233;claboussures-sures. Il descendit du pas majestueux d'un archipr&#234;tre, passa lentement entre les tribunes, suivi par les branches ros&#233;s des bras des femmes et par la temp&#234;te de nos hourras. Nous salu&#226;mes &#233;galement de nos cris les Gardiens qui, invisibles, perdus dans nos rangs, assistaient &#224; la f&#234;te. L'imagination du vieux proph&#232;te les avait-elle pr&#233;vus, lorsque, celui-ci parlait des &#171; anges gardiens &#187;, assign&#233;s &#224; chacun de nous ?...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Certes, quelque chose de la vieille religion, quelque chose de purifiant comme l'orage et la temp&#234;te r&#233;gnait sur cette f&#234;te. Vous qui lisez ces lignes, j'esp&#232;re que vous connaissez des minutes semblables et je vous plains, si vous ne les connaissez pas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 10&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La lettre. La membrane. Mon moi velu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La journ&#233;e d'hier fut pour moi semblable au papier &#224; travers lequel les chimistes filtrent leurs solutions, toutes les particules en suspension dans un liquide, tout le superflu est arr&#234;t&#233; par ce papier. Je suis descendu ce matin distill&#233; et transparent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En bas, dans le vestibule, la contr&#244;leuse &#233;tait assise derri&#232;re sa petite table. Elle inscrivait les noms des sortants et l'heure des d&#233;parts. Elle s'appelle U-... J'aime mieux ne pas citer son num&#233;ro car je crains d'&#233;crire des choses d&#233;sagr&#233;ables sur son compte. Au fond, c'est une femme tr&#232;s respectable et d'un certain &#226;ge. La seule chose qui ne me pla&#238;t pas en elle c'est que ses joues sont un peu tombantes, comme les ou&#239;es d'un poisson, mais apr&#232;s tout, qu'est-ce &#224; dire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Elle fit grincer sa plume et je vis mon nom sur la page avec, tout &#224; c&#244;t&#233;, une tache d'encre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais attirer son attention sur cette tache quand elle leva la t&#234;te brusquement et dit, en m'adressant un petit sourire qui semblait &#233;galement rempli d'encre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il y a une lettre pour vous, oui, cher ami, vous avez re&#231;u une lettre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je savais qu'elle avait lu cette lettre, qui devait encore passer par le Bureau des Gardiens (apr&#232;s tout, il est inutile d'expliquer cette chose fort naturelle), et que je ne l'aurais pas plus tard que midi. Cependant, ce sourire m'aga&#231;ait, la goutte d'encre troublait ma solution filtr&#233;e. L&#224;-bas, au chantier o&#249; se construisait &lt;i&gt; l'Int&#233;gral &lt;/i&gt;, je ne pus concentrer mes id&#233;es et me trompai m&#234;me une fois dans mes calculs, ce qui ne m'&#233;tait jamais arriv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; midi, je revis les ou&#239;es ros&#233; marron et le petit sourire de la contr&#244;leuse qui me donna enfin ma lettre. Je ne la lus pas &#224; l'instant m&#234;me, mais la fourrai dans ma poche et rentrai au plus vite chez moi. Apr&#232;s l'avoir ouverte, je la parcourus et m'assis... C'&#233;tait un papier officiel m'annon&#231;ant que I-330 m'avait inscrit pour elle et que j'avais &#224; me pr&#233;senter chez elle ce jour m&#234;me &#224; vingt et une heures ; son adresse &#233;tait jointe...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, apr&#232;s tout ce qui s'est pass&#233;, apr&#232;s lui avoir montr&#233; si nettement mes sentiments pour elle, c'est incroyable ! De plus, elle ne sait si je ne suis pas all&#233; au Bureau des Gardiens. Comment aurait-elle pu savoir que j'ai &#233;t&#233; malade ?... Elle ne l'a pas su... Malgr&#233; tout... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une dynamo tournait et bourdonnait dans ma t&#234;te. Je pen sais au Bouddha, &#224; la robe jaune, au croissant ros&#233;... Et puis, voil&#224; le comble : O voulait venir me voir, je savais qu'elle ne croirait pas - et comment pourrait-elle le croire ? - que je n'y &#233;tais pour rien, que j'&#233;tais compl&#232;tement... Cela allait donner lieu &#224; une explication difficile, absolument illogique... Non, tout mais pas &#231;a. Tout allait s'arranger automatiquement, je r&#233;solus de lui envoyer une copie de cette communication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je glissai rapidement le papier dans ma poche et aper&#231;us ma main affreuse, pareille &#224; celle d'un singe. Je me souvins de la fa&#231;on dont elle avait pris ma main &#224; la promenade, l'avait regard&#233;e. &#171; Est-ce que vraiment, est-ce qu'elle... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt et une heures moins le quart sonn&#232;rent. La nuit &#233;tait blanche et tout &#233;tait d'une couleur de verre. Non pas de notre verre, mais d'un verre fragile, qui formait une mince coquille sous laquelle tout tournait, se pr&#233;cipitait, bourdonnait. .. Cela ne m'aurait pas &#233;tonn&#233; si les coupoles des auditoria s'en &#233;taient all&#233;es en fum&#233;es lentes et rondes, ou si la lune nous avait envoy&#233; un sourire d'encre, comme ce matin la vieille derri&#232;re sa petite table, ou que tous les rideaux se fussent baiss&#233;s dans toutes les maisons...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;prouvais un sentiment &#233;trange. C'&#233;tait comme si mes c&#244;tes avaient &#233;t&#233; des baguettes de fer et me serraient le c&#339;ur. Je n'avais pas assez de place, j'&#233;tais &#224; l'&#233;troit, je me trouvais devant une porte de verre portant les chiffres d'or : I-330 ; I, le dos tourn&#233;, &#233;crivait. J'entrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Voil&#224;... &#187; Je lui tendis le billet ros&#233;. &#171; J'ai re&#231;u ce papier aujourd'hui et je suis venu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Comme vous &#234;tes exact ! Vous pouvez attendre une minute ? Asseyez-vous, j'ai fini &#224; l'instant. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle baissa encore les yeux sur la lettre et je me demandais ce qu'elle pensait derri&#232;re ses paupi&#232;res &#224; demi closes. Dans une seconde, qu'allait-elle dire, qu'allait-elle faire ? Comment le savoir, comment le calculer, puisqu'elle venait de ce pays sauvage des r&#234;ves ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je la regardais en silence et sentais toujours mes c&#244;tes de fer, j'&#233;touffais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quand elle va parler, son visage va &#234;tre comme une roue tournant rapidement et dont on ne peut distinguer les rayons. En ce moment la roue est immobile. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses sourcils sombres relev&#233;s vers les tempes formaient un angle pointu et moqueur, tandis que deux rides profondes, du nez aux coins de la bouche, en formaient un second, au sommet tourn&#233; vers le haut. Ces deux angles semblaient se contredire et formaient cet X d&#233;sagr&#233;able et &#233;nervant qui marquait son visage d'une croix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La roue commen&#231;a de tourner, les rayons se fondirent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous n'&#234;tes tout de m&#234;me pas all&#233; au Bureau des Gardiens !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - J'&#233;tais... j'&#233;tais malade, je n'ai pas pu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui ? C'est bien ce que j'avais pens&#233; : quelque chose devait vous en emp&#234;cher, peu importe quoi &#187;, un sourire d&#233;couvrit ses dents pointues. &#171; Mais maintenant, vous &#234;tes en mon pouvoir. Vous vous rappelez : &#8220;Tout num&#233;ro n'ayant pas fait sa d&#233;claration au Bureau dans les quarante-huit heures sera consid&#233;r&#233;...&#8221; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le c&#339;ur me battit tellement fort que les baguettes de fer pli&#232;rent ; si je n'avais pas &#233;t&#233; assis... C'&#233;tait idiot, j'&#233;tais pris comme un gamin, comme un gosse. Je gardai un silence b&#234;te. Je sentis que j'&#233;tais dans un filet et que ni mon pied ni mon bras...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se leva et s'&#233;tira paresseusement. Elle pressa un bouton et les rideaux tomb&#232;rent. J'&#233;tais s&#233;par&#233; du monde, seul &#224; seul avec elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se trouvait alors quelque part derri&#232;re mon dos, pr&#232;s de l'armoire. Son unif bruissait ; puis il tomba. J'&#233;coutais &lt;i&gt; tout. &lt;/i&gt;Je me souviens... Non, cela brilla dans ma t&#234;te un centi&#232;me de seconde...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai eu un jour &#224; calculer la courbe d'une membrane de rue d'un nouveau type. (Ces membranes, artistiquement d&#233;cor&#233;es, enregistrent actuellement toutes les conversations de la rue pour le Bureau des Gardiens.) Je me souviens d'une petite membrane ros&#233; et toute tremblante, un &#234;tre &#233;trange, compos&#233; d'un seul organe : l'oreille. J'&#233;tais devenu une membrane pareille &#224; celle-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des boutons-pressions firent &#171; clic &#187; sur son cou, sur sa poitrine, plus bas. La soie artificielle bruissait sur ses &#233;paules, sur ses genoux, sur le parquet. Je sentis - j'en &#233;tais plus s&#251;r que si je l'avais vu - un pied se poser sur le tas de soie, puis un autre. Le lit allait grincer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La membrane fortement tendue tremblait et enregistrait le silence. Non, elle enregistrait les violents coups du c&#339;ur contre les baguettes de fer, suivis de pauses interminables. Je l'entendis et la vis r&#233;fl&#233;chir une seconde, derri&#232;re moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entendis la porte de l'armoire, un bruit de couvercle et, ensuite, la soie, la soie...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien, je vous en prie ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me retournai. Elle portait une robe de chambre l&#233;g&#232;re, safran, qui ressemblait &#224; une robe d'autrefois. Mais c'&#233;tait pire que si elle n'avait rien eu. On entrevoyait &#224; travers le fin tissu deux pointes ros&#233;es, deux braises sous les cendres, ainsi que deux genoux ronds et tendres...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle &#233;tait assise dans un fauteuil bas, sur une petite table carr&#233;e ; en face d'elle se trouvaient un flacon contenant un liquide verd&#226;tre et deux petits verres &#224; pied. Dans le coin de sa bouche, pour l'instant, fumait un petit tube de papier contenant cette ancienne substance dont j'ai oubli&#233; le nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La membrane tremblait toujours, le marteau frappait les baguettes chauff&#233;es au rouge. Je comptais soigneusement chaque coup en me demandant ce qui arriverait si elle aussi les entendait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle fumait en me regardant avec calme et laissait n&#233;gligem ment tomber la cendre de sa cigarette... sur mon billet ros&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui demandai avec autant de sang-froid que possible :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, dans &lt;i&gt; ce &lt;/i&gt;cas, je me demande pourquoi vous vous &#234;tes inscrite pour moi et pourquoi vous m'avez oblig&#233; &#224; venir ici. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle fit semblant de n'avoir pas entendu, remplit un petit verre du contenu du flacon et le vida :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est d&#233;licieux, en voulez-vous ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je compris : c'&#233;tait de l'alcool. Ce que j'avais vu la veille me revint comme un &#233;clair : la main de pierre du Bienfaiteur, la laine insupportable du rayon et, sur le Cube, l'&lt;i&gt; autre, &lt;/i&gt;la t&#234;te rejet&#233;e, le corps renvers&#233;. Je tressaillis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, dis-je, vous savez pourtant que l'&#201;tat Unique est impitoyable pour tous ceux qui s'empoisonnent avec de la nicotine et surtout avec de l'alcool... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sourcils sombres form&#232;rent encore un angle obtus en se relevant vers les tempes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il vaut mieux en d&#233;truire rapidement quelques-uns plut&#244;t que de permettre &#224; beaucoup de se d&#233;truire. On &#233;vite ainsi la d&#233;g&#233;n&#233;rescence, etc. C'est vrai jusqu'&#224; en &#234;tre ind&#233;cent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, jusqu'&#224; en &#234;tre ind&#233;cent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - On ne devrait pas laisser circuler dans la rue ces bandes de petites v&#233;rit&#233;s, nues et chauves. Imaginez un peu que mon fid&#232;le adorateur, S, vous le connaissez du reste, se d&#233;fasse de tout le mensonge de ses habits et apparaisse en public sous son aspect naturel... Ce serait tordant. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle rit, mais je vis clairement le triangle douloureux des deux plis allant du nez aux coins de la bouche. Cela me f&#238;t comprendre que le personnage tordu et vo&#251;t&#233;, aux oreilles ressemblant &#224; des ailes, l'avait tenue dans ses bras, elle, si... Oh ! Je d&#233;cris les sentiments anormaux que j'&#233;prouvais alors, mais je me rends compte maintenant que tout cela est bien naturel : S, comme tout num&#233;ro, a droit au plaisir, et il serait injuste... C'est &#233;vident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma compagne rit longtemps et d'un air &#233;trange. Puis elle me regarda longuement, me fouilla des yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'essentiel, c'est que je suis tout &#224; fait tranquille avec vous. Vous &#234;tes tellement gentil Je suis s&#251;re qu'il ne vous viendra pas &#224; l'id&#233;e d'aller raconter au Bureau que je bois des liqueurs et fume. Vous serez toujours, ou malade, ou occup&#233;, ou que sais-je encore ? Et puis, vous allez boire avec moi un peu de ce poison enchanteur... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme elle parlait d'un ton cynique et moqueur ! Je sen tais que j'allais la d&#233;tester de nouveau. Ou plut&#244;t non, je n'allais pas la d&#233;tester ; je l'avais toujours d&#233;test&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle absorba tout le poison vert qu'elle s'&#233;tait vers&#233;, se leva et fit quelques pas pour s'arr&#234;ter derri&#232;re mon fauteuil. Le ros&#233; de sa peau apparaissait sous sa robe jaune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sentis ses bras autour de mon cou, ses l&#232;vres contre les miennes ; elles entr&#232;rent profond&#233;ment, c'&#233;tait affreux... Je jure que je ne m'y attendais absolument pas, peut-&#234;tre parce que... Je ne pouvais d&#233;cemment pas - je m'en rends tr&#232;s bien compte maintenant. - Je ne pouvais pas d&#233;sirer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses l&#232;vres, insupportablement douces (je crois que c'&#233;tait &#224; cause de la liqueur), me versaient des gorg&#233;es de poison br&#251;lant... toujours plus, toujours plus encore... Je me sentis arrach&#233; de la terre et devenir une plan&#232;te ind&#233;pendante, roulant furieusement vers le bas, toujours plus bas, en suivant une orbite incalculable...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne puis raconter qu'approximativement ce qui arriva par la suite, et encore en me servant d'analogies plus ou moins exactes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne m'en &#233;tais jamais rendu compte mais c'est cependant bien comme ceci que les choses se passent. Nous autres, sur la terre, nous marchons en somme au-dessus d'une mer de feu pourpre et bouillonnante, cach&#233;e dans les entrailles de la terre ; nous n'y pensons jamais. Mais si la coquille qui est sous nos pieds devenait de verre, nous verrions ce feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me vitrifiai et je vis ce qui &#233;tait en moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais double. Il y avait d'abord ce que j'&#233;tais auparavant, D-503, le num&#233;ro D-503, et puis, il y en avait un autre... Autrefois, ce dernier ne laissait voir ses pattes velues hors de sa coquille que de temps en temps, mais en ce moment il se montrait tout entier, sa coquille craquait...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me raccrochai de toutes mes forces &#224; un f&#233;tu de paille, aux bras du fauteuil, et demandai, afin d'entendre mon premier moi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; O&#249; vous &#234;tes-vous procur&#233; ce... ce poison ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oh, c'est un m&#233;decin de mes... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De mes... ? &#187; De mes quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'autre bondit et hurla :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne le permets pas ! Je ne veux personne avec moi, je tuerai celui qui... Parce que je suis tout... tout... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis qu'il la saisissait brutalement de ses pattes velues et d&#233;chirait la soie fine qui cachait sa poitrine, dans laquelle il enfon&#231;a les dents ; je m'en souviens tr&#232;s bien : c'&#233;taient ses dents &#224; lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais comment, mais I s'&#233;chappa. Elle avait le dos appuy&#233; contre l'armoire, la t&#234;te pench&#233;e, les yeux recouverts de ce rideau maudit et imp&#233;n&#233;trable. Elle m'&#233;coutait parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelle que j'&#233;tais sur le plancher, lui tenant les jambes et lui baisant les genoux. Je la suppliais : &#171; Tout de suite... Maintenant... Tout de suite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle d&#233;couvrit ses dents pointues et l'angle moqueur de ses sourcils, puis se pencha et prit ma plaque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, oui, charmante &#187;, lui dis-je en me d&#233;faisant &#224; la h&#226;te I de mon unif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I, sans prononcer un mot, approcha la plaque de mes yeux : je vis qu'il &#233;tait vingt-deux-heures vingt-cinq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela me refroidit. Je savais ce qu'il en co&#251;tait de se trouver dans la rue apr&#232;s vingt-deux heures trente. Toute ma folie se dissipa d'un seul coup, j'&#233;tais redevenu moi-m&#234;me. Une seule chose &#233;tait certaine : je la d&#233;testais, la ha&#239;ssais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans lui dire au revoir, ni regarder derri&#232;re moi, je me pr&#233;cipitai hors de la chambre. Tout en courant, je remis ma plaque tant bien que mal et descendis l'escalier de secours - j'avais peur de rencontrer quelqu'un dans l'escalier principal. Je me trouvai enfin sur le boulevard d&#233;sert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#233;tait &#224; sa place. Simple, habituel, r&#233;glementaire : les maisons de verre, brillantes, le ciel de verre, p&#226;le, et la nuit, immobile et verd&#226;tre. Sous ce verre tranquille et frais, quelque chose d'imp&#233;tueux, de pourpre et de velu galopait sans bruit, je fon&#231;ais &#224; perdre baleine, avec la peur d'&#234;tre en retard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sentis ma plaque, attach&#233;e en h&#226;te, qui se d&#233;tachait, elle r&#233;sonna contre le trottoir de verre. En me penchant pour la ramasser, j'entendis, dans cette seconde de calme, le pas de quelqu'un derri&#232;re moi. Je me retournai et aper&#231;us quelque chose de petit et de courb&#233; tourner le coin de la rue. Tout au moins, c'est ce qu'il me sembla.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je courais &#224; toute vitesse et entendais le vent siffler dans mes oreilles. Quand je m'arr&#234;tai sur le seuil de ma maison, il &#233;tait vingt-deux heures vingt-neuf. J'&#233;coutai, il n'y avait personne derri&#232;re. Tout cela n'&#233;tait qu'une fantasmagorie absurde, l'effet du poison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit me fut une torture... Mon lit s'&#233;levait, descendait pour s'&#233;lever encore. Il planait suivant une sinuso&#239;de. Je pensais : &#171; La nuit, le num&#233;ro doit dormir, c'est aussi obligatoire que de travailler le jour. Ne pas dormir la nuit est un crime... &#187; Et malgr&#233; tout, je ne pouvais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cours &#224; ma perte. Je ne suis plus capable de remplir mes devoirs envers l'&#201;tat Unique. Je...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 11&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;... Non, je ne puis, il n'y aura pas de titre, tant pis !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le soir, il fait un l&#233;ger brouillard. Le ciel est tendu d'un tissu laiteux et dor&#233;. On ne voit pas ce qu'il y a plus haut. Les anciens savaient que leur Dieu, le grand sceptique morose, y habitait. Nous savons qu'il y a seulement le rien bleu, cristallin, nu, ind&#233;cent. Actuellement, je ne sais plus ce qu'il y a l&#224;-haut, j'ai trop appris. Savoir de fa&#231;on certaine, sans faute, est une foi. J'avais une foi solide en moi-m&#234;me, je croyais que je me connaissais, quand tout &#224; coup...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis devant un miroir et, pour la premi&#232;re fois de ma vie, je dis bien, pour la &lt;i&gt; premi&#232;re &lt;/i&gt;fois de ma vie, je me vois clairement, distinctement, consciemment, et me regarde avec &#233;ton nement, comme si j'&#233;tais &#171; lui &#187;, un autre. Il est l&#224; : les sourcils fronc&#233;s et noirs, dessin&#233;s suivant une droite, au milieu, il porte comme une cicatrice, une ride verticale - je ne me rappelle plus si je l'avais avant. Ses yeux sont gris d'acier, cern&#233;s par l'insomnie. Derri&#232;re cet acier des yeux... Il semble que je n'aie jamais su ce qu'il y avait, de l'autre c&#244;t&#233;, qui semble &#224; la fois si proche et infiniment loin. Je me regarde, je &lt;i&gt; le &lt;/i&gt;regarde, et sais que cet &#233;tranger aux sourcils en ligne droite m'est inconnu. Je le rencontre pour la premi&#232;re fois. Le vrai moi, ce n'est pas lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, mettons un point. Tout &#231;a ce sont des b&#234;tises. Tous ces sentiments tiennent du d&#233;lire, c'est le r&#233;sultat de l'empoisonnement d'hier... De la gorg&#233;e de poison vert, ou de sa pr&#233;sence ? Cela ne fait rien. Je d&#233;cris ceci que pour montrer comment la raison humaine, aussi exacte et per&#231;ante soit-elle, peut se tromper et errer &#233;trangement. Cette raison, qui a su rendre digestible cet infini lui-m&#234;me, si terrifiant pour les anciens...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tableau fait entendre son d&#233;clic : les chiffres R-13 apparaissent. J'en suis content, car si j'&#233;tais rest&#233; seul, je serais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Vingt minutes apr&#232;s. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce papier, dans un monde &#224; deux dimensions, les lignes se suivent, mais dans un monde &#224; trois dimensions... Je perds la notion de nombre : vingt minutes peuvent en contenir 200 ou 200 000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est tellement insens&#233;, de peser chaque mot tranquillement, pos&#233;ment, pour raconter ce qui m'arriva avec R ! C'est comme si vous &#233;tiez assis, les jambes crois&#233;es dans un fauteuil pr&#232;s de votre propre lit, et regardiez curieusement comment vous vous tordez vous-m&#234;me sur ce lit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand R-13 entra, j'&#233;tais tout &#224; fait tranquille et normal. Je me mis &#224; parler avec enthousiasme de la fa&#231;on magnifique dont il avait versifi&#233; la condamnation et lui dis que cet insens&#233; avait &#233;t&#233; surtout taillad&#233; et an&#233;anti par ses rimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si l'on me proposait de faire un dessin sch&#233;matique de la Machine du Bienfaiteur, j'y introduirais certainement, d'une fa&#231;on ou d'une autre, ces admirables troch&#233;es &#187;, lui dis-je en terminant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis que ses veux se troublaient, que ses l&#232;vres devenaient grises :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'est-ce que vous avez ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - C'est que... C'est que j'en ai assez : on ne me parle que de cette ex&#233;cution, c'est partout la m&#234;me chanson. Je ne veux plus en entendre parler, voil&#224;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se tut, se gratta le cr&#226;ne, cette petite malle au contenu incompr&#233;hensible et &#233;trange. Un silence se fit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il trouva dans sa malle quelque chose qu'il sortit, d&#233;veloppa, et ses yeux se laqu&#232;rent de sourires. Il se leva.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je compose quelque chose pour votre &lt;i&gt; Int&#233;gral &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il redevint comme auparavant, ses l&#232;vres clapot&#232;rent et les mots gicl&#232;rent comme d'une fontaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous savez &#187;, l'&#171; s &#187; ressemblait &#224; une &#233;claboussure, &#171; la vieille l&#233;gende du paradis, c'est nous, c'est tout &#224; fait actuel. Vous allez voir. Les deux habitants du paradis se virent proposer le choix : le bonheur sans libert&#233; ou la libert&#233; sans bonheur, pas d'autre solution. Ces idiots-l&#224; ont choisi la libert&#233; et, naturellement, ils ont soupir&#233; apr&#232;s des cha&#238;nes pendant des si&#232;cles. Voil&#224; en quoi consistait la mis&#232;re humaine : on aspirait aux cha&#238;nes. Nous venons de trouver la fa&#231;on de rendre le bonheur au monde... Vous allez voir. Le vieux Dieu et nous, nous sommes &#224; la m&#234;me table, c&#244;te &#224; c&#244;te. Oui, nous avons aid&#233; Dieu &#224; vaincre d&#233;finitivement le diable ; c'est le diable qui avait pouss&#233; les hommes &#224; violer la d&#233;fense divine et &#224; go&#251;ter &#224; cette libert&#233; maudite ; c'est lui, le serpent rus&#233;. Mais nous l'avons &#233;cras&#233; d'un petit coup de talon : &#8220;crac&#8221;. Et le paradis est revenu, nous sommes redevenus simples et innocents comme Adam et Eve. Toute cette complication autour du bien et du mal a disparu ; tout est tr&#232;s simple, paradisiaque, enfantin. Le Bienfaiteur, le Cube, la Machine, la Cloche Pneumatique, les Gardiens, tout est bon, tout est grandiose, magnifique, noble, &#233;lev&#233;, d'une puret&#233; de cristal. Car cela prot&#232;ge notre contrainte, c'est-&#224;-dire notre bonheur. Les anciens, &#224; notre place, se mettraient &#224; raisonner, &#224; comparer et &#224; se casser la t&#234;te : &#8220;Est-ce moral, est-ce immoral... ?&#8221; Voil&#224; en quelques mots le sujet de mon po&#232;me, il est paradisiaque ! Et le style en est aust&#232;re... vous voyez &#231;a d'ici. Ce sera un morceau, hein ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je crois bien, pensai-je. Et dire que je critiquais son ext&#233;rieur absurde, asym&#233;trique, mais il a par contre un esprit remarquablement ordonn&#233;. C'est pourquoi il m'est si proche (je parle de mon premier moi, du moi v&#233;ritable, l'autre, l'ac tuel, n'est qu'une maladie). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R lut &#233;videmment ces r&#233;flexions sur mon front, il me prit par les &#233;paules et &#233;clata de rire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous &#234;tes Adam et, &#224; propos d'Eve... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fouilla dans sa poche, sortit un petit carnet qu'il feuilleta.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Apr&#232;s-demain... Non : dans deux jours, O aura une petite fiche ros&#233; pour vous. Alors, vous continuez comme avant ? Vous voulez qu'elle...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais oui, c'est clair !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Alors, je vais vous dire &#231;a moi-m&#234;me, parce qu'elle, voyez-vous, elle est g&#234;n&#233;e. Je vais vous expliquer. Avec moi, elle se place sur le terrain officiel, elle le fait &#224; cause du billet ros&#233;, mais avec vous... Et vous n'&#234;tes m&#234;me pas venu dire qu'une quatri&#232;me s'&#233;tait introduite dans notre triangle. Qui est-ce ? Dites-le ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un rideau se leva en moi. Je me rappelai le bruissement de la soie, le flacon vert, les l&#232;vres... Brusquement, sans savoir pourquoi, je l&#226;chai (si encore je m'&#233;tais retenu !) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dites, avez-vous jamais eu l'occasion de go&#251;ter &#224; l'alcool ou &#224; la nicotine ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R pin&#231;a les l&#232;vres, me regarda en dessous. J'entendis tr&#232;s distinctement son id&#233;e : &#171; C'est mon ami, mon ami, et malgr&#233; tout... &#187; Il r&#233;pondit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien... &#192; proprement parler, non. Mais je connaissais une femme...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - I, criai-je.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Comment... ? Vous &#234;tes aussi avec elle ? &#187; Il se tordait de rire, s'&#233;tranglait, pr&#234;t &#224; &#233;clabousser...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon miroir &#233;tait accroch&#233; de telle fa&#231;on que l'on ne pouvait s'y voir que par-dessus la table ; du fauteuil o&#249; j'&#233;tais, je ne voyais que mon front et mes sourcils. Et voil&#224; que mon vrai moi vit tout &#224; coup dans le miroir une ligne de sourcils bris&#233;e et tremblante et entendit un cri sauvage, affreux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quoi &#8220;aussi&#8221; ? Que veut dire cet &#8220;aussi&#8221; ? J'exige... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses l&#232;vres de n&#232;gre s'entrouvrirent, ses yeux s'&#233;carquill&#232;rent... Mon moi v&#233;ritable empoigna fortement l'autre moi sauvage, velu, haletant. Je dis &#224; R :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vous demande pardon, au nom du Bienfaiteur. Je suis tout &#224; fait malade, je ne dors plus. Je ne comprends pas ce qui m'arrive... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les l&#232;vres &#233;paisses rican&#232;rent :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, oui, je comprends parfaitement. Je sais tout... pour le moins th&#233;oriquement. Au revoir ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233; &#224; la porte, il se retourna comme une balle noire et revint me jeter un livre sur la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est mon dernier... Je suis venu expr&#232;s et je l'ai presque oubli&#233;. Au revoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet adieu m'&#233;claboussa, R &#233;tait parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je restai seul, ou plut&#244;t, en t&#234;te &#224; t&#234;te avec cet autre &#171; moi &#187;. J'&#233;tais dans le fauteuil, les jambes crois&#233;es et examinais avec curiosit&#233; la fa&#231;on dont je me tordais sur le lit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi donc avons-nous v&#233;cu si amicalement pendant trois ann&#233;es enti&#232;res : moi, R et O, pour que maintenant un seul mot sur cette I... Toute cette folie d'amour, de jalousie, ne se trouve donc pas uniquement dans ces livres idiots d'autrefois ?... Le plus &#233;trange c'est que je... Tout n'&#233;tait qu'&#233;quations, formules, chiffres, et, brusquement, je ne comprends plus rien du tout. J'irai chez R pour lui expliquer que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, je n'irai pas, ni demain, ni apr&#232;s-demain. Je n'irai plus. Je ne peux plus, je ne veux plus voir cet &#234;tre-l&#224;. C'est fini, notre triangle s'est disloqu&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis seul, c'est le soir et il fait un l&#233;ger brouillard. Le ciel est tendu d'un fin tissu laiteux et dor&#233;. Savoir ce qu'il y a l&#224;-haut - et savoir qui je suis, ce que je vaux...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 12&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; La limitation de l'infini. L'ange. R&#233;flexions sur la po&#233;sie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il me semble malgr&#233; tout que je vais mieux, que je peux gu&#233;rir. J'ai fort bien dormi. Je n'ai plus eu de r&#234;ves ni de ces apparitions morbides. Demain, O viendra me voir, tout sera simple, r&#233;gulier et limit&#233; comme un cercle. Je ne crains pas le mot &#8220;limit&#233;&#8221;. Le travail de la plus haute facult&#233; de l'homme, de la raison, est justement consacr&#233; &#224; la limitation continuelle de l'infini et &#224; sa division en portions commodes, faciles &#224; dig&#233;rer, qu'on appelle des diff&#233;rentielles. C'est en quoi r&#233;side la beaut&#233; divine de ma partie : les math&#233;matiques. C'est justement cette beaut&#233; que les femmes ne comprennent pas. Cette derni&#232;re pens&#233;e est, du reste, le r&#233;sultat d'une association fortuite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pensais &#224; tout cela sous le bruit mesur&#233; des roues du chemin de fer souterrain. En m&#234;me temps que je scandais ce bruit, je lisais les vers que R m'avait apport&#233;s la veille. Je sentis &#224; un moment donn&#233; que derri&#232;re moi quelqu'un se penchait avec pr&#233;caution et regardait la page ouverte. Je vis du coin de l'&#339;il, sans me retourner, des oreilles &#233;cart&#233;es comme des ailes, un corps courb&#233; comme un &#171; S &#187;... C'&#233;tait lui. Je ne voulus pas le d&#233;ranger et fis semblant de ne pas le voir. Comment il s'&#233;tait trouv&#233; l&#224;, je n'en savais rien, il ne devait pas y &#234;tre lorsque j'entrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet incident insignifiant eut une excellente influence sur moi, je dirais presque qu'il me fortifia. Il est tr&#232;s agr&#233;able de sentir derri&#232;re soi le regard per&#231;ant d'une personne qui vous garde avec amour contre la faute la plus l&#233;g&#232;re, contre le moindre faux pas. Cela para&#238;tra peut-&#234;tre un peu sentimental, mais je pense toujours &#224; la m&#234;me analogie : aux anges gardiens des anciens. Il est extraordinaire de constater le nombre de choses auxquelles r&#234;vaient les anciens et que nous avons r&#233;alis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; je sentis l'ange gardien derri&#232;re mon dos, je me d&#233;lectais d'un sonnet intitul&#233; &lt;i&gt; le Bonheur. &lt;/i&gt;Je ne pense pas me tromper en disant que c'est un morceau rare tant par la beaut&#233; que par la profondeur des id&#233;es. En voici les quatre premiers vers :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Les &#233;ternels amoureux, deux fois deux, &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Eternellement unis dans le quatre passionn&#233;, &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Les ins&#233;parables deux fois deux, &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Sont les amants les plus br&#251;lants au monde... &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite est du m&#234;me genre, c'est un hymne au bonheur sage et &#233;ternel de la table de multiplication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout v&#233;ritable po&#232;te est infailliblement un Christophe Colomb. L'Am&#233;rique existait depuis des si&#232;cles avant Colomb ; mais ce dernier sut la trouver. Il en est de m&#234;me pour la table de multiplication. Elle avait exist&#233; depuis des si&#232;cles avant R-13, mais lui seul sut trouver un nouvel Eldorado dans cette for&#234;t vierge. Existe-t-il un bonheur parfait et sans tache ailleurs que dans ce monde merveilleux ? L'acier se rouille, le vieux Dieu a cr&#233;&#233; l'homme d'autrefois, c'est-&#224;-dire une cr&#233;ature faillible, par cons&#233;quent lui-m&#234;me se trompa. La table de multiplication est plus sage, plus absolue que le vieux bon Dieu ; jamais, vous en tendez, &lt;i&gt; jamais &lt;/i&gt;elle ne se trompe. Il n'est rien de plus heureux que les chiffres qui vivent sous les lois &#233;ternelles et ordonn&#233;es de la table de multiplication. Jamais d'h&#233;sitations ni d'erreurs. Cette v&#233;rit&#233; est unique et le vrai chemin vers celle-ci est &#233;galement unique ; la v&#233;rit&#233; est &#171; quatre &#187;, et le vrai chemin est &#171; deux fois deux &#187;. Ne serait-il pas absurde que ces deux chiffres heureusement et id&#233;alement multipli&#233;s l'un par l'autre se missent &#224; penser &#224; je ne sais quelle libert&#233;, c'est-&#224;-dire &#224; la faute ? C'est pour moi un axiome, que R-l 3 a su saisir le fondement, la base de...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je sentis encore une fois, d'abord sur mon cr&#226;ne, ensuite sur mon oreille gauche, l'haleine douce et ti&#232;de de l'ange gardien. Il avait certainement remarqu&#233; que le livre &#233;tait ferm&#233; sur mes genoux et que mes id&#233;es &#233;taient loin. Eh quoi, j'&#233;tais pr&#234;t &#224; lui ouvrir les pages de mon cerveau ; cela donne tellement de tranquillit&#233; et de joie. Je me souviens m'&#234;tre retourn&#233; et l'avoir regard&#233; avec insistance dans les yeux, en ayant l'air de lui demander de me lire. Mais il ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, et ne me demanda rien... Je demeurai seul et il ne me restait plus qu'&#224; vous raconter tout cela, lecteurs inconnus qui m'&#234;tes actuellement aussi chers, aussi proches et aussi inaccessibles que lui tout &#224; l'heure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mon chemin &#233;tait d'aller de la partie au tout, la partie &#233;tant R-l 3, le tout, notre Institut des Po&#232;tes et &#201;crivains Nationaux. &#171; Comment se peut-il que toute l'absurdit&#233; de la litt&#233;rature et de la po&#233;sie des anciens ne leur ait pas saut&#233; aux yeux ? La force immense et grandiose du Verbe &#233;tait employ&#233;e en pure perte. C'est comique : chacun &#233;crivait ce qui lui passait par la t&#234;te. C'&#233;tait aussi ridicule et absurde que d'avoir laiss&#233; la mer battre inutilement les rivages pendant les vingt-quatre heures de la journ&#233;e, de telle sorte que les millions de kilogramm&#232;tres des vagues ne servaient qu'&#224; entretenir les sentiments des amoureux. Nous avons tir&#233; l'&#233;lectricit&#233; du mugissement furieux de la mer et transform&#233; cette b&#234;te &#233;cumante en animal domestique. L'&#233;l&#233;ment, autrefois sauvage, de la po&#233;sie, a &#233;t&#233; &#233;galement dress&#233; et soumis au joug. La po&#233;sie n'est plus un impardonnable roucoulement de rossignol, c'est une force nationale, un service utile. Pourrait-on, dans nos &#233;coles, aimer si sinc&#232;rement et si tendrement les quatre op&#233;rations arithm&#233;tiques sans nos c&#233;l&#232;bres &#8220;Normes Math&#233;matiques&#8221; ? Et que dire des &#8220;&#233;pines&#8221;, cette image classique pour d&#233;signer les Gardiens, &#233;pines de ros&#233;, charg&#233;es de garder la d&#233;licate fleur de l'&#201;tat des attouchements grossiers... Quel c&#339;ur de pierre resterait indiff&#233;rent en entendant les l&#232;vres innocentes des enfants balbutier comme une pri&#232;re :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Un vilain gar&#231;on voulut prendre la ros&#233;, &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Mais l'&#233;pine d'acier k per&#231;a comme une aiguille, &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Le vaurien pleura &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Et chez lui rentra, &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Et les &#8220;Odes quotidiennes au Bienfaiteur&#8221; ! qui, apr&#232;s les avoir lues, ne s'inclinera pas religieusement devant le sacrifice de ce Num&#233;ro parmi les Num&#233;ros ? Et les terribles : &#8220;Fleurs rouges des condamnations judiciaires&#8221; ! Et le livre de chevet : &#8220;Stances sur l'hygi&#232;ne sexuelle&#8221; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; La vie, dans toute sa complexit&#233; et sa beaut&#233;, est sertie pour l'&#233;ternit&#233; dans l'or des mots. Les po&#232;tes n'habitent plus l'empyr&#233;e, ils sont descendus sur la terre et avancent avec nous la main dans la main, aux sons de la s&#233;v&#232;re marche de l'Usine Musicale. Leur lyre, c'est le frottement matinal des brosses &#224; dents &#233;lectriques, c'est le cr&#233;pitement de tonnerre des &#233;tincelles dans la Machine du Bienfaiteur, c'est l'&#233;cho grandiose de l'Hymne &#224; l'&#201;tat Unique, c'est le bruit intime des vases de nuit de cristal, c'est le froissement des rideaux que l'on baisse, ce sont les voix joyeuses des tout derniers livres de cuisine et les murmures &#224; peine perceptibles des membranes des rues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Nos dieux sont ici, sur terre, avec nous, dans le Bureau, dans la cuisine, &#224; l'atelier, au salon. Les dieux sont devenus comme nous, &lt;i&gt; ergo &lt;/i&gt;, nous sommes devenus comme des dieux. Et nous allons vers vous, lecteurs plan&#233;taires inconnus, pour rendre votre vie divinement raisonnable et pr&#233;cise, comme la n&#244;tre... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 13&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le brouillard. &#171; Tu &#187;. Un incident absolument absurde&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me r&#233;veille &#224; l'aube et je vois un firmament ros&#233; et solide. Tout semble bon et rond. Ce soir, O viendra. Je suis indubita blement d&#233;j&#224; gu&#233;ri. Je me suis endormi le sourire aux l&#232;vres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sonnerie du matin retentit ; je me l&#232;ve et tout semble diff&#233;rent : il fait du brouillard : on le voit &#224; travers les vitres du plafond et des murs. Des nuages insens&#233;s, toujours plus lourds et plus rapproch&#233;s, flottent partout et il n'y a plus de fronti&#232;re entre la terre et le ciel. Tout vole, fond, tr&#233;buche, et on n'a rien pour se raccrocher. Plus de maisons, leurs murs de verre se sont dissous dans le brouillard comme des cristaux de sel dans l'eau. Sur le trottoir, en bas, ainsi que dans les maisons, des figures sombres passent comme des particules en suspension dans une solution laiteuse et d&#233;lirante. Elles sont accroch&#233;es partout, en bas, en haut, jusqu'au dixi&#232;me &#233;tage. On dirait la fum&#233;e d'un incendie faisant rage sans bruit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; onze heures quarante-cinq exactement - j'avais regard&#233; l'heure expr&#232;s pour pouvoir m'accrocher &#224; des chiffres, pour &#234;tre sauv&#233; par des chiffres - &#224; onze heures quarante-cinq, donc, avant de partir pour mon travail physique, conform&#233;ment aux Tables des Heures, je rentrai dans ma chambre. &#192; peine chez moi, j'entendis la sonnerie du t&#233;l&#233;phone et une voix qui me fit l'impression d'&#234;tre une longue aiguille s'enfon&#231;ant lentement dans mon c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; All&#244; ! Vous &#234;tes chez vous ? C'est parfait. Attendez-moi au coin de la rue. Nous irons ensuite... vous verrez bien o&#249; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous savez parfaitement que je vais maintenant &#224; mon travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous savez parfaitement que vous ferez comme je vous dis. Au revoir, dans deux minutes... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'attendis au coin. Il fallait bien lui expliquer que j'&#233;tais aux ordres de l'&#201;tat Unique, et non aux siens. &#171; Comme je vous dis &#187; ! elle avait une assurance formidable, cela s'entendait dans sa voix. Et si...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des unifs gris, tiss&#233;s de brouillard humide, flottaient une seconde pr&#232;s de moi et se dissolvaient sans bruit. Je ne quittais pas ma montre des yeux, j'&#233;tais devenu l'aiguille fr&#233;missante des secondes. Huit, dix minutes se pass&#232;rent... Il &#233;tait midi moins trois, moins deux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait fini, j'&#233;tais en retard. Comme je la ha&#239;ssais. Il fallait tout de m&#234;me lui montrer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au coin, dans le brouillard blanc, du sang apparut : une entaille au couteau, c'&#233;taient ses l&#232;vres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je crois vous avoir fait attendre. Dans tous les cas, cela ne fait rien, l'heure est pass&#233;e pour vous. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je la... Dans tous les cas, oui, l'heure &#233;tait pass&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regardais ses l&#232;vres en silence. Toutes les femmes ne sont que l&#232;vres, elles sont tout en l&#232;vres. Certaines les ont ros&#233;s, rondes et souples, cela leur fait un anneau, une d&#233;fense douce contre le monde entier. Les siennes venaient d'&#234;tre ouvertes d'un coup de couteau et le sang ti&#232;de coulait encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle appuya son &#233;paule contre moi et nous ne form&#226;mes plus qu'un bloc, elle coulait en moi. Je le savais, c'est comme cela que &#231;a devait &#234;tre. Je le savais par chaque nerf, par chaque poil, par chaque battement de c&#339;ur, doux jusqu'&#224; faire souffrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On &#233;prouve une telle joie de se soumettre &#224; ce qui &lt;i&gt; doit &#234;tre. &lt;/i&gt;Un morceau de fer &#233;prouve sans doute le m&#234;me plaisir lorsqu'il est oblig&#233;, par une loi pr&#233;cise et in&#233;luctable, de se souder &#224; un aimant. De m&#234;me pour une pierre lanc&#233;e en l'air qui, apr&#232;s avoir h&#233;sit&#233; une seconde, retombe la t&#234;te la premi&#232;re vers le bas, sur la terre. De m&#234;me pour l'homme, apr&#232;s l'agonie, lorsqu'il pousse le dernier soupir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelle avoir souri, l'air perdu, et dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y a beaucoup de brouillard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Tu aimes le brouillard ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; tu &#187; d'autrefois, oubli&#233; depuis longtemps, ce &#171; tu &#187; du ma&#238;tre &#224; l'esclave, p&#233;n&#233;tra lentement en moi, comme une pointe. &#171; Oui, je suis un esclave et cela doit &#234;tre ainsi, c'est bien... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, c'est bien... &#187;, pensai-je &#224; haute voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui r&#233;pondis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je d&#233;teste le brouillard, j'en ai peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Donc, tu l'aimes. Tu en as peur parce qu'il est plus fort que toi, tu le d&#233;testes parce que tu en as peur et tu l'aimes parce que tu ne peux le soumettre &#224; ta volont&#233;. On ne peut aimer que l'indomptable. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, pensais-je, c'est bien &#231;a, c'est justement parce que... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous marchions c&#244;te &#224; c&#244;te, ne faisant qu'un. Quelque part, loin dans le brouillard, le soleil chantait imperceptiblement et inondait tout de rouge et d'or. Le monde entier &#233;tait comme une femme immense et nous, nous n'&#233;tions pas encore n&#233;s, nous &#233;tions encore dans son sein o&#249; nous m&#251;rissions joyeusement. Il me parut clair, indubitable, que tout &#233;tait &#224; moi, le soleil, le brouillard, cette couleur ros&#233; d'or, tout &#233;tait pour moi...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne demandai pas o&#249; nous allions. Tout m'&#233;tait &#233;gal, il me suffisait de marcher, d'aller, de m&#251;rir, de me remplir de tout ce qui nous environnait... Elle s'arr&#234;ta devant une porte :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est ici, dit-elle. Comme par hasard, c'est celui dont je t'ai parl&#233; &#224; la Maison Antique qui est de service aujourd'hui. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De loin, en gardant soigneusement les forces qui germaient en moi, je lus une enseigne : &#171; Bureau M&#233;dical &#187;, et compris tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous entr&#226;mes dans une chambre de verre, pleine de brouillard d'or. Des bocaux, des bouteilles color&#233;es, des tuyaux, des &#233;tincelles bleu&#226;tres dans des tubes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait dans la pi&#232;ce un homme extr&#234;mement sec qui avait l'air d'&#234;tre d&#233;coup&#233; dans du papier. De quelque fa&#231;on qu'il se tourn&#226;t, on ne le voyait jamais que de profil : une lame luisante et aiguis&#233;e, c'&#233;tait son nez, et des ciseaux, c'&#233;taient ses l&#232;vres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'entendis pas ce qu'elle lui dit. Je regardais son sourire et me sentais sourire sans retenue, b&#233;atement. Les l&#232;vres en ciseaux &#233;tincel&#232;rent et le m&#233;decin d&#233;clara :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Certainement, je comprends. C'est une maladie tr&#232;s dan gereuse, je n'en connais pas de plus dangereuse... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;clata de rire, &#233;crivit rapidement quelque chose de sa main de papier et tendit la feuille &#224; I ; il remplit une seconde feuille qu'il me donna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;taient des certificats &#233;tablissant que nous &#233;tions malades et ne pouvions aller &#224; notre travail. Je volais mon travail &#224; l'&#201;tat Unique, j'&#233;tais un voleur et passible de la Machine du Bienfaiteur. Mais cela m'&#233;tait indiff&#233;rent et lointain, comme si je l'avais lu dans quelque livre... Je pris la feuille sans h&#233;siter une seconde. Tout mon &#234;tre, mes yeux, mes l&#232;vres, mes mains savaient que cela devait &#234;tre ainsi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pr&#238;mes l'avion dans un coin du garage &#224; moiti&#233; d&#233;sert. I se mit encore &#224; la direction, pla&#231;a la fl&#232;che sur le mot &#171; avant &#187; et nous f&#251;mes arrach&#233;s de terre. Tout resta derri&#232;re nous, le brouillard ros&#233; d'or, le soleil, le profil tranchant du docteur, subitement si aim&#233; et si proche. Avant, tout gravitait autour du soleil, actuellement, je le savais, tout gravitait autour de moi, lentement, saintement, les yeux &#224; demi clos...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous trouv&#226;mes la vieille &#224; la bouche ferm&#233;e et toute rayonnante devant la porte de l'antique Maison. Ses l&#232;vres &#233;taient rest&#233;es certainement closes ces jours derniers et elles s'ouvraient maintenant pour la premi&#232;re fois, avec un sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ah, ah, farceuse, &#231;a vous fatigue de travailler comme tout le monde ! C'est bien, si quelque chose arrive, je courrai vous pr&#233;venir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lourde porte opaque se ferma en grin&#231;ant. Imm&#233;diatement, mon c&#339;ur s'ouvrit largement et douloureusement. SES l&#232;vres &#233;taient les miennes, je bus, je bus, puis m'en arrachai et regardai en silence dans ses yeux immenses. Une seconde fois...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On distinguait, dans l'obscurit&#233; de la chambre, une robe aux couleurs changeantes, bleue, safran, vert sombre, le sourire d'or du Bouddha, le large lit d'acajou, le scintillement des miroirs. Je compris le r&#234;ve que j'avais fait : tout &#233;tait imbib&#233; d'une s&#232;ve ros&#233; d'or qui allait d&#233;border et nous &#233;clabousser. ..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment &#233;tait venu, je l'&#233;treignis, me soumettant &#224; la loi pr&#233;cise et immuable, celle qui soude le fer &#224; l'aimant. Il n'y avait plus de billet ros&#233;, ni de calculs, ni d'&#201;tat Unique, et je n'existais pas non plus. Il n'y avait plus que des dents tendrement pointues et serr&#233;es, des yeux grands ouverts qui me regardaient et par lesquels je p&#233;n&#233;trai profond&#233;ment, toujours plus profond&#233;ment. Le silence n'&#233;tait plus troubl&#233; que par des gouttes qui, &#224; des kilom&#232;tres de nous, semblait-il, tombaient dans le lavabo. J'&#233;tais tout l'univers. Des si&#232;cles, des &#233;poques s'&#233;coulaient entre chaque goutte...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir mis mon unif, je me penchai sur I pour la contempler et l'absorber une derni&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je savais... Je te connaissais &#187;, dit-elle tr&#232;s doucement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle passa la main sur son visage, fit un geste comme pour se d&#233;barrasser de quelque chose, se leva vivement, mit son unif et reprit son sourire de toujours, sa morsure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien, ange tomb&#233;, vous venez de vous perdre ? Non, n'ayez pas peur. Allons, au revoir. Vous rentrerez seul. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle ouvrit la porte de l'armoire &#224; glace taill&#233;e dans le mur et, me regardant par-dessus l'&#233;paule, attendit. J'ob&#233;is et sortis. &#192; peine eus-je pass&#233; le seuil que j'&#233;prouvai le besoin de sentir son &#233;paule contre la mienne, rien que son &#233;paule, pendant une seconde, pas plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me pr&#233;cipitai vers la chambre o&#249; elle devait boutonner son unif devant le miroir, j'entrai et m'arr&#234;tai. Je vis osciller l'anneau de la clef sur l'armoire, mais I n'&#233;tait plus l&#224;. Elle n'avait pu sortir cependant, car il n'y avait pas d'autre issue ; et pourtant, elle n'&#233;tait pas l&#224;. Je fouillai partout et ouvris m&#234;me l'armoire pour t&#226;ter les robes bariol&#233;es de jadis. Il n'y avait personne...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est tr&#232;s g&#234;nant pour moi, lecteurs plan&#233;taires, de vous raconter cet &#233;v&#233;nement absolument incroyable. Mais qu'y puis-je, puisque tout s'est pass&#233; pr&#233;cis&#233;ment ainsi ? Toute cette journ&#233;e n'a-t-elle pas &#233;t&#233; remplie de faits incroyables, semblables &#224; ceux de la vieille maladie du r&#234;ve ? Puisqu'il en est ainsi, une absurdit&#233; de plus ou de moins ne fait rien &#224; l'affaire. D'ailleurs, je suis s&#251;r que t&#244;t ou tard je r&#233;ussirai &#224; enfermer toute cette aventure dans un syllogisme. Cela me rassure, j'esp&#232;re que cela vous rassurera aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Comme j'en ai assez ! Si vous saviez comme j'en ai assez !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 14&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Mien &#187; impossible. Le parquet froid&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense qu'&#224; ce qui s'est pass&#233; hier. J'ai &#233;t&#233; occup&#233; pendant toute l'Heure Personnelle qui pr&#233;c&#232;de la nuit et je n'ai rien pu &#233;crire. Mais tout est comme grav&#233; en moi, surtout, j'ignore pourquoi, ce parquet insupportablement froid...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, O devait venir me voir, c'&#233;tait son jour. Je descendis demander un permis pour les rideaux aupr&#232;s du num&#233;ro de service.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'est-ce que vous avez ? me demanda-t-il. Vous avez l'air...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, je... je suis malade. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond c'&#233;tait vrai, j'&#233;tais certainement malade. Tout &#231;a, c'&#233;tait une maladie. Je me souvins du certificat et mis la main &#224; la poche. Il &#233;tait l&#224; et bruissait sous mes doigts. Donc, tout, effectivement...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tendis le papier au num&#233;ro de service et sentis les joues me br&#251;ler. Sans lever les yeux, je le vis me regarder avec &#233;tonnement..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt et une heures et demie avaient sonn&#233;. Dans la chambre de gauche, les rideaux &#233;taient baiss&#233;s. Dans celle de droite, j'aper&#231;us le voisin pench&#233; sur un livre. Il a des bosses chauves sur la t&#234;te et son front est une parabole &#233;norme et jaune. Je marchais de long en large, tortur&#233; par la pens&#233;e de ce que j'allais faire avec O apr&#232;s tout ce qui s'&#233;tait pass&#233;. &#192; droite, je sentais des yeux dirig&#233;s sur moi ; je voyais distinctement des rides sur un front, des rang&#233;es de lignes jaunes, ind&#233;chiffrables. Je ne sais pourquoi, mais il me semblait que ces lignes me concernaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vingt-deux heures moins le quart, un tourbillon joyeux entra dans ma chambre et je sentis bient&#244;t autour de mon cou l'anneau solide de deux bras ros&#233;s. Puis cette &#233;treinte se fit plus l&#226;che pour cesser compl&#232;tement - les bras retomb&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous n'&#234;tes plus comme avant, vous n'&#234;tes plus mien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - En voil&#224; un mot barbare : &#8220;mien&#8221;. Je n'ai jamais &#233;t&#233;... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tr&#233;buchai, il me vint &#224; l'id&#233;e qu'auparavant je ne l'avais pas &#233;t&#233;, c'&#233;tait vrai, mais alors... Je ne vivais plus maintenant dans notre monde raisonnable, mais dans un monde ancien, morbide, dans le monde de la racine de moins un.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rideaux tomb&#232;rent. Du c&#244;t&#233; du mur, &#224; droite, le voisin fit tomber son livre par terre et je vis, par l'&#233;troite fente entre le rideau et le plancher, une main jaune ramasser ce livre. J'aurais voulu me cramponner &#224; cette main de toutes mes forces...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je pensais vous rencontrer aujourd'hui &#224; la promenade. J'ai tellement de choses &#224; vous dire... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ch&#232;re O, elle &#233;tait toute p&#226;le. Sa bouche ros&#233; formait un croissant dont les pointes &#233;taient baiss&#233;es... Je ne pouvais pas lui raconter tout ce qui s'&#233;tait pass&#233;, ne f&#251;t-ce que pour ne pas la rendre complice de mes crimes. Je savais pourtant qu'elle n'aurait pas la force d'aller au Bureau M&#233;dical. Mais ce n'&#233;tait rien, &#231;a allait passer. Il ne valait pas la peine d'en parler. Oublions tout cela et le reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O &#233;tait couch&#233;e. Je l'embrassai lentement et baisai le pli na&#239;f sur son poignet. Ses yeux bleus &#233;taient ferm&#233;s, le croissant ros&#233; refleurissait lentement. Je l'embrassai toute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sentis brusquement &#224; quel point j'&#233;tais vide et sans forces. Je ne pouvais pas, c'&#233;tait impossible. Mes l&#232;vres se glac&#232;rent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le croissant ros&#233; trembla, se noircit et se tordit. O jeta le couvre-lit sur elle et s'en enveloppa, le visage dans l'oreiller...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'assis sur le plancher, &#224; c&#244;t&#233; du lit. Quel plancher d&#233;sesp&#233;r&#233;ment froid ! Je ne disais rien. Un froid p&#233;nible montait, toujours plus haut. C'est probablement le m&#234;me froid silencieux qui r&#232;gne l&#224;-haut, dans les espaces interplan&#233;taires, bleus et muets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comprenez donc, je ne voulais pas..., murmurai-je. De toutes mes forces j'ai... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait la v&#233;rit&#233;, mon vrai moi ne voulait pas. Mais, c'&#233;tait toujours la m&#234;me chose, comment lui dire ? Comment lui expliquer que, dur comme le fer je ne voulais pas, mais que la Loi est in&#233;vitable, exacte... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle leva la t&#234;te de l'oreiller et dit, sans ouvrir les yeux :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Allez-vous-en ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cause de ses larmes, je n'entendis que &#171; A&#233;ouen &#187;. Ce d&#233;tail insignifiant s'enfon&#231;a dans ma m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Transperc&#233; de froid et tout ankylos&#233;, je sortis dans le couloir et appuyai le front contre le verre froid. De l'autre c&#244;t&#233; du verre, on entrevoyait une vapeur &#224; peine perceptible qui allait descendre pendant la nuit et inonder tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O glissa devant moi en silence, se dirigeant vers l'ascenseur ; elle en claqua la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une minute &#187;, criai-je. J'avais peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ascenseur descendait d&#233;j&#224; en bourdonnant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle m'avait fait perdre R, elle venait de nie faire perdre O, mais malgr&#233; tout...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 15&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; La cloche. La mer comme un miroir. Il me faut br&#251;ler &#233;ternellement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je venais &#224; peine d'arriver sur le dock o&#249; l'on b&#226;tit l'&lt;i&gt; Int&#233;gral&lt;/i&gt;, lorsque le Constructeur en Second vint &#224; ma rencontre. Son visage &#233;tait comme &#224; l'ordinaire : rond, blanc, en fa&#239;ence, pareil &#224; une assiette ; lorsqu'il parle, il a l'air de vous pr&#233;senter sur son assiette quelque chose de d&#233;licieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous avez &#233;t&#233; souffrant, et hier, en l'absence du chef, on peut dire qu'un &#233;v&#233;nement a eu lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Un &#233;v&#233;nement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, nous avions fini, la cloche avait sonn&#233;, lorsqu'un de nous, au moment de sortir, d&#233;couvrit un homme sans num&#233;ro. Je ne vois pas comment il a pu entrer. On l'a men&#233; &#224; l'Op&#233;ratoire. On lui fera dire comment et pourquoi il est venu ici... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait un sourire charmant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont nos meilleurs m&#233;decins, parmi les plus exp&#233;riment&#233;s, qui travaillent &#224; l'Op&#233;ratoire, sous la direction du Bienfaiteur en personne. Il se servent d'instruments divers et en particulier de la fameuse Cloche Pneumatique. En r&#233;alit&#233;, c'est l'application d'une vieille exp&#233;rience d'&#233;cole. On place une souris sous une cloche de verre et on rar&#233;fie l'air de la cloche &#224; l'aide d'une pompe... Vous savez le reste. Seulement, notre Cloche Pneumatique est &#233;videmment beaucoup plus perfectionn&#233;e ; on y emploie diff&#233;rents gaz. Ce n'est plus une amusette avec un petit animal sans d&#233;fense ; notre but est plus noble : il s'agit de la protection de l'&#201;tat Unique, autrement dit, du bonheur de millions d'&#234;tres. Il y a cinq si&#232;cles, lorsque le travail dans l'Op&#233;ratoire ne faisait que commencer, il se trouva des imb&#233;ciles pour le comparer &#224; l'ancienne Inquisition ; mais c'est aussi absurde que de mettre sur le m&#234;me plan le chirurgien faisant l'op&#233;ration de la trach&#233;otomie et le bandit de grand chemin. Tous les deux ont peut-&#234;tre le m&#234;me couteau, avec lequel ils font la m&#234;me op&#233;ration : ils ouvrent une gorge ; cependant l'un est un bienfaiteur, l'autre un criminel, l'un est marqu&#233; du signe plus, l'autre du signe moins...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela est tr&#232;s clair, se comprend en une seconde, d'un seul tour de notre machine logique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... &#171; L'anneau de la clef se balan&#231;ait encore sur l'armoire dont on venait &#233;videmment de claquer la porte, et I n'&#233;tait plus dans la chambre, elle avait disparu. Cela, la machine n'a jamais pu l'assimiler. Ce n'&#233;tait pas un r&#234;ve, puisque je sentais encore cette douleur tendre dans mon &#233;paule droite, contre laquelle I s'&#233;tait appuy&#233;e dans le brouillard : Tu aimes le brouillard ? - Oui, j'aime le brouillard... j'aime tout et tout me para&#238;t &#233;lastique, bienfaisant... &#8220; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tout est bien, dis-je &#224; haute voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Tout est bien ? &#187; Les yeux de fa&#239;ence s'&#233;carquill&#232;rent &#171; Qu'y a-t-il de bien ? Si cet homme sans num&#233;ro a pu se glisser ici, il doit y en avoir des quantit&#233;s partout, autour de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral&lt;/i&gt; ; ils sont l&#224;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais qui, &lt;i&gt; ils &lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Est-ce que je sais &lt;i&gt; qui &lt;/i&gt; ? Je les sens, vous comprenez ? Tout le temps !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Est-ce que vous avez entendu parler d'une op&#233;ration nouvelle qui servirait &#224; supprimer l'imagination ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais entendu parler de cela quelques jours auparavant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, qu'est-ce que cela vient faire ici ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Eh bien, si j'&#233;tais &#224; votre place, j'irais subir cette op&#233;ration. &#187; Quelque chose d'acide comme un citron apparut sur l'assiette. L'allusion la plus &#233;loign&#233;e &#224; son imagination probl&#233;matique lui paraissait une insulte, &#224; ce pauvre gar&#231;on... Et puis, que dis-je, il y a huit jours, je m'en serais aussi vex&#233;. Maintenant, non, parce que je sais que j'en ai : je suis malade. C'est une maladie extraordinaire, car je n'ai pas envie de gu&#233;rir. Cela ne me dit rien, voil&#224; tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous mont&#226;mes l'escalier de verre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lecteurs de ces notes, qui que vous soyez, vous connaissez le soleil : si vous avez jamais &#233;t&#233; malades comme je l'&#233;tais alors, vous savez ce qu'est, ce que peut &#234;tre le soleil du matin. Vous avez vu cet or ros&#233;, transparent et ti&#232;de. L'air lui-m&#234;me est l&#233;g&#232;rement ros&#233; et tout imbib&#233; de sang solaire. Tout vit, les pierres sont vivantes et douces, le fer est vivant et chaud. Les gens sont pleins de vie et de sourires. Il se peut que, dans une heure, tout disparaisse et que le sang ros&#233; s'&#233;coule, mais, en attendant, tout vit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque chose palpite dans les flancs de verre de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral. &lt;/i&gt;Je le vois m&#233;diter sur son avenir grandiose et terrible, sur le lourd fardeau de bonheur in&#233;luctable qu'il va vous porter l&#224;-haut, &#224; vous, inconnus, &#224; vous qui cherchez &#233;ternellement sans trouver. Vous &#234;tes sur le point de trouver, vous allez &#234;tre bient&#244;t in&#233;vitablement heureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'armature de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;est presque termin&#233;e, c'est un &#233;l&#233;gant ellipso&#239;de, coul&#233; dans notre verre, dans ce verre &#233;ternel comme l'or et souple comme l'acier. On fixait ses c&#244;tes transversales. On installait la pompe de son propulseur gigantesque. Toutes les trois secondes, la queue puissante de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;allait lancer des flammes et des gaz dans l'espace immense et l'appareil s'enfoncerait dans les espaces plan&#233;taires, Tamerlan de feu du bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gens, en bas, tournaient, se penchaient, se relevaient en mesure, avec des gestes rapides et rythm&#233;s, conform&#233;ment au syst&#232;me Taylor. Ils semblaient &#234;tre les pistons d'une machine &#233;norme. Des tubes lan&#231;ant des flammes bleues scintillaient dans leurs mains. &#192; l'aide du feu, ils coupaient et soudaient les blocs de verre. Sur des rails de verre, des monstres transparents, en verre, se d&#233;pla&#231;aient lentement, c'&#233;taient des grues qui, comme les hommes, se tournaient avec soumission, se penchaient et d&#233;versaient leurs charges dans les entrailles de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral. &lt;/i&gt;Toutes ces choses ne faisaient qu'un : les machines parfaites, semblables &#224; des hommes, et les hommes parfaits, semblables &#224; des machines. C'&#233;tait une beaut&#233; vibrante, une harmonie, une musique... Je descendis rapidement vers eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais au milieu d'eux, &#233;paule contre &#233;paule, soud&#233; &#224; eux, saisi par leur rythme d'acier... Je voyais leurs mouvements mesur&#233;s, leurs joues pourpres et rondes, leurs fronts purs de toute pens&#233;e, semblables &#224; des miroirs. Je nageais dans cette mer comme un miroir, je me reposais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un d'eux se retourna, tr&#232;s calme, pour me dire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors, &#231;a va mieux aujourd'hui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qu'est-ce qui va mieux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - On ne vous a pas vu hier et nous pensions que vous aviez quelque chose de grave... &#187; Son front brillait ainsi que son sourire enfantin et innocent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sang me monta au visage. Je ne pouvais pas mentir devant ces yeux et me tus, me noyais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage de fa&#239;ence, tout blanc et brillant, apparut &#224; une ouverture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; H&#233;, D-503 ! Voulez-vous venir ? Il y a un cadre qui... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans attendre la fin, je me pr&#233;cipitai en haut, me sauvai honteusement. Je n'avais pas la force de lever les yeux, bien qu'ils fussent &#233;blouis par les marches brillantes. Je pensais avec d&#233;sespoir que ce n'&#233;tait plus ma place ici, &#224; moi criminel. Je ne pouvais plus adopter ce rythme m&#233;canique. Je ne pouvais plus nager dans cette mer calme comme un miroir. Je n'avais qu'&#224; br&#251;ler &#233;ternellement, &#224; me d&#233;battre, &#224; chercher un petit coin pour y cacher mes yeux, jusqu'&#224; ce que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, une &#233;tincelle glac&#233;e me transpercera. Moi, ce n'est rien, tant pis, mais il faudra &#171; qu'&lt;i&gt; elle &lt;/i&gt;, qu'&lt;i&gt; elle &lt;/i&gt; aussi... &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sortis sur le pont par une &#233;coutille et m'arr&#234;tai. Je ne savais plus o&#249; je devais aller ni pour quelle raison. Je levai la t&#234;te, le soleil fatigu&#233; lan&#231;ait des fum&#233;es troubles. L'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;&#233;tait &#224; mes pieds, gris comme le verre, sans vie. Le sang ros&#233; avait disparu. Je comprenais que tout cela, c'&#233;tait de l'imagination, que tout &#233;tait comme auparavant, et, en m&#234;me temps, je comprenais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors, D-503, vous &#234;tes devenu sourd ? Je vous appelle et vous n'entendez pas, qu'est-ce que vous avez ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait le Constructeur en Second qui me criait dans l'oreille. Il avait d&#251; crier depuis longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'avais ? J'avais perdu la direction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moteur ronflait &#224; toute vitesse, l'avion vibrait et filait, mais j'avais perdu la commande et ne savais pas o&#249; nous allions : vers le bas, et alors c'&#233;tait pour nous &#233;craser sur le sol, ou vers le haut, vers le soleil, vers le feu...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; NOTE 16&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Le jaune. L'ombre &#224; deux dimensions. Une &#226;me incurable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai rien &#233;crit pendant plusieurs jours, je ne sais pas au juste combien : tous les jours sont pareils. Ils sont tous de la m&#234;me couleur : jaunes, comme du sable sec et surchauff&#233; sur lequel il n'y a rien : pas un brin d'ombre, pas une goutte d'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne puis me passer d'elle et, depuis le jour o&#249; elle a dis paru myst&#233;rieusement dans la vieille Maison, je ne l'ai revue qu'une seule fois, &#224; la promenade, il y a peut-&#234;tre deux, trois, ou quatre jours, je ne sais pas. Elle passa comme un &#233;clair, remplissant le monde vide et jaune pendant une seconde. Je vis avec elle le type en S qui lui donnait le bras et arrivait &#224; son &#233;paule, le docteur en papier et un quatri&#232;me personnage dont je ne me rappelle que les doigts. Ceux-ci &#233;taient extr&#234;mement fins, blancs, longs et sortaient des manches de son unif comme un faisceau de rayons. I leva le bras et me fit un geste ; elle se pencha ensuite au-dessus de la t&#234;te de S vers l'homme aux doigts blancs. J'entendis le mot &lt;i&gt; Int&#233;gral, &lt;/i&gt;tous quatre se retourn&#232;rent vers moi puis se perdirent dans la mer gris-bleu, et le chemin redevint jaune et sec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir, j'avais un billet ros&#233; tir&#233; sur moi. J'&#233;tais devant le tableau indicateur et le suppliai avec tendresse et haine de faire entendre son d&#233;clic et de me montrer les chiffres I-330 dans son cadre blanc. Je sortais dans le corridor &#224; chaque bourdonnement de l'ascenseur. Tous les rideaux environnants se baissaient, le mien pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle ne vint pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Et peut-&#234;tre qu'&#224; la minute o&#249; j'&#233;cris, &#224; 22 heures, &lt;i&gt; comme l'autre jour, les yeux ferm&#233;s, elle appuie son &#233;paule contre quelqu'un et, comme l'autre jour, demande : &#171; Tu aimes ? &#187; Qui donc est-ce ? Est-ce l'homme aux doigts fins, ou R, aux grosses l&#232;vres qui &#233;claboussent, ou S ?... &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi tous ces jours derniers ai-je entendu derri&#232;re moi ses pieds clapotants qui semblent patauger dans des flaques d'eau ? Pourquoi m'ont-ils suivi comme une ombre ? Elle est devant moi, derri&#232;re, sur mes c&#244;t&#233;s, cette ombre gris-bleu &#224; deux dimensions. On passe sur elle, on marche dessus, et elle est toujours l&#224;, pr&#232;s de moi, in&#233;vitable, attach&#233;e par un fil invisible. Peut-&#234;tre I est-elle ce lien ? &#192; moins que les Gardiens ne sachent d&#233;j&#224; que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on vous disait que votre p&#232;re &lt;i&gt; vous voit tout le temps&lt;/i&gt;, comprendriez-vous ? Vous &#233;prouveriez des sensations &#233;tranges : vos bras vous sembleraient &#233;trangers, vous g&#234;neraient. Je me surprends souvent &#224; les balancer d'une fa&#231;on absurde, sans suivre le rythme des jambes. Ou bien, j'ai envie de me retourner et je ne le puis, mon cou semble fig&#233;. Je me mets &#224; courir de toutes mes forces et sens derri&#232;re mon dos une ombre courir plus vite que moi. Je ne peux lui &#233;chapper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez moi, dans ma chambre, je suis enfin seul. Mais il y a autre chose : le t&#233;l&#233;phone. Je reprends le r&#233;cepteur : &#171; Oui, le num&#233;ro I-330, s'il vous pla&#238;t ! &#187; Et, encore une fois, j'entends un bruit l&#233;ger, des pas dans le corridor, devant la porte de sa chambre, puis le silence... Je jette le r&#233;cepteur, je n'en peux plus... &#171; Je vais aller la voir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que j'ai fait hier. J'ai couru l&#224;-bas et, pendant une heure, de seize &#224; dix-sept heures, j'ai err&#233; autour de la maison o&#249; elle habite. Des num&#233;ros passaient en rangs devant moi, j'entendais leurs milliers de pas, en mesure, cela les faisait ressembler &#224; un l&#233;viathan &#224; mille pieds qui passerait en se dandinant. Je me sentais seul, crach&#233; par la temp&#234;te sur une &#238;le inhabit&#233;e et je fouillais sans cesse des yeux les vagues sombres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Elle va sortir de quelque part... Je vais voir l'angle pointu et moqueur de ses sourcils relev&#233;s vers les tempes ainsi que les fen&#234;tres sombres de ses yeux, derri&#232;re lesquels fume une chemin&#233;e et passent des ombres... J'irai droit &#224; elle et la tutoierai : Tu ne sais pas, je ne peux me passer de toi... Alors pourquoi... ?&#8221; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence se fit brusquement. J'entendis l'Usine Musicale et compris : il &#233;tait dix-sept heures pass&#233;es, tout le monde &#233;tait parti et j'&#233;tais seul, en retard. Autour de moi r&#233;gnait un d&#233;sert de verre, inond&#233; d'un soleil jaune. Je vis, se refl&#233;tant sur la surface du verre, des murs brillants, qui semblaient suspendus les pieds en l'air, moi-m&#234;me j'&#233;tais suspendu, les pieds en l'air, ridicule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il me faut aller imm&#233;diatement, &#224; cette seconde m&#234;me, au Bureau M&#233;dical, justement... Mais peut-&#234;tre le mieux serait-il de rester ici, d'attendre tranquillement que l'on vienne, que l'on m'emm&#232;ne &#224; l'Op&#233;ratoire et d'en finir d'un seul coup, de tout racheter &#224; la fois. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entendis un l&#233;ger bruit et vis l'ombre deux fois tordue. Je sentis, sans les voir, deux vrilles d'acier bleu s'enfoncer en moi. Je souris de toutes mes forces et dis, pour dire quelque chose :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il me faut aller au Bureau M&#233;dical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qu'est-ce que vous faites ici ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me tus, couvert de honte, me sentant la t&#234;te en bas, sus pendu par les pieds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Suivez-moi &#187;, dit-il s&#233;v&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ob&#233;is, en balan&#231;ant mes bras inutiles, &#233;trangers. Je ne pouvais lever les yeux et marchais tout le temps dans un monde &#233;trange et renvers&#233;. Les machines avaient le derri&#232;re en l'air, les gens &#233;taient coll&#233;s au plafond par les pieds et, plus bas encore, le ciel &#233;tait pav&#233; du verre &#233;pais de la chauss&#233;e. Je me souviens avoir pens&#233; que le plus affligeant &#233;tait devoir tout cela pour la derni&#232;re fois la t&#234;te en bas. Mais je ne pouvais lever les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous arr&#234;t&#226;mes. Il y avait des marches &#224; monter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un pas encore et je verrai les silhouettes en blouses blanches des docteurs, l'immense Cloche... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; grand-peine, comme &#224; l'aide d'un cric, je finis par d&#233;ta cher mes yeux du sol et les lettres d'or : &#171; ... M&#233;dical &#187;, me jaillirent &#224; la figure. Pourquoi m'avait-il conduit ici, et non &#224; l'Op&#233;ratoire, pourquoi m'avait-il &#233;pargn&#233;, je n'y pensai m&#234;me pas. Je sautai par-dessus les marches, claquai la porte derri&#232;re moi et poussai un soupir. Il me semblait que je n'avais pas respir&#233; depuis le matin, que mon c&#339;ur n'avait pas battu. Je venais d'inspirer pour la premi&#232;re fois, une &#233;cluse venait de s'ouvrir dans ma poitrine...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient deux, l'un courtaud, aux pieds comme des colonnes et avec des yeux qui semblaient &#234;tre mont&#233;s sur des cornes et l'autre, tr&#232;s sec, aux l&#232;vres comme des ciseaux, au nez comme une lame... C'&#233;tait bien lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me pr&#233;cipitai vers lui comme vers un parent, droit sur la lame de son nez, et lui parlai de mon insomnie, de mes r&#234;ves, des ombres, de la mer jaune. Ses l&#232;vres en ciseaux scintill&#232;rent et sourirent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#199;a va mal. Il s'est form&#233; une &#226;me en vous. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#226;me ? Quel mot &#233;trange et depuis longtemps oubli&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est... tr&#232;s grave ? balbutiai-je.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Incurable, tranch&#232;rent les ciseaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais, en somme, en quoi cela consiste-t-il ? Je ne me rends pas bien compte...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Comment vous expliquer... vous &#234;tes math&#233;maticien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Supposez une surface plane, ce miroir par exemple. Nous clignons des yeux pour &#233;viter le soleil qui s'y r&#233;fl&#233;chit. Vous y apercevez &#233;galement la lumi&#232;re d'un tube &#233;lectrique ; tenez, l'ombre d'un avion vient d'y passer. Tout cela ne reste qu'une seconde dans le miroir. Maintenant, supposez que par le feu on amollisse cette surface imp&#233;n&#233;trable et que les choses ne glissent plus, mais s'incrustent profond&#233;ment dans ce miroir, derri&#232;re lequel, &#233;tant enfants, nous cherchions si souvent avec curiosit&#233; ce qu'il pouvait y avoir. Cette surface aurait engendr&#233; un volume, un corps, un monde. Nous avons en nous un miroir sur lequel glissent le soleil, le tourbillon de l'avion, vos l&#232;vres tremblantes et les l&#232;vres d'un autre aussi... Ce miroir froid r&#233;fl&#233;chit, renvoie, tandis que le v&#244;tre, maintenant, garde trace de tout et &#224; jamais. Vous avez vu un beau jour une l&#233;g&#232;re ride sur la figure de quelqu'un - vous l'avez toujours en vous ; vous avez entendu quelque part une goutte d'eau tomber dans le silence, vous l'entendez encore maintenant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, c'est justement &#231;a &#187;, dis-je en le saisissant par la main. J'entendais dans le silence des gouttes d'eau tomber lentement du robinet sur le lavabo, et savais que ce serait pour toujours. &#171; Mais pourquoi ai-je eu tout &#224; coup une &#226;me... Je n'en avais pas et puis, brusquement... Pourquoi personne n'en a-t-il, et moi... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je serrai sa main fine toujours plus fortement, j'avais peur de perdre cette ceinture de sauvetage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi ? Pourquoi n'avons-nous pas de plumes, ni d'ailes, seulement des omoplates, qui servaient d'attaches aux ailes ? Parce que nous n'en avons plus besoin ; nous avons l'a&#233;ro, et les ailes ne seraient qu'une g&#234;ne. Des ailes, c'est pour voler, mais nous n'avons plus besoin de voler, nous sommes arriv&#233;s au but. Pas vrai ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je hochai la t&#234;te d'un air perdu. Il me regarda et &#233;clata d'un rire m&#233;tallique. L'autre, aux pieds comme des colonnes, l'entendit et sortit lourdement de son cabinet. Il frappa le docteur, puis moi, de ses yeux mont&#233;s sur cornes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'est-ce qu'il y a ? Quoi, une &#226;me ? Vous dites bien, une &#226;me ? Qu'en savez-vous ? Nous arriverons au chol&#233;ra si &#231;a continue. Je vous ai dit &#187;, il donna un coup de corne &#224; son mince confr&#232;re, &#171; je vous ai dit qu'il fallait leur extirper l'imagination, &#224; tous sans exception. Il n'y a que la chirurgie qui peut aider dans ces cas... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il mit d'immenses lunettes R&#246;ntgen, tourna longtemps autour de moi et regarda &#224; son aise &#224; travers les os de mon cr&#226;ne, dans mon cerveau, tout en prenant des notes sur un carnet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est extr&#234;mement curieux. &#201;coutez &#187;, il me regarda lour dement dans les yeux, &#171; vous ne consentiriez pas &#224; vous laisser op&#233;rer ? Ce serait pour l'&#201;tat Unique... Cela nous permettrait de pr&#233;venir une &#233;pid&#233;mie. Si vous n'avez pas de raisons sp&#233;ciales... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est probable qu'autrefois j'aurais dit : &#171; Oui, je suis pr&#234;t &#187;, sans h&#233;sitation, cette fois je me tus. Je me cramponnai des yeux au profil mince de l'autre docteur, je le suppliais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est que, dit-il, le num&#233;ro D-503 est le constructeur de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral, &lt;/i&gt;et je suis s&#251;r que cela g&#234;nerait...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Ah &#187;, beugla l'autre, et il rentra dans son cabinet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous rest&#226;mes seuls. Sa main de papier reposait l&#233;g&#232;re ment sur la mienne, son profil se pencha vers moi et il dit &#224; voix basse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vais vous d&#233;voiler un secret : cela n'est pas arriv&#233; qu'&#224; vous. Mon coll&#232;gue n'a pas tort de parler d'&#233;pid&#233;mie. Rappelez-vous, est-ce que vous-m&#234;me vous n'avez pas remarqu&#233; quelque chose d'analogue chez quelqu'un d'autre ? &#187; Il me regardait avec insistance. &#171; &#192; qui fait-il allusion ? &#192; qui ? Est-ce que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - &#201;coutez... &#187; Je me levai de ma chaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il se mit &#224; parler d'autre chose, d'une grosse voix m&#233;tallique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pour l'insomnie et les r&#234;ves, je peux vous conseiller une chose : marchez le plus possible. Commencez demain et promenez-vous d&#232;s le matin... par exemple jusqu'&#224; la Maison Antique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me per&#231;a encore du regard en souriant tr&#232;s finement. Je crus voir distinctement, envelopp&#233; dans le mince tissu de ce sourire, cette lettre, ce seul nom... &#192; moins que ce ne f&#251;t mon imagination. J'attendis qu'il me donn&#226;t un certificat de maladie pour aujourd'hui et demain, lui serrai fortement les doigts sans mot dire et me sauvai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon c&#339;ur est l&#233;ger et rapide comme un avion, il me transporte vers les hauteurs. Je sais que demain... Une joie m'attend. Laquelle ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 17&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;A travers le mur. Le couloir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis tout &#224; fait perplexe. Hier, au moment ou je pensais avoir trouv&#233; tous les X, o&#249; tout semblait termin&#233;, de nouvelles inconnues apparurent dans mon &#233;quation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'origine des coordonn&#233;es de toute cette histoire est cer tainement la Maison Antique. C'est de ce point que partent les axes des X, des Y ou des Z, sur lesquels, depuis un certain temps, tout mon monde est construit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'allai &#224; pied suivant l'axe des X, mat&#233;rialis&#233; par le 59e bou levard, vers l'origine des coordonn&#233;es. Ce qui s'&#233;tait pass&#233; la veille tournoyait en moi comme un tourbillon multicolore : les maisons et les gens renvers&#233;s, mes mains qui ne semblaient plus &#224; moi, les ciseaux brillants, les gouttes tombant dans le lavabo avec un bruit aigu. Tout cela tourbillonnait douloureusement sous la surface amollie, o&#249; se trouve &#171; l'&#226;me &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour observer les prescriptions du m&#233;decin, je choisis expr&#232;s un chemin, non suivant l'hypot&#233;nuse, mais suivant les deux c&#244;t&#233;s de l'angle droit. J'&#233;tais arriv&#233; sur le deuxi&#232;me c&#244;t&#233; : une route en arc de cercle longeant le Mur Vert. De l'oc&#233;an infini qui s'&#233;tendait derri&#232;re le Mur, une vague sauvage, faite de racines, de fleurs, de branches, montait vers moi ; elle allait s'abattre sur moi, m'&#233;craser, et le m&#233;canisme pr&#233;cis que j'&#233;tais se transformerait en...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement, entre le sauvage oc&#233;an vert et moi, il y avait le Mur. Combien grande est la sagesse divine des murs et des obstacles ! C'est peut-&#234;tre la plus grande de toutes les d&#233;couvertes. L'homme n'a cess&#233; d'&#234;tre un animal que le jour o&#249; il a construit le premier mur. Nous n'avons cess&#233; d'&#234;tre des sauvages que lorsque nous avons &#233;difi&#233; le Mur Vert, lorsque nous avons isol&#233;, &#224; l'aide de celui-ci, nos machines, notre monde parfait, du monde d&#233;raisonnable et informe des arbres, des oiseaux, des animaux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; travers le mur de verre, je ne sais quel animal &#224; la gueule stupide me regardait d'un air morne ; ses yeux jaunes r&#233;p&#233;taient avec insistance une pens&#233;e que je ne comprenais pas. Nous nous sommes regard&#233;s longtemps, les yeux dans les yeux, - ces conduits qui m&#232;nent d'un monde superficiel vers un autre, int&#233;rieur. Une pens&#233;e me fr&#244;la : &#171; Et si cette b&#234;te aux yeux jaunes, sur son tas de feuilles sale et absurde, dans sa vie incalculable, &#233;tait plus heureuse que nous ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fis un geste de la main, les yeux jaunes clign&#232;rent, recu l&#232;rent et disparurent dans le feuillage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pauvre b&#234;te, n'est-il pas absurde de penser qu'elle puisse &#234;tre plus heureuse que nous ? Il se peut qu'elle soit plus heureuse que moi, oui, mais je suis une exception, je suis malade. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aper&#231;us de loin les murs rouge sombre de la Maison Antique et la gentille bouche de la gardienne. Je me pr&#233;cipitai vers elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Est-elle l&#224; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bouche s'entrouvrit lentement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qui, elle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qui ? Mais I, bien s&#251;r... Nous sommes venus ensemble une fois en avion...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Ah, oui, c'est vrai. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rayons autour de ses l&#232;vres et ceux, rus&#233;s, autour de ses yeux jaunes, me transperc&#232;rent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien oui, elle est l&#224;, elle est arriv&#233;e il n'y a pas longtemps. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je remarquai, aux pieds de la vieille, une touffe argent&#233;e d'absinthe am&#232;re. (La cour de la Maison Antique est &#233;galement un mus&#233;e, conserv&#233; soigneusement dans son aspect historique.) Cette absinthe tendait une de ses branches &#224; la vieille, qui la caressait de la main. Le soleil tra&#231;ait des bandes jaunes sur son tablier. En un instant, moi, le soleil, la vieille, l'absinthe, les yeux jaunes, tout ne fit plus qu'un ; nous &#233;tions fortement attach&#233;s par je ne sais quelles art&#232;res dans lesquelles coulait le m&#234;me sang imp&#233;tueux et superbe...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai maintenant honte de raconter ce qui suit, mais je me suis promis d'&#234;tre franc jusqu'au bout. Voil&#224; : je me penchai et embrassai la bouche moussue et molle. La vieille s'essuya en riant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je traversai &#224; la course les chambres famili&#232;res et sonores, plong&#233;es dans une demi-obscurit&#233;, pour aller, je ne sais pourquoi, dans la chambre &#224; coucher ; en mettant la main sur le bouton de porte je pensai tout &#224; coup : &#171; Et si elle n'&#233;tait pas seule ? &#187; Je m'arr&#234;tai pour pr&#234;ter l'oreille mais n'entendis que mon c&#339;ur battre quelque part autour de moi, pas en moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entrai. Le large lit &#233;tait intact. Il y avait toujours la m&#234;me armoire &#224; glace et, dans la serrure, la clef avec son vieil anneau. Personne n'&#233;tait dans la pi&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'appelai &#224; voix basse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; I, es-tu l&#224; ? &#187; Puis, d'une voix encore plus douce, en retenant ma respiration, comme si j'&#233;tais d&#233;j&#224; &#224; genoux devant elle : &#171; I, toute belle ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence partout. Seule l'eau coulait, press&#233;e, dans le lavabo blanc. Ce bruit me fut d&#233;sagr&#233;able et je serrai fortement le robinet avant de sortir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle n'&#233;tait pas l&#224;, c'&#233;tait clair, par cons&#233;quent, elle devait &#234;tre dans un autre &#171; appartement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je descendis par le large escalier sombre, essayai d'ouvrir une porte, une seconde, une troisi&#232;me, mais tout &#233;tait ferm&#233; &#224; clef, except&#233; la porte de &#171; notre &#187; appartement, o&#249; il n'y avait personne...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; tout, j'y revins, sans savoir pourquoi, lentement et avec l'impression que mes semelles &#233;taient devenues subitement de plomb. Je me souviens tr&#232;s nettement avoir pens&#233; : &#171; Il est faux de croire que la force d'attraction est constante. Par cons&#233;quent, toutes mes formules... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un choc soudain : tout en bas, une porte claqua et quelqu'un marcha rapidement sur les dalles. Je redevins l&#233;ger, extr&#234;mement l&#233;ger. Je me jetai contre la rampe, me penchai et exprimai tous mes sentiments en un seul cri : &#171; C'est toi ?... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me tus : en bas, se dessinant nettement dans le carr&#233; de la fen&#234;tre, surgit la t&#234;te de S, les oreilles en &#233;ventail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis en un &#233;clair la seule conclusion qui s'imposait, nue, sans pr&#233;misses (que j'ignore encore maintenant) : pour rien au monde il ne devait me rencontrer ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la pointe des pieds et en me serrant contre le mur, je me glissai en haut vers l'appartement ouvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'arr&#234;tai &#224; la porte l'espace d'une seconde. L'autre montait lourdement, s'approchait. Si seulement la porte... Je la suppliai, mais elle &#233;tait de bois ; soudain elle grin&#231;a, cria. Je vis dans un tourbillon du vert, du rouge, le Bouddha jaune et me trouvai devant la porte de l'armoire &#224; glace, j'aper&#231;us mon visage p&#226;le, mes yeux inquiets, mes l&#232;vres...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il passait devant le Bouddha vert et jaune, arrivait &#224; la porte de la chambre &#224; coucher...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je saisis la clef, dont l'anneau se balan&#231;ait. Une conclusion s'imposa encore &#224; moi, nue, sans pr&#233;misses, ou plut&#244;t, c'&#233;tait un fragment de conclusion : &#171; L'autre jour, I... &#187; J'ouvris rapidement l'armoire, me glissai &#224; l'int&#233;rieur, dans l'obscurit&#233;, et fermai la porte derri&#232;re moi. Je fis un pas et le sol c&#233;da sous mes pieds. Je descendis lentement, mollement... mes yeux s'obscurcirent et je mourus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, lorsque j'eus &#224; d&#233;crire tous ces &#233;v&#233;nements &#233;tranges, je creusai ma m&#233;moire, fouillai des livres et compris : je me trouvais alors dans un &#233;tat de mort temporaire, bien connu des anciens et, autant que je sache, tout &#224; fait inconnu parmi nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne me repr&#233;sente pas combien de temps je restai mort, sans doute cinq &#224; dix secondes, au plus. C'est seulement apr&#232;s un certain temps que je ressuscitai ; j'ouvris les yeux et me sentis descendre toujours plus bas dans l'obscurit&#233;. J'&#233;tendis la main pour m'accrocher quelque part et m'&#233;gratignai contre un mur rugueux qui s'&#233;loignait rapidement. J'avais du sang aux doigts : il &#233;tait clair que tout cela n'&#233;tait pas un jeu de mon imagination malade, mais qu'&#233;tait-ce donc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entendais ma respiration ponctu&#233;e et tremblante. Une minute, puis deux, trois, se pass&#232;rent : je descendais toujours. Je sentis enfin un choc : le plancher qui se d&#233;robait sous mes pieds &#233;tait maintenant immobile. &#192; t&#226;tons, je trouvai dans l'obscurit&#233; un bouton de porte, je le tournai et une porte s'ouvrit, d&#233;couvrant une lumi&#232;re trouble. Je vis derri&#232;re moi une petite plate-forme carr&#233;e qui remontait rapidement. Je me pr&#233;cipitai, mais il &#233;tait trop tard : je restai isol&#233;, o&#249; ? je n'en savais rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entrai dans un couloir o&#249; r&#233;gnait un silence de mille kilos. Sous les vo&#251;tes rondes, une petite lampe br&#251;lait, point tremblotant et scintillant sans cesse. Ce couloir ressemblait un peu aux tunnels de nos chemins de fer souterrains mais &#233;tait beaucoup plus &#233;troit, il n'&#233;tait pas en verre mais en mat&#233;riaux d'autrefois. Cela faisait penser aux souterrains par lesquels, para&#238;t-il, on se sauvait au temps de la Guerre de Deux Cents ans...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je marchai, je crois, pendant environ vingt minutes. Apr&#232;s un tournant &#224; droite, le couloir devint plus large et les petites lampes plus vives. J'entendais un bourdonnement trouble. Ce devait &#234;tre des machines ou des voix. Je me trouvai pr&#232;s d'une lourde porte opaque d'o&#249; venait le bruit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je frappai une fois, puis une seconde fois plus fort. Le bruit cessa derri&#232;re la porte, quelque chose claqua, et celle-ci s'ouvrit lourdement...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur tr&#232;s mince au nez coupant &#233;tait devant moi je ne sais qui de nous deux fut le plus stup&#233;fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous ? Ici ? &#187; Ses ciseaux ne se referm&#232;rent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais oubli&#233; toute parole humaine, je me taisais, les yeux grands ouverts, et ne comprenais absolument pas ce qu'il me disait. Il me fallait sans doute partir de l&#224; car il me poussa rapidement, de son ventre plat en papier, jusqu'au bout de la partie plus &#233;clair&#233;e du couloir et me donna un coup dans le dos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Permettez... Je voulais... Je pensais qu'elle, que I-330... Mais derri&#232;re moi...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Restez ici &#187;, trancha le docteur, et il disparut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, elle &#233;tait l&#224;, tout pr&#232;s ; &#171; o&#249; &#187;, cela ne m'&#233;tait-il pas &#233;gal ? Je vis la soie safran bien connue, le sourire en morsure, les yeux aux rideaux baiss&#233;s... Mes l&#232;vres, mes mains, mes genoux tremblaient. Une id&#233;e stupide me vint : &#171; Les vibrations sont sonores. Ce tremblement doit faire du bruit, pourquoi ne l'entend-on pas ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses yeux s'ouvrirent tout grands, j'y entrai...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je n'en pouvais plus. O&#249; avez-vous &#233;t&#233; ? Pourquoi ? &#187; Je ne d&#233;tournai pas les yeux une seule seconde et parlai comme dans un d&#233;lire, rapidement, sans suite, peut-&#234;tre ne faisais-je que penser. &#171; Une ombre &#233;tait derri&#232;re moi... Je suis tomb&#233; mort dans l'armoire... C'est parce que votre... qui parle avec des ciseaux, m'a dit que j'avais une &#226;me incurable, il me faut marcher...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Une &#226;me incurable ? Mon pauvre ami ! &#187; I m'aspergea de son rire : tout mon d&#233;lire me quitta. Ses fus&#233;es de rire scintillaient partout. Comme c'&#233;tait bon !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur sortit de son coin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien ? &#187; Il s'arr&#234;ta pr&#232;s d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce n'est rien. Je vous raconterai &#231;a plus tard. C'est par hasard que... Dites-leur que je reviens dans un quart d'heure. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur disparut. Elle attendait. La porte claqua sourdement. Alors I, lentement, tr&#232;s lentement, me per&#231;a le c&#339;ur d'une aiguille pointue et douce ; elle appuya contre moi son &#233;paule, son bras et nous nous fond&#238;mes en un seul &#234;tre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne me souviens plus o&#249; nous all&#226;mes dans l'obscurit&#233; ; nous montions des marches, sans fin, en silence. Je ne la voyais pas, mais, je le savais, elle marchait avec moi, comme moi, les yeux ferm&#233;s, la t&#234;te pench&#233;e et les l&#232;vres serr&#233;es. J'entendais la musique de mon imperceptible tremblement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me retrouvai dans un des innombrables recoins de la vieille cour. Il y avait une cl&#244;ture en terre ; on voyait les c&#244;tes nues et les dents jaunes des murs croulants. Elle ouvrit les yeux, me dit : &#171; Apr&#232;s-demain, seize heures &#187;, et partit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci a-t-il vraiment exist&#233; ? Je ne sais. Je le saurai apr&#232;s-demain. Je n'en ai qu'un t&#233;moignage r&#233;el : ma peau est arrach&#233;e &#224; l'extr&#233;mit&#233; de trois doigts de ma main droite, mais, ce matin, &#224; l'&lt;i&gt; Int&#233;gral, &lt;/i&gt;le Constructeur en Second m'assura qu'il m'avait vu toucher la meule avec ces m&#234;mes doigts. Apr&#232;s tout, c'est possible, c'est tr&#232;s probable, mais je n'en sais rien, absolument rien.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 18&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Les d&#233;bris logiques. Les blessures et les empl&#226;tres. Jamais plus&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hier, je n'&#233;tais pas plus t&#244;t couch&#233; que je sombrai aussit&#244;t dans un sommeil profond, comme un navire trop charg&#233; qui coule. Je me trouvais dans une masse d'eau verte et grise qui se d&#233;pla&#231;ait sans bruit. Je revins lentement du fond vers la surface et ouvris quelque part les yeux, au milieu de l'ab&#238;me. J'&#233;tais dans ma chambre : la matin&#233;e &#233;tait encore verte et immobile. Un fragment de soleil venant de la glace de l'armoire me frappa les yeux. &#171; Il m'emp&#234;che d'observer strictement l'horaire fix&#233; par les Tables. Le mieux serait d'ouvrir l'armoire, mais je suis comme dans une toile d'araign&#233;e et j'ai les yeux pleins de fils, je n'ai pas la force de me lever... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; tout, je me levai, ouvris la porte et aper&#231;us, &#233;mergeant d'un tas de v&#234;tements, la toute ros&#233; I ! Je suis tellement habitu&#233; &#224; l'invraisemblable que, autant que je me le rappelle, cela ne m'&#233;tonna pas du tout et je ne demandai rien. Vite, j'entrai dans l'armoire en claquant la porte derri&#232;re moi et, aveugle, haletant, je m'unis avidement &#224; elle. Je vois encore, &#224; travers une fente de la porte, un rayon de soleil pointu qui se brisait sur le plancher de l'armoire. Cette lame cruelle et scintillante tombait sur le cou renvers&#233; et nu de I... Cette vision fut si affreuse que je ne pus m'emp&#234;cher de pousser un cri et... j'ouvris les yeux encore une fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais dans ma chambre, l'aube &#233;tait encore verte et immo bile. Un fragment de soleil frappait l'armoire. Je me trouvais dans mon lit. C'&#233;tait un r&#234;ve. Mon c&#339;ur battait avec violence ; j'avais mal aux doigts, aux genoux. Cela avait r&#233;ellement eu lieu, c'&#233;tait indubitable. Je ne distinguais plus le r&#234;ve de la r&#233;alit&#233;. Des quantit&#233;s irrationnelles traversaient l'espace solide &#224; trois dimensions et, au lieu de surfaces lisses et dures, il n'y avait plus autour de moi que des formes toutes tordues et velues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais encore du temps devant moi avant la sonnerie. Je restai couch&#233; et une cha&#238;ne logique, extr&#234;mement &#233;trange, se d&#233;roula dans mon esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans notre monde superficiel, &#224; chaque &#233;quation correspond une courbe ou un solide. Nous n'avons jamais vu de corps correspondant aux formules irrationnelles, par exemple &#224; ma racine de moins un. Mais ce qu'il y a de terrible, c'est qu'ils existent r&#233;ellement, bien qu'invisibles. Ils doivent exister puisqu'en math&#233;matiques leurs ombres fantastiques, biscornues, passent devant nous comme sur un &#233;cran : les math&#233;matiques et la mort ne se trompent jamais et ne plaisantent pas. Et si dans notre monde nous ne les voyons pas, il y a s&#251;rement pour eux un monde immense quelque part, de l'autre c&#244;t&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me levai, sans plus attendre la cloche, et me mis &#224; cou rir par la chambre. Mes math&#233;matiques, qui, jusqu'&#224; pr&#233;sent, avaient &#233;t&#233; pour moi comme une &#238;le ferme et in&#233;branlable dans ma vie agit&#233;e, se d&#233;sagr&#233;geaient &#233;galement, allaient &#224; la d&#233;rive, tourbillonnaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Que veut donc dire cette &#8220;&#226;me&#8221; absurde, aussi r&#233;elle que mon unif ou que mes chaussures, bien que je ne les voie pas, rang&#233;s comme ils le sont dans l'armoire. Si les chaussures ne sont pas une maladie, pourquoi l'&#8221;&#226;me&#8221; en est-elle une ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cherchais, sans la trouver, une issue &#224; ces raisonnements sauvages et logiques. C'&#233;taient des contr&#233;es barbares aussi inconnues, aussi affreuses que celles qui s'&#233;tendent au-del&#224; du Mur Vert et peupl&#233;es comme elles de cr&#233;atures extraordinaires, parlant sans paroles. Je crus la voir, &#224; travers quelque verre &#233;pais, cette racine de moins un, infiniment grande et en m&#234;me temps infiniment petite, en forme de scorpion, avec son signe moins, aiguillon cach&#233; que je sentais toujours... Peut-&#234;tre &#233;tait-ce tout simplement mon &#171; &#226;me &#187;, semblable au scorpion l&#233;gendaire des anciens, qui se piquait volontairement pour...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cloche sonna, il faisait jour. Toutes mes pens&#233;es, sans mourir ni dispara&#238;tre, se recouvrirent de la lumi&#232;re du jour, de la m&#234;me fa&#231;on que les objets visibles, sans mourir, se recouvrent de t&#233;n&#232;bres &#224; la nuit. J'avais dans la t&#234;te un brouillard l&#233;ger et vacillant. &#192; travers ce brouillard, j'entrevoyais de longues tables de verre autour desquelles des t&#234;tes sph&#233;riques m&#226;chaient silencieusement et en mesure. Au loin, &#224; travers le brouillard, un m&#233;tronome faisait entendre son tic-tac ; je me mis &#224; compter machinalement jusqu'&#224; quinze, avec les autres. C'&#233;taient les quinze mouvements masticateurs r&#233;glementaires pour chaque bouch&#233;e. Puis, machinalement, en battant la mesure, tout le monde descendit et je marquai mon nom sur le livre des sortants, comme les autres. Malgr&#233; tout, je me sentais mener une vie &#224; part, seul, prot&#233;g&#233; par un mur mou qui absorbait les bruits et derri&#232;re lequel se trouvait mon monde...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voil&#224;, si ce monde m'est sp&#233;cial, pourquoi en parle-je dans ces notes ? Que viennent faire ici ces &#171; r&#234;ves &#187; absurdes, ces armoires, ces couloirs sans fin ? Je me vois avec peine en train d'&#233;crire, en m&#234;me temps qu'un po&#232;me r&#233;gulier et s&#233;v&#232;re &#224; la gloire de l'&#201;tat Unique, je ne sais quel roman fantastique. Si ce n'&#233;tait vraiment qu'un roman et non pas ma vie actuelle, remplie de chutes et de racines de moins un !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au reste, tout est peut-&#234;tre pour le mieux. Il est probable que vous &#234;tes, lecteurs inconnus, des enfants en face de nous. Nous avons &#233;t&#233; &#233;lev&#233;s par l'&#201;tat Unique, cons&#233;quemment nous sommes parvenus aux plus hauts sommets que l'homme puisse atteindre. Et, comme des enfants, vous avalerez toute l'amertume que je vous offre, si elle est soigneusement enrob&#233;e dans le sirop &#233;pais de l'aventure...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le soir. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous connaissez sans doute la sensation que l'on &#233;prouve lorsqu'on s'&#233;l&#232;ve &#224; toute vitesse en avion suivant une spirale bleue et que les fen&#234;tres sont ouvertes ; le vent vous siffle au visage, on ne voit plus la terre, que l'on oublie et qui vous semble aussi &#233;loign&#233;e que Saturne, Jupiter, V&#233;nus. Je re&#231;ois actuellement un tourbillon dans la figure ; j'oublie la terre ainsi que la charmante et toute ros&#233; O. Mais la terre n'en existe pas moins et, t&#244;t ou tard, il faudra que j'atterrisse. Je ne veux pas voir le jour o&#249;, sur mon Tableau Sexuel, est inscrit son nom : O-90...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir, la terre lointaine m'a rappel&#233; &#224; son souvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je tiens sinc&#232;rement &#224; gu&#233;rir, j'applique strictement les prescriptions du docteur. J'ai err&#233; deux heures huit minutes dans les d&#233;serts en ligne droite de nos boulevards. Tout le monde, conform&#233;ment aux Tables, &#233;tait dans les auditoria, il n'y avait que moi, s&#233;par&#233; des autres, qui f&#251;t seul... C'&#233;tait, &#224; la v&#233;rit&#233;, un spectacle contre nature : imaginez un doigt s&#233;par&#233; de la main, de l'ensemble, qui courait par petits sauts, courb&#233; en deux, le long d'un trottoir de verre. Ce doigt, c'est moi. Le plus &#233;trange, le plus antinaturel, c'est que ce doigt ne voudrait absolument pas &#234;tre sur la main, avec les autres, il voudrait &#234;tre, ou bien seul, ou bien... Je n'ai plus rien &#224; cacher : ou bien &#224; deux avec elle, avec l'&lt;i&gt; autre, &lt;/i&gt;pour me vider enti&#232;rement en elle par nos bras enlac&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rentrai chez moi quand le soleil fut couch&#233;. La cendre ros&#233; du soir tombait sur le verre des murs, sur la pointe d'or de la Tour Accumulatrice, sur les voix et les sourires des num&#233;ros rencontr&#233;s. N'est-il pas &#233;trange que les rayons du soleil couchant nous arrivent sous le m&#234;me angle que ceux du soleil levant et que tout semble enti&#232;rement diff&#233;rent : la teinte ros&#233; du soir est tr&#232;s calme, &#224; peine am&#232;re, et celle du matin est sonore et p&#233;tillante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bas, dans le vestibule, U, la contr&#244;leuse, prit une lettre d'un tas d'enveloppes couvertes de cendre ros&#233; et me la tendit. Je le r&#233;p&#232;te, c'est une femme respectable et je suis s&#251;r qu'elle a les meilleurs sentiments pour moi. Mais, malgr&#233; tout, chaque fois que je vois ses joues pendantes, semblables &#224; des ou&#239;es de poisson...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En me donnant cette lettre de sa main osseuse, elle poussa un soupir. Ce soupir fit &#224; peine remuer le rideau qui me s&#233;parait du monde. J'&#233;tais tout entier absorb&#233; par la lettre qui tremblait dans mes mains et qui, je n'en doutais pas, &#233;tait de I.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle poussa un second soupir, si intentionnellement soulign&#233; de deux traits, que je levai les yeux et vis un tendre sourire, nuageux et caressant, parcourir ses ou&#239;es et poindre &#224; travers les jalousies pudiquement ferm&#233;es de ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mon pauvre ami ! &#187; Elle poussa un soupir trois fois souli gn&#233; et d&#233;signa la lettre d'un signe de t&#234;te &#224; peine perceptible. Elle connaissait &#233;videmment le contenu de la lettre, comme son devoir l'y obligeait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vraiment... Pourquoi donc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Ah, mon cher ! Je vous connais mieux que vous. Il y a longtemps que je vous observe et vois bien qu'il faut que vous ayez avec vous quelqu'un ayant &#233;tudi&#233; longuement la vie... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me sentis tout caress&#233; par son sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un empl&#226;tre pour les blessures que cette lettre allait ouvrir en moi. Enfin, &#224; travers les chastes jalousies, elle d&#233;clara d'une voix tout &#224; fait basse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'y r&#233;fl&#233;chirai, mon cher, j'y r&#233;fl&#233;chirai. Soyez tranquille, si je m'en sens suffisamment la force... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Grand Bienfaiteur ! Suis-je condamn&#233;... Est-ce qu'elle veut dire que... ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes veux &#233;taient aveugl&#233;s par des milliers de sinuso&#239;des, la lettre sautait dans mes mains. Je m'approchai de la lumi&#232;re. Le soleil se couchait et tombait partout, sur moi, sur le plancher, sur mes mains, sur la lettre, comme une cendre triste, ros&#233; sombre, de plus en plus &#233;paisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;chirai l'enveloppe et cherchai la signature. Aussit&#244;t, une blessure s'ouvrit ; la lettre n'&#233;tait pas de I, mais de O. Autre blessure : au bas de la feuille, dans un coin droit, s'&#233;talait une tache malpropre, trace d'une... Je ne peux supporter les taches. Que ce soient des taches d'encre ou de... c'est la m&#234;me chose. Je sais qu'autrefois cela m'aurait &#233;t&#233; tout simplement d&#233;sagr&#233;able aux yeux. Celle-ci n'&#233;tait qu'une petite tache grise, comme un nuage, et tout en devint bleu de plomb. &#192; moins que ce ne f&#251;t mon &#171; &#226;me &#187;. Au reste, voici cette lettre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous savez, ou peut-&#234;tre ne savez-vous pas, je ne peux le dire comme il faut, mais cela ne fait rien, vous savez que sans vous je n'aurai ni un seul jour, ni un seul matin, ni un seul printemps. R n'est que... du reste, cela vous importe peu. Dans tous les cas, je lui suis tr&#232;s reconnaissante : sans lui, je ne sais ce que je serais devenue ces jours derniers, pendant lesquels j'ai peut-&#234;tre v&#233;cu dix ou vingt ans. Il me semble que ma chambre n'est pas carr&#233;e, mais ronde, et j'y tourne sans cesse, tout est toujours pareil, et il n'y a d'issues nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne puis me passer de vous, parce que je vous aime, et je ne devrais pas vivre avec vous, parce que je vous aime. Je vois et comprends bien que personne au monde ne vous int&#233;resse except&#233; &lt;i&gt; elle, &lt;/i&gt;l'autre, et, vous comprenez, si je vous aime... je dois...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vais encore attendre deux ou trois jours pour que mes morceaux se recollent et que renaisse quelque chose ressemblant, ne f&#251;t-ce que de loin, &#224; l'ancienne O-90, et alors j'irai vous voir. Je vous dirai moi-m&#234;me que je retire le carnet &#224; votre nom et cela vous all&#233;gera, vous vous sentirez mieux. Ce sera la derni&#232;re fois. Au revoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce sera la derni&#232;re fois, pensai-je, oui, certainement, cela vaudra mieux, elle a raison. Mais alors pourquoi... pourquoi donc ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 19&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'infiniment petit de troisi&#232;me ordre. De dessous le front. Par-dessus le parapet&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;-bas, dans cet &#233;trange couloir aux lampes troubles... ou plut&#244;t non, plus tard, lorsque nous &#233;tions dans un coin perdu de la vieille cour, elle m'a dit : &#171; apr&#232;s-demain &#187;. Cet &#171; apr&#232;s-demain &#187; est arriv&#233; et le jour fuit, ail&#233;. Notre &lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;a aussi des ailes, maintenant ; l'installation du moteur est termin&#233;e et on l'a essay&#233; aujourd'hui, au banc d'essai. Quelles salves puissantes et grandioses ! Chacune r&#233;sonnait &#224; mes oreilles en son honneur &#224; elle, l'unique, en l'honneur d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de la premi&#232;re explosion, une dizaine de num&#233;ros trop curieux se trouvaient sous le tube du moteur ; il n'en resta rien, quelques miettes seulement et un peu de suie. Je consigne ici avec fiert&#233; que le rythme de notre travail ne s'est pas arr&#234;t&#233; pour cela d'une seconde, personne n'a tressailli, et nous et nos tours avons continu&#233; nos mouvements rectilignes et curvilignes avec la m&#234;me exactitude que si rien ne s'&#233;tait pass&#233;. Et en r&#233;alit&#233;, qu'&#233;tait-il arriv&#233; ? Dix num&#233;ros, cela fait &#224; peine la cent millioni&#232;me partie de la masse de l'&#201;tat Unique, pratiquement, un infiniment petit de troisi&#232;me ordre. Seuls les anciens connaissaient la piti&#233;, r&#233;sultat d'une profonde ignorance de l'arithm&#233;tique, qui nous para&#238;t ridicule &#224; l'heure actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble &#233;galement ridicule qu'hier j'aie pu r&#234;ver (et je l'ai m&#234;me consign&#233; dans ces notes), &#224; propos d'une mis&#233;rable petite tache, d'un p&#226;t&#233;. Toujours cet &#171; amollissement de la surface &#187; qui devrait &#234;tre dure comme le diamant, comme nos murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est seize heures. Je ne suis pas all&#233; &#224; la promenade compl&#233;mentaire, car il se peut qu'il lui vienne l'id&#233;e de venir tout de suite, quand tout r&#233;sonne de soleil...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis presque seul &#224; la maison. J'aper&#231;ois &#224; travers les murs de verre, tr&#232;s loin, &#224; droite, &#224; gauche et en dessous, les chambres d&#233;sertes suspendues dans le vide et se refl&#233;tant l'une l'autre comme des miroirs. Par l'escalier bleu&#226;tre &#224; peine soulign&#233; par le soleil, monte une ombre maigre et grise. J'entends des pas et je vois &#224; travers la porte, je sens sur mon visage, l'empl&#226;tre du sourire ; mais les pas suivent un autre escalier et redescendent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tableau indicateur vient de faire entendre son d&#233;clic. Je me pr&#233;cipite vers l'&#233;troit cadre blanc pour voir un num&#233;ro inconnu, m&#226;le (avec une consonne). L'ascenseur bourdonne et s'arr&#234;te. Devant moi, je vois un front enfonc&#233; de travers sur les yeux, comme un bonnet... Cela fait une impression &#233;trange, il semble qu'il parle de l&#224;, de dessous son front.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une lettre d'elle pour vous &#187;, dit-il de dessous son front. &#171; Elle a dit que vous fassiez tout comme il est dit dans la lettre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il regarde autour de lui, de dessous son front, de dessous le rideau. &#171; Il n'y a personne. Allons ! vite !... &#187; ! ! me fourre la lettre dans la main et part sans ajouter un mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une souche ros&#233; sort de l'enveloppe, c'est sa souche, avec son odeur &#224; peine perceptible. J'ai envie de rattraper le messager au plus vite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au billet ros&#233; est joint un petit papier contenant trois lignes : &#171; Ci-joint mon billet... Baissez les stores, comme si j'&#233;tais chez vous... J'ai absolument besoin que l'on croie que je suis... Je regrette bien vivement... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;chire le papier et prends le billet pour lui faire subir le m&#234;me sort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Elle a dit que vous fassiez tout comme il est dit dans la lettre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes mains s'affaiblissent et retombent. Le billet ros&#233; reste sur la table. Elle est plus forte que moi, beaucoup plus forte, et je ferai comme elle le d&#233;sire. De plus, je ne sais pas, nous verrons, nous avons le temps jusqu'&#224; ce soir... Le billet ros&#233; reste sur la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois dans le miroir mes sourcils tordus et bris&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi n'ai-je pas aujourd'hui de certificat m&#233;dical ? J'ai merais bien marcher, marcher sans arr&#234;t, faire le tour du Mur Vert, ensuite m'&#233;crouler sur le lit... Au lieu de cela, il me faut aller &#224; l'auditorium 13, m'y visser fortement et y rester deux heures, sans remuer, alors que j'aurais besoin de crier, de frapper du pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ... Je vais &#224; la conf&#233;rence. Il est tr&#232;s &#233;trange que ce ne soit pas une voix m&#233;tallique qui sorte du haut-parleur, comme &#224; l'ordinaire, mais une voix molle qui semble couverte de poils et de mousse. C'est une femme, elle m'appara&#238;t telle qu'elle fut jadis, petite vieille toute tordue, dans le genre de celle de la Maison Antique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Maison Antique... Tout remonte d'un seul coup, comme d'une fontaine que l'on vient d'ouvrir, alors que j'ai besoin de me cramponner de toutes mes forces &#224; mon si&#232;ge, pour ne pas embraser tout l'auditorium de mes cris. Des mots doux et mousseux me traversent et il me reste seulement le souvenir que l'on parlait des enfants et de la pu&#233;riculture. Je ressemble &#224; une plaque photographique : j'enregistre tout avec une pr&#233;cision insens&#233;e et involontaire : une serpe d'or, reflet de lumi&#232;re sur le c&#244;ne du haut-parleur, sous celui-ci se trouve un enfant destin&#233; &#224; servir d'exemple vivant, il tend la main vers la serpe et se fourre dans la bouche un pan de son unif minuscule. Il serre son petit pouce dans son poing, il a au poignet une ombre l&#233;g&#232;re et grasse, c'est le repli de chair qu'ont tous les enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; que son pied nu sort de l'estrade, l'&#233;ventail ros&#233; de ses pieds cherche dans l'air... Il va tomber sur le plancher...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entends un cri de femme et vois les ailes transparentes de son uniforme battre l'air, elle saisit l'enfant, imprime les l&#232;vres sur le repli gonfl&#233; de son poignet, le repousse au milieu de la table et descend de l'estrade. Le croissant ros&#233; de sa bouche, les pointes en bas, et ses yeux, semblables &#224; des soucoupes pleines, se gravent en moi. C'est O. Comme &#224; la lecture de quelque formule math&#233;matique, je comprends tout &#224; coup la n&#233;cessit&#233; et la r&#233;gularit&#233; de cet incident insignifiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est assise un peu derri&#232;re moi et &#224; ma gauche. Je me retourne, elle d&#233;tourne les yeux de la table o&#249; est l'enfant pour me regarder. Elle, moi et la table sur l'estrade formons trois points par lesquels passaient trois lignes : projections d'&#233;v&#233;nements in&#233;vitables et encore inconnus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rentre chez moi par les rues remplies d'une obscurit&#233; verte, auxquelles les lumi&#232;res semblent donner des yeux : j'entends que je fais tic tac, comme une montre. L'aiguille qui est en moi va franchir un chiffre, je vais faire quelque chose et on va croire qu'elle est chez moi. J'ai besoin d'elle, que peut me faire ce dont &lt;i&gt; elle &lt;/i&gt;a besoin ? Je ne veux pas servir de rideau pour un autre, je ne veux pas et voil&#224; tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entends derri&#232;re moi la d&#233;marche connue, aux pas clapo tant comme dans des flaques d'eau. Je n'ai pas &#224; me retourner, je sais que c'est S. Il va venir jusqu'&#224; ma porte puis, s&#251;rement, il va rester sur le trottoir et enfoncer ses vrilles l&#224;-haut, vers ma chambre, jusqu'&#224; ce que mes rideaux tombent pour cacher le crime de quelqu'un...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ma chambre, je tourne le commutateur et ne puis en croire mes yeux : O est pr&#232;s de ma table. A proprement parler, elle pend comme une robe vide. Il semble que sous sa robe il n'y ait plus un seul ressort : ses bras, ses jambes, ses cheveux sont sans nerfs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je suis venue au sujet de ma lettre. Vous l'avez re&#231;ue ? Oui ? J'avais besoin de savoir votre r&#233;ponse, aujourd'hui m&#234;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je hausse les &#233;paules. Je regarde avec volupt&#233; ses yeux bleus, pleins jusqu'au bord, comme si elle &#233;tait coupable, et je tarde &#224; r&#233;pondre. Puis j'enfonce en elle avec jouissance chacun de mes mots :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La r&#233;ponse ? Mais... Vous avez raison, c'est incontestable... En tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Alors... &#187; Son tremblement imperceptible se recouvre d'un sourire. &#171; Eh bien... c'est tr&#232;s bien, je m'en vais tout de suite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses yeux baiss&#233;s, ses jambes, ses bras pendent pr&#232;s de la table, sur laquelle se trouve le billet ros&#233; de &lt;i&gt; l'autre. &lt;/i&gt;J'ouvre rapidement le manuscrit de &#171; Nous autres &#187; et ses pages cachent le billet, plus &#224; mes yeux sans doute qu'&#224; ceux de O.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Voil&#224;, j'&#233;cris tout le temps, je suis d&#233;j&#224; &#224; la page 73. C'est tout autre chose que ce que je pr&#233;voyais... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une voix, ou plut&#244;t l'ombre d'une voix, m'interrompt :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous rappelez-vous, un jour, sur la page 7, j'ai pleur&#233; et vous... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soucoupes bleues d&#233;bordent, des gouttes silencieuses, rapides, glissent le long des joues, puis les mots d&#233;bordent &#233;galement, rapides :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne peux pas, je m'en vais de suite... Je ne reviendrai plus jamais. Seulement, je veux un enfant de vous, un enfant, et je m'en irai... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je la vois toute tremblante sous son unif et je pense : &#171; Moi aussi... &#187; Je croise les mains derri&#232;re mon dos et dis en souriant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quoi ? Auriez-vous envie de monter sur la Machine du Bienfaiteur ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les mots de retomber sur moi comme un ruisseau qui a crev&#233; sa digue :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tant pis, mais je le sentirai en moi et, ne f&#251;t-ce que quelques jours, je le verrai ; je voudrais voir rien qu'une fois le petit pli qu'il aura l&#224;, comme cet enfant sur la table tout &#224; l'heure. Ne le voir qu'un jour, &#231;a me suffit ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela fait trois points : elle, moi, et, sur la table, un petit poignet avec un repli gonfl&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens qu'une fois, &#233;tant enfants, on nous a men&#233;s &#224; la Tour Accumulatrice. Arriv&#233; sur la plate-forme sup&#233;rieure, je me penchai au-dessus du parapet de verre ; les gens, dans le bas, &#233;taient comme des points. Le c&#339;ur me battit : &#171; Et si... ? &#187; Je m'agrippai au parapet encore plus fortement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, je saute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors vous voulez ? Vous savez bien que... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les yeux ferm&#233;s, comme devant le soleil, et m'adressant un sourire mouill&#233;, elle d&#233;clare :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, oui, je veux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je saisis le billet ros&#233; sous le manuscrit, celui de l'&lt;i&gt; autre, &lt;/i&gt;et le porte en courant au num&#233;ro de service. O me saisit par la main, crie quelque chose que je n'entends pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je rentre, je la trouve assise au bord du lit, les mains serr&#233;es entre les genoux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est... c'est &lt;i&gt; son &lt;/i&gt;billet ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - &#199;a n'a pas d'importance. Oui, c'est le sien. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque chose craque. Ou plut&#244;t, O fait un geste et un ressort grince dans le lit. Elle reste toujours assise, en silence, les mains entre les genoux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors ? Vite... &#187; Je saisis violemment sa main et des taches rouges (demain bleues) apparaissent sur son poignet, &#224; l'endroit o&#249; les enfants ont leurs replis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la derni&#232;re fois ; je tourne le commutateur, mes pens&#233;es s'&#233;teignent... Les t&#233;n&#232;bres se referment sur nous, travers&#233;es par une &#233;tincelle : j'ai franchi le parapet..&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 20&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D&#233;charge. La mati&#232;re d'une id&#233;e. Le roc z&#233;ro&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; D&#233;charge &#187; est le terme le plus convenable. Je vois maintenant que c'&#233;tait exactement comme une d&#233;charge &#233;lectrique. Les pulsations de ces derniers jours &#233;taient devenues plus saccad&#233;es, plus fr&#233;quentes et plus tendues ; les p&#244;les se rapprochaient, je pouvais entendre leur craquement sec ; encore un millim&#232;tre et une explosion retentit, ensuite ce fut le silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en moi est maintenant tr&#232;s calme. Je me sens vide comme une maison quand tout le monde est sorti. On reste seul, malade, et on entend distinctement le choc m&#233;tallique des id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se peut que cette &#171; d&#233;charge &#187; m'ait gu&#233;ri de cette &#226;me douloureuse et que je sois redevenu comme nous sommes tous. Tout au moins, je puis voir mentalement, sans aucune esp&#232;ce de souffrance, O sur les marches du Cube, sous la Cloche Pneumatique. Et, si l&#224;-bas, dans l'Op&#233;ratoire, elle cite mon nom, tant pis : au dernier moment, je baiserai religieusement et avec reconnaissance la main justici&#232;re du Bienfaiteur. Envers l'&#201;tat Unique, j'ai le droit de subir un ch&#226;timent ; ce droit, je ne le c&#233;derai pas. Personne d'entre nous ne peut et n'ose abandonner ce droit unique et par cons&#233;quent tr&#232;s pr&#233;cieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Mes pens&#233;es s'entrechoquent doucement, avec un bruit de m&#233;tal ; l'avion inconnu me transporte dans les r&#233;gions bleues de mes ch&#232;res abstractions. Toutes mes m&#233;ditations sur le &#171; droit unique &#187;, dans cet air pur et rar&#233;fi&#233;, &#233;clatent comme un ballon de caoutchouc, avec un l&#233;ger claquement. Je m'aper&#231;ois que c'est seulement un vieux souvenir du pr&#233;jug&#233; absurde des anciens et de leurs id&#233;es sur le &#171; droit &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des id&#233;es d'argile et des id&#233;es &#233;ternelles, coul&#233;es dans l'or ou dans notre pr&#233;cieux verre. Pour d&#233;terminer la mati&#232;re d'une id&#233;e, il suffit de la soumettre &#224; un acide tr&#232;s fort. Les anciens, semble-t-il, connaissaient un de ces acides : la &lt;i&gt; reductio ab absurdo&lt;/i&gt;, mais ils le craignaient et pr&#233;f&#233;raient voir un ciel quelconque, un ciel d'argile, plut&#244;t que le n&#233;ant bleu. Gr&#226;ce au Bienfaiteur, nous avons d&#233;pass&#233; ce stade et nous n'avons plus besoin de jouets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traitons &#224; l'acide l'id&#233;e de &#171; droit &#187;. Les plus sages des anciens savaient d&#233;j&#224; que la force est la source du droit et que celui-ci n'est qu'une fonction de la force. Supposons deux plateaux de balance ; sur l'un se trouve un gramme et sur l'autre une tonne, je suis sur l'un, et les autres, c'est-&#224;-dire &#171; Nous &#187;, l'&#201;tat Unique, sont sur l'autre. N'est-il pas &#233;vident qu'il revient au m&#234;me d'admettre que je puis avoir certains &#171; droits &#187; sur l'&#201;tat Unique que de croire que le gramme peut contrebalancer la tonne ? De l&#224; une distinction naturelle : la tonne est le droit, le gramme le devoir. La seule fa&#231;on de passer de la nullit&#233; &#224; la grandeur, c'est d'oublier que l'on est un gramme et de se sentir la millioni&#232;me partie d'une tonne...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entends vos protestations dans mon silence bleu, habitants pourpres de V&#233;nus, habitants d'Uranus, noirs comme des forgerons. Souvenez-vous que tout ce qui est grand est simple. Seules sont in&#233;branlables et &#233;ternelles les quatre r&#232;gles de l'arithm&#233;tique, seule est in&#233;branlable et &#233;ternelle la morale bas&#233;e sur les quatre r&#232;gles. Elle est la sagesse supr&#234;me, le sommet de cette pyramide sur laquelle les hommes, rouges de sueur, haletant et soufflant, grimpent depuis des si&#232;cles. De cette hauteur, tout ce qui grouille dans le fond, tout ce qui nous est rest&#233; de la barbarie des anciens, pr&#233;sente la m&#234;me grandeur : la maternit&#233; criminelle de O, le meurtre ou encore la folie de cet insens&#233; qui a os&#233; &#233;crire des vers contre l'&#201;tat Unique. Pour eux, la condamnation est la m&#234;me : la mort. C'est ce jugement divin auquel r&#234;vaient les hommes des maisons de pierres, &#233;clair&#233;s par les rayons ros&#233;s et na&#239;fs de l'aube de l'histoire : leur &#171; Dieu &#187; punissait de la m&#234;me fa&#231;on le sacril&#232;ge contre la Sainte &#201;glise et le meurtre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous, Uraniens, s&#233;v&#232;res et noirs comme ces anciens Espagnols qui savaient si bien br&#251;ler les h&#233;r&#233;tiques, vous gardez le silence ; il me semble que vous &#234;tes de mon avis. J'entends les V&#233;nusiens ros&#233;s parler de tortures, de ch&#226;timents, de retour aux temps barbares. Mes pauvres amis, vous me faites de la peine, vous n'&#234;tes pas capables de raisonner philosophiquement et math&#233;matiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de l'humanit&#233; monte suivant une spirale, comme un avion. Ces circonf&#233;rences peuvent &#234;tre d'or ou de sang, mais en tout cas elles sont divis&#233;es en 360&#176;. &#192; partir du z&#233;ro on compte 10&#176;, 20&#176;, 200&#176;, 360&#176;, puis de nouveau z&#233;ro. Certes, nous sommes revenus au z&#233;ro, mais pour un esprit raisonnant math&#233;matiquement, ce z&#233;ro est tout diff&#233;rent du pr&#233;c&#233;dent. Nous sommes partis du z&#233;ro vers la droite et sommes revenus au z&#233;ro par la gauche, c'est pourquoi, au lieu d'&#234;tre au z&#233;ro positif, nous sommes au z&#233;ro n&#233;gatif. Vous comprenez ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce z&#233;ro m'appara&#238;t comme un immense roc silencieux, &#233;troit et coupant comme un couteau. Nous avons quitt&#233; le c&#244;t&#233; noir du Roc Z&#233;ro et,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;tel Christophe Colomb, nous avons vogu&#233; dans une obscurit&#233; sauvage pendant des si&#232;cles en retenant notre respiration ; nous avons fait le tour de la terre et enfin : &#171; Hourra ! Tous aux m&#226;ts ! &#187; Nous nous sommes trouv&#233;s en face d'un Dieu jusque-l&#224; inconnu, aur&#233;ol&#233; par l'&#233;clat polaire de l'&#201;tat Unique, en face d'une masse bleue d'arcs-en-ciel, de soleils, de milliers de soleils, de milliards d'arcs-en-ciel...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que cela fait, que nous soyons s&#233;par&#233;s du c&#244;t&#233; noir du Roc Z&#233;ro par l'&#233;paisseur d'un couteau ? Le couteau est l'invention la plus solide, la plus immortelle, la plus g&#233;niale de toutes celles que l'homme a faites. Le couteau a servi de guillotine, c'est le moyen universel de trancher tous les n&#339;uds. Le chemin des paradoxes suit son tranchant, c'est le seul chemin digne d'un esprit impavide...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 21&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Le devoir d'un auteur. La glace se boursoufle. L'amour le plus difficile&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait son jour hier et elle n'est encore pas venue. Elle m'a envoy&#233; une seconde lettre incompr&#233;hensible, n'expliquant rien. Mais je suis tout &#224; fait tranquille. Si malgr&#233; tout j'agis comme il est dit dans sa lettre, si je porte son billet ros&#233; au num&#233;ro de service pour revenir ensuite baisser les rideaux dans ma chambre, ce n'est &#233;videmment pas parce que je n'ai pas la force d'aller contre ses d&#233;sirs. Cela para&#238;t bizarre mais ne l'est pas. C'est tr&#232;s simple : s&#233;par&#233; par les rideaux de tous les sourires curatifs comme des empl&#226;tres, je puis &#233;crire ces lignes tranquillement, d'une part ; d'autre part, j'ai peur de perdre, si je perds I, l'unique clef de tous les myst&#232;res : celui de l'armoire, celui de mon inconscience temporaire, etc. Je sens que j'ai le devoir de les percer &#224; jour, ne serait-ce que comme auteur de ces notes, pour ne rien dire de cette ignorance qui est organiquement l'ennemie de l'homme. &lt;i&gt; L'Homo sapiens &lt;/i&gt;ne devient homme, au sens plein du mot, que lorsqu'il n'y a plus de points d'interrogation dans sa grammaire, mais uniquement des points d'exclamation, des virgules et des points.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pouss&#233;, ce me semble, par mon devoir d'auteur, j'ai pris l'avion &#224; seize heures et me suis dirig&#233; vers la Maison Antique. J'avais un fort vent contre moi et l'avion avan&#231;ait avec difficult&#233; &#224; travers l'&#233;paisseur de l'air dont les tourbillons transparents sifflaient et hurlaient. La ville paraissait un amas de glaces bleues. Tout &#224; coup, un nuage rapide, une ombre oblique, vint colorer la glace en bleu de plomb ; celle-ci se boursoufla comme au printemps. Le c&#339;ur vous bat &#224; attendre sur la rive du fleuve gel&#233; que tout craque, d&#233;ferle, tourbillonne et soit emport&#233;, mais la glace reste immobile et c'est votre c&#339;ur qui est emport&#233;, de plus en plus vite... D'ailleurs pourquoi &#233;cris-je tout cela et d'o&#249; me viennent ces &#233;tranges impressions ? Il n'y a pourtant pas de d&#233;b&#226;cle des glaces qui puisse briser le cristal tr&#232;s pur et tr&#232;s solide de notre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y avait personne au seuil de la Maison Antique. J'en fis le tour et trouvai la gardienne pr&#232;s du Mur Vert. Elle se prot&#233;geait les yeux de ses mains et regardait en l'air. De l'autre c&#244;t&#233; du Mur glissaient les triangles pointus et noirs de quelques oiseaux. Ils se pr&#233;cipitaient avec un croassement contre le Mur, se cognaient la poitrine contre la d&#233;fense solide des ondes &#233;lectriques et s'enfuyaient pour revenir ensuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis le regard vif de la vieille s'arr&#234;ter sur moi. Des ombres sillonnaient sa figure tout assombrie de rides.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il n'y a personne ici, absolument personne. Il n'y a pas lieu d'entrer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comment cela : &#8220;Il n'y a pas lieu ?&#8221; Et qu'est-ce que c'est que cette fa&#231;on de me consid&#233;rer comme l'ombre de quelqu'un ? Peut-&#234;tre vous-m&#234;mes, n'&#234;tes-vous que mes ombres ? N'ai-je pas peupl&#233; avec vous ces pays, qui, il y a encore un instant, n'&#233;taient que des d&#233;serts quadrangulaires blancs ? Sans moi, ceux que je guide dans les sentiers &#233;troits de mes lignes vous auraient-ils jamais vus ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que tout cela, je ne le dis pas &#224; la vieille. Je sais par exp&#233;rience personnelle qu'il est extr&#234;mement cruel d'insinuer &#224; quelqu'un des doutes sur sa r&#233;alit&#233; d'&#234;tre &#224; trois dimensions. Je me bornai &#224; lui faire remarquer s&#232;chement que son m&#233;tier &#233;tait d'ouvrir la porte et elle me laissa entrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La maison &#233;tait vide et tranquille. Le vent soufflait lointain, derri&#232;re les murs, comme le jour o&#249; nous &#233;tions remont&#233;s des couloirs, &#233;paule contre &#233;paule, tous deux ne faisant qu'un, si toutefois cela s'est r&#233;ellement pass&#233; ainsi. Je suivais les arcades de pierre, mes pas se r&#233;percutaient sous les vo&#251;tes humides et tombaient derri&#232;re moi, me donnant l'impression que quelqu'un marchait sur mes talons. Les murs jaunes sem&#233;s de taches rouges m'observaient par les yeux sombres et carr&#233;s de leurs fen&#234;tres. Ils me regard&#232;rent ouvrir les portes grin&#231;antes des hangars, examiner les coins et les impasses. Je remarquai une petite porte dans la palissade, une clairi&#232;re d&#233;serte, le monument &#224; la grande Guerre de Deux Cents ans, des c&#244;tes de pierre nues &#233;mergeant du sol, des m&#226;choires jaunes de murailles br&#251;l&#233;es par le soleil, un po&#234;le ancien avec un tuyau vertical qui le faisait ressembler &#224; un bateau p&#233;trifi&#233; parmi des vagues de briques et de tuiles jaunes et rouges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me sembla avoir vu ces dents jaunes quelque part, comme au fond d'une grande masse d'eau, et je me mis &#224; chercher o&#249;. Je tombais dans des fosses, tr&#233;buchais contre des pierres ; des pattes rouill&#233;es saisissaient mon unif, des gouttes de sueur glissaient dans mes yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pus trouver nulle part l'ouverture par o&#249; nous &#233;tions sortis des couloirs l'autre jour. Il n'y en avait pas. Cela valait peut-&#234;tre mieux, cela montrait que tout n'avait exist&#233; que dans mes &#171; r&#234;ves &#187; absurdes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fatigu&#233;, couvert de poussi&#232;re, me sentant pris dans je ne sais quelle toile d'araign&#233;e, j'ouvris la petite porte pour revenir dans la cour principale. J'entendis alors derri&#232;re moi un bruit de pas clapotant, je me retournai et vis devant moi les ailes ros&#233;s et le sourire de S.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il cligna des yeux, les enfon&#231;a dans les miens et demanda :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous vous promenez ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me tus, mes mains me g&#234;naient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors, vous vous sentez mieux, maintenant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, je vous remercie. Il semble que je redeviens normal. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me l&#226;cha et leva les yeux. Sa t&#234;te &#233;tait renvers&#233;e et je remarquai pour la premi&#232;re fois sa pomme d'Adam, qui ressemblait &#224; un ressort de divan sortant de la tapisserie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des a&#233;roplanes descendirent &#224; cinquante m&#232;tres du sol. On les reconnaissait comme appartenant aux Gardiens, &#224; leur vol lent et bas et &#224; leurs trompes pendantes portant les appareils d'observation. Ils n'&#233;taient pas deux ou trois, comme &#224; l'ordinaire, mais dix ou douze - je dois malheureusement me contenter d'un chiffre approximatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi sont-ils si nombreux aujourd'hui ? &#187; eus-je la hardiesse de demander.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son ressort de divan revint &#224; sa place et ses yeux s'enfon c&#232;rent de nouveau dans les miens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi ? Hum ! Un vrai docteur commence &#224; soigner un homme encore bien portant et qui ne doit tomber malade que le lendemain, ou le surlendemain, ou une semaine apr&#232;s. C'est ce qu'on appelle la prophylaxie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il hocha la t&#234;te et pataugea sur les dalles de la cour, puis se retourna et me dit par-dessus l'&#233;paule :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Faites attention &#224; vous ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais seul encore une fois. Tout &#233;tait calme et vide, loin, derri&#232;re le Mur Vert, les oiseaux et le vent tourbillonnaient. &#171; Qu'a-t-il voulu dire par l&#224; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon avion glissait rapidement sur le vent. Je voyais les ombres l&#233;g&#232;res des nuages ; en bas, des coupoles bleues, des cubes de glace en verre, prenaient la couleur du plomb...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le soir. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais ouvert mon manuscrit pour porter sur ses pages quelques remarques indispensables sur le grand Jour de l'Unanimit&#233;, d&#233;j&#224; proche. Je me suis aper&#231;u que je ne pouvais &#233;crire en ce moment. J'&#233;coutais le vent frappant de ses ailes sombres les murs de verre, je regardais autour de moi, j'attendais. Quoi ? Je n'en savais rien. Lorsque les ou&#239;es ros&#233;-brun apparurent dans ma chambre, j'en fus tr&#232;s content, je l'avoue. Elle s'assit, arrangea un pli de sa jupe entre ses genoux et me barbouilla tout entier de ses sourires, elle en mit un morceau sur chacune de mes rides. Cela me fut agr&#233;able, je me sentis solidement emmaillot&#233;, comme un enfant dans ses langes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous savez, j'arrive ce matin dans ma classe &#187;, elle travaille &#224; l'Institut de Pu&#233;riculture, &#171; et je vois une caricature sur le mur. Ils m'avaient repr&#233;sent&#233;e sous la forme d'un poisson. Peut-&#234;tre qu'en effet...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Non, qu'est-ce que vous dites ? &#187; m'empressai-je de la rassurer (de pr&#232;s, il est certain qu'elle n'a rien de ressemblant &#224; des ou&#239;es et, lorsque j'ai parl&#233; de ses ou&#239;es, c'&#233;tait tout &#224; fait d&#233;plac&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et puis, au fond, ce n'est pas important, seulement, vous comprenez, l'acte en lui-m&#234;me ! Naturellement, j'ai appel&#233; les Gardiens. J'aime beaucoup les enfants et je crois que l'amour le plus &#233;lev&#233; et le plus difficile, c'est la cruaut&#233;, vous comprenez ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois bien. Cela concordait tellement avec ce que je pensais que je ne pus m'emp&#234;cher de lui lire un passage de la note 20, commen&#231;ant par : &#171; Mes pens&#233;es s'entrechoquent doucement, avec un bruit de m&#233;tal... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis, sans les regarder, ses joues ros&#233;-brun se gonfler et s'approcher de plus en plus de moi. Je sentis dans mes mains ses doigts secs, durs et m&#234;me un peu piquants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Donnez, donnez-moi cela. Je l'enregistrerai sur disques et le ferai apprendre par c&#339;ur aux enfants. Ce n'est pas tant n&#233;cessaire aux habitants de V&#233;nus qu'&#224; nous, tout de suite, demain, apr&#232;s-demain. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle jeta un regard autour d'elle et me dit &#224; voix basse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous avez entendu la nouvelle ? On dit que le Jour de l'Unanimit&#233;... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sursautai :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quoi, qu'est-ce qu'on dit ? Le Jour de l'Unanimit&#233; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y avait plus de murs propices. Je me sentis imm&#233;diatement jet&#233; dehors, o&#249; le vent poilu faisait rage sur les toits et o&#249; les nuages sombres et obliques flottaient de plus en plus bas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;U me saisit r&#233;solument par les &#233;paules et je remarquai que, tout en me raisonnant, ses doigts tremblaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Asseyez-vous, mon cher, ne vous &#233;nervez pas. Il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte. Et puis, si vous voulez, je serai aupr&#232;s de vous ce jour-l&#224;. Je laisserai les enfants &#224; quelqu'un d'autre et resterai aupr&#232;s de vous ; vous &#234;tes gentil, vous aussi vous &#234;tes un enfant et il vous faut...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Non, non, protestai-je, pour rien au monde. Vous allez finir par me prendre tout &#224; fait pour un enfant et par croire que, tout seul... Pour rien au monde. &#187; (Je reconnais que j'avais fait mes plans pour cette journ&#233;e.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle sourit, le texte de ce sourire &#233;tait &#233;videmment celui-ci : &#171; Ah, quel petit ent&#234;t&#233; ! &#187; Elle se rassit, les yeux baiss&#233;s. Sa main recommen&#231;a d'arranger chastement le pli de son unif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je pense que je dois me d&#233;cider... pour votre bien... Non, je vous en prie, ne me pressez pas, il faut encore que je r&#233;fl&#233;chisse. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne la pressais pas, bien que je comprisse que je devais me sentir flatt&#233;, car il n'y a pas de plus grand honneur que de couronner les ann&#233;es vesp&#233;rales d'une femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Toute la nuit j'ai vu des ailes, dont je me prot&#233;geais en me cachant la t&#234;te dans les mains. J'ai vu aussi une chaise, pas comme les n&#244;tres, mais d'un mod&#232;le ancien et en bois. Cette chaise s'avan&#231;ait en portant simultan&#233;ment en avant deux pieds oppos&#233;s, comme un cheval ; elle monta sur mon lit. J'aime les chaises de bois car elles ne sont pas confortables et font mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est extraordinaire que l'on ne puisse trouver un moyen de gu&#233;rir cette maladie du r&#234;ve ou de la rendre raisonnable et, peut-&#234;tre m&#234;me, utile.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 22&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Les vagues fig&#233;es. Tout se perfectionne. Je suis un microbe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imaginez-vous que vous &#234;tes au bord de la mer : les vagues s'&#233;l&#232;vent et s'abaissent suivant un certain rythme. Tout &#224; coup, apr&#232;s s'&#234;tre dress&#233;es, vous les voyez se figer et rester droites. Nous avons ressenti ce genre d'&#233;motion quand notre promenade, pr&#233;vue par les Tables, s'est trouv&#233;e d&#233;rang&#233;e et s'est arr&#234;t&#233;e. Nos manuscrits relatent qu'un fait analogue s'est produit il y a cent dix-neuf ans, lorsqu'un m&#233;t&#233;ore tomba du ciel au milieu de la foule, avec un grand sifflement et beaucoup de fum&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous marchions comme d'habitude, c'est-&#224;-dire suivant la fa&#231;on dont sont repr&#233;sent&#233;es les vagues sur les monuments assyriens : un millier de t&#234;tes sur deux pieds int&#233;gralement fondus et deux mains soud&#233;es dans un balancement synchrone, quand nous avons aper&#231;u au bout du boulevard, &#224; l'endroit o&#249; bourdonne la Tour Accumulatrice, un quadrilat&#232;re qui venait &#224; notre rencontre ; sur chacun de ses c&#244;t&#233;s marchaient des gardes avec, au milieu, trois hommes sur l'unif desquels ne brillaient plus les num&#233;ros d'or de l'&#201;tat. C'&#233;tait parfaitement clair.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'immense cadran de la Tour, semblable &#224; un visage, se penchait hors des nuages et attendait avec indiff&#233;rence, en crachant les secondes. Il &#233;tait exactement treize heures six lorsqu'un trouble se produisit dans le quadrilat&#232;re. Tout ceci eut lieu tout pr&#232;s de moi et j'ai pu en voir les d&#233;tails les plus infimes. Je me rappelle tr&#232;s bien un homme au cou mince et long avec, sur la tempe, un r&#233;seau de veines bleues, ressemblant aux fleuves d'un petit monde inconnu. C'&#233;tait visiblement un tout jeune homme. Il remarqua quelqu'un dans nos rangs, s'arr&#234;ta, se dressa sur la pointe des pieds et tendit le cou. Un des gardes le cingla de l'&#233;tincelle bleue d'un fouet &#233;lectrique, il poussa seulement un cri, comme les petits chiens. Les coups se succ&#233;d&#232;rent ensuite toutes les trois secondes environ, suivis d'un cri : un coup sec, un cri ; un coup, un cri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous continuions &#224; marcher r&#233;guli&#232;rement, &#224; l'assyrienne, et, &#224; la vue de l'&#233;l&#233;gant zigzag des &#233;tincelles, je pensais : &#171; Tout, dans la soci&#233;t&#233; humaine se perfectionne sans fin, et doit se perfectionner. Quel instrument inepte &#233;tait l'ancien fouet, et quelle beaut&#233;... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; en instant, comme un boulon se d&#233;tachant en pleine vitesse, une mince silhouette de femme, souple et flexible, se d&#233;tacha de nos rangs et se pr&#233;cipita dans le quadrilat&#232;re en hurlant : &#171; Assez, je vous le d&#233;fends ! &#187; Cela produisit un effet pareil &#224; celui produit par le m&#233;t&#233;ore d'il y a cent dix-neuf ans : toute la masse se figea et nos rangs devinrent semblables aux cr&#234;tes grises des vagues saisies par le froid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je la consid&#233;rai pendant une seconde, de m&#234;me que tous les autres, comme une &#233;trang&#232;re. Elle n'&#233;tait d&#233;j&#224; plus un num&#233;ro mais un individu, elle n'&#233;tait plus que la mat&#233;rialisation de l'offense qu'elle venait de commettre envers l'&#201;tat Unique. Un de ses gestes, lorsqu'elle se pencha &#224; gauche en tournant sur les hanches, me la fit reconna&#238;tre : je connaissais ce corps souple comme une cravache ; mes yeux, mes l&#232;vres, mes mains le connaissaient, j'en &#233;tais absolument certain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux des gardes s'interpos&#232;rent, leurs trajectoires allaient se couper en un point de la chauss&#233;e, ils allaient la saisir... Mon c&#339;ur s'arr&#234;ta et, sans r&#233;fl&#233;chir si c'&#233;tait possible ou non, si c'&#233;tait raisonnable ou absurde, je me pr&#233;cipitai vers ce point..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sentis des milliers d'yeux, ronds d'horreur, fix&#233;s sur moi, mais ceci ne fit que donner des forces &#224; ce sauvage aux mains velues qui venait de s'&#233;chapper de moi avec la joie du d&#233;sespoir. Il courut de plus en plus vite. J'&#233;tais &#224; deux pas d'elle quand elle se retourna...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un visage tremblant, parsem&#233; de taches de rousseur, des sourcils roux... Ce n'&#233;tait pas elle, ce n'&#233;tait pas I...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une joie insens&#233;e et cinglante s'empara de moi. J'avais envie de crier quelque chose comme : &#171; Arr&#234;tez-la ! &#187; mais je n'entendis que mon chuchotement. Une main lourde s'abattit sur mon &#233;paule et on m'emmena tandis que je m'effor&#231;ai de leur expliquer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, vous devez tout de m&#234;me comprendre, je croyais que c'&#233;tait... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comment leur expliquer mon cas et toute ma maladie comme elle est racont&#233;e dans ces notes ? Je m'&#233;teignis et les suivis docilement... Une feuille arrach&#233;e de l'arbre par un brusque coup de vent tombe avec soumission, mais en tombant elle tourne, se retourne, s'accroche &#224; chaque branche, &#224; chaque fourche, &#224; chaque n&#339;ud. Je m'accrochai &#233;galement &#224; chacune des t&#234;tes sph&#233;riques et silencieuses, &#224; la glace transparente des murs, &#224; l'aiguille bleue de la Tour Accumulatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; le lourd rideau &#233;tait sur le point de me s&#233;parer de tout ce monde magnifique, j'aper&#231;us pr&#232;s de moi une t&#234;te &#233;norme, qui glissait sur la chauss&#233;e de verre en agitant ses oreilles, et j'entendis la voix bien connue et plate :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je consid&#232;re de mon devoir de signaler que le num&#233;ro D-503 est malade et hors d'&#233;tat de contr&#244;ler ses sentiments. Je suis s&#251;r qu'il a &#233;t&#233; emport&#233; par une indignation naturelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, oui, repris-je. J'ai m&#234;me cri&#233; : &#8220;Arr&#234;tez-la !&#8221; &#187; Il souffla derri&#232;re mes &#233;paules : &#171; Vous n'avez rien cri&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Non, mais je le voulais. Je le jure par le Bienfaiteur, je voulais... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fus fouill&#233; pendant une seconde par les vrilles grises et froides de ses yeux. Je ne sais s'il vit que c'&#233;tait presque la v&#233;rit&#233;, ou s'il avait une raison secr&#232;te pour m'&#233;pargner temporairement, mais il &#233;crivit quelques lignes sur un papier qu'il tendit &#224; l'un de mes gardes. J'&#233;tais libre, c'est-&#224;-dire rendu &#224; la troupe assyrienne, r&#233;guli&#232;re et sans fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le quadrilat&#232;re avec le visage tachet&#233; et la tempe aux veines bleues des cartes de g&#233;ographie disparurent &#224; jamais derri&#232;re le coin. Notre corps aux mille t&#234;tes reprit sa marche et en chacun de nous r&#233;gnait cette joie mesur&#233;e que connaissent sans doute les mol&#233;cules, les atomes et les phagocytes. C'est ce qu'avaient autrefois compris les Chr&#233;tiens, nos uniques pr&#233;d&#233;cesseurs, quoique bien imparfaits. Ils connaissaient la grandeur de l'&#233;glise &#171; du seul troupeau &#187; et, s'ils savaient que l'humilit&#233; est une qualit&#233; et l'orgueil un vice, nous savons que &#171; Nous &#187; vient de Dieu et &#171; moi &#187; du diable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je marchais au pas avec les autres, mais, malgr&#233; tout, &#224; part des autres. Je tremblais encore de ma derni&#232;re &#233;motion comme un pont sur lequel vient de passer, en tonnant, un ancien train en fer. J'avais conscience de moi. Or, seuls ont conscience d'eux-m&#234;mes, seuls reconnaissent leur individualit&#233;, l'&#339;il dans lequel vient de tomber une poussi&#232;re, le doigt &#233;corch&#233;, la dent malade. L'&#339;il, le doigt et la dent n'existent pas lorsqu'ils sont sains. N'est-il pas clair, dans ce cas, que la conscience personnelle est une maladie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est possible que je ne sois plus un phagocyte, d&#233;vorant tranquillement des microbes (des microbes aux tempes bleues et couverts de taches de rousseur) : il se peut que je sois un microbe, que I soit un merveilleux microbe diabolique et peut-&#234;tre qu'eux, les milliers de gens qui nous entourent, s'imaginent encore, comme moi, qu'ils sont des phagocytes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si tout ce qui s'est pass&#233; aujourd'hui n'&#233;tait, au fond, qu'un &#233;v&#233;nement de peu d'importance, un simple d&#233;but, le premier m&#233;t&#233;ore d'une s&#233;rie de pierres br&#251;lantes et tourbillonnantes, d&#233;vers&#233;es par l'infini sur notre paradis de verre ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 23&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Les fleurs. La dissolution d'un cristal. &#171; Si seulement &#187; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit qu'il y a des plantes qui ne fleurissent qu'une fois tous les cent ans. Pourquoi n'y en a-t-il pas qui fleurissent une fois tous les mille, ou deux cent mille ans ? Il se peut que nous ne le sachions pas jusqu'ici, justement parce que cette unique fois tombe aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je descendais l'escalier, heureux et enivr&#233;, lorsque je m'aper&#231;us que des boutons vieux de mille ans &#233;clataient et que tout &#233;tait en fleurs ; les fauteuils, les souliers, les plaques d'or, les petites lampes &#233;lectriques, les yeux sombres, les barres polies de la rampe d'escalier, le mouchoir perdu sur les marches, la table souill&#233;e d'encre du num&#233;ro de service et, au-dessus de la table, les joues brunes et tachet&#233;es de U. Tout &#233;tait inhabituellement neuf et tendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;U prit le billet ros&#233; tandis qu'au-dessus de sa t&#234;te, &#224; travers le mur de verre, la lune bleue et parfum&#233;e pendait &#224; une branche invisible. Je la montrai triomphalement du doigt et dis :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous voyez la lune ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;U me regarda, puis consid&#233;ra le num&#233;ro du talon et, d'un mouvement familier et charmant, arrangea le pli de son unif entre ses genoux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous n'avez pas votre teint habituel, vous avez mauvaise mine, mon cher. Vous vous ab&#238;mez, et personne ne vous le fait remarquer, personne ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; personne &#187; d&#233;signait naturellement le num&#233;ro du billet : 1-330 ; cela fut soulign&#233; par une tache d'encre tombant &#224; c&#244;t&#233; du num&#233;ro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ch&#232;re et admirable U ! - Vous avez certainement raison, je ne suis pas normal, je suis malade, j'ai une &#226;me, je suis un microbe. Mais la floraison n'est-elle pas une maladie ? Le bouton qui &#233;clate ne fait-il pas mal ? Ne pensez-vous pas que le spermatozo&#239;de soit le plus terrible des microbes ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je remontai dans ma chambre. I &#233;tait dans la tasse grande ouverte du fauteuil. Je m'assis sur le plancher, embrassai ses jambes et posai ma t&#234;te sur ses genoux. On entendait seulement nos pouls dans le silence. J'eus l'impression que j'&#233;tais un cristal qui se dissolvait en elle. Je sentais tr&#232;s nettement se fondre les facettes qui me s&#233;paraient de l'espace, je disparaissais dans ses genoux, en elle. Je devenais en m&#234;me temps de plus en plus petit et de plus en plus grand, de plus en plus immense. Elle n'&#233;tait pas une femme, mais l'univers. Une seconde, moi et le fauteuil pr&#232;s du lit nous ne f&#251;mes plus qu'un. La gardienne de la Maison Antique, au sourire magnifique, les espaces sauvages de l'autre c&#244;t&#233; du Mur Vert, les ruines d'argent qui sommeillaient comme la vieille, une porte claqu&#233;e au loin, tout cela &#233;tait en moi, entendait en m&#234;me temps que moi les pulsations de mon c&#339;ur et prenait son essor pendant cette seconde divine...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par des mots absurdes et embrouill&#233;s, je m'effor&#231;ai de lui expliquer que j'&#233;tais un cristal, que m&#234;me la porte &#233;tait en moi et que je sentais combien le fauteuil &#233;tait heureux. Exprim&#233; en paroles, cela devint d'une idiotie telle que je m'arr&#234;tai, j'avais honte :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ch&#232;re I, pardonne-moi. Je ne comprends pas pourquoi je d&#233;bite des b&#234;tises pareilles...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Pourquoi m&#233;prises-tu les b&#234;tises ? Si l'on avait soign&#233; et entretenu la b&#234;tise humaine pendant des si&#232;cles, de la m&#234;me fa&#231;on que l'intelligence, il est possible qu'elle serait devenue une qualit&#233; tr&#232;s pr&#233;cieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui... &#187; Il me semble qu'elle avait raison ? Comment pouvait-elle avoir tort ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je t'aime bien plus qu'avant pour la b&#234;tise que tu as faite hier &#224; la promenade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais pourquoi m'as-tu tortur&#233; ? Pourquoi n'es-tu pas venue ? Pourquoi m'as-tu envoy&#233; les billets ros&#233;s ? Pourquoi m'as-tu forc&#233;... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Peut-&#234;tre avais-je besoin de t'&#233;prouver ? Peut-&#234;tre avais-je besoin de savoir que tu ferais tout ce que je te demanderais, que tu es d&#233;j&#224; compl&#232;tement mien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, compl&#232;tement ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle prit ma t&#234;te dans ses mains et la souleva :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et vos &#8220;devoirs d'honn&#234;te num&#233;ro&#8221; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis son sourire et ses dents blanches, douces et pointues. Elle ressemblait &#224; une abeille dans la large coupe du fauteuil : elle en avait l'aiguillon et le miel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, mes devoirs... Je feuilletai mentalement mes derni&#232;res notes. Au fond, il n'y avait nulle part la moindre allusion au devoir que j'avais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me taisais. Je souriais triomphalement (et, sans doute, assez niaisement) en contemplant ses prunelles ; j'allais de l'une &#224; l'autre et me voyais dans chacune d'elles, minuscule et infime, enferm&#233; dans ces arcs-en-ciel sombres. Et puis, encore, les l&#232;vres de l'abeille, la douleur douce de la fleur...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a, en chacun de nous autres, num&#233;ros, un m&#233;tronome invisible ; nous savons l'heure &#224; cinq minutes pr&#232;s, sans montre. Je m'aper&#231;us que le m&#233;tronome s'&#233;tait arr&#234;t&#233; en moi, je ne savais pas depuis combien de temps elle &#233;tait l&#224;. Effray&#233;, je saisis ma montre sous l'oreiller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gloire au Bienfaiteur ! J'avais encore vingt minutes ! Mais elles &#233;taient ridiculement petites ; elles fuyaient alors que j'avais encore tant de choses &#224; lui dire sur mon compte ! J'avais aussi &#224; lui parler de la lettre de O et du soir affreux o&#249; je lui avais donn&#233; un enfant, et puis de mes ann&#233;es de jeunesse, du math&#233;maticien Pliapa, de la racine de moins un, du jour o&#249; j'avais &#233;t&#233; pour la premi&#232;re fois &#224; la f&#234;te de l'Unanimit&#233; et pleurais si am&#232;rement &#224; cause d'une tache d'encre sur mon unif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I leva la t&#234;te, l'appuya sur son bras. Deux lignes s&#232;ches partaient de chaque coin de sa bouche, formant une croix avec l'angle de ses sourcils relev&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il se peut que ce jour-l&#224;... &#187; Ses sourcils devinrent plus sombres, elle prit ma main et la serra fortement. &#171; Dis, tu ne m'oublieras pas ? Tu te souviendras toujours de moi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Pourquoi dis-tu cela ? Que veux-tu dire ? I ch&#233;rie ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se tut et ses yeux se firent lointains. J'entendis tout &#224; coup le vent battre les murs de ses ailes immenses - il avait souffl&#233; tout le temps, mais je ne l'entendais pas -, et je me souvins des oiseaux qui hurlaient au-dessus du Mur Vert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I secoua la t&#234;te comme pour se d&#233;barrasser d'une pens&#233;e importune. Une seconde, elle m'&#233;treignit encore une fois de tout son corps, comme un avion qui rebondit sur la terre avant de s'arr&#234;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Allons, passe-moi mes bas, vite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses bas &#233;taient sur ma table, jet&#233;s sur la page 93 de mes notes. Dans ma h&#226;te, je bousculai le manuscrit et quelques pages se dispers&#232;rent. Personne ne pourra les remettre en ordre et m&#234;me si on les met en ordre, ce ne sera plus leur ordre v&#233;ritable ; il restera toujours je ne sais quelles lacunes, quelles inconnues...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#199;a ne peut plus durer comme &#231;a, lui dis-je, tu es l&#224;, &#224; c&#244;t&#233; de moi, et en m&#234;me temps tu as l'air d'&#234;tre derri&#232;re un de ces vieux murs opaques. Tu sembles toujours me cacher quelque chose ; tu ne m'as m&#234;me pas dit o&#249; je me trouvais l'autre jour dans la Maison Antique, ni quels &#233;taient ces couloirs, et pourquoi le docteur... Mais peut-&#234;tre que rien de tout cela n'existe ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I posa les mains sur mes &#233;paules et, lentement, p&#233;n&#233;tra profond&#233;ment dans mes yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tu veux savoir tout cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, je le veux, je le dois...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Et tu n'as pas peur de me suivre partout, jusqu'au bout, o&#249; que je te conduise ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - O&#249; que tu me conduises !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - C'est bien, surtout de ta part... Lorsque la f&#234;te sera termin&#233;e, si seulement... &#192; propos, et votre &lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;, il va &#234;tre bient&#244;t fini ? J'oublie toujours de t'en parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Que veut dire ce &#8220;si seulement&#8221; ? Pourquoi &#8220;si seulement&#8221; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle &#233;tait d&#233;j&#224; pr&#232;s de la porte :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tu verras toi-m&#234;me ... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais seul. Une odeur &#224; peine perceptible, semblable &#224; celle du pollen sucr&#233;, flottait dans la chambre : c'&#233;tait tout ce qui restait d'elle. De plus, j'avais encore en moi les petits crochets de ses questions, semblables &#224; ceux dont se servaient les anciens pour aller &#224; la p&#234;che et qui sont au Mus&#233;e pr&#233;historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... &#171; Pourquoi m'a-t-elle parl&#233; de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral ? &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 24&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Les limites de la fonction. P&#226;ques. Il faut tout barrer&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ressemble &#224; une machine tournant trop vite, les axes sont rouges, le m&#233;tal est pr&#232;s de fondre et tout s'en va au diable. Il faudrait jeter vite de l'eau froide, de la logique. J'en verse &#224; grands seaux, mais la logique siffle sur les axes br&#251;lants et se dissipe en vapeur blanche...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que pour d&#233;terminer la vraie valeur de la fonction, il faut en fixer les limites. Il est &#233;galement clair que l'absurde &#171; dissolution dans l'univers &#187;, dont je parlais hier, prise &#224; sa limite, est la mort. La mort sera la dissolution la plus compl&#232;te de moi-m&#234;me dans l'univers. D'o&#249; A = f(M), c'est-&#224;-dire que l'amour et la mort...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est cela, c'est bien cela. Voil&#224; pourquoi j'ai peur de I et pourquoi je lui r&#233;siste. Mais pourquoi y a-t-il en m&#234;me temps en moi : &#171; je ne veux pas &#187; et &#171; je veux &#187; ? C'est bien l&#224; le terrible ! Et puis, j'ai encore envie de go&#251;ter &#224; cette heureuse mort d'hier. M&#234;me actuellement, quand la fonction logique a &#233;t&#233; int&#233;gr&#233;e et qu'il est apparu clairement qu'elle contient la mort, je d&#233;sire I des l&#232;vres, des mains, de la poitrine, de chaque millim&#232;tre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demain, c'est le Jour de l'Unanimit&#233;. Elle sera certainement l&#224;-bas et je la verrai, mais seulement de loin. Ce sera p&#233;nible, car il me faut absolument &#234;tre tout pr&#232;s d'elle, afin que ses mains, son &#233;paule, ses cheveux... Mais j'ai aussi besoin de cette souffrance, je l'attends !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grand Bienfaiteur ! Est-ce absurde de vouloir souffrir ? Qui ne voit pas que les souffrances sont des quantit&#233;s n&#233;gatives diminuant la somme de ce que nous appelons le bonheur ? Par cons&#233;quent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de &#171; par cons&#233;quent &#187;. Tout est simple, nu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le soir. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un coucher de soleil venteux et f&#233;brile perce les murs. Je tourne le fauteuil de fa&#231;on &#224; ce que cette couleur ros&#233; ne me blesse pas les yeux et je feuillette mes notes. Je m'aper&#231;ois encore une fois avoir oubli&#233; que je n'&#233;cris pas pour moi, mais pour vous, lecteurs inconnus, pour vous que j'aime et que je plains, pour vous qui &#234;tes en retard de plusieurs si&#232;cles sur nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut que je vous parle du Jour de l'Unanimit&#233;, de ce Jour grand entre tous. Je l'ai toujours aim&#233; depuis mon enfance. Il me semble que, pour nous, c'est quelque chose comme les &#171; P&#226;ques &#187; des anciens. Je me souviens que, la veille, nous &#233;tablissions un calendrier des heures et nous barrions triomphalement chaque heure &#233;coul&#233;e. Si j'&#233;tais s&#251;r que personne ne me voie, je vous jure que je ferais de m&#234;me pour suivre heure par heure combien il me reste de temps jusqu'&#224; demain, jusqu'au moment o&#249; je la verrai de loin...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(On vient de me d&#233;ranger : on ma apport&#233; un unif tout neuf, sortant des manufactures. On nous d&#233;livre toujours des unifs neufs la veille de ce Jour. Il y a eu des pas dans le corridor, des voix joyeuses, tout un remue-m&#233;nage.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je continue. Je verrai demain ce spectacle &#233;mouvant qui se r&#233;p&#232;te tout les ans et nous semble toujours nouveau : la coupe immense des mains pieusement lev&#233;es dans un geste d'une unanimit&#233; parfaite. C'est demain le jour de l'&#233;lection solennelle du Bienfaiteur. Nous remettrons au Bienfaiteur les clefs de notre Bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que cela n'a rien de commun avec les &#233;lections d&#233;sordonn&#233;es et inorganis&#233;es qui avaient lieu chez les anciens et dont - cela para&#238;t ridicule -, le r&#233;sultat lui-m&#234;me &#233;tait inconnu &#224; l'avance. Que peut-il y avoir de plus insens&#233; que d'organiser un &#201;tat sur des contingences absolument impr&#233;visibles, &#224; l'aveuglette ? Et le plus fort, c'est qu'il ait fallu des si&#232;cles pour comprendre cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il besoin de dire que rien chez nous n'est laiss&#233; au hasard ? Rien d'inattendu ne peut &lt;i&gt; survenir ; &lt;/i&gt;nous constituons un seul organisme aux millions de cellules et, pour parler la langue de l'&#171; &#201;vangile &#187;, nous formons une seule &#171; &#201;glise &#187;. L'histoire de l'&#201;tat Unique ne conna&#238;t pas de cas o&#249; une seule voix se f&#251;t permis de d&#233;truire la grandiose unanimit&#233; de ce Jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit que les anciens pratiquaient le vote secret, en se cachant comme des voleurs. Certains de nos historiens affirment m&#234;me qu'ils arrivaient soigneusement masqu&#233;s aux urnes. Je m'imagine tr&#232;s bien ce sombre spectacle : la nuit, une place publique, des formes recouvertes de manteaux sombres se glissent le long des murs, la flamme pourpre des flambeaux danse au vent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi tout ce myst&#232;re ? nous n'en savons rien aujourd'hui. Il est probable que les &#233;lections &#233;taient accompagn&#233;es de c&#233;r&#233;monies mystiques et, peut-&#234;tre m&#234;me, criminelles. Nous n'avons rien &#224; cacher, nous n'avons honte de rien, c'est pourquoi nous f&#234;tons les &#233;lections loyalement et en plein jour. Je vois les autres voter pour le Bienfaiteur et ceux-ci me voient &#233;galement. Pourrait-il en &#234;tre autrement puisque &#171; tous &#187; et &#171; moi &#187; formons un seul &#171; Nous &#187; ? Cette proc&#233;dure est beaucoup plus ennoblissante et plus sinc&#232;re que celle en honneur chez les anciens, &#171; secr&#232;te &#187; et d'une couardise de bandits. De plus, elle est beaucoup plus conforme &#224; son but, car, en supposant l'impossible, si une dissonance se produisait dans l'homophonie habituelle, nous avons les Gardiens, invisibles parmi nous, qui peuvent arr&#234;ter les num&#233;ros tomb&#233;s dans l'erreur, les pr&#233;server de faux pas futurs et sauver ainsi l'&#201;tat Unique. Pour terminer je vous dirai encore...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Je vois, &#224; travers le mur &#224; gauche, une femme d&#233;boutonner en h&#226;te son unif devant l'armoire &#224; glace, j'aper&#231;ois, pendant une seconde, ses yeux, ses l&#232;vres, deux rubans ros&#233;s... Puis le rideau tombe... Imm&#233;diatement, tout ce qui s'est pass&#233; hier me revient &#224; l'esprit et je ne sais plus ce que je voulais dire pour finir... Je n'ai plus besoin de rien sauf de I. Je veux qu'elle soit avec moi et seulement avec moi &#224; chaque instant, &#224; chaque minute. Tout ce que je viens d'&#233;crire sur l'Unanimit&#233; est inutile et futile ; j'ai envie de tout barrer et de tout d&#233;chirer. Je vais blasph&#233;mer, mais tant pis : il n'y a de f&#234;te que si elle est l&#224;, pr&#232;s de moi, &#233;paule contre &#233;paule. Sans elle, le soleil de demain ne sera qu'un petit cerceau, le ciel une plaque de t&#244;le peinte en bleu et moi-m&#234;me...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;croche le t&#233;l&#233;phone :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - C'est vous, I ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, pourquoi t&#233;l&#233;phonez-vous si tard ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Il n'est peut-&#234;tre pas trop tard ? Je voulais vous demander. .. Je veux que vous soyez avec moi demain, ch&#233;rie... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai dit &#171; ch&#233;rie &#187; tout bas. Un petit fait qui s'est pass&#233; ce matin sur le dock me revient &#224; l'esprit, je ne sais pourquoi. Quelqu'un pour s'amuser avait mis une montre sous le marteau-pilon de cent tonnes. Une descente vertigineuse, une rafale, et l'&#233;norme masse ne fit qu'effleurer l&#233;g&#232;rement la montre fragile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une pause se fit. Je crus entendre un chuchotement dans la chambre de I.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, je ne peux pas. Vous comprenez, moi-m&#234;me... Non, je ne peux pas. Pourquoi ? Vous le saurez demain. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 25&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; La descente des cieux... La plus grande catastrophe de l'histoire. La fin du connu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque, au d&#233;but, tout le monde se leva et que l'hymne, chant&#233; par les centaines de haut-parleurs de l'Usine Musicale et par des millions de voix humaines, ondula au-dessus de nos t&#234;tes comme un magnifique manteau de cuivre, j'oubliai, pendant une seconde, ce que I m'avait dit d'alarmant sur la f&#234;te d'aujourd'hui, j'oubliai I elle-m&#234;me, j'oubliai tout. J'&#233;tais redevenu le petit gar&#231;on qui pleurait &#224; cause d'une tache sur son unif, une tache si minuscule que lui seul pouvait la voir. Il se peut que personne alentour ne voie de quelles taches noires et ind&#233;l&#233;biles je suis couvert, mais je sais qu'il n'y a pas place pour moi, criminel, au milieu de ces visages franchement ouverts. Ah, si je pouvais me lever et, m'&#233;tranglant de paroles, tout raconter ! Tant pis si, apr&#232;s, tout est fini pour moi, mais je me serai au moins senti un court instant pur et innocent comme ce ciel enfantin...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les yeux &#233;taient lev&#233;s. Une tache &#224; peine visible, tant&#244;t sombre, tant&#244;t lumineuse, apparut dans le bleu du ciel matinal et pur, o&#249; les larmes de la nuit n'avaient pas encore eu le temps de s&#233;cher. C'&#233;tait Lui, qui en avion descendait des cieux, aussi sage et aussi cruel que le J&#233;hovah des anciens. Il se rapprocha et des millions de c&#339;urs mont&#232;rent &#224; sa rencontre. Je contemplai mentalement avec lui le tableau qui &#233;tait &#224; ses pieds : les cercles concentriques des tribunes marqu&#233;s du bleu l&#233;ger des unifs, formant comme une immense toile d'araign&#233;e, parsem&#233;e des soleils microscopiques refl&#233;t&#233;s par les plaques d'or. L'araign&#233;e se posa au centre. Elle &#233;tait v&#234;tue de la robe blanche du Bienfaiteur, de celui qui avait sagement serr&#233; nos bras et nos jambes dans les filets du bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grandiose descente du Bienfaiteur termin&#233;e, l'hymne de cuivre se tut, tout le monde s'assit. La toile d'araign&#233;e &#233;tait extr&#234;mement mince, je sentis qu'elle allait se d&#233;chirer et que quelque chose d'incroyable allait se passer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En me soulevant l&#233;g&#232;rement, je jetai un coup d'&#339;il autour de moi et vis des yeux inquiets qui inspectaient les visages l'un apr&#232;s l'autre. Un num&#233;ro leva le bras et fit un signal en remuant &#224; peine les doigts. Un signal du m&#234;me genre lui r&#233;pondit. Puis un autre... Je compris que c'&#233;taient les Gardiens ; ceux-ci devaient &#234;tre alert&#233;s car la toile d'araign&#233;e &#233;tait tendue et tremblait. Ce tremblement agit sur moi comme sur un appareil de radio r&#233;gl&#233; pour cette longueur d'onde et je me mis &#224; trembler aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'estrade, un po&#232;te lisait l'ode pr&#233;liminaire, mais je n'en entendis pas un mot. Je n'avais d'oreilles que pour le tic-tac du m&#233;tronome hexam&#233;trique et pensais qu'&#224; chacune de ses oscillations nous nous approchions du moment fix&#233;. Je parcourais f&#233;brilement les visages l'un apr&#232;s l'autre, les feuilletais comme des pages sans pouvoir trouver celui que je cherchais. Il fallait le trouver vite, car le m&#233;tronome allait faire &#171; tic &#187; et alors...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait lui... bien s&#251;r. Ses oreilles en &#233;ventail glissaient sur le verre &#233;tincelant ; je voyais son corps sombre et tordu en S courir dans les passages encombr&#233;s entre les tribunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre S et I, il doit y avoir quelque fil de jonction, je ne sais pas encore bien &#224; quoi m'en tenir l&#224;-dessus mais j'en aurai le c&#339;ur net.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne quittai plus S des yeux. Il courait toujours et le fil se d&#233;roulait derri&#232;re lui. Puis, brusquement, il s'arr&#234;ta sur le m&#234;me rang que le mien et &#224; dix degr&#233;s &#224; gauche environ. Je me sentis aussit&#244;t transperc&#233; comme par une d&#233;charge &#233;lectrique de plusieurs milliers de volts. Il salua I et je vis, &#224; c&#244;t&#233; d'elle, le souriant et repoussant R-13 aux l&#232;vres de n&#232;gre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma premi&#232;re pens&#233;e fut de me pr&#233;cipiter vers elle et de lui crier : &#171; Pourquoi es-tu avec &lt;i&gt; Lui ? &lt;/i&gt;Pourquoi n'as-tu pas voulu que ce soit &lt;i&gt; Moi ? &#187; &lt;/i&gt;Mais la toile d'araign&#233;e bienfaisante et invisible liait mes bras et mes jambes. Je restai assis comme un bloc de fer, les dents serr&#233;es et sans d&#233;tourner les yeux. Je ressens encore la douleur aigu&#235; et &lt;i&gt; physique &lt;/i&gt;que j'&#233;prouvais au c&#339;ur. Je me souviens avoir pens&#233; en moi-m&#234;me : &#171; Si une douleur &lt;i&gt; physique &lt;/i&gt;peut provenir de causes &lt;i&gt; non physiques, &lt;/i&gt;il est clair que... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'eus malheureusement pas le temps de conclure. Je me rappelle seulement que la notion &#171; d'&#226;me &#187; me traversa l'esprit. J'&#233;tais de glace : le m&#233;tronome s'&#233;tait tu... Le silence se fit, ce silence de cinq minutes qui pr&#233;c&#232;de d'habitude nos &#233;lections. Cette fois, il ne fut pas aussi religieux et inspir&#233; que d'ordinaire. Autrefois, lorsqu'on ne connaissait pas encore nos Tours Accumulatrices, le ciel indompt&#233; &#233;tait secou&#233; de temps en temps par des &#171; orages &#187;. L'atmosph&#232;re aujourd'hui &#233;tait la m&#234;me qu'aux temps anciens avant l'orage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'air &#233;tait de fonte. On avait envie de respirer avec la bouche grande ouverte. L'oreille, tendue &#224; faire mal, enregistrait un murmure alarmant, rongeant comme une souris, qui flottait quelque part derri&#232;re. Je voyais toujours I et R l'un &#224; c&#244;t&#233; de l'autre, &#233;paule contre &#233;paule. Des mains velues et d&#233;test&#233;es, les miennes, se mirent &#224; trembler sur mes genoux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun avait sa plaque avec sa montre &#224; la main. Une, deux, trois... cinq minutes se pass&#232;rent, une voix lente et pesante r&#233;sonna du haut de l'estrade :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Que ceux qui sont &#8220;pour&#8221; l&#232;vent la main ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais voulu Le regarder dans les yeux comme autrefois et Lui dire tout franchement : &#171; Me voici, prends-moi. &#187; Mais je n'osai pas. Je levai le bras avec effort, comme si toutes mes articulations &#233;taient rouill&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Six millions de mains firent comme la mienne. J'entendis un &#171; Ah &#187; &#233;touff&#233; et sentis que quelque chose s'&#233;tait produit, que quelque chose avait culbut&#233; la t&#234;te en bas, mais je ne comprenais pas pourquoi et n'avais ni la force ni &lt;i&gt; le &lt;/i&gt;courage de regarder...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qui est &#8220;contre&#8221; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est toujours le moment le plus &#233;mouvant de la f&#234;te, lorsque tous restent assis, immobiles, la t&#234;te joyeusement courb&#233;e sous le joug bienfaisant du Num&#233;ro des Num&#233;ros. Cependant, on entendait avec terreur un tr&#232;s l&#233;ger bruissement, faible comme un soupir, mais qui r&#233;sonna plus fort que les haut-parleurs de cuivre qui jouaient l'hymne quelque temps auparavant C'est ainsi que s'exhale le dernier soupir d'un homme, lorsque tous les visages p&#226;lissent autour de lui et que des gouttes froides perlent sur les fronts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je levai les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dura un centi&#232;me de seconde, l'&#233;paisseur d'un cheveu. Je vis des milliers de mains se lever, puis retomber. J'aper&#231;us le visage bl&#234;me et marqu&#233; d'une croix de I, la main lev&#233;e. Mes yeux s'obscurcirent, l'espace d'un cheveu s'&#233;coula encore. Il se fit un silence qui dura un battement de pouls. Puis, comme au signal de quelque chef, des craquements, des cris, des tourbillons s'&#233;lev&#232;rent brusquement de tous les bancs. J'entrevis des unifs relev&#233;s par une course &#233;chevel&#233;e, les Gardiens ahuris se pr&#233;cipiter &#231;a et l&#224;, des talons projet&#233;s juste devant mes yeux et, tout pr&#232;s, une bouche grande ouverte, tordue dans un cri inaudible. Un spectacle se grava dans mon esprit : celui de milliers de bouches hurlant sans bruit, comme sur l'&#233;cran d'un cin&#233;ma colossal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aper&#231;us aussi, comme sur un &#233;cran, loin dans le bas et pendant une seconde, les l&#232;vres blanches de O. Elle &#233;tait press&#233;e contre le mur du passage et prot&#233;geait son ventre de ses bras en croix. Puis elle disparut, balay&#233;e, &#224; moins que je n'aie cess&#233; de la regarder, car...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'&#233;tait plus comme sur un &#233;cran, mais en moi-m&#234;me, j'en avais le c&#339;ur serr&#233; et les tempes battantes. Au-dessus de ma t&#234;te, &#224; gauche, R-13 &#233;mergea brusquement, tout ruisselant, rouge et forcen&#233;. Il tenait I dans ses bras. Celle-ci &#233;tait p&#226;le, son unif d&#233;chir&#233; de la poitrine &#224; l'&#233;paule, et du sang coulait sur sa peau blanche. Elle le tenait &#233;troitement embrass&#233; par le cou et lui, r&#233;pugnant et souple, semblable &#224; quelque gorille, il l'emportait en faisant des sauts &#233;normes de banc en banc...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis tout en pourpre, couleur d'incendie chez les anciens, et n'eus plus qu'une pens&#233;e : sauter derri&#232;re eux et les rattraper. Je ne puis m'expliquer comment j'en eus la force, mais je per&#231;ai la foule comme un b&#233;lier, marchai sur les bancs, sur des &#233;paules, pour arriver pr&#232;s de R, que je saisis par le col.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne te permets pas, je te dis. Tu vas imm&#233;diatement... &#187; (Par bonheur, dans le tumulte, il n'entendit pas ma voix.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quoi ? qu'est-ce qu'il y a ? &#187; Il se retourna, les l&#232;vres tremblantes ; il croyait probablement que j'&#233;tais un Gardien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quoi ? Mais je ne veux pas, je ne permets pas. L&#226;che-la tout de suite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fit clapoter ses l&#232;vres, tourna la t&#234;te et reprit sa course. Alors - j'ai honte de l'&#233;crire mais il le faut absolument afin que vous puissiez, lecteurs inconnus, &#233;tudier ma maladie &#224; fond - je le frappai entre les yeux. Vous comprenez : je le frappai. Je m'en souviens parfaitement. Je me souviens encore avoir &#233;prouv&#233; un soulagement, une d&#233;livrance dans tout mon &#234;tre apr&#232;s lui avoir donn&#233; ce coup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I lui glissa rapidement entre les bras. &#171; Allez-vous-en ! cria-t-elle &#224; R, vous ne voyez pas qu'il... Allez-vous-en ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il eut un rictus qui me montra ses dents. Ses l&#232;vres de n&#232;gre m'&#233;clabouss&#232;rent en me lan&#231;ant je ne sais quel mot &#224; la figure et il plongea vers le bas, disparut. Je serrai fortement I dans mes bras et l'emportai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le c&#339;ur me battait violemment. &#192; chaque battement, je sentais une vague chaude, vigoureuse et joyeuse m'inonder tout entier. Que cela pouvait-il me faire, que l&#224;-bas on cour&#251;t, on cri&#226;t, on tomb&#226;t, que quelque chose se f&#251;t &#233;croul&#233; et dispers&#233; ? Tout m'&#233;tait &#233;gal. Je ne pensais qu'&#224; l'emporter...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le soir, &#224; vingt-deux heures. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;prouve une fatigue si grande, apr&#232;s tous les &#233;v&#233;nements renversants de ce matin, que je puis &#224; peine tenir ma plume. Est-ce que les murs s&#233;culaires et protecteurs de l'&#201;tat Unique se seraient &#233;croul&#233;s ? Serions-nous encore sans toit, dans l'&#233;tat barbare de la libert&#233;, comme l'&#233;taient nos anc&#234;tres &#233;loign&#233;s ? N'y a-t-il plus de Bienfaiteur ? Avoir vot&#233; contre... ! Le Jour de l'Unanimit&#233; ! J'ai honte pour eux, j'ai peur et je suis malade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s tout, qui &#171; eux &#187; ? Qui suis-je moi-m&#234;me : &#171; eux &#187; ou &#171; nous &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle &#233;tait assise au soleil sur le banc, tout en haut de la tribune, o&#249; je l'avais port&#233;e. Son &#233;paule droite ainsi que la naissance de la courbure merveilleuse du sein &#233;taient d&#233;couvertes et un mince serpent de sang y rampait. Elle ne semblait pas se rendre compte qu'elle saignait et que sa poitrine &#233;tait nue... Ou plut&#244;t, elle le voyait bien, mais c'&#233;tait justement ce dont elle avait besoin alors, et si son unif avait &#233;t&#233; boutonn&#233;, elle l'aurait d&#233;chir&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Demain... &#187; elle respirait avidement &#224; travers ses dents serr&#233;es et pointues, &#171; demain, on ne sait pas ce qui arrivera. Tu comprends, je ne sais pas et personne ne sait ce qui se passera. C'est l'inconnu. Quel bonheur ! Tout ce qui &#233;tait connu est termin&#233; ! C'est un monde nouveau et incroyable qui s'ouvre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bas on &#233;cumait, on courait, on criait. Mais c'&#233;tait loin et cela s'&#233;loignait toujours car elle me regardait et m'attirait vers elle par les fentes d'or de ses prunelles. Nous rest&#226;mes longtemps ainsi, sans rien dire. Je me souvins, je ne sais pourquoi, des prunelles jaunes et myst&#233;rieuses que j'avais vues derri&#232;re le Mur Vert pendant que des oiseaux tourbillonnaient au-dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coute, s'il ne se passe rien de particulier demain, je te m&#232;nerai l&#224;-bas, tu comprends ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne comprenais pas, mais je hochai la t&#234;te en silence. Je me dissolvais, je devenais un infiniment petit, un point...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte, il y a tout de m&#234;me une logique dans cet &#233;tat punctiforme d'aujourd'hui. C'est dans le point que r&#233;sident le plus grand nombre d'inconnues : il lui suffit de remuer et de se d&#233;placer un peu pour engendrer des milliers de courbes, des centaines de corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai peur de remuer : en quoi vais-je me transformer ? Il me semble que tout le monde est comme moi, tout le monde craint de faire le moindre mouvement. Actuellement, pendant que j'&#233;cris ces lignes, chacun est assis dans sa cellule de verre et a l'air d'attendre quelque chose. On n'entend pas dans le corridor le bourdonnement, habituel &#224; cette heure, de l'ascenseur ; aucun rire, aucun pas ne r&#233;sonne. Je vois de temps en temps des couples passer sur la pointe des pieds dans le corridor. Ils jettent des regards autour d'eux et chuchotent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que se passera-t-il demain ? Que deviendrai-je demain ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 26&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le monde existe. Le typhus. 41&#176;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le matin. &#192; travers le plafond, le ciel aux joues rouges est solide et rond comme d'habitude. Je pense que j'aurais &#233;t&#233; moins &#233;tonn&#233; si j'avais vu un soleil carr&#233;, des gens habill&#233;s de peaux de b&#234;tes de diff&#233;rentes couleurs et des murs de pierre opaque. Le monde, notre monde, existe donc toujours ? Ou bien n'est-ce que par inertie que les rouages tournent encore ? Le g&#233;n&#233;rateur est arr&#234;t&#233;, la roue va faire deux ou trois tours et mourra au quatri&#232;me...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous connaissez sans doute l'impression que l'on &#233;prouve quand on se r&#233;veille brusquement la nuit et qu'on ne sait plus o&#249; l'on est. On t&#226;te alors autour de soi pour chercher quelque chose de connu et de solide, le mur, la lampe, la chaise. C'est sous cette impression que je t&#226;te et cherche dans le journal de l'&#201;tat Unique, vite, vite. Voici ce que j'y trouve :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Ce fut hier le Jour de l'Unanimit&#233;, longtemps attendu avec impatience par tous. Pour la quaranti&#232;me fois, le m&#234;me Bienfaiteur a &#233;t&#233; &#233;lu pour son immense exp&#233;rience qui, si souvent d&#233;j&#224;, a fait ses preuves. La c&#233;r&#233;monie a &#233;t&#233; troubl&#233;e par un p&#233;nible incident provoqu&#233; par les ennemis du bonheur qui, de ce fait m&#234;me, se sont naturellement priv&#233;s du droit d'&#234;tre les pierres angulaires de l'Etat Unique, hier renouvel&#233;. Il est &#233;vident qu'il e&#251;t &#233;t&#233; aussi absurde de tenir compte de leurs voix que de consid&#233;rer comme faisant partie d'une magnifique et h&#233;ro&#239;que symphonie la toux de quelques malades se trouvant par hasard dans la salle de concerts... &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Oh, tr&#232;s Sage ! Est-ce que malgr&#233; tout nous serions sauv&#233;s ? Quelle objection peut-on effectivement opposer &#224; ce syllogisme de cristal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux lignes encore :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Aujourd'hui &#224; douze heures aura lieu la r&#233;union g&#233;n&#233;rale du Bureau Administratif, dit Bureau M&#233;dical et du Bureau des Gardiens. Un important d&#233;cret sera publi&#233; ces jours-ci. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, les murs sont encore debout ! les voici, je puis les palper ! Je n'ai plus cette impression terrible d'&#234;tre perdu, d'&#234;tre je ne sais o&#249;. Tout est comme &#224; l'ordinaire, le ciel est bleu, le soleil rond, rien n'est chang&#233; et tout le monde, comme d'habitude, se rend &#224; son travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... J'allai le long du boulevard d'un pas ferme et sonore et il me parut que chacun marchait de la m&#234;me fa&#231;on. Mais &#224; un carrefour, apr&#232;s avoir chang&#233; de rue, je vis les gens se d&#233;tourner du coin d'un &#233;difice, comme si de l'eau, jaillissant d'un tuyau crev&#233;, emp&#234;chait les pi&#233;tons de suivre le trottoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fis encore cinq, dix pas, et l'eau froide m'inonda aussi, me secoua et me repoussa du trottoir... &#192; une hauteur d'environ deux m&#232;tres &#233;tait coll&#233;e une affiche carr&#233;e portant ce mot incompr&#233;hensible et verd&#226;tre comme un poison :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;M&#201;PHI&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bas s'agitait le bonhomme au dos tordu en S dont les oreilles en &#233;ventail remuaient de col&#232;re ou d'&#233;motion. Le bras droit lev&#233; et le gauche &#233;tendu en arri&#232;re comme une aile bless&#233;e, il faisait des bonds pour arracher l'affiche, sans y r&#233;ussir. Il s'en fallait de &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est probable que tous les passants avaient la m&#234;me id&#233;e :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si j'y vais, seul parmi tous, il croira que je suis coupable et que c'est justement pour cela que je veux... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je conviens que j'eus cette id&#233;e, mais je me rappelai le nombre de fois qu'il m'avait sauv&#233; et qu'il avait &#233;t&#233; mon ange gardien ; aussi je m'approchai hardiment, &#233;tendis la main, et arrachai la feuille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S se retourna et enfon&#231;a rapidement ses vrilles en moi. Il leva ensuite le sourcil gauche et d&#233;signa le mur o&#249; &#171; M&#233;phi &#187; avait &#233;t&#233; placard&#233;. J'aper&#231;us la queue de son sourire qui, &#224; mon &#233;tonnement, &#233;tait joyeux. Yavait-il de quoi &#234;tre &#233;tonn&#233; ? Le m&#233;decin pr&#233;f&#232;re toujours le typhus et quarante degr&#233;s de fi&#232;vre &#224; l'&#233;l&#233;vation progressive du pouls et &#224; la p&#233;riode d'incubation. Il sait au moins &#224; quelle maladie il a affaire. Ce &#171; M&#233;phi &#187; qui bourgeonnait ce matin sur les murs &#233;tait un exanth&#232;me et je compris le sourire de S...&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je dois reconna&#238;tre que je compris le sens exact de ce sourire seulement au (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je descendis dans la station souterraine ; sous mes pieds, sur le verre pur des marches, dormait la feuille blanche : &#171; M&#233;phi &#187;. De m&#234;me, sur les murs, sur les bancs, sur le miroir du compartiment, partout s'&#233;tendait le m&#234;me exanth&#232;me blanc et affreux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entendis dans le silence le bourdonnement v&#233;n&#233;neux des roues, semblable &#224; celui d'un sang &#233;chauff&#233;. On toucha un voyageur &#224; l'&#233;paule, celui-ci tressaillit et fit tomber un rouleau de papiers. &#192; ma gauche, un autre lisait toujours la m&#234;me ligne dans un journal qui tremblait imperceptiblement. Je sentais que partout, dans les rues, dans les mains, dans les journaux, dans les cils, le pouls battait toujours plus vite et que peut-&#234;tre aujourd'hui m&#234;me, lorsque I et moi nous arriverions l&#224;-bas, un trait noir sur le thermom&#232;tre marquerait 39, 40, 41 degr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le dock, c'&#233;tait toujours le calme, rythm&#233; par un propulseur &#233;loign&#233; et invisible. Les tours &#233;taient silencieux et avaient l'air bourru. Seules les grues glissaient, sans bruit, comme sur la pointe des pieds ; elles se penchaient, saisissaient de leurs griffes des masses d'air gel&#233; et l'entassaient dans les citernes de l'Int&#233;gral. Nous nous pr&#233;parions pour notre vol d'essai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors, dans huit jours nous aurons fini de charger &#187;, dis-je au Constructeur en Second.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son visage est une fa&#239;ence l&#233;g&#232;rement color&#233;e de fleurs bleues et ros&#233; tendre : ce sont ses yeux et ses l&#232;vres ; aujourd'hui elles &#233;taient fan&#233;es et ternies. Nous nous m&#238;mes &#224; calculer &#224; haute voix, lorsque je m'arr&#234;tai au milieu d'un mot et restai la bouche ouverte : un petit carr&#233; blanc &#224; peine visible &#233;tait coll&#233; sous la coupole, sur la masse bleue soulev&#233;e par la grue. Je tremblai tout entier, peut-&#234;tre de rire. Je m'entendis rire. (Vous &#234;tes-vous d&#233;j&#224; entendu rire ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, &#233;coutez, lui dis-je. Imaginez-vous que vous &#234;tes dans un vieil a&#233;roplane. L'altim&#232;tre marque 5 000 lorsqu'une aile se brise. Vous &#234;tes pr&#233;cipit&#233; vers le bas et vous pensez que demain, de douze &#224; deux heures, vous allez faire telle chose, de deux &#224; quatre, autre chose, &#224; cinq heures vous prendrez le th&#233;... etc. Cela ne serait-il pas ridicule ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les petites fleurs bleues s'&#233;carquill&#232;rent. Qu'aurait-ce &#233;t&#233; si j'avais &#233;t&#233; de verre, s'il avait pu voir que dans trois ou quatre heures ?...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 27&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;(Pas de titre, c'est impossible)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je suis seul, dans ces m&#234;mes couloirs sans fin, sous un ciel muet en b&#233;ton. De l'eau goutte quelque part sur la pierre. Je me trouve devant la porte opaque et lourde d'o&#249; vient une rumeur sourde...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Elle m'avait dit qu'elle viendrait me prendre &#224; seize heures pr&#233;cises. Il est seize heures dix ; seize heures quinze, et personne encore. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En une seconde, je suis redevenu l'ancien moi, qui avait peur lorsque cette porte s'ouvrait ; je me d&#233;cide &#224; attendre encore cinq minutes et, si elle n'est pas venue...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'eau tombe goutte &#224; goutte quelque part sur la pierre. Personne ! Je pense avec joie que je suis sauv&#233; et reviens lentement le long du couloir. Le point tremblant de la petite lampe devient de plus en plus trouble...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une porte s'ouvre avec fracas derri&#232;re moi. J'entends un bruit de pas rapides, r&#233;percut&#233; par le plafond et les murs. Elle vole vers moi, l&#233;g&#232;rement essouffl&#233;e et respirant par la bouche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je savais que tu serais ici, que tu viendrais. Je savais que tu... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lances de ses cils s'entrouvrent, me laissent entrer et... Comment raconter ce qui se passe en moi lorsque s'accomplit ce rite ancien, absurde et merveilleux, lorsque ses l&#232;vres touchent les miennes ? En quelle &#233;quation formuler ce tour billon qui passe d'elle tout entier en mon &#226;me ? Oui, dans mon &#226;me, vous pouvez rire si vous voulez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle l&#232;ve les paupi&#232;res lentement et avec effort ; c'est &#233;galement avec effort qu'elle prononce :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non. Maintenant, allons. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La porte s'est ouverte. Les marches sont vieilles et us&#233;es. J'entends un bruit violent et insupportablement vari&#233;, des sifflements. Une lumi&#232;re appara&#238;t...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt-quatre heures ont pass&#233;. J'ai eu le temps de m&#233;diter un peu sur ce que j'ai vu ; mais malgr&#233; tout, il m'est extr&#234;mement difficile d'en donner une description m&#234;me approch&#233;e. C'est comme si une bombe avait &#233;clat&#233; dans ma t&#234;te ; il ne reste plus que des bouches ouvertes, des ailes, des cris, des feuilles, des paroles, des pierres, le tout l'un sur l'autre, en tas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens que ma premi&#232;re pens&#233;e fut : &#171; Vite, en arri&#232;re, au galop. &#187; J'avais compris que pendant mon attente dans les couloirs, ils avaient perc&#233; ou d&#233;truit le Mur Vert. Une vague &#233;norme s'&#233;tait pr&#233;cipit&#233;e sur nous et avait submerg&#233; notre ville purg&#233;e du monde inf&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que je murmurai &#224; I. Elle se mit &#224; rire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais non. Nous sommes simplement pass&#233;s &lt;i&gt; de l'autre c&#244;t&#233; du Mur Vert... &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ouvris les yeux et me vis face &#224; face pour de vrai, avec ce que les vivants avaient vu jusqu'alors r&#233;duit mille fois, affaibli et estomp&#233; par le verre trouble du Mur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soleil n'&#233;tait plus notre soleil, &#233;galement r&#233;parti sur la glace de la chauss&#233;e, il se d&#233;composait en je ne sais quels d&#233;bris vivants, en taches mouvantes, qui vous aveuglaient et vous donnaient le vertige. Les arbres ressemblaient &#224; des chandelles dress&#233;es vers le ciel, &#224; des toiles d'araign&#233;e, &#224; des pattes tordues, &#224; des fontaines vertes et muettes... Tout cela se d&#233;pla&#231;ait, remuait, bruissait. Une boule velue rampa sous mes pieds. Je me sentais riv&#233; au sol, incapable d'avancer : je n'avais pas une surface plane sous mes pieds, mais quelque chose de d&#233;go&#251;tamment mou et vivant, de vert, d'&#233;lastique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais abasourdi, &#233;trangl&#233; - je crois que c'est le mot qui convient le mieux. Je me cramponnais par les deux bras &#224; une branche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce n'est rien, ce n'est rien. Cela va passer. Allons, venez. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis, &#224; c&#244;t&#233; de I, sur le tapis vert en perp&#233;tuel mouvement, un profil tr&#232;s mince, d&#233;coup&#233; dans du papier, que je reconnaissais. C'&#233;tait le docteur. Ils m'avaient empoign&#233; par les bras et me tra&#238;naient en riant. Mes pieds s'enchev&#234;traient, glissaient. Je me sentais plong&#233; dans une mer de bruit, de mousse, de branches, de feuilles, de sifflements...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les arbres s'&#233;cart&#232;rent ; je vis une plaine verte o&#249; s'agitaient des hommes ou, pour mieux dire, des &#234;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus difficile est arriv&#233;, car ce qui suit sort des bornes de toute vraisemblance. Je compris pourquoi I n'avait jamais parl&#233; franchement : je ne l'aurais pas crue, m&#234;me elle. Il se peut que demain je ne me croie plus en lisant ces lignes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cette plaine, autour d'une pierre nue et jaune en forme de cr&#226;ne, bourdonnait une foule de trois &#224; quatre cents &#234;tres, appelons-les &#171; &#234;tres &#187; car je ne sais comment les nommer autrement. Je ne vis tout d'abord que nos unifs gris-bleu, comme dans une foule on ne voit en premier lieu que les visages connus. Une seconde plus tard je distinguai, parmi les unifs, des gens, ce ne pouvait &#234;tre que des gens, noirs, roux, dor&#233;s, bruns, etc. Ils &#233;taient tous sans v&#234;tement mais recouverts d'un poil court et brillant comme celui du cheval empaill&#233; qui se trouve au Mus&#233;e Pr&#233;historique. Les visages de leurs femelles &#233;taient exactement comme ceux de nos femmes : ros&#233;s et sans poils. Leurs seins &#233;taient lisses et &#233;galement sans poils, ronds, fermes, d'une magnifique forme g&#233;om&#233;trique. Quant aux m&#226;les, ils n'avaient de lisse, comme nos anc&#234;tres, qu'une partie de leur visage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela &#233;tait tellement incroyable et inattendu que je restais immobile et regardais tranquillement, je le r&#233;p&#232;te. tranquillement. J'&#233;tais comme une balance dont un des plateaux est trop charg&#233; : quelque poids que vous y ajoutiez, elle ne bougera plus...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me sentis brusquement seul : I n'&#233;tait plus avec moi et je ne savais pas de quel c&#244;t&#233; ni comment elle avait disparu. Je n'avais autour de moi que ces &#234;tres aux poils brillants. Je saisis une &#233;paule noire et chaude :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, au nom du Bienfaiteur, vous ne savez pas o&#249; elle est ? Il y a une minute... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des sourcils s&#233;v&#232;res et velus me regard&#232;rent :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Chut ! Plus bas ! &#187; Il fit un signe vers le centre, o&#249; se dressait la pierre jaune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'aper&#231;us l&#224;-haut, au-dessus des t&#234;tes. Le soleil venait de son c&#244;t&#233; pour me frapper droit dans les yeux, aussi se d&#233;tachait-elle comme une aiguille noire sur le fond bleu du ciel. Les nuages glissaient &#224; peine plus haut qu'elle, et il me sembla que ce n'&#233;taient pas les nuages, mais la pierre, avec elle dessus, et la foule avec la clairi&#232;re, qui voguaient silencieusement comme un navire ; la terre &#233;tait l&#233;g&#232;re et flottait sous les pieds...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Fr&#232;res &#187; c'&#233;tait elle, &#171; Fr&#232;res, vous savez tous que, de l'autre c&#244;t&#233; du Mur, dans la ville, on construit l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt;. Vous savez que le jour est proche o&#249; nous d&#233;truirons ce Mur, et tous les autres, pour que le vent des for&#234;ts souffle d'un bout de la terre &#224; l'autre. L'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt; doit porter ces murs dans des milliers d'autres terres qui ce soir encore scintilleront &#224; travers les feuilles de la nuit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des vagues, de l'&#233;cume, du vent frapp&#232;rent la pierre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#192; bas &lt;i&gt; l'Int&#233;gral &lt;/i&gt; ! &#192; bas &lt;i&gt; l'Int&#233;gral &lt;/i&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Non, fr&#232;res ! l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt; doit &#234;tre &#224; nous. Il sera &#224; nous. Le jour o&#249; il s'envolera vers le ciel, nous serons dedans. Le Constructeur de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral &lt;/i&gt; est avec nous. Il a franchi le Mur, il m'a accompagn&#233;e ici pour &#234;tre parmi nous. Vive le Constructeur ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me sentis soulev&#233; et vis sous moi des t&#234;tes, des bouches hurlantes, des bras lev&#233;s et abaiss&#233;s. C'&#233;tait extr&#234;mement &#233;trange et enivrant : je me sentais &lt;i&gt; au-dessus de tous, &lt;/i&gt;j'&#233;tais &#224; moi seul un monde. Je cessai d'&#234;tre une partie pour devenir un tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me trouvai pr&#232;s de la pierre, le corps meurtri, heureux et rompu, comme apr&#232;s une &#233;treinte amoureuse. J'&#233;tais baign&#233; de soleil et de voix, le sourire de I descendait vers moi. A mes c&#244;t&#233;s se trouvait une femme toute dor&#233;e aux cheveux blonds, qui d&#233;gageait une odeur d'herbes aromatiques. Elle tenait dans ses mains une coupe qui paraissait &#234;tre de bois et qu'elle me tendit apr&#232;s y avoir tremp&#233; ses l&#232;vres rouges ; j'y bus avidement, en fermant les yeux, je bus des &#233;tincelles froides et piquantes pour calmer le feu qui me br&#251;lait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon sang et le monde environnant se mirent &#224; tourner mille fois plus vite. La terre volait comme une plume. Tout me devint clair et simple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis sur la pierre le mot &#171; M&#233;phi &#187; en lettres &#233;normes, et il me parut que c'&#233;tait un fil solide qui reliait tout. Une image grossi&#232;re &#233;tait dessin&#233;e sur ce roc, repr&#233;sentant un jeune homme ail&#233; au corps transparent qui avait, &#224; la place du c&#339;ur, un charbon ardent couleur framboise. Il me sembla que je comprenais ce charbon, ou plut&#244;t non, je le sentais de la m&#234;me fa&#231;on que je sentais, sans l'entendre, chaque parole de I. Je compris qu'un seul c&#339;ur bat en nous tous, que nous allons tous nous envoler, comme l'autre jour les oiseaux au-dessus du Mur...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une voix forte s'&#233;leva dans la masse des corps haletants :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais c'est fou ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que c'&#233;tait moi, oui, je crois bien que c'&#233;tait moi qui sautai sur la pierre. Je vis de l&#224; le soleil et les t&#234;tes qui, sur le fond bleu, formaient comme une scie aux dents vertes. Je criai :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il faut qu'ils perdent tous la t&#234;te, c'est indispensable qu'ils perdent la t&#234;te le plus t&#244;t possible. Cela ne fait aucun doute ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I &#233;tait &#224; c&#244;t&#233; de moi. Son sourire formait deux traits sombres partant des coins de la bouche. Je sentais un charbon en moi et j'&#233;prouvai un instant une sensation douloureuse de l&#233;g&#232;ret&#233;, c'&#233;tait d&#233;licieux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, de tout cela il ne resta plus que des fragments &#233;pars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un oiseau volait lentement et bas. Je vis qu'il &#233;tait vivant comme moi. Il tournait la t&#234;te comme nous &#224; droite et &#224; gauche ; ses yeux noirs et ronds s'enfonc&#232;rent dans les miens...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aper&#231;us un dos couvert d'un poil brillant, couleur d'ivoire. Un insecte noir aux ailes minuscules et transparentes rampait sur ce dos qui tressaillit deux fois pour le chasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des gens &#233;taient couch&#233;s dans cette ombre et m&#226;chaient quelque chose ressemblant &#224; la nourriture l&#233;gendaire des anciens : un fruit long et jaune et un morceau d'une mati&#232;re noire. On me fourra un de ces fruits dans la main et je ne sus pas si je pouvais le manger ou non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, encore, des t&#234;tes, des jambes, des bras, des bouches. Les visages apparaissaient pendant une seconde et se perdaient. Ils &#233;clataient comme des bulles. J'aper&#231;us un instant ou peut-&#234;tre je crus voir les oreilles en &#233;ventail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je serrais le bras de I de toutes mes forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'y a-t-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Il est ici... Il m'a sembl&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qui, &lt;i&gt; il &lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - &#192; l'instant... dans la foule... S... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses sourcils noirs et fins remont&#232;rent vers les tempes et form&#232;rent un triangle avec son sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne compris pas pourquoi elle souriait, ni comment elle pouvait sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tu ne comprends pas, I, tu ne comprends pas ce que cela veut dire si l'un d'eux est ici ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Tu es dr&#244;le. Leur viendra-t-il &#224; l'id&#233;e que nous sommes de l'autre c&#244;t&#233; du Mur ? Souviens-toi, as-tu jamais pens&#233; que ce f&#251;t possible ? Ils nous cherchent l&#224;-bas, laisse-les. Tu as le d&#233;lire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle souriait l&#233;g&#232;rement, joyeusement - et moi de m&#234;me. La terre &#233;tait ivre, gaie, l&#233;g&#232;re, et flottait...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 28&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Elles deux. Entropie et &#233;nergie. La partie la plus opaque du corps&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si votre monde est semblable &#224; celui de nos anc&#234;tres &#233;loign&#233;s, imaginez que vous ayez abord&#233; dans une sixi&#232;me partie du monde, dans une Atlantide quelconque et que vous y voyiez des villes-labyrinthes, des gens volant dans l'espace sans aucun moyen apparent, des pierres soulev&#233;es par le seul regard, en un mot des choses que vous ne vous seriez jamais imagin&#233;es, m&#234;me pendant la maladie du r&#234;ve. C'est ce qui m'est arriv&#233; hier ; car comme je vous l'ai d&#233;j&#224; dit, personne d'entre nous n'ajamais franchi le Mur depuis la Guerre de Deux Cents ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais qu'il est de mon devoir envers vous, mes amis inconnus, de vous donner plus de d&#233;tails sur ce monde &#233;trange et inattendu qui vient de m'&#234;tre r&#233;v&#233;l&#233;, mais j'en suis incapable en ce moment. Les &#233;v&#233;nements se d&#233;versent sur moi en pluie et je n'arrive pas &#224; les ramasser tous : je tends les mains et les basques de mon unif : des seaux pleins tombent &#224; c&#244;t&#233; et ces pages ne re&#231;oivent que quelques gouttes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entendis des voix sonores derri&#232;re ma porte et reconnus celle de I, souple et m&#233;tallique, ainsi qu'une autre, rigide comme une r&#232;gle, celle de U. Ensuite la porte s'ouvrit avec fracas et &#233;jecta les deux femmes en m&#234;me temps dans la chambre. Je dis bien : &#171; &#233;jecta &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I posa le bras sur le dos de mon fauteuil et, par-dessus l'&#233;paule, sourit &#224; U avec les dents. Je n'aurais pas voulu avoir &#224; supporter ce sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, me dit-elle, cette femme semble s'&#234;tre donn&#233; pour mission de vous prot&#233;ger contre moi, comme si vous &#233;tiez un petit enfant. Est-ce avec votre permission ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre reprit, les ou&#239;es tremblantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, c'est un enfant, oui. C'est pourquoi il ne voit pas que vous et lui... pour que... que tout cela... C'est une com&#233;die. Certainement... et mon devoir... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entrevis dans le miroir la ligne bris&#233;e de mes sourcils. Je me levai et, contenant en moi l'autre avec peine, celui aux poings velus, je criai &#224; U en pleine figure, dans les ou&#239;es, en chassant avec effort mes mots &#224; travers les dents :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; S-sortez tout de suite ! Imm&#233;diatement ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ou&#239;es se gonfl&#232;rent et tourn&#232;rent au rouge vif, puis retomb&#232;rent, grises. Elle ouvrit la bouche mais il n'en jaillit aucun son. Elle sortit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me jetai sur I :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne me pardonnerai jamais cela. Elle a os&#233; te... Mais tu ne penses pas, que je croie, que tu... qu'elle... Tout cela, c'est parce qu'elle veut s'inscrire pour moi et que je...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Heureusement qu'elle n'en aura pas le temps. Et puis, il peut en venir un millier comme elle, cela m'est &#233;gal. Je sais que tu n'auras jamais confiance qu'en moi. Apr&#232;s ce qui s'est pass&#233; hier, je suis toute &#224; toi, jusqu'au bout, comme tu le voulais. Je suis entre tes mains, tu peux, quand tu voudras...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Quoi, quand je voudrai ? &#187; Je compris de suite &lt;i&gt; quoi, &lt;/i&gt;le sang m'afflua aux oreilles et aux joues. &#171; Ne me parle jamais de cela, tu comprends bien que &lt;i&gt; ce &lt;/i&gt;moi c'&#233;tait celui d'avant, et que maintenant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qu'en sais-je ?... Les hommes sont comme les romans : avant la derni&#232;re page, on ne sait jamais comment ils finiront. Autrement cela ne vaudrait pas la peine de les lire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me caressait la t&#234;te. Je ne voyais pas son visage, mais je le savais par sa voix : elle regardait au loin, les yeux fix&#233;s sur un nuage voguant sans bruit, lentement, on ne savait o&#249;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me repoussa doucement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coute, je suis venue te dire que ce sont peut-&#234;tre les derniers jours... Tu sais que tous les auditoria vont &#234;tre ferm&#233;s &#224; partir de ce soir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Ferm&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui. Je suis pass&#233;e et j'ai vu que l'on y pr&#233;parait quelque chose. Ils sont remplis de tables, de m&#233;decins en blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qu'est-ce que cela veut dire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Je ne sais pas. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, personne ne le sait et c'est bien le pis. Je le sens : ils ont donn&#233; le courant et l'&#233;tincelle va &#233;clater ; si ce n'est aujourd'hui, demain... Mais peut-&#234;tre n'arriveront-ils pas &#224; temps. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait longtemps que j'avais cess&#233; de savoir qui &#233;tait &#171; eux &#187; et qui &#233;tait &#171; nous &#187;. Je ne savais pas ce que je voulais : si c'&#233;taient eux qui devaient arriver &#224; temps, ou si c'&#233;taient nous. Je ne savais qu'une chose : I &#233;tait parvenue sur le bord, &#224; la limite extr&#234;me et bient&#244;t...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais c'est fou ! lui dis-je. Cette opposition entre vous et l'&#201;tat Unique, c'est comme si l'on mettait la main devant la bouche d'un canon en pensant que l'on peut arr&#234;ter le coup de cette mani&#232;re. C'est de la folie pure. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle sourit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#8220;Il faut qu'ils perdent tous la t&#234;te, le plus t&#244;t possible.&#8221; Tu as dit cela hier, t'en souviens-tu ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est dans mes papiers. Par cons&#233;quent les choses se sont bien pass&#233;es ainsi. Je la regardai en silence : son visage &#233;tait marqu&#233; d'une croix sombre, particuli&#232;rement m&#233;chante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ch&#232;re I, pendant qu'il n'est pas encore trop tard... Si tu veux, je quitterai tout, j'oublierai tout et partirai avec toi de l'autre c&#244;t&#233; du Mur, chez &lt;i&gt; eux, &lt;/i&gt;que je ne connais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle secouait la t&#234;te, je vis un feu br&#251;ler &#224; travers les fen&#234;tres sombres de ses yeux, une danse d'&#233;tincelles et de langues de feu sur du bois sec et r&#233;sineux. Je compris qu'il &#233;tait trop tard, que mes paroles ne pouvaient d&#233;j&#224; plus rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se leva pour partir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il se peut que ce soient les derniers jours, et peut-&#234;tre les derni&#232;res minutes &#187;... Je la saisis par la main :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Non, reste encore un peu, au nom de... au nom de... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle leva lentement ma main vers la lumi&#232;re, ma main velue que je d&#233;teste tant. Je voulus la retirer, mais elle la tint fortement serr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ta main... Tu ne sais pas, et peu le savent, qu'il est arriv&#233; &#224; des femmes d'ici, de la ville, d'aimer les autres. Tu as certainement en toi quelques gouttes de sang solaire et sylvestre. Peut-&#234;tre est-ce pour cela que... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se fit un silence. Comme c'est &#233;trange : le c&#339;ur s'emballe toujours pendant le silence et le vide. Je lui criai :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ah !... Ah ! Tu ne partiras pas encore. Tu ne partiras pas avant de m'avoir parl&#233; d'eux, avant de m'avoir dit pourquoi tu les aimes... eux. Je ne sais m&#234;me pas qui ils sont ni d'o&#249; ils viennent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qui ils sont ? C'est la moiti&#233; que nous avons perdue. H-2 et O sont deux moiti&#233;s, mais pour obtenir H-2-O, c'est-&#224;-dire des fleuves, des mers, des chutes, des vagues, des temp&#234;tes, il faut que ces deux moiti&#233;s se r&#233;unissent... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelle fort bien chacun de ses mouvements. Elle prit sur ma table mon triangle de verre et, pendant qu'elle parlait, elle en appuyait une ar&#234;te contre sa joue ; une ligne blanche apparaissait et se remplissait de rouge avant de dispara&#238;tre. Mais, fait extraordinaire, je ne puis me souvenir d'une seule de ses paroles, surtout du d&#233;but. Je n'ai gard&#233; dans ma m&#233;moire que des images &#233;parses, des fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle a commenc&#233; par la Guerre de Deux Cents ans. Il y avait du rouge sur l'herbe verte, sur l'argile sombre, sur le bleu des neiges, des mares rouges qui ne pouvaient s&#233;cher. Ensuite succ&#233;da le jaune : herbe jaune br&#251;l&#233;e par le soleil, hommes et chiens nus et jaunes c&#244;te &#224; c&#244;te avec des charognes gonfl&#233;es de chiens ou d'hommes. Ceux-l&#224;, naturellement, hurlaient, car la ville avait d&#233;j&#224; vaincu et poss&#233;dait la nourriture napht&#233;e actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des raies lourdes flottaient du haut du ciel jusqu'en bas ; une fum&#233;e rampait sur les for&#234;ts, sur les villages. On entendait de sourds g&#233;missements : c'&#233;taient des hommes, en longues files noires, que l'on poussait vers la ville pour les sauver de force et leur apprendre le bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; ... Tu savais tout cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, &#224; peu pr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mais tu ne savais pas, et bien peu le savaient, qu'un petit groupe de ces hommes rest&#232;rent derri&#232;re les Murs. Ils partirent nus pour la for&#234;t et s'y instruisirent au contact des arbres, des animaux, du soleil. Ils se couvrirent de poils sous lesquels coulait un sang chaud et rouge. Votre sort fut pire : vous vous &#234;tes couverts de chiffres, qui rampent sur vous comme des poux. Il faut vous en d&#233;barrasser et vous chasser nus vers la for&#234;t. Vous devez apprendre &#224; trembler de peur, de joie, de col&#232;re furieuse, de froid, vous devez adorer le feu. Nous autres, les M&#233;phis, nous voulons...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Attends, que veut dire &#8220;M&#233;phi&#8221; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - M&#233;phi, c'est M&#233;phisto. Tu te rappelles le jeune homme dessin&#233; sur la pierre ?... Ou plut&#244;t non, je m'exprimerai plut&#244;t dans ta langue. Voil&#224;, il y a deux forces au monde : l'entropie et l'&#233;nergie. L'une est pour l'heureuse tranquillit&#233;, pour l'&#233;quilibre, l'autre cherche &#224; d&#233;truire l'&#233;quilibre, elle tend au douloureux mouvement perp&#233;tuel. Nous, ou plut&#244;t vos anc&#234;tres, les Chr&#233;tiens, r&#233;v&#233;raient l'entropie comme un Dieu. Nous, nous sommes les antichr&#233;tiens... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce moment, un coup &#224; peine perceptible fut frapp&#233; &#224; la porte et le type au front enfonc&#233; sur les yeux, qui m'avait apport&#233; les lettres de I, bondit dans la chambre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il courut &#224; nous, s'arr&#234;ta, souffla comme une pompe &#224; air sans pouvoir prononcer un seul mot. Il avait d&#251; galoper de toutes ses forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien quoi ? Qu'est-il arriv&#233; ? dit I en le prenant par le bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Ils viennent, souffla-t-il enfin. Le garde, avec... comment s'appelle-t-il donc, le type bossu... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - S ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui. Ils sont dans la maison &#224; c&#244;t&#233;, ils vont &#234;tre ici dans un instant. Vite, vite...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - &#199;a va, nous avons le temps... &#187; dit I en riant, tandis que des &#233;tincelles joyeuses dansaient dans ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle &#233;tait d'une t&#233;m&#233;rit&#233; folle, ou bien il y avait l&#224;-dessous quelque chose que je ne saisissais pas encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; I, au nom du Bienfaiteur, comprends que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Au nom du Bienfaiteur ? &#187; Elle tourna vers moi son sourire en triangle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien, pour moi, je te demande...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Ah, il faut encore que je te parle au sujet d'une chose qui... Et puis, cela ne fait rien, remettons &#231;a &#224; demain... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle m'adressa un joyeux signe de t&#234;te (oui, joyeux), l'autre fit de m&#234;me et je restai seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me mis vite &#224; ma table, ouvris mes papiers et pris ma plume afin qu'&lt;i&gt; ils &lt;/i&gt;me trouvassent occup&#233; &#224; ce travail pour le bien de l'&#201;tat Unique. Je pensai ensuite : &#171; S'ils lisaient une des derni&#232;res pages ? &#187; et chacun de mes cheveux remua sur ma t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je restais immobile &#224; ma table, mais il me semblait que les atomes environnants avaient subitement grossi un million de fois. Je voyais les murs trembler, ma plume fr&#233;mir dans ma main, les lettres se tordaient en s'enchev&#234;trant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cacher mon manuscrit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais o&#249; ? Tout est en verre. Le br&#251;ler ? Mais cela serait vu du corridor et des chambres voisines. Et puis je ne pourrai, je n'aurai pas la force de d&#233;truire la plus douloureuse et peut-&#234;tre la plus pr&#233;cieuse partie de moi-m&#234;me...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'entendis au loin, dans le corridor, des voix et des pas. Je n'eus que le temps de glisser mon paquet de feuillets sous moi et, soud&#233; au fauteuil dont chaque atome oscillait, je restais assis, sentant le plancher tanguer comme le pont d'un navire...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ratatin&#233; et me cachant derri&#232;re mon front, comme l'autre, je jetais des regards &#224; la d&#233;rob&#233;e ; ils allaient de chambre en chambre en commen&#231;ant par l'extr&#233;mit&#233; droite du corridor. Les uns restaient assis, fig&#233;s comme moi, d'autres sautaient &#224; leur rencontre et ouvraient leurs portes toutes grandes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les heureux, si je pouvais en faire autant !... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le Bienfaiteur est le d&#233;sinfectant le plus parfait dont a besoin l'humanit&#233;. Apr&#232;s lui, l'organisme de l'&#201;tat Unique n'est secou&#233; d'autre mouvement p&#233;ristaltique... &lt;/i&gt; J'&#233;crivis cette ineptie d'une plume bondissante, sentant une force furieuse cogner dans ma t&#234;te. Le bruit que fit ma porte en s'ouvrant me parcourut la colonne vert&#233;brale. Une bouff&#233;e de vent entra et mon fauteuil se mit &#224; danser...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'arrachai alors de ma page et me tournai vers les nouveaux venus. &#171; Comme il est difficile de jouer la com&#233;die &#187;, pensais-je, &#171; Mais qui donc m'a parl&#233; de com&#233;die aujourd'hui ? &#187; S &#233;tait devant moi, sombre et silencieux. Ses yeux fouillaient ma t&#234;te, mon fauteuil, les feuillets qui tressaillaient sous moi. Puis un visage quotidien apparut &#224; la porte : je distinguais les ou&#239;es gonfl&#233;es et rouge-brun...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelai tout ce qui s'&#233;tait pass&#233; dans cette chambre une demi-heure auparavant, il &#233;tait clair qu'elle allait me trahir. Tout mon &#234;tre &#233;tait concentr&#233; et vivait dans cette partie de mon corps (opaque, heureusement) qui recouvrait mon manuscrit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;U s'approcha de S, lui toucha d&#233;licatement le bras et dit &#224; voix basse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est D-503, le Constructeur de l'&lt;i&gt; Int&#233;gral. &lt;/i&gt;Vous avez d&#251; en entendre parler ? Il est toujours &#224; sa table, &#224; travailler sans arr&#234;t. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pensai : &#171; Quelle femme merveilleuse, extraordinaire ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S glissa jusqu'&#224; moi et se pencha au-dessus de mon &#233;paule. Je posai le coude sur ce que je venais d'&#233;crire mais il me cria d'une voix s&#233;v&#232;re :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Montrez-moi imm&#233;diatement ce que vous avez l&#224; ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Couvert de honte, je lui tendis la feuille. Il la lut et je vis un sourire na&#238;tre dans ses yeux, parcourir son visage et se fixer pr&#232;s du coin droit de sa bouche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est un peu ambigu, mais continuez tout de m&#234;me. Nous ne viendrons plus vous d&#233;ranger... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il alla vers la porte en claquant des pieds comme s'il marchait dans des flaques d'eau. &#192; chacun de ses pas, mes jambes, mes bras, mes doigts revenaient &#224; la vie, mon &#226;me se r&#233;pandait &#233;galement dans tout mon corps, je respirais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;U resta la derni&#232;re dans ma chambre. Elle s'approcha, se pencha sur mon oreille et murmura :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est heureux que je... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne compris pas ce qu'elle voulait dire par l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, j'appris qu'ils en avaient emmen&#233; trois. Toutefois, personne ne parlait tout haut de ce qui venait de se passer, par suite de l'influence bienfaisante des Gardiens, invisibles parmi nous. Les conversations roulaient surtout sur la chute rapide du barom&#232;tre et sur le changement de temps...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 29&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Des fils sur le visage. Les jeunes tiges. Une compression antinaturelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#233;trange : le barom&#232;tre descend toujours et le vent ne vient pas, tout est calme. Au-dessus de nous, une temp&#234;te que nous n'entendons pas vient de commencer. Les nuages noirs courent &#224; toute haleine. Il y en a encore peu et ce sont seulement des d&#233;bris d&#233;chiquet&#233;s. C'est comme si l&#224;-haut on d&#233;truisait une ville et que des blocs de murailles et de tours &#233;taient pr&#233;cipit&#233;s en bas. Nous voyons ces ruines augmenter de volume avec une vitesse vertigineuse, mais il leur faudra encore tomber pendant des journ&#233;es enti&#232;res &#224; travers l'immensit&#233; bleue avant de s'&#233;craser sur nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez nous, c'est toujours le calme. Des fils fins, incompr&#233;hensibles et presque invisibles flottent dans l'air. Ils viennent, &#224; chaque automne, de l'autre c&#244;t&#233; du Mur, et planent lentement. Vous sentez brusquement que vous avez quelque chose sur la figure, vous voulez vous en d&#233;barrasser et vous n'y arrivez pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela arrive surtout dans le voisinage du Mur Vert, o&#249; je suis all&#233; ce matin : I m'avait donn&#233; rendez-vous &#224; la Maison Antique, dans notre &#171; appartement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'apercevais d&#233;j&#224; de loin la masse opaque et rouge de la Maison Antique lorsque j'entendis des pas menus et press&#233;s derri&#232;re moi. je me retournai et vis O qui courait pour me rattraper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle semblait &#233;trangement ronde. Ses bras, les vases de sa poitrine, son corps, tout s'arrondissait et tendait son unif. Ses chairs semblaient sur le point de faire &#233;clater l'&#233;toffe fine et d'appara&#238;tre au soleil. Je m'imagine que l&#224;-bas, dans les d&#233;bris verts, les jeunes tiges percent la terre de la m&#234;me fa&#231;on pour donner au plus vite naissance &#224; des branches, &#224; des feuilles, &#224; des fleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle resta quelques instants devant moi sans rien dire, souriante :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vous ai vu le Jour de l'Unanimit&#233; ! dit-elle enfin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Moi aussi, je vous ai vue. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je la revis imm&#233;diatement press&#233;e contre le mur, se prot&#233;geant le ventre de ses mains. Je jetai involontairement les yeux sur son ventre rond sous son unif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle vit mon regard, rougit et me dit en souriant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je suis tellement heureuse, tellement heureuse... Vous comprenez, je suis pleine de joie jusqu'aux bords. Je n'entends rien de l'ext&#233;rieur, mais j'&#233;coute, en moi... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me taisais, quelque chose d'&#233;tranger &#233;tait sur mon visage et je ne pouvais m'en d&#233;barrasser. Tout &#224; coup, de plus en plus souriante, elle saisit ma main, sur laquelle je sentis ses l&#232;vres... C'&#233;tait la premi&#232;re fois que cela m'arrivait dans ma vie. C'&#233;tait une ancienne caresse que je ne connaissais pas encore. Venant d'elle, j'en &#233;prouvais une telle honte et une telle souffrance que j'arrachai violemment ma main des siennes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous &#234;tes devenue folle. De quoi vous r&#233;jouissez-vous ? Pouvez-vous oublier ce qui vous attend ? Si ce n'est pas maintenant, ce sera dans un mois, dans deux mois... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son sourire s'&#233;teignit, ses rondeurs s'affaiss&#232;rent et se ratatin&#232;rent. Je sentis au c&#339;ur une compression d&#233;sagr&#233;able, maladive m&#234;me, m&#234;l&#233;e &#224; un sentiment de piti&#233;. Le c&#339;ur est une pompe id&#233;ale ; une compression au moment de l'aspiration est techniquement absurde. C'est pourquoi tous ces &#171; amours &#187;, &#171; piti&#233;s &#187;, etc., qui provoquent&lt;br class='autobr' /&gt;
Je souris et sentis ce sourire comme une engelure sur mes joues. Cette engelure s'&#233;largit et me fit encore plus mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais &#224; peine r&#233;ussi &#224; piquer avec ma fourchette un petit cube de p&#226;te que ma main tremblante le fit tomber. Il r&#233;sonna sur l'assiette et il me sembla que les tables, les murs, la vaisselle, l'air lui-m&#234;me renvoyaient jusqu'au ciel ce bruit, qui roulait comme le tonnerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis imm&#233;diatement les visages p&#226;lir, les bouches cesser de m&#226;cher, les fourchettes arr&#234;t&#233;es &#224; mi-course. Puis tout se brouilla, sortit de ses rails, chacun se leva en d&#233;sordre (sans avoir chant&#233; l'hymne) pour demander au voisin, la bouche pleine : &#171; Quoi ? - Qu'est-il arriv&#233; ? &#187; Et les d&#233;bris de la grande machine, jadis si bien mont&#233;e, se dispers&#232;rent dans la rue. Dans l'ascenseur et les escaliers on entendait des pas, des fragments de phrases comme celles qu'on lit sur les morceaux d'une lettre d&#233;chir&#233;e et jet&#233;e au vent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les habitants des maisons voisines se r&#233;pandaient &#233;galement dans l'avenue qui ressembla bient&#244;t &#224; une goutte d'eau pleine d'infusoires plac&#233;e sous le microscope.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ah, ah ! &#187; dit une voix triomphante. Je vis devant moi une nuque et un doigt point&#233; vers le ciel. Je me souviens parfaitement d'un ongle jaune et d'un doigt qui ressemblait &#224; un compas. Tous les yeux &#233;taient lev&#233;s vers le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les nuages noirs s'y pressaient et s'y bousculaient comme en fuite. Ils coloraient de leur ombre les avions des Gardiens avec leurs tubes d'observation. Plus loin, &#224; l'ouest, on apercevait quelque chose comme...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, personne ne vit ce que c'&#233;tait, m&#234;me moi qui, malheureusement, en savais plus que les autres. Cela pouvait bien &#234;tre un immense essaim d'avions noirs qui, &#224; la hauteur incroyable o&#249; ils volaient, ressemblaient &#224; des points. Quand ils furent au-dessus de nos t&#234;tes, nous v&#238;mes que c'&#233;taient des &lt;i&gt; oiseaux. &lt;/i&gt;Ils emplirent le ciel de triangles aigus et noirs et se pr&#233;cipit&#232;rent en tourbillonnant sur les coupoles, sur les toits, sur les colonnes, il y en avait partout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ah, ah ! &#187; La nuque se retourna et je reconnus le type au front de travers. Il avait l'air d'&#234;tre sorti de dessous son front et son visage &#233;tait tout rayonnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous comprenez, me cria-t-il &#224; travers le sifflement du vent et le bourdonnement des moteurs, on a fait sauter le Mur ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'arri&#232;re-plan, des silhouettes couraient se r&#233;fugier dans les maisons. Au milieu de la chauss&#233;e, une troupe d'op&#233;r&#233;s, de leur pas d'automates, se dirigeait rapidement vers l'ouest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je saisis mon interlocuteur par la main :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; O&#249; est-elle ? De l'autre c&#244;t&#233; du Mur ou bien ici ? Il me faut la voir, tout de suite...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Elle est ici, me cria-t-il joyeusement &#224; travers ses fortes dents jaunes. Elle est ici, dans la ville. Elle travaille, nous travaillons !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Qui nous ? Et moi ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait entour&#233; d'une cinquantaine de gens comme lui, joyeux, bruyants et aux dents solides qui, de leurs bouches ouvertes, semblaient avaler la temp&#234;te. Leurs &#233;lectrocuteurs &#224; la main (o&#249; se les &#233;taient-ils donc procur&#233;s ?) ils suivaient la troupe des automates pour les encercler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vent me faisait tr&#233;bucher. Pourquoi, au fond, allai-je la voir ? Je n'en savais rien. Les rues &#233;taient d&#233;sertes, la ville semblait hostile, remplie du croassement victorieux des oiseaux. C'&#233;tait le jour du jugement dernier. La transparence des murs me fit voir, dans quelques maisons, des num&#233;ros s'accoupler cyniquement, sans avoir baiss&#233; les rideaux, s&#251;rement sans billets ros&#233;s, en plein jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je parvins dans &lt;i&gt; sa &lt;/i&gt; maison, la porte en &#233;tait grande ouverte. Il n'y avait personne au contr&#244;le et l'ascenseur &#233;tait arr&#234;t&#233; &#224; mi-course. Je grimpai l'escalier et arrivai, haletant, &#224; son corridor. Les chiffres sur les portes d&#233;fil&#232;rent devant moi comme les rayons d'une roue en marche : 320, 326, 330. C'&#233;tait l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis &#224; travers la porte de verre que tout &#233;tait en d&#233;sordre dans la chambre. Une chaise &#233;tait renvers&#233;e, les quatre pieds en l'air, comme un animal crev&#233;. Le lit &#233;tait de travers au milieu de la chambre et le sol jonch&#233; de p&#233;tales ros&#233;s froiss&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me penchai pour en ramasser quelques-uns. Ils portaient mon nom : D-503. J'&#233;tais sur chacun d'eux, c'&#233;tait tout ce qui subsistait...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ne pouvaient pas rester par terre, expos&#233;s &#224; &#234;tre pi&#233;tin&#233;s. J'en ramassai encore une poign&#233;e que je mis sur la table et les inspectai soigneusement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrefois, je ne savais pas, maintenant je sais, et vous aussi sans doute, qu'il y a des rires de diff&#233;rentes couleurs. Ce sont les &#233;chos &#233;loign&#233;s d'une explosion qui se produit au-dedans de nous. Ils peuvent &#234;tre les fus&#233;es rouges, vertes, dor&#233;es, d'un jour de f&#234;te ou les morceaux d&#233;chiquet&#233;s d'un corps qui &#233;clate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un nom tout &#224; fait inconnu apparut sur un des billets. Je ne me rappelle que de la lettre : F. Je jetai tous les billets par terre, les foulai de mon talon, &#224; grands coups, et sortis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'assis sur l'appui de la fen&#234;tre devant la porte et attendis longtemps, avec ent&#234;tement. J'entendis des pas venir de la gauche. Un vieillard s'approcha. Sa t&#234;te semblait une outre vide et toute pliss&#233;e qui d&#233;gouttait encore. Je compris obscur&#233;ment qu'il pleurait. C'est seulement lorsqu'il &#233;tait d&#233;j&#224; loin que je me ressaisis et lui criai :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dites, vous ne connaissez pas le num&#233;ro I-330 ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieillard se retourna, fit un geste d&#233;sesp&#233;r&#233; de la main et s'&#233;loigna en clopinant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je revins chez moi dans l'obscurit&#233;. &#192; l'ouest, le ciel &#233;tait tout tordu de crampes &#233;lectriques accompagn&#233;es d'un bruit sourd. Les toits &#233;taient couverts d'oiseaux aux t&#234;tes noires et endormies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'allongeai sur le lit et le sommeil vint m'&#233;touffer, pareil &#224; une b&#234;te sauvage...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 38&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; (Je ne sais quel titre donner &#224; ce chapitre, qui pourrait tout entier s'intituler : le bout de cigarette.)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je me r&#233;veillai dans une lumi&#232;re vive qui faisait mal. Je fermai &#224; demi les yeux et sentis dans ma t&#234;te une fum&#233;e caustique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais je n'ai pas allum&#233;, comment se fait-il... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sursautai : I &#233;tait assise &#224; ma table et me souriait d'un air moqueur, le menton appuy&#233; sur la main...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur cette m&#234;me table que j'&#233;cris actuellement. Les dix ou quinze minutes, fortement comprim&#233;es comme un ressort, que j'ai pass&#233;es avec I, sont d&#233;j&#224; loin derri&#232;re moi, et malgr&#233; tout, il me semble que la porte vient seulement de se refermer sur elle, que je puis la rattraper, la prendre par la main et que peut-&#234;tre elle dira en riant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I &#233;tait donc assise &#224; ma table. Je me pr&#233;cipitai vers elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est toi, toi ! J'ai &#233;t&#233;... J'ai vu ta chambre, je pensais que tu... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me heurtai &#224; mi-chemin devant les lances qu'&#233;taient devenus ses cils et m'arr&#234;tai. Je me rappelai qu'elle m'avait regard&#233; de la m&#234;me fa&#231;on sur l'&lt;i&gt; Int&#233;gral. &lt;/i&gt;Je vis que je devais tout lui dire sur-le-champ pour qu'elle le cr&#251;t, autrement plus jamais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coute, I, il faut que... Je dois te... attends, je vais boire un peu d'eau. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais la bouche aussi s&#232;che que si elle avait &#233;t&#233; doubl&#233;e de papier buvard. Je me versai de l'eau que je ne pus absorber. Je posai le verre sur la table et pris la carafe &#224; deux mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'aper&#231;us que la fum&#233;e provenait de sa cigarette. Elle la portait &#224; ses l&#232;vres, avalait avidement la fum&#233;e, de la m&#234;me fa&#231;on que je buvais l'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce n'est pas la peine, tais-toi. Tu vois, je suis tout de m&#234;me venue. On m'attend en bas, et tu voudrais que nos derni&#232;res minutes... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle lan&#231;a sa cigarette loin d'elle, se pencha au-dessus du bras du fauteuil pour atteindre avec peine le bouton contre le mur. (Je vois encore le fauteuil se balancer et ses deux pieds se lever.) Les rideaux tomb&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle s'approcha de moi et me tint embrass&#233;. Je sentais ses genoux &#224; travers sa robe, ils me p&#233;n&#233;traient comme un poison lent et ti&#232;de...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis tout &#224; coup...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrive que, lorsqu'on est plong&#233; tout entier dans un r&#234;ve doux et chaud, quelque chose vous pique et vous r&#233;veille... C'est ce qui m'arriva. Je revis brusquement les billets ros&#233;s trouv&#233;s dans sa chambre et dont l'un portait des chiffres inconnus... Je ne puis, m&#234;me maintenant, expliquer ce qui se passa en moi, mais je la serrai tellement qu'elle cria de douleur. ..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une minute se passa. Sa t&#234;te &#233;tait renvers&#233;e sur l'oreiller blanc, ses yeux &#233;taient &#224; demi ferm&#233;s et je voyais ses dents pointues. Tout ceci me rappelait douloureusement une chose impossible, &#224; laquelle il ne fallait pas penser pour l'instant. Je la serrai toujours plus tendrement et cruellement. Les taches bleues que laissaient mes doigts dans sa chair &#233;taient toujours plus sombres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me demanda, les yeux &#224; demi ferm&#233;s :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On dit que tu es all&#233; chez le Bienfaiteur, c'est vrai ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui, c'est vrai ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses yeux s'ouvrirent tout grands et je vis avec volupt&#233; que son visage devenait d'une p&#226;leur de glace et se fondait ; seuls les yeux restaient vivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui racontai tout. Je ne lui cachai qu'une chose, je ne sais pourquoi, ou plut&#244;t, si, je sais pourquoi. Je ne lui dis pas ce que m'avait affirm&#233; le Bienfaiteur &#224; la fin de son discours, lorsqu'il pr&#233;tendait qu'ils m'avaient pris seulement parce que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son visage r&#233;apparut graduellement, comme une image photographique dans le r&#233;v&#233;lateur. Elle se leva et se dirigea vers l'armoire &#224; glace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma bouche &#233;tait encore s&#232;che. Je me versai de l'eau, mais boire me r&#233;pugnait et je repla&#231;ai le verre sur la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est pour cela que tu es venue, pour demander... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par r&#233;flexion dans le miroir, l'angle moqueur de ses sourcils &#233;tait dirig&#233; sur moi. Elle se retourna pour me dire quelque chose mais aucun son ne sortit de ses l&#232;vres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'&#233;tait pas la peine. Je savais ce qu'elle pensait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'approchai d'elle pour lui dire au revoir. Mes jambes d'automate heurt&#232;rent la chaise qui tomba, les pieds en l'air, comme l'autre, celle dans sa chambre. Ses l&#232;vres &#233;taient froides comme l'avait &#233;t&#233; autrefois mon plancher pr&#232;s du lit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'elle fut partie, je m'assis par terre et me penchai sur le bout de cigarette...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux plus &#233;crire. Je ne veux plus.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 39&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La fin&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout s'est pass&#233; comme dans une solution sursatur&#233;e lorsque l'on y jette un petit cristal de sel. Des aiguilles se dressent, tout se cristallise et se fige &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais d&#233;cid&#233; : &#171; Demain matin &lt;i&gt; je le ferai. &#187; &lt;/i&gt; Cela revenait au m&#234;me que de me tuer, mais peut-&#234;tre ressusciterai-je. Il n'y a que les morts qui peuvent ressusciter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel, &#224; l'ouest, &#233;tait &#224; chaque instant secou&#233; d'une crampe violette. La t&#234;te me br&#251;lait et me battait. Je passai toute la nuit ainsi et ne m'assoupis que vers sept heures, les t&#233;n&#232;bres se dissipaient d&#233;j&#224; et je commen&#231;ais &#224; voir les toits couverts d'oiseaux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je me r&#233;veillai, il &#233;tait dix heures - la cloche n'avait &#233;videmment pas sonn&#233; aujourd'hui. Le verre d'eau &#233;tait sur la table. Je le pris et le vidai avant de me d&#233;p&#234;cher de m'habiller. Je devais faire tout le plus rapidement possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel &#233;tait bleu et d&#233;sert, vid&#233; &#224; fond par la temp&#234;te. Les objets semblaient fragiles et taill&#233;s dans l'air d'automne, on craignait d'y toucher de peur que tout ne s'&#233;croul&#226;t et ne tomb&#226;t en poussi&#232;re. Il en &#233;tait de m&#234;me pour moi, je ne pouvais penser, il ne fallait pas penser, autrement...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De sorte que je ne pensais &#224; rien, mais me bornais &#224; enregistrer, peut-&#234;tre sans voir, les choses comme elles &#233;taient r&#233;ellement. Des branches jonchaient la chauss&#233;e, jet&#233;es d'on ne savait o&#249;, leurs feuilles &#233;taient vertes, ambr&#233;es, pourpres. Des avions et des oiseaux se croisaient dans leurs vols rapides. Je rencontrais des t&#234;tes aux bouches ouvertes, des bras agitant des branches, tout cela devait bourdonner et hurler...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis les rues devinrent d&#233;sertes, comme nettoy&#233;es par la peste. Je me rappelle avoir tr&#233;buch&#233; sur quelque chose de mou et d'immobile. Je me penchai et vis que c'&#233;tait un cadavre. Il gisait sur le dos, les bras &#233;cart&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reconnus ses l&#232;vres &#233;paisses et ses dents rieuses. Il me riait &#224; la figure, les paupi&#232;res fortement serr&#233;es. Je l'enjambai et continuai ma course, car il me fallait faire vite, autrement, je sentais que je serais bris&#233; comme un rail trop charg&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'en &#233;tais plus qu'&#224; une douzaine de pas, heureusement, et j'apercevais d&#233;j&#224; les lettres d'or : &#171; Bureau des Gardiens &#187;. Je m'arr&#234;tai sur le seuil, aspirai l'air aussi profond&#233;ment que je pus, et entrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vis &#224; l'int&#233;rieur une longue cha&#238;ne de num&#233;ros avec des papiers et de lourds cahiers dans les mains. Ils faisaient lentement un pas ou deux pour s'arr&#234;ter ensuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fus cahot&#233; le long de la cha&#238;ne, ma t&#234;te ne tenait plus sur mes &#233;paules. Je saisissais les gens par la manche et les suppliais comme un malade supplie qu'on lui donne quelque chose qui mettrait fin &#224; tout, m&#234;me au prix d'une douleur momentan&#233;ment intol&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une femme &#233;troitement serr&#233;e dans son unif me pouffa de rire au nez :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il a des coliques. Conduisez-le aux cabinets, c'est la seconde porte &#224; droite... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde rit et ce rire me fit monter quelque chose &#224; la gorge. Je sentis que j'allais crier ou...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu'un me tira par la manche. Je me retournai et me trouvai face &#224; face avec l'homme aux oreilles &#233;cart&#233;es qui, cette fois, n'&#233;taient pas ros&#233;s comme d'habitude, mais ponceau. La pomme d'Adam se tr&#233;moussait comme si elle allait percer sa mince enveloppe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pourquoi &#234;tes-vous ici ? &#187; me demanda-t-il en me vrillant de ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me cramponnai &#224; lui :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vite, recevez-moi dans votre bureau, tout de suite... Il faut que je vous raconte... C'est bien que ce soit &#224; vous que... C'est peut-&#234;tre affreux que ce soit justement &#224; vous mais, au fond, &#231;a vaut mieux... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui aussi &lt;i&gt; la &lt;/i&gt;connaissait et c'est ce qui me rendait la t&#226;che plus p&#233;nible encore. Peut-&#234;tre allait-il tressaillir en entendant mon r&#233;cit et alors nous serions deux &#224; la tuer, je ne serais pas seul pendant la derni&#232;re minute que j'avais &#224; vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La porte claqua derri&#232;re nous. Je me souviens qu'elle entra&#238;na avec elle une feuille de papier sur le plancher. Puis un silence pesant nous recouvrit comme un manteau. Si seulement S avait dit un mot, n'importe quoi, j'aurais tout d&#233;vid&#233; d'un seul coup, mais il se taisait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je commen&#231;ai, tout mon &#234;tre tellement tendu que les paroles r&#233;sonnaient dans ma t&#234;te comme un tonnerre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je crois que je l'ai toujours d&#233;test&#233;e, depuis le d&#233;but. J'ai lutt&#233;... Ou plut&#244;t, non, ce n'est pas cela, j'aurais pu lui &#233;chapper mais je n'ai pas voulu, je voulais me perdre. Elle &#233;tait tout ce que j'avais de plus cher... Et m&#234;me maintenant, quand je sais tout... Vous savez que le Bienfaiteur m'a fait appeler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Il m'a dit... C'&#233;tait comme si l'on enlevait le plancher sous vos pieds et que vous, avec votre table et vos papiers... Tout serait couvert de taches d'encre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Au fait, au fait ! Pressez-vous, d'autres attendent ! &#187; Je lui racontai alors, en b&#233;gayant et m'embrouillant, tout ce qui est consign&#233; dans ces pages. Je lui parlai de mon moi v&#233;ritable, de mon moi velu ; je lui expliquai ce qu'elle avait dit de mes mains, comment je n'avais pas fait mon devoir, comment je me trompais moi-m&#234;me, comment elle m'avait procur&#233; de faux certificats et comment je pourrissais chaque jour davantage. Je lui parlai des couloirs, du Mur Vert...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci fut dit d'une fa&#231;on incoh&#233;rente, les phrases me venaient par grappes ou en lambeaux. Ses l&#232;vres tordues dans un sourire moqueur me soufflaient les mots qui me manquaient et je hochai la t&#234;te pour le remercier. Il finit par parler &#224; ma place et je ne faisais qu'approuver : &#171; Oui, oui &#187;, &#171; c'est bien cela, justement... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sentis ma bouche se glacer comme sous l'action de l'&#233;ther et demandai avec difficult&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais comment avez-vous su... ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son sourire se tordit davantage :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vous voulez me cacher quelque chose, vous avez &#233;num&#233;r&#233; tous ceux que vous avez rencontr&#233;s de l'autre c&#244;t&#233; du Mur mais vous en avez oubli&#233; un. Non ? Vous ne vous rappelez pas m'avoir aper&#231;u, l'espace d'un &#233;clair ? Oui, oui, moi... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis brusquement, la v&#233;rit&#233; se fit : &lt;i&gt; lui aussi... &lt;/i&gt;Tout ce que j'avais apport&#233; ici, au prix de tant de souffrances et en tendant mes derni&#232;res forces (exploit h&#233;ro&#239;que &#224; mes yeux), c'&#233;tait aussi connu et ridicule que l'histoire d'Abraham et d'Isaac lorsque Abraham, couvert d'une sueur glac&#233;e, tenait le couteau au-dessus de son fils - au-dessus de lui-m&#234;me - et que la voix d'en haut &#233;clata : &#171; Arr&#234;te, je blaguais !... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'appuyai des deux mains sur le bord de la table et, lentement, sans quitter S des yeux, j'&#233;loignai de lui mon fauteuil, puis, me prenant &#224; bras-le-corps, je descendis &#224; toute vitesse, derri&#232;re les cris et les bouches ouvertes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne me rappelle pas comment je me retrouvai dans un des cabinets de toilette du Chemin de fer souterrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;-haut, tout croulait, la plus grande et la plus avanc&#233;e de toutes les civilisations allait &#224; sa ruine et en bas, o&#249; j'&#233;tais, par une ironie du sort, tout restait magnifique comme autrefois. Les murs &#233;tincelaient, l'eau coulait agr&#233;ablement et, semblable &#224; l'eau, une musique invisible se faisait entendre. Dire que tout cela est vou&#233; &#224; la destruction, que tout se recouvrira d'herbe et que seuls les &#171; mythes &#187; resteront...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je poussai un g&#233;missement sourd, et sentis au m&#234;me moment quelqu'un me caresser les genoux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait mon voisin de gauche, &#224; l'immense t&#234;te parabolique et dont le front &#233;tait sillonn&#233; de lignes ind&#233;chiffrables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je vous comprends parfaitement, dit-il, mais malgr&#233; tout, calmez-vous : cela ne sert de rien de vous frapper. Tout redeviendra comme auparavant. Ce qui importe, c'est que tout le monde soit au courant de ma d&#233;couverte, dont je vous fais part le premier : j'ai calcul&#233; que l'&lt;i&gt; infini n'existe pas &lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le regardai, les yeux hagards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Oui, je le r&#233;p&#232;te, l'infini n'existe pas. Si le monde &#233;tait infini, la densit&#233; moyenne de la mati&#232;re serait &#233;gale &#224; z&#233;ro. Comme elle n'est pas nulle, et nous en sommes s&#251;rs, il s'ensuit que l'univers est limit&#233;. Il est sph&#233;rique, le carr&#233; de son rayon est &#233;gal &#224; la densit&#233; moyenne multipli&#233;e par... Il ne me reste plus qu'&#224; trouver le coefficient constant, et alors... Vous voyez, tout est fini, tout est simple, tout est calculable, et nous avons philosophiquement vaincu, vous comprenez ? Mais, mon cher, vous m'emp&#234;chez de terminer mes calculs par vos cris... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais ce qui me frappa le plus : sa d&#233;couverte ou son assurance &#224; l'instant apocalyptique que nous vivions. Il avait un carnet de notes et une r&#232;gle &#224; calcul. Je vis que, si m&#234;me tout allait &#224; sa ruine, mon devoir envers vous, mes chers inconnus, restait le m&#234;me : mener mes notes &#224; bonne fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui demandai du papier et &#233;crivis les derni&#232;res lignes que vous venez de lire aux sons de cette musique transparente que produisait l'eau dans les tuyaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais mettre un point, comme les anciens mettaient une croix sur les fosses dans lesquelles ils enfouissaient les morts, mais mon crayon me tomba des mains...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#201;coutez, dis-je &#224; mon voisin en le tirant par la manche. &#201;coutez, je vous dis ! R&#233;pondez-moi : de l'autre c&#244;t&#233; de la limite de votre univers fini, qu'y a-t-il ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'eut pas le temps de me r&#233;pondre car un bruit de pas descendait vers nous...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NOTE 40&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des faits. La cloche. J'ai confiance&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fait grand jour. Le barom&#232;tre est &#224; 760.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce moi, D-503, qui ai &#233;crit ces quelques deux cents pages ? Ai-je jamais &#233;prouv&#233; tout cela, ou cru que je l'&#233;prouvais ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture est de moi, mais, heureusement, il n'y a que l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai plus le d&#233;lire, je ne parle plus en m&#233;taphores absurdes, je n'ai plus de sentiments. J'exposerai seulement des faits. Je suis en parfaite sant&#233;. Je souris et ne puis m'en emp&#234;cher, car on m'a retir&#233; une esquille : ma t&#234;te est l&#233;g&#232;re et vide. Ou plus exactement, elle n'est pas vide mais plus rien d'&#233;tranger ne m'emp&#234;che de sourire. (Le sourire est l'&#233;tat normal d'un &#234;tre normal.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici les faits. Le m&#234;me soir, on nous emmena vers le plus proche auditorium (c'&#233;tait l'auditorium 112, que je connaissais d&#233;j&#224;). Il y avait mon voisin qui avait trouv&#233; la limite de l'univers, moi, et tous ceux qui n'avaient pas de certificat d'Op&#233;ration. On nous attacha sur des tables pour nous faire subir la Grande Op&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, je me rendis chez le Bienfaiteur et lui racontai tout ce que je savais sur les ennemis du bonheur. Je ne comprends pas pourquoi cela m'avait paru si difficile auparavant. Ce ne peut &#234;tre qu'&#224; cause de ma maladie, &#224; cause de mon &#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, je me trouvai avec le Bienfaiteur dans la fameuse Chambre Pneumatique - je la voyais pour la premi&#232;re fois. On y amena cette femme, pour qu'elle t&#233;moign&#226;t en ma pr&#233;sence. Elle se tut obstin&#233;ment, le sourire aux l&#232;vres. Je remarquai que ses dents &#233;taient tr&#232;s pointues, tr&#232;s blanches, et je les trouvai jolies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On la mit ensuite sous la Cloche. Son visage devint tr&#232;s p&#226;le et, comme ses yeux &#233;taient grands et noirs, cela la rendit tr&#232;s jolie. Quand on commen&#231;a de pomper l'air, elle renversa la t&#234;te et serra les dents en fermant &#224; demi les yeux. Cela me rappela quelque chose. Elle me regarda ensuite, les mains serr&#233;es aux bras du fauteuil, jusqu'&#224; ce que ses yeux se fussent compl&#232;tement ferm&#233;s. On la sortit, pour la faire revenir vivement &#224; elle au moyen des &#233;lectrodes, et on la remit sous la cloche. Cette op&#233;ration fut r&#233;p&#233;t&#233;e trois fois et jamais un mot ne sortit de ses l&#232;vres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux que l'on avait amen&#233;s en m&#234;me temps qu'elle se montr&#232;rent plus honn&#234;tes. Beaucoup parl&#232;rent d&#232;s le premier essai. Ils iront tous demain &#224; la Machine du Bienfaiteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut diff&#233;rer l'ex&#233;cution car il y a encore, &#224; l'ouest, des r&#233;gions o&#249; r&#232;gnent le chaos et les b&#234;tes sauvages et qui, malheureusement, renferment une grande quantit&#233; de num&#233;ros ayant trahi la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons cependant r&#233;ussi &#224; &#233;tablir, dans la 40e avenue, un mur provisoire d'ondes &#224; haute tension. J'esp&#232;re que nous vaincrons ; bien plus, je suis s&#251;r que nous vaincrons, car la raison doit vaincre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce mot vient vraisemblablement du vieux mot : &#171; uniforme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce mot n'a &#233;t&#233; conserv&#233; dans notre langue que comme m&#233;taphore po&#233;tique : la formule chimique de ce compos&#233; nous est inconnue.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je dois reconna&#238;tre que je compris le sens exact de ce sourire seulement au bout d'un certain nombre de jours, tous bourr&#233;s des &#233;v&#233;nements les plus &#233;tranges et les plus inattendus.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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