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		<title>A propos d'autonomie, d'amiti&#233; sexuelle et d'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article473</link>
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		<dc:date>2007-08-14T11:08:55Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Corinne Monnet</dc:creator>


		<dc:subject>F&#233;minisme, (questions de) genre</dc:subject>
		<dc:subject>S&#233;ditions graphiques (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Sexualit&#233;s, relations affectives</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Texte extrait d'&lt;i&gt;Au-del&#224; du personnel&lt;/i&gt;, ouvrage collectif &#233;puis&#233;, publi&#233; en 1997.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sommaire :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;- Les choix de vie relationnels, une histoire de go&#251;t ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Autonomie et rapport &#224; l'autre&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pr&#233;sentation du cadre de la non-monogamie responsable&lt;br class='manualbr' /&gt;- L'amour exclusif&lt;br class='manualbr' /&gt;- Le paradigme de l'amiti&#233;&lt;br class='manualbr' /&gt;- La r&#233;union de l'amiti&#233; et du d&#233;sir&lt;br class='manualbr' /&gt;- Amour et h&#233;t&#233;rosexualit&#233; - Point de vue f&#233;ministe&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pascale Noizet et la fonction de l'amour dans l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pour une pratique h&#233;t&#233;rosexuelle f&#233;ministe&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique5" rel="directory"&gt;A&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;F&#233;minisme, (questions de) genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot54" rel="tag"&gt;S&#233;ditions graphiques (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot126" rel="tag"&gt;Sexualit&#233;s, relations affectives&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH148/arton473-0212d.jpg?1780470078' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='148' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff473.jpg?1187768795&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#034;Lorsque je consid&#232;re que le personnel est politique, je dis d'une part que ce personnel est susceptible de changement puisque non d&#233;termin&#233; biologiquement, et d'autre part que le comportement affectif et sexuel est bien un comportement social. Autrement dit, le personnel fait partie de l'ordre politique que je souhaite changer. Dire que le personnel est politique n'est pas pour moi seulement dire que le politique influence le personnel mais bien plut&#244;t que les choix et pratiques dans notre vie &#171; priv&#233;e &#187; ont des significations politiques.&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; La soci&#233;t&#233; dans laquelle nous vivons est un processus, et cela est vrai de toutes les soci&#233;t&#233;s, m&#234;me de celles qui essayent de r&#233;sister au changement. Une partie importante de la fonction du gouvernement consiste &#224; tenter d'inhiber le processus de changement dans notre soci&#233;t&#233;. Mais le changement est possible et n&#233;cessaire (il est, en effet, in&#233;vitable), quelle qu'en soit l'&#233;tendue que nous puissions pr&#233;sentement r&#233;aliser. Nous accroissons la viabilit&#233; de la r&#233;volution en vivant maintenant en accord avec les principes anarchistes et f&#233;ministes, quelle que soit notre situation environnante. Vivre la r&#233;volution est, je crois, la phrase clef. &#187;&lt;br&gt;
Lisa Bendall&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Anarchism and Feminism &#187; dans Feminism, Anarchism, Women. The Raven 21, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En guise d'introduction &#224; ce texte, je souhaite &#233;claircir quelques points afin de ne pas avoir &#224; revenir dessus tout au long. Ce texte est un texte personnel dans le sens que j'y parle de ma fa&#231;on de vivre mon f&#233;minisme et mon anarchisme dans la sph&#232;re relationnelle et affective. Ce n'est heureusement pas la seule fa&#231;on de les vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte doit donc &#234;tre lu dans sa juste mesure, que je d&#233;finirais comme un t&#233;moignage d'un v&#233;cu et d'une exp&#233;rience de femme anarcha-f&#233;ministe, de 30 ans, blanche, RMIste et bisexuelle (&#224; long pass&#233; strictement h&#233;t&#233;rosexuel). D'autre part, ce texte ne portant que sur mon exp&#233;rience dans le domaine du &#171; priv&#233; &#187;, il ne faudrait pas en d&#233;duire, de mani&#232;re abusive, que ma lutte contre cette soci&#233;t&#233; se r&#233;sumerait &#224; cela. Combattre &#224; ce niveau n'abolira malheureusement ni le pouvoir dans sa globalit&#233;, ni la domination, qu'elle soit celle de l'&#201;tat ou celle de la classe sexuelle des hommes. Particuli&#232;rement au niveau du patriarcat, nous savons qu'il n'y a pas de solution individuelle des femmes &#224; l'oppression, et je ne cesserai de rappeler l'importance de lutter, comme bien des f&#233;ministes, pour un mouvement collectif autonome de femmes, m&#234;me si je n'en parlerai pas ici, ceci n'&#233;tant pas le sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, je ne confonds pas le pouvoir individuel que j'ai pu acqu&#233;rir &#224; mon niveau personnel et le pouvoir des femmes en tant que groupe social, comme le font nombre d'anarchistes, femmes et hommes, ce qui leur permet de nier la domination masculine dans son ampleur et de rendre les femmes seules responsables de leur situation, comme si elles la choisissaient. Qu'il soit possible d'avoir une marge de man&#339;uvre individuelle est une chose, nier le patriarcat en est une autre. S'il y a des changements que je peux faire moi-m&#234;me, il en reste une bien plus grande partie sur laquelle je ne peux rien faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, je pourrais dire que ce texte porte sur ma marge personnelle de man&#339;uvre, qui, si elle peut para&#238;tre assez &#233;tendue, me semble &#224; moi-m&#234;me bien limit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais lorsque je consid&#232;re que le personnel est politique, je dis d'une part que ce personnel est susceptible de changement puisque non d&#233;termin&#233; biologiquement, et d'autre part que le comportement affectif et sexuel est bien un comportement social. Autrement dit, le personnel fait partie de l'ordre politique que je souhaite changer. Dire que le personnel est politique n'est pas pour moi seulement dire que le politique influence le personnel mais bien plut&#244;t que les choix et pratiques dans notre vie &#171; priv&#233;e &#187; ont des significations politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rapports femmes/hommes sont politiques, qu'ils se d&#233;roulent dans la rue ou dans un lit, puisque d'une part ce sont les rapports sociaux de sexe structur&#233;s par la domination masculine qui construisent les humains en &#171; femmes &#187; et &#171; hommes &#187; et que, d'autre part, le pouvoir des uns ne dispara&#238;t pas &#224; l'antre de l'affectif et du &#171; priv&#233; &#187;. Alors que ma lutte pour un changement dans les rapports sociaux de sexe est multidimensionnelle, il ne sera donc question ici que de la dimension personnelle et interactive.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dimension, faut-il le rappeler, nettement rel&#233;gu&#233;e aux oubliettes par la plupart des anarchistes, pour ne pas parler des autres courants politiques. Le changement doit prendre place aussi bien au niveau des structures sociales que des interactions sociales et de l'individue. Ainsi, si ma fa&#231;on de vivre (et quelle qu'elle soit) ne sera jamais une solution &#224; l'oppression patriarcale, je la consid&#232;re comme faisant toutefois partie du combat. De mon point de vue, ce n'est qu'une d&#233;duction pratique du d&#233;sir de vouloir agir sur la r&#233;alit&#233; sociale ? : la r&#233;alit&#233; &#171; priv&#233;e &#187; &#233;tant essentiellement sociale, il va de soi que je d&#233;sire aussi agir sur cette r&#233;alit&#233;-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois aussi rajouter que bien que parlant toujours de f&#233;minisme tout court, ma perspective est clairement celle du courant f&#233;ministe radical, dans sa tendance la plus anti-naturaliste, visant l'abolition m&#234;me de la cat&#233;gorisation sexuelle, afin que la distinction entre les sexes n'ait plus aucune pertinence sociale, afin que le sexe ne donne plus lieu &#224; aucune classification ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si vous d&#233;sirez en savoir plus sur le f&#233;minisme radical, je vous conseille (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les choix de vie relationnels,&lt;br class='autobr' /&gt;
une histoire de go&#251;t ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nombre de personnes reconnaissent que l'&#233;ducation dicte la fa&#231;on de penser, mais bien peu &#233;largissent cette id&#233;e au domaine &#233;motionnel et sentimental. L'utopique sph&#232;re priv&#233;e des sentiments et de la sexualit&#233;, qui serait situ&#233;e au-del&#224; de toute influence du pouvoir, en a pris un bon coup depuis le mouvement f&#233;ministe des ann&#233;es 1970 et sa fameuse d&#233;couverte que le personnel est politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je choisis, depuis plusieurs ann&#233;es, de vivre mes relations affectives sur le mode non-exclusif. Je parle de choix pour bien le diff&#233;rencier d'un go&#251;t ou d'une tendance que j'aurais d&#233;velopp&#233; au hasard d'une rencontre ou d'une situation. Ce mode d'amour est pour moi le r&#233;sultat d'une longue r&#233;flexion et d'un non moins long travail fait sur moi-m&#234;me afin de pouvoir vivre aussi dans mes amours mes exigences d'autonomie, de libert&#233;, de qualit&#233; et d'&#233;panouissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la pratique elle-m&#234;me est d&#233;j&#224; cible de nombreuses critiques, le fait de donner les raisons de ce choix n'a fait qu'en rajouter. Si j'avais pr&#233;sent&#233; cette pratique comme un non-choix individuel et priv&#233;, en disant par exemple que j'avais plusieurs relations simplement parce que je ne pouvais choisir entre elles, je crois que personne ne se serait r&#233;ellement senti attaqu&#233;. R&#233;guli&#232;rement, on m'a donc renvoy&#233; que, bien que je critique la norme actuelle s&#233;vissant &#224; ce propos, je n'avais finalement qu'une seule envie ? : celle de lui en restituer d'autres. Bizarre de voir &#224; quel point, lorsque l'on propose des alternatives &#224; un mode de vie dominant (que ce soit la monogamie ou l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; par exemple), celles/ceux qui vivent pourtant selon ces normes dominantes (sans trop se poser de questions) crient alors &#224; la norme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici resurgit le bon vieux d&#233;mon de l'intouchabilit&#233; du priv&#233;. Pourquoi, lorsque je dis que mon choix est politique et qu'il se situe dans une optique globale, on me r&#233;torque que je veux imposer de nouvelles normes ?? Pourquoi, d&#232;s que l'on ne se retire pas derri&#232;re la sph&#232;re du priv&#233;, appara&#238;t toujours le probl&#232;me de la norme ?? Il me semble que la division op&#233;r&#233;e entre le personnel et le politique arrange bien en ce qu'elle permet d'&#233;viter de probl&#233;matiser, en l'occurrence ses propres comportements.&lt;br&gt;
Je vais donc &#234;tre claire : je ne souhaite imposer d'aucune fa&#231;on la non-exclusivit&#233;, je souhaite seulement essayer de montrer, en me servant de mon exp&#233;rience, que l'on peut vivre hors la norme du couple et de la monogamie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que l'on peut cr&#233;er un contre-pouvoir face &#224; la r&#233;glementation sociale des sentiments et de la sexualit&#233;. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Dans cette soci&#233;t&#233; patriarcale et autoritaire, les rapports affectifs sont normalis&#233;s. La sexualit&#233;, les rapports d'un corps &#224; un autre sont r&#233;gul&#233;s comme le sont les formes relationnelles. Nous savons que le domaine sexuel est celui o&#249; la dimension socioculturelle domine le plus compl&#232;tement le biologique. La forme de relation, de sexualit&#233;, le choix de l'objet sexuel sont soumis et esclaves des attentes et autres normes sociales. Le contr&#244;le social s&#233;vit et gare &#224; la r&#233;pression si tu t'avises de d&#233;roger &#224; ces lois. La soci&#233;t&#233; p&#232;se de fa&#231;on consid&#233;rable sur nos relations affectives/sexuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pas besoin d'&#234;tre f&#233;ministe pour voir qu'&#224; l'int&#233;rieur de ce sch&#233;ma subsistent d'importantes dissym&#233;tries selon la cat&#233;gorie de sexe. Il me faut dire ici que je ne crois &#224; aucune opposition de nature entre la sexualit&#233; f&#233;minine et masculine ? ; ce sont des constructions sociales qui, comme les cat&#233;gories &#171; femmes &#187; et &#171; hommes &#187;, sont produites par des rapports de domination, d'in&#233;galit&#233; et d'exploitation. Contrairement &#224; la vision libertaire de la sexualit&#233;, je ne pense donc pas par exemple la sexualit&#233; f&#233;minine en seul terme de r&#233;pression, mais bien d'oppression. Aussi, les libertaires posent le consentement comme la seule valeur morale pertinente &#224; propos de la sexualit&#233;. Ceci d&#233;coulant bien s&#251;r de leur n&#233;gation de la domination masculine. Des f&#233;ministes ont montr&#233; la relativit&#233; du consentement. Pour que cette valeur soit suffisante, encore faudrait-il que les personnes impliqu&#233;es aient les m&#234;mes informations et le m&#234;me pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'&#233;normes efforts ont &#233;t&#233; et sont toujours d&#233;ploy&#233;s pour contr&#244;ler et policer la sexualit&#233; des femmes, pour la construire toujours &#224; l'avantage des hommes. En tant qu'&#233;ternels objets du d&#233;sir m&#226;le, nous ne pouvons que difficilement d&#233;velopper une sexualit&#233; libre, active et &#233;panouissante d'o&#249; nous puissions retirer &#233;nergie et puissance. Celles qui seront parvenues &#224; &#233;chapper &#224; cette r&#233;gulation seront gravement sanctionn&#233;es, que ces sanctions d&#233;rivent directement des hommes ou de la culpabilit&#233; que l'on se renvoie alors (du &#171; je ne suis pas nor-m&#226;le &#187; jusqu'au fait de se consid&#233;rer soi-m&#234;me, lorsque l'on aime le sexe, comme malade et d&#233;pendante du sexe. Je n'ai jamais vu d'hommes se tracasser sur une &#233;ventuelle d&#233;pendance sexuelle...). Le double standard est toujours en vigueur sur la moralit&#233; sexuelle ? : si la sexualit&#233; est bonne pour les hommes, elle reste mauvaise pour les femmes, et une femme qui prend son pied comme elle l'entend n'est qu'une salope (ce qui reste une des pires insultes concernant les femmes) et non un &#234;tre &#224; la recherche de son propre plaisir, d&#233;fini par elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte d&#233;crit tr&#232;s succinctement, que dire de nos comportements si l'on ne questionne pas nos &#171; go&#251;ts &#187; affectifs et sexuels ?? Comment ne pas renforcer les normes et la morale ambiantes si l'on s'arr&#234;te &#224; consid&#233;rer comme authentiques et libres des &#233;motions qui ne sont en fait la plupart du temps que des r&#233;sultats d'int&#233;riorisation des normes sociales ?? Et ceci est bien pris en compte quand il s'agit par exemple d'une femme qui dit aimer faire la vaisselle. Je le pense donc aussi en mati&#232;re relationnelle. Les ressentis et sentiments &#171; spontan&#233;s &#187; sont pour moi produits par l'int&#233;gration et l'int&#233;riorisation des valeurs g&#233;n&#233;rales dominantes et du r&#244;le sexuel en particulier. Les &#233;couter ne me semble donc pas pouvoir participer au d&#233;veloppement de soi, surtout chez les femmes, pour lesquelles le r&#244;le social f&#233;minin est des plus restrictifs et limitatifs, et des plus antagonistes &#224; l'autonomie individuelle et &#224; la r&#233;alisation de soi. Nul doute d'ailleurs que, dans une soci&#233;t&#233; patriarcale, ce sont bien les hommes qui tireront profits et b&#233;n&#233;fices du fait de nous laisser aller &#224; nos int&#233;riorisations, ce qui en soi donne d&#233;j&#224; une bonne raison pour les interroger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis donc pour l'analyse et la discussion des go&#251;ts et des couleurs. Car si certaines pratiques contribuent &#224; maintenir la domination masculine par exemple et participent m&#234;me &#224; la construction d'une r&#233;alit&#233; patriarcale, d'autres peuvent la miner et &#339;uvrer &#224; sa d&#233;construction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Autonomie et rapport &#224; l'autre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble important de d&#233;velopper ma conception de l'autonomie, &#233;tant donn&#233; sa pr&#233;sence continue dans ce texte. On y trouvera en creux, toujours au niveau individuel, une illustration de mon cheminement de l'anarchisme &#224; l'anarcha-f&#233;minisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En partant du postulat que l'anarchisme a un r&#233;el projet d'&#233;mancipation et de d&#233;veloppement de l'individue, le fait est qu'il s'est malheureusement cantonn&#233; &#224; une d&#233;finition masculine de l'individue. Face &#224; ce projet d'&#233;panouissement individuel, femmes et hommes ne sont pas &#224; la m&#234;me place. Si l'individu m&#226;le ne peut pleinement se d&#233;velopper dans une soci&#233;t&#233; autoritaire et capitaliste, que dire de l'individue femelle dans une soci&#233;t&#233; patriarcale, autoritaire et capitaliste ??&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, c'est bien la forme patriarcale du pouvoir qui me rend femme et non individue &#224; part enti&#232;re. Ce n'est pas par hasard que nous parlons d'oppression sp&#233;cifique des femmes. Mais les anarchistes, comme tous les autres politiques, sont majoritairement des hommes. Arr&#234;ter de nier cette oppression sp&#233;cifique signifierait pour eux devoir se reconna&#238;tre de la classe dominante des hommes, du groupe oppresseur et de ceux qui profitent de la hi&#233;rarchie des genres. Que les anarchistes en profitent aussi ne fait aucun doute, ce que d&#233;montre bien leur attitude g&#233;n&#233;rale envers les f&#233;ministes qui repr&#233;sentent une v&#233;ritable menace contre leurs privil&#232;ges masculins. En dehors du fait qu'ils ne remettent gu&#232;re en cause la dichotomie personnel/politique, m&#234;me sur leurs sujets (si l'on prend le racisme par exemple, ils s'attachent beaucoup plus &#224; le combattre chez les autres ou dans la soci&#233;t&#233; que celui qu'ils pourraient avoir int&#233;rioris&#233;), comment expliquer qu'ils n'aient jamais consid&#233;r&#233; comme aussi important de lutter contre l'oppression patriarcale que contre l'oppression classiste ou raciste ??&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait souvent sourire dans l'id&#233;e d'autonomie, c'est qu'on l'associe (et pour cause ?!) &#224; l'id&#233;al masculin d'auto-suffisance et de toute-puissance. En monopolisant cette potentialit&#233; humaine, ils l'ont d&#233;fini en fonction de leurs int&#233;r&#234;ts, de leur r&#233;alit&#233; et de leurs fantasmes de dominants. Or, ne serait-ce que pour lutter contre la polarisation sexu&#233;e, il est hors de question de leur laisser ce monopole. L'autonomie, comme la rationalit&#233;, sont des potentialit&#233;s humaines, elles ne sont pas masculines par essence. Nous avons besoin de les red&#233;finir, de les modifier ? ; non parce que en tant que femmes nous serions diff&#233;rentes, mais parce que les hommes en ont corrompu le sens afin qu'elles servent leur domination. Ou comment le &#171; pouvoir de &#187;, quand on est dominant, se transforme bien vite en &#171; pouvoir sur &#187;... Surtout que l'ind&#233;pendance masculine repose la plupart du temps sur la n&#233;gation pure et simple d'autrui, ou sur son esclavage, au moins au niveau des affections et des besoins. Ce qui n'est pas sans rappeler que leur pr&#233;sence dans la sph&#232;re publique, ce sont les femmes qui la payent par le confinement dans la sph&#232;re priv&#233;e. Ce sont rarement eux qui s'occupent de leurs propres besoins (domestiques, corporels, humains, affectifs...) mais ce sont bien eux dont les besoins sont pris en charge par d'autres, des femmes en l'occurrence. Comme il est alors facile de se concevoir ind&#233;pendant et sans besoins quand ce sont les femmes qui y pensent et s'en occupent &#224; leur place ?! Mais comment peut-on parler d'ind&#233;pendance et d'autonomie quand on construit sa libert&#233; sur l'esclavage d'autrui ?? Pour moi, &#231;a ne fait que les invalider. La conception de la libert&#233; qui repose sur une domination, comme celle de la rationalit&#233; qui repose sur l'&#233;touffement des sentiments ne sont pas les miennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que peut signifier sur le plan de la construction de soi la revendication d'autonomie pour les femmes ?? Au-del&#224; de la strat&#233;gie, j'utilise assez peu le mot d'&#233;galit&#233;, n'&#233;tant pas tr&#232;s au clair sur sa compatibilit&#233; profonde avec l'autonomie. L'&#233;galit&#233; suppose deux termes o&#249; l'un va n&#233;cessairement fonctionner comme mod&#232;le ou r&#233;f&#233;rant. Que les hommes soient le r&#233;f&#233;rant ne peut &#233;videmment m'enchanter... puisque mon but politique final n'est pas l'am&#233;lioration du statut social des femmes mais bien la destruction des cat&#233;gories &#171; femmes &#187; et &#171; hommes &#187;. Alors, seulement, on pourra parler de r&#233;elle &#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, revendiquer l'autonomie, c'est revendiquer le fait de pouvoir se d&#233;finir soi-m&#234;me dans les termes que l'on choisit. C'est revendiquer l'autod&#233;termination compl&#232;te dans toutes les sph&#232;res de notre existence ? : politique, sociale, &#233;conomique, sentimentale, intellectuelle et sexuelle. L'autonomie, c'est la libert&#233; de se d&#233;terminer soi-m&#234;me, de vivre sa propre vie et de fixer ses propres buts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui a toujours d&#233;fini les femmes, c'est d'avoir une identit&#233; subordonn&#233;e &#224; leurs relations &#224; autrui. Fille de, femme de, m&#232;re de... sont toujours l&#224; pour rappeler que les femmes sans hommes ne sont pas des poissons sans bicyclettes. On sait qu'un des effets de structure sur le soi induit par le rapport domin&#233;/dominant se trouve dans la difficult&#233; d'acc&#232;s &#224; une identit&#233; propre pour les domin&#233;-e-s, puisqu'elles et ils sont enferm&#233;es dans une d&#233;finition cat&#233;gorielle d'elles/d'eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se d&#233;finir en fonction des besoins des hommes, chercher le sens de sa vie dans l'adaptation aux d&#233;sirs masculins ne peut pas permettre la r&#233;alisation de soi. C'est ce que des f&#233;ministes psychologues ont bien &#233;tudi&#233;. Ainsi, comme l'&#233;crit Susan Sturdivant ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Susan Sturdivant, Les femmes et la psychoth&#233;rapie. Une philosophie f&#233;ministe (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &#171; une comparaison du r&#244;le sexuel f&#233;minin et de notre description de la r&#233;alisation de soi montre qu'ils sont logiquement incompatibles, pour ne pas dire mutuellement exclusifs. &#187; Ceci n'est gu&#232;re surprenant quand on ne croit &#224; aucune essence f&#233;minine, mais que l'on pense au contraire que les caract&#233;ristiques dites f&#233;minines (comme la d&#233;pendance, le sur-d&#233;veloppement de l'affection, de la sensibilit&#233; &#233;motionnelle, du soin des autres...) sont des cons&#233;quences de l'oppression et de la subordination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est n&#233;cessaire d'apprendre &#171; &#224; s'accorder &#224; soi-m&#234;me la tendresse que les femmes ont traditionnellement nourrie pour les autres ? &#187; (Susan Sturdivant, 1992). Ce qui est extr&#234;mement difficile &#233;tant donn&#233; que les actes de confiance en soi, d'affirmation de soi, d'autonomie et d'ind&#233;pendance ne signifient plus qu'arrogance, agressivit&#233;, &#233;go&#239;sme et indiff&#233;rence quand ce sont des femmes qui les posent. C'est encore le double standard qui s&#233;vit ici. Le m&#234;me comportement est per&#231;u et interpr&#233;t&#233; diff&#233;remment selon le sexe de la personne et les assignations qu'on y rapporte. &#201;valuation diff&#233;rentielle qui permet le maintien de la domination des hommes dans tous les domaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les femmes doivent donc se prendre comme objets de leurs pr&#233;occupations et se rediriger vers elles-m&#234;mes. L'existence d'une identit&#233; ind&#233;pendante, c'est-&#224;-dire distincte des relations &#224; autrui, est la base n&#233;cessaire pour avoir conscience de son propre moi afin d'attribuer du sens &#224; ses propres exp&#233;riences (Susan Sturdivant, 1992). Ainsi seulement les femmes pourront se cr&#233;er comme sujets et devenir cr&#233;atrices actives de leur propre existence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand la conscience de soi est noy&#233;e par la conscience excessive des autres, on ne peut se cr&#233;er sujet. Ceci, &#233;videmment, est bien une cons&#233;quence de l'appropriation des femmes par les hommes. Colette Guillaumin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Colette Guillaumin, Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L'id&#233;e de Nature, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, dans son analyse de l'expression concr&#232;te de l'appropriation des femmes, nous parle aussi des effets de l'appropriation sur l'individualit&#233;. On exige de la classe des femmes &#171; qu'elle se dilue, mat&#233;riellement et concr&#232;tement, dans d'autres individualit&#233;s. Contrainte centrale dans les rapports de classes de sexe, la privation d'individualit&#233; est la s&#233;quelle ou la face cach&#233;e de l'appropriation mat&#233;rielle de l'individualit&#233; &#187;. La constante proximit&#233; et charge physique des autres d&#233;volue aux femmes &#171; est un puissant frein &#224; l'ind&#233;pendance, &#224; l'autonomie ? ; c'est la source d'une impossibilit&#233; &#224; discerner, et a fortiori &#224; mettre en &#339;uvre, des choix et des pratiques propres &#187;. Et puisque &#171; quand on est appropri&#233; mat&#233;riellement on est d&#233;poss&#233;d&#233; mentalement de soi-m&#234;me &#187;, l'appropriation mat&#233;rielle nous d&#233;poss&#232;de de notre autonomie.&lt;br&gt;
La psychologie f&#233;ministe, contrairement &#224; la psychologie classique, dont Susan Sturdivant nous donne un tr&#232;s bon exemple, rejette &#171; les buts de conformit&#233; sociale adopt&#233;s par les mod&#232;les de sant&#233; mentale qui mettent l'accent sur l'adaptation &#187; et leur pr&#233;f&#232;re &#171; des buts repr&#233;sentant la d&#233;finition personnelle de soi et la d&#233;termination de soi &#187;. Et Sturdivant tient toujours compte de l'adversit&#233; des r&#233;alit&#233;s sociales pour les femmes (ce qui lui &#233;vite de croire par exemple aux solutions individuelles pour les femmes et lui fait prendre clairement position en faveur d'une lutte collective autonome des femmes). C'est que l'on ne manquera pas de se faire traiter d'anticonformiste (pour le moins), ce qui n'est pas &#233;vident &#224; g&#233;rer quand la crainte de la marginalit&#233; est forte. J'ai d&#251;, pour ma part, me rendre &#224; l'&#233;vidence que je craignais bien moins la marginalit&#233; que de renoncer &#224; mes d&#233;sirs, valeurs et choix de vie. M&#234;me lorsque ces choix me co&#251;tent de l'exclusion, de l'isolement et de la stigmatisation (ce qui ne manque pas d'arriver...), je veux bien assumer ces cons&#233;quences puisqu'elles me semblent &#234;tre aujourd'hui malheureusement in&#233;vitables pour une existence qui essaie de vivre d'une fa&#231;on non dominante. Depuis mes jeunes ann&#233;es de punk jusqu'au f&#233;minisme, je n'ai cess&#233; de me retrouver &#224; la marge (quand ce n'a pas &#233;t&#233; &#224; la marge de la marge...). Mais tant que je trouverai toute cette puissance et libert&#233;, estime et confiance en moi-m&#234;me dans le fait de me d&#233;finir comme je le choisis et de vivre ma propre vie, nul doute que je continuerai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette peur de la marginalit&#233; et de l'isolement me semble &#234;tre un des grands freins &#224; la pratique f&#233;ministe, m&#234;me dans les milieux anarchistes. On peut ne pas avoir envie d'en rajouter quand on est d&#233;j&#224; par ailleurs dans une situation marginale. Mais, comme le souligne Sturdivant, il semble pire de ne pas avoir de sens de soi-m&#234;me que de supporter les cons&#233;quences de l'&#233;tiquette &#171; anticonformiste &#187;. Car si les souffrances peuvent co&#251;ter aussi cher dans les deux cas, on gagnera tout de m&#234;me un b&#233;n&#233;fice infiniment plus grand sur le plan de l'estime de soi, de la libert&#233; et du potentiel de signification personnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Susan Sturdivant, s'appuyant sur d'autres psychologues, explore les cons&#233;quences psychologiques qu'entra&#238;ne pour les femmes le fait d'avoir &#233;t&#233; d&#233;finies par leurs relations &#224; d'autres et donc d'&#234;tre dirig&#233;es par les autres plut&#244;t que par elles-m&#234;mes. Non seulement cette &#171; direction par autrui &#187; engendre le doute de soi, alimente le besoin d'approbation des autres mais, en &#171; investissant la plus grande partie de son identit&#233; dans les autres, on leur donne aussi le pouvoir de d&#233;finir la r&#233;alit&#233; &#187;. Comme ces autres sont souvent des hommes, on peut leur faire confiance l&#224;-dessus, la r&#233;alit&#233; ne manquera pas d'&#234;tre patriarcale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'esp&#232;re avoir suffisamment explicit&#233; ce que je mets dans le processus d'autonomisation. Ce n'est pas le m&#234;me pour les femmes que pour les hommes. Qu'en l'&#233;tat actuel, l'autonomie ne peut pas signifier la m&#234;me chose et qu'elles et ils n'en payent pas le m&#234;me prix. Que les femmes deviennent autonomes n&#233;cessite qu'elles prennent conscience de leur oppression, que la diff&#233;rence dans laquelle on les enferme est la source de leur pi&#232;tre estime de soi et de leur manque de confiance en soi ? ; qu'elles aient la force et l'&#233;nergie pour travailler &#224; leur autonomisation, &#224; une d&#233;finition de soi plus autonome, quand les obstacles sont nombreux et puissants, et que tout est fait pour que nous restions &#224; notre place. S'identifier &#224; la classe des femmes, &#224; un groupe opprim&#233; n'est pas facile. Mais si l'on veut &#233;largir ses choix et cr&#233;er sa vie, il me semble bien n&#233;cessaire d'en passer un minimum par l&#224;, afin de contr&#244;ler et d'esp&#233;rer changer l'influence que les attentes sociales et l'appropriation exercent sur nous.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'isolement classique des femmes entre elles fait bien entendu partie de l'oppression, et il est donc une cible importante du f&#233;minisme. En m&#234;me temps que j'ai d&#233;velopp&#233; cette ind&#233;pendance psychique des hommes, le f&#233;minisme m'a permis de d&#233;construire une grande partie de la misogynie que j'avais int&#233;gr&#233;e (je ne dis pas toute, parce qu'&#233;tant donn&#233; l'ampleur et la force de celle-ci, je travaille toujours &#224; en d&#233;truire des traces). M&#234;me en dehors du fait que c'est bien le f&#233;minisme qui m'a r&#233;ellement permis de d&#233;sirer et d'&#233;prouver de forts sentiments pour des femmes, ou qui m'a permis de d&#233;velopper des relations qualitatives et affectives avec elles, de mon point de vue, le f&#233;minisme d&#233;veloppe aussi l'importance de la qualit&#233; des relations entre femmes. Il ne se contente pas de critiquer les rapports femmes/hommes mais donne aussi les moyens d'apprendre &#224; rechercher et &#224; valoriser les relations avec des femmes. Ceci pour dire que depuis que je suis f&#233;ministe, ces relations ont jou&#233; et jouent toujours un r&#244;le tr&#232;s important pour la qualit&#233; de ma vie, pour la joie et le plaisir que j'en retire, mais aussi pour mon autonomie. Jamais je ne serais parvenue o&#249; j'en suis, sans tous ces &#233;changes dans les groupes non-mixtes, sans tous ces partages avec des copines, rajout&#233;s aux discussions, au soutien et &#224; l'affection de mes amies. Les groupes f&#233;ministes ainsi que certaines relations m'ont r&#233;par&#233;e de bien des souffrances et m'ont permis d'accro&#238;tre la confiance et l'assurance dans mes projets et dans moi-m&#234;me. En r&#233;sum&#233;, je dois &#233;norm&#233;ment &#224; cette resocialisation et sans elle, je n'aurais jamais pu me d&#233;velopper telle que je suis. Je pense avoir assez parl&#233; (et ce n'est pas fini...) des effets n&#233;gatifs et inhibants que peut avoir sur soi le fait de se r&#233;f&#233;rer prioritairement aux hommes, de compter principalement sur eux, ainsi que d'en attendre beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin donc, c'est d'abord dans le rapport &#224; l'autre que se construit l'autonomie, ce qui peut permettre justement de go&#251;ter &#224; l'utopie d'une interaction &#224; l'autre existant au-del&#224; de l'exploitation, du besoin, du pouvoir, de l'ali&#233;nation, et de la peur de la solitude. Cette nouvelle autonomie repose aussi sur l'id&#233;e d'un moi qui serait fondamentalement structur&#233; socialement. Si le patriarcat permet difficilement de concevoir ainsi l'autonomie, c'est parce que nous devons faire un effort d'imagination pour pouvoir penser certaines potentialit&#233;s humaines qui ne seraient pas construites par la domination, le pouvoir ou la hi&#233;rarchie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autonomie n'est pas donn&#233;e. Elle est &#224; construire et &#224; cr&#233;er.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pr&#233;sentation du cadre&lt;br class='autobr' /&gt;
de la non-monogamie responsable&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de mon cheminement pour vivre d'autres possibles que le couple exclusif, je me suis heurt&#233;e &#224; une grande solitude. Partager, &#233;changer avec les autres sur ce sujet &#233;tait souvent impossible. J'avais tant&#244;t droit aux opinions les plus banales du style &#171; si tu n'es pas fid&#232;le, c'est que tu n'as pas rencontr&#233; l'homme qu'il te fallait &#187;, tant&#244;t &#224; des moins courues mais qui ne disaient qu'une seule chose finalement, que je me prenais vraiment trop la t&#234;te et que mes d&#233;sirs, bien que chouettes, &#233;taient irr&#233;alisables. Quelques rares personnes &#233;taient d'accord sur les principes, mais ne le vivaient pas, ce qui ne pouvait m'&#234;tre d'une grande aide. Quand on sait combien dans cette pratique on a affaire justement &#224; des affects les plus profonds et les plus difficiles &#224; changer (sentiment d'ins&#233;curit&#233;, jalousie, manque de confiance en soi, d&#233;sir de fusion...), l'accord seulement th&#233;orique semble bien creux. Ramer &#224; contrecourant est tr&#232;s difficile, mais quand on n'a aucun soutien de l'entourage proche (hormis celles/ceux avec qui l'on vit ces relations non exclusives bien s&#251;r) et qu'on ne trouve dans les publications existantes ni mod&#232;le, ni encouragements, reflets ou analyses pouvant nous soutenir dans notre d&#233;marche, &#231;a devient bien insupportable. Constamment j'ai remis en cause mes choix et je n'ai cess&#233; de me demander si les autres n'avaient pas finalement raison. Comme si le couple et l'affectif &#233;taient des limites infranchissables et intouchables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais malgr&#233; quelques crises de doute, j'ai continu&#233;. Si je n'ai pas abandonn&#233; mon projet devant tant d'adversit&#233;, c'est surtout je pense pour quatre raisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, je suis relativement &#171; habitu&#233;e &#187; au combat interne men&#233; contre la peur de la douleur, combat qui me semble d&#233;cisif lorsque l'on cherche &#224; vivre autrement et que l'on est dans un processus d'autonomisation, g&#233;n&#233;rant indubitablement au minimum de l'anxi&#233;t&#233;. D'autre part, le travail sur soi que cela n&#233;cessite ne peut pas s'accompagner d'une fuite devant la douleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Travailler sur &#187; est bien &#233;loign&#233; de la simple &#171; conscience de &#187; ; la conscience n'est que le pr&#233;alable du travail qui, lui, demande un effort conscient, constant et d&#233;lib&#233;r&#233;. Ce qui n'est pas &#233;vident l&#224;-dedans, c'est de penser qu'on pourra survivre &#224; la douleur occasionn&#233;e. Mais c'est un sentiment profond de lib&#233;ration qui fera suite &#224; cette douleur et m&#234;me si j'en garde quelques marques, j'ai &#224; chaque fois jug&#233; que &#231;a en valait profond&#233;ment la peine. Sans faire l'&#233;loge de la souffrance, comment peut-on, dans ce monde, prendre conscience d'une oppression, aborder un processus d'autonomisation de soi sans passer par la douleur ?? Est-il imaginable de prendre conscience de son objectification par exemple, et de vouloir y r&#233;sister sans que &#231;a nous fasse profond&#233;ment souffrir ?? S'y d&#233;rober syst&#233;matiquement gr&#226;ce aux diverses strat&#233;gies de d&#233;fense, de refoulement et autres arrangements avec soi-m&#234;me ne peut pas conduire &#224; mieux se conna&#238;tre soi-m&#234;me et devenir plus libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, le troisi&#232;me &#233;l&#233;ment me paraissant n&#233;cessaire est la confiance en soi, en ce que l'on veut vivre ou au moins ne veut plus vivre. Confiance en moi-m&#234;me qui m'a permis d'aborder un processus d'ind&#233;pendance. Confiance en moi-m&#234;me, dans mes choix et mes valeurs, qui m'a permis de ne pas attendre l'approbation d'autrui et des hommes en particulier, sur cette pratique comme sur d'autres. Ayant tr&#232;s t&#244;t fait des choix d&#233;sapprouv&#233;s par mon entourage familial puis amical, j'ai constat&#233; assez rapidement que la confiance en soi ne pouvait pas d&#233;pendre de l'estime des autres, mais plut&#244;t de la sienne propre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ceci me semble d'autant plus juste dans une vision f&#233;ministe. La confiance en soi et l'estime de soi sont assez rares chez les femmes, et pour cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment cumuler l'estime de soi avec les attentes des hommes &#224; notre &#233;gard ?? Enfin, j'avais un sentiment d'individualit&#233; assez d&#233;velopp&#233; qui m'a permis de trouver la force de lutter contre les r&#232;gles uniformisantes et autres subordinations de l'individue aux r&#233;glementations sociales. J'avais d&#233;j&#224; appris que lorsque l'on souhaite &#234;tre cr&#233;atrice de sa vie, et surtout en tant que femme, on a plut&#244;t int&#233;r&#234;t &#224; &#234;tre au clair sur les antinomies existantes entre son propre d&#233;veloppement individuel et le genre qu'on nous assigne. J'ai fini aussi par rencontrer quelques femmes qui faisaient les m&#234;mes choix dans leur vie, devant autant d'adversit&#233;. M&#234;me si ces rencontres ont &#233;t&#233; &#224; cette &#233;poque &#233;ph&#233;m&#232;res, elles m'ont r&#233;confort&#233;e et encourag&#233;e dans ma pratique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toutes ces r&#233;flexions peuvent peut-&#234;tre para&#238;tre bien &#233;loign&#233;es du sujet de la non-exclusivit&#233;. Toutefois, elles me semblaient avoir un sens pour essayer de communiquer le cadre dans lequel je m'inscris, afin d'&#233;viter au maximum des incompr&#233;hensions. Pour les m&#234;mes raisons, je n'emploie pas le terme d'&#171; amour libre &#187;, trop connot&#233; de r&#233;volution sexuelle (des hommes bien s&#251;r) et d'exp&#233;riences foireuses o&#249; les femmes ont encore &#233;t&#233; flou&#233;es. J'utilise par contre les termes de non-exclusivit&#233; et de non-monogamie sans diff&#233;rence de signification. La non-exclusivit&#233; &#171; &#224; ma fa&#231;on &#187;, je ne l'entends souhaitable et enrichissante que dans un certain cadre. Je r&#233;p&#232;te que ceci est mon exp&#233;rience, je ne nie pas la possibilit&#233; d'autres cadres, mais par rapport o&#249; j'en suis, lui seul me semble pouvoir le mieux &#171; garantir &#187; que ce mode relationnel devienne une r&#233;alit&#233; tangible, certes complexe et difficile, mais apportant joie sinc&#232;re, qualit&#233; et &#233;panouissement. Ce cadre est finalement ce qui diff&#233;rencie pour moi la non-exclusivit&#233; responsable de l'irresponsable (m&#234;me si, par commodit&#233;, je ne rajoute pas toujours l'adjectif). Je d&#233;finirai donc ce cadre en disant qu'il n&#233;cessite au minimum :&lt;br&gt; Une forte volont&#233; personnelle libre et choisie de vivre ainsi, pour soi-m&#234;me. Ce qui n&#233;cessite d'avoir d&#233;fini ce que l'on veut pour soi. Toute pression quelle qu'elle soit venant de la/du partenaire (et &#233;videmment, surtout si c'est un mec, m&#234;me antisexiste) me paraissant le meilleur moyen d'&#234;tre d&#233;go&#251;t&#233;e &#224; jamais de la non-monogamie. On ne peut pas vivre ainsi pour faire plaisir &#224; l'autre ou par peur de la/le perdre. Ni pour mettre du piquant dans la relation prioritaire, que ce soit pour attiser le d&#233;sir ou pour r&#233;gler des comptes en se faisant du mal. Je pense que l'on a toutes de ces exemples en t&#234;te, et il ne me viendrait pas &#224; l'id&#233;e d'appeler &#231;a de la non-monogamie responsable.&lt;br&gt; Une parole libre et ouverte. Ne pas avoir peur et pouvoir exprimer &#224; ses partenaires ses &#233;motions, ses doutes, ses difficult&#233;s, ses douleurs... dans un climat de confiance et d'&#233;change. Mais aussi les joies et les plaisirs que l'on prend avec les autres partenaires, ce qui n'est pas moins difficile.&lt;br class='autobr' /&gt; Un d&#233;sir de travail sur soi et sur les relations. La plus belle illusion &#233;tant de croire que tout ceci peut se passer tout seul, facilement et spontan&#233;ment. Ce qui est peut-&#234;tre possible dans un certain contexte, mais pour ce que j'ai pu en voir, ce type de relation ne n&#233;cessite effectivement que peu d'effort et de travail, car il repose sur peu d'investissement et d'engagement, sur assez peu d'intimit&#233; au fond, &#233;tant peut-&#234;tre ax&#233; uniquement sur le plaisir et l'agr&#233;able d'un moment partag&#233; ensemble, sans d&#233;sir de construire ou d'agir sur la relation. Je n'en parlerai gu&#232;re plus ici parce que trouvant ces relations trop partielles et souvent superficielles, je n'en ai que peu v&#233;cues. Mais je les consid&#232;re toutefois comme un choix possible, d&#233;pendant de ce que l'on cherche dans les relations avec autrui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le propre de la monogamie est que chaque couple en fixe les limites, pourvu qu'elles existent. Dans le cas par exemple o&#249; un couple d&#233;cide de donner la possibilit&#233; &#224; chaque partenaire d'avoir des aventures sexuelles sans lendemain ou tout du moins sans affectif, il s'agit pour moi d'une non-monogamie sexuelle (comme il peut y avoir une non-exclusivit&#233; amicale, ou de vacances... mais ce sur quoi porte la libert&#233; octroy&#233;e est bien nomm&#233;) ? ; les limites &#224; d'autres relations &#233;tant bien pr&#233;sentes, la monogamie s&#233;vit toujours m&#234;me si elle peut para&#238;tre moins rigide. La non-monogamie responsable ne pose donc aucune limite, et les diverses relations, bien que n&#233;cessairement diff&#233;rentes gr&#226;ce &#224; la singularit&#233; des individues, ne sont pas hi&#233;rarchis&#233;es en ordre d'importance, du style &#171; nous vivons d'autres relations tant qu'elles ne mettent pas la n&#244;tre en danger &#187;. Ce n'est pas une relation en cours qui d&#233;cidera du contenu de ce que je vivrai avec une autre personne, quel qu'en soit ce contenu. &#192; ce niveau, je ressens la libert&#233; dans le fait que rien n'en soit fix&#233; &#224; l'avance, ni limites, ni sc&#233;nario, afin que la nouvelle relation ne soit pas biais&#233;e d&#232;s le d&#233;part et puisse se d&#233;velopper dans toute sa richesse. Toutes les partenaires concern&#233;es ayant librement choisi la non-monogamie responsable, les int&#233;r&#234;ts des diff&#233;rentes individues sont pourtant pris en compte, contrairement &#224; la non-monogamie irresponsable. Vu les enjeux, tout ne se passe pas bien &#233;videmment dans l'harmonie, mais &#231;a, ce n'est pas propre &#224; la non-exclusivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'amour exclusif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a plusieurs modes d'aimer bien qu'un seul soit conseill&#233;, valoris&#233;, donn&#233; comme possible et souhaitable et donc suivi. La soci&#233;t&#233; n'encourage qu'un unique mode d'amour ? : l'amour exclusif, o&#249; le couple fait structure, o&#249; la fid&#233;lit&#233; devient valeur supr&#234;me et la jalousie une preuve et une garantie.&lt;br&gt;
Amour de march&#233;, o&#249; le verbe &#171; &#234;tre &#187; se contorsionne en &#171; avoir &#187; et poss&#233;der. Toute autre forme d'amour est per&#231;ue (quand elle n'est pas tout simplement pas con&#231;ue du tout ?!) comme non adulte, non v&#233;ritable, non authentique. Ce mod&#232;le ne permet pas d'autres possibles. Tout au plus des n&#233;gociations, qui bien &#233;videmment ne cr&#233;ent ni rupture, ni r&#233;elle r&#233;sistance, ni remise en cause ou destruction de la structure dominante et normative.&lt;br&gt;
Le point le plus important me semble se situer au niveau du travail &#224; fournir pour la d&#233;construction de notre vision de l'amour. La non-exclusivit&#233; responsable et bien v&#233;cue ne peut pas reposer sur les bases monogames de notre structure amoureuse. Il ne suffit pas de les recouvrir de douces id&#233;es pour que &#231;a fonctionne. Je me suis r&#233;guli&#232;rement aper&#231;ue, surtout au d&#233;but, que lorsque quelque chose coin&#231;ait, la source en &#233;tait souvent cette conception qui refaisait surface &#224; certains moments, les plus d&#233;licats. Encore une fois, les id&#233;es sont bien plus faciles &#224; changer que les &#233;motions et les sentiments. Mais ce n'est certainement que la pratique et l'exp&#233;rience suivies d'un esprit critique qui peuvent nous montrer en quoi nous restons exclusives/fs, et faire ainsi que nous le d&#233;passions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans notre mythologie de l'amour, il n'y a pas de place pour une troisi&#232;me personne. La monogamie est &#224; la base de notre structure affective et de nos esp&#233;rances dans ce domaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier pas &#224; faire donc semble d&#233;j&#224; se situer dans le fait de pouvoir cr&#233;er la possibilit&#233; conceptuelle d'aimer plus d'une personne en m&#234;me temps. &#199;a n'a l'air de rien comme &#231;a, mais qui y croit profond&#233;ment et sinc&#232;rement ??&lt;br&gt;
C'est l&#224; qu'on voit le poids des normes. Il n'est pas n&#233;cessaire d'interdire formellement d'avoir plusieurs relations, car on n'envisage tout simplement pas de vivre autrement ses amoures. Pendant de longues ann&#233;es, nous avons &#171; subi &#187; un long apprentissage sur le fait de n'aimer qu'une seule personne, si possible pour la vie, mais surtout dans le m&#234;me temps. On parle aujourd'hui de monogamie s&#233;rielle pour d&#233;signer le fait que l'on n'a plus une seule partenaire au cours d'une vie, mais que toute relation reste bien exclusive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; ce que l'on pourrait na&#239;vement croire, cette monogamie s&#233;rielle largement v&#233;cue n'invalide jamais l'id&#233;al monogame. On nous apprend que l'amour doit se diriger vers une seule et unique personne &#224; la fois. Qu'au mieux, si l'on s'avise &#224; aimer A et B en m&#234;me temps, A n'aura que la moiti&#233; de l'amour puisque B en aura l'autre moiti&#233;. Ou bien que l'on donnera 40 ?% &#224; A et 60 ?% &#224; B. Derri&#232;re l'exclusivit&#233; se &#171; cache &#187; l'id&#233;e que la personne aim&#233;e pourrait et devrait tout apporter &#224; l'aimante. Combien de fois m'a-t-on object&#233; que si je n'&#233;tais pas fid&#232;le (dans le sens monogame), c'&#233;tait d&#251; au fait que je n'aurais pas trouv&#233; la personne ad&#233;quate ou id&#233;ale, comme une lesbienne n'aurait pas trouv&#233; le bon mec qui aurait su lui faire aimer l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; (plus couramment entendu &#171; la faire jouir &#187;...). Si j'&#233;tais vraiment bien avec quelqu'une, il para&#238;t que je n'aurais pas besoin d'aller voir ailleurs ce qui s'y passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par d&#233;finition, deux personnes qui s'aiment et qui n'ont pas de probl&#232;me majeur dans leur relation forment un couple fid&#232;le. Point. Toute d&#233;rogation sera le sympt&#244;me de quelque chose qui ne va pas, et d'un manque par rapport &#224; l'autre plus s&#251;rement. Or, si quelque chose m'a bien manqu&#233; dans mes premi&#232;res exp&#233;riences de couple h&#233;t&#233;ro, c'est ma libert&#233; et mon &#233;panouissement et non le fait que mon copain ne m'apporte pas tout. (Car &#224; la fin, qu'est-ce que ce tout ? Ce dont les hommes ont d&#233;cid&#233; que les femmes avaient besoin ?) Comment serait-il m&#234;me possible de le penser quant ce tout signifie pour soi bien autre chose que ce qu'une relation de couple peut apporter, que ses propres exigences sur sa vie visent justement &#224; d'autres pr&#233;tentions que celles qui peuvent &#234;tre r&#233;alis&#233;es par le couple ?&lt;br&gt;
La culture du couple donne &#224; penser que celui-ci r&#233;soudra tous nos probl&#232;mes, manques, insuffisances, besoins ou d&#233;sirs. Le couple d&#233;tient toujours le parangon du bonheur et du bien-&#234;tre, alors &#233;videmment, tout ce qui n'est pas lui sera per&#231;u comme ne pouvant amener tout au plus qu'un simili-bonheur ou un bonheur substitutif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'une personne pense qu'elle puisse tout apporter &#224; une autre est pour le moins suspect. &#199;a me semble pourtant un des pr&#233;suppos&#233;s n&#233;cessaires &#224; avoir pour vivre en couple sans penser que l'on prive l'autre de bien des plaisirs et richesses. Des personnes m'ont exprim&#233; qu'elles ne pouvaient soutenir cette opinion, mais qu'elles vivaient comme si, afin d'&#233;viter la remise en question du couple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En restant dans cette logique de l'apport, pourquoi ne pense-t-on pas que deux relations apporteront deux fois tout, ce qui serait encore mieux, non ?&lt;br&gt;
Parce qu'il n'existe qu'un seul &#234;tre pouvant tout apporter &#224; une personne donn&#233;e et &#224; un moment donn&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le paradigme de l'amiti&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour m'aider &#224; sortir de l'irrationalit&#233; courante attach&#233;e &#224; l'amour, je me suis personnellement servie du paradigme de l'amiti&#233;. Ayant remarqu&#233; combien les sentiments amoureux pouvaient aller &#224; l'encontre de mon d&#233;sir d'autonomie et d'ind&#233;pendance, j'ai donc essay&#233; de trouver une fa&#231;on d'aimer qui corresponde mieux &#224; mon projet d'existence et c'est ce mod&#232;le de l'amiti&#233; qui, de fa&#231;on concr&#232;te, m'a permis de la r&#233;aliser. Il m'a aussi permis de me rendre compte &#224; quel point l'amour classique pouvait &#234;tre ali&#233;nant et appauvrissant et de croire en une alternative affective en m'ouvrant d'autres horizons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le de l'amiti&#233; dont je me sers est certainement, dans les repr&#233;sentations, plus un mod&#232;le masculin que f&#233;minin. Ceci n'est gu&#232;re surprenant ? : la r&#233;alisation de ce mod&#232;le exige des personnalit&#233;s autonomes se consid&#233;rant sujets de leur vie. Les hommes ont depuis longtemps &#233;t&#233; d&#233;finis comme sujets, c'est-&#224;-dire comme pouvant se d&#233;finir par leurs activit&#233;s, en fonction du travail qu'ils r&#233;alisent, contrairement aux femmes, qui, assign&#233;es objets, sont d&#233;finies plut&#244;t par les activit&#233;s des sujets &#224; leurs &#233;gards, c'est-&#224;-dire que leur identit&#233; repose sur leur relation &#224; ces sujets. Ainsi, la socialisation masculine permettra aux hommes de se d&#233;velopper comme ind&#233;pendants et autonomes tandis qu'on le refusera aux femmes. Je vous renvoie &#224; ma partie sur l'autonomie pour plus d'explicitation &#224; ce propos. Toutefois, dans la r&#233;alit&#233;, les hommes s'&#233;panouissent plut&#244;t dans le travail (ou le statut social, ou la militance) que dans les relations, amicales ou amoureuses. D'autre part, l'ind&#233;pendance masculine telle qu'elle est v&#233;cue majoritairement par les hommes doit aussi &#234;tre modifi&#233;e pour vivre une amiti&#233;, ceci d&#233;coulant de leur pratique de l'autonomie, que j'ai d&#233;velopp&#233;e plus avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; du refus d'&#233;prouver des sentiments, leur peur de l'intimit&#233;, leur refus de parler de leurs sentiments et d'eux-m&#234;mes, du relationnel, leur refus d'exprimer leurs &#233;motions, de d&#233;voiler le plus personnel d'eux-m&#234;mes ne permet pas non plus une forte relation amicale. Et ceci est malheureusement loin d'&#234;tre d&#233;pass&#233; ? ; encore aujourd'hui, ce que les femmes non f&#233;ministes reprochent le plus aux hommes concerne leur absence de parole de l'intime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; les succ&#232;s faramineux des livres portant sur la (l'in)communication femmes/hommes, qui ont remplac&#233; ceux sur la sexualit&#233; sur les rayons de librairie concernant les rapports femmes/hommes. Livres qui, faut-il le dire, ne remettent jamais en question la domination des hommes dans la conversation puisque les relations de pouvoir sont neutralis&#233;es. La solution aux frustrations des femmes (bien constat&#233;es) r&#233;side dans la compr&#233;hension mutuelle... ce qui a pour effet de l&#233;gitimer l'&#233;tat actuel des rapports femmes/ hommes. Si ce message est d&#233;politis&#233; au possible, il n'est &#233;videmment pas neutre politiquement. J'ai &#233;tudi&#233; dans un texte la r&#233;partition des t&#226;ches entre les femmes et les hommes dans le travail conversationnel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La r&#233;partition des t&#226;ches entre femmes et hommes dans le travail (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La conversation, contrairement aux apparences, n&#233;cessite de fournir un travail afin qu'elle puisse se r&#233;aliser. En principe &#233;galitaire, la conversation mixte comporte en r&#233;alit&#233; de nombreuses asym&#233;tries. La division du travail est des plus in&#233;galitaire. Alors que ce sont les femmes qui produisent principalement la conversation, les hommes la dirigent et la contr&#244;lent. (Il n'y a donc rien de tr&#232;s surprenant &#224; ce que l'id&#233;e qu'on se fait de la conversation soit exempte de celle de travail. Nous sommes habitu&#233;es au fait que le travail fourni par les femmes ne soit jamais analys&#233; comme travail, puisque toujours renvoy&#233; &#224; leur pr&#233;tendue nature. Les femmes sont, elles ne font pas. Cette naturalisation de leur travail l'obscurcit pour mieux le nier afin de cacher la domination masculine. Ce sont toujours des f&#233;ministes qui ont rendu visible le travail effectu&#233; par les femmes, qu'il soit domestique ou relationnel.)&lt;br&gt;
Personnellement, je parle de refus de la part des hommes et non d'incapacit&#233; de parler de soi et de l'intime, parce que je pense que si les hommes &#233;prouvent des difficult&#233;s dans leur relation &#224; autrui, induites par leur non-expression de leurs &#233;motions et non-parole sur l'intime, ce n'est pas d&#251; &#224; la seule socialisation masculine (&#171; un gar&#231;on ne pleure pas &#187;, etc.) mais aussi &#224; leur d&#233;sir de dominer. Exprimer ses &#233;motions tend fortement &#224; r&#233;duire sa position de pouvoir, le pouvoir ayant de forts liens avec la non-expression de la vuln&#233;rabilit&#233;. Les hommes ne sont pas des agents passifs du patriarcat, mais bien actifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mod&#232;le de l'amiti&#233; me semble donc aussi difficile &#224; r&#233;aliser pour les femmes que pour les hommes, bien qu'elles et ils soient &#224; des places bien diff&#233;rentes. La coupure op&#233;r&#233;e entre l'amour et l'amiti&#233; est loin d'&#234;tre innocente. Pourtant, ce qui est bon pour l'amiti&#233; me semble aussi pouvoir &#234;tre bon pour l'amour. Mais sur de nombreux points, l'amiti&#233; s'oppose &#224; ce qu'on appelle commun&#233;ment l'amour, m&#234;me s'il me semble assez &#233;vident qu'il s'agit bien d'une forme d'amour. F. Alberoni l'appelle &#171; la forme &#233;thique de l'amour &#187;, ce qui me semble bien lui convenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour rentrer un peu dans les d&#233;tails, je dirais tout d'abord que l'amiti&#233; est une inclination s&#233;lective entre deux personnes. Elle implique un choix ? : je vais &#233;lire une amie en fonction de crit&#232;res qui m'importent, en grande partie &#233;thiques. Or, cette id&#233;e de choix, de s&#233;lection subvertit d&#233;j&#224; l'id&#233;e d'amour. Il est bien connu que l'&#171; on ne choisit pas qui on aime &#187;, que les explications que l'on en donne sont d'ordre psychologique, c'est-&#224;-dire faisant intervenir l'inconscient ou d'ordre irrationnel. On peut constater que, la plupart du temps, les crit&#232;res que nous avons pour choisir une amie ne valent plus pour l'aim&#233;e. Si dans le premier cas il est clair que ce que je pense de la personne pr&#233;existe &#224; mon sentiment amical et en est la source, il n'en va pas de m&#234;me dans l'amour o&#249;, l&#224;, on va attribuer une valeur &#224; ce que l'on d&#233;couvre chez l'autre : &#171; Je t'aime, tu es bleu, donc j'adore le bleu. &#187; Quand on n'a pas envie de vivre n'importe quoi, n'importe comment et avec n'importe qui, mieux vaut inverser cette proposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour brouille fortement la lucidit&#233; de jugement, tout le monde en a maints exemples. &#171; L'amour est aveugle &#187;, mais pourquoi ne pas lutter contre cet aveuglement ? Je sais que, malgr&#233; toutes les d&#233;terminations conscientes que l'on pourrait essayer d'introduire dans notre amour, je ne me fais aucun souci, il en restera toujours quelque chose qui nous &#233;chappe. Mais m&#234;me dans ce bateau de l'amour, je ne laisserai pas l'inconscient et les affects seuls ma&#238;tres &#224; bord. Et si j'op&#232;re ici un d&#233;coupage entre la raison et les affects, c'est seulement pour la clart&#233; de l'&#233;nonc&#233; ; je ne me vis pas de fa&#231;on si tranch&#233;e, cherchant justement &#224; rendre chez moi cet antagonisme le plus caduc possible. Que ce soit l'inconscient qui d&#233;termine en grande partie notre fa&#231;on d'aimer n'enl&#232;ve en rien la pertinence d'essayer de comprendre consciemment ce qui se joue ici afin de pouvoir agir dessus, mieux se conna&#238;tre soi-m&#234;me et devenir plus libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour continuer sur l'amiti&#233;, elle semble aussi rattacher les personnes sous le signe de l'&#233;galit&#233;. Estime de l'autre, respect de sa libert&#233;, s&#233;r&#233;nit&#233;, confiance, proximit&#233;, r&#233;ciprocit&#233;, sinc&#233;rit&#233;, bienveillance en sont ces &#233;l&#233;ments les plus essentiels. Lequel d'entre eux pourrait-il pr&#233;tendre &#234;tre n&#233;cessaire &#224; l'affection amoureuse ? Si l'amiti&#233; est exigeante, l'amour lui se contente de beaucoup moins, faisant souvent preuve d'une grande complaisance. Rien ne semble le faire vaciller. Ni la b&#234;tise de l'autre, ni une m&#233;diocrit&#233; relationnelle. Nul obstacle &#224; l'amour. Que la relation soit des plus in&#233;galitaires, qu'elle engendre de fortes souffrances n'est pas grave, l'important &#233;tant de s'aimer ! Le temps pass&#233; ensemble fait preuve, et l'estime que le couple peut tirer de la relation semble souvent se situer uniquement sur le plan de la dur&#233;e. Aussi, et peut-&#234;tre plus fondamentalement encore, on cherche en g&#233;n&#233;ral le bien pour son amie, on souhaite son bonheur et on est pr&#234;t &#224; la/le soutenir dans ce sens, &#224; l'aider dans la satisfaction de ses d&#233;sirs propres, on s'emploie &#224; lui procurer avantages et plaisirs. On est heureuse/x de sa joie et triste de son malheur. On d&#233;sire et favorise son individualit&#233; et sa libert&#233;. L'amour, l&#224; encore, ne tient pas la comparaison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'instar des philosophes qui ont souvent c&#233;l&#233;br&#233; l'amiti&#233; comme unique forme enviable d'attachement &#224; autrui, les libertaires feraient bien d'en faire de m&#234;me. L'amour n'a rien d'anarchiste, car il ne respecte que trop de lois. O&#249; est la boh&#232;me ? Il ne passe pas les barri&#232;res sociales (homogamie g&#233;n&#233;ralis&#233;e), il cherche &#224; asservir l'autre plut&#244;t que la/le lib&#233;rer et entretient des relations hi&#233;rarchis&#233;es (hommes-femmes bien s&#251;r mais aussi p&#232;res-fils par exemple). L'amour rime avec la passion (au sens latin de supporter, souffrir), l'abn&#233;gation et la soumission. Il peut all&#232;grement se passer de r&#233;ciprocit&#233;, alors que l'amiti&#233; est r&#233;ciproque ou n'est pas. Elle ne cherche pas la fusion, ni le contr&#244;le mental et physique de l'autre. Elle d&#233;teste la souffrance et ne semble pas supporter la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, l'amiti&#233; n'est pas un sentiment exclusif. Une nouvelle amie ne fait pas d&#233;laisser l'ancienne, et je suis heureuse qu'elle/il en ait d'autres que moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La r&#233;union de l'amiti&#233; et du d&#233;sir&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de discussions sur ce sujet, quelques personnes semblaient &#234;tre contrari&#233;es par l'aspect un peu froid de la chose, la sagesse ou la raison apparaissant malheureusement souvent, sur le plan relationnel comme sur d'autres, comme un frein &#224; l'intensit&#233;. Si l'intensit&#233; est trouv&#233;e dans l'ali&#233;nation de soi et/ou le pouvoir exerc&#233; sur d'autres, il va sans dire que je lutterai contre cette intensit&#233; l&#224;, comme devrait en principe le faire toute anarchiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut-&#234;tre que ces personnes visaient plus pr&#233;cis&#233;ment l'aspect sexuel, g&#233;n&#233;ralement absent de l'amiti&#233;. Il faudrait qu'on m'explique en quoi l'exigence qualitative diminuerait le d&#233;sir sexuel pour l'autre ou le plaisir. La sexualit&#233; entre amies me semble &#234;tre une des plus &#233;panouissantes qui soit, pour toutes les raisons donn&#233;es auparavant. &#192; moins, bien s&#251;r, que le plaisir sexuel n&#233;cessite des relations de domination. Si ceci me semble assez juste malheureusement pour la plupart des hommes, m&#234;me anarchistes, puisque la sexualit&#233; masculine est d'abord construite sur le d&#233;sir de dominer, je ne crois pas que &#231;a le soit pour la majorit&#233; des femmes, anarchistes ou pas. Remplacer une base passionnelle par une base amicale me semblerait permettre beaucoup plus de libert&#233; sexuelle pour les femmes, dans l'affirmation de leurs plaisirs et d&#233;sirs propres, plut&#244;t que dans la satisfaction, pour les h&#233;t&#233;rosexuelles, de ceux des hommes. En tout cas, dans mon histoire h&#233;t&#233;rosexuelle, ma sexualit&#233; a &#233;t&#233; beaucoup plus &#233;panouissante et enrichissante avec des amants qui &#233;taient des amis qu'avec des amoureux.&lt;br&gt;
Rien n'a &#233;t&#233; pour moi plus riche, plus fort et plus puissant que cette amiti&#233; sexuelle non monogame. C'est elle qui m'a permis de conjuguer la rationalit&#233; avec les sentiments, et surtout l'ind&#233;pendance avec une profonde intimit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Autre point fondamental pour moi : je n'ai jamais pu trouver dans l'amour toute la force et l'&#233;nergie que j'ai trouv&#233;e dans l'amiti&#233; sexuelle, la force de faire autre chose, de m'affirmer et me r&#233;aliser ailleurs que dans ces relations affectives. L'amour permet-il cela ? Rien ne me para&#238;t moins s&#251;r puisqu'il demande au final, surtout pour les femmes h&#233;t&#233;rosexuelles, de faire plus attention &#224; l'autre qu'&#224; soi. Pour cette raison aussi, je ne vois pas comment j'aurais pu concilier mon projet de construction de soi (bas&#233; sur l'autonomie et le d&#233;veloppement de soi) avec l'amour, qui m'aurait demand&#233; de faire maintes concessions et compromis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que l'amiti&#233; sexuelle n&#233;cessite de pouvoir dissocier la sexualit&#233; de l'amour, dissociation que le patriarcat interdit aux femmes et permet aux hommes sur le seul mode de l'objectification de l'autre. Mod&#232;le qui ne peut donc pas me servir puisque je me situe dans une relation de sujet &#224; sujet, m&#234;me dans le cas d'une rencontre qui serait uniquement sexuelle. Comme dans le cas de l'autonomie ou de la rationalit&#233;, il faut penser autrement cette potentialit&#233; de dissociation ; car de la m&#234;me fa&#231;on, si les hommes la combinent avec la n&#233;gation ou l'objectification de l'autre, ce n'est pas inh&#233;rent au fait de pouvoir dissocier la sexualit&#233; de l'amour, mais bien plut&#244;t &#224; leur d&#233;sir de dominer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport sexuel sans affection est rarement d&#233;sir&#233; par les femmes. Ceci d&#233;coulant encore pour moi du double standard sur la sexualit&#233;. Si les femmes doivent justifier leur sexualit&#233; par leurs sentiments, cela montre bien &#224; quel point on n'accepte pas que les femmes aient une sexualit&#233; pour elle-m&#234;me. La sexualit&#233; reste bien ill&#233;gitime pour elles, contrairement &#224; ce qu'on essaye de nous faire croire. Elle n'est accept&#233;e que si elle peut &#234;tre justifi&#233;e par la procr&#233;ation ou l'amour. Cette int&#233;riorisation de l'ill&#233;gitimit&#233; du sexe sans sentiments est si forte qu'elle est pr&#233;sente m&#234;me chez les femmes qu'on appelle &#171; pro-sexe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Sallie Tisdale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sallie Tisdale, Parlons cul, Editions Dagorno, 1997.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; par exemple &#171; souhaite analyser le sexe ind&#233;pendamment de la structure de la relation durable &#187;, elle constate toutefois ? : &#171; J'ai beau r&#234;ver &#8211; et Dieu sait si mon corps r&#234;ve &#8211; d'une sexualit&#233; d&#233;pourvue de relations ou de sentiments, d'une sexualit&#233; qui serait r&#233;duite &#224; l'acte sexuel, je suis incapable de la vivre.? &#187; Elle ne garde alors que l'espoir d'une sexualit&#233; d&#233;barrass&#233;e &#171; de tout cet incroyable bagage n&#233; de pressions sociales et sexuelles &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l'on commence &#224; l&#226;cher les cases hi&#233;rarchis&#233;es, octroy&#233;es par la culture du couple, entre ses amies et ses amantes, on se rend compte &#224; quel point ces barri&#232;res emp&#234;chaient de v&#233;ritables interactions libres. Car je crois que si j'ai choisi la non-monogamie responsable comme principe de vie, c'est parce qu'elle me semblait la mieux &#224; m&#234;me de r&#233;pondre &#224; mon exigence d'interactions libres. Des relations ouvertes, bas&#233;es sur la r&#233;ciprocit&#233;, le d&#233;sir et la qualit&#233;, &#224; l'oppos&#233; de celles ferm&#233;es, bas&#233;es sur le besoin, l'attachement et la d&#233;pendance. Des relations o&#249; aucun sc&#233;nario n'est fix&#233; &#224; l'avance, o&#249; l'on re-d&#233;cide et re-choisit tout le temps ce que l'on veut vivre, sans sentiment du devoir &#224; accomplir, sans &#233;vidences jamais interrog&#233;es, sans habitudes non questionn&#233;es. Des relations o&#249; l'on se sent libre de ren&#233;gocier la r&#233;alit&#233; relationnelle quand on le d&#233;sire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pourquoi m'&#233;vertuer &#224; vouloir comparer l'amour et l'amiti&#233; ? Pour mieux faire appara&#238;tre peut-&#234;tre qu'ils ne sont pas &#171; destin&#233;s &#187; &#224; remplir les m&#234;mes fonctions...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Amour et h&#233;t&#233;rosexualit&#233;.&lt;br&gt;
Point de vue f&#233;ministe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant cette premi&#232;re partie, j'ai surtout retrac&#233; mes ressentis et r&#233;flexions avant que je ne sois f&#233;ministe. C'est pour cette raison que j'ai parl&#233; de l'amour de fa&#231;on indiff&#233;renci&#233;e par rapport au genre, et aussi par rapport &#224; l'orientation sexuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais maintenant essayer de montrer en quoi mon f&#233;minisme m'a confort&#233;e et soutenue dans mon projet de vie non-monogame et dans mon questionnement au sujet de la fonction de l'amour. Cette partie portera explicitement sur les relations h&#233;t&#233;rosexuelles, que les femmes et les hommes impliqu&#233;es soient bisexuelles ou h&#233;t&#233;rosexuelles. Aussi, je n'y parlerai donc que de mon versant h&#233;t&#233;rosexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des difficult&#233;s qui se pose aux femmes pour prendre conscience de leur oppression, en regard par exemple des oppressions racistes et classistes, se trouve dans le fait que la plupart du temps, les femmes cohabitent avec des hommes, que ceux-ci soient leur p&#232;re, leur(s) fr&#232;re(s), leur(s) copain(s), leurs coll&#232;gues de travail, leur conjoint ou leur(s) fils. Cette promiscuit&#233; avec les hommes est ce qui rend tr&#232;s difficile la projection d'une image ennemie sur des personnes que l'on c&#244;toie quotidiennement, avec qui on peut avoir des relations tr&#232;s intimes et que l'on aime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne serait-ce que sur le plan psychologique, la non-mixit&#233; m'appara&#238;t n&#233;cessaire &#224; la lutte f&#233;ministe. Et ceci parce que je crois que seule une distance physique et psychique vis-&#224;-vis des hommes peut permettre la rupture psychologique n&#233;cessaire afin de prendre conscience de l'ampleur de leur domination et de d&#233;velopper un regard tr&#232;s critique face &#224; cet &#233;tat de fait. Ma participation &#224; des r&#233;unions non mixtes a &#233;t&#233; pour moi tr&#232;s riche d'enseignement sur la r&#233;alit&#233; profond&#233;ment in&#233;galitaire de la mixit&#233; et la place des femmes dans celle-ci. Il m'est &#233;vident aujourd'hui que je n'aurais jamais d&#233;velopp&#233; une analyse aussi critique de la mixit&#233; (d'un groupe politique, de la rue, de l'&#233;cole, d'une f&#234;te...) si je n'avais pas go&#251;t&#233; &#224; la non-mixit&#233;. Elle m'a aussi permis de voir que de nombreuses femmes &#233;taient beaucoup plus inventives, offensives et radicales qu'elles ne le sont en mixit&#233;. Et ce n'est pas par hasard que nombre de critiques de fond f&#233;ministes, les plus fortes et les plus radicales, se soient d&#233;velopp&#233;es en non-mixit&#233;. La non-mixit&#233; politique est une force (in)consid&#233;rable pour les femmes. Les hommes en ont bien conscience ? : il suffit de voir la violence et la n&#233;gativit&#233; des r&#233;actions que les espaces non mixtes f&#233;ministes suscitent chez eux. La non-mixit&#233; dans les cuisines ne leur a jamais pos&#233; le moindre probl&#232;me, bien au contraire. Mais ils per&#231;oivent bien o&#249; est le danger pour leur dominance. Comme j'ai entendu une femme (qui passait la plus grande partie de son temps en mixit&#233;) le dire, tout se passe comme si, quand on entrait en mixit&#233;, notre regard se voilait. La routine nous prend tr&#232;s vite, notre vigilance et notre perspicacit&#233; intellectuelle vis-&#224;-vis de la domination masculine s'estompent petit &#224; petit. Je me suis toujours demand&#233;e comment garder une conscience aigu&#235; des rapports femmes/hommes en passant avec des hommes la plus grande partie de notre temps...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, ce qui m'est tr&#232;s important dans cette mise &#224; distance des dominants, c'est qu'elle permet ou favorise le conflit avec eux. Notre socialisation f&#233;minine nous pousse &#224; toujours &#233;viter ou fuir les conflits : on prend sur soi, on comprend, on s'adapte, on se sacrifie, on r&#233;prime notre col&#232;re, on a peur, on &#233;prouve de l'empathie, on est sensible, protectrice... ce que je rattacherai &#224; l'&#233;thique du soin, l'&#233;thique de la sollicitude, si pr&#233;sente chez les femmes, si absente chez les hommes et qui leur b&#233;n&#233;ficie tant. Ce n'est pas le souci pour autrui que je critique, bien pr&#233;sent dans cette &#233;thique, mais le fait qu'il passe chez de nombreuses femmes par le sacrifice de soi et l'indulgence excessive. Certaines f&#233;ministes ont observ&#233; que si cette &#233;thique de la sollicitude &#233;tait bien dans un sens f&#233;minine, elle n'en &#233;tait pas pour autant f&#233;ministe, le f&#233;minisme rejetant souvent la notion de f&#233;minin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alison M. Jaggar, &#171; F&#233;minisme ? : l'&#233;thique de la sollicitude &#187; dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Quelles ressources par exemple l'&#233;thique de la sollicitude donne-t-elle afin de critiquer la domination masculine ? Prodiguer des soins &#224; une personne qui vous exploite rel&#232;ve-t-il d'une qualit&#233; morale ? Ne faudrait-il pas faire une distinction entre sollicitude appropri&#233;e et inappropri&#233;e, afin que le souci pour autrui ne se conjugue pas avec l'abn&#233;gation de soi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le conflit me para&#238;t si n&#233;cessaire, c'est qu'en l'&#233;tat actuel des rapports entre les sexes, je ne vois pas bien comment nous pourrions, en tant que femmes, essayer de d&#233;velopper des relations &#233;galitaires avec les hommes sans rentrer en conflit avec eux. Le conflit n'est pas la haine, ce n'est pas parce qu'ils le disent que c'est juste. Ils ont simplement tout int&#233;r&#234;t &#224; &#233;viter le conflit, puisque le conflit ouvert peut permettre la ren&#233;gociation de la r&#233;alit&#233;. Que ce soit dans mes relations intimes avec eux ou dans mes relations militantes, c'est bien le conflit qui m'a permis, quand je ne me suis pas fait jeter, d'acc&#233;der au statut de sujet. Il est par exemple &#233;vident que mon exigence de non-monogamie (parmi d'autres) a provoqu&#233; de fortes tensions et caus&#233; des douleurs chez des hommes. Mais comment croire &#224; l'instauration d'une relation de sujet &#224; sujet sans que les hommes y perdent quelque chose ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas de relation avec eux qui soit in&#233;galitaire. Et il ne suffit pas de le dire pour qu'elle ne le soit pas dans les faits. Je n'ai pas non plus envie d'attendre la r&#233;volution (laquelle ? pour qui ?) qui, para&#238;t-il, pourrait abolir les classes de sexe. &#201;viter tout compromis conscient avec la domination masculine est un souci toujours pr&#233;sent dans mes relations aux hommes et j'essaie d'&#234;tre la plus vigilante possible &#224; ce propos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci d&#233;coule simplement pour moi de l'id&#233;e que les dominants, les hommes donc dans ce cas-l&#224;, ne changeront pas d'eux-m&#234;mes et ne l&#226;cheront pas leur pouvoir &#171; spontan&#233;ment &#187;. Je ne vais donc pas attendre qu'ils m'octroient quelques libert&#233;s selon leur bon vouloir, les prenant tout &#171; simplement &#187; quoi qu'il arrive. De toute fa&#231;on, ces quelques hommes qui ont fait, font ou feront un bout de chemin avec moi savent d&#232;s le d&#233;part &#224; quoi s'en tenir, puisque je suis tout de suite tr&#232;s claire &#224; ce sujet... si &#231;a ne leur convient pas, rien ne les retient !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci dit, j'ai essay&#233; de retracer que mon profond doute au sujet de l'amour ne date pas de mon f&#233;minisme. &#199;a me semblait plus honn&#234;te de le dire, par rapport &#224; moi et par rapport aux autres. Psychologiquement, je pense que c'est gr&#226;ce &#224; ce pass&#233; que j'ai pu entendre certaines critiques f&#233;ministes du couple h&#233;t&#233;ro. Elles ne sont pas venues se poser sur un vide ou sur une attache forte &#224; l'amour, mais sur des questionnements et des pratiques qui &#233;taient d&#233;j&#224;, m&#234;me si dans une moindre mesure, subversives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'est &#233;videmment difficile de distinguer l'amour de la monogamie. L'amour tel que nous apprenons &#224; le d&#233;sirer ne fait pas de concessions sur la monogamie, en tout cas du c&#244;t&#233; des femmes. Du c&#244;t&#233; des hommes, il va sans dire que leur rapport &#224; l'amour est bien diff&#233;rent de celui des femmes, contrairement &#224; ma premi&#232;re pr&#233;sentation &#171; neutre &#187; de l'amour. La dissym&#233;trie des positions sexu&#233;es se retrouve aussi dans l'amour. L'id&#233;e que la fusion va au profit de l'homme et que c'est la femme qui en paye le prix est assez courante. Des &#233;tudes en psychologie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Susan Sturdivant, op. cit.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ont montr&#233; combien le mariage pouvait &#234;tre mauvais pour les femmes, sur le plan de leur sant&#233; mentale en particulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des effets d&#233;pressifs au risque accru de d&#233;sordre psychologique pour les femmes, le mariage offre en revanche une protection aux hommes. &#171; En fait, de tous les groupes &#233;tudi&#233;s (c&#233;libataires, mari&#233;s, veufs et divorc&#233;s des deux sexes), les femmes mari&#233;es pr&#233;sentent la plus haute incidence de maladie mentale. &#187; Parmi les c&#233;libataires, ce sont les hommes qui pr&#233;sentent un risque sup&#233;rieur de maladie mentale !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce syst&#232;me h&#233;t&#233;ropatriarcal, la monogamie sert le groupe des hommes, construit la d&#233;pendance des femmes &#224; un homme et renforce l'appropriation du corps et du travail des femmes par les hommes. Or mon f&#233;minisme signifie bien sortir de la d&#233;pendance des hommes en g&#233;n&#233;ral et d'un homme en particulier. Pour moi, le chemin le plus s&#251;r pour ce faire a donc &#233;t&#233; la non-monogamie. C'est mon histoire mais les derni&#232;res d&#233;pendances que je pouvais avoir vis-&#224;-vis des hommes dans mes exp&#233;riences monogames se sont alors bris&#233;es. N'en d&#233;plaise &#224; certaines, je ne suis pas tomb&#233;e dans une d&#233;pendance &#233;largie &#224; deux ou trois mecs plut&#244;t qu'un. Ce qui me concerne, c'est que je n'ai jamais r&#233;ussi &#224; &#234;tre totalement ind&#233;pendante en couple, f&#251;t-il ouvert (c'est-&#224;-dire ne fonctionnant pas sur la fusion et permettant de go&#251;ter &#224; d'autres relations si elles restent hi&#233;rarchis&#233;es inf&#233;rieurement). C'est certainement ce qui m'a fait pousser ma r&#233;flexion sur le rapport entre la monogamie (ou l'amour) et la d&#233;pendance. Ce n'est pas faute d'avoir essay&#233; un temps de m'arranger en me disant que je n'avais qu'&#224; prendre les c&#244;t&#233;s reconnus positifs de l'amour sans les n&#233;gatifs. Exp&#233;rimentalement, j'en suis donc arriv&#233;e &#224; la conclusion que je ne pourrais me d&#233;faire totalement de &#231;a dans une relation h&#233;t&#233;ro-couple. Ce qui m'a pouss&#233;e &#224; chercher ailleurs ce que je voulais : dans l'amiti&#233; sexuelle non monogame. J'ai donc trouv&#233; ici tout ce que je pouvais d&#233;sirer des relations : la tendresse, la qualit&#233;, l'&#233;change, la reconnaissance mutuelle, le soutien r&#233;ciproque, l'intimit&#233;, l'espace n&#233;cessaire &#224; mon d&#233;veloppement personnel, etc., sans ce reste qui fait l'amour : l'id&#233;alisation de l'autre, la d&#233;pendance, l'irrationalit&#233;, la hi&#233;rarchie, la possessivit&#233;, le repli sur le &#171; nous &#187;, l'abn&#233;gation de soi, etc. Si je prends d'autres fonctions reconnues positives de l'amour&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;ois De Singly, Le soi, le couple et la famille, Nathan, 1996.&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, comme la construction de l'identit&#233; adulte, ou la validation de soi par un proche familier (dans ses diverses dimensions comme donner le sentiment d'unit&#233; au soi, de coh&#233;rence, de r&#233;v&#233;lation de soi et de totalit&#233;), je comprends bien la n&#233;cessit&#233; d'une relation forte d'intimit&#233; et d'une certaine stabilit&#233;. En revanche, je ne vois pas pourquoi elle devrait &#234;tre exclusive. Le soi peut bien se r&#233;aliser &#171; dans sa triple qu&#234;te : la d&#233;couverte de ses ressources cach&#233;es, l'unit&#233;, et la stabilit&#233; &#187;, m&#234;me dans l'amiti&#233; sexuelle non-monogame. Je crois que l'opposition constante dans ce texte entre l'amour et l'autonomie vient bien de mon v&#233;cu de femme dans une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ropatriarcale, o&#249; l'amour tel qu'il est con&#231;u et v&#233;cu me semble difficilement pouvoir &#234;tre source de grande &#233;mancipation pour les femmes. Ainsi, mon exp&#233;rience m'a conduite &#224; penser que ce n'&#233;tait pas tant l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; en soi qui permettait &#224; l'homme de dominer aussi dans la sph&#232;re dite priv&#233;e, mais bien l'amour. En tout cas, il me semble important de d&#233;finir exactement ce que l'on critique dans l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;. La pens&#233;e queer nous montre que l'on peut bien la prendre comme premi&#232;re cible d'attaque sans que &#231;a ne d&#233;range grand-chose &#224; la hi&#233;rarchie des sexes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait me faire l'objection que si l'amour asservit les femmes, &#231;a ne signifie pas pour autant que ce soit inh&#233;rent &#224; l'amour. Certaines f&#233;ministes pensent plut&#244;t que c'est l'in&#233;galit&#233; entre les femmes et les hommes qui conduit au fait que l'amour asservisse les femmes. Alors, l'amour est-il seulement corrompu par le patriarcat ? L'amour existerait-il dans une soci&#233;t&#233; o&#249; il n'y aurait ni cat&#233;gorisation sexuelle, ni contrainte &#224; l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, ni contrainte &#224; la monogamie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pascale Noizet&lt;br class='autobr' /&gt;
et la fonction de l'amour dans l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais recourir &#224; Pascale Noizet pour donner quelques &#233;l&#233;ments de r&#233;ponse.&lt;br&gt;
Dans l'id&#233;e moderne d'amour&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pascale Noizet, L'id&#233;e moderne d'amour. Entre sexe et genre ? : vers une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, elle analyse de fa&#231;on mat&#233;rialiste l'amour et la logique h&#233;t&#233;rosociale sur laquelle il repose. &#171; Notre probl&#233;matique d'ensemble vise &#224; d&#233;couvrir la nature et la fonction de l'amour dans le rapport h&#233;t&#233;rosexuel tel qu'il est repr&#233;sent&#233; dans un ensemble de textes homog&#232;nes. &#187; Il s'agit donc d'amour h&#233;t&#233;rosexuel, m&#234;me si Pascale Noizet pense que les lesbiennes subissent aussi les contradictions de cette id&#233;e moderne d'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, parler des connexions homosexuelles de l'amour &#171; &#233;vacuerait le fonctionnement social dominant et l'h&#233;g&#233;monie de sa repr&#233;sentation &#187;. Je ne peux que recommander vivement la lecture de cet ouvrage et j'esp&#232;re vous en donner l'envie. L'&#233;vidence de l'amour est enfin travaill&#233;e et analys&#233;e et, de surcro&#238;t, avec grande pertinence et intelligence. Rares sont les &#233;crits f&#233;ministes ou lesbiens qui ont os&#233; s'attaquer de cette fa&#231;on &#224; l'amour, les critiques portant g&#233;n&#233;ralement plut&#244;t sur la sexualit&#233; h&#233;t&#233;ro ou sur la contrainte &#224; l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, sans &#233;tudier la fonction de l'amour. Je ne r&#233;sume pas son livre, ni ne fais un compte-rendu exhaustif mais me limite &#224; en ressortir quelques points me semblant plus en rapport avec les questions de ce texte. Il va sans dire que ce livre contient d'autres analyses tout aussi int&#233;ressantes mais je m'axerai donc sur deux points ? : le fait que Noizet rende visible la relation de pouvoir d'o&#249; &#233;merge l'amour et le fait que l'amour se soit impos&#233; comme un &#233;l&#233;ment structural de la f&#233;minit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'a tout d'abord plu chez Pascale Noizet, c'est qu'elle rend visibles les rapports qui d&#233;terminent l'oppression des femmes. Ainsi, elle ne tombe pas dans l'&#233;cueil des nombreux &#233;crits traitant de la d&#233;pendance affective des femmes ou de leur passivit&#233; comme des donn&#233;es de faits, comme si elles existaient en dehors de tout rapport social, et qui focalisent donc sur les femmes en oubliant qu'elles subissent un rapport d'oppression. Noizet est tr&#232;s claire : &#171; &#192; notre avis, il ne s'agit nullement d'un &#233;tat ou d'une d&#233;pendance mais bien d'un proc&#232;s de diff&#233;renciation qui fonde l'oppression des femmes. &#187; &#192; l'aide d'un corpus romanesque, Pascale Noizet va montrer que &#171; l'amour est un construit social qui organise significativement l'oppression des femmes &#187;. Le XVIIIe si&#232;cle op&#232;re une coupure dans les histoires sentimentales. Auparavant, l'amour &#233;tait souvent impossible et les obstacles &#224; sa r&#233;alisation venaient de l'ext&#233;rieur, de la soci&#233;t&#233;. &#192; partir du XVIIIe, les obstacles viennent de l'int&#233;rieur et l'amour ne sera donc plus un &#233;l&#233;ment de transgression sociale mais bien un &#233;l&#233;ment de l'ordre social.&lt;br&gt;
En analysant la mise en forme de la relation amoureuse dans Pamela ou la vertu r&#233;compens&#233;e, &#233;crit par Samuel Richardson en 1740, Pascale Noizet montre que le rapport de pouvoir est alors explicite entre les deux protagonistes. La relation amoureuse est inscrite au sein d'un rapport de forces, o&#249; la victime est bien l'h&#233;ro&#239;ne. Avant de tomber amoureuse, Pamela essaye de r&#233;sister au v&#233;ritable harc&#232;lement sexuel qu'elle subit de la part du h&#233;ros (s&#233;questration, rapt, tentative de viol...). Harc&#232;lement qui se finira donc dans la r&#233;v&#233;lation de l'amour, puis le mariage d'amour. Si aujourd'hui l'id&#233;e d'amour nous fait croire que tout en lui est choix et libert&#233;, force est de constater qu'il n'en a donc pas toujours &#233;t&#233; de m&#234;me ! Ici, c'est explicitement une pratique coercitive qui va contraindre l'h&#233;ro&#239;ne &#224; l'amour h&#233;t&#233;rosexuel. Pamela d'ailleurs place bien le sentiment amoureux &#171; dans l'&#233;conomie g&#233;n&#233;rale d'un rapport d'oppression &#187; puisque sa lucidit&#233;, encore pr&#233;sente au d&#233;but, lui fera dire cette fameuse phrase : &#171; Comment suis-je arriv&#233;e &#224; aimer l'ennemi ? &#187; Mais cette conscience ne durera pas parce que &#171; l'&#233;mergence du sentiment provoque une dislocation du sujet en ce sens qu'il ne r&#233;siste plus &#187;. C'est donc bien l'amour qui va d&#233;truire chez l'h&#233;ro&#239;ne la conscience du rapport d'oppression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pascale Noizet distingue l'amour des agressions et de l'appropriation physique pour le rattacher &#224; l'appropriation mentale, qui &#171; paralyse la conscience f&#233;minine &#187; et &#171; concerne en premier lieu l'espace occup&#233; de la conscience &#187;. Ainsi, elle en arrive &#224; trouver &#171; l'une des fonctions essentielles de l'amour, &#224; savoir effectuer un brouillage de la relation dans laquelle il prend forme &#187;. Relation, on l'a vu, d'oppression. Avec l'apparition du sentiment va aussi appara&#238;tre la maladie d'amour, faite de signes corporels tels que l'insomnie, l'inapp&#233;tence ou les vertiges, qui ancrera l'amour dans le domaine de la nature. La fonction de cette naturalisation de l'amour est de faire croire ainsi que cet amour h&#233;t&#233;rosexuel est une relation naturelle et non sociale. &#233;videmment, l'amour n'affecte jamais de la m&#234;me fa&#231;on l'h&#233;ro&#239;ne et le h&#233;ros. Cette situation est bien plus pernicieuse et plus dangereuse que celle du harc&#232;lement, car &#171; le sentiment prend racine, il s'ancre au corps m&#234;me de l'h&#233;ro&#239;ne qui devient le d&#233;terminant incontournable de la relation amoureuse &#187;. Cette vision ne d&#233;crit plus un rapport concret o&#249; l'homme est lui-m&#234;me impliqu&#233;. Ainsi, on a &#171; le primat d'une biologisation du sentiment qui se cristallise sur l'h&#233;ro&#239;ne en &#233;cartant son vis-&#224;-vis masculin &#187;. Le sentiment devient alors quasi autonome &#171; en s'agen&#231;ant par ramifications &#224; l'int&#233;rieur de l'h&#233;ro&#239;ne &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour a donc bien un sexe, puisqu'il &#171; s'impose comme un dogme qui n'inclut qu'une cat&#233;gorie de sexe &#187;. L'emprise du sentiment ne touche pas l'homme dans sa vie int&#233;rieure, comme il ne contraint pas la formation de son identit&#233;. Pascale Noizet parle alors de l'amour comme d'un principe de cat&#233;gorisation entre les sexes &#171; qui a la fonction pr&#233;cise de d&#233;finir les femmes dans une diff&#233;rence amoureuse sur laquelle s'organise leur appropriation h&#233;t&#233;rosociale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour n'a m&#234;me pas besoin de justifier le rapport de pouvoir puisqu'il l'invisibilise totalement. On pourra donc parler ensuite tranquillement de compl&#233;mentarit&#233; naturelle entre les sexes, nier que l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; soit un r&#233;gime politique, et croire que les femmes sont destin&#233;es &#224; l'amour. Ainsi, &#171; l'amour construit ce qui dans l'histoire reste unique : un rapport de domination o&#249; le domin&#233; doit aimer le dominant &#187;. Mais si Pamela n'avait pas subi cette fragmentation du sujet, si sa comp&#233;tence &#224; analyser une situation concr&#232;te d'oppression n'avait pas &#233;t&#233; brouill&#233;e par l'amour ? Si &#171; l'amour est l'un des &#233;l&#233;ments fondamentaux qui vise la construction h&#233;t&#233;rosociale &#187;, personnellement, je pense aussi que le non-amour peut viser la d&#233;construction h&#233;t&#233;rosociale. C'est bien entendu une interpr&#233;tation de bisexuelle, mais je crois que si l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; patriarcale participe &#224; l'&#233;tablissement de la hi&#233;rarchie, une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; f&#233;ministe doit pouvoir la miner quelque peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour une pratique h&#233;t&#233;rosexuelle f&#233;ministe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne r&#233;argumenterai pas la critique globale de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; et de l'h&#233;t&#233;rosexisme, ni les liens entre sexisme et h&#233;t&#233;rosexisme, si bien d&#233;velopp&#233;s dans Le point de vue lesbien dans les &#233;tudes f&#233;ministes que nous republions. Je dirais donc seulement que, bien qu'ayant toujours eu des relations intimes avec des hommes, la critique de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; fait enti&#232;rement partie de mon engagement f&#233;ministe et me para&#238;t fondamentale. L'institution h&#233;t&#233;rosexuelle doit devenir une cible s&#233;rieuse d'action politique, afin de permettre entre autres la visibilit&#233; des lesbiennes dans le mouvement f&#233;ministe. Cette probl&#233;matisation de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; a principalement &#233;t&#233; faite par des lesbiennes f&#233;ministes. Toutefois, lesbiennes comme bies et h&#233;t&#233;ros &#171; h&#233;sitent encore aujourd'hui &#224; s'aventurer sur ce terrain min&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; &#201;ditorial &#187;, Nouvelles Questions F&#233;ministes, 1996, Vol 17, n&#176; 3. Les NQF (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. L'une des raisons qui a s&#251;rement jou&#233; un r&#244;le important pour ma prise de position en faveur d'une critique de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, c'est que la norme de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; n'est pas dommageable pour les lesbiennes uniquement, m&#234;me si ce sont elles qui la subissent de la fa&#231;on la plus violente, mais aussi pour les bisexuelles, les h&#233;t&#233;rosexuelles et les c&#233;libataires. L'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; opprime toutes les femmes ; m&#234;me si cette oppression semble cro&#238;tre &#224; la mesure de l'ind&#233;pendance des femmes envers les hommes, d'o&#249; la double oppression des lesbiennes. D&#233;fendre le lesbianisme doit faire partie int&#233;grante du f&#233;minisme, qui lutte pour l'autonomie des femmes, donc pour l'autod&#233;termination de soi, le choix de sa vie et de ses propres buts. On n'a pas besoin d'&#234;tre lesbienne pour lutter contre l'oppression sp&#233;cifique des lesbiennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Th&#233;oriquement, il suffit d'&#234;tre pour l'autonomie des femmes et de combattre les d&#233;finitions des femmes donn&#233;es par les hommes. Malheureusement, dans la r&#233;alit&#233;, &#231;a semble beaucoup plus compliqu&#233; vu le poids de l'int&#233;riorisation de la lesbophobie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nombre de codes et normes de conduite sont dict&#233;s par l'institution h&#233;t&#233;rosexuelle. Il est assez facile de s'en rendre compte quand on ne rentre pas dans le moule h&#233;t&#233;ro pr&#233;vu... Car ne pas se conformer aux attentes genr&#233;es montre toujours &#224; quel point elles existent et doivent &#234;tre entretenues. Sans ces normes, aurais-je mis tant d'ann&#233;es &#224; d&#233;construire en moi tout ce qu'avait construit l'amour et la monogamie ? Aurais-je d&#251; fournir tant d'efforts pour arriver &#224; ne plus d&#233;sirer la cohabitation avec mes amants ? Aurais-je pay&#233; si cher le fait de lutter contre mon objectification dans mes relations aux hommes ? Aurais-je eu besoin de reconstruire une sexualit&#233; fond&#233;e sur le plaisir et l'affirmation plut&#244;t que le pouvoir et la passivit&#233; ? Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir une pratique h&#233;t&#233;ro non conforme qui m'a permis de comprendre combien l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; est normative et oppressive, combien elle maintient et renforce le pouvoir des hommes. Mais force a &#233;t&#233; de constater que, malgr&#233; des d&#233;rogations &#224; l'institution h&#233;t&#233;rosexuelle, il me restait encore des points &#224; interroger s&#233;rieusement. J'ai v&#233;cu alors une p&#233;riode de culpabilisation, suivie d'un v&#233;cu franchement d&#233;chirant et douloureux. Ma question principale portait &#233;videmment sur la contradiction (qui m'a tout d'abord sembl&#233; assez &#233;vidente) entre mon f&#233;minisme et mon h&#233;t&#233;rosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais &#224; ce moment de fortes relations amicales, affectives et sexuelles suivies avec deux hommes. Une partie du travail n&#233;cessaire &#224; mon autonomisation &#233;tait d&#233;j&#224; faite gr&#226;ce &#224; mon &#233;thique anarchiste : ind&#233;pendante &#233;conomiquement, affectivement, je ne cohabitais pas avec eux et ne leur dispensais ni services domestiques, ni services sexuels. J'avais mes propres activit&#233;s, mes propres amiti&#233;s, qui, les unes comme les autres, concernaient de plus en plus exclusivement des femmes, lesbiennes, bies et h&#233;t&#233;ros. Mais malgr&#233; cette position privil&#233;gi&#233;e (qui m'a tout de m&#234;me certainement permis d'aller encore plus loin), il m'a fallu du temps pour comprendre et analyser profond&#233;ment la question, et la confronter &#224; mon v&#233;cu. Cheminement que je ne peux retracer ici, mais si je suis &#224; peu pr&#232;s claire avec moi-m&#234;me aujourd'hui sur mes relations h&#233;t&#233;ros et mon f&#233;minisme, il n'en a pas toujours &#233;t&#233; ainsi, d'o&#249; ce sentiment de d&#233;chirure. J'ai donc r&#233;fl&#233;chi aux arguments que j'avais pu lire chez les lesbiennes f&#233;ministes, allant des privil&#232;ges h&#233;t&#233;rosexuels&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir &#224; ce sujet l'article &#171; Femmes bisexuelles, politique f&#233;ministe &#187; dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#224; la question de la p&#233;n&#233;tration, les prenant tous d'embl&#233;e comme int&#233;ressants, m&#234;me ceux qu'aujourd'hui je rejette vivement (mais il me fallait bien me mettre au clair sur le pourquoi de ce rejet). Les rares textes que j'avais alors d'h&#233;t&#233;rosexuelles f&#233;ministes d&#233;fendant leur pratique me semblaient bien l&#233;gers et inconsistants, et ne faisaient finalement que renforcer mon profond doute sur la possibilit&#233; d'une compatibilit&#233; honn&#234;te et int&#232;gre entre mon f&#233;minisme et mes relations h&#233;t&#233;ros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; titre d'exemple, je pourrais donner le domaine du plaisir. Si je n'avais pas de probl&#232;mes vis-&#224;-vis des arguments portant sur le manque de plaisir pour les femmes dans les relations h&#233;t&#233;ros, car j'&#233;prouvais bien des plaisirs, la question de la nature de ce plaisir &#233;tait bien moins facile. Non contente de m'&#234;tre d&#233;j&#224; attaqu&#233;e &#224; la probl&#233;matisation de la construction de nos d&#233;sirs dans une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ropatriarcale, me voil&#224; embarqu&#233;e sur la question du plaisir lui-m&#234;me. Autre exemple, le domaine des services &#233;motionnels que je pouvais encore dispenser &#224; mes partenaires. Eh bien, termin&#233;. Le terme de service est assez &#233;loquent, qu'on le comprenne comme l'obligation de servir une autorit&#233; ou comme le fait de se mettre &#224; la disposition de quelqu'un.&lt;br&gt;
Susan Sturdivant cite une analyse de divers aspects de la relation entre groupe dominant et groupe subordonn&#233;. Un des caract&#232;res se trouve dans le fait qu'&#171; en d&#233;signant un ou plusieurs r&#244;les &#8216;&#8216;acceptables'', les dominants tentent de d&#233;nier d'autres domaines de d&#233;veloppement aux groupes moins puissants. Les r&#244;les acceptables fournissent g&#233;n&#233;ralement un &#8216;&#8216;service'' que le groupe dominant ne choisit pas de se rendre &#224; lui-m&#234;me, ou n'est pas capable de se rendre &#224; lui-m&#234;me &#187;. Je pense ne pas avoir besoin d'expliciter plus en quoi cette caract&#233;ristique convient parfaitement aux rapports sociaux de sexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon &#233;nergie ne passera pas dans les services traditionnels r&#233;clam&#233;s par les hommes aux femmes, quels qu'ils soient. Je ne les maternerai pas ni ne leur octroierai tout ce soutien qui leur para&#238;t tant aller de soi et qu'ils reconnaissent si peu. Je suis &#233;go&#239;ste ? Indiff&#233;rente ? Je l'ai trop entendu celle-l&#224;... &#231;a ne marche plus. Non, seulement et simplement, je sais mieux que les hommes ce qui me convient, et &#171; je vis ma propre vie, non la vie de quelque homme que j'aiderais &#224; s'en sortir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ellen Burstyn, lors d'une interview cit&#233;e par Susan Sturdivant.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne supportant pas la contradiction entre mes id&#233;es et mon comportement, il fallait bien que je trouve des solutions. Pr&#233;f&#233;rant toujours dans ces moments-l&#224; assortir mon comportement &#224; mes id&#233;es plut&#244;t que l'inverse, je me suis pr&#233;par&#233;e &#224; l'&#233;ventualit&#233; d'arr&#234;ter les relations h&#233;t&#233;ros si elles ne pouvaient pas s'assortir &#224; mon f&#233;minisme. Vu mon fonctionnement, tout le plaisir et la joie que je pouvais ressortir de ces relations auraient &#233;t&#233; g&#226;ch&#233;s par ce ressenti de contradiction. D'o&#249; la perspective de devenir exclusivement lesbienne qui m'apparaissait alors tout &#224; fait envisageable et souhaitable. Suis-je esclave de mes id&#233;es, comme on a pu me le sugg&#233;rer ? Encore faut-il croire &#224; la dichotomie id&#233;es/comportement comme pouvant &#234;tre viable &#224; long terme. Pour ce que j'ai pu en voir en moi et autour de moi, si l'on ne parvient pas &#224; changer son comportement, ce sont les id&#233;es qui changeront... Quant au pire, je pr&#233;f&#232;re &#234;tre esclave de mes propres id&#233;es et valeurs qu'esclave de celles des hommes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais pu aussi g&#233;rer le probl&#232;me gr&#226;ce &#224; un comportement &#171; schizophr&#232;ne &#187; qui m'aurait fait me d&#233;couper en vie sociale f&#233;ministe et vie personnelle non f&#233;ministe, mais &#233;tant donn&#233; ce que je pense du personnel, &#231;a m'aurait &#233;t&#233; encore bien plus difficile &#224; vivre. Je sais que des f&#233;ministes bisexuelles ou h&#233;t&#233;rosexuelles le g&#232;rent ainsi, trouvant trop difficile ou impossible de modifier ce niveau. Ce que je peux facilement comprendre, en regard de mon exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis donc finalement arriv&#233;e &#224; consid&#233;rer que, s'agissant de ma pratique h&#233;t&#233;ro, elle n'avait plus grand-chose &#224; voir avec une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; patriarcale. Ce qui ne signifie absolument pas que la critique de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; ne soit plus juste pour moi puisque, bien au contraire, c'est elle qui me permet d'acc&#233;der &#224; des relations h&#233;t&#233;ros volontaires et f&#233;ministes. Car voil&#224;, vivre une relation h&#233;t&#233;ro affective et sexuelle, fond&#233;e sur l'&#233;change, l'amiti&#233;, le d&#233;sir, la r&#233;ciprocit&#233;, l'encouragement mutuel, la tendresse, l'autonomie, l'affirmation et l'estime mutuelle ne peut pas &#234;tre le fruit du hasard. Elle demande du travail, travail effectu&#233; par les deux personnes, m&#234;me si l'initiative en revient plus aux femmes. Mais les hommes doivent assumer leur part de responsabilit&#233; dans les relations affectives, je me h&#226;te de leur rappeler car je ne le ferai pas &#224; leur place. De plus, on ne peut pas se reposer sur ses lauriers, arriver &#224; un point o&#249; l'on pourrait se dire &#171; c'est bon, maintenant on peut se laisser aller &#187;, sinon, je pense que l'on peut retomber tr&#232;s vite dans un sch&#233;ma plus classique de couple et de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais n'est-ce pas le propre de tout travail effectu&#233; sur soi ?? C'est ainsi que pour ma part je le consid&#232;re toujours ? : malgr&#233; les avanc&#233;es certaines qu'il m'a permises, les nombreuses joies et libert&#233;s qu'il m'a apport&#233;es, j'ai coutume de penser qu'en la mati&#232;re, rien n'est jamais acquis. La vigilance et la prudence s'imposent car la garantie &#224; ce sujet n'existe pas. Humilit&#233; &#224; laquelle mon exp&#233;rience m'a conduite... Je peux &#233;tendre cela &#224; tout ce que je consid&#232;re comme pr&#233;cieux d'ailleurs, que ce soit mon autonomie, mon anarchaf&#233;minisme ou une relation d'amiti&#233; sexuelle. Parce qu'il ne faut pas sous-estimer la force des normes et attentes culturelles, des int&#233;riorisations diverses de l'oppression et du pouvoir, ainsi que la difficult&#233; de vivre &#224; leur encontre, quand il est tellement plus simple et facile de ne pas les remettre en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je crois &#224; la possibilit&#233; d'une pratique h&#233;t&#233;rosexuelle non oppressive, ce que j'appelle une pratique f&#233;ministe h&#233;t&#233;rosexuelle, diff&#233;rant donc de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; patriarcale, ce n'est qu'une fois fait le proc&#232;s de l'institution h&#233;t&#233;rosexuelle. Cette condition n'est certainement pas suffisante, mais elle est n&#233;cessaire. Je me sens responsable de mon versant h&#233;t&#233;rosexuel, m&#234;me dans une soci&#233;t&#233; &#224; contrainte h&#233;t&#233;rosexuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, dans une soci&#233;t&#233; o&#249; la contrainte &#224; l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; s&#233;vit si fortement, c'est franchement difficile de penser choisir r&#233;ellement une pratique h&#233;t&#233;rosexuelle, c'est pourtant ce que j'ose aujourd'hui affirmer. Attention toutefois &#224; ne pas me faire dire ce que je ne dis pas : je le diff&#233;rencie bien entendu du choix lesbien. Et je crois d'ailleurs que politiser la cat&#233;gorie &#171; h&#233;t&#233;rosexuelles &#187; pourrait permettre que les h&#233;t&#233;rosexuelles s'interrogent plus sur leur pratique (plut&#244;t que de la consid&#233;rer si &#233;vidente qu'elles ne la nomment m&#234;me pas) et &#233;viter bien des &#233;cueils lesbophobes, en particulier celui de d&#233;politiser la cat&#233;gorie &#171; lesbiennes &#187; en la consid&#233;rant comme simple pr&#233;f&#233;rence sexuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel plaisir de lire le texte de Stevi Jackson R&#233;cents d&#233;bats sur l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; ? : une approche f&#233;ministe mat&#233;rialiste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NQF, vol. 17, 1996, n&#176; 3.&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Si j'avais pu en avoir la connaissance &#224; l'&#233;poque de mon exp&#233;rience d&#233;chirante, &#231;a m'aurait &#233;vit&#233; quelques affres. Je renvoie donc &#224; ce texte celles qui voudraient une approche plus pouss&#233;e et plus th&#233;orique sur ce sujet. Stevi Jackson, bien que d&#233;veloppant une perspective f&#233;ministe mat&#233;rialiste critique sur l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, estime qu'elle doit &#171; &#234;tre analys&#233;e comme une institution patriarcale mais qu'il faut &#233;viter d'associer l'institution avec la pratique et l'exp&#233;rience de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; &#187;. Elle part du concept de genre &#171; en tant que construction sociale produite par un syst&#232;me hi&#233;rarchique patriarcal &#187; et le pose comme fondamental pour toute analyse de la sexualit&#233;. L'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; est con&#231;ue comme hi&#233;rarchie des genres, et non seulement comme construction normative du d&#233;sir d'un sexe pour l'autre, &#171; elle n'est pas uniquement fond&#233;e sur un lien entre genre et sexualit&#233;, mais sur l'appropriation du corps et du travail des femmes &#187;. Mais Stevi Jackson ne nie pas aux h&#233;t&#233;rosexuelles la possibilit&#233; d'une autonomie d'action &#224; l'int&#233;rieur d'un cadre patriarcal. Ce qui lui &#233;vite de consid&#233;rer les femmes h&#233;t&#233;ros en termes de victimes ou de complices, comme bien d'autres l'ont fait. Si la structure de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; est oppressive, les relations &#224; l'int&#233;rieur peuvent varier. Stevi Jackson conclut son article sur la vigilance &#224; accorder au fait que &#171; l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; et le lesbianisme sont des notions dont l'existence d&#233;pend directement de la hi&#233;rarchie du genre &#187; et elle me semble aussi remettre les choses &#224; leur place en disant que la sexualit&#233; n'est pas le seul &#171; terrain de lutte contre cette hi&#233;rarchie (...) de m&#234;me que la sexualit&#233; n'est pas la seule base de la subordination des femmes &#187;. Bon, c'est bien beau tout &#231;a, mais il y a le revers de la m&#233;daille qui n'est pas des moindres. C'est que pour vivre cette pratique f&#233;ministe de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, il nous faut trouver des hommes non seulement pr&#234;ts &#224; s'embarquer pour des contr&#233;es si dangereuses pour eux mais pr&#234;ts aussi &#224; participer activement &#224; la cr&#233;ation de cette relation o&#249; nous avons tant &#224; d&#233;construire et &#224; inventer. Quand, de surcro&#238;t, on pense que la non-monogamie responsable et l'amiti&#233; sexuelle font partie int&#233;grante de cette pratique h&#233;t&#233;rosexuelle f&#233;ministe, &#231;a ne simplifie rien. Mais je laisse la simplicit&#233;, la facilit&#233; et la s&#233;curit&#233; &#224; ces sc&#233;narios fix&#233;s et &#224; ces chemins tout trac&#233;s par le patriarcat. La raret&#233; de ces hommes peut poser &#224; nouveau un probl&#232;me de d&#233;pendance. M&#234;me si je reste prudente &#224; ce propos, mon exp&#233;rience m'a montr&#233; que si l'on est sortie de la d&#233;pendance g&#233;n&#233;rale des hommes, que si nous sommes mat&#233;riellement et psychiquement ind&#233;pendantes d'eux, il me semble difficile de tomber dans cette d&#233;pendance particuli&#232;re, pour peu qu'on ne s'en d&#233;fende pas trop a priori, et qu'on y fasse attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est malheureusement plus facile de rencontrer des hommes qui se disent antisexistes ou pro-f&#233;ministes que des hommes avec qui on peut vivre une relation de sujet &#224; sujet. Parce que cela n&#233;cessite, et que nous puissions l'&#234;tre, et qu'ils le soient aussi, &#224; la lumi&#232;re des red&#233;finitions de l'autonomie et de l'ind&#233;pendance que j'ai pu esquisser dans ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par rapport &#224; cette raret&#233; donc, c'est l&#224; aussi qu'&#234;tre bisexuelle peut &#234;tre un atout majeur ! J'ai peu parl&#233; de l'int&#233;r&#234;t de la bisexualit&#233; dans une perspective f&#233;ministe, mais j'ai tendance &#224; la penser aussi comme importante dans la revendication du choix volontaire et f&#233;ministe d'une pratique h&#233;t&#233;rosexuelle. Si le choix signifie qu'il y ait plusieurs options valables pour pouvoir en choisir une, il faut bien voir que ces autres options sont soit le c&#233;libat, soit les relations lesbiennes. Et comme le dit Mariana Valverde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mariana Valverde, Sexe, pouvoir et plaisir, Les &#233;ditions du Remue-M&#233;nage. 1989.&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, &#171; parmi les femmes h&#233;t&#233;rosexuelles que je connais, les plus heureuses semblent &#234;tre celles qui ont une attitude ouverte par rapport aux partenaires sexuels et au plaisir sexuel en g&#233;n&#233;ral, sans trop compter sur leur partenaire ou les hommes dans l'ensemble &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme tout &#233;crit, mon t&#233;moignage est le reflet de mes r&#233;flexions et de mon v&#233;cu qui ne cesseront d'&#233;voluer au fil des rencontres et des exp&#233;riences. Aussi, je vous invite &#224; me faire partager vos critiques, id&#233;es ou t&#233;moignages de vos propres pratiques de r&#233;sistance contre la domination masculine en m'&#233;crivant &#224; l'adresse de l'&lt;a href=&#034;http://www.atelierdecreationlibertaire.com/article.php3?id_article=143&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ACL&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Anarchism and Feminism &#187; dans &lt;i&gt;Feminism, Anarchism, Women&lt;/i&gt;. The Raven 21, janvier/mars 1993, Londres, Freedom Press.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Si vous d&#233;sirez en savoir plus sur le f&#233;minisme radical, je vous conseille vivement la revue &lt;i&gt;Nouvelles Questions F&#233;ministes&lt;/i&gt;, qui est la plus ancienne et principale revue d'&#233;tudes f&#233;ministes en langue fran&#231;aise, et qui se consacre &#224; la diffusion et au d&#233;veloppement de la r&#233;flexion n&#233;e des mouvements f&#233;ministes - &lt;a href=&#034;http://www2.unil.ch/liege/nqf/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www2.unil.ch/liege/nqf/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Susan Sturdivant, &lt;i&gt;Les femmes et la psychoth&#233;rapie. Une philosophie f&#233;ministe du traitement&lt;/i&gt;, Pierre Mardaga &#233;diteur, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Colette Guillaumin, &lt;i&gt;Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L'id&#233;e de Nature&lt;/i&gt;, C&#244;t&#233;-femmes &#233;ditions, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &lt;a href=&#034;https://infokiosques.net/spip.php?article239&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La r&#233;partition des t&#226;ches entre femmes et hommes dans le travail conversationnel&lt;/a&gt; &#187; dans &lt;i&gt;Nouvelles Questions F&#233;ministes&lt;/i&gt;, volume 19, 1998.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sallie Tisdale, &lt;i&gt;Parlons cul&lt;/i&gt;, Editions Dagorno, 1997.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alison M. Jaggar, &#171; F&#233;minisme ? : l'&#233;thique de la sollicitude &#187; dans &lt;i&gt;Magazine litt&#233;raire&lt;/i&gt;, &#171; Le souci. Ethique de l'individualiste &#187;, &#233;t&#233; 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Susan Sturdivant, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;ois De Singly, &lt;i&gt;Le soi, le couple et la famille&lt;/i&gt;, Nathan, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pascale Noizet, &lt;i&gt;L'id&#233;e moderne d'amour. Entre sexe et genre ? : vers une th&#233;orie du sexolog&#232;me&lt;/i&gt;, Editions Kim&#233;, Paris, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &#201;ditorial &#187;, &lt;i&gt;Nouvelles Questions F&#233;ministes&lt;/i&gt;, 1996, Vol 17, n&#176; 3. Les NQF ont toujours r&#233;serv&#233; un int&#233;r&#234;t &#224; ce sujet &#233;pineux.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &#224; ce sujet l'article &#171; Femmes bisexuelles, politique f&#233;ministe &#187; dans l'ouvrage (&lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://infokiosques.net/IMG/pdf/Audela.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Au-del&#224; du personnel&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ellen Burstyn, lors d'une interview cit&#233;e par Susan Sturdivant.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;NQF&lt;/i&gt;, vol. 17, 1996, n&#176; 3.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mariana Valverde, &lt;i&gt;Sexe, pouvoir et plaisir&lt;/i&gt;, Les &#233;ditions du Remue-M&#233;nage. 1989.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>La r&#233;partition des t&#226;ches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article239</link>
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		<dc:date>2005-05-11T00:24:55Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Corinne Monnet</dc:creator>


		<dc:subject>F&#233;minisme, (questions de) genre</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;genr&#233;E (Grenoble)</dc:subject>
		<dc:subject>Italiano</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;En s'appuyant sur de nombreuses recherches sur la communication, ce texte montre comment la conversation, loin d'&#234;tre une activit&#233; anodine et spontan&#233;e, est travers&#233;e par des rapports de pouvoir. Il s'int&#233;resse particuli&#232;rement aux diff&#233;rentes formes que peut prendre la domination masculine dans le domaine de la conversation et permet ainsi de prendre conscience que la lutte contre le sexisme passe aussi et surtout par un changement de nos comportements au quotidien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;tude a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;e en 1997 dans le cadre des &#233;tudes de genre &#224; Gen&#232;ve. Elle a &#233;t&#233; publi&#233;e dans les &lt;i&gt;Nouvelles Questions F&#233;ministes&lt;/i&gt; Vol.19 en 1998.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique24" rel="directory"&gt;R&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;F&#233;minisme, (questions de) genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot55" rel="tag"&gt;D&#233;genr&#233;E (Grenoble)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot130" rel="tag"&gt;Italiano&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH113/arton239-83dc7.jpg?1780516542' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff239.jpg?1128977613&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Contrairement &#224; l'impression premi&#232;re que l'on a, la conversation n'est pas une activit&#233; &#224; laquelle on se livre spontan&#233;ment ou inconsciemment. Il s'agit d'une activit&#233; structur&#233;e, ne serait-ce que par son ouverture, ses s&#233;quences et sa fermeture, et elle a besoin d'&#234;tre g&#233;r&#233;e par les participant-e-s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous parlerons indiff&#233;remment de conversations, de dialogues ou de discussions pour faire r&#233;f&#233;rence &#224; tout &#233;change oral. Nous les caract&#233;riserons par le fait qu'aucun sc&#233;nario n'en a &#233;t&#233; fix&#233; &#224; l'avance et que ces conversations sont en principe &#233;galitaires, &#224; la diff&#233;rence des entretiens dirig&#233;s, des c&#233;r&#233;monies ou des d&#233;bats. Nous allons donc nous int&#233;resser &#224; la gestion du dialogue mixte au regard du genre des personnes impliqu&#233;es. Ainsi, nous verrons que les pratiques conversationnelles sont d&#233;pendantes du genre et nous en chercherons les cons&#233;quences sur le d&#233;roulement de la conversation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conversation est une forme fondamentale de communication et d'interaction sociale et, &#224; ce titre, elle a une fonction des plus importantes. Elle &#233;tablit et maintient des liens entre les personnes, mais c'est aussi une activit&#233; &#034;politique&#034;, c'est-&#224;-dire dans laquelle il existe des relations de pouvoir. Dans une soci&#233;t&#233; o&#249; la division et la hi&#233;rarchie des genres est si importante, il serait na&#239;f de penser que la conversation en serait exempte. Comme pratique sur laquelle nous fondons notre vie quotidienne, elle ne peut que refl&#233;ter la nature genr&#233;e de la soci&#233;t&#233;. Nous nous demanderons si, au-del&#224; du fait d'&#234;tre un miroir de la soci&#233;t&#233;, elle ne r&#233;active et ne r&#233;affirme pas &#224; chaque fois les diff&#233;rences et les in&#233;galit&#233;s de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; LA LONGUEUR DES CONTRIBUTIONS &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous r&#233;f&#233;rerons constamment au mod&#232;le de conversation d&#233;crit par Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G. en 1974. Selon ce mod&#232;le, les syst&#232;mes d'&#233;change de parole sont en g&#233;n&#233;ral organis&#233;s afin d'assurer deux choses : premi&#232;rement, qu'une seule personne parle &#224; un moment donn&#233; et deuxi&#232;mement que les locutrices/teurs se relaient. La/le locutrice/teur peut d&#233;signer la/le prochain-e mais en g&#233;n&#233;ral, ce sont les conversant-e-s qui d&#233;cident de l'ordre des prises de parole. Le dialogue id&#233;al suppose donc que l'un-e parle pendant que l'autre &#233;coute, puis vice-versa et ainsi de suite, sans qu'il y ait de chevauchements de parole, d'interruptions ou de silence entre les tours. L'hypoth&#232;se est que ce mod&#232;le doit &#234;tre valable pour tou-te-s les locuteurs/trices et toutes les conversations. Il devrait donc tendre dans son application &#224; une sym&#233;trie ou &#224; une &#233;galit&#233;. Ce mod&#232;le est d&#233;crit comme ind&#233;pendant du contexte, c'est-&#224;-dire des facteurs tels que le nombre de personnes, leur identit&#233; sociale ou les sujets de discussion. Une fois mis en application, il devient toutefois sensible au contexte et s'adapte aux changements de circonstances dus aux facteurs &#233;voqu&#233;s plus haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re question sur laquelle nous nous interrogerons &#224; propos du dialogue mixte concerne le temps de parole que chacun-e s'octroie. On pr&#233;suppose g&#233;n&#233;ralement que les deux personnes aient un temps de parole assez similaire pour qu'elles puissent toutes deux exprimer leur point de vue, leurs sentiments, intentions ou projets de fa&#231;on &#233;galitaire. Le dialogue est per&#231;u couramment par une majorit&#233; de personnes comme un lieu de partage et d'&#233;change permettant de promouvoir une compr&#233;hension mutuelle o&#249; un-e interlocuteur/trice n'est pas cens&#233;-e prendre une plus grande partie de ce temps que l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon l'opinion commun&#233;ment admise, ce sont les femmes qui parleraient plus que les hommes. Le st&#233;r&#233;otype de la femme bavarde est certainement, en ce qui concerne la diff&#233;rence des sexes et la conversation, l'un des plus forts et des plus r&#233;pandus. Paradoxalement, c'est aussi celui qui n'a jamais pu &#234;tre confirm&#233; par une seule &#233;tude. Bien au contraire, de nombreuses recherches ont montr&#233; qu'en r&#233;alit&#233;, ce sont les hommes qui parlent le plus. D&#233;j&#224; en 1951, Strodtbeck a mis en &#233;vidence que dans des couples h&#233;t&#233;rosexuels mari&#233;s, les hommes parlaient plus que les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comment expliquer un tel d&#233;calage entre le st&#233;r&#233;otype et la r&#233;alit&#233; ? Comment se fait-il que, bien que tou-te-s nous nous soyons retrouv&#233;-e-s dans des situations o&#249; il &#233;tait clair que les hommes monopolisaient la parole, si peu d'entre nous en aient profit&#233; pour questionner le bien fond&#233; de cette croyance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dale Spender s'est pench&#233;e sur ce mythe de la femme bavarde afin d'en analyser le fonctionnement. Ce st&#233;r&#233;otype est souvent interpr&#233;t&#233; comme affirmant que les femmes sont jug&#233;es bavardes en comparaison des hommes qui le seraient moins. Mais il n'en va pas ainsi. Ce n'est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jug&#233;es bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses (Spender, 1980). La norme ici n'est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes &#234;tre des femmes silencieuses. Si la place des femmes dans une soci&#233;t&#233; patriarcale est d'abord dans le silence, il n'est pas &#233;tonnant qu'en cons&#233;quence, toute parole de femme soit toujours consid&#233;r&#233;e de trop. On demande d'ailleurs avant tout aux femmes d'&#234;tre vues plut&#244;t qu'entendues, et elles sont en g&#233;n&#233;ral plus observ&#233;es que les hommes (Henley, 1975).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien d&#233;j&#224; ici que ce n'est pas la parole en soi qui est signifiante mais le genre. Une femme parlant autant qu'un homme sera per&#231;ue comme faisant des contributions plus longues. Nos impressions sur la quantit&#233; de paroles &#233;mises par des femmes ou des hommes sont syst&#233;matiquement d&#233;form&#233;es. Je recourrai ici au concept toujours aussi pertinent du double standard utilis&#233; par les f&#233;ministes pour expliquer nombre de situations en rapport avec le genre. Un m&#234;me comportement sera per&#231;u et interpr&#233;t&#233; diff&#233;remment selon le sexe de la personne et les assignations qu'on y rapporte. Quel que soit le comportement en question, le double standard tendra &#224; donner une interpr&#233;tation &#224; valeur positive pour un homme et n&#233;gative pour une femme. Nous verrons que si les hommes peuvent donc parler autant qu'ils le d&#233;sirent, les femmes, elles, pour la m&#234;me attitude, seront s&#233;v&#232;rement sanctionn&#233;es. De nombreux travaux se servent de l'&#233;valuation diff&#233;rentielle des modes de converser des femmes et des hommes, n&#233;cessaire &#224; l'&#233;tude de la communication genr&#233;e. Une &#233;tude faite lors de r&#233;unions mixtes dans une facult&#233; montre la diff&#233;rence &#233;norme de temps de parole entre les femmes et les hommes (Eakins &amp; Eakins, 1976). Alors que le temps moyen de discours d'une femme se situe entre 3 et 10 secondes, celui d'un homme se situe entre 10 et 17 secondes. Autrement dit, la femme la plus bavarde a parl&#233; moins longtemps que l'homme le plus succinct ! Beaucoup d'&#233;tudes &#224; ce propos portent sur des contextes &#233;ducationnels, comme des classes. Bien que ceci d&#233;passe le cadre du dialogue, il me semble int&#233;ressant d'en dire quelques mots. Sans faire une liste des diff&#233;rences de socialisation selon le sexe, qui sont d&#233;terminantes pour l'acc&#232;s &#224; la parole, je vais juste m'arr&#234;ter sur celles qui concernent plus sp&#233;cifiquement l'espace de parole laiss&#233; &#224; l'&#233;cole aux filles et aux gar&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les enfants n'ont pas un acc&#232;s &#233;gal &#224; la parole (Graddol &amp; Swann, 1989). Dans les interactions de classe, les gar&#231;ons parlent plus que les filles. Les enseignant-e-s donnent beaucoup plus d'attention aux gar&#231;ons. Elles et ils r&#233;agissent plus vivement aux comportements perturbateurs des gar&#231;ons, les renfor&#231;ant de ce fait. Elles/ils les encouragent aussi beaucoup plus. Les &#233;changes verbaux plus longs se passent majoritairement avec les gar&#231;ons ainsi que les explications donn&#233;es. Et l'on sait combien il est difficile d'agir &#233;galitairement, m&#234;me en faisant des efforts. Une &#233;tude de Sadker &amp; Sadker (Graddol &amp; Swann, 1989) portant sur cent classes montre que les gar&#231;ons parlent en moyenne trois fois plus que les filles. Qu'il est aussi huit fois plus probable que ce soient des gar&#231;ons qui donnent des r&#233;ponses sans demander la parole alors que les filles, pour le m&#234;me comportement, sont souvent r&#233;primand&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il me semblait important de commencer par la remise en question de ce premier mythe, c'est parce que parler plus longtemps que les autres est un bon moyen de gagner du pouvoir et de l'influence dans un dialogue. Ceci est d'ailleurs bien per&#231;u par tout le monde. Chez Strodtbeck cit&#233;e plus haut par exemple, les couples interrog&#233;s, et autant les femmes que les hommes, associaient &#224; une plus grande quantit&#233; de parole une plus grande influence. Il s'agit maintenant de voir concr&#232;tement comment s'exerce cette influence et de montrer en quoi la quantit&#233; de paroles &#233;mises est un indicateur de dominance conversationnelle. En effet, le temps de parole est fonction de nombreux facteurs interactionnels, parmi lesquels le fait de pouvoir terminer son tour de parole sans interruption de la part de son interlocuteur semble &#234;tre un des plus importants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES HOMMES&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1.Interrompre les femmes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'&#233;tude des interruptions, je me servirai surtout du texte de West &amp; Zimmerman qui se trouve dans &lt;i&gt;Language and Sex&lt;/i&gt; de Thome &amp; Henley. Elles se r&#233;f&#232;rent toujours au mod&#232;le de conversation que j'ai d&#233;crit pr&#233;c&#233;demment. West et Zimmerman ont op&#233;r&#233; une distinction, dans les paroles simultan&#233;es, entre deux cat&#233;gories : les chevauchements et les interruptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chevauchements ont lieu &#224; un moment de transition possible. Ils proviennent d'une erreur de r&#233;glage entre les tours, comme par exemple quand le nouveau locuteur, pour &#233;viter un trou, commence son &#233;nonc&#233; aussi pr&#232;s que possible de la fin de l'&#233;nonc&#233; du locuteur pr&#233;c&#233;dent. West et Zimmerman consid&#232;rent donc le chevauchement comme une erreur du syst&#232;me lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde cat&#233;gorie, qui va nous int&#233;resser davantage, est celle des interruptions proprement dites. Elles consistent en des intrusions plus profondes dans la structur&#233;e interne de l'&#233;nonc&#233; de la locutrice/du locuteur, qui peut ne pas avoir fini du tout son tour. Elles sont donc des violations des proc&#233;dures de tour et n'ont pas de fondement dans le syst&#232;me. West et Zimmerman disent qu'elles montrent un r&#233;el d&#233;ni d'&#233;galit&#233; d'acc&#232;s &#224; l'espace de la parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en viens maintenant &#224; l'&#233;tude proprement dite portant sur des dialogues enregistr&#233;s dans des lieux publics d'une communaut&#233; universitaire. Nous avons 20 couples non mixtes (10 couples femme/femme et 10 couples homme/homme) et 11 couples mixtes (compos&#233;s exclusivement d'&#233;tudiant-e-s &#224; une exception pr&#232;s o&#249; la femme est assistante). Les sujets de conversation varient depuis les &#233;changes de politesse jusqu'&#224; des sujets plus intimes, selon que ces personnes se rencontrent pour la premi&#232;re fois ou bien se connaissent davantage. Alors qu'elles d&#233;nombrent 22 chevauchements et 7 interruptions dans les dialogues non mixtes, elles trouvent 9 chevauchements et 48 interruptions dans les dialogues mixtes. On peut faire plusieurs remarques sur ces r&#233;sultats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chevauchements sont plus fr&#233;quents que les interruptions dans les dialogues non mixtes que dans les dialogues mixtes. Par contre, les interruptions sont beaucoup plus fr&#233;quentes en mixit&#233; que les chevauchements. Seuls 3 des 10 dialogues non mixtes comportent des interruptions, qui sont de plus r&#233;parties assez sym&#233;triquement entre les interlocutrices/teurs, alors que seul 1 dialogue mixte sur les 11 en est indemne. Les interruptions apparaissent donc comme syst&#233;matiques dans les dialogues mixtes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des chevauchements et interruptions sont dus aux hommes. Dans 96% des cas, ce sont les hommes qui interrompent les femmes. Nous sommes bien loin d'une distribution al&#233;atoire des interruptions et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a une forte dominance masculine quant aux interruptions dans les dialogues femme/homme. Apr&#232;s avoir refait une &#233;tude dans des conditions diff&#233;rentes portant sur cinq conversations mixtes avec des personnes qui ne se connaissaient pas du tout, West et Zimmerman retrouvent toujours, &#224; peu de chose pr&#232;s, les m&#234;mes r&#233;sultats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas de dialogue mixte o&#249; il y a le plus d'interruptions (c'est &#224; dire 13) se passe entre une femme assistante, de statut donc plus &#233;lev&#233; que celui de son interlocuteur, et un &#233;tudiant. C'est ici aussi qu'elles ont trouv&#233; les deux seules interruptions dues &#224; une femme. Dans une autre &#233;tude faite par West (1984), portant sur des interactions entre m&#233;decins et patients, il ressort que le genre constitue un statut plus important que la profession. Les patientes femmes sont interrompues par les m&#233;decins hommes, mais les m&#233;decins femmes sont aussi interrompues par les patients hommes. Une femme reste donc une femme quel que soit son statut professionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rappelle que rien dans le mod&#232;le ne pr&#233;voyait une distribution asym&#233;trique des interruptions. Or, celles-ci ne peuvent pas &#234;tre expliqu&#233;es par le syst&#232;me des tours. On peut donc conclure &#224; l'influence d'un facteur exog&#232;ne qui agit comme influence. Les r&#233;sultats obtenus dans cette recherche mettent en &#233;vidence que ce facteur est bien celui du genre. Si toutes les interruptions ne sont pas en elles-m&#234;mes des moyens de dominance, nous ne pouvons pas non plus soutenir que ces pratiques seraient neutres par rapport au genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Imposer silence aux femmes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;partition des silences dans les dialogues non mixtes est pratiquement sym&#233;trique alors qu'en mixit&#233; ce sont les femmes qui ont tendance &#224; tomber dans le silence, surtout apr&#232;s avoir &#233;t&#233; interrompues. West &amp; Zimmerman ont aussi auscult&#233; de plus pr&#232;s ces silences. Elles ont trouv&#233; que 62% des femmes &#233;taient silencieuses apr&#232;s trois types de strat&#233;gies conversationnelles masculines : les chevauchements, les interruptions et les r&#233;ponses minimales retard&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;ponses minimales, ou confirmations minimales, signalent &#224; la/au locutrice/teur qu'elle/il a bien &#233;t&#233; compris-e et peut continuer. Ce sont par exemple un signe de t&#234;te, un &#034;mhm&#034; ou un &#034;oui&#034;. Plac&#233;e &#224; temps, la r&#233;ponse minimale montre une attention active &#224; l'interlocutrice/teur. Lorsque les femmes s'en servent, elles signalent une attention constante, d&#233;montrent leur participation, leur int&#233;r&#234;t et pour la conversation et pour l'interlocuteur. Lorsque les hommes emploient ces marques verbales, ils le font souvent apr&#232;s le moment propre &#224; soutenir le sujet. Les confirmations minimales sont donc retard&#233;es, signalant alors pour la locutrice et ses paroles d&#233;sint&#233;r&#234;t et inattention. La conversation exige de l'auditrice/teur ces confirmations minimales. Si elles ne viennent pas, la/le locutrice/teur peut se mettre &#224; r&#233;p&#233;ter ses id&#233;es, &#224; prolonger les pauses, h&#233;siter et finir par se taire (Slembek, 1990). La strat&#233;gie utilis&#233;e par les hommes en retardant ces r&#233;ponses minimales devient donc un autre moyen de domination gr&#226;ce auquel ils finiront par obtenir le silence des femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les dialogues mixtes &#233;tudi&#233;s, aucune femme ne s'est plainte de se faire interrompre. Quand l'homme s'est fait interrompre, il n'a du reste pas observ&#233; de silence par la suite. En mixit&#233;, les femmes font des pauses environ trois fois plus longues qu'en non mixit&#233;, que ce soit apr&#232;s une interruption ou une r&#233;ponse minimale retard&#233;e. Les pratiques masculines du dialogue ne sont pas sans effet sur les silences des femmes qui s'ensuivent, ce qui peut d&#233;j&#224; nous fournir une bonne explication du fait que leurs contributions soient moins longues que celles des hommes. Certains ont essay&#233; d'interpr&#233;ter les silences des femmes qui suivent les interruptions comme un signe d'encouragement &#224; ce que les hommes les interrompent. West compare alors cette situation &#224; celle du viol tel qu'il est con&#231;u dans notre culture. Les femmes ne sont-elles pas vues souvent comme invitant au viol par leur habillement, que ce soit un d&#233;collet&#233; ou une jupe, ou par leur inaptitude &#224; se d&#233;fendre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si nous voulions pleinement analyser le silence des femmes, il nous faudrait examiner aussi le langage qui les exclut et les d&#233;nigre (Spender,1980). D'autre part si, comme nous le verrons plus loin, les femmes ne sont requises dans la conversation que pour soutenir le discours masculin, il devient compr&#233;hensible qu'elles restent silencieuses (Spender, 1980). Les hommes empi&#232;tent syst&#233;matiquement sur le droit des femmes &#224; achever leur tour de parole et leur d&#233;nient un statut &#233;gal comme partenaires conversationnelles. West &amp; Zimmerman font d'ailleurs l'analogie entre ces dialogues femme/homme et les conversations enfant/adulte o&#249; l'enfant n'a qu'un droit limit&#233; &#224; la parole. Comme pour les enfants, le tour de parole des femmes appara&#238;t non essentiel. Les femmes et les enfants re&#231;oivent respectivement de la part des hommes et des adultes un traitement similaire dans la conversation. Toutefois, &#224; la diff&#233;rence des enfants, elles semblent plus la boucler, m&#234;me dans le cas, non rare, o&#249; les hommes les interrompent pour les reprendre ou les r&#233;primander (West, 1983 : 157).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici les trois conclusions auxquelles arrive West (1983 : 157)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;&lt;i&gt;Les interruptions masculines constituent des parades de pouvoir et de contr&#244;le &#224; l'intention des femmes&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les interruptions sont &#034;&lt;i&gt;de fait (et non pas uniquement au plan symbolique) un moyen de contr&#244;le&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;&lt;i&gt;Cette asym&#233;trie des interruptions dans les &#233;changes mixtes incite &#224; &#233;mettre l'hypoth&#232;se que certaines situations contribuent &#224; mettre en relief la distinction sociale des sexes&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les interruptions sont un trait caract&#233;ristique des interactions femmes/hommes. Elles sont asym&#233;triques et d&#233;pendent clairement du genre. Certaines &#233;tudes les ont retrouv&#233;es dans une grande vari&#233;t&#233; de contextes et on a vu qu'avoir un statut professionnel &#233;lev&#233; ne prot&#233;geait pas les femmes des interruptions. En tant que telles, les interruptions aident &#224; construire et &#224; r&#233;affirmer les in&#233;galit&#233;s de genre. &#202;tre interrompue n'est pas un trait du langage f&#233;minin en soi. West &amp; Zimmennan montrent que la r&#233;p&#233;tition d'interruptions faites par les hommes est beaucoup plus que la cons&#233;quence de leur statut &#233;lev&#233; : c'est une voie qui permet l'&#233;tablissement et le maintien de ce statut diff&#233;rentiel de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LE CHOIX DES SUJETS&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les interruptions et les r&#233;ponses minimales retard&#233;es n'ont pas seulement pour effet de faire taire les femmes. Elles fonctionnent aussi comme m&#233;canisme de contr&#244;le des sujets de conversation. Comme West &amp; Zimmerman ont pu l'observer, une s&#233;rie de r&#233;ponses minimales retard&#233;es peuvent amener le sujet &#224; sa fin. Et de fa&#231;on similaire, les interruptions r&#233;p&#233;t&#233;es sont suivies de changement de sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;West a observ&#233; de pr&#232;s ces intrusions masculines (1983 : 160-168). En s'appuyant toujours sur le mod&#232;le de la prise de tour, elle &#233;tudie la fa&#231;on dont vont se poursuivre les discussions apr&#232;s une simultan&#233;it&#233; de paroles. Parler en m&#234;me temps ne facilitant pas la compr&#233;hension mutuelle, on peut se demander ce qui aura &#233;t&#233; r&#233;ellement entendu et compris lors d'un chevauchement de paroles. Mais West s'attache surtout &#224; &#233;tudier quel &#233;nonc&#233; sera d&#233;gag&#233; de la simultan&#233;it&#233; afin d'en r&#233;tablir l'intelligibilit&#233; et d'en restaurer les encha&#238;nements. Lorsque le sch&#233;ma des transitions se r&#233;alisant tour &#224; tour est bris&#233;, diverses proc&#233;dures peuvent &#234;tre alors utilis&#233;es afin de surmonter cette difficult&#233;. On peut par exemple r&#233;cup&#233;rer son propre &#233;nonc&#233; en le reprenant lors de son prochain tour de parole ou bien on peut r&#233;cup&#233;rer l'&#233;nonc&#233; de l'interlocutrice/tour en l'ins&#233;rant dans son propre tour de parole. West constate que les r&#233;cup&#233;rations sont, de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, assez rares ; elles se retrouvent seulement dans 26% des cas de paroles simultan&#233;es &#233;tudi&#233;es. 14% font suite &#224; des chevauchements et 35% &#224; des interruptions. Ce sont donc bien les interruptions qui provoquent le plus de r&#233;cup&#233;rations d'&#233;nonc&#233;s. Ceci confirme bien la distinction op&#233;r&#233;e pr&#233;c&#233;demment entre les deux formes de paroles simultan&#233;es (chevauchements et interruptions) et montre m&#234;me qu'elle n'est pas seulement th&#233;orique puisque les locutrices/teurs distinguent entre les deux dans la r&#233;alit&#233; de leurs comportements. Ainsi, les erreurs de r&#233;glage entre les tours (chevauchements) d&#233;sorganisent moins gravement la conversation que ne le font les violations des droits des locutrices/teurs (interruptions).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit bien de la d&#233;fense du droit &#224; la parole. Nous avons d&#233;j&#224; discut&#233; des silences des femmes qui suivent les interruptions masculines. Ici, West observe dans le d&#233;tail le d&#233;roulement de la conversation apr&#232;s que les hommes aient interrompu les locutrices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle constate que les interruptions masculines sont suivies premi&#232;rement d'une continuation du discours de la part des hommes, tandis que les femmes se retirent, et deuxi&#232;mement, d'une non-r&#233;cup&#233;ration de la part des hommes des paroles de l'interrompue. En ne sauvant pas l'&#233;nonc&#233; de l'interlocutrice, les hommes ne c&#232;dent donc pas la priorit&#233; ; en reprenant le leur, ils s'emparent du r&#244;le de locuteur et rendent leurs paroles prioritaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les femmes interrompues renoncent donc majoritairement &#224; se d&#233;fendre en d&#233;pit de la violation flagrante faite &#224; leur droit &#224; la parole. Par toutes ces intrusions, les hommes parviennent &#224; imposer leur propre sujet aux d&#233;pens de celui des femmes. Celles-ci renoncent &#224; reprendre le leur et se soumettent &#224; celui des hommes. Les silences des femmes signalent qu'une r&#232;gle communicative n'a pas &#233;t&#233; respect&#233;e et que l'interruption est ressentie comme importune. Bien que cette strat&#233;gie soit aussi employ&#233;e par les hommes dans les conversations avec leurs pairs, les hommes interrompus r&#233;introduisent alors souvent leur sujet apr&#232;s l'incident (Slembek, 1995). Tr&#232;s banales, ces interruptions ne sont pas des signes d'incomp&#233;tence conversationnelle mais bien de dominance. Elles provoquent des troubles dans la progression coh&#233;rente de l'&#233;change, d&#233;sorganisent l'agencement tour &#224; tour des sujets de conversation et permettent ainsi aux hommes d'imposer leurs th&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tels sont les moyens par lesquels les in&#233;galit&#233;s entre femmes et hommes se r&#233;alisent dans la conversation. West conclut son article en rattachant les pratiques linguistiques qui fournissent aux hommes les moyens de leur dominance &#224; la question plus vaste du pouvoir et du contr&#244;le dans la vie sociale. &#034;&lt;i&gt;En d'autres termes, la distribution du pouvoir dans la structure professionnelle, la division du travail familial ainsi que les autres contextes institutionnels o&#249; les perspectives sont d&#233;termin&#233;es trouvent leur parall&#232;le dans la dynamique des interactions quotidiennes. En bref, on s'aper&#231;oit qu'il existe des mani&#232;res d&#233;finies et structur&#233;es par lesquelles le pouvoir et la dominance dont jouissent les hommes dans d'autres environnements s'exercent &#233;galement dans les conversations qu'ils ont avec les femmes&lt;/i&gt;&#034; (West, 1983 : 169-170).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Introduire un sujet dans une conversation n'implique pas n&#233;cessairement que ce sujet sera d&#233;velopp&#233;. Pour cela, un travail interactionnel est n&#233;cessaire. Id&#233;alement, ce travail doit &#234;tre partag&#233; par tou-te-s les participant-e-s. Encore une fois, rien ne permet de pr&#233;voir une in&#233;galit&#233; &#224; ce propos. Gr&#226;ce &#224; l'&#233;tude de dialogues entre couples h&#233;t&#233;rosexuels, Pamela Fishman (1983) a &#233;labor&#233; une conception de l'interaction comme travail. En analysant concr&#232;tement les interactions, elle s'est rendu compte &#224; quel point une interaction, pour &#234;tre effective, demandait un travail qui soit fourni par les deux personnes. Ainsi, elle montre clairement que le d&#233;roulement des interactions mixtes permet aux hommes d'imposer leurs sujets de conversation au d&#233;triment de ceux propos&#233;s par les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pamela Fishman rel&#232;ve l'introduction de 76 sujets lors des conversations qu'elle a analys&#233;es. 29 sont propos&#233;s par des hommes, 47 par des femmes. Sur ces 47 seuls 17 feront l'objet d'une r&#233;elle discussion. Que s'est-il dont pass&#233; entre-temps ? Comment une telle perte peut-elle avoir eu lieu ? Pourquoi les femmes n'ont-elles pas r&#233;ussi &#224; faire en sorte que leurs sujets soient repris et discut&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES FEMMES&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre cela, il me faut parler des strat&#233;gies conversationnelles employ&#233;es par les femmes et les hommes. Fishman (1983 : 94) remarque tout d'abord que les femmes, lors de l'interaction posent deux fois et demie plus de questions que les hommes. C'est une premi&#232;re asym&#233;trie flagrante que l'on constate en ce qui concerne cette ressource interactionnelle. Les hommes interrompent et se servent de r&#233;ponses minimales retard&#233;es pour montrer leur d&#233;sint&#233;r&#234;t chronique et ils posent &#233;galement tr&#232;s peu de questions. Robin Lakoff (1975) avait d&#233;j&#224; observ&#233; ce ph&#233;nom&#232;ne. Mais pour Lakoff, ces questions, pos&#233;es plus fr&#233;quemment par les femmes, &#233;taient un indicateur de leur ins&#233;curit&#233;. L'apport nouveau de Fishman sur ce point est de les ranger dans la cat&#233;gorie des strat&#233;gies conversationnelles employ&#233;es par les femmes afin de participer au travail interactionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Fishman ne s'arr&#234;te pas l&#224; et se demande pour quelle raison ce sont les femmes qui participent de cette mani&#232;re au dialogue. En se servant de son exp&#233;rience personnelle, elle constate que poser une question rend la tentative d'interaction plus probable, r&#233;duisant ainsi le taux d'&#233;chec. Car poser une question demande une r&#233;ponse de la part de l'interlocuteur. De la m&#234;me fa&#231;on, les femmes usent deux fois plus souvent que les hommes de &#034;tag questions&#034; (comme &#034;tu sais quoi ?&#034; ou &#034;d'accord ?&#034;) qui leur servent &#224; mieux assurer leur droit de parole. Ce sont les enfants, face &#224; des adultes, qui emploient souvent aussi cette strat&#233;gie afin de pouvoir dire quelque chose. Ceci nous enseigne moins sur l'ins&#233;curit&#233; des femmes et/ou des enfants que sur la diff&#233;rence de leurs droits. Ce n'est pas par hasard que l'on se sert ainsi de strat&#233;gies ayant comme fonction de garantir une interaction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me classe de strat&#233;gies concerne les marques d'attention, diverses et vari&#233;es que les femmes donnent deux fois plus souvent que les hommes (Fishman, 1983). Comme West &amp; Zimmerman, Fishman reprend aussi les r&#233;ponses minimales et l'usage diff&#233;rent qui en est fait selon que c'est une femme ou un homme qui les emploie, l'usage masculin montrant la plupart du temps un manque d'int&#233;r&#234;t pouvant aller jusqu'&#224; d&#233;courager l'interaction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette attitude permanente de soutien et d'encouragement de l'interaction, manifest&#233;e par ces pratiques strat&#233;giques utilis&#233;es par les femmes, a pour cons&#233;quence directe que parmi les 29 sujets introduits par des hommes, 28 d'entre eux sont repris et d&#233;velopp&#233;s. Ceci montre bien que l'enjeu se situe sur le plan du travail exig&#233; pour qu'une conversation puisse se d&#233;rouler. Ce travail n'&#233;tant pas fait par les hommes, les femmes n'arrivent pas &#224; imposer leurs sujets. Elles peuvent bien en introduire une quantit&#233;, si les hommes ne leur r&#233;pondent pas, les interrompent, leur font comprendre qu'ils ne sont pas int&#233;ress&#233;s, bref, ne s'engagent pas dans l'interaction et ne soutiennent pas l'interlocutrice, les sujets des femmes resteront &#224; l'&#233;tat d'embryon. Si les hommes ne collaborent pas, les sujets des femmes resteront des propositions non retenues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LA DIVISION ASYM&#201;TRIQUE DU TRAVAIL INTERACTIONNEL&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'introduction des sujets par les hommes se fait avec succ&#232;s parce qu'alors les deux parties sont actives en vue de rendre ces initiatives effectives. Les femmes r&#233;pondent &#224; leurs d&#233;clarations de telle fa&#231;on qu'elles permettent au sujet de se d&#233;velopper. Avec l'analyse des strat&#233;gies conversationnelles des femmes, on peut conclure que la distribution du travail est in&#233;gale dans la conversation (Fishman, 1983). Les femmes soutiennent le dialogue et continuent &#224; faire ce travail de soutien pendant que les hommes parlent : l'asym&#233;trie de la r&#233;partition des t&#226;ches est flagrante. Les femmes fournissent tous les efforts conversationnels et les hommes contr&#244;lent. Constamment, les femmes luttent pour pouvoir obtenir des r&#233;ponses &#224; leurs remarques. Elles restreignent leur propre opportunit&#233; d'expression en se concentrant sur le d&#233;veloppement des sujets des hommes. Finalement, les femmes sont requises dans la conversation pour &#234;tre disponibles aux hommes (Spender, 1980).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, tout se passe comme si les sujets introduits par les femmes &#233;taient per&#231;us comme de simples tentatives pouvant ais&#233;ment &#234;tre abandonn&#233;es alors que ceux des hommes seraient d'embl&#233;e trait&#233;s comme des sujets &#224; d&#233;velopper (Fishman, 1983). La plupart du temps, tout ceci se d&#233;roule sans conflit apparent. Pour la majorit&#233; des gens, ce n'est que le bon ordre des choses. Ce travail effectu&#233; par les femmes n'est pas analys&#233; g&#233;n&#233;ralement comme un r&#233;el travail. C'est d'ailleurs ce qui permet aussi l'analogie avec la division traditionnelle du travail. Ce sont les f&#233;ministes qui se sont attach&#233;es &#224; rendre visible le travail domestique effectu&#233; par les femmes, comme Fishman rend visible celui fourni dans la conversation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me qu'il &#233;tait consid&#233;r&#233; dans la nature des femmes d'&#233;lever les enfants, il est &#233;galement consid&#233;r&#233; dans leur nature de soutenir la conversation. Cette naturalisation du travail accompli par les femmes permet encore une fois de les asservir sans que beaucoup y trouvent grand chose &#224; redire... Penser qu'il est dans la nature des femmes d'avoir un style coop&#233;ratif par exemple a pour cons&#233;quence d'obscurcir leur r&#233;el travail pour mieux le nier. &#034;&lt;i&gt;Le travail n'est pas vu comme ce que font les femmes, mais comme faisant partie de ce qu'elles sont&lt;/i&gt;&#034; (Fishman, 1983 : 100). Faire de ce style coop&#233;ratif une &#034;qualit&#233;&#034; f&#233;minine revient &#224; confondre et &#224; abolir dans l'inn&#233;it&#233; de la nature toute valeur d'acquisition et donc de qualification. Et sa fonction semble bien r&#233;sider dans le brouillage alors effectu&#233; sur les relations de pouvoir. &#034;&lt;i&gt;Parce que ce travail est obscurci, parce qu'il est trop souvent vu comme un aspect de l'identit&#233; genr&#233;e plut&#244;t qu'un aspect de l'activit&#233; genr&#233;e, la maintenance et l'expression des relations de pouvoir hommes/femmes dans nos conversations quotidiennes sont &#233;galement cach&#233;es&lt;/i&gt;&#034; (Fishman, 1983 : 100).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;chec des th&#232;mes propos&#233;s par des femmes ne peut s'expliquer par leur contenu, Fishman n'ayant pas relev&#233; de diff&#233;rence notable avec les sujets propos&#233;s par des hommes. Cet &#233;chec s'explique la plupart du temps par l'abstention des hommes face &#224; l'obligation de collaborer &#224; l'&#233;change. Le travail qu'ils fournissent au niveau de l'interaction semble se situer uniquement dans l'initiative et le contr&#244;le. Concr&#232;tement, nous avons vu par exemple avec West (1983) quel travail structurel est n&#233;cessaire &#224; la suite de paroles simultan&#233;es afin de poursuivre la conversation de fa&#231;on intelligible et quel travail est alors fourni par les hommes : d&#233;gager leur propre discours de l'&#233;tat de simultan&#233;it&#233;. Les hommes bloquent et ignorent les th&#232;mes des femmes, refusent de fournir une contribution au moment o&#249; il le faudrait pour faire avancer la discussion et se concentrent sur le d&#233;veloppement de leurs sujets. Ainsi, les hommes finissent par d&#233;cider de tout dans le dialogue mixte : du sujet, de la fa&#231;on de l'aborder et de l'&#233;volution du dialogue. Ils parlent beaucoup plus longtemps que les femmes et dirigent tout l'entretien en contr&#244;lant et influen&#231;ant l'ensemble de la discussion par les strat&#233;gies et les tactiques diverses que nous avons cit&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'esp&#232;re avoir suffisamment montr&#233; que ces techniques utilis&#233;es par les hommes ne sont pas simplement des indicateurs de leur dominance ; elles n'ont pas comme unique effet de manifester cette domination mais bien de l'&#233;tablir et la renforcer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;QUAND LES FEMMES ADOPTENT D'AUTRES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir observ&#233; concr&#232;tement le d&#233;roulement d'une conversation mixte et avoir obtenu ces conclusions, il semble assez opportun de se pencher maintenant sur un autre versant de la domination masculine. Avec l'id&#233;ologie du genre, qui est fortement pr&#233;sente dans la communication, nous sommes toujours encourag&#233;-e-s &#224; correspondre aux normes &#233;tablies qui conduisent ultimement &#224; l'oppression des femmes (Graddol et Swann, 1989). S'il est tr&#232;s difficile pour une femme de sortir des voies genr&#233;es de la conversation, c'est aussi &#224; cause des sanctions qu'elle encourt alors. On ne tardera pas &#224; lui rappeler qu'elle n'a pas bien appris sa le&#231;on. Les strat&#233;gies masculines comme les interruptions ou les r&#233;ponses minimales retard&#233;es sont des moyens de contr&#244;le en elles-m&#234;mes, ne serait-ce que parce qu'elles emp&#234;chent directement les femmes de parler. Mais si on r&#233;ussit &#224; d&#233;tourner ce pouvoir, alors une deuxi&#232;me forme de contr&#244;le, qu'on peut peut-&#234;tre mieux d&#233;signer comme r&#233;pressive, ne tardera pas &#224; se mettre en place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personnellement, je me suis beaucoup heurt&#233;e et confront&#233;e &#224; ce second type de contr&#244;le. La participation &#224; de nombreuses r&#233;unions mixtes dans un cadre associatif m'a permis d'observer quelques fonctionnements masculins. La surprise premi&#232;re devant une femme non conforme au r&#244;le st&#233;r&#233;otyp&#233; attribu&#233; au sexe f&#233;minin se m&#233;tamorphose bien vite en hostilit&#233; et stigmatisation. C'est l&#224; o&#249; j'ai v&#233;ritablement pris conscience de la place des femmes en mixit&#233;, elles ne doivent surtout pas d&#233;ranger la hi&#233;rarchie des genres, ce qui signifie qu'elles doivent accepter leur position subordonn&#233;e. Ne pas se conformer aux attentes genr&#233;es montre toujours &#224; quel point ces attentes existent et doivent &#234;tre entretenues. Tenir &#224; son sujet et le rappeler, ne pas se taire apr&#232;s avoir &#233;t&#233; interrompue, ne pas apporter le soutien tant d&#233;sir&#233;, en r&#233;sum&#233;, entreprendre un acte quelconque qui transgresse les lois de la discussion genr&#233;e devient un acte subversif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grande partie des &#233;tudes cit&#233;es ci-dessus font le m&#234;me constat : si les femmes ne se plient pas &#224; l'image qu'on attend d'elles, si elles s'&#233;mancipent du contr&#244;le des hommes, elles subiront alors des sanctions. A commencer par le d&#233;but : bavarde tu seras jug&#233;e si tu oses parler. Le double standard appara&#238;t ici fondamental et sa fonction est claire. &#034;&lt;i&gt;Alors qu'interrompre les femmes est une pratique normale pour les hommes, les femmes qui essayeront (oseront ?) d'interrompre les hommes seront p&#233;nalis&#233;es. Il existe toute une s&#233;rie de croyances qui renforcent cette asym&#233;trie et ordonnent qu'il n'est pas de rigueur pour une femme d'interrompre/de contredire un homme, particuli&#232;rement en public. Cela contribue &#224; la construction et la maintenance de la supr&#233;matie m&#226;le&lt;/i&gt;&#034; (Spender, 1980 : 44).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#232;gles sociales disent que les femmes et les hommes gagneront le respect en communiquant selon ce que ces m&#234;mes r&#232;gles prescrivent. Mais si ce sch&#233;ma fonctionne tr&#232;s bien pour les hommes, il n'en va pas de m&#234;me pour les femmes (Lakoff, 1975). On a bien remarqu&#233; que les femmes ne pouvaient pas s'assurer ce respect en suivant les voies de communication trac&#233;es pour elles. Mais elles n'y parviendront pas non plus en utilisant d'autres voies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle que soit la fa&#231;on de parler et de converser qu' elles adoptent, les femmes seront &#233;valu&#233;es n&#233;gativement. Ceci nous renforce encore dans l'id&#233;e, si besoin &#233;tait, que c'est bien le genre qui constitue le facteur saillant et non telle ou telle fa&#231;on de converser qui serait d&#233;ficiente ou d&#233;viante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisqu'il est consid&#233;r&#233; comme naturel que les femmes fassent la plus grande partie du travail n&#233;cessaire pour l'interaction, nous ne serons pas &#233;tonn&#233;es qu'une des sanctions les plus importantes que les femmes subissent quand elles ne dialoguent pas comme elles doivent le faire soit celle d'&#234;tre raill&#233;es et remises en cause dans leur f&#233;minit&#233;. &#034;&lt;i&gt;Pour &#234;tre identifi&#233;es comme femmes, on exige des femmes qu'elles apparaissent et agissent de fa&#231;on particuli&#232;re. La conversation fait partie de cette unit&#233; de comportement. Les femmes doivent parler comme parle une femme ; elles doivent &#234;tre disponibles pour faire ce qui doit &#234;tre fait dans la conversation, faire le sale travail et ne pas se plaindre&lt;/i&gt;&#034; (Fishman, 1983 : 99).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me permettrai de faire une br&#232;ve incursion dans le domaine de la communication non verbale. Nancy Henley (1975) a remarqu&#233; que les comportements qui chez les hommes ont des connotations de pouvoir prennent une connotation sexuelle quand ce sont des femmes qui les adoptent. Elle pense que ceci est d&#251; au fait que l'implication de pouvoir est inacceptable quand l'acteur est une femme et doit donc &#234;tre ni&#233;e. On r&#233;duit donc les attitudes de pouvoir &#224; des attitudes de s&#233;duction afin de nier qu'une femme puisse exercer un certain pouvoir. La m&#234;me chose a lieu dans la conversation, m&#234;me si au lieu d'accuser les femmes d'invites sexuelles, on a plut&#244;t tendance &#224; leur reprocher un comportement agressif et castrateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CULTURE DIFF&#201;RENTE OU DOMINATION MASCULINE ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. Pr&#233;sentation de l'approche des &#034;deux cultures&#034;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;tudes que j'ai choisi d'utiliser pour expliquer la structure du dialogue mixte et la division du travail conversationnel analysent les asym&#233;tries trouv&#233;es dans l'interaction en termes de domination. Elles se r&#233;f&#232;rent &#224; un cadre politique critique des rapports sociaux de sexe et cherchent &#224; rendre visibles le pouvoir et les in&#233;galit&#233;s pr&#233;sents dans les interactions quotidiennes. J'aimerais maintenant discuter de recherches qui se servent d'une autre grille de lecture de la r&#233;alit&#233;. Dans les &#233;crits qui tiennent compte de la variable de genre, tout un courant d&#233;veloppe une optique qui a des cons&#233;quences bien diff&#233;rentes de celles donn&#233;es par l'analyse de la domination masculine. Dans le domaine linguistique, Deborah Tannen est une de ses repr&#233;sentantes les plus connues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'hypoth&#232;se de d&#233;part est que la masculinit&#233; se construirait par la s&#233;paration d'avec la m&#232;re et la f&#233;minit&#233; par l'attachement &#224; la m&#232;re (Gilligan, 1982). La menace pour l'identit&#233; masculine se trouve alors dans l'intimit&#233;, tandis que celle pour l'identit&#233; f&#233;minine r&#233;side dans la s&#233;paration. En cons&#233;quence, les hommes auront tendance &#224; &#233;prouver des difficult&#233;s dans les relations &#224; autrui et les femmes des probl&#232;mes d'individuation. Tannen analyse les probl&#232;mes de communication entre femmes et hommes &#224; partir de cette position et en d&#233;duit qu'elles et ils ne cherchent pas les m&#234;mes choses dans la conversation. Les hommes se r&#233;f&#233;reraient &#224; un langage de statut et d'ind&#233;pendance alors que les femmes emploieraient un langage de rapport et d'intimit&#233;. L'homme dans le monde est un individu dans un ordre social hi&#233;rarchique o&#249; converser devient n&#233;gocier, chercher &#224; acqu&#233;rir et maintenir son statut. Les femmes, elles, sont des individues &#224; l'int&#233;rieur d'un r&#233;seau de rapports et leur but serait l'interd&#233;pendance et la relation &#224; autrui. Si la question de l'homme est : &#034;Est-ce que tu me respectes ?&#034;, celle de la femme est : &#034;Est-ce que tu m'aimes ?&#034; (Tannen 1993).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, sous ce nouvel &#233;clairage, Tannen nous explique nombre de situations frustrantes pour les femmes dans les interactions quotidiennes mixtes. Si les femmes et les hommes ont des styles conversationnels diff&#233;rents, c'est parce qu'elles/ils ont des buts conversationnels diff&#233;rents (intimit&#233; pour les unes, ind&#233;pendance pour les autres) qu'elles/ils apprennent en partie au cours des jeux de leur enfance. Nombre d'asym&#233;tries hommes/femmes relev&#233;es dans la conversation sont ainsi expliqu&#233;es gr&#226;ce &#224; cette vision de la diff&#233;rence des sexes que Tannen nous livre : &#034;&lt;i&gt;la communication entre hommes et femmes peut se comparer &#224; une communication interculturelle. C'est-&#224;-dire expos&#233;e &#224; des incompr&#233;hensions li&#233;es aux diff&#233;rents styles de conversation&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Les limites de cette conception&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma critique ne porte pas sur les positions psychanalytiques de Gilligan mais sur les cons&#233;quences linguistiques que Tannen en tire. On ne peut reprocher &#224; Tannen de montrer le style conversationnel des femmes comme d&#233;ficient. Le comportement de l'homme est probl&#233;matis&#233;, m&#234;me si ce n'est pas pour le d&#233;crire dominant. Mais l&#224; o&#249; le b&#226;t blesse, c'est au niveau des cons&#233;quences. Tannen propose comme solution &#224; cette &#034;incommunication&#034; entre les sexes la simple compr&#233;hension mutuelle. Personne n'est &#224; bl&#226;mer, et si les femmes et les hommes apprenaient &#224; comprendre qu'ils sont fondamentalement diff&#233;rents, les in&#233;galit&#233;s de genre dispara&#238;traient. Parmi les sous-titres des chapitres de l'ouvrage de Tannen, nous trouvons par exemple &#034;&lt;i&gt;La compr&#233;hension est la clef&lt;/i&gt;&#034; et le dernier chapitre s'intitule &#034;&lt;i&gt;Vivre dans l'asym&#233;trie : ouvrir des voies nouvelles &#224; la communication&lt;/i&gt;&#034;. Puisque nous ne pouvons changer les pratiques genr&#233;es de la conversation, alors apprenons &#224; les accepter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'origine de la diff&#233;rence des sexes ne se situe pas pour Tannen dans un d&#233;terminisme biologique mais dans la socialisation diff&#233;rente v&#233;cue par les femmes et les hommes. Femmes et hommes grandissent, selon elle, dans des mondes diff&#233;rents, faits de mots diff&#233;rents, d'o&#249; le titre de son premier chapitre : &#034;&lt;i&gt;Autres mots, autres mondes, ou &#224; chacun son langage&lt;/i&gt;&#034;. Avec l'analogie constante qu'elle op&#232;re entre la communication femmes/hommes et la communication entre diff&#233;rentes cultures ethniques, Tannen en arrive &#224; penser en termes de &#034;&lt;i&gt;deux sexes, deux cultures&lt;/i&gt;&#034;, o&#249; &#034;&lt;i&gt;chacun des styles adopt&#233;s est en soi valable mais les malentendus surviennent &#224; cause de leurs diff&#233;rences. La possibilit&#233; d'aborder les conversations entre les sexes de mani&#232;re interculturelle permet de justifier les m&#233;contentements de chacun sans mettre l'un ou l'autre en tort&lt;/i&gt;&#034; (Tannen, 1993).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence des sexes est un th&#232;me r&#233;current chez Tannen. Toutefois, cette diff&#233;rence n'est jamais analys&#233;e en termes de hi&#233;rarchie sociale. Le caract&#232;re politique et social de cette diff&#233;rence ainsi que le rapport d'oppression entre les sexes sont ni&#233;s. Ainsi, Tannen ne cherche jamais &#224; montrer le caract&#232;re social et arbitraire de la hi&#233;rarchie des genres. Puisque pour Tannen les femmes et les hommes vivent dans des mondes diff&#233;rents, elle en vient &#224; parler des cat&#233;gories de sexes comme si chacune existait ind&#233;pendamment du rapport &#224; l'autre. Nous pouvons prendre l'exemple des interruptions pour illustrer cette id&#233;e. Tannen refuse de voir les interruptions en termes de domination. Si les hommes interrompent les femmes, c'est tout simplement parce qu'elles et ils n'ont pas les m&#234;mes styles de conversation. Les interruptions ne semblent donc pas construites dans l'interaction mixte, et &#234;tre interrompue peut alors appara&#238;tre comme une sp&#233;cificit&#233; du mode de converser des femmes (Crawford, 1995).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Crawford remarque aussi que la force rh&#233;torique des nombreuses anecdotes rapport&#233;es par Tannen sur les frustrations dues &#224; la communication mixte porte toujours sur la diff&#233;rence et non sur le r&#244;le du pouvoir dans la dynamique conversationnelle (Crawford, 1995 : 107). Ainsi, les diff&#233;rences conversationnelles ne sont jamais vues comme produites par le rapport politique femmes/hommes et Tannen ne s'interroge pas sur le rapport de force qui conduit &#224; ces diff&#233;rences. Crawford nomme cette approche essentialiste (1995 : 8). Ce ne sont pas les origines des caract&#233;ristiques genr&#233;es (socialis&#233;es ou biologiques) qui d&#233;finissent pour elle l'essentialisme mais plut&#244;t la localisation de ces caract&#233;ristiques dans l'individu-e. En effet, les caract&#233;ristiques genr&#233;es du mode de converser que l'on a trouv&#233;es deviennent chez Tannen des traits statiques de personnalit&#233;. Les diff&#233;rences sont con&#231;ues comme ancr&#233;es dans l'individu-e m&#234;me, comme le sont les diff&#233;rences de traits de personnalit&#233; (Crawford, 1995 : 1). Nous avons d&#233;j&#224; expos&#233; et critiqu&#233; avec Fishman (1983) les cons&#233;quences n&#233;gatives de la naturalisation du travail interactionnel fourni par les femmes. Nous pouvons ais&#233;ment les reprendre ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme de genre a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; afin de diff&#233;rencier le sexe biologique du sexe social et de bien mettre en &#233;vidence que les rapports de sexe sont construits socialement. Tannen semble oublier que ce qui est construit peut &#234;tre d&#233;construit, m&#234;me si cela repr&#233;sente une t&#226;che difficile. Contrairement &#224; Tannen, Crawford se situe dans une perspective sociale constructionniste. Selon elle, penser le genre en termes de diff&#233;rence plut&#244;t que de domination nie le proc&#233;d&#233; par lequel les diff&#233;rences sont cr&#233;&#233;es et le pouvoir attribu&#233;. Le genre est un syst&#232;me de significations qui organise les interactions et gouverne l'acc&#232;s au pouvoir. Elle d&#233;crit ce syst&#232;me comme op&#233;rant au niveau de structures sociales, de l'interaction et de l'individu-e. Le genre n'existe pas &#224; proprement parler dans les personnes, mais est cr&#233;&#233; par les interactions, les transactions et les pratiques sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au niveau interpersonnel par exemple, Crawford pense que la cat&#233;gorisation sexuelle ne sert pas simplement &#224; observer les diff&#233;rences mais aussi &#224; les cr&#233;er. Quand les femmes et les hommes sont trait&#233;-e-s diff&#233;remment dans les interactions quotidiennes, elles et ils se comporteront diff&#233;remment en retour (1995 : 14). Elle remarque que &#034;&lt;i&gt;le genre peut &#234;tre con&#231;u comme une proph&#233;tie s'accomplissant d'elle-m&#234;me&lt;/i&gt;&#034;. II en est de m&#234;me au niveau individuel : &#034;&lt;i&gt;Les femmes sont diff&#233;rentes des hommes. Mais, paradoxalement, ce n'est pas parce qu'elles sont des femmes. Chacune d'entre nous se comporte de fa&#231;on genr&#233;e parce que nous sommes plac&#233;-e-s dans des contextes sociaux genr&#233;s&lt;/i&gt;&#034; (Crawford, 1995 :16).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Crawford critique l'approche dominante des &#233;tudes faites sur le genre et la communication : cette approche neutralise les relations de pouvoir. M&#234;me si ces &#233;tudes essaient d'&#234;tre non-sexistes, elle leur reproche de g&#233;n&#233;rer plus de probl&#232;mes et de paradoxes qu'elles n'en r&#233;solvent. Pour elle, la question n'est donc pas celle des diff&#233;rences langagi&#232;res entre femmes et hommes mais bien celle qui nous pr&#233;occupe, &#224; savoir de quelles fa&#231;ons les relations de genre sont &#233;tablies et maintenues dans la conversation (1995 : 3). Le plus grand d&#233;faut de la conception de Tannen est qu'elle affirme de cette mani&#232;re, contrairement &#224; toutes les &#233;tudes que l'on a examin&#233;es auparavant, que quelques interactions intimes, quotidiennes, existent en dehors des relations de pouvoir qui d&#233;finissent et construisent le genre. Or nombre d'analyses ont par ailleurs montr&#233; combien les in&#233;galit&#233;s structurelles de genre &#233;taient reproduites dans les relations personnelles et individuelles. Les relations de pouvoir affectent les relations personnelles. La banalit&#233; et le caract&#232;re quotidien des conversations mixtes n'en font pas une pratique qui existerait en dehors du syst&#232;me des genres (Crawford, 1995). Tannen pr&#233;sume une innocence dans les intentions communicatives. Dans le monde s&#233;par&#233; des styles conversationnels diff&#233;rents, Tannen explique que les buts conversationnels sont genr&#233;s. Mais le d&#233;sir resterait le m&#234;me pour les deux genres : &#234;tre compris (Crawford 1995 : 106). En analysant &#224; chaque fois les intentions et des femmes et des hommes, Tannen veut montrer son impartialit&#233; envers les deux sexes. Crawford rel&#232;ve alors la fausset&#233; de cette sym&#233;trie. En effet, la seule intention qui ne soit jamais imput&#233;e &#224; quelqu'un est celle de vouloir dominer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tannen ne tient pas compte des nombreuses analyses montrant les liens entre le pouvoir et la non-expression de la vuln&#233;rabilit&#233;. Exprimer ses &#233;motions tend fortement &#224; r&#233;duire sa position de pouvoir. D'o&#249; l'on peut d&#233;duire que c'est le d&#233;sir de dominer - et non la seule socialisation - qui peut conduire les hommes &#224; &#233;prouver des difficult&#233;s dans leur relation &#224; autrui. Aussi, l'examen de certaines &#233;tudes f&#233;ministes sur la psychologie des femmes montre que certaines caract&#233;ristiques suppos&#233;es f&#233;minines, comme le soin excessif port&#233; aux autres ou la d&#233;pendance, peuvent &#234;tre vues comme des cons&#233;quences de la subordination. Pourquoi Tannen ne discute-t-elle pas de ces analyses ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si l'on admet les bonnes intentions, converser est une forme de pratique sociale et, &#224; ce titre, ce que cr&#233;e cette activit&#233; ne peut &#234;tre d&#233;fait en arguant de bonnes intentions. Crawford remarque aussi qu'analyser la conversation en termes d'intention a une implication tr&#232;s importante, celle de d&#233;vier notre attention des effets, y compris bien s&#251;r des effets de l'interaction dans la maintenance de la hi&#233;rarchie des genres (Crawford, 1995 : 107). Tannen le dit d'ailleurs elle-m&#234;me : &#034;&lt;i&gt;Et puis, il y a aussi ces fa&#231;ons de parler diff&#233;rentes, qui font qu'un individu peut avoir l'impression d'avoir &#233;t&#233; interrompu, m&#234;me si l'autre n'en avait pas la moindre intention&lt;/i&gt;&#034; (Tannen, 1993 : 201).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Crawford critique &#233;galement cette conception de l'incommunication entre les sexes parce qu'elle est devenue aujourd'hui le principal mod&#232;le explicatif du viol commis par des hommes connus des femmes qu'ils ont viol&#233;es. Comme dans le cas de celui qui place la responsabilit&#233; sur les femmes ou de celui qui voit le viol comme un probl&#232;me de soci&#233;t&#233;, aucune strat&#233;gie r&#233;elle n'est alors mise en place pour la pr&#233;vention du viol et les hommes ne sont jamais nomm&#233;s directement comme les agents du viol. Dans cette perspective des &#034;deux cultures&#034;, le viol conjugal peut &#234;tre vu comme un exemple extr&#234;me de mauvaise communication. Crawford ne nie pas qu'il puisse exister une sinc&#232;re incommunication dans le couple h&#233;t&#233;rosexuel, surtout au sujet de la sexualit&#233;, o&#249; l'interaction est amplement fa&#231;onn&#233;e par les normes genr&#233;es. Mais elle montre, &#224; l'aide de r&#233;cents travaux effectu&#233;s sur les violences contre les femmes, les implications troublantes du mod&#232;le de l'incommunication. Des &#233;tudiant-e-s sont interrog&#233;-e-s pour savoir quelles caract&#233;ristiques elles et ils nommeraient responsables de la violence exerc&#233;e par les hommes. Quand le comportement violent est plac&#233; dans un contexte d'incommunication, les &#233;tudiants masculins situent plus de responsabilit&#233; sur la victime de violence qu'ils ne le font dans un autre contexte (Crawford, 1995 : 126). La construction de l'incommunication entre les sexes peut alors &#234;tre vue comme un outil puissant, voire n&#233;cessaire, pour maintenir la structure de la supr&#233;matie m&#226;le (Crawford, 1995 : 128).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. Quelques autres exemples&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l'ai pr&#233;c&#233;demment annonc&#233;, Tannen n'est pas la seule &#224; opter pour le mod&#232;le de l'incommunication plut&#244;t que pour celui de la domination. Borker &amp; Maltz expliquent. aussi les probl&#232;mes de communication en termes de malentendu, sans tenir compte du fait que les caract&#233;ristiques genr&#233;es de la conversation sont &#224; l'avantage des hommes et leur permettent de dominer le dialogue (Graddol &amp; Swann, 1989). De m&#234;me pour Smith (1985) les diff&#233;rences de strat&#233;gies conversationnelles entre femmes et hommes sont dues &#224; leurs buts communicationnels respectifs, l'affiliation pour les femmes, le contr&#244;le pour les hommes. Mais les hommes ne dominent pas pour autant. Un autre exemple d'&#233;tude r&#233;cente allant dans ce sens nous explique que les diff&#233;rences trouv&#233;es ne sont pas attribuables &#224; des diff&#233;rences de pouvoir mais &#224; des diff&#233;rences de socialisation sans rapport avec le pouvoir (Bradac &amp; Mulac, 1995).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vision de la conversation mixte comme communication interculturelle semble toujours conduire aux m&#234;mes conclusions ultimes : la n&#233;gation de la domination des hommes et la l&#233;gitimation de l'&#233;tat actuel des relations femmes/hommes. Je ne sais pas si ces auteur-e-s se posent la question des cons&#233;quences sociales de leur conception qui nous livre un message aussi d&#233;politis&#233; qu'il est possible, ce qui ne le rend pas pour autant neutre politiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que linguiste respect&#233;e, Tannen a &#233;t&#233; controvers&#233;e par ses coll&#232;gues. Elle semble avoir d&#233;fendu son choix en disant qu'elle n'&#233;crivait pas sur les in&#233;galit&#233;s ou sur la domination masculine mais sur ce qu'elle appelle les frustrations conversationnelles quotidiennes (Crawford, 1995 : 105). Les femmes doivent donc, selon elle, se satisfaire de leur sort dans la conversation, ce qui ne laisse pas grande place &#224; l'espoir d'un changement. Puisque les in&#233;galit&#233;s deviennent des diff&#233;rences culturelles, il est difficile de penser qu'on puisse ne pas accepter cet &#233;tat des choses. Cette approche n'est pas une approche f&#233;ministe au sens couramment employ&#233; par les &#233;tudes f&#233;ministes puisqu'elle n'inclut pas pr&#233;alablement la domination masculine et se sert de la diff&#233;rence des sexes sans jamais parler de hi&#233;rarchie. Ce n'est pas parce qu'on est une femme et/ou parce qu'on prend comme objet d'&#233;tude les pratiques de conversation genr&#233;es que l'on fait pour autant une &#233;tude f&#233;ministe. C'est plut&#244;t une question d'approche et de grilles de lecture utilis&#233;es. Mais heureusement, nombre d'&#233;tudes sur le langage et la conversation &#034;&lt;i&gt;continuent d'&#234;tre profond&#233;ment politiques, ne cherchant pas seulement &#224; &#233;claircir, mais aussi &#224; changer les relations entre les femmes, les hommes et le langage&lt;/i&gt;&#034; (Henley, Kramarae et Thome, 1983 : 20).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin d'&#234;tre un lieu situ&#233; au-del&#224; du pouvoir, la conversation mixte refl&#232;te et maintient les in&#233;galit&#233;s de genre. Les femmes fournissent presque la totalit&#233; du travail pour qu'un dialogue ait lieu. Oblig&#233;es de proposer de nombreux sujets auxquels elles doivent ensuite renoncer majoritairement, l'effort des femmes ne se limite pas seulement &#224; se laisser interrompre par les hommes. Elles travaillent au d&#233;veloppement du sujet masculin et manifestent une attitude de soutien afin de maintenir l'interaction. Pendant ce temps, les hommes interrompent, imposent leurs sujets, influencent, dominent la conversation. Principalement, ce sont donc les femmes qui produisent les discussions et qui restent pourtant sous le contr&#244;le des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'id&#233;ologie d&#233;termine les attentes genr&#233;es dans le dialogue, il n'en demeure pas moins que ces interactions participent aussi &#224; la construction sociale de la division des genres. Selon l'expression de West Zimmerman (1983), c'est une des voies que prend le genre pour se faire (&#034;&lt;i&gt;doing gender&lt;/i&gt;&#034;). Comme nous l'avons montr&#233;, nombre d'&#233;tudes ne se sont pas seulement int&#233;ress&#233;es aux diff&#233;rences genr&#233;es de la communication mais aussi &#224; la fa&#231;on dont la discussion participe &#224; la construction d'une r&#233;alit&#233; patriarcale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence des femmes dans la conversation ainsi que leur exclusion de la communication conduisent &#224; leur invisibilit&#233; dans le monde. Si la parole est d&#233;terminante dans la construction de la r&#233;alit&#233;, ceux qui contr&#244;lent la parole contr&#244;lent aussi la r&#233;alit&#233;. L'&#233;galit&#233; des sexes ne pourra &#234;tre atteinte uniquement apr&#232;s un changement dans le d&#233;roulement des conversations, mais il ne faut pas pour autant en sous-estimer l'importance. Lors d'une discussion, nous sommes engag&#233;-e-s dans une activit&#233; politique cons&#233;quente qui peut permettre la ren&#233;gociation de la r&#233;alit&#233; sociale. Si les interactions peuvent prendre part &#224; la construction du genre et de sa hi&#233;rarchie, elles peuvent aussi oeuvrer &#224; sa d&#233;construction.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;f&#233;rences :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;BRADAC, J.J., MULAC A. (1995). &#034;Women's Style in Problem Solving Interaction : Powerless, or Simply Feminine ?&#034;. In CODY M.J. &amp; KALBFLEISCH P.J. &lt;i&gt;Gender, Power and Communication in Human Relationships.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CRAWFORD, Mary. (1995). &lt;i&gt;Talking Difference. On Gender and Language&lt;/i&gt;. London : Sage Publications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;EAKINS B. &amp; EAKINS G. (1976). &#034;Verbal turn-taking and exchanges in faculty dialogue&#034;. In DUBOIS B.L. &amp; CROUCH I. (eds). &lt;i&gt;The Sociology of the Languages of American Women&lt;/i&gt;, San Antonio, TX : Trinity University.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FISHMAN, P. (1983). &#034;Interaction : the work women do&#034;. In HENLEY N., KRAMARAE Ch. &amp; THORNE B. &lt;i&gt;Language, Gender and Society&lt;/i&gt;. Rowley, MA : Newbury House.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GILLIGAN, C. (1986). &lt;i&gt;Une si grande diff&#233;rence&lt;/i&gt;. Paris : Flammarion. (Harvard University Press, 1982).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GRADDOL D. &amp; SWANN J. (1989). &lt;i&gt;Gender voices&lt;/i&gt;. Cambridge, MA.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HENLEY N., KRAMARAE Ch., THORNE B. (1983). &lt;i&gt;Language, Gender and Society&lt;/i&gt;. Rowley, MA : Newbury House.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HENLEY, N. (1975). &#034;Power, Sex, and nonverbal Communication&#034;, in HENLEY &amp; THORNE (eds). &lt;i&gt;Language and Sex : Difference and Dominance&lt;/i&gt;. Rowley, MA : Newbury House, 1975.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LAKOFF, R. (1975). &lt;i&gt;Language and Women's place&lt;/i&gt;. New York : Harper &amp; Row.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SLEMBEK, E. (1990). &#034;L'&#233;loquence r&#233;duite au silence : comment les femmes sont &#233;vacu&#233;es de la communication&#034;. In &lt;i&gt;Feminin-Masculin&lt;/i&gt;, Publications de l'Universit&#233; de Lausanne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SMITH P.M. (1985). &lt;i&gt;Language, the Sexes and Society&lt;/i&gt;. Rowley, MA : Newbury House.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SPENDER, D. (1980). &lt;i&gt;Man made Language&lt;/i&gt;. London : Routiedge &amp; Kegan Paul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;TANNEN D. (1993). &lt;i&gt;D&#233;cid&#233;ment, tu ne me comprends pas ! Comment surmonter les malentendus entre hommes et femmes&lt;/i&gt;. Paris : Robert Laffont. (New York, 1990).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;WEST C. &amp; ZIMMERMAN D.. (1975). &#034;Sex roles, interruptions and silences in conversation&#034;. In Thoine B. &amp; Henley N. (eds.) &lt;i&gt;Language and Sex : Diff&#233;rence and Dominance&lt;/i&gt;. Rowley, MA : Newbury House.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;WEST C. &amp; ZIMMERMAN D.. (1983). &#034;Small insults : a study of interruption in cross-sex conversations between unacquainted persons&#8221;. In HENLEY N., KRAMARAE C. &amp; THORNE B. (eds). &lt;i&gt;Language, Gender and Society&lt;/i&gt;. Rowley, MA : Newbury House.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;WEST, C. (1983). &#034;Strat&#233;gies de la conversation&#034;. In &lt;i&gt;Parlers masculins, parlers f&#233;minins ?&lt;/i&gt; Eds AEBISCHER V. &amp; FORD C. Lausanne Delachaux et Niestl&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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