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		<title>L'organisation de la vindicte appel&#233;e Justice</title>
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		<dc:date>2016-11-26T09:16:38Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Kropotkine</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Zanzara ath&#233;e (Paris-banlieue)</dc:subject>
		<dc:subject>Prison, justice, r&#233;pression</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Publi&#233; initialement en 1901 dans &lt;i&gt;Les Temps nouveaux&lt;/i&gt;, le texte &#171; L'organisation de la vindicte appel&#233;e Justice &#187; donne un aper&#231;u historique des relations entre l'&#201;tat et &#171; l'institution pour la vengeance soci&#233;taire, nomm&#233;e Justice &#187;, puis critique la Justice avec une perspective anarchiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La vindicte soci&#233;taire organis&#233;e,&lt;br class='autobr' /&gt;
appel&#233;e Justice, est une survivance&lt;br class='autobr' /&gt;
d'un pass&#233; de servitude, d&#233;velopp&#233;e&lt;br class='autobr' /&gt;
d'une part par les int&#233;r&#234;ts des classes&lt;br class='autobr' /&gt;
privil&#233;gi&#233;es et d'autre part par les&lt;br class='autobr' /&gt;
id&#233;es du droit romain et celles de&lt;br class='autobr' /&gt;
vengeance divine qui font tout aussi&lt;br class='autobr' /&gt;
bien l'essence du christianisme que&lt;br class='autobr' /&gt;
ses id&#233;es de pardon et sa n&#233;gation&lt;br class='autobr' /&gt;
de la vengeance humaine.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'organisation de la vengeance&lt;br class='autobr' /&gt;
soci&#233;taire sous le nom de Justice est&lt;br class='autobr' /&gt;
corr&#233;lative dans l'histoire avec la&lt;br class='autobr' /&gt;
phase &#201;tat. Logiquement aussi, elle&lt;br class='autobr' /&gt;
en est ins&#233;parable. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique21" rel="directory"&gt;O&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot1" rel="tag"&gt;Anarchismes, anarchie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot7" rel="tag"&gt;Zanzara ath&#233;e (Paris-banlieue)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot20" rel="tag"&gt;Prison, justice, r&#233;pression&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L103xH150/arton1376-0e24b.jpg?1780580583' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='103' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1376.jpg?1479263624&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Publi&#233; initialement en 1901 dans &lt;i&gt;Les Temps nouveaux&lt;/i&gt;, brochure n&#176;19.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'organisation de la vindicte appel&#233;e Justice&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le saint-simonien Adolphe Blanqui&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#192; ne pas confondre avec Auguste, son fr&#232;re.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; avait eu par&#173;faitement raison de faire ressortir, dans son &lt;i&gt;Histoire de l'&#233;conomie politique,&lt;/i&gt; l'importance que les formes &#233;conomiques ont eue dans l'histoire de l'humanit&#233;, pour d&#233;terminer les formes politiques de la soci&#233;t&#233; et m&#234;me ses conceptions sur le droit, la morale et la philosophie. &#192; cette &#233;poque, les lib&#233;raux et les radicaux donnaient toute leur attention au r&#233;gime politique et m&#233;connaissaient les cons&#233;quences du r&#233;gime bourgeois qui s'intronisait alors en France, sur les ruines de la Premi&#232;re R&#233;publique. Il &#233;tait donc tout naturel que, pour faire ressortir l'impor&#173;tance du facteur &#233;conomique, et pour attirer l'attention sur un sujet m&#233;connu par les meilleurs esprits, ainsi que sur un immense mouvement socialiste qui commen&#231;ait &#224; peine (son &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; est dat&#233;e de 1837), il exag&#233;r&#226;t m&#234;me l'importance du facteur &#233;conomi&#173;que et qu'il cherch&#226;t &#224; construire toute l'histoire comme une superstructure sur les relations &#233;cono&#173;miques. C'&#233;tait n&#233;cessaire, ou en tout cas in&#233;vitable. Cela se r&#233;p&#232;te continuellement dans l'histoire des sciences. &#171; &#192; d'autres &#187;, devait-il se dire, &#171; la t&#226;che de faire ressortir l'importance des autres facteurs : formes politiques du gouvernement, id&#233;es sur la justice, conceptions th&#233;ologiques et le reste. Moi, je dois faire ressortir toute l'importance de mon sujet. L'importance des autres facteurs n'est d&#233;j&#224; que trop d&#233;montr&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait jusqu'&#224; quelles exag&#233;rations cette id&#233;e fut port&#233;e depuis par l'&#233;cole social-d&#233;mocratique allemande, et on conna&#238;t les efforts que nous, anarchistes, faisons pour attirer l'attention et l'&#233;tude sur cet autre facteur de la vie des soci&#233;t&#233;s, l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut reconna&#238;tre cependant que nous-m&#234;mes, en luttant pour l'abolition de la structure n&#233;cessai&#173;rement hi&#233;rarchique, centralis&#233;e, jacobine et antili&#173;bertaire par principe, qui a pour nom &lt;i&gt;Etat&lt;/i&gt;, &#8212; que nous aussi nous avons forc&#233;ment n&#233;glig&#233; jusqu'&#224; un certain point dans notre critique des institutions actuelles la ci-nomm&#233;e &lt;i&gt;Justice&lt;/i&gt;. Nous en avons sou&#173;vent parl&#233;, les journaux anarchistes ne cessent de la critiquer, et cependant nous ne l'avons pas encore suffisamment sap&#233;e dans ses fondements m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour attirer davantage l'attention et pour provoquer la discussion sur ce sujet, que ce rapport fut &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tude du d&#233;veloppement des institutions am&#232;ne forc&#233;ment &#224; la conclusion que l'&lt;i&gt;Etat&lt;/i&gt; et la &lt;i&gt;Justice&lt;/i&gt; &#8212; c'est-&#224;-dire le juge, le tribunal, institu&#233;s sp&#233;ciale&#173;ment pour &#233;tablir la justice dans la soci&#233;t&#233; &#8212; sont deux institutions qui, non seulement coexistent dans l'histoire, mais sont intimement li&#233;es entre elles par des liens de cause et effet. L'institution de juges sp&#233;cialement d&#233;sign&#233;s pour appliquer les punitions de la loi &#224; ceux qui l'auront viol&#233;e, am&#232;ne n&#233;cessai&#173;rement la constitution de l'Etat. Et quiconque admet la n&#233;cessit&#233; du juge et du tribunal sp&#233;cialement d&#233;sign&#233;s pour cette fonction, avec tout le syst&#232;me de lois et de punitions qui en d&#233;coulent, admet par cela m&#234;me la n&#233;cessit&#233; de l'Etat. Il a besoin d'un corps qui &#233;dicte les lois, de l'uniformit&#233; des codes, de l'universit&#233; pour enseigner l'interpr&#233;tation et la fabrication des lois, d'un syst&#232;me de ge&#244;les et de bourreaux, de la police et d'une arm&#233;e au service de l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, la tribu primitive, toujours communiste, ne conna&#238;t pas de juge. Dans le sein de la tribu, entre membres de la m&#234;me tribu, le vol, l'homicide, les blessures &lt;i&gt;n'existent pas.&lt;/i&gt; L'usage suffit pour les emp&#234;cher. Mais dans le cas excessivement rare o&#249; quelqu'un manquerait aux usages sacr&#233;s de la tribu, toute la tribu le lapiderait ou le br&#251;lerait. Chacun lui jettera alors sa pierre, chacun apportera son fagot de bois, afin que ce ne soit pas un tel ou un autre, mais bien la tribu enti&#232;re qui l'aura mis &#224; mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si un homme d'une autre tribu a bless&#233; un des n&#244;tres, ou lui a inflig&#233; une blessure, toute notre tribu &lt;i&gt;doit&lt;/i&gt;, ou bien tuer le premier venu de cette autre tribu, ou bien infliger &#224; n'importe qui de cette autre tribu une blessure absolument du m&#234;me genre et de la m&#234;me grandeur : pas un grain de bl&#233; (le millim&#232;tre d'alors) plus large ou plus profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait leur conception de la justice.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, dans la commune villageoise des pre&#173;miers si&#232;cles de notre &#232;re, les conceptions sur la justice changent. L'id&#233;e de vengeance est abandon&#173;n&#233;e peu &#224; peu (avec beaucoup de lenteur et surtout chez les agriculteurs, mais survivant dans les bandes militaires), et celle de &lt;i&gt;compensation&lt;/i&gt; &#224; l'indi&#173;vidu ou &#224; la famille l&#233;s&#233;e se r&#233;pand. Avec l'apparition de la famille s&#233;par&#233;e, patriarcale et poss&#233;dant for&#173;tune (en b&#233;tail ou en esclaves enlev&#233;s &#224; d'autres tri&#173;bus), la compensation prend de plus en plus le caract&#232;re d'&#233;valuation de ce que &#171; vaut &#187; (en possessions) l'homme bless&#233;, l&#233;s&#233; de quelque fa&#231;on, ou tu&#233; : tant pour l'esclave, tant pour le paysan, tant pour le chef militaire ou roitelet que telle famille aura perdu. Cette &#233;valuation des hommes constitue l'essence des premiers codes barbares.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La commune de village se r&#233;unit et elle constate le&lt;i&gt; fait&lt;/i&gt; par l'affirmation de six ou douze jur&#233;s de chacune des deux parties qui veulent emp&#234;cher la vengeance brutale de se produire et pr&#233;f&#232;rent payer et accepter une certaine compensation. Les vieux de la commune, ou les bardes qui retiennent la loi (l'&#233;valuation des hommes de diff&#233;rentes classes) dans leurs chants, ou bien des juges &lt;i&gt;invit&#233;s&lt;/i&gt; par la commune, d&#233;terminent le taux de la l&#233;sion : tant de b&#233;tail pour telle blessure ou pour tel meurtre. Pour le vol, c'est simplement la restitution de la chose vol&#233;e ou de son &#233;quivalent, plus une amende pay&#233;e aux dieux locaux ou &#224; la commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peu &#224; peu, au milieu des migrations et des conqu&#234;tes, les communes libres de beaucoup de peuplades sont asservies ; les tribus et les f&#233;d&#233;ra&#173;tions aux usages diff&#233;rents se m&#234;lent sur un m&#234;me territoire, il y a les conqu&#233;rants et les conquis. Et il y a en plus le pr&#234;tre et, l'&#233;v&#234;que &#8212; sorciers redout&#233;s &#8212; de la religion chr&#233;tienne qui sont venus s'&#233;tablir parmi eux. Et peu &#224; peu, au barde, au juge invit&#233;, aux anciens qui d&#233;terminaient jadis le taux de la compensation, se substitue le juge envoy&#233; par l'&#233;v&#234;que, le chef de la bande militaire des con&#173;qu&#233;rants, le seigneur ou le roitelet. Ceux-ci, ayant appris quelque chose dans les monast&#232;res ou &#224; la cour des roitelets, et s'inspirant des exemples du Vieux Testament, deviendront peu &#224; peu &lt;i&gt;juges&lt;/i&gt; dans le sens moderne du mot. L'amende qui &#233;tait jadis pay&#233;e aux dieux locaux &#8212; &#224; la commune &#8212; va main&#173;tenant &#224; l'&#233;v&#234;que, au roitelet, &#224; son lieutenant, ou au seigneur. L'amende devient le principal, tandis que la compensation allou&#233;e aux l&#233;s&#233;s pour le mal qui leur fut fait, perd de son importance vis-&#224;-vis de l'amende pay&#233;e &#224; ce germe de l'Etat. L'id&#233;e de &lt;i&gt;punition&lt;/i&gt; commence &#224; s'introduire, puis &#224; dominer. L'Eglise chr&#233;tienne surtout ne veut pas se contenter d'une compensation ; elle veut &lt;i&gt;punir,&lt;/i&gt; imposer son autorit&#233;, terroriser sur le mod&#232;le de ses devanci&#232;res h&#233;bra&#239;ques. Une blessure faite &#224; un homme du clerg&#233; n'est plus une simple blessure ; c'est un crime de l&#232;se-divinit&#233;. En plus de la compensation, il faut le ch&#226;timent, et la barbarie du ch&#226;timent va en croissant. Le pouvoir s&#233;culaire fait de m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux dixi&#232;me et onzi&#232;me si&#232;cles se dessine la r&#233;vo&#173;lution des communes urbaines. Elles commencent par chasser le juge de l'&#233;v&#234;que, du seigneur ou du roitelet, et elles font leur &#171; conjuration &#187;. Les bour&#173;geois jurent d'abandonner d'abord toutes les que&#173;relles surgies de la loi du talion. Et lorsque de nouvelles querelles surgiront, de ne jamais aller vers le juge de l'&#233;v&#234;que ou du seigneur, mais d'aller vers la guilde, la paroisse, ou la commune. Les syndics &#233;lus par la guilde, la rue, la paroisse, la commune ou, dans les cas plus graves, la guilde, la paroisse, la commune, r&#233;unies en assembl&#233;e pl&#233;ni&#232;re, d&#233;cideront la compensation &#224; accorder &#224; la personne l&#233;s&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, l'arbitrage &#224; tous les degr&#233;s &#8212; entre particuliers, entre guildes, entre communes &#8212; prend une extension r&#233;ellement formidable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, d'autre part, le christianisme et l'&#233;tude re&#173;nouvel&#233;e du droit romain font aussi leur chemin dans les conceptions populaires. Le pr&#234;tre ne fait que parler des vengeances d'un dieu m&#233;chant et vengeur. Son argument favori (il l'est encore jusqu'&#224; ces jours) est la vengeance &#233;ternelle qui sera inflig&#233;e &#224; celui qui aura p&#233;ch&#233; envers les prescriptions du clerg&#233;. Et, s'appuyant sur les paroles des &#233;vangiles concernant les poss&#233;d&#233;s par le diable, il voit un poss&#233;d&#233; dans chaque criminel et invente toutes les tortures pour chasser le diable du corps du &#171; crimi&#173;nel &#187;. Il le br&#251;le au besoin. Et comme, d&#232;s les pre&#173;miers si&#232;cles, le pr&#234;tre conclut alliance avec le seigneur, et que le pr&#234;tre lui-m&#234;me est toujours un seigneur la&#239;que, et le pape un roi, le pr&#234;tre fulmine aussi et poursuit de sa vengeance celui qui a manqu&#233; &#224; la loi la&#239;que impos&#233;e par le chef militaire, le seigneur, le roi, le pr&#234;tre-seigneur, le roi-pape. Le pape lui-m&#234;me, auquel on s'adresse continuellement comme &#224; un arbitre supr&#234;me, s'entoure de l&#233;gistes vers&#233;s dans le droit imp&#233;rial et seigneurial romain. Le bon sens humain, la connaissance des us et cou&#173;tumes, la compr&#233;hension des hommes, ses &#233;gaux, &#8212; qui faisaient jadis les qualit&#233;s des tribunaux populaires &#8212; sont d&#233;clar&#233;s inutiles, nuisibles, favorisant les mauvaises passions, les inspirations du diable, l'esprit rebelle. Le &#171; pr&#233;c&#233;dent &#187;, la d&#233;cision de tel juge, fait &lt;i&gt;loi&lt;/i&gt;, et pour lui donner plus de prise sur les esprits, on va chercher le pr&#233;c&#233;dent dans les &#233;poques de plus en plus recul&#233;es &#8212; dans les d&#233;ci&#173;sions et les lois de la Rome des empereurs et de l'Empire h&#233;bra&#239;que.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitrage dispara&#238;t de plus en plus &#224; mesure que le seigneur, le prince, le roi, l'&#233;v&#234;que et le pape deviennent de plus en plus puissants et que l'alliance des pouvoirs temporel et cl&#233;rical devient de plus en plus intime. Ils ne permettent plus &#224; l'arbitre d'intervenir et exigent par la force que les parties en litige comparaissent devant &lt;i&gt;leurs&lt;/i&gt; lieutenants et juges. La compensation &#224; la partie l&#233;s&#233;e dispara&#238;t presque enti&#232;rement des affaires &#171; criminelles &#187;, et se trouve bient&#244;t presque enti&#232;rement remplac&#233;e par &lt;i&gt;la vengeance,&lt;/i&gt; exerc&#233;e au nom du Dieu chr&#233;tien ou de l'Etat romain. Sous l'influence de l'Orient, les punitions deviennent de plus en plus atroces. L'Eglise, et apr&#232;s elle le pouvoir temporel, arrivent &#224; un raffinement de cruaut&#233; dans la punition, qui rend la lecture ou la reproduction des punitions inflig&#233;es aux quinzi&#232;me et seizi&#232;me si&#232;cles presque impossibles pour un lecteur moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les id&#233;es fondamentales sur ce point essentiel, cardinal de tout groupement humain, ont ainsi chang&#233; du tout au tout entre le onzi&#232;me et le sei&#173;zi&#232;me si&#232;cle. Et lorsque l'Etat, en vertu des causes que nous avons cherch&#233; &#224; &#233;claircir dans l'&#233;tude sur &lt;i&gt;L'&#201;tat et son r&#244;le historique &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le texte &#171; L'&#201;tat et son r&#244;le historique &#187; a &#233;t&#233; &#233;crit en 1896 pour une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, lorsque l'Etat s'empare des communes qui ont renonc&#233; d&#233;j&#224;, &lt;i&gt;m&#234;me dans les id&#233;es&lt;/i&gt;, aux principes f&#233;d&#233;ratifs d'arbitrage et de justice compensative populaire (essence de la commune du douzi&#232;me si&#232;cle) &#8212; la conqu&#234;te est relativement facile. Les communes, sous l'influence du christianisme et du droit romain, &#233;taient d&#233;j&#224; devenues de petits Etats, elles &#233;taient d&#233;j&#224; devenues &#233;tatistes dans leurs conceptions dominantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certainement, il est extr&#234;mement int&#233;ressant de tracer comment les changements &#233;conomiques in&#173;tervenus pendant ces cinq si&#232;cles, comment le com&#173;merce lointain, l'exportation, la cr&#233;ation de la ban&#173;que et les emprunts communaux, les guerres, la colonisation et les germes de production sous la conduite d'un entrepreneur capitaliste, se substi&#173;tuent &#224; la production, la consommation et le com&#173;merce communaux &#8212; il est tr&#232;s int&#233;ressant, disons-nous, de tracer comment ces divers et nombreux facteurs &#233;conomiques influaient sur les id&#233;es domi&#173;nantes du si&#232;cle. De superbes recherches dans ce sens ont &#233;t&#233; diss&#233;min&#233;es, en effet, par les historiens des communes dans leurs &#339;uvres, de m&#234;me que quelques recherches (beaucoup plus difficiles, cependant, et toujours h&#233;t&#233;rodoxes) sur l'influence des id&#233;es dominantes, chr&#233;tiennes et romaines se trouvent aussi diss&#233;min&#233;es dans ces &#339;uvres. Mais il serait tout aussi faux et antiscientifique d'attri&#173;buer une influence exag&#233;r&#233;e, d&#233;terminante, au pre&#173;mier de ces facteurs, comme il serait faux en bota&#173;nique de dire que la somme de chaleur re&#231;ue par une plante d&#233;termine seule ou surtout sa crois&#173;sance, et d'oublier l'influence de la lumi&#232;re ou de l'humidit&#233;. D'autant plus faux s'il s'agissait de pr&#233;ciser les facteurs qui d&#233;terminent les varia&#173;tions dans telle esp&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce court aper&#231;u historique permet d&#233;j&#224; d'aperce&#173;voir jusqu'&#224; quel point l'institution pour la vengeance soci&#233;taire, nomm&#233;e Justice, et l'Etat sont deux institutions corr&#233;latives, se supportant mutuel&#173;lement, s'engendrant l'une l'autre et historiquement ins&#233;parables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il suffirait aussi d'une calme r&#233;flexion pour comprendre combien les deux sont &lt;i&gt;logiquement ins&#233;parables&lt;/i&gt; ; combien toutes deux ont une origine com&#173;mune dans un m&#234;me cercle d'id&#233;es sur l'autorit&#233; veillant &#224; la s&#233;curit&#233; de la soci&#233;t&#233; et exer&#231;ant vengeance sur ceux qui rompent les pr&#233;c&#233;dents &#233;tablis &#8212; la Loi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donnez-nous des juges, sp&#233;cialement nomm&#233;s par vous ou par vos gouvernants, pour nous venger contre ceux qui auront manqu&#233; aux pr&#233;c&#233;dents l&#233;gaux r&#233;unis dans les codes, &#8212; ou seulement pour venger la Soci&#233;t&#233; au nom de la Loi contre les infractions aux coutumes sociables &#8212; et l'Etat en est la cons&#233;quence logique. Et, d'autre part, retenez l'institution pyramidale, centralis&#233;e, s'immis&#231;ant dans la vie des soci&#233;t&#233;s, que nous nommons l'Etat &#8212; et vous avez n&#233;cessairement les juges nomm&#233;s ou sanctionn&#233;s par l'Etat, soutenus par le pouvoir ex&#233;&#173;cutif pour se venger au nom de l'Etat contre ceux qui auront enfreint ses r&#232;glements.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons aujourd'hui dans une &#233;poque o&#249; une r&#233;vision compl&#232;te se fait de toutes les bases, de toutes les id&#233;es fondamentales sur lesquelles repose la soci&#233;t&#233; moderne. Nous qualifions de vol ou d'u&#173;surpation l&#233;galis&#233;e les droits de propri&#233;t&#233; sur le sol et le capital social ; nous nions ces droits. Nous qualifions de monopoles, constitu&#233;s par une Mafia gouvernante, les droits acquis par les soci&#233;t&#233;s d'actionnaires des chemins de fer, de gaz, etc. Nous qualifions d'usurpateurs nos gouvernants puissam&#173;ment organis&#233;s pour nous tenir sous leur tutelle. Et nous qualifions de brigands les Etats qui se ruent les uns sur les autres avec des buts de conqu&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il d&#233;pend aujourd'hui de nous-m&#234;mes, soit de nous arr&#234;ter &#224; moiti&#233; chemin et, payant tribut &#224; notre &#233;ducation de vengeance chr&#233;tienne et romaine, respecter l'enfant b&#226;tard de ces deux courants d'id&#233;es &#8212; la ci-nomm&#233;e Justice &#8212; ou bien porter la hache tranchante de notre critique &#224; cette insti&#173;tution qui est la vraie base du capitalisme et de l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien, imbus de pr&#233;jug&#233;s de vengeance, d'un Dieu vengeur dont nous devons all&#233;ger la t&#226;che, et d'un Etat divinis&#233; au point de le consid&#233;rer comme l'incarnation de la justice, nous garderons l'institu&#173;tion &#8212; le bras s&#233;culier du Dieu &#8212; que nous nom&#173;mons Justice. Nous nous donnerons des juges, nomm&#233;s par nous-m&#234;mes ou par nos gouvernants, et nous leur dirons : &#171; Veillez &#224; ce que les us et cou&#173;tumes et les pr&#233;c&#233;dents judiciaires connus sous le nom de Loi soient respect&#233;s. Frappez, vous, incar&#173;nations de la justice, ceux qui auront manqu&#233; aux usages sociaux de la communaut&#233;. Nous vous don&#173;nerons les moyens physiques de coercition n&#233;ces&#173;saire ainsi que notre appui moral... Faites. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors l'Etat &#8212; la force qui est plac&#233;e au-dessus de la Soci&#233;t&#233; et qui fatalement cherche &#224; centraliser, &#224; agrandir ses pouvoirs &#8212; est constitu&#233; et durera, jusqu'&#224; ce qu'une nouvelle r&#233;volution vienne le renverser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitre pouvait juger et jugeait selon sa com&#173;pr&#233;hension de la justice dans chaque cas s&#233;par&#233;, sa connaissance et sa compr&#233;hension des rapports hu&#173;mains existants, sa conception de la conscience in&#173;dividuelle et soci&#233;taire. Le juge nomm&#233; pour juger, le sp&#233;cialis&#233; pour punir, &lt;i&gt;doit&lt;/i&gt; avoir un code. Donc, il faut une machine l&#233;gislative, une organisation pour fabriquer le code, pour choisir entre les divers pr&#233;c&#233;dents et cristalliser sous forme de loi ceux d'entre eux qu'elle trouvera utile &#224; conserver. Le gou&#173;vernement direct, c'est-&#224;-dire la nation questionn&#233;e sur la mani&#232;re de formuler le pr&#233;c&#233;dent obligatoire (la loi), est &#233;videmment une chim&#232;re &#224; laquelle les partisans m&#234;mes du gouvernement direct ne croient pas. Il &lt;i&gt;faut&lt;/i&gt; le gouvernement indirect, les hommes sup&#233;rieurs, les &lt;i&gt;&#220;bermensch&lt;/i&gt; (h&#233;ros) de Nietzsche, nomm&#233;s pour &lt;i&gt;formuler&lt;/i&gt; les lois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi des hommes pour interpr&#233;ter les formules des lois, l'universit&#233; des l&#233;gistes. Et ces hommes deviendront n&#233;cessairement les maniaques du verbe et de la lettre ; ils feront peser sur la so&#173;ci&#233;t&#233; tout le poids des survivances h&#233;rit&#233;es de nos anc&#234;tres. Ils nous crieront &#171; Arri&#232;re ! &#187; quand nous voudrons marcher de l'avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut, en outre, le licteur arm&#233; de verges et de la hache &#8212; le pouvoir ex&#233;cutif &#8212; la force mise au ser&#173;vice du &#171; Droit &#187;, comme disent les apologistes de leurs propres vertus. Il faut la police, le mouchard, l'agent provocateur et leur aide, la prostitu&#233;e &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si, pour s'imposer durablement, le pouvoir a besoin de la police, du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; il faut le bourreau ; il faut la prison, le gardien de prison, les travaux dans les prisons et tout le reste &#8212; toute la salet&#233; inimaginable qui entoure et fait tache d'huile autour des universit&#233;s du crime, des p&#233;pi&#173;ni&#232;res de tendances antisociales que deviennent fatalement &lt;i&gt;toutes&lt;/i&gt; les prisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il faut enfin le gouvernement pour surveiller, organiser, grader l'arm&#233;e de surveillants. Il faut un imp&#244;t formidable pour maintenir cette machine, une l&#233;gislation pour la faire marcher, et encore des juges, de la police et des prisons pour faire respecter la l&#233;gislation p&#233;nitentiaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le juge am&#232;ne avec lui l'Etat, et quiconque vou&#173;dra &#233;tudier dans l'histoire la croissance des Etats verra quelle part immense, fondamentale, primor&#173;diale le juge a jou&#233;e dans la constitution de l'Etat centralis&#233; moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien, apr&#232;s avoir r&#233;volutionn&#233; nos id&#233;es sur tant de points fondamentaux, que l'on croyait tr&#232;s sinc&#232;rement constituer la base m&#234;me de toute soci&#233;t&#233; (propri&#233;t&#233;, mission divine des rois, etc.), nous des&#173;cendrons encore plus, jusqu'aux fondements m&#234;mes, jusqu'&#224; l'origine de toutes les oppressions. Nous porterons la torche de notre critique jusqu'&#224; l'appli&#173;cation de la justice confi&#233;e &#224; une caste sp&#233;ciale, jusqu'au ramassis de pr&#233;c&#233;dents antiques : le Code.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous verrons alors que le Code (tous les codes) repr&#233;sente un rassemblement de pr&#233;c&#233;dents, de for&#173;mules emprunt&#233;es &#224; des conceptions de servitude &#233;conomique et intellectuelle, absolument r&#233;pugnantes aux conceptions qui se font jour parmi nous &#8212; socialistes de toutes &#233;coles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bien entendu, Kropotkine fait un tout autre usage du terme &#171; socialiste &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce sont des formules cristallis&#233;es, des &#171; survivances &#187;, que notre pass&#233; esclave veut nous imposer, pour emp&#234;cher notre d&#233;veloppement. Et nous r&#233;pudierons le Code &#8212; tous les codes. Peu nous importe qu'ils contiennent cer&#173;taines affirmations de morale dont nous partageons nous-m&#234;mes l'id&#233;e g&#233;n&#233;rale. Une fois qu'ils impo&#173;sent des &lt;i&gt;punitions&lt;/i&gt; pour les affirmer, nous n'en vou&#173;lons pas &#8212; sans parler des nombreuses affirmations serviles que chaque code m&#234;le &#224; son &#339;uvre de mora&#173;lisation de l'homme par le fouet. Tout code est une cristallisation du pass&#233;, &#233;crite pour entraver le d&#233;veloppement de l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Continuant notre critique, nous d&#233;couvrirons sans doute que toute punition l&#233;gale est &lt;i&gt;une vengeance l&#233;galis&#233;e&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;rendue obligatoire&lt;/i&gt; ; et nous nous de&#173;manderons si la vengeance est n&#233;cessaire. Sert-elle &#224; maintenir les coutumes sociables ? Emp&#234;che-t-elle la petite minorit&#233; de gens enclins &#224; les violer d'agir &#224; l'encontre des coutumes ? En proclamant le &lt;i&gt;devoir de la vengeance&lt;/i&gt;, ne sert-elle pas &#224; &lt;i&gt;maintenir&lt;/i&gt; dans la soci&#233;t&#233; pr&#233;cis&#233;ment les coutumes antisociables ? Et quand nous nous demanderons si le syst&#232;me de pu&#173;nitions l&#233;gales, avec la police, le faux t&#233;moin, le mouchard, l'&#233;ducation criminelle en prison, le ma&#173;niaque du code et le reste, ne sert pas &#224; d&#233;verser dans la soci&#233;t&#233; un flot de perversit&#233; intellectuelle et morale, bien plus dangereux que les actes antisociables des &#171; criminels &#187; &#8212; quand nous nous se&#173;rons seulement pos&#233; cette question et aurons cherch&#233; la r&#233;ponse dans l'&#233;tude de l'actualit&#233;, nous verrons tout de suite qu'il ne peut y avoir d'h&#233;sitation sur la r&#233;ponse &#224; donner. Nous rejetterons alors le syst&#232;me de punitions, comme nous aurons rejet&#233; les codes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Affranchis intellectuellement de cette &#171; survi&#173;vance &#187; &#8212; la plus mauvaise &#8212; nous pourrons alors &#233;tudier (sans nous pr&#233;occuper de ce que firent pour cela l'Eglise et l'Etat) quels sont les moyens les plus pratiques (&#233;tant donn&#233;s les hommes, ce qu'ils sont) pour d&#233;velopper en eux les sentiments sociables et entraver le d&#233;veloppement des sentiments antiso&#173;ciables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eh bien ! quiconque aura fait &lt;i&gt;cette&lt;/i&gt; &#233;tude, apr&#232;s s'&#234;tre d&#233;barrass&#233; de la tradition judiciaire, n'arrivera certainement pas &#224; conclure en faveur du juge et du syst&#232;me p&#233;nitentiaire. Il cherchera ail&#173;leurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il verra que l'arbitrage par un tiers, choisi par les parties en litige, serait amplement suffisant dans l'immense majorit&#233; des cas. Il comprendra que la non-intervention de ceux qui assistent &#224; une bagarre, ou &#224; un conflit qui se pr&#233;pare, est simple&#173;ment une mauvaise habitude que nous avons ac&#173;quise depuis que nous avons le juge, la police, le pr&#234;tre et l'Etat, &#8212; et que l'intervention active des amis et des voisins emp&#234;cherait d&#233;j&#224; une immense majorit&#233; de conflits brutaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il comprendra aussi que se donner une police, des gendarmes, des bourreaux, des gardes-chiourmes et des juges, seulement pour op&#233;rer la ven&#173;geance l&#233;gale sur cette petite minorit&#233; de gens qui rompent les coutumes sociables ou deviennent agressifs, au lieu de veiller tous pour soi et pour chacun &#224; emp&#234;cher l'agression ou &#224; en r&#233;parer les torts ; qu'agir de cette fa&#231;on est aussi irraisonnable et anti&#233;conomique que de laisser le soin de diriger l'industrie &#224; des patrons, au lieu de se grouper entre soi pour satisfaire ses besoins. Et si nous croyons l'homme capable d'arriver un jour &#224; se passer de patrons, c'est simplement par habitude et par pa&#173;resse de la pens&#233;e que nous ne sommes pas arriv&#233;s &#224; comprendre que les hommes qui se passeront de patrons seront assez intelligents pour se passer de patrons en morale &#8212; des juges et de la police. Tout comme ils chercheront et trouveront le moyen de satisfaire leurs besoins sans patrons, ils sauront trouver les moyens (d&#233;j&#224; amplement indiqu&#233;s) d'aug&#173;menter la sociabilit&#233; humaine et d'emp&#234;cher les &#234;tres trop emport&#233;s ou antisociables &lt;i&gt;par nature &lt;/i&gt;(existent-ils seulement ?) d'&#234;tre un danger pour la soci&#233;t&#233;. L'&#233;ducation, l'existence plus ou moins ga&#173;rantie, le contact plus &#233;troit entre hommes, et sur&#173;tout l'adoucissement des peines ont d&#233;j&#224; op&#233;r&#233; bien des changements frappants dans cette direction. Serions-nous, dans une soci&#233;t&#233; collectiviste ou com&#173;muniste, socialiste ou anarchiste, moins capables de pousser encore plus loin ces changements ? Se&#173;rions-nous inf&#233;rieurs en cela &#224; nos chers gouver&#173;nants actuels ?&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Conclusions&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vindicte soci&#233;taire organis&#233;e, appel&#233;e Jus&#173;tice, est une survivance d'un pass&#233; de servitude, d&#233;velopp&#233;e d'une part par les int&#233;r&#234;ts des classes privil&#233;gi&#233;es et d'autre part par les id&#233;es du droit romain et celles de vengeance divine qui font tout aussi bien l'essence du christianisme que ses id&#233;es de pardon et sa n&#233;gation de la vengeance humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation de la vengeance soci&#233;taire sous le nom de Justice est corr&#233;lative dans l'histoire avec la phase Etat. Logiquement aussi, elle en est ins&#233;&#173;parable. Le juge implique l'Etat centralis&#233;, jacobin ; et l'Etat implique le juge nomm&#233; sp&#233;cialement pour exercer la vengeance l&#233;gale sur ceux qui se rendent coupables d'actes antisociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Issue d'un pass&#233; de servage &#233;conomique, politique et intellectuel, cette institution sert &#224; le perp&#233;tuer. Elle sert &#224; maintenir dans la soci&#233;t&#233; l'id&#233;e de ven&#173;geance obligatoire, &#233;rig&#233;e en vertu. Elle sert d'&#233;cole de passions antisociales dans les prisons. Elle d&#233;&#173;verse dans la soci&#233;t&#233; un flot de d&#233;pravation qui suinte autour des tribunaux et des ge&#244;les par le policier, le bourreau, le mouchard, l'agent provocateur, les bureaux pour la moucharderie priv&#233;e, etc. &#8212; ce flot grandissant tous les jours. Le mal exc&#232;de en tout cas le bien que la justice est suppos&#233;e accomplir par la menace de punition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une soci&#233;t&#233; qui trouverait anti&#233;conomique et soci&#233;tairement nuisible la pr&#233;sente organisation de la vie &#233;conomique livr&#233;e au patron capitaliste, d&#233;cou&#173;vrirait certainement aussi que livrer le d&#233;veloppe&#173;ment des sentiments sociables &#224; une organisation de vengeance judiciaire est aussi anti&#233;conomique et antilibertaire. Elle comprendrait que le Code n'est qu'une cristallisation, une divinisation de cou&#173;tumes et de conceptions appartenant &#224; un pass&#233; que tous les socialistes r&#233;pudient. Elle saurait se passer de l'institution judiciaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle trouverait les moyens de s'en passer dans l'arbitrage volontaire, dans les liens plus serr&#233;s qui surgiraient entre tous les citoyens et les moyens puissants &#233;ducatifs dont disposerait une soci&#233;t&#233; qui n'abandonnerait pas le soin de son hygi&#232;ne morale au gendarme.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#192; ne pas confondre avec Auguste, son fr&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le texte &#171; L'&#201;tat et son r&#244;le historique &#187; a &#233;t&#233; &#233;crit en 1896 pour une conf&#233;rence, il a &#233;t&#233; publi&#233; dans &lt;i&gt;Les Temps nouveaux&lt;/i&gt; entre d&#233;cembre 1896 et juillet 1897.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Si, pour s'imposer durablement, le pouvoir a besoin de la police, du mouchard, du bourreau et de la prison, &#233;ventuellement de &#171; l'agent provocateur &#187;, on s'&#233;tonnera de voir cit&#233;e ici &#224; leurs c&#244;t&#233;s, &#171; leur aide, la prostitu&#233;e &#187;. &#201;trange stigmatisation d'une figure dont la fonction sociale n'a pourtant rien &#224; voir avec la r&#233;pression &#233;tatique. Les prostitu&#233;es &#233;taient bien plus souvent les victimes (voire les ennemies) des policiers que leurs complices ou leurs informatrices.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Bien entendu, Kropotkine fait un tout autre usage du terme &#171; socialiste &#187; que celui qu'on conna&#238;t aujourd'hui avec le Parti socialiste (terme galvaud&#233; depuis au moins 1905 avec la cr&#233;ation de la SFIO...). Kropotkine fait r&#233;f&#233;rence au but originel du &#171; socialisme &#187; : l'&#233;galit&#233; sociale. On pourrait faire le m&#234;me genre de remarque &#224; propos du terme &#171; communiste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Publi&#233; initialement en 1901 dans &lt;i&gt;Les Temps nouveaux&lt;/i&gt;, brochure n&#176;19, le texte &#171; L'organisation de la vindicte appel&#233;e Justice &#187; a aussi &#233;t&#233; publi&#233; plus r&#233;cemment, en&lt;br class='autobr' /&gt;
2009, par les &#233;ditions Le Flibustier, avec trois autres textes&lt;br class='autobr' /&gt;
de Kropotkine, dont &#171; L'&#201;tat, son r&#244;le historique &#187; (qui a&lt;br class='autobr' /&gt;
donn&#233; son titre &#224; l'ouvrage en question).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les notes de bas de page sont de Zanzara ath&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Les droits politiques</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article1372</link>
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		<dc:date>2016-11-20T22:46:49Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Kropotkine</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Zanzara ath&#233;e (Paris-banlieue)</dc:subject>
		<dc:subject>Critiques du citoyennisme</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Publi&#233; en 1882 dans le journal &lt;i&gt;Le R&#233;volt&#233;&lt;/i&gt;, le texte &#171; Les Droits politiques &#187; est une d&#233;mystification des &#171; droits politiques du citoyen &#187; : suffrage universel, libert&#233; des &#233;lections, libert&#233; de la presse, de r&#233;union, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Voulons-nous avoir la libert&#233; de dire et d'&#233;crire ce que bon nous semblera ? Voulons-nous avoir le droit de nous r&#233;unir et de nous organiser ? &#8212; Ce n'est pas &#224; un Parlement que nous devons aller en demander la permission ; ce n'est pas une loi que nous devons mendier au S&#233;nat. Soyons une force organis&#233;e, capable de montrer les dents chaque fois que n'importe qui s'avise de restreindre notre droit de parole ou de r&#233;union ; &lt;/i&gt;soyons forts&lt;i&gt;, et nous pourrons &#234;tre s&#251;rs que personne n'osera venir nous disputer le droit de parler, d'&#233;crire, d'imprimer, de nous r&#233;unir.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L104xH150/arton1372-98a90.jpg?1780580583' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='104' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1372.jpg?1479089243&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Publi&#233; initialement en f&#233;vrier 1882 dans le journal &lt;i&gt;Le R&#233;volt&#233;&lt;/i&gt;, le texte &#171; Les Droits politiques &#187; est &#233;galement paru en 1885 dans le recueil de textes de Pierre Kropotkine &lt;i&gt;Paroles d'un&lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;volt&#233;&lt;/i&gt;. Il a aussi &#233;t&#233; publi&#233; plus r&#233;cemment, en 2009, par les&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;ditions Le Flibustier, avec trois autres textes, dont &#171; L'&#201;tat,&lt;br class='autobr' /&gt;
son r&#244;le historique &#187; (qui a donn&#233; son titre &#224; l'ouvrage en&lt;br class='autobr' /&gt;
question). Kropotkine, &lt;i&gt;Piotr&lt;/i&gt; de son pr&#233;nom natal russe,&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt; lorsqu'il a v&#233;cu en Suisse et en France, a &#233;crit ce texte&lt;br class='autobr' /&gt;
directement en fran&#231;ais.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les droits politiques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La presse bourgeoise nous chante chaque jour, sur tous les tons, la valeur et la port&#233;e des libert&#233;s politiques, des &#171; droits politiques du citoyen &#187; : suffrage universel, libert&#233; des &#233;lections, libert&#233; de la presse, de r&#233;union, etc., etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &#171; Puisque vous avez ces libert&#233;s, &#224; quoi bon, nous dit-elle, vous insurger ? Les libert&#233;s que vous poss&#233;dez ne vous assurent-elles pas la possibilit&#233; de toutes les r&#233;formes n&#233;cessaires, sans que vous ayez besoin de recourir au fusil ? &#187; Analysons donc ce que valent ces fameuses &#171; libert&#233;s politiques &#187; &#224; &lt;i&gt;notre&lt;/i&gt; point de vue, au point de vue de la classe qui ne poss&#232;de rien, qui ne gouverne personne, qui a tr&#232;s peu de droits et beaucoup de devoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne dirons pas, comme on l'a dit quelquefois, que les droits politiques n'ont pour nous &lt;i&gt;aucune&lt;/i&gt; valeur. Nous savons fort bien que depuis les temps du servage et m&#234;me depuis le si&#232;cle pass&#233;, certains progr&#232;s ont &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;s : l'homme du peuple n'est plus l'&#234;tre priv&#233; de tous droits qu'il &#233;tait autrefois. Le paysan fran&#231;ais ne peut pas &#234;tre fouett&#233; dans les rues, comme il l'est encore en Russie. Dans les lieux publics, hors de son atelier, l'ouvrier, surtout dans les grandes villes, se consid&#232;re l'&#233;gal de n'importe qui. Le travailleur fran&#231;ais n'est plus enfin cet &#234;tre d&#233;pourvu de tous droits humains, consid&#233;r&#233; jadis par l'aristocratie comme une b&#234;te de somme. Gr&#226;ce aux r&#233;volutions, gr&#226;ce au sang vers&#233; par le peuple, il a acquis certains droits personnels, dont nous ne voulons pas amoindrir la valeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous savons distinguer et nous disons qu'il y a droits et droits. Il y en a qui ont une valeur r&#233;elle, et il y en a qui n'en ont pas, &#8212; et ceux qui cherchent &#224; les confondre ne font que tromper le peuple. Il y a des droits, comme, par exemple, l'&#233;galit&#233; du manant et de l'aristo dans leurs relations priv&#233;es, l'inviolabilit&#233; corporelle de l'homme, etc., qui ont &#233;t&#233; &lt;i&gt;pris&lt;/i&gt; de haute lutte, et qui sont assez chers au peuple pour qu'il s'insurge si on venait &#224; les violer. Et il y en a d'autres, comme le suffrage universel, la libert&#233; de la presse, etc., pour lesquels le peuple est toujours rest&#233; froid, parce qu'il sent parfaitement que ces droits, qui servent si bien &#224; d&#233;fendre la bourgeoisie gouvernante contre les empi&#233;tements du pouvoir et de l'aristocratie, ne sont qu'un instrument entre les mains des classes dominantes pour maintenir &lt;i&gt;leur&lt;/i&gt; pouvoir sur le peuple. Ces droits ne sont pas m&#234;me des droits politiques r&#233;els, puisqu'ils ne sauvegardent rien pour la masse du peuple ; et si on les d&#233;core encore de ce nom pompeux, c'est parce que notre langage politique n'est qu'un jargon, &#233;labor&#233; par les classes gouvernantes pour leur usage et dans leur int&#233;r&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, qu'est-ce qu'un droit politique, s'il n'est pas un instrument pour sauvegarder l'ind&#233;pendance, la dignit&#233;, la libert&#233; de ceux qui n'ont pas encore la force d'imposer aux autres le respect de ce droit ? Quelle en est l'utilit&#233; s'il n'est pas un instrument d'affranchissement pour ceux qui ont besoin d'&#234;tre affranchis ? Les Gambetta, les Bismarck, les Gladstone n'ont besoin ni de la libert&#233; de la presse, ni de la libert&#233; de r&#233;union, puisqu'ils &#233;crivent ce qu'ils veulent, se r&#233;unissent avec qui bon leur semble, professent les id&#233;es qu'il leur pla&#238;t : ils sont d&#233;j&#224; affranchis, ils sont libres. S'il faut garantir &#224; quelqu'un la libert&#233; de parler et d'&#233;crire, la libert&#233; de se grouper, c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; ceux qui ne sont pas assez puissants pour imposer leur volont&#233;. Telle a &#233;t&#233; m&#234;me l'origine de tous les droits politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, &#224; ce point de vue, les droits politiques dont nous parlons sont-ils faits pour ceux qui en ont seuls besoin ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Certainement non. Le suffrage universel peut quelquefois prot&#233;ger jusqu'&#224; un certain point la bourgeoisie contre les empi&#233;tements du pouvoir central, sans qu'elle ait besoin de recourir constamment &#224; la force pour se d&#233;fendre. Il peut servir &#224; r&#233;tablir l'&#233;quilibre entre deux forces qui se disputent le pouvoir, sans que les rivaux en soient r&#233;duits &#224; se donner des coups de couteau, comme on le faisait jadis. Mais il ne peut aider en rien s'il s'agit de renverser ou m&#234;me d&#233;limiter le pouvoir, d'abolir la domination. Excellent instrument pour r&#233;soudre d'une mani&#232;re pacifique les querelles entre gouvernants, &#8212; de quelle utilit&#233; peut-il &#234;tre pour les gouvern&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire du suffrage universel n'est-elle pas l&#224; pour le dire ? &#8212; Tant que la bourgeoisie a craint que le suffrage universel ne dev&#238;nt entre les mains du peuple une arme qui p&#251;t &#234;tre tourn&#233;e contre les privil&#233;gi&#233;s, elle l'a combattu avec acharnement. Mais le jour o&#249; il lui a &#233;t&#233; prouv&#233;, en 1848, que le suffrage universel n'est pas &#224; craindre, et qu'au contraire on m&#232;ne tr&#232;s bien un peuple &#224; la baguette avec le suffrage universel, elle l'a accept&#233; d'embl&#233;e. Maintenant, c'est la bourgeoisie elle-m&#234;me qui s'en fait le d&#233;fenseur, parce qu'elle comprend que c'est une arme, excellente pour maintenir sa domination, mais absolument impuissante contre les privil&#232;ges de la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me pour la libert&#233; de la presse. &#8212; Quel a &#233;t&#233; l'argument le plus concluant, aux yeux de la bourgeoisie en faveur de la libert&#233; de la presse ? &#8212; Son impuissance ! Oui, son impuissance : M. de Girardin a fait tout un livre sur ce th&#232;me : l'impuissance de la presse. &#171; Jadis, &#8212; dit-il, &#8212; on br&#251;lait les sorciers, parce qu'on avait la b&#234;tise de les croire tout-puissants ; maintenant, on fait la m&#234;me b&#234;tise par rapport &#224; la presse, parce qu'on la croit, elle aussi, toute-puissante. Mais il n'en est rien : elle est tout aussi impuissante que les sorciers du Moyen &#194;ge. Donc plus de pers&#233;cutions de la presse ! &#187; Voil&#224; le raisonnement que faisait jadis M. de Girardin. Et lorsque les bourgeois discutent maintenant entre eux sur la libert&#233; de la presse, quels arguments avancent-ils en sa faveur ? &#8212; &#171; Voyez, disent-ils, l'Angleterre, la Suisse, les &#201;tats-Unis. La presse y est libre, et cependant l'exploitation capitaliste y est mieux &#233;tablie que dans toute autre contr&#233;e, le r&#232;gne du Capital y est plus s&#251;r que partout ailleurs. Laissez se produire, ajoutent-ils, les doctrines dangereuses. N'avons-nous pas tous les moyens d'&#233;touffer la voix de leurs journaux sans avoir recours &#224; la violence ? Et puis, si un jour, dans un moment d'effervescence, la presse r&#233;volutionnaire devenait une arme dangereuse, &#8212; eh bien ! ce jour-l&#224; on aura bien le temps de la raser d'un seul coup sous un pr&#233;texte quelconque. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la libert&#233; de r&#233;union, m&#234;me raisonnement. &#8212; &#171; Donnons pleine libert&#233; de r&#233;union, dit la bourgeoisie : &#8212; elle ne portera pas atteinte &#224; nos privil&#232;ges. Ce que nous devons craindre, ce sont les soci&#233;t&#233;s &lt;i&gt;secr&#232;tes&lt;/i&gt;, et les r&#233;unions publiques sont le meilleur moyen de les paralyser. Mais, si, dans un moment de surexcitation, les r&#233;unions publiques devenaient dangereuses, eh bien, nous aurons toujours les moyens de les supprimer, puisque nous poss&#233;dons la force gouvernementale. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'inviolabilit&#233; du domicile ? &#8212; Parbleu ! inscrivez-la dans les codes, criez-la par-dessus les toits &#187; ! disent les malins de la bourgeoisie. &#8212; &#171; Nous ne voulons pas que des agents viennent nous surprendre dans notre petit m&#233;nage. Mais, nous instituerons un cabinet noir pour surveiller les suspects ; nous peuplerons le pays de mouchards, nous ferons la liste des hommes dangereux, et nous les surveillerons de pr&#232;s. Et, quand nous aurons flair&#233; un jour que &#231;a se g&#226;te, alors allons-y drument, fichons-nous de l'inviolabilit&#233;, arr&#234;tons les gens dans leurs lits, perquisitionnons, fouillons ! Mais surtout, allons-y hardiment, et s'il y en a qui crient trop fort, coffrons-les aussi et disons aux autres : &#034;Que voulez-vous, messieurs ! &#192; la guerre comme &#224; la guerre !&#034; On nous applaudira ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le secret de la correspondance ? &#8212; Dites partout, &#233;crivez, criez que la correspondance est inviolable. Si le chef d'un bureau de village ouvre une lettre par curiosit&#233;, destituez-le imm&#233;diatement, &#233;crivez en grosses lettres : &#034;Quel monstre ! quel criminel !&#034; Prenez garde que les petits secrets que nous nous disons les uns les autres dans nos lettres ne puissent &#234;tre divulgu&#233;s. Mais si nous avons vent d'un complot tram&#233; contre nos privil&#232;ges, &#8212; alors ne nous g&#234;nons pas : ouvrons toutes les lettres, nommons mille employ&#233;s pour cela, s'il le faut, et si quelqu'un s'avise de protester, r&#233;pondons franchement, comme un ministre anglais l'a fait derni&#232;rement aux applaudissements du Parlement : &#8212; &#034;Oui, messieurs, c'est le c&#339;ur serr&#233; et avec le plus profond d&#233;go&#251;t que nous faisons ouvrir les lettres ; mais c'est exclusivement parce que la patrie (c'est-&#224;-dire, l'aristocratie et la bourgeoisie) est en danger !&#034; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; &#224; quoi se r&#233;duisent ces soi-disant libert&#233;s politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libert&#233; de la presse et de r&#233;union, inviolabilit&#233; du domicile et de tout le reste, ne sont respect&#233;es &lt;i&gt;que si le peuple n'en fait pas usage contre les classes&lt;/i&gt; &lt;i&gt;privil&#233;gi&#233;es&lt;/i&gt;. Mais, le jour o&#249; il commence &#224; s'en servir pour saper les privil&#232;ges, &#8212; ces soi-disant libert&#233;s sont jet&#233;es par-dessus bord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est bien naturel. L'homme n'a de droits que ceux qu'il a acquis de haute lutte. Il n'a de droits que ceux qu'il est pr&#234;t &#224; d&#233;fendre &#224; chaque instant, les armes &#224; la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on ne fouette pas hommes et femmes dans les rues de Paris, comme on le fait &#224; Odessa, c'est parce que le jour o&#249; un gouvernement l'oserait, le peuple mettrait en pi&#232;ces les ex&#233;cuteurs. Si un aristocrate ne se fraye plus un passage dans les rues &#224; coups de b&#226;ton distribu&#233;s &#224; droite et &#224; gauche par ses valets, c'est parce que les valets du seigneur qui en aurait l'id&#233;e seraient assomm&#233;s sur place. Si une certaine &#233;galit&#233; existe entre l'ouvrier et le patron dans la rue et dans les &#233;tablissements publics, c'est parce que l'ouvrier, gr&#226;ce aux r&#233;volutions pr&#233;c&#233;dentes, a un sentiment de dignit&#233; personnelle qui ne lui permettra pas de supporter l'offense du patron, &#8212; et non pas parce que ses droits sont inscrits dans la loi.&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt; __________&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que dans la soci&#233;t&#233; actuelle, divis&#233;e en ma&#238;tres et serfs, la vraie libert&#233; ne peut pas exister ; elle ne le pourra pas tant qu'il y aura exploiteurs et esclaves, gouvernants et gouvern&#233;s. Cependant il ne s'ensuit pas que jusqu'au jour o&#249; la r&#233;volution anarchiste viendra balayer les distinctions sociales, nous d&#233;sirions voir la presse b&#226;illonn&#233;e, comme elle l'est en Allemagne, le droit de r&#233;union annul&#233; comme en Russie, et l'inviolabilit&#233; personnelle r&#233;duite &#224; ce qu'elle est en Turquie. Tout esclaves du Capital que nous sommes, nous voulons pouvoir &#233;crire et publier ce que bon nous semble, nous voulons pouvoir nous r&#233;unir et nous organiser comme il nous plaira, &#8212; pr&#233;cis&#233;ment pour secouer le joug du Capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est bien temps de comprendre que ce n'est pas aux lois constitutionnelles qu'il faut demander ces droits. Ce n'est pas dans une loi, &#8212; dans un morceau de papier, qui peut &#234;tre d&#233;chir&#233; &#224; la moindre fantaisie des gouvernants, &#8212; que nous irons chercher la sauvegarde de ces droits naturels. C'est seulement en nous constituant comme force, capable d'imposer notre volont&#233;, que nous parviendrons &#224; faire respecter nos droits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voulons-nous avoir la libert&#233; de dire et d'&#233;crire ce que bon nous semblera ? Voulons-nous avoir le droit de nous r&#233;unir et de nous organiser ? &#8212; Ce n'est pas &#224; un Parlement que nous devons aller en demander la permission ; ce n'est pas une loi que nous devons mendier au S&#233;nat. Soyons une force organis&#233;e, capable de montrer les dents chaque fois que n'importe qui s'avise de restreindre notre droit de parole ou de r&#233;union ; &lt;i&gt;soyons forts&lt;/i&gt;, et nous pourrons &#234;tre s&#251;rs que personne n'osera venir nous disputer le droit de parler, d'&#233;crire, d'imprimer, de nous r&#233;unir. Le jour o&#249; nous aurons su &#233;tablir assez d'entente entre les exploit&#233;s pour sortir au nombre de plusieurs milliers d'hommes dans la rue et prendre la d&#233;fense de nos droits, personne n'osera nous disputer ces droits, ni bien d'autres encore que nous saurons revendiquer. Alors, mais seulement alors, nous aurons acquis ces droits, que nous pourrions vainement mendier pendant des dizaines d'ann&#233;es &#224; la Chambre ; alors ces droits nous seront garantis d'une mani&#232;re bien autrement s&#251;re que si on les inscrivait de nouveau sur des chiffons de papier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les libert&#233;s ne se donnent pas, elles se prennent.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;En 1882, Pierre Kropotkine est arr&#234;t&#233; &#224; Lyon et impliqu&#233; dans le proc&#232;s dit des 66, qui s'ouvre le 8 janvier 1883, &#224; la suite des violentes manifestations des mineurs de Montceau-les-Mines d'ao&#251;t 1882 et des attentats &#224; la bombe d'octobre 1882 &#224; Lyon. Au titre de la loi du 14 mars 1872, les 66 inculp&#233;s sont accus&#233;s de s'&#234;tre affili&#233;s &#224; l'Association internationale des travailleurs (la Premi&#232;re Internationale), cens&#233;e avoir &#233;t&#233; reconstitu&#233;e au congr&#232;s de Londres en juillet 1881 : &#171; &lt;/i&gt;D'avoir (...) &#233;t&#233; affili&#233;s ou fait acte d'affiliation &#224; une soci&#233;t&#233; internationale, ayant pour but de provoquer &#224; la suspension du travail, &#224; l'abolition du droit de propri&#233;t&#233;, de la famille, de la patrie, de la religion, et d'avoir ainsi commis un attentat contre la paix publique&lt;i&gt; &#187;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Presque tous seront condamn&#233;s, Kropotkine &#233;tant condamn&#233; &#224; 5 ans de prison et 10 ans de r&#233;sidence surveill&#233;e. &lt;br class='manualbr' /&gt;Le dernier jour du proc&#232;s, Fr&#233;d&#233;ric Tressaud fait la lecture de la d&#233;claration suivante, sign&#233;e par 47 des 66 pr&#233;venus, dont Kropotkine :&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &#171; Ce qu'est l'anarchie, ce que sont les anarchistes, nous allons le dire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les anarchistes, messieurs, sont des citoyens qui, dans un si&#232;cle o&#249; l'on pr&#234;che partout la libert&#233; des opinions, ont cru de leur devoir de se recommander de la libert&#233; illimit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Oui, messieurs, nous sommes, de par le monde, quelques milliers, quelques millions peut-&#234;tre &#8211; car nous n'avons d'autre m&#233;rite que de dire tout haut ce que la foule pense tout bas &#8211; nous sommes quelques millers de travailleurs qui revendiquons la libert&#233; absolue, rien que la libert&#233;, toute la libert&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous voulons la libert&#233;, c'est-&#224;-dire que nous r&#233;clamons pour tout &#234;tre humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui pla&#238;t, et ne faire que ce qui lui pla&#238;t ; de satisfaire int&#233;gralement tous ses besoins, sans autre limite que les impossibilit&#233;s naturelles et les besoins de ses voisins &#233;galement respectables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous voulons la libert&#233;, et nous croyons son existence incompatible avec l'existence d'un pouvoir quelconque, quelles que soient son origine et sa forme, qu'il soit &#233;lu ou impos&#233;, monarchique ou r&#233;publicain, qu'il s'inspire du droit divin ou du droit populaire, de la Sainte-Ampoule ou du suffrage universel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est que l'histoire est l&#224; pour nous apprendre que tous les gouvernements se ressemblent et se valent. Les meilleurs sont les pires. Plus de cynisme chez les uns, plus d'hypocrisie chez les autres ! Au fond, toujours les m&#234;mes proc&#233;d&#233;s, toujours la m&#234;me intol&#233;rance. Il n'est pas jusqu'aux lib&#233;raux en apparence qui n'aient en r&#233;serve, sous la poussi&#232;re des arsenaux l&#233;gislatifs, quelque bonne petite loi sur l'Internationale, &#224; l'usage des oppositions g&#234;nantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le mal, en d'autres termes, aux yeux des anarchistes, ne r&#233;side pas dans telle forme de gouvernement plut&#244;t que dans telle autre. Il est dans l'id&#233;e gouvernementale elle-m&#234;me ; il est dans le principe d'autorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La substitution, en un mot, dans les rapports humains, du libre contrat, perp&#233;tuellement r&#233;visable et r&#233;soluble, &#224; la tutelle administrative et l&#233;gale, &#224; la discipline impos&#233;e ; tel est notre id&#233;al.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les anarchistes se proposent donc d'apprendre au peuple &#224; se passer du gouvernement comme il commence &#224; apprendre &#224; se passer de Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il apprendra &#233;galement &#224; se passer de propri&#233;taires. Le pire des tyrans, en effet, ce n'est pas celui qui nous embastille, c'est celui qui nous affame ; ce n'est pas celui qui nous prend au collet, c'est celui qui nous prend au ventre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pas de libert&#233; sans &#233;galit&#233; ! Pas de libert&#233; dans une soci&#233;t&#233; o&#249; le capital est monopolis&#233; entre les mains d'une minorit&#233; qui va se r&#233;duisant tous les jours et o&#249; rien n'est &#233;galement r&#233;parti, pas m&#234;me l'&#233;ducation publique, pay&#233;e cependant des deniers de tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous croyons, nous, que le capital, patrimoine commun de l'humanit&#233;, puisqu'il est le fruit de la collaboration des g&#233;n&#233;rations pass&#233;es et des g&#233;n&#233;rations contemporaines, doit &#234;tre &#224; la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en &#234;tre exclu ; que personne, en revanche, ne puisse accaparer une part au d&#233;triment du reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous voulons, en un mot, l'&#233;galit&#233; ; l'&#233;galit&#233; de fait, comme corollaire ou plut&#244;t comme condition primordiale de la libert&#233;. De chacun selon ses facult&#233;s, &#224; chacun selon ses besoins ; voil&#224; ce que nous voulons sinc&#232;rement, &#233;nergiquement ; voil&#224; ce qui sera, car il n'est point de prescription qui puisse pr&#233;valoir contre les revendications &#224; la fois l&#233;gitimes et n&#233;cessaires. Voil&#224; pourquoi l'on veut nous vouer &#224; toutes les fl&#233;trissures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sc&#233;l&#233;rats que nous sommes ! Nous r&#233;clamons le pain pour tous, le travail pour tous ; pour tous aussi l'ind&#233;pendance et la justice. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Le Principe Anarchiste</title>
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		<dc:date>2013-01-06T10:43:42Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Kropotkine</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>CCAN (Nancy)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Regardez autour de vous. Qu'en est-il rest&#233; de tous les partis qui se sont annonc&#233;s autrefois comme partis &#233;minemment r&#233;volutionnaires ? - deux partis seulement sont seuls en pr&#233;sence : le parti de la coercition et le parti de la libert&#233; ; Les Anarchistes, et, contre eux, - tous les autres partis, quelle qu'en soit l'&#233;tiquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que contre tous ces partis, les anarchistes sont seuls &#224; d&#233;fendre en son entier le principe de la libert&#233;. Tous les autres se targuent de rendre l'humanit&#233; heureuse en changeant, ou en adoucissant la forme du fouet. S'ils crient &#171; &#224; bas la corde de chanvre du gibet &#187;, c'est pour la remplacer par le cordon de soie, appliqu&#233; sur le dos. Sans fouet, sans coercition, d'une sorte ou d'une autre, - sans le fouet du salaire ou de la faim, sans celui du juge ou du gendarme, sans celui de la punition sous une forme ou sur une autre, - ils ne peuvent concevoir la soci&#233;t&#233;. Seuls, nous osons affirmer que punition, gendarme, juge, faim et salaire n'ont jamais &#233;t&#233;, et ne seront jamais un &#233;l&#233;ment de progr&#232;s ; et que sous un r&#233;gime qui reconna&#238;t ces instruments de coercition, si progr&#232;s il y a, le progr&#232;s est acquis contre ces instruments, et non pas par eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; la lutte que nous engageons. Et quel jeune c&#339;ur honn&#234;te ne battra-t-il pas &#224; l'id&#233;e que lui aussi peut venir prendre part &#224; cette lutte, et revendiquer contre toutes les minorit&#233;s d'oppresseurs la plus belle part de l'homme, celle qui a fait tous les progr&#232;s qui nous entourent et qui, malgr&#233; dela, pour cela m&#234;me fut toujours foul&#233;e aux pieds ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extrait des &lt;i&gt;Temps nouveaux&lt;/i&gt; N&#176; 67, 1913.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot78" rel="tag"&gt;CCAN (Nancy)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L135xH150/arton998-cb8f0.jpg?1780466357' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='135' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff998.jpg?1352993907&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;A ses d&#233;buts, l'Anarchie se pr&#233;senta comme une simple n&#233;gation. N&#233;gation de l'&#201;tat et de l'accumulation personnelle du Capital. N&#233;gation de toute esp&#232;ce d'autorit&#233;. N&#233;gation encore des formes &#233;tablies de la Soci&#233;t&#233;, bas&#233;es sur l'injustice, l'&#233;go&#239;sme absurde et l'oppression, ainsi que de la morale courante, d&#233;riv&#233;e du Code romain, adopt&#233; et sanctifi&#233; par l'&#201;glise chr&#233;tienne. C'est sur cette lutte, engag&#233;e contre l'autorit&#233;, n&#233;e au sein m&#234;me de l'Internationale, que le parti anarchiste se constitua comme parti r&#233;volutionnaire distinct.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que des esprits aussi profonds que Godwin, Proudhon et Bakounine, ne pouvaient se borner &#224; une simple n&#233;gation. L'affirmation - la conception d'une soci&#233;t&#233; libre, sans autorit&#233;, marchant &#224; la conqu&#234;te du bien-&#234;tre mat&#233;riel, intellectuel et moral - suivait de pr&#232;s la n&#233;gation ; elle en faisait la contrepartie. Dans les &#233;crits de Bakounine, aussi bien que dans ceux de Proudhon, et aussi de Stirner, on trouve des aper&#231;us profonds sur les fondements historiques de l'id&#233;e anti-autoritaire, la part qu'elle a jou&#233; dans l'histoire, et celle qu'elle est appel&#233;e &#224; jouer dans le d&#233;veloppement futur de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Point d'&#201;tat &#187;, ou &#171; point d'autorit&#233; &#187;, malgr&#233; sa forme n&#233;gative, avait un sens profond affirmatif dans leurs bouches. C'&#233;tait un principe philosophique et pratique en m&#234;me temps, qui signifiait que tout l'ensemble de la vie des soci&#233;t&#233;s, tout, - depuis les rapports quotidiens entre individus jusqu'aux grands rapports des races par-dessus les Oc&#233;ans, - pouvait et devait &#234;tre r&#233;form&#233;, et serait n&#233;cessairement r&#233;form&#233;, t&#244;t ou tard, selon les principes de l'anarchie - la libert&#233; pleine et enti&#232;re de l'individu, les groupements naturels et temporaires, la solidarit&#233;, pass&#233;e &#224; l'&#233;tat d'habitude sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi l'id&#233;e anarchiste apparut du coup grande, rayonnante, capable d'entra&#238;ner et d'enflammer les meilleurs esprits de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons le mot, elle &#233;tait philosophique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui on rit de la philosophie. On n'en riait cependant pas du temps du Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui, en mettant la philosophie &#224; la port&#233;e de tout le monde et en invitant tout le monde &#224; acqu&#233;rir des notions g&#233;n&#233;rales de toutes choses, faisait une &#339;uvre r&#233;volutionnaire, dont on retrouve les traces, et dans le soul&#232;vement des campagnes, et dans les grandes villes de 1793, et dans l'entrain passionn&#233; des volontaires de la R&#233;volution. A cette &#233;poque l&#224;, les affameurs redoutaient la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les cur&#233;s et les gens d'affaires, aid&#233;s des philosophes universitaires allemands, au jargon incompr&#233;hensible, ont parfaitement r&#233;ussi &#224; rendre la philosophie inutile, sinon ridicule. Les cur&#233;s et leurs adeptes ont tant dit que la philosophie c'est de la b&#234;tise, que les ath&#233;es ont fini par y croire. Et les affairistes bourgeois, - les opportunards blancs, bleus et rouges - ont tant ri du philosophe que les hommes sinc&#232;res s'y sont laiss&#233; prendre. Quel tripoteur de la Bourse, quel Thiers, quel Napol&#233;on, quel Gambetta ne l'ont-ils pas r&#233;p&#233;t&#233;, pour mieux faire leurs affaires ! Aussi, la philosophie est passablement en m&#233;pris aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eh bien, quoi qu'en disent les cur&#233;s, les gens d'affaires et ceux qui r&#233;p&#232;tent ce qu'ils ont appris, l'Anarchie fut comprise par ses fondateurs comme une grande id&#233;e philosophique. Elle est, en effet, plus qu'un simple mobile de telle ou telle autre action. Elle est un grand principe philosophique. Elle est une vue d'ensemble qui r&#233;sulte de la compr&#233;hension vraie des faits sociaux, du pass&#233; historique de l'humanit&#233;, des vraies causes du progr&#232;s ancien et moderne. Une conception que l'on ne peut accepter sans sentir se modifier toutes nos appr&#233;ciations, grandes ou petites, des grands ph&#233;nom&#232;nes sociaux, comme des petits rapports entre nous tous dans notre vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est un principe de lutte de tous les jours. Et si elle est un principe puissant dans cette lutte, c'est qu'elle r&#233;sume les aspirations profondes des masses, un principe, fauss&#233; par la science &#233;tatiste et foul&#233; aux pieds par les oppresseurs, mais toujours vivant et actif, toujours cr&#233;ant le progr&#232;s, malgr&#233; et contre tous les oppresseurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle exprime une id&#233;e qui, de tout temps, depuis qu'il y a des soci&#233;t&#233;s, a cherch&#233; &#224; modifier les rapports mutuels, et un jour les transformera, depuis ceux qui s'&#233;tablissent entre hommes renferm&#233;s dans la m&#234;me habitation, jusqu'&#224; ceux qui pensent s'&#233;tablir en groupements internationaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un principe, enfin, qui demande la reconstruction enti&#232;re de toute la science, physique, naturelle et sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce c&#244;t&#233; positif, reconstructeur de l'Anarchie n'a cess&#233; de se d&#233;velopper. Et aujourd'hui, l'Anarchie a &#224; porter sur ses &#233;paules un fardeau autrement grand que celui qui se pr&#233;sentait &#224; ses d&#233;buts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est plus une simple lutte contre des camarades d'atelier qui se sont arrog&#233; une autorit&#233; quelconque dans un groupement ouvrier. Ce n'est plus une simple lutte contre des chefs que l'on s'&#233;tait donn&#233; autrefois, ni m&#234;me une simple lutte contre un patron, un juge ou un gendarme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est tout cela, sans doute, car sans la lutte de tous les jours - &#224; quoi bon s'appeler r&#233;volutionnaire ? L'id&#233;e et l'action sont ins&#233;parables, si l'id&#233;e a en prise sur l'individu ; et sans action, l'id&#233;e m&#234;me s'&#233;tiole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est encore bien plus que cela. C'est la lutte entre deux grands principes qui, de tout temps, se sont trouv&#233;s aux prises dans la Soci&#233;t&#233;, le principe de libert&#233; et celui de coercition : deux principes, qui en ce moment-m&#234;me, vont de nouveau engager une lutte supr&#234;me, pour arriver n&#233;cessairement &#224; un nouveau triomphe du principe libertaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Regardez autour de vous. Qu'en est-il rest&#233; de tous les partis qui se sont annonc&#233;s autrefois comme partis &#233;minemment r&#233;volutionnaires ? - deux partis seulement sont seuls en pr&#233;sence : le parti de la coercition et le parti de la libert&#233; ; Les Anarchistes, et, contre eux, - tous les autres partis, quelle qu'en soit l'&#233;tiquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que contre tous ces partis, les anarchistes sont seuls &#224; d&#233;fendre en son entier le principe de la libert&#233;. Tous les autres se targuent de rendre l'humanit&#233; heureuse en changeant, ou en adoucissant la forme du fouet. S'ils crient &#171; &#224; bas la corde de chanvre du gibet &#187;, c'est pour la remplacer par le cordon de soie, appliqu&#233; sur le dos. Sans fouet, sans coercition, d'une sorte ou d'une autre, - sans le fouet du salaire ou de la faim, sans celui du juge ou du gendarme, sans celui de la punition sous une forme ou sur une autre, - ils ne peuvent concevoir la soci&#233;t&#233;. Seuls, nous osons affirmer que punition, gendarme, juge, faim et salaire n'ont jamais &#233;t&#233;, et ne seront jamais un &#233;l&#233;ment de progr&#232;s ; et que sous un r&#233;gime qui reconna&#238;t ces instruments de coercition, si progr&#232;s il y a, le progr&#232;s est acquis contre ces instruments, et non pas par eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; la lutte que nous engageons. Et quel jeune c&#339;ur honn&#234;te ne battra-t-il pas &#224; l'id&#233;e que lui aussi peut venir prendre part &#224; cette lutte, et revendiquer contre toutes les minorit&#233;s d'oppresseurs la plus belle part de l'homme, celle qui a fait tous les progr&#232;s qui nous entourent et qui, malgr&#233; dela, pour cela m&#234;me fut toujours foul&#233;e aux pieds !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis que la divison entre le parti de la libert&#233; et le parti de la coercition devient de plus en plus prononc&#233;e, celui-ci se cramponne de plus en plus aux formes mourantes du pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sait qu'il a devant lui un principe puissant, capable de donner une force irr&#233;sistible &#224; la r&#233;volution, si un jour il est bien compris par les masses. Et il travaille &#224; s'emparer de chacun des courants qui forment ensemble le grand courant r&#233;volutionnaire. Il met la main sur la pens&#233;e communaliste qui s'annonce en France et en Angleterre. Il cherche &#224; s'emparer de la r&#233;volte ouvri&#232;re contre le patronat qui se produit dans le monde entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, au lieu de trouver dans les socialistes moins avanc&#233;s que nous des auxilliaires, nous trouvons en eux, dans ces deux directions, un adversaire adroit, s'appuyant sur toute la force des pr&#233;jug&#233;s acquis, qui fait d&#233;vier le socialisme dans des voies de traverse et finira par effacer jusqu'au sens socialiste du mouvement ouvrier, si les travailleurs ne s'en aper&#231;oivent &#224; temps et n'abandonnent pas leurs chefs d'opinion actuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'anarchiste se voit ainsi forc&#233; de travailler sans rel&#226;che et sans perte de temps dans toutes ces directions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il doit faire ressortir la partie grande, philosophique du principe de l'Anarchie. Il doit l'appliquer &#224; la science, car par cela, il aidera &#224; remodeler les id&#233;es : il entamera les mensonges de l'histoire, de l'&#233;conomie sociale, de la philosophie, et il aidera &#224; ceux qui le font d&#233;j&#224;, souvent inconsciemment, par amour de la v&#233;rit&#233; scientifique, &#224; imposer le cachet anarchiste &#224; la pens&#233;e du si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a &#224; soutenir la lutte et l'agitation de tous les jours contre oppresseurs et pr&#233;jug&#233;s, &#224; maintenir l'esprit de r&#233;volte partout o&#249; l'homme se sent opprim&#233; et poss&#232;de le courage de se r&#233;volter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a &#224; d&#233;jouer les savantes machinations de tous les partis, jadis alli&#233;s, mais aujourd'hui hostiles, qui travaillent &#224; faire d&#233;vier dans des voies autoritaires, les mouvements n&#233;s comme r&#233;volte contre l'oppression du Capital et de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et enfin, dans toutes ces directions il a &#224; trouver, &#224; deviner par la pratique m&#234;me de la vie, les formes nouvelles que les groupements, soit de m&#233;tier, soit territoriaux et locaux, pourront prendre dans une soci&#233;t&#233; libre, affranchie de l'autorit&#233; des gouvernements et des affameurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grandeur de la t&#226;che &#224; accomplir n'est-elle pas la meilleure inspiration pour l'homme qui se sent la force de lutter ? N'est-elle pas aussi le meilleur moyen pour appr&#233;cier chaque fait s&#233;par&#233; qui se produit dans le courant de la grande lutte que nous avons &#224; soutenir ?&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Biographie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pierre Kropotkine est issu de l'une des plus vieilles familles de la noblesse russe. Sa m&#232;re est une femme douce et aim&#233;e de tous pour sa grande bont&#233;. Elle est tr&#232;s estim&#233;e des serviteurs et fut un mod&#232;le pour ses fils en ce qui concerne la tol&#233;rance, le respect d'autrui et l'int&#233;r&#234;t pour les choses intellectuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'&#226;ge de 15 ans, et durant cinq ans, il sera l'h&#244;te de l'&#233;cole des Pages. Il en sortira sergent, place envi&#233;e parce que le sergent devenait le page de chambre personnel de l'empereur. Cette place laissait pr&#233;voir une ascension rapide et s&#251;re au sein de la cour. Kropotkine v&#233;cut donc au c&#244;t&#233; d'Alexandre II et put se faire une id&#233;e pr&#233;cise de ce qui se passait dans son entourage. Cela ne fit que confirmer ses impressions et le d&#233;go&#251;ta &#224; jamais de la vie de courtisan. En 1860, Pierre Kropotkine &#233;dite sa premi&#232;re publication r&#233;volutionnaire. Celleci est manuscrite et destin&#233;e &#224; trois de ses camarades : &#171; A cet &#226;ge, que pouvais-je &#234;tre, si ce n'est constitutionnel ? Et mon journal montrait la n&#233;cessit&#233; d'une constitution pour la Russie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nomm&#233; officier, il est le seul &#224; choisir un r&#233;giment peu connu et loin de la capitale. Il part donc pour la Sib&#233;rie comme aide de camp du g&#233;n&#233;ral Koukel. Cet homme, aux id&#233;es radicales, avait dans sa biblioth&#232;que les meilleures revues russes et les collections compl&#232;tes des publications r&#233;volutionnaires londoniennes de Herzen. En outre, il avait connu Bakounine pendant son exil et put raconter &#224; Kropotkine bon nombre de d&#233;tails sur sa vie. Sa premi&#232;re exp&#233;dition importante est la travers&#233;e de la Mandchourie, &#224; la recherche d'une route reliant la Transba&#239;kalie aux colonies russes sur l'Amour. L'ann&#233;e suivante il entreprend un long voyage pour trouver un acc&#232;s de communication directe entre les mines d'or de la province de Yakoutsk et la Transba&#239;kalie. Cette d&#233;couverte, dont Kropotkine n'h&#233;site pas &#224; dire qu'elle est sa principale contribution scientifique, est bient&#244;t suivie par la th&#233;orie de la glaciation et de la dessiccation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ayant quitt&#233; l'arm&#233;e, il entre &#224; l'universit&#233; de Saint-P&#233;tersbourg &#224; l'automne 1867. Pendant cinq ans, son temps est enti&#232;rement absorb&#233; par les &#233;tudes et les recherches scientifiques. A la mort de son p&#232;re, il d&#233;cide de se rendre en Europe occidentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Association internationale des travailleurs (AIT), dont il avait d&#233;j&#224; entendu parler, l'attire. Arriv&#233; &#224; Zurich, il adh&#232;re &#224; une section de l'Internationale, puis se rend dans le jura o&#249; l'activit&#233; libertaire est intense. A Neuch&#226;tel, il rencontre James Guillaume qui deviendra l'un de ses meilleurs amis. A Sonvilliers, il se lie d'amiti&#233; avec Adh&#233;mar Schwitzguebel. Ces diff&#233;rents contacts le marqueront, ainsi que le comportement des ouvriers jurassiens pour lesquels il a une grande admiration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour en Russie, Kropotkine devient un propagandiste infatigable et, durant deux ans, il parcourt les quartiers populaires de Saint-P&#233;tersbourg d&#233;guis&#233; en paysan, sous le nom de Borodine. Il est arr&#234;t&#233; en 1874 et conduit &#224; la forteresse Pierre et Paul, il s'en &#233;vade gr&#226;ce &#224; l'aide de sa soeur et se r&#233;fugie en Angleterre. Le d&#233;sir d'agir sur les &#233;v&#233;nements pousse Kropotkine &#224; retourner en Suisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;cembre 1876, il s&#233;journe &#224; Neuch&#226;tel o&#249; il rencontre Malatesta et Cafiero qui projettent pour l'ann&#233;e suivante une insurrection en Italie. Il s'installe dans le jura et commence pour lui une p&#233;riode d'activit&#233;s intenses. Il se rend partout o&#249; c'est n&#233;cessaire, &#224; Verviers (en Belgique), &#224; Gen&#232;ve, &#224; Vevey o&#249; il rencontre &#201;lis&#233;e Reclus. En juin 1877, Kropotkine et Paul Brousse fondent &lt;i&gt;l'Avant-garde&lt;/i&gt;, journal international, pour effectuer une propagande vers la France. A l'automne 1877, il participe au congr&#232;s de Verviers qui sera le dernier congr&#232;s international de la tendance bakounienne. Apr&#232;s un bref s&#233;jour &#224; Gen&#232;ve, il part pour l'Espagne o&#249; il est &#233;merveill&#233; par l'implantation de l'anarchisme. C'est au retour de ce voyage qu'il fait la connaissance de Sophie Ananief, avec laquelle il passera le restant de ses jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1879, Kropotkine &#233;dite un journal pour la F&#233;d&#233;ration jurassienne. C'est ainsi que na&#238;t &lt;i&gt;le R&#233;volt&#233;&lt;/i&gt; qui prendra en 1887 le nom de &lt;i&gt;la R&#233;volte&lt;/i&gt; et, pour finir, s'intitulera &lt;i&gt;les Temps nouveaux&lt;/i&gt; en 1895. En 1880, il se rend &#224; Clarens pour rejoindre &#201;lis&#233;e Reclus qui lui demande de collaborer, pour la partie russe, &#224; son gigantesque ouvrage, &lt;i&gt;la G&#233;ographie universelle&lt;/i&gt;. C'est l&#224; aussi qu'il &#233;crit la c&#233;l&#232;bre brochure &lt;i&gt;Aux jeunes gens&lt;/i&gt;. A son retour, il est expuls&#233; de Suisse &#224; cause de l'assassinant d'Alexandre II.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1882, il se rend en France o&#249; il est arr&#234;t&#233; avec soixante autres anarchistes. Kropotkine et trois de ses compagnons sont condamn&#233;s &#224; cinq ans de prison, les autres inculp&#233;s &#224; des peines d'un &#224; quatre ans. Pendant ces ann&#233;es d'enfermement, Kropotkine donne &#224; ses compagnons des cours de cosmographie, de g&#233;om&#233;trie, de physique&#8230; et presque tous apprennent une langue &#233;trang&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne pouvant rester en France, le couple d&#233;cide de s&#233;journer &#224; Londres. Ils ne savent pas alors qu'ils resteront pendant trente ans en Angleterre o&#249; le mouvement anarchiste anglais n'a cess&#233; de prendre de l'ampleur. Mme Charlotte Wilson, membre de la soci&#233;t&#233; Fabienne, devient peu &#224; peu une disciple de Kropotkine. En 1885, Henry Seymour lance le journal individualiste &lt;i&gt;The anarchist&lt;/i&gt;. Dans l'Est End &#224; Londres, les juifs anarchistes font para&#238;tre &#224; la m&#234;me &#233;poque un journal en Yiddish (L'ami des travailleurs). Le groupe &lt;i&gt;Freedom&lt;/i&gt;, tout nouvellement cr&#233;&#233;, compos&#233; de Kropotkine et de sa femme, de Mme Wilson, du Docteur Burns Gibson et d'un ou de deux autres compagnons, lance en octobre le premier num&#233;ro de &lt;i&gt;Freedom&lt;/i&gt;. &lt;i&gt;La morale anarchiste&lt;/i&gt; para&#238;t en 1890, suivi deux ans plus tard de &lt;i&gt;la Conqu&#234;te du Pain&lt;/i&gt;. Apr&#232;s une s&#233;rie de conf&#233;rences, au Canada, sur les d&#233;p&#244;ts glaciaires en Finlande et sur la th&#233;orie de la structure de l'Asie, il se rend aux &#201;tats-Unis o&#249; ils fait des meetings sur l'anarchisme. Gr&#226;ce &#224; l'argent collect&#233; au cours de deux meetings &#224; New-York, John Edelman peut faire para&#238;tre le premier journal anarchiste communiste en langue anglaise au &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1905, la premi&#232;re r&#233;volution en Russie l'enthousiasme, il participe &#224; Londres &#224; deux r&#233;unions organis&#233;es sur ce sujet. En 1911, il &#233;crit pour le nouveau journal des exil&#233;s russes &lt;i&gt;Rabotni Mir&lt;/i&gt; qui deviendra en 1913 l'organe de la F&#233;d&#233;ration communiste anarchiste. Jean Grave lui rend visite en 1916 et les deux hommes discutent de leur position commune &#224; propos de la guerre. Ils d&#233;cident de r&#233;diger un texte qui prend le nom de : &lt;i&gt;Manifeste des seize&lt;/i&gt;. En mai 1917, Kropotkine prend la d&#233;cision de revenir en Russie. Il s'embarque donc et partout o&#249; il passe malgr&#233; les pr&#233;cautions pour voyager incognito, il est chaleureusement accueilli. Il refuse outr&#233;, le minist&#232;re que lui propose Kerenski et, quand L&#233;nine est ma&#238;tre de la situation, il r&#233;it&#232;re son refus de participer &#224; tout gouvernement. Il ne cesse de d&#233;noncer la dictature qui s'instaure et en but &#224; des tracasseries de la part des bolcheviques, il meurt &#224; Dimitrov entour&#233; de ses plus fid&#232;les amis. Son enterrement sera la derni&#232;re grande manifestation libre en URSS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Didier Roy (revue &lt;i&gt;Itin&#233;raire&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://www.non-fides.fr/?Le-Principe-Anarchiste" class="spip_out"&gt;http://www.non-fides.fr/?Le-Princip...&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'esprit de r&#233;volte</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Kropotkine</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Communismes</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>
		<dc:subject>CCAN (Nancy)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Dans ce texte, Pierre Kropotkine analyse les racines de la r&#233;volution fran&#231;aise de 1789 ainsi que l'agitation politique et populaire qui la pr&#233;c&#232;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Au milieu des plaintes, des causeries, des discussions th&#233;oriques, un acte de r&#233;volte, individuel ou collectif, se produit, r&#233;sumant les aspirations dominantes. Il se peut qu'au premier abord la masse soit indiff&#233;rente. Tout en admirant le courage de l'individu ou du groupe initiateur, il se peut qu'elle veuille suivre d'abord les sages, les prudents, qui s'empressent de taxer cet acte de &#171; folie &#187; et de dire que &#171; les fous, les t&#234;tes br&#251;l&#233;es vont tout compromettre. &#187; Ils avaient si bien calcul&#233;, ces sages et ces prudents, que leur parti, en poursuivant lentement son oeuvre, parviendrait dans cent ans, dans deux cents ans, trois cents ans peut-&#234;tre, &#224; conqu&#233;rir le monde entier, et voil&#224; que l'impr&#233;vu s'en m&#234;le ; l'impr&#233;vu, bien entendu, c'est ce qui n'a pas &#233;t&#233; pr&#233;vu par eux, les sages et les prudents. Quiconque conna&#238;t un bout d'histoire et poss&#232;de un cerveau tant soit peu ordonn&#233;, sait parfaitement d'avance qu'une propagande th&#233;orique de la R&#233;volution se traduire n&#233;cessairement par des actes, bien avant que les th&#233;oriciens aient d&#233;cid&#233; que le moment d'agir est venu ; n&#233;anmoins, les sages th&#233;oriciens se f&#226;chent contre les fous, les excommunient, les vouent &#224; l'anath&#232;me. Mais les fous trouvent des sympathies, la masse du peuple applaudit en secret &#224; leur audace et ils trouvent des imitateurs. A mesure que les premiers d'entre eux vont peupler les ge&#244;les et les bagnes, d'autres viennent continuer leur oeuvre ; les actes de protestation ill&#233;gale, de r&#233;volte et de vengeance se multiplient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'indiff&#233;rence est d&#233;sormais impossible. Ceux qui, au d&#233;but, ne se demandaient m&#234;me pas ce que veulent les &#171; fous &#187; sont forc&#233;s de s'en occuper, de discuter leurs id&#233;es, de prendre parti pour ou contre. Par les faits qui s'imposent &#224; l'attention g&#233;n&#233;rale, l'id&#233;e nouvelle s'infiltre dans les cerveaux et conquiert des pros&#233;lytes. Tel acte fait en quelques jours plus de propagande que des milliers de brochures.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot78" rel="tag"&gt;CCAN (Nancy)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L103xH150/arton378-dffac.jpg?1780580583' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='103' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff378.jpg?1161553417&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pierre Kropotkine&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'Esprit de R&#233;volte&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Publication des &lt;i&gt;Temps Nouveaux&lt;/i&gt; n&#176;42 (1914) &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la vie des soci&#233;t&#233;s, il est des &#233;poques o&#249; la R&#233;volution devient une imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233;, o&#249; elle s'impose d'une mani&#232;re absolue. Des id&#233;es nouvelles germent de partout, elles cherchent &#224; se faire jour, &#224; trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent continuellement &#224; la force d'inertie de ceux qui ont int&#233;r&#234;t &#224; maintenir l'ancien r&#233;gime, elles &#233;touffent dans l'atmosph&#232;re suffocante des anciens pr&#233;jug&#233;s et des traditions. Les id&#233;es re&#231;ues sur la constitution des Etats, sur les lois d'&#233;quilibre social, sur les relations politiques et &#233;conomiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus devant la critique s&#233;v&#232;re qui les sape chaque jour, &#224; chaque occasion, dans le salon comme dans le cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme dans la conversation quotidienne. Les institutions politiques, &#233;conomiques et sociales tombent en ruine ; &#233;difice devenu inhabitable, il g&#234;ne, il emp&#234;che le d&#233;veloppement des germes qui se produisent dans ses murs l&#233;zard&#233;s et naissent autour de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralit&#233; &#233;tabli, celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne ne para&#238;t plus suffisant. On s'aper&#231;oit que telle chose, consid&#233;r&#233;e auparavant comme &#233;quitable, n'est qu'une criante injustice : la moralit&#233; d'hier est reconnue aujourd'hui comme &#233;tant d'une immoralit&#233; r&#233;voltante. Le conflit entre les id&#233;es nouvelles et les vieilles traditions &#233;clate dans toutes les classes de la soci&#233;t&#233;, dans tous les milieux, jusque dans le sein de la famille. Le fils entre en lutte avec son p&#232;re : il trouve r&#233;voltant ce que son p&#232;re trouvait tout naturel durant toute sa vie ; la fille se r&#233;volte contre les principes que sa m&#232;re lui transmettait comme le fruit d'une longue exp&#233;rience. La conscience populaire s'insurge chaque jour contre les scandales qui se produisent au sein de la classe des privil&#233;gi&#233;s et des oisifs, contre les crimes qui se commettent au nom du droit du plus fort, ou pour maintenir les privil&#232;ges. Ceux qui veulent le triomphe de la justice ; ceux qui veulent mettre en pratique les id&#233;es nouvelles, sont bien forc&#233;s de reconna&#238;tre que la r&#233;alisation de leurs id&#233;es g&#233;n&#233;reuses, humanitaires, r&#233;g&#233;n&#233;ratrices, ne peut avoir lieu dans la soci&#233;t&#233;, telle qu'elle est constitu&#233;e : ils comprennent la n&#233;cessit&#233; d'une tourmente r&#233;volutionnaire qui balaie toute cette moisissure, vivifie de son souffle les coeurs engourdis et apporte &#224; l'humanit&#233; le d&#233;vouement, l'abn&#233;gation, l'h&#233;ro&#239;sme, sans lesquels une soci&#233;t&#233; s'avilit, se d&#233;grade, se d&#233;compose. &lt;br class='autobr' /&gt;
La machine gouvernementale, charg&#233;e de maintenir l'ordre existant, fonctionne encore. Mais, &#224; chaque tour de ses rouages d&#233;traqu&#233;s, elle se butte et s'arr&#234;te. Son fonctionnement devient de plus en plus difficile, et le m&#233;contentement excit&#233; par ses d&#233;fauts, va toujours croissant. Chaque jour fait surgir de nouvelles exigences. &#171; R&#233;formez ceci, r&#233;formez cela ! &#187; crie-t-on de tous c&#244;t&#233;s. &#171; Guerre, finance, imp&#244;ts, tribunaux, police, tout est &#224; remanier, &#224; r&#233;organiser, &#224; &#233;tablir sur de nouvelles bases. &#187; disent les r&#233;formateurs. Et cependant, tous comprennent qu'il est impossible de refaire, de remanier quoi que ce soit, puisque tout se tient ; tout serait &#224; refaire &#224; la fois ; et comment refaire, lorsque la soci&#233;t&#233; est divis&#233;e en deux camps ouvertement hostiles ? Satisfaire les m&#233;contents, serait en cr&#233;er de nouveaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Incapables de se lancer dans la voie des r&#233;formes, puisque ce serait s'engager dans la R&#233;volution ; en m&#234;me temps, trop impuissants pour se jeter avec franchise dans la r&#233;action, les gouvernements s'appliquent aux demi-mesures, qui peuvent ne satisfaire personne et ne font que susciter de nouveaux m&#233;contentements. Les m&#233;diocrit&#233;s qui se chargent &#224; ces &#233;poques transitoires de mener la barque gouvernementale, ne songent plus d'ailleurs qu'&#224; une seule chose : s'enrichir, en pr&#233;vision de la d&#233;b&#226;cle prochaine. Attaqu&#233;s de tous c&#244;t&#233;s, ils se d&#233;fendent maladroitement, ils louvoient, ils font sottise sur sottise, et ils r&#233;ussissent bient&#244;t &#224; trancher la derni&#232;re corde de salut ; ils noient le prestige gouvernemental dans le ridicule de leur incapacit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
A ces &#233;poques, la R&#233;volution s'impose. Elle devient une n&#233;cessit&#233; sociale ; la situation est une situation r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque nous &#233;tudions chez nos meilleurs historiens la gen&#232;se et le d&#233;veloppement des grandes secousses r&#233;volutionnaires, nous trouvons ordinairement sous ce titre : &#171; Les Causes de la R&#233;volution &#187;, un tableau saisissant de la situation &#224; la veille des &#233;v&#232;nements. La mis&#232;re du peuple, l'ins&#233;curit&#233; g&#233;n&#233;rale, les mesures vexatoires du gouvernement, les scandales odieux qui &#233;talent les grands vices de la soci&#233;t&#233;, les id&#233;es nouvelles cherchant &#224; se faire jour et se heurtant contre l'incapacit&#233; des supp&#244;ts de l'ancien r&#233;gime, rien n'y manque. En contemplant ce tableau, on arrive &#224; la conviction que la R&#233;volution &#233;tait in&#233;vitable en effet, qu'il n'y avait pas d'autre issue que la voie des faits insurrectionnels. &lt;br class='autobr' /&gt;
Prenons pour exemple la situation d'avant 1789, telle que nous la montrent les historiens. Vous croyez entendre le paysan se plaindre de la gabelle, de la d&#238;me, des redevances f&#233;odales, et vouer dans son coeur une haine implacable au seigneur, au moine, &#224; l'accapareur, &#224; l'intendant. Il vous semble voir les bourgeois se plaindre d'avoir perdu leurs libert&#233;s municipales et accabler le roi sous le poids de leurs mal&#233;dictions. Vous entendez le peuple bl&#226;mer la reine, se r&#233;volter au r&#233;cit de ce que font les ministres, et se dire &#224; chaque instant que les imp&#244;ts sont intol&#233;rables et les redevances exorbitantes, que les r&#233;coltes sont mauvaises et l'hiver trop rigoureux, que les vivres sont trop chers et les accapareurs trop voraces, que les avocats de village d&#233;vorent la moisson du paysan, que le garde champ&#234;tre veut jouer au roitelet, que la poste m&#234;me est mal organis&#233;e et les employ&#233;s trop paresseux... Bref, rien ne marche, tous se plaignent. &#171; Cela ne peut plus durer, &#231;a finira mal ! &#187; se dit-on de tous les c&#244;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, de ces raisonnements paisibles &#224; l'insurrection, &#224; la r&#233;volte, il y a tout un ab&#238;me, celui qui s&#233;pare, chez la plus grande partie de l'humanit&#233;, le raisonnement de l'acte, la pens&#233;e de la volont&#233;, du besoin d'agir. Comment donc cet ab&#238;me a-t-il &#233;t&#233; franchi ? Comment ces hommes qui, hier encore, se plaignaient tout tranquillement de leur sort, en fumant leurs pipes, et qui, un moment apr&#232;s, saluaient humblement ce m&#234;me garde champ&#234;tre et ce gendarme dont ils venaient de dire du mal, comment, quelques jours plus tard, ces m&#234;mes hommes ont-ils pu saisir leurs faux et leurs b&#226;tons ferr&#233;s et sont-ils all&#233;s attaquer dans son ch&#226;teau le seigneur, hier encore si terrible ? Par quel enchantement, ces hommes que leurs femmes traitaient avec raison de l&#226;ches se sont-ils transform&#233;s aujourd'hui en h&#233;ros, qui marchent sous les balles et sous la mitraille &#224; la conqu&#234;te de leurs droits ? Comment ces paroles, tant de fois prononc&#233;es jadis et qui se perdaient dans l'air comme le vain son des cloches, se sont-elles enfin transform&#233;es en actes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse est facile. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est l'action, l'action continue, renouvel&#233;e sans cesse, des minorit&#233;s, qui op&#232;re cette transformation. Le courage, le d&#233;vouement, l'esprit de sacrifice, sont aussi contagieux que la poltronnerie, la soumission et la panique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles formes prendra l'agitation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eh bien, toutes les formes, les plus vari&#233;es, qui lui seront dict&#233;es par les circonstances, les moyens, les temp&#233;raments. Tant&#244;t lugubre, tant&#244;t railleuse, mais toujours audacieuse, tant&#244;t collective, tant&#244;t purement individuelle, elle ne n&#233;glige aucun des moyens qu'elle a sous la main, aucune circonstance de la vie publique, pour tenir toujours l'esprit en &#233;veil, pour propager et formuler le m&#233;contentement, pour exciter la haine contre les exploiteurs, ridiculiser les gouvernants, d&#233;montrer leur faiblesse, et surtout et toujours, r&#233;veiller l'audace, l'esprit de r&#233;volte, en pr&#234;chant d'exemple.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'une situation r&#233;volutionnaire se produit dans un pays, sans que l'esprit de r&#233;volte soit encore assez &#233;veill&#233; dans les masses pour se traduire par des manifestations tumultueuses dans la rue, ou par des &#233;meutes et des soul&#232;vements, c'est par l'action que les minorit&#233;s parviennent &#224; r&#233;veiller ce sentiment d'ind&#233;pendance et ce souffle d'audace sans lesquels aucune r&#233;volution ne saurait s'accomplir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Hommes de coeur qui ne se contentent pas de paroles, mais qui cherchent &#224; les mettre &#224; ex&#233;cution, caract&#232;res int&#232;gres, pour qui l'acte fait un avec l'id&#233;e, pour qui la prison, l'exil et la mort sont pr&#233;f&#233;rables &#224; une vie restant en d&#233;saccord avec leurs principes ; hommes intr&#233;pides qui savent qu'il faut oser pour r&#233;ussir, ce sont les sentinelles perdues qui engagent le combat, bien avant que les masses soient assez excit&#233;es pour lever ouvertement le drapeau de l'insurrection et marcher, les armes &#224; la main, &#224; la conqu&#234;te de leurs droits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au milieu des plaintes, des causeries, des discussions th&#233;oriques, un acte de r&#233;volte, individuel ou collectif, se produit, r&#233;sumant les aspirations dominantes. Il se peut qu'au premier abord la masse soit indiff&#233;rente. Tout en admirant le courage de l'individu ou du groupe initiateur, il se peut qu'elle veuille suivre d'abord les sages, les prudents, qui s'empressent de taxer cet acte de &#171; folie &#187; et de dire que &#171; les fous, les t&#234;tes br&#251;l&#233;es vont tout compromettre. &#187; Ils avaient si bien calcul&#233;, ces sages et ces prudents, que leur parti, en poursuivant lentement son oeuvre, parviendrait dans cent ans, dans deux cents ans, trois cents ans peut-&#234;tre, &#224; conqu&#233;rir le monde entier, et voil&#224; que l'impr&#233;vu s'en m&#234;le ; l'impr&#233;vu, bien entendu, c'est ce qui n'a pas &#233;t&#233; pr&#233;vu par eux, les sages et les prudents. Quiconque conna&#238;t un bout d'histoire et poss&#232;de un cerveau tant soit peu ordonn&#233;, sait parfaitement d'avance qu'une propagande th&#233;orique de la R&#233;volution se traduire n&#233;cessairement par des actes, bien avant que les th&#233;oriciens aient d&#233;cid&#233; que le moment d'agir est venu ; n&#233;anmoins, les sages th&#233;oriciens se f&#226;chent contre les fous, les excommunient, les vouent &#224; l'anath&#232;me. Mais les fous trouvent des sympathies, la masse du peuple applaudit en secret &#224; leur audace et ils trouvent des imitateurs. A mesure que les premiers d'entre eux vont peupler les ge&#244;les et les bagnes, d'autres viennent continuer leur oeuvre ; les actes de protestation ill&#233;gale, de r&#233;volte et de vengeance se multiplient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'indiff&#233;rence est d&#233;sormais impossible. Ceux qui, au d&#233;but, ne se demandaient m&#234;me pas ce que veulent les &#171; fous &#187; sont forc&#233;s de s'en occuper, de discuter leurs id&#233;es, de prendre parti pour ou contre. Par les faits qui s'imposent &#224; l'attention g&#233;n&#233;rale, l'id&#233;e nouvelle s'infiltre dans les cerveaux et conquiert des pros&#233;lytes. Tel acte fait en quelques jours plus de propagande que des milliers de brochures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, il r&#233;veille l'esprit de r&#233;volte, il fait germer l'audace. L'ancien r&#233;gime, arm&#233; de policiers, de magistrats, de gendarmes et de soldats, semblait in&#233;branlable, comme ce vieux fort de la Bastille qui, lui aussi, paraissait imprenable aux yeux du peuple d&#233;sarm&#233;, accouru sous ses hautes murailles, garnies de canons pr&#234;ts &#224; faire feu. Mais on s'aper&#231;oit bient&#244;t que le r&#233;gime &#233;tabli n'a pas la force qu'on lui supposait. Tel acte audacieux a suffi pour bouleverser pendant quelques jours la machine gouvernementale, pour &#233;branler le colosse ; telle &#233;meute a mis sens dessus-dessous toute une province, et la troupe, toujours si imposante, a recul&#233; devant une poign&#233;e de paysans, arm&#233;s de pierres et de b&#226;tons ; le peuple s'aper&#231;oit que le monstre n'est pas aussi terrible qu'on le croyait, il commence &#224; entrevoir qu'il suffira de quelques efforts &#233;nergiques pour le terrasser. L'espoir na&#238;t dans les coeurs, et souvenons-nous que si l'exasp&#233;ration pousse souvent aux &#233;meutes, c'est toujours l'espoir de vaincre qui fait les r&#233;volutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement r&#233;siste : il s&#233;vit avec fureur. Mais, si jadis la r&#233;pression tuait l'&#233;nergie des opprim&#233;s, maintenant, aux &#233;poques d'effervescence, elle produit l'effet contraire. Elle provoque de nouveaux faits de r&#233;volte, individuelle et collective ; elle pousse les r&#233;volt&#233;s &#224; l'h&#233;ro&#239;sme, et de proche en proche ces actes gagnent de nouvelles couches, se g&#233;n&#233;ralisent, se d&#233;veloppent. Le parti r&#233;volutionnaire se renforce d'&#233;l&#233;ments qui jusqu'alors lui &#233;taient hostiles, ou qui croupissaient dans l'indiff&#233;rence. La d&#233;sagr&#233;gation gagne le gouvernement, les classes dirigeantes, les privil&#233;gi&#233;s : les uns poussent &#224; la r&#233;sistance &#224; outrance, les autres se prononcent pour les concessions, d'autres encore vont jusqu'&#224; se d&#233;clarer pr&#234;ts &#224; renoncer pour le moment &#224; leurs privil&#232;ges, afin d'apaiser l'esprit de r&#233;volte, quitte &#224; le ma&#238;triser plus tard. La coh&#233;sion du gouvernement et des privil&#233;gi&#233;s est rompue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les classes dirigeantes peuvent essayer encore de recourir &#224; une r&#233;action furieuse. Mais ce n'est plus le moment ; la lutte n'en devient que plus aigu&#235;, et la R&#233;volution qui s'annonce n'en sera que plus sanglante. D'autre part, la moindre des concessions de la part des classes dirigeantes, puisqu'elle arrive trop tard, puisqu'elle est arrach&#233;e par la lutte, ne fait que r&#233;veiller davantage l'esprit r&#233;volutionnaire. Le peuple qui, auparavant, se serait content&#233; de cette concession, s'aper&#231;oit que l'ennemi fl&#233;chit : il pr&#233;voit la victoire, il sent cro&#238;tre son audace, et ces m&#234;mes hommes qui jadis, &#233;cras&#233;s par la mis&#232;re, se contentaient de soupirer en cachette, rel&#232;vent maintenant la t&#234;te et marchent fi&#232;rement &#224; la conqu&#234;te d'un meilleur avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la R&#233;volution &#233;clate, d'autant plus violente que la lutte pr&#233;c&#233;dente a &#233;t&#233; plus acharn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La direction que prendra la R&#233;volution d&#233;pend certainement de toute la somme des circonstances vari&#233;es qui ont d&#233;termin&#233; l'arriv&#233;e du cataclysme. Mais elle peut &#234;tre pr&#233;vue &#224; l'avance, d'apr&#232;s la force d'action r&#233;volutionnaire d&#233;ploy&#233;e dans la p&#233;riode pr&#233;paratoire par les divers partis avanc&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel parti aura mieux &#233;labor&#233; les th&#233;ories qu'il pr&#233;conise et le programme qu'il cherche &#224; r&#233;aliser, il l'aura beaucoup propag&#233; par la parole et par la plume. Mais il n'a pas suffisamment affirm&#233; ses aspirations au grand jour, dans la rue, par des actes qui soient la r&#233;alisation de la pens&#233;e qui lui est propre ; il a eu la puissance th&#233;orique, mais il n'a pas eu la puissance d'action ; ou bien il n'a pas agi contre ceux qui sont ses principaux ennemis, il n'a pas frapp&#233; les institutions qu'il vise &#224; d&#233;molir ; il n'a pas contribu&#233; &#224; r&#233;veiller l'esprit de r&#233;volte, ou il a n&#233;glig&#233; de le diriger contre ce qu'il cherchera surtout &#224; frapper lors de la R&#233;volution. Eh bien, ce parti est moins connu ; ses affirmations n'ont pas &#233;t&#233; affirm&#233;es continuellement, chaque jour, par des actes dont le retentissement atteint les cabanes les plus isol&#233;es, ne se sont pas suffisamment infiltr&#233;es dans la masse du peuple ; elles n'ont pas pass&#233; par le creuset de la foule et de la rue et n'ont pas trouv&#233; leur &#233;nonc&#233; simple, qui r&#233;sume en un seul mot, devenu populaire. Les &#233;crivains les plus z&#233;l&#233;s du parti sont connus par leurs lecteurs pour des penseurs de m&#233;rite, mais ils n'ont ni la r&#233;putation, ni les capacit&#233;s de l'homme d'action ; et le jour o&#249; la foule descendra dans la rue, elle suivra plut&#244;t les conseils de ceux qui ont, peut-&#234;tre, des id&#233;es th&#233;oriques moins nettes et des aspirations moins larges, mais qu'elle conna&#238;t mieux, parce qu'elle les a vu agir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti qui a le plus fait d'agitation r&#233;volutionnaire, qui a le plus manifest&#233; de vie et d'audace, ce parti sera le plus &#233;cout&#233; le jour o&#249; il faudra agir, o&#249; il faudra marcher de l'avant pour accomplir la R&#233;volution. Celui qui n'a pas eu l'audace de s'affirmer par des actes r&#233;volutionnaires dans la p&#233;riode pr&#233;paratoire, celui qui n'a pas eu une force d'impulsion assez puissante pour inspirer aux individus et aux groupes le sentiment d'abn&#233;gation, le d&#233;sir irr&#233;sistible de mettre leurs id&#233;es en pratique (si ce d&#233;sir avait exist&#233;, il se serait traduit par des actes, bien avant que la foule tout enti&#232;re ne soit descendue dans la rue), celui qui n'a pas su rendre son drapeau populaire et palpables ses aspirations et compr&#233;hensibles, ce parti n'aura qu'une maigre chance de r&#233;aliser la moindre part de son programme. Il sera d&#233;bord&#233; par les partis d'action. &lt;br class='autobr' /&gt;
Voil&#224; ce que nous enseigne l'histoire des p&#233;riodes qui pr&#233;c&#233;d&#232;rent les grandes r&#233;volutions. La bourgeoisie r&#233;volutionnaire l'a parfaitement compris : elle ne n&#233;gligeait aucun moyen d'agitation pour r&#233;veiller l'esprit de r&#233;volte, lorsqu'elle cherchait &#224; d&#233;molir le r&#233;gime monarchique : le paysan fran&#231;ais du si&#232;cle pass&#233; le comprenait aussi instinctivement lorsqu'il s'agitait pour l'abolition des droits f&#233;odaux, et l'Internationale, du moins une partie de l'Association, agissait d'accord avec ces m&#234;mes principes, lorsqu'elle cherchait &#224; r&#233;veiller l'esprit de r&#233;volte au sein des travailleurs des villes, et &#224; le diriger contre l'ennemi naturel du salari&#233; l'accapareur des instruments de travail et des mati&#232;res premi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une &#233;tude serait &#224; faire, int&#233;ressante au plus haut degr&#233;, attrayante, et surtout instructive une &#233;tude sur les divers moyens d'agitation auxquels les r&#233;volutionnaires ont eu recours &#224; diverses &#233;poques, pour acc&#233;l&#233;rer l'&#233;closion de la r&#233;volution, pour donner aux masses la conscience des &#233;v&#232;nements qui se pr&#233;paraient, pour mieux d&#233;signer au peuple ses principaux ennemis, pour r&#233;veiller l'audace et l'esprit de r&#233;volte. Nous savons tous tr&#232;s bien pourquoi telle r&#233;volution est devenue n&#233;cessaire, mais ce n'est que par instinct et par t&#226;tonnements que nous parvenons &#224; deviner comment les r&#233;volutions ont germ&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tat-major prussien a publi&#233; derni&#232;rement un ouvrage &#224; l'usage de l'arm&#233;e, sur l'art de vaincre les insurrections populaires, et il enseigne, dans cet ouvrage, comment l'arm&#233;e doit agir pour &#233;parpiller les forces du peuple. Aujourd'hui, on veut porter des coups s&#251;rs, &#233;gorger le peuple selon toutes les r&#232;gles de l'art. Eh bien, l'&#233;tude dont nous parlons serait une r&#233;ponse &#224; cette publication et &#224; tant d'autres qui traitent le m&#234;me sujet, quelquefois avec moins de cynisme. Elle montrerait comment on d&#233;sorganise un gouvernement, comment on rel&#232;ve le moral d'un peuple, affaiss&#233;, d&#233;prim&#233; par la mis&#232;re et l'oppression qu'il a subies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; pr&#233;sent, pareille &#233;tude n'a pas &#233;t&#233; faite. Les historiens nous ont bien racont&#233; les grandes &#233;tapes, par lesquelles l'humanit&#233; a march&#233; vers son affranchissement, mais ils ont peu pr&#234;t&#233; d'attention aux p&#233;riodes qui pr&#233;c&#233;d&#232;rent les r&#233;volutions. Absorb&#233;s par les grands drames qu'ils essay&#232;rent d'esquisser, ils ont gliss&#233; d'une main rapide sur le prologue, mais c'est ce prologue qui nous int&#233;resse surtout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cependant, quel tableau plus saisissant, plus sublime et plus beau que celui des efforts qui furent faits par les pr&#233;curseurs des r&#233;volutions ! ! Quelle s&#233;rie incessante d'efforts de la part des paysans et des hommes d'action de la bourgeoisie avant 1789 ; quelle lutte pers&#233;v&#233;rante de la part des r&#233;publicains, depuis la restauration des Bourbons en 1815, jusqu'&#224; leur chute en 1830 ; quelle activit&#233; de la part des soci&#233;t&#233;s secr&#232;tes pendant le r&#232;gne du gros bourgeois Louis-Philippe ! Quel tableau poignant que celui des conspirations faites par les Italiens pour secouer le joug de l'Autriche, de leurs tentatives h&#233;ro&#239;ques, des souffrances in&#233;narrables de leurs martyrs ! Quelle trag&#233;die, lugubre et grandiose, que celle qui raconterait toutes les p&#233;rip&#233;ties du travail secret entrepris par la jeunesse russe contre le gouvernement et le r&#233;gime foncier et capitaliste, depuis 1880 jusqu'&#224; nos jours !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que de nobles figures surgiraient devant le socialiste moderne &#224; la lecture de ces drames ; que de d&#233;vouement et d'abn&#233;gation sublimes et, en m&#234;me temps, quelle instruction r&#233;volutionnaire, non plus th&#233;orique, mais pratique, toute d'exemple &#224; suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas ici &#224; entreprendre une pareille &#233;tude. La brochure ne se pr&#234;te pas &#224; un travail d'histoire. Nous devons donc nous borner &#224; choisir quelques exemples, afin de montrer comment s'y prenaient nos p&#232;res pour faire de l'agitation r&#233;volutionnaire, et quel genre de conclusions peuvent &#234;tre tir&#233;es des &#233;tudes en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous jetterons un coup d'oeil sur une de ces p&#233;riodes, sur celle qui pr&#233;c&#233;da 1789 et, laissant de c&#244;t&#233; l'analyse des circonstances qui ont cr&#233;&#233; vers la fin du si&#232;cle pass&#233; une situation r&#233;volutionnaire, nous nous bornerons &#224; relever quelques proc&#233;d&#233;s d'agitation, employ&#233;s par nos p&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux grands faits se d&#233;gagent comme r&#233;sultat de la R&#233;volution de 1789-1793. D'une part, l'abolition de l'autocratie royale, et l'av&#232;nement de la bourgeoisie au pouvoir ; d'autre part l'abolition d&#233;finitive su servage et des redevances f&#233;odales dans les campagnes. Les deux sont intimement li&#233;s entre eux, et l'un sans l'autre n'aurait pu r&#233;ussir. Et ces deux courants se retrouvent d&#233;j&#224; dans l'agitation qui pr&#233;c&#233;da la R&#233;volution : l'agitation contre la royaut&#233; au sein de la bourgeoisie, l'agitation contre les droits des seigneurs au sein des paysans. &lt;br class='autobr' /&gt;
Jetons un coup d'oeil sur les deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le journal, &#224; cette &#233;poque, n'avait pas l'importance qu'il a acquise aujourd'hui, c'est la brochure, le pamphlet, le libelle de trois ou quatre pages qui le rempla&#231;aient. En cons&#233;quence, le libelle, le pamphlet, la brochure pullulent. La brochure met &#224; la port&#233;e de la grande masse les id&#233;es des pr&#233;curseurs, philosophes et &#233;conomistes, de la R&#233;volution ; le pamphlet et le libelle font de l'agitation, en attaquant directement les ennemis. Ils ne font pas de th&#233;ories : c'est par l'odieux et le ridicule qu'ils proc&#232;dent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des milliers de libelles racontent les vices de la cour, la d&#233;pouille de ses d&#233;cors trompeurs, la mettent &#224; nu avec tous ses vices, sa dissipation, sa perversit&#233;, sa stupidit&#233;. Les amours royales, les scandales de la cour, les d&#233;penses folles, le Pacte de famine cette alliance des puissants avec les accapareurs de bl&#233; pour s'enrichir en affamant le peuple, &#209; voil&#224; le sujet de ces libelles. Ils sont toujours sur la br&#232;che et ne n&#233;gligent aucune circonstance de la vie publique pour frapper l'ennemi. Pourvu qu'on parle de quelque fait, le pamphlet et le libelle sont l&#224; pour le traiter sans g&#234;ne, &#224; leur mani&#232;re. Ils se pr&#234;tent mieux que le journal &#224; ce genre d'agitation. Le journal est toute une entreprise, et l'on y regarde de pr&#232;s avant de le faire sombrer ; sa chute embarrasse souvent tout un parti. Le pamphlet et le libelle ne compromettent que l'auteur et l'imprimeur, et encore, allez cherchez l'un et l'autre !...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que les auteurs de ces libelles et pamphlets commencent, avant tout, par s'&#233;manciper de la censure ; car &#224; cette &#233;poque, si on n'avait pas encore invent&#233; ce joli petit instrument du j&#233;suitisme contemporain, &#171; le proc&#232;s en diffamation &#187; qui annihile toute libert&#233; de presse, on avait pour mettre en prison les auteurs et les imprimeurs, &#171; la lettre de cachet &#187;, brutale, il est vrai, mais franche en tout cas. C'est pourquoi les auteurs commencent par s'&#233;manciper du censeur et impriment leurs libelles, soit &#224; Amsterdam, soit n'importe o&#249;, &#171; &#224; cent lieues de la Bastille, sous l'arbre de la Libert&#233; &#187;. Aussi ne se g&#234;neront-ils pas de frapper sur, de vilipender le roi, la reine et ses amants, les grands de la cour, les aristos. Avec la presse clandestine, la police avait beau perquisitionner chez les libraires, arr&#234;ter les colporteurs, les auteurs inconnus &#233;chappaient aux poursuites et continuaient leur oeuvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chanson, celle qui est trop franche pour &#234;tre imprim&#233;e, mais qui fait le tour de la France en se transmettant de m&#233;moire, a toujours &#233;t&#233; un des moyens de propagande des plus efficaces. Elle tombait sur les autorit&#233;s &#233;tablies, elle bafouait les t&#234;tes couronn&#233;es, elle semait jusqu'au foyer de la famille le m&#233;pris de la royaut&#233;, la haine contre le clerg&#233; et l'aristocratie, l'esp&#233;rance de voir bient&#244;t venir le jour de la R&#233;volution. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais c'est surtout au placard que les agitateurs avaient recours. Le placard fait plus parler de lui, il fait plus d'agitation qu'un pamphlet ou une brochure. Aussi les placards, imprim&#233;s ou &#233;crits &#224; la main, paraissent chaque fois qu'il se produit un fait qui int&#233;resse la masse du public. Arrach&#233;s aujourd'hui, ils reparaissent demain, faisant enrager les gouvernants et leurs sbires. &#171; Nous avons manqu&#233; votre a&#239;eul, nous ne vous manqueront pas ! &#187; lit aujourd'hui le roi sur une feuille coll&#233;e aux murs de son palais.. Demain, c'est la reine qui pleure de rage en lisant comment on affiche sur les murs les sales d&#233;tails de sa vie honteuse. C'est alors que se pr&#233;parait d&#233;j&#224; cette haine, vou&#233;e plus tard par le peuple &#224; la femme qui aurait froidement extermin&#233; Paris pour rester reine et autocrate. Les courtisans se proposent-ils de f&#234;ter la naissance du dauphin, les placards menacent de mettre le feu aux quatre coins de la ville, et ils s&#232;ment ainsi la panique, ils pr&#233;parent les esprits &#224; quelque chose d'extraordinaire. Ou bien, ils annoncent qu'au jour des r&#233;jouissances, &#171; le roi et la reine seront conduits sous bonne escorte en Place de Gr&#232;ve, puis iront &#224; l'H&#244;tel-de-Ville confesser leurs crimes et monteront sur un &#233;chafaud pour y &#234;tre br&#251;l&#233;s vifs &#187;. Le roi convoque-t-il l'Assembl&#233;e des Notables, imm&#233;diatement les placards annoncent que &#171; la nouvelle troupe de com&#233;diens, lev&#233;e par le sieur de Calonne (premier ministre), commencera les repr&#233;sentations le 29 de ce mois et donnera un ballet all&#233;gorique intitul&#233; Le Tonneau des Dana&#239;des. Ou bien, devenant de plus en plus m&#233;chant, le placard p&#233;n&#232;tre jusque dans la loge de la reine, en lui annon&#231;ant que les tyrans vont bient&#244;t &#234;tre ex&#233;cut&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est surtout contre les accapareurs de bl&#233;, contre les fermiers g&#233;n&#233;raux, les intendants, que l'on fait usage des placards. Chaque fois qu'il y a effervescence dans le peuple, les placards annoncent la Saint-Barth&#233;l&#233;my des intendants et des fermiers g&#233;n&#233;raux. Tel marchand de bl&#233;, tel fabricant, tel intendant sont-ils d&#233;test&#233;s du peuple &#209; les placards les condamnent &#224; mort &#171; au nom du Conseil du peuple &#187;, etc., et plus tard, lorsque l'occasion se pr&#233;sentera de faire une &#233;meute, c'est contre ces exploiteurs, dont les noms ont &#233;t&#233; si souvent prononc&#233;s, que se portera la fureur populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on pouvait seulement r&#233;unir tous les innombrables placards qui furent affich&#233;s pendant les dix, quinze ann&#233;es qui pr&#233;c&#233;d&#232;rent la R&#233;volution, on comprendrait quel r&#244;le immense ce genre d'agitation a jou&#233;, pour pr&#233;parer la secousse r&#233;volutionnaire. Jovial et railleur au d&#233;but, de plus en plus mena&#231;ant &#224; mesure que l'on approche du d&#233;nouement, il est toujours alerte, toujours pr&#234;t &#224; r&#233;pondre &#224; chaque fait de la politique courante et aux dispositions d'esprit des masses ; il excite la col&#232;re, le m&#233;pris, il nomme les vrais ennemis du peuple, il r&#233;veille au sein des paysans, des ouvriers et de la bourgeoisie la haine contre leurs exploiteurs ; il annonce l'approche du jour de la lib&#233;ration et de la vengeance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendre ou &#233;carteler en effigie, c'&#233;tait un usage tr&#232;s r&#233;pandu au si&#232;cle pass&#233;. Aussi &#233;tait-ce un des moyens d'agitation les plus populaires. Chaque fois qu'il y avait effervescence des esprits, il se formait des attroupements qui portaient une poup&#233;e, repr&#233;sentant l'ennemi du moment, et pendaient, br&#251;laient ou &#233;cartelaient cette poup&#233;e. &#171; Enfantillage ! &#187; diront les jeunes vieillards qui se croient si raisonnables. Eh bien, la pendaison de R&#233;veillon pendant les &#233;lections de 1789, celle de Foulon et de Berthier, qui chang&#232;rent compl&#232;tement le caract&#232;re de la R&#233;volution qui s'annon&#231;ait, n'ont &#233;t&#233; que l'ex&#233;cution r&#233;elle de ce qui avait &#233;t&#233; pr&#233;par&#233; de longue date, par l'ex&#233;cution des poup&#233;es de paille. &lt;br class='autobr' /&gt;
Voici quelques exemples sur mille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le peuple de Paris n'aimait pas Maup&#233;ou, un des ministres bien chers &#224; Louis XVI. Eh bien, on s'attroupe un jour ; des voix crient dans la foule : &#171; Arr&#234;t du Parlement qui condamne le sieur Maup&#233;ou, chancelier de France, a &#234;tre br&#251;l&#233; vif et les cendres jet&#233;es au vent ! &#187; Apr&#232;s quoi, en effet, la foule marche vers la statue de Henri IV avec une poup&#233;e du chancelier, rev&#234;tue de tous ses insignes, et la poup&#233;e est br&#251;l&#233;e aux acclamations de la foule. Un autre jour, on accroche &#224; la lanterne la poup&#233;e de l'abb&#233; Terray en costume eccl&#233;siastique et en gants blancs. A Rouen, on &#233;cart&#232;le en effigie le m&#234;me Maup&#233;ou ; et lorsque la gendarmerie emp&#234;che un attroupement de se former, on se borne &#224; pendre par les pieds un simulacre de l'accapareur, du bl&#233; s'&#233;chappant en pluie du nez, de la bouche et des oreilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute une propagande dans cette poup&#233;e ! et une propagande bien autrement efficace que la propagande abstraite, qui ne parle qu'au petit nombre des convaincus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essentiel, c'&#233;tait que le peuple s'habitu&#226;t &#224; descendre ans la rue, &#224; manifester ses opinions sur la place publique, qu'il s'habitu&#226;t &#224; braver la police, la troupe, la cavalerie. C'est pourquoi les r&#233;volutionnaires de l'&#233;poque ne n&#233;glig&#232;rent rien pour attirer la foule dans les rues, pour provoquer ces attroupements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque circonstance de la vie publique &#224; Paris et dans les provinces &#233;tait utilis&#233;e de cette mani&#232;re. L'opinion publique a-t-elle obtenu du roi le renvoi d'un ministre d&#233;test&#233;, ce sont des r&#233;jouissances, des illuminations &#224; n'en plus finir. Pour attirer le monde, on br&#251;le des p&#233;tards, on lance des fus&#233;es &#171; en telle quantit&#233; qu'&#224; certains endroits on marchait sur le carton &#187;. Et si l'argent manque pour en acheter, on arr&#234;te les passants bien mis et on leur demande, &#171; poliment mais avec fermet&#233; &#187;, disent les contemporains, quelques sous &#171; pour divertir le peuple &#187;. Puis, lorsque la masse est bien compacte, des orateurs prennent la parole pour expliquer et commenter les &#233;v&#232;nements, et des clubs s'organisent en plein air. Et, si la cavalerie ou la troupe arrivent pour disperser la foule, elles h&#233;sitent &#224; employer la violence contre des hommes et des femmes paisibles, tandis que les fus&#233;es qui &#233;clatent devant les chevaux et les fantassins, aux acclamations et aux rires du public, arr&#234;tent la fougue des soldats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les villes de province, ce sont quelquefois des ramoneurs qui s'en vont dans les rues, en parodiant le lit de justice du roi ; et tous &#233;clatent de rire en voyant l'homme &#224; la face barbouill&#233;e qui repr&#233;sente le roi ou sa femme. Des acrobates, des jongleurs r&#233;unissent sur la place des milliers de spectateurs, tout en d&#233;cochant, au milieu de r&#233;cits dr&#244;latiques, leurs fl&#232;ches &#224; l'adresse des puissants et des riches. Un attroupement se forme, les propos deviennent de plus en plus mena&#231;ants, et alors, gare &#224; l'aristocrate dont la voiture ferait apparition sur le lieu de la sc&#232;ne : il sera certainement malmen&#233; par la foule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que l'esprit travaille seulement dans cette voie, que d'occasions les hommes intelligents ne trouveront-ils pas pour provoquer des attroupements, compos&#233;s d'abord de rieurs, puis d'hommes pr&#234;ts &#224; agir lors d'un moment d'effervescence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela &#233;tant donn&#233; : d'une part, la situation r&#233;volutionnaire, le m&#233;contentement g&#233;n&#233;ral, et d'autre part, les placards, les pamphlets, les chansons, les ex&#233;cutions en effigie, tout cela enhardissait la population et bient&#244;t les attroupements devinrent de plus en plus mena&#231;ants. Aujourd'hui, c'est l'archev&#234;que de Paris qui est assailli dans un carrefour ; demain, c'est un duc ou un comte qui a failli &#234;tre jet&#233; &#224; l'eau ; un autre jour, la foule s'est amus&#233;e &#224; huer sur leur passage les membres du gouvernement, etc. ; les faits de r&#233;volte varient &#224; l'infini, en attendant le jour o&#249; il suffira d'une &#233;tincelle pour que l'attroupement se transforme en &#233;meute, et l'&#233;meute en R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est la lie du peuple, ce sont les sc&#233;l&#233;rats, les fain&#233;ants qui se sont ameut&#233;s &#187;, disent aujourd'hui nos historiens prudhommesques. Eh bien, oui, en effet, ce n'est pas parmi la gent ais&#233;e que les r&#233;volutionnaires cherchent des alli&#233;s. Puisque celle-ci se bornait &#224; r&#233;criminer dans les salons, c'est bien dans les caboulots mal fam&#233;s de la banlieue qu'ils allaient chercher des camarades, arm&#233;s de gourdins, lorsqu'il s'agissait de huer Monseigneur l'archev&#234;que de Paris, n'en d&#233;plaise aux Prudhommes qui sont trop bien gant&#233;s pour se compromettre en de pareilles entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'action s'&#233;tait born&#233;e &#224; attaquer les hommes et les institutions du gouvernement, la grande R&#233;volution e&#251;t-elle jamais &#233;t&#233; ce qu'elle f&#251;t en r&#233;alit&#233;, c'est-&#224;-dire un soul&#232;vement g&#233;n&#233;ral de la masse populaire, paysans et ouvriers, contre les classes privil&#233;gi&#233;es ? La R&#233;volution e&#251;t-elle dur&#233; quatre ans ? e&#251;t-elle remu&#233; la France jusqu'aux entrailles ? e&#251;t-elle trouv&#233; ce souffle invincible qui lui a donn&#233; la force de r&#233;sister aux &#171; rois conjur&#233;s &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certainement non ! Que les historiens chantent tant qu'ils voudront les gloires des &#171; messieurs du Tiers &#187;, de la Constituante ou de la Convention, nous savons ce qu'il en est. Nous savons que la R&#233;volution n'e&#251;t abouti qu'&#224; une limitation microscopiquement constitutionnelle du pouvoir royal, sans toucher au r&#233;gime f&#233;odal, si la France paysanne ne se f&#251;t soulev&#233;e et n'e&#251;t maintenu, quatre ann&#233;es durant, l'anarchie, l'action r&#233;volutionnaire spontan&#233;e des groupes et des individus, affranchis de toute tutelle gouvernementale. Nous savons que le paysan serait rest&#233; la b&#234;te de somme du seigneur, si la jacquerie n'e&#251;t s&#233;vi depuis 1788 jusqu'&#224; 1793 jusqu'&#224; l'&#233;poque o&#249; la Convention fut forc&#233;e de consacrer par une loi, ce que les paysans venaient d'accomplir en fait : l'abolition sans rachat de toutes les redevances f&#233;odales et la restitution aux Communes des biens qui leur avaient &#233;t&#233; jadis vol&#233;s par les riches sous l'ancien r&#233;gime. En attendre des Assembl&#233;es, si les va-nu-pieds et les sans-culottes n'avaient jet&#233; dans la bascule parlementaire le poids de leurs gourdins et de leurs piques, e&#251;t &#233;t&#233; une duperie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est ni l'agitation dirig&#233;e contre les ministres, ni par l'affichage dans Paris des placards dirig&#233;s contre la reine, que le soul&#232;vement des petits villages pouvait &#234;tre pr&#233;par&#233;. Ce soul&#232;vement fut certainement le r&#233;sultat de la situation g&#233;n&#233;rale du pays, mais il fut pr&#233;par&#233; aussi par l'agitation faite au sein du peuple et dirig&#233;e contre ses ennemis imm&#233;diats : le seigneur, le pr&#234;tre-propri&#233;taire, l'accapareur de bl&#233;, le gros bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce genre d'agitation est bien moins connu que le pr&#233;c&#233;dent. L'histoire de France est faite, celle du village n'a jamais &#233;t&#233; commenc&#233;e s&#233;rieusement : et cependant, c'est cette agitation qui a pr&#233;par&#233; la Jacquerie, sans laquelle la R&#233;volution e&#251;t &#233;t&#233; impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pamphlet, le libelle ne p&#233;n&#233;trait pas dans le village : le paysan &#224; cette &#233;poque ne lisait presque pas. Eh bien, c'est par l'image imprim&#233;e, souvent barbouill&#233;e &#224; la main, simple et compr&#233;hensible, que se faisait la propagande. Quelques mots trac&#233;s &#224; c&#244;t&#233;, et tout un roman se forgeait avec ces estampes secr&#232;tes et ces enluminures populaires concernant le roi, la reine, le comte d'Artopis, Madame de Lamballe, le pacte de famine, les seigneurs, &#171; vampires su&#231;ant le sang du peuple &#187; ; il courait les villages et pr&#233;parait les esprits. L&#224;, c'&#233;tait un placard fait &#224; la main, affich&#233; sur un arbre, qui excitait &#224; la r&#233;volte, promettant l'approche des temps meilleurs et racontant les &#233;meutes qui avaient &#233;clat&#233; dans d'autres provinces, &#224; l'autre bout de la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous le nom des &#171; Jacques &#187;, il se constituait des groupes secrets dans les villages, soit pour mettre le feu &#224; la grange du seigneur, soit pour d&#233;truire ses r&#233;coltes, ou son gibier, soit pour l'ex&#233;cuter ; et, que de fois ne trouvait-on pas dans le ch&#226;teau un cadavre perc&#233; d'un couteau, qui portait cette inscription : De la part des Jacques ! Un lourd &#233;quipage descendait le long d'une c&#244;te ravin&#233;e, amenant le seigneur dans son domaine. Mais deux passants, aid&#233;s du postillon, le garrottaient et le roulaient au fond du ravin, et dans sa poche on trouvait un papier disant : De la part des Jacques ! Ou bien, un jour, au croisement de deux routes, on apercevait une potence portant cette inscription : Si le seigneur ose percevoir les redevances, il sera pendu &#224; cette potence. Quiconque osera les payer au seigneur, aura le m&#234;me sort ! et le paysan ne payait plus, &#224; moins d'y &#234;tre contraint par la mar&#233;chauss&#233;e, heureux, au fond, d'avoir trouv&#233; un pr&#233;texte pour ne rien payer. Il sentait qu'il y avait une force occulte qui le soutenait, il s'habituait &#224; l'id&#233;e de ne rien payer, de se r&#233;volter contre le seigneur, et bient&#244;t, en effet, il ne payait plus et il arrachait au seigneur, par la menace, la renonciation &#224; toutes les redevances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Continuellement, on voyait dans les villages des placards annon&#231;ant que d&#233;sormais, il n'y aura plus de redevances &#224; payer ; qu'il faut br&#251;ler les ch&#226;teaux et les terriers (cahiers de redevances), que le Conseil du Peuple vient de lancer un arr&#234;t dans ce sens, etc., etc. &#171; Du Pain ! Plus de redevances ni de taxes ! &#187; voil&#224; le mot d'ordre que l'on faisait courir dans les campagnes. Mot d'ordre compr&#233;hensibles pour tous, allant droit au coeur de la m&#232;re, dont les enfants n'avaient pas mang&#233; depuis trois jours, allant droit au cerveau du paysan harcel&#233; par la mar&#233;chauss&#233;e, qui lui arrachait les arri&#233;r&#233;s des taxes. &#171; A bas l'accapareur ! &#187; et ses magasins &#233;taient forc&#233;s, ses convois de bl&#233; arr&#234;t&#233;s, et l'&#233;meute se d&#233;cha&#238;nait en province. &#171; A bas l'octroi ! &#187; et les barri&#232;res &#233;taient br&#251;l&#233;es, les commis assomm&#233;s, et les villes, manquant d'argent, se r&#233;voltaient &#224; leur tour contre le pouvoir central qui leur en demandait. &#171; Au feu les registres d'imp&#244;ts, les livres de comptes, les archives des municipalit&#233;s ! &#187; et la paperasse br&#251;lait en juillet 1789, le pouvoir se d&#233;sorganisait, les seigneurs &#233;migraient, et la R&#233;volution &#233;tendait toujours davantage son cercle de feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ce qui se jouait sur la grande sc&#232;ne de Paris n'&#233;tait qu'un reflet de ce qui se passait en province, de la R&#233;volution qui, pendant quatre ans, gronda dans chaque ville, dans chaque hameau, et dans laquelle le peuple s'int&#233;ressa bien moins aux men&#233;es de la cour qu'&#224; ses ennemis les plus proches : aux exploiteurs, aux sangsues de l'endroit. &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;sumons. La R&#233;volution de 1788-1793, qui nous pr&#233;sente sur une grande &#233;chelle la d&#233;sorganisation de l'Etat PAR la R&#233;volution populaire (&#233;minemment &#233;conomique, comme toute R&#233;volution vraiment populaire), nous sert ainsi d'enseignement pr&#233;cieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien avant 1789, la France pr&#233;sentait d&#233;j&#224; une situation r&#233;volutionnaire. Mais l'esprit de r&#233;volte n'avait pas encore suffisamment m&#251;ri pour que la R&#233;volution &#233;clat&#226;t. C'est donc sur le d&#233;veloppement de cet esprit d'insubordination, d'audace, de haine contre l'ordre social, que se dirig&#232;rent les efforts des r&#233;volutionnaires. Tandis que les r&#233;volutionnaires de la bourgeoisie dirigeaient leurs attaques contre le gouvernement, les r&#233;volutionnaires populaires, ceux dont l'histoire ne nous a m&#234;me pas conserv&#233; les noms, les hommes du peuple pr&#233;paraient leur soul&#232;vement, leur R&#233;volution, par des actes de r&#233;volte dirig&#233;s contre les seigneurs, les agents du fisc et les exploiteurs de tout acabit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1788, lorsque l'approche de la R&#233;volution s'annon&#231;a par des &#233;meutes s&#233;rieuses de la masse du peuple, la royaut&#233; et la bourgeoisie cherch&#232;rent &#224; la ma&#238;triser par quelques concessions ; mais, pouvait-on apaiser la vague populaire par les Etats G&#233;n&#233;raux, par le simulacre de concessions j&#233;suitiques du 4 ao&#251;t, ou par les actes mis&#233;rables de la L&#233;gislative ? On apaise ainsi une &#233;meute politique, mais avec si peu de choses on n'a pas raison d'une r&#233;volte populaire. Et la vague montait toujours. Mais en s'attaquant &#224; la propri&#233;t&#233;, en m&#234;me temps elle d&#233;sorganisait l'Etat. Elle rendait tout gouvernement absolument impossible, et la r&#233;volte du peuple, dirig&#233;e contre les seigneurs et les riches en g&#233;n&#233;ral, a finit, comme on le sait, au bout de quatre ans, par balayer la royaut&#233; et l'absolutisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette marche, c'est la marche de toutes les grandes R&#233;volutions. Ce sera le d&#233;veloppement et la marche de la prochaine R&#233;volution, si elle doit &#234;tre, comme nous en sommes persuad&#233;s, non un simple changement de gouvernement, mais une vraie R&#233;volution populaire, un cataclysme qui transformera de fond en comble le r&#233;gime de la propri&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pierre Kropotkine&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://kropot.free.fr/Kropotkine-Revolte.htm" class="spip_out"&gt;Biblioth&#232;que libertaire virtuelle &#034;Bibliolib&#034;&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La Commune de Paris</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Kropotkine</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
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		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Pierre Kropotkine revient dix ans apr&#232;s sur les &#233;v&#233;nements de la Commune de Paris afin de tirer les enseignements de ses r&#233;ussites et de ses &#233;checs.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique7" rel="directory"&gt;C&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot1" rel="tag"&gt;Anarchismes, anarchie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot14" rel="tag"&gt;Communismes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot92" rel="tag"&gt;Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes&lt;/a&gt;

		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pierre Kropotkine&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La Commune de Paris (1881)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le 18 mars 1871, le peuple de Paris se soulevait contre un pouvoir g&#233;n&#233;ralement d&#233;test&#233; et m&#233;pris&#233;, et proclamait la ville de Paris ind&#233;pendante, libre, s'appartenant &#224; elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce renversement du pouvoir central se fit m&#234;me sans la mise en sc&#232;ne ordinaire d'une r&#233;volution : ce jour, il n'y eut ni coups de fusil, ni flots de sang vers&#233; derri&#232;re les barricades. Les gouvernants s'&#233;clips&#232;rent devant le peuple arm&#233;, descendu dans la rue : la troupe &#233;vacua la ville, les fonctionnaires s'empress&#232;rent de filer sur Versailles, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient emporter. Le gouvernement s'&#233;vapora, comme une mare d'eau putride au souffle d'un vent de printemps, et le 19, Paris, ayant &#224; peine vers&#233; une goutte de sang de ses enfants, se trouva libre de la souillure qui empestait la grande cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cependant la r&#233;volution qui venait de s'accomplir ainsi ouvrait une &#232;re nouvelle dans la s&#233;rie des r&#233;volutions, par lesquelles les peuples marchent de l'esclavage &#224; la libert&#233;. Sous le nom de Commune de Paris, naquit une id&#233;e nouvelle, appel&#233;e &#224; devenir le point de d&#233;part des r&#233;volutions futures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme c'est toujours le cas pour les grandes id&#233;es, elle ne fut pas le produit des conceptions d'un philosophe, d'un individu : elle naquit dans l'esprit collectif, elle sortit du coeur d'un peuple entier ; mais elle fut vague d'abord, et beaucoup parmi ceux-m&#234;mes qui la mettaient en r&#233;alisation et qui donn&#232;rent leur vie pour elle, ne l'imagin&#232;rent pas au d&#233;but telle que nous la concevons aujourd'hui ; ils ne se rendirent pas compte de la r&#233;volution qu'ils inauguraient, de la f&#233;condit&#233; du nouveau principe qu'ils cherchaient &#224; mettre en ex&#233;cution. Ce fut seulement lors de l'application pratique que l'on commen&#231;a &#224; en entrevoir la port&#233;e future ; ce fut seulement dans le travail de la pens&#233;e qui s'op&#233;ra depuis, que ce nouveau principe se pr&#233;cisa de plus en plus, se d&#233;termina et apparut avec toute sa lucidit&#233;, toute sa beaut&#233;, sa justice et l'importance de ses r&#233;sultats.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que le socialisme eut pris un nouvel essor dans le courant des cinq ou six ann&#233;es qui pr&#233;c&#233;d&#232;rent la Commune, une question surtout pr&#233;occupa les &#233;laborateurs de la prochaine r&#233;volution sociale. C'&#233;tait la question de savoir quel serait le mode de groupement politique des soci&#233;t&#233;s, le plus propice &#224; cette grande r&#233;volution &#233;conomique que le d&#233;veloppement actuel de l'industrie impose &#224; notre g&#233;n&#233;ration, et qui doit &#234;tre l'abolition de la propri&#233;t&#233; individuelle et la mise en commun de tout le capital accumul&#233; par les g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Association Internationale des Travailleurs donna cette r&#233;ponse. Le groupement, disait-elle, ne doit pas se borner &#224; une seule nation : il doit s'&#233;tendre par dessus les fronti&#232;res artificielles. Et bient&#244;t cette grande id&#233;e p&#233;n&#233;tra les coeurs des peuples, s'empara des esprits. Pourchass&#233;e depuis par la ligue de toutes les r&#233;actions, elle a v&#233;cu n&#233;anmoins, et d&#232;s que les obstacles mis &#224; son d&#233;veloppement seront d&#233;truits &#224; la voix des peuples insurg&#233;s, elle rena&#238;tra plus forte que jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, il restait &#224; savoir quelles seraient les parties int&#233;grantes de cette vaste Association ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, deux grands courants d'id&#233;es se trouv&#232;rent en pr&#233;sence pour r&#233;pondre &#224; cette question : l'&#201;tat populaire d'une part ; de l'autre, l'Anarchie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s des socialistes allemands, l'&#201;tat devait prendre possession de toutes les richesses accumul&#233;es et les donner aux associations ouvri&#232;res, organiser la production et l'&#233;change, veiller &#224; la vie, au fonctionnement de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quoi la plupart des socialistes de race latine, forts de leur exp&#233;rience, r&#233;pondaient qu'un pareil &#201;tat, en admettant m&#234;me que par impossible il p&#251;t exister, e&#251;t &#233;t&#233; la pire des tyrannies, et ils opposaient &#224; cet id&#233;al, copi&#233; sur le pass&#233;, un id&#233;al nouveau, l'anarchie, c'est-&#224;-dire l'abolition compl&#232;te des &#201;tats et l'organisation du simple au compos&#233; par la f&#233;d&#233;ration libre des forces populaires, des producteurs et des consommateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fut bient&#244;t admis, m&#234;me par quelques &#171; &#201;tatistes &#187;, les moins imbus de pr&#233;jug&#233;s gouvernementaux, que certes l'Anarchie repr&#233;sente une organisation de beaucoup sup&#233;rieure &#224; celle qui est vis&#233;e par l'&#201;tat populaire ; mais, disait-on, l'id&#233;al anarchiste est tellement &#233;loign&#233; de nous, que nous n'avons pas &#224; nous en pr&#233;occuper pour le moment. D'autre part, il manquait &#224; la th&#233;orie anarchiste une formule concr&#232;te et simple &#224; la fois, pour pr&#233;ciser son point de d&#233;part, pour donner un corps &#224; ses conceptions, pour d&#233;montrer qu'elles s'appuyaient sur une tendance ayant une existence r&#233;elle dans le peuple. La f&#233;d&#233;ration des corporations de m&#233;tier et de groupes de consommateurs par-dessus les fronti&#232;res et en dehors des &#201;tats actuels, semblait encore trop vague ; et il &#233;tait facile d'entrevoir en m&#234;me temps qu'elle ne pouvait pas comprendre toute la diversit&#233; des manifestations humaines. Il fallait trouver une formule plus nette, plus saisissable, ayant ses &#233;l&#233;ments premiers dans la r&#233;alit&#233; des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il ne s'&#233;tait agi simplement que d'&#233;laborer une th&#233;orie, peu importent les th&#233;ories ! aurions-nous dit. Mais tant qu'une id&#233;e nouvelle n'a pas trouv&#233; son &#233;nonc&#233; net, pr&#233;cis et d&#233;coulant des choses existantes, elle ne s'empare pas des esprits, ne les inspire pas au point de les lancer dans une lutte d&#233;cisive. Le peuple ne se jette pas dans l'inconnu, sans s'appuyer sur une id&#233;e certaine et nettement formul&#233;e qui lui serve de tremplin, pour ainsi dire, &#224; son point de d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point de d&#233;part c'est la vie elle-m&#234;me qui se chargea de l'indiquer.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Cinq mois durant, Paris, isol&#233; par le si&#232;ge, avait v&#233;cu de sa vie propre et il avait appris &#224; conna&#238;tre les immenses ressources &#233;conomiques, intellectuelles et morales dont il dispose ; il avait entrevu et compris sa force d'initiative. En m&#234;me temps, il avait vu que la bande de bavards qui s'&#233;tait empar&#233;e du pouvoir ne savait rien organiser ni la d&#233;fense de la France, ni le d&#233;veloppement de l'int&#233;rieur. Il avait vu ce gouvernement central se mettre au travers de tout ce que l'intelligence d'une grande cit&#233; pouvait faire &#233;clore. Il avait compris plus que cela : l'impuissance d'un gouvernement, quel qu'il soit, de parer aux grands d&#233;sastres, de faciliter l'&#233;volution pr&#234;te &#224; s'accomplir. Il avait subi pendant un si&#232;ge une mis&#232;re affreuse, la mis&#232;re des travailleurs et des d&#233;fenseurs de la ville, &#224; c&#244;t&#233; du luxe insolent des fain&#233;ants, et il avait vu &#233;chouer, gr&#226;ce au pouvoir central, toutes ses tentatives pour mettre fin &#224; ce r&#233;gime scandaleux, Chaque fois que le peuple voulait prendre un libre essor, le gouvernement venait alourdir les cha&#238;nes, attacher son boulet, et l'id&#233;e naquit tout naturellement que Paris devait se constituer en Commune ind&#233;pendante, pouvant r&#233;aliser dans ses murs ce que lui dicterait la pens&#233;e du peuple !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mot : LA COMMUNE, s'&#233;chappa alors de toutes les bouches.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;La Commune de 1871 ne pouvait &#234;tre qu'une premi&#232;re &#233;bauche. N&#233;e &#224; l'issue d'une guerre, cern&#233;e par deux arm&#233;es pr&#234;tes &#224; se donner la main pour &#233;craser le peuple, elle n'osa se lancer enti&#232;rement dans la voie de la r&#233;volution &#233;conomique ; elle ne se d&#233;clara pas franchement socialiste, ne proc&#233;da ni &#224; l'expropriation des capitaux ni &#224; l'organisation du travail ; ni m&#234;me au recensement g&#233;n&#233;ral de toutes les ressources de la cit&#233;. Elle ne rompit pas non plus avec la tradition de l'&#201;tat, du gouvernement repr&#233;sentatif, et elle ne chercha pas &#224; effecteur dans la Commune cette organisation du simple au complexe qu'elle inaugurait en proclamant l'ind&#233;pendance et la libre f&#233;d&#233;ration des Communes. Mais il est certain que si la Commune de Paris e&#251;t v&#233;cu quelques mois encore, elle e&#251;t &#233;t&#233; pouss&#233;e in&#233;vitablement, par la force des choses, vers ces deux r&#233;volutions. N'oublions pas que la bourgeoisie a mis quatre ans de p&#233;riode r&#233;volutionnaire pour arriver de la monarchie temp&#233;r&#233;e &#224; la r&#233;publique bourgeoise, et nous ne serons pas pas &#233;tonn&#233;s de voir que le peuple de Paris n'ait pas franchi d'un seul bond l'espace qui s&#233;pare la Commune anarchiste du gouvernement des pillards. Mais sachons aussi que la prochaine r&#233;volution qui, en France et certainement aussi en Espagne, sera communaliste, reprendra l'oeuvre de la Commune de Paris l&#224; o&#249; l'ont arr&#234;t&#233;e les assassinats des Versaillais.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;La Commune succomba, et la bourgeoisie se vengea, nous savons comment, de la peur que le peuple lui avait faite en secouant le joug de ses gouvernants. Elle prouva qu'il y a r&#233;ellement deux classes dans la soci&#233;t&#233; moderne : d'une part, l'homme qui travaille, qui donne au bourgeois plus de la moiti&#233; de ce qu'il produit, et qui cependant passe trop facilement sur les crimes de ses ma&#238;tres ; d'autre part, le fain&#233;ant, le repu, anim&#233; des instincts de la b&#234;te fauve, ha&#239;ssant son esclave, pr&#234;t &#224; le massacrer comme un gibier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir enferm&#233; le peuple de Paris et bouch&#233; toutes les issues, ils lanc&#232;rent les soldats abrutis par la caserne et le vin et leur dirent en pleine Assembl&#233;e : &#171; Tuez ces loups, ces louves et ces louveteaux ! &#187; Et au peuple, ils dirent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous empruntons ces lignes &#224; l'Histoire populaire et parlementaire de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quoi que tu fasses, tu vas p&#233;rir ! Si l'on te prend les armes &#224; la main, &lt;i&gt;la mort&lt;/i&gt; ! si tu d&#233;poses les armes, &lt;i&gt;la mort&lt;/i&gt; ! si tu frappes, &lt;i&gt;la mort&lt;/i&gt; ! Si tu implores, &lt;i&gt;la mort&lt;/i&gt; ! De quelque c&#244;t&#233; que tu tournes les yeux : &#224; droite, &#224; gauche, devant, derri&#232;re, en haut, en bas, &lt;i&gt;la mort&lt;/i&gt; ! Tu es non seulement hors la loi, mais hors l'humanit&#233;. Ni l'&#226;ge, ni le sexe, ne sauraient te sauver, ni toi, ni les tiens. Tu vas mourir, mais avant tu savoureras l'agonie de ta femme, de ta soeur, de ta m&#232;re, de tes filles, de tes fils, m&#234;me au berceau ! On ira, sous tes yeux, prendre le bless&#233; dans l'ambulance pour le hacher &#224; coup de sabre-ba&#239;onnette, pour l'assommer &#224; coup de crosse de fusil. On le tirera, vivant, par sa jambe bris&#233;e ou son bras saignant, et on le jettera dans le ruisseau, comme un paquet d'ordures qui hurle et qui souffre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;La mort ! La mort ! La mort !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et puis, apr&#232;s l'orgie effr&#233;n&#233;e sur des tas de cadavres, apr&#232;s l'extermination en masse, la vengeance mesquine et pourtant atroce qui dure encore, le martinet, les poucettes, les fers &#224; fond de cale, les coups de fouet et la trique des argousins, les insultes, la faim, tous les raffinements de la cruaut&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le peuple oubliera-t-il ces hautes oeuvres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Terrass&#233;e, mais non vaincue &#187;, la Commune rena&#238;t aujourd'hui. Ce n'est plus seulement un r&#234;ve de vaincus caressant dans leur imagination un beau mirage d'esp&#233;rance ; non ! &#171; La Commune &#187; devient aujourd'hui le but pr&#233;cis et visible de la R&#233;volution qui gronde d&#233;j&#224; pr&#232;s de nous. L'id&#233;e p&#233;n&#232;tre les masses, elle leur donne un drapeau, et nous comptons fermement sur la pr&#233;sente g&#233;n&#233;ration pour accomplir la R&#233;volution sociale dans la Commune, pour venir mettre fin &#224; l'ignoble exploitation bourgeoise, d&#233;barrasser les peuples de la tutelle de l'&#201;tat, inaugurer dans l'&#233;volution de l'esp&#232;ce humaine une nouvelle &#232;re de libert&#233;, d'&#233;galit&#233;, de solidarit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dix ann&#233;es nous s&#233;parent d&#233;j&#224; du jour o&#249; le peuple de Paris, renversant le gouvernement des tra&#238;tres, qui s'&#233;taient empar&#233;s du pouvoir lors de la la chute de l'Empire, se constituait en Commune et proclamait son ind&#233;pendance absolue&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;crit en mars 1881.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et cependant, c'est encore vers cette date du 18 mars 1871 que se portent nos regards, c'est &#224; elle que se rattachent nos meilleurs souvenirs ; c'est l'anniversaire de cette journ&#233;e m&#233;morable que le prol&#233;tariat des deux mondes se propose de f&#234;ter solennellement, et demain soir, des centaines de mille coeurs ouvriers vont battre &#224; l'unisson, fraternisant &#224; travers les fronti&#232;res et les oc&#233;ans, en Europe, aux Etats-Unis, dans l'Am&#233;rique du Sud, au souvenir de la r&#233;volte du prol&#233;tariat parisien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que l'id&#233;e pour laquelle le prol&#233;tariat fran&#231;ais a vers&#233; son sang &#224; Paris et pour laquelle il a souffert sur les plages de la Nouvelle-Cal&#233;donie, est une de ces id&#233;es qui, &#224; elles seules, renferment toute une r&#233;volution, une id&#233;e large qui peut recevoir sous les plis de son drapeau toutes les tendances r&#233;volutionnaires des peuples marchant vers leur affranchissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, si nous nous bornions &#224; observer seulement les faits r&#233;els et palpables accomplis par la Commune de Paris, nous devrions dire que cette id&#233;e n'&#233;tait pas suffisamment vaste, qu'elle n'embrassait qu'une partie minime du programme r&#233;volutionnaire. Mais si nous observons, au contraire, l'esprit qui inspirait les masses du peuple, lors du mouvement du 18 mars, les tendances qui cherchaient &#224; se faire jour et qui n'eurent pas le temps de passer dans le domaine de la r&#233;alit&#233;, parce que, avant d'&#233;clore, elles furent &#233;touff&#233;es sous des monceaux de cadavres, nous comprendrons alors toute la port&#233;e du mouvement et les sympathies qu'il inspire au sein des masses ouvri&#232;res dans les deux mondes. La Commune enthousiasme les coeurs, non par ce qu'elle a fait, mais par ce qu'elle promet de faire un jour.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; vient cette force irr&#233;sistible qui attire vers le mouvement de 1871 les sympathies de toutes les masses opprim&#233;es ? Quelle id&#233;e repr&#233;sente la Commune de Paris ? Et pourquoi cette id&#233;e est-elle si attrayante pour les prol&#233;taires de tous pays, de toute nationalit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse est facile. La r&#233;volution de 1871 fut un mouvement &#233;minemment populaire. Faite par le peuple lui-m&#234;me, n&#233;e spontan&#233;ment au sein des masses, c'est dans la grande masse populaire qu'elle a trouv&#233; ses d&#233;fenseurs, ses h&#233;ros, ses martyrs et surtout ce caract&#232;re &#171; canaille &#187; que la bourgeoisie ne lui pardonnera jamais. Et en m&#234;me temps, l'id&#233;e m&#232;re de cette r&#233;volution, vague, il est vrai ; inconsciente peut-&#234;tre, mais n&#233;anmoins bien prononc&#233;e, per&#231;ant dans tous ses actes, c'est l'id&#233;e de la r&#233;volution sociale cherchant &#224; s'&#233;tablir enfin, apr&#232;s tant de si&#232;cles de luttes, la vraie libert&#233; et la vraie &#233;galit&#233; pour tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait la r&#233;volution de la &#171; canaille &#187; marchant &#224; la conqu&#234;te de ses droits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a cherch&#233;, il est vrai, on cherche encore &#224; d&#233;naturer le vrai sens de cette r&#233;volution et &#224; la repr&#233;senter comme une simple tentative de reconqu&#233;rir l'ind&#233;pendance pour Paris et de constituer un petit &#201;tat dans la France. Rien n'est moins vrai, cependant. Paris ne cherchait pas &#224; s'isoler de la France, comme il ne cherchait pas &#224; la conqu&#233;rir par les armes ; il ne tenait pas &#224; se renfermer dans ses murs, comme un b&#233;n&#233;dictin dans son clo&#238;tre ; il ne s'inspirait pas d'un esprit &#233;troit de clocher. S'il r&#233;clamait son ind&#233;pendance, s'il voulait emp&#234;cher l'intrusion dans ses affaires de tout pouvoir central, c'est parce qu'il voyait dans cette ind&#233;pendance un moyen d'&#233;laborer tranquillement les bases de l'organisation future et d'accomplir dans son sein la r&#233;volution sociale, une r&#233;volution qui aurait transform&#233; compl&#232;tement le r&#233;gime de la production et de l'&#233;change, en les basant sur la justice, qui aurait modifi&#233; compl&#232;tement les relations humaines en les mettant sur le pied de l'&#233;galit&#233;, et qui aurait refait la morale de notre soci&#233;t&#233;, en lui donnant pour base les principes de l'&#233;quit&#233; et de la solidarit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ind&#233;pendance communale n'&#233;tait donc pour le peuple de Paris qu'un moyen, et la r&#233;volution sociale &#233;tait son but.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ce but, il e&#251;t &#233;t&#233; atteint, certainement, si la r&#233;volution du 18 mars e&#251;t pu suivre son libre cours, si le peuple de Paris n'e&#251;t pas &#233;t&#233; &#233;charp&#233;, sabr&#233;, mitraill&#233;, &#233;ventr&#233; par les assassins de Versailles. Trouver une id&#233;e nette, pr&#233;cise, compr&#233;hensible &#224; tout le monde et r&#233;sumant en quelques mots ce qu'il y avait &#224; faire pour accomplir la r&#233;volution, telle fut, en effet, la pr&#233;occupation du peuple de Paris d&#232;s les premiers jours de son ind&#233;pendance. Mais une grande id&#233;e ne germe pas en un jour, quelque rapide que soit l'&#233;laboration et la propagation des id&#233;es pendant les p&#233;riodes r&#233;volutionnaires. Il lui faut toujours un certain temps pour se d&#233;velopper, pour p&#233;n&#233;trer dans les masses et pour se traduire par des actes, et ce temps a manqu&#233; &#224; la Commune de Paris. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il lui a manqu&#233; d'autant plus, qu'il y a dix ans, les id&#233;es du socialisme moderne traversaient elles-m&#234;mes une p&#233;riode transitoire. La Commune est n&#233;e, pour ainsi dire, entre deux &#233;poques de d&#233;veloppement du socialisme moderne. En 1871, le communisme autoritaire, gouvernemental et plus ou moins religieux de 1848 n'avait plus de prise sur les esprits pratiques et libertaires de notre &#233;poque. O&#249; trouver aujourd'hui un Parisien qui consente &#224; s'enfermer dans une caserne phalanst&#233;rienne ? D'autre part, le collectivisme, qui veut atteler dans un m&#234;me char le salariat et la propri&#233;t&#233; collective, restait incompr&#233;hensible, peu attrayant, h&#233;riss&#233; de difficult&#233;s dans son application pratique. Et le communisme libre, le communisme anarchiste, se faisait jour &#224; peine ; &#224; peine osait-il affronter les attaques des adorateurs du gouvernementalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ind&#233;cision r&#233;gnait dans les esprits, et les socialistes eux-m&#234;mes ne se sentaient pas l'audace de se lancer &#224; la d&#233;molition de la propri&#233;t&#233; individuelle, n'ayant pas devant eux de but bien d&#233;termin&#233;. Alors on se laissa berner par ce raisonnement que les endormeurs r&#233;p&#232;tent depuis des si&#232;cles. &#171; Assurons-nous d'abord la victoire ; on verra apr&#232;s ce qu'on pourra faire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;S'assurer d'abord la victoire ! Comme s'il y avait moyen de se constituer en Commune libre tant qu'on ne touche pas &#224; la propri&#233;t&#233; ! Comme s'il y avait moyen de vaincre les ennemis, tant que la grande masse du peuple n'est pas int&#233;ress&#233;e directement au triomphe de la r&#233;volution, en voyant arriver le bien-&#234;tre mat&#233;riel, intellectuel et moral pour tous ! On cherchait &#224; consolider d'abord la Commune en renvoyant &#224; plus tard la r&#233;volution sociale, tandis que l'unique moyen de proc&#233;der &#233;tait de consid&#233;rer la Commune par la r&#233;volution sociale !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en arriva de m&#234;me pour le principe gouvernemental. En proclamant la Commune libre, le peuple de Paris proclamait un principe essentiellement anarchiste ; mais, comme &#224; cette &#233;poque l'id&#233;e anarchiste n'avait que faiblement p&#233;n&#233;tr&#233; dans les esprits, il s'arr&#234;ta &#224; moiti&#233; chemin et, au sein de la Commune il se pronon&#231;a encore pour le vieux principe autoritaire, en se donnant un Conseil de la Commune, copi&#233; sur les Conseils municipaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous admettons, en effet, qu'un gouvernement central est absolument inutile pour r&#233;gler les rapports des Communes entre elles, pourquoi en admettrions-nous la n&#233;cessit&#233; pour r&#233;gler les rapports mutuels des groupes qui constituent la Commune ? Et si nous abandonnons &#224; la libre initiative des Communes le soin de s'entendre entre elles pour les entreprises qui concernent plusieurs cit&#233;s &#224; la fois, pourquoi refuser cette m&#234;me initiative aux groupes dont se compose une Commune ? Un gouvernement dans la Commune n'a pas plus de raison d'&#234;tre qu'un gouvernement au-dessus de la Commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, en 1871, le peuple de Paris, qui a renvers&#233; tant de gouvernements, n'&#233;tait qu'&#224; son premier essai de r&#233;volte contre le syst&#232;me gouvernemental lui-m&#234;me : il se laissa donc aller au f&#233;tichisme gouvernemental et se donna un gouvernement. On en conna&#238;t les cons&#233;quences. Il envoya ses enfants d&#233;vou&#233;s &#224; l'H&#244;tel-de-Ville. L&#224;, immobilis&#233;s, au milieu des paperasses, forc&#233;s de gouverner lorsque leurs instincts leur commandaient d'&#234;tre et de marcher avec le peuple ; forc&#233;s de discuter, quand il fallait agir, et perdant l'inspiration qui vient du contact continuel avec les masses, ils se virent r&#233;duits &#224; l'impuissance. Paralys&#233;s par leur &#233;loignement du foyer des r&#233;volutions, le peuple, ils paralysaient eux-m&#234;mes l'initiative populaire.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Enfant&#233;e pendant une p&#233;riode transitoire, alors que les id&#233;es de socialisme et d'autorit&#233; subissaient une modification profonde ; n&#233;e &#224; l'issue d'une guerre, dans un foyer isol&#233;, sous les canons des Prussiens, la Commune de Paris a d&#251; succomber.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, par son caract&#232;re &#233;minemment populaire, elle commen&#231;a une &#232;re nouvelle dans la s&#233;rie des r&#233;volutions, et, par ses id&#233;es, elle fut le pr&#233;curseur de la grande r&#233;volution sociale. Les massacres inou&#239;s, l&#226;ches et f&#233;roces par lesquels la bourgeoisie a c&#233;l&#233;br&#233; sa chute, la vengeance ignoble que les bourreaux ont exerc&#233;e pendant neuf ans sur leurs prisonniers, ces orgies de cannibales ont creus&#233; entre la bourgeoisie et le prol&#233;tariat un ab&#238;me qui jamais ne sera combl&#233;. Lors de la prochaine r&#233;volution, le peuple saura ce qu'il a &#224; faire ; il saura ce qui l'attend s'il ne remporte pas une victoire d&#233;cisive, et il agira en cons&#233;quence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, nous savons maintenant que le jour o&#249; la France se h&#233;rissera de Communes insurg&#233;es, le peuple ne devra plus se donner de gouvernement et attendre de ce gouvernement l'initiative des mesures r&#233;volutionnaires. Apr&#232;s avoir donn&#233; un bon coup de balai aux parasites qui le rongent, il s'emparera lui-m&#234;me de toute la richesse sociale, pour la mettre en commun, selon les principes du communisme anarchiste. Et lorsqu'il aura aboli compl&#232;tement la propri&#233;t&#233;, le gouvernement et l'&#201;tat, il se constituera librement selon les n&#233;cessit&#233;s qui lui seront dict&#233;es par la vie elle-m&#234;me. Brisant ses cha&#238;nes et renversant ses idoles, l'humanit&#233; marchera alors vers un meilleur avenir, ne connaissant plus ni ma&#238;tres ni esclaves, ne gardant de la v&#233;n&#233;ration que pour les nobles martyrs qui ont pay&#233; de leur sang et de leurs souffrances ces premi&#232;res tentatives d'&#233;mancipation, qui nous ont &#233;clair&#233;s dans notre marche vers la conqu&#234;te de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les f&#234;tes et les r&#233;unions publiques organis&#233;es, le 18 mars, dans toutes les villes o&#249; il y avait des groupes socialistes constitu&#233;s m&#233;ritent toute notre attention, non seulement comme une manifestation de l'arm&#233;e des prol&#233;taires, mais encore comme une expression des sentiments qui animent les socialistes des deux mondes. &#171; On se compte &#187; ainsi, mieux que par tous les bulletins imaginables, et l'on formule ses aspirations en toute libert&#233;, sans se laisser influencer par des consid&#233;rations de tactique &#233;lectorale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, les prol&#233;taires, r&#233;unis ce jour-l&#224; dans les meetings ne se bornent plus &#224; faire l'&#233;loge de l'h&#233;ro&#239;sme du prol&#233;tariat parisien, ni &#224; crier vengeance contre les massacres de Mai. Tout en se retrempant dans le souvenir de la lutte h&#233;ro&#239;que de Paris, ils sont all&#233;s plus loin. Ils discutent l'enseignement qu'il faut tirer de la Commune de 1871 pour la prochaine r&#233;volution ; ils se demandent quelles &#233;taient les fautes de la Commune, et cela non pour critiquer les hommes, mais pour faire ressortir comment les pr&#233;jug&#233;s sur la propri&#233;t&#233; et l'autorit&#233; qui r&#233;gnaient en ce moment au sein des organisations prol&#233;tariennes, ont emp&#234;ch&#233; l'id&#233;e r&#233;volutionnaire d'&#233;clore, de se d&#233;velopper et d'&#233;clairer le monde entier de ses lueurs vivifiantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enseignement de 1871 a profit&#233; au prol&#233;tariat du monde entier et, rompant avec les pr&#233;jug&#233;s anciens, les prol&#233;taires ont dit clairement et simplement, comment ils entendent leur r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Il est certain d&#233;sormais que le prochain soul&#232;vement des Communes ne sera plus simplement un mouvement communaliste. Ceux qui pensent encore qu'il faut &#233;tablir la Commune ind&#233;pendante et puis, dans cette Commune, faire essai de r&#233;formes &#233;conomiques, sont d&#233;bord&#233;s par le d&#233;veloppement de l'esprit populaire. C'est par des actes r&#233;volutionnaires socialistes, en abolissant la propri&#233;t&#233; individuelle, que les Communes de la prochaine r&#233;volution affirmeront et constitueront leur ind&#233;pendance. &lt;br&gt;
Le jour o&#249; en cons&#233;quence du d&#233;veloppement de la situation r&#233;volutionnaire, les gouvernements seront balay&#233;s par le peuple et la d&#233;sorganisation jet&#233;e dans le camp de la bourgeoisie qui ne se maintient que par la protection de l'&#201;tat, ce jour-l&#224; et il n'est pas loin, le peuple insurg&#233; n'attendra pas qu'un gouvernement quelconque d&#233;cr&#232;te dans sa sagesse inou&#239;e des r&#233;formes &#233;conomiques. Il abolira lui-m&#234;me la propri&#233;t&#233; individuelle par l'expropriation violente, en prenant possession, au nom du peuple entier, de toute la richesse sociale, accumul&#233;e par le travail des g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes. Il ne se bornera pas &#224; exproprier les d&#233;tenteurs du capital social par un d&#233;cret qui resterait lettre morte : il en prendra possession sur-le-champ, et il &#233;tablira ses droits en l'utilisant sans d&#233;lai. Il s'organisera lui-m&#234;me dans l'atelier pour le faire marcher ; il &#233;changera son taudis contre un logement salubre dans la maison du bourgeois ; il s'organisera pour utiliser imm&#233;diatement toute la richesse entass&#233;e dans les villes ; il en prendra possession comme si cette richesse ne lui avait jamais &#233;t&#233; vol&#233;e par la bourgeoisie. Le baron industriel qui pr&#233;l&#232;ve le butin sur l'ouvrier, une fois &#233;vinc&#233;, la production continuera, en se d&#233;barrassant des entraves qui la g&#234;nent, en abolissant les sp&#233;culations qui la tuent et le g&#226;chis qui la d&#233;sorganise, et, en se transformant conform&#233;ment aux n&#233;cessit&#233;s du moment sous l'impulsion qui lui sera donn&#233;e par le travail libre. &#171; Jamais on ne labourera en France comme en 1793, apr&#232;s que la terre fut arrach&#233;e des mains des seigneurs &#187;, &#233;crit Michelet. Jamais on n'a travaill&#233; comme on travaillera le jour o&#249; le travail sera devenu libre, o&#249; chaque progr&#232;s du travailleur sera une source de bien-&#234;tre pour la Commune enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Au sujet de la richesse sociale, on a cherch&#233; &#224; &#233;tablir une distinction, et on est m&#234;me arriv&#233; &#224; diviser le parti socialiste &#224; propos de cette distinction. L'&#233;cole qui s'appelle aujourd'hui collectiviste, substituant au collectivisme de l'ancienne Internationale (qui n'&#233;tait que le communisme anti-autoritaire), une esp&#232;ce de collectivisme doctrinaire, a cherch&#233; &#224; &#233;tablir une distinction entre le capital qui sert &#224; la production et la richesse qui sert &#224; subvenir aux n&#233;cessit&#233;s de la vie. La machine, l'usine, la mati&#232;re premi&#232;re, les voies de communication et le sol d'un c&#244;t&#233; ; les habitations, les produits manufactur&#233;s, les v&#234;tements, les denr&#233;es de l'autre. Les uns devenant propri&#233;t&#233; collective ; les autres destin&#233;s, selon les doctes repr&#233;sentants de cette &#233;cole, &#224; rester propri&#233;t&#233; individuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a cherch&#233; &#224; &#233;tablir cette distinction. Mais le bon sens populaire en a eu vite raison. Il a compris que cette distinction est illusoire et impossible &#224; &#233;tablir. Vicieuse en th&#233;orie, elle tombe devant la pratique de la vie. Les travailleurs ont compris que la maison qui nous abrite, le charbon et le gaz que nous br&#251;lons, la nourriture que br&#251;le la machine humaine pour maintenir la vie, le v&#234;tement dont l'homme se couvre pour pr&#233;server son existence, le livre qu'il lit pour s'instruire, voire m&#234;me l'agr&#233;ment qu'il se procure sont autant de parties int&#233;grantes de son existence, tout aussi n&#233;cessaires pour le succ&#232;s de la production et pour le d&#233;veloppement progressif de l'humanit&#233;, que les machines, les manufactures, les mati&#232;res premi&#232;res et les autres agents de la production. Ils ont compris que maintenir la propri&#233;t&#233; individuelle pour ces richesses, serait maintenir l'in&#233;galit&#233;, l'oppression, l'exploitation, paralyser d'avance les r&#233;sultats de l'expropriation partielle. Passant par-dessus les chevaux de frise mis sur leur chemin, par le collectivisme des th&#233;oriciens, ils marchent droit &#224; la forme la plus simple et plus pratique du communisme anti-autoritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, dans leurs r&#233;unions, les prol&#233;taires r&#233;volutionnaires affirment nettement leur droit &#224; toute la richesse sociale et la n&#233;cessit&#233; d'abolir la propri&#233;t&#233; individuelle, aussi bien pour les valeurs de consommation que pour celles de reproduction. &#171; Le jour de la R&#233;volution, nous nous emparerons de toute la richesse, de toutes les valeurs entass&#233;es dans les villes, et nous les mettrons en commun &#187; disent les porte-voix de la masse ouvri&#232;re, et les auditeurs le confirment par leur assentiment unanime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Que chacun prenne dans le tas ce dont il a besoin, et soyons s&#251;rs que dans les greniers de nos villes il y aura assez de nourriture pour nourrir tout le monde jusqu'au jour o&#249; la production libre prendra sa nouvelle marche. Dans les magasins de nos villes il y a assez de v&#234;tements pour v&#234;tir tout le monde, entass&#233;s l&#224; sans &#233;coulement, &#224; c&#244;t&#233; de la mis&#232;re g&#233;n&#233;rale. Il y a m&#234;me assez d'objets de luxe pour que tout le monde en choisisse &#224; son go&#251;t. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; comment &#224; en juger d'apr&#232;s ce qui se dit dans les r&#233;unions la masse prol&#233;taire envisage la R&#233;volution : introduction imm&#233;diate du communisme anarchiste, et libre organisation de la reproduction. Ce sont deux point &#233;tablis, et &#224; cet &#233;gard, les Communes de la R&#233;volution qui grondent &#224; nos portes ne r&#233;p&#233;teront plus les erreurs de leurs pr&#233;d&#233;cesseurs qui, en versant leur sang g&#233;n&#233;reux, ont d&#233;blay&#233; la route pour l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me accord ne s'est pas encore &#233;tabli, sans &#234;tre, cependant, loin de s'&#233;tablir, sur un autre point ; non moins important, sur la question du gouvernement. &lt;br&gt;
On sait que deux &#233;coles sont en pr&#233;sence sur cette question. &#171; Il faut disent les uns le jour m&#234;me de la R&#233;volution, constituer un gouvernement qui s'empare du pouvoir. Ce gouvernement, fort, puissant et r&#233;solu, fera la R&#233;volution en d&#233;cr&#233;tant ceci et cela et en for&#231;ant &#224; ob&#233;ir &#224; ses d&#233;crets. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Triste illusion ! &#187; disent les autres. Tout gouvernement central, se chargeant de gouverner une nation, &#233;tant form&#233; fatalement d'&#233;l&#233;ments disparates, et conservateur de par son essence gouvernementale, ne serait qu'un emp&#234;chement &#224; la r&#233;volution. Il ne ferait qu'entraver la r&#233;volution dans les Communes pr&#234;tes &#224; marcher de l'avant, sans &#234;tre capable d'inspirer du souffle r&#233;volutionnaire les Communes retardataires. De m&#234;me au sein d'une Commune insurg&#233;e. Ou bien le gouvernement communal ne fera que sanctionner les faits accomplis, et alors il sera un rouage inutile et dangereux ; ou bien il voudra en agir &#224; sa t&#234;te : il r&#233;glementera ce qui doit encore s'&#233;laborer librement par le peuple lui-m&#234;me, pour &#234;tre viable ; il appliquera des th&#233;ories, l&#224; o&#249; il faut que toute la soci&#233;t&#233; &#233;labore les formes nouvelles de la vie commune, avec cette force de cr&#233;ation qui surgit dans l'organisme social lorsqu'il brise ses cha&#238;nes et voit s'ouvrir devant lui de nouveaux et larges horizons. Les hommes au pouvoir g&#234;neront cet &#233;lan, sans rien produire eux-m&#234;mes, s'ils restaient au sein du peuple &#224; &#233;laborer avec lui l'organisation nouvelle, au lieu de s'enfermer dans les chancelleries et s'&#233;puiser en d&#233;bats oisifs. Il sera un emp&#234;chement et un danger ; impuissant pour le bien, formidable pour le mal ; donc, il n'a pas de raison d'&#234;tre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si naturel et si juste que soit ce raisonnement, cependant il se heurte encore aux pr&#233;jug&#233;s s&#233;culaires accumul&#233;s, accr&#233;dit&#233;s, par ceux qui ont int&#233;r&#234;t &#224; maintenir la religion du gouvernement &#224; c&#244;t&#233; de la religion de la propri&#233;t&#233; et de la religion divine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce pr&#233;jug&#233;, le dernier de la s&#233;rie : Dieu, Propri&#233;t&#233;, Gouvernement, existe encore, et il est un danger pour la prochaine r&#233;volution. Mais on peut d&#233;j&#224; constater qu'il s'&#233;branle. &#171; Nous ferons nous-m&#234;mes nos affaires, sans attendre les ordres d'un gouvernement, et nous passerons par-dessus la t&#234;te de ceux qui viendront s'imposer sous forme de pr&#234;tre, de propri&#233;taire ou de gouvernant &#187;, disent d&#233;j&#224; les prol&#233;taires. Il faut donc esp&#233;rer que si le parti anarchiste continue &#224; combattre vigoureusement la religion du gouvernementalisme, et s'il ne d&#233;vie pas lui-m&#234;me de sa route en se laissant entra&#238;ner dans les luttes pour le pouvoir, il faut esp&#233;rer, disons-nous, que dans les quelques ann&#233;es qui nous restent encore jusqu'&#224; la R&#233;volution, le pr&#233;jug&#233; gouvernemental sera suffisamment &#233;branl&#233; pour ne plus &#234;tre capable d'entra&#238;ner les masses prol&#233;taires dans une fausse voie.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Il y a cependant une lacune regrettable dans les r&#233;unions populaires que nous tenons &#224; signaler. C'est que rien, ou presque rien, n'a &#233;t&#233; fait pour les campagnes. Tout s'est born&#233; aux villes. La campagne semble ne pas exister pour les travailleurs des villes. M&#234;me les orateurs qui parlent du caract&#232;re de la prochaine r&#233;volution &#233;vitent de mentionner les campagnes et le sol. Ils ne connaissent pas le paysan ni ses d&#233;sirs, et ne se hasardent pas de parler en son nom. Faut-il insister longuement sur le danger qui en r&#233;sulte ? L'&#233;mancipation du prol&#233;tariat ne sera m&#234;me pas possible, tant que le mouvement r&#233;volutionnaire n'embrassera pas les villages. Les Communes insurg&#233;es ne sauraient se maintenir m&#234;me un an, si l'insurrection ne se propageait pas en m&#234;me temps dans les villages. Lorsque l'imp&#244;t, l'hypoth&#232;que, la rente seront abolies, lorsque les institutions qui les pr&#233;l&#232;vent seront jet&#233;es aux quatre vents, il est certain que les villages comprendront les avantages de cette r&#233;volution. Mais en tout cas, il serait imprudent de compter sur la diffusion des id&#233;es r&#233;volutionnaires des villes dans les campagnes sans pr&#233;parer les id&#233;es &#224; l'avance. Il faut savoir d'ores et d&#233;j&#224; ce que veut le paysan, comment on entend la r&#233;volution dans les villages, comment on pense r&#233;soudre la question si &#233;pineuse de la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. Il faut dire &#224; l'avance au paysan ce que se propose de faire le prol&#233;taire des villes et son alli&#233;, qu'il n'a pas &#224; craindre de lui des mesures nuisibles &#224; l'agriculteur. Il faut que de son c&#244;t&#233; l'ouvrier des villes s'habitue &#224; respecter le paysan et &#224; marcher d'un commun accord avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour cela les travailleurs ont &#224; s'imposer le devoir d'aider &#224; la propagande dans les villages. Il importe que dans chaque ville il y ait une petite organisation sp&#233;ciale, une branche de la Ligue Agraire, pour la propagande au sein des paysans. Il faut que ce genre de propagande soit consid&#233;r&#233; comme un devoir, au m&#234;me titre que la propagande dans les centres industriels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;buts en seront difficiles ; mais souvenons-nous qu'il y va du succ&#232;s de la R&#233;volution. Elle ne sera victorieuse que le jour o&#249; le travailleur des usines et le cultivateur des champs marcheront la main dans la main &#224; la conqu&#234;te de l'&#201;galit&#233; pour tous, en portant le bonheur dans la chaumi&#232;re comme dans les &#233;difices des grandes agglom&#233;rations industrielles.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Pierre Kropotkine&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://kropot.free.fr/Kropotkine-CommuneParis.htm" class="spip_out"&gt;Biblioth&#232;que libertaire virtuelle &#034;Bibliolib&#034;&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous empruntons ces lignes &#224; l'&lt;i&gt;Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris&lt;/i&gt;, par Arthur Arnould, ouvrage que nous nous faisons un plaisir de rappeler &#224; l'attention des lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;crit en mars 1881.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Ce texte a notamment &#233;t&#233; publi&#233; dans &#034;La Brochure Mensuelle&#034; N&#176; 180 - D&#233;cembre 1937.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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