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		<title>Demain l'usine</title>
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		<dc:date>2009-04-10T09:56:16Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jacques Mucchielli, L&#233;o Henry</dc:creator>


		<dc:subject>Critiques du travail</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ves et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Lundi apr&#232;s-midi, tu n'arr&#234;tes pas de tourner la t&#234;te&lt;br class='autobr' /&gt;
vers la pendule de l'atelier. Tu te demandes si tu oseras&lt;br class='autobr' /&gt;
le faire. Si tu arr&#234;tes le travail et que la plupart&lt;br class='autobr' /&gt;
des autres continuent, est-ce que tu ne vas pas te faire&lt;br class='autobr' /&gt;
virer ? Et si tout le monde h&#233;site comme toi, est-ce que &#231;a&lt;br class='autobr' /&gt;
va marcher ? Tu retournes le probl&#232;me dans ta t&#234;te comme&lt;br class='autobr' /&gt;
si c'&#233;tait un simple cas de conscience, une affaire entre&lt;br class='autobr' /&gt;
toi et toi seule. Comme si c'&#233;tait la m&#234;me chose que ne pas&lt;br class='autobr' /&gt;
chauffer toutes les pi&#232;ces de ta maison pour faire des&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;conomies d'&#233;nergie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas la m&#234;me chose. Tu n'es pas un individu&lt;br class='autobr' /&gt;
seul, ta d&#233;cision n'a rien de personnel. Elle change quelque&lt;br class='autobr' /&gt;
chose, parce qu'elle ne fait pas de toi juste quelqu'un&lt;br class='autobr' /&gt;
de plus, un chiffre parmi ce nombre qui n'a jamais aucune&lt;br class='autobr' /&gt;
prise sur rien. Aujourd'hui tu peux d&#233;cider, tu peux faire&lt;br class='autobr' /&gt;
partie d'une force collective, tu peux avoir prise sur ta&lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;alit&#233;, sur ta situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure dite il y a un instant de flottement. Tous l&#232;vent&lt;br class='autobr' /&gt;
la t&#234;te de leurs machines, vous vous regardez en h&#233;sitant. Il te semble que le bruit des autres ateliers s'est&lt;br class='autobr' /&gt;
att&#233;nu&#233;. Un ouvrier se l&#232;ve de sa chaise &#224; quelques m&#232;tres&lt;br class='autobr' /&gt;
de toi. Et, lentement, chacun abandonne son poste sans&lt;br class='autobr' /&gt;
rien dire, dans un silence incroyable. Tu te rends compte&lt;br class='autobr' /&gt;
que tu es debout toi aussi, que tu te diriges vers la pointeuse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu ne t'es pas lev&#233;e la premi&#232;re. Mais je me suis lev&#233;e.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Demain l'usine&lt;/i&gt; est une nouvelle extraite de &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Yama Loka Terminus &#8211; derni&#232;res nouvelles de Yirminadingrad&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;, de L&#233;o Henry &amp; Jacques&lt;br class='autobr' /&gt;
Mucchielli, paru &#224; L'Altiplano en juin 2008.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique8" rel="directory"&gt;D&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot6" rel="tag"&gt;Critiques du travail&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot95" rel="tag"&gt;Gr&#232;ves et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L135xH150/arton668-15025.jpg?1780469145' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='135' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff668.jpg?1237138379&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Demain l'usine&lt;/i&gt; est une nouvelle extraite de &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Yama Loka Terminus &#8211; derni&#232;res nouvelles de Yirminadingrad&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;, de L&#233;o Henry &amp; Jacques&lt;br class='autobr' /&gt;
Mucchielli, paru &#224; L'Altiplano en juin 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ils ont d&#233;cid&#233; d'augmenter les cadences et tu vas encore f&#234;ter Yom Kippour &#224; No&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils vont augmenter les cadences et tu es d&#233;j&#224; tellement fatigu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils augmentent les cadences et &#231;a te met en col&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne croyais pas pouvoir encore te mettre en col&#232;re. Tu pensais que vingt-neuf ans d'usine, presque trente ans mon Dieu, avaient tu&#233; en toi toute capacit&#233; d'indignation. Tu avais fini par penser que tu &#233;tais devenue comme ta machine, dure et froide, que plus rien ne pouvait te toucher. Et tu avais cru que, quelque part, c'&#233;tait &#231;a la paix : ne plus rien &#233;prouver que la fatigue et la honte. Que tu pouvais ne plus rien ressentir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors c'est une surprise, la col&#232;re, et peut-&#234;tre que cela veut dire que tu es encore une femme, que tu es encore vivante, que tu n'es pas tout &#224; fait vaincue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne te regardes pas dans le miroir sale des vestiaires, travers&#233; par une f&#234;lure, que personne n'a pris la peine de remplacer, et tu te parles &#224; toi-m&#234;me. Tu te r&#233;p&#232;tes les mots de la nouvelle directive, clou&#233;e sur le tableau d'information : le contr&#244;le de production a d&#233;couvert que l'atelier B travaillait plus vite que l'atelier A. En cons&#233;quence, les salari&#233;s de l'atelier A travailleront un samedi par mois, par roulement, &#224; dater de cette semaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suivait la liste des ouvriers convoqu&#233;s ce samedi. Suivait ton nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'usine ne produit plus rien depuis pr&#232;s de quinze ans. &#192; l'embauche, pour ton seizi&#232;me anniversaire, on t'a dit que tu avais de la chance, qu'il y aurait toujours besoin de ce que vous fabriquiez, que tu aurais toujours du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ne se trompaient qu'&#224; moiti&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les nouvelles machines ont &#233;t&#233; invent&#233;es et qu'on s'est rendu compte qu'il co&#251;terait moins cher de construire une nouvelle usine que de modifier celle-ci, qu'il &#233;tait plus rentable d'engager d'autres ouvriers, plus jeunes, que de former les salari&#233;s actuels, la compagnie a d&#233;cid&#233; de vous foutre &#224; la porte. Il y a eu quelques heures chaudes et rouges o&#249; vous teniez l'usine et o&#249; vous menaciez de tout faire sauter. Quelques heures de libert&#233; et de col&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, le gouvernement a agi : on ne pouvait vous mettre &#224; la rue comme &#231;a, il fallait prendre en compte la dimension humaine du probl&#232;me. Alors un accord a &#233;t&#233; trouv&#233; : en &#233;change d'une exon&#233;ration de charges sur les salaires des ouvriers de la nouvelle usine, la compagnie renon&#231;ait &#224; fermer la v&#244;tre et le gouvernement s'engageait &#224; continuer &#224; verser vos salaires, sans m&#234;me les r&#233;duire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils en ont profit&#233; pour rendre la gestion de l'usine plus d&#233;mocratique : comme il n'y avait plus besoin de cadres, de commerciaux ou de comptables &#8211; qui eux avaient &#233;t&#233; embauch&#233;s sur le nouveau site &#8211; un comit&#233; de pilotage compos&#233; d'&#233;lus du conseil municipal avait &#233;t&#233; nomm&#233; pour g&#233;rer l'usine. Une de leurs premi&#232;res mesures a &#233;t&#233; de r&#233;partir les vacances par tirage au sort, pour &#233;viter le favoritisme et le communautarisme. Ils ont augment&#233; le salaire des d&#233;l&#233;gu&#233;s syndicaux. Et ils vous ont laiss&#233; les contrema&#238;tres, les agents de ma&#238;trise et tous les autres petits chefs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis quinze ans, l'usine tourne &#224; vide et ne produit plus rien. Depuis quinze ans, tu te rends chaque matin au travail pour rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu te tues lentement, pour rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience a &#233;t&#233; un succ&#232;s. Comme il restait un peu de mati&#232;re premi&#232;re pour que les machines ne tournent pas &#224; vide, et que les panneaux solaires produisaient suffisamment d'&#233;lectricit&#233; pour les faire fonctionner, ils ont engag&#233; des ch&#244;meurs non r&#233;ins&#233;rables pour cr&#233;er l'atelier B. Chaque jour on y d&#233;monte ce que vous montez, on d&#233;sassemble ce que vous assemblez, on retransforme le produit fini en mati&#232;re premi&#232;re. Pour que demain soit un autre jour. Le m&#234;me que le pr&#233;c&#233;dent, encore et encore et encore et encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement, certains n'ont pas support&#233;. &#192; la pression physique du travail venait s'ajouter l'humiliation d'&#234;tre inutiles, de ne servir &#224; rien d'autre qu'&#224; faire baisser les statistiques. Les plus vieux ouvriers, ceux qui tiraient encore une certaine fiert&#233; de leur condition, ont eu le plus de mal &#224; s'adapter. Puis les salaires n'ont plus jamais augment&#233;, vous avez fini par co&#251;ter moins chers que des ch&#244;meurs. Mais comme le nouveau contrat que vous aviez sign&#233; vous interdisait de toucher toute allocation ch&#244;mage, comme il r&#233;siliait votre bail en cas de d&#233;mission ou de licenciement, la plupart sont rest&#233;s &#224; leurs postes, accroch&#233;s &#224; la s&#233;curit&#233; de l'emploi comme le lierre &#224; certaines tombes n&#233;glig&#233;es. Il y a eu &#233;tonnamment peu de d&#233;sistements. Ceux qui ont fini par partir, ceux qui ont fini par succomber &#224; un accident du travail, &#224; la maladie, au suicide, ont &#233;t&#233; remplac&#233;s par un autre membre anonyme de l'arm&#233;e toujours plus vaste des inutilis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, depuis quinze ans, tu meurs lentement, jour apr&#232;s jour, li&#233;e &#224; ta machine comme &#224; un amant ha&#239; que tu ne pourrais pas quitter. Tu as tout accept&#233;. L'absence d'augmentation, le regard des autres, la solitude et la peur. Tu t'es faite &#224; l'id&#233;e de ne rien produire, de ne servir &#224; rien, d'&#234;tre superflue, parasite. Tu as fini par te dire que cette mascarade valait mieux que rien, que tu avais effectivement de la chance. Tu as fini par cesser de ha&#239;r ceux qui d&#233;truisaient tous les jours ce que tu construisais, par comprendre qu'ils subissaient un sort pareil au tien. Que monter ou d&#233;monter &#233;tait au fond la m&#234;me chose, les deux faces de la m&#234;me pi&#232;ce, un couple parfait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, aujourd'hui, ils augmentent les cadences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atelier B d&#233;monte plus vite que vous ne montez. Le n&#233;ant et le vide ne progressent pas de mani&#232;re assez efficace. L'absurde ne fonctionne pas &#224; plein r&#233;gime. Tu pourrais en rire si tu savais encore le faire. Mais tu as arr&#234;t&#233; de sourire il y a bien longtemps, avant m&#234;me que l'usine ne devienne ce qu'elle est. Aujourd'hui, tu es vide et tu ne te regardes pas dans les miroirs. Tu ne dis plus jamais je, tu parles &#224; peine, et ta haine s'est tourn&#233;e vers ton propre corps, dont la souffrance est la seule preuve de ton existence, la seule chose qui t'emp&#234;che de croire que le vide s'est enfin empar&#233; de toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la cantine, il n'y a pratiquement personne de l'atelier B. Seuls les Noirs sont venus, tous ensembles, comme de coutume, et se sont install&#233;s &#224; leur table habituelle sans rien laisser para&#238;tre. Les conversations deviennent murmures et tu sens la haine se cristalliser autour d'eux. Tu sens que tu fais partie de cette haine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils mangent en parlant bruyamment, comme d'habitude, avec leurs doigts, souriant la bouche pleine. Tu laisses la haine te caresser et tu te rappelles ces regards vers ce corps que tu d&#233;testes, qu'ils ont parfois quand tu passes devant eux, leurs rires incompr&#233;hensibles en sortant de l'usine, sacril&#232;ges comme au sortir d'un cimeti&#232;re, l'odeur &#233;c&#339;urante de leur peau sombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, la sir&#232;ne indiquant la reprise du travail r&#233;sonne et la haine se laisse emporter par la frustration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut deux secondes pour v&#233;rifier une tigelle. Chaque tigelle est rouge et mesure exactement trois fois sept centim&#232;tres. &#192; main gauche, il y a un casier avec les tiges non v&#233;rifi&#233;es. &#192; main droite, les casiers faisant l'aller-retour jusqu'au poste de travail suivant, o&#249; tu d&#233;poses celles dont le diam&#232;tre est conforme aux sp&#233;cifications, et le casier o&#249; tu d&#233;poses celles pour lesquelles tu d&#233;couvres un vice de fabrication les rendant impropres au montage. En huit heures de travail tu peux v&#233;rifier &#8211; si ton rythme ne baisse pas, si la machine ne se coince pas, si le d&#233;sespoir ne ralentit pas ton efficacit&#233; &#8211; exactement quatorze mille quatre cent quarante tigelles. Soixante-douze mille par semaine. Trente-quatre millions trois cent quarante-quatre mille par an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proc&#233;dure est simple. De ta main gauche tu en enfonces une dans l'orifice pr&#233;vu &#224; cet effet, de la main droite tu abaisses le levier de contr&#244;le. Si la tige n'a pas de d&#233;faut le voyant s'allume en vert, sinon il s'allume en rouge. Il y a soixante-douze tiges qui ont un d&#233;faut. Chaque soir, elles sont v&#233;rifi&#233;es et m&#233;lang&#233;es par un contrema&#238;tre, pour &#234;tre s&#251;r que tu ne les marques pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques ann&#233;es encore, tu esp&#233;rais chaque jour les trouver le plus rapidement possible. Comme &#231;a tu &#233;tais s&#251;re que les autres &#233;taient conformes, tu pouvais ralentir le rythme et glisser tes tiges sans les v&#233;rifier dans leur casier quand un agent de ma&#238;trise ne r&#244;dait pas dans les parages. Tu rentrais chez toi en te disant : aujourd'hui, j'ai eu de la chance. Mais, &#224; pr&#233;sent, il ne t'arrive plus d'esp&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'orifice de v&#233;rification s'ouvre &#224; douze centim&#232;tres au-dessus de ton plan de travail, ce qui veut dire que pour enfoncer la tige ton &#233;paule se l&#232;ve, ton coude se plie vers l'ext&#233;rieur et ton poignet vers le bas et la gauche. Le voyant de contr&#244;le est &#224; cinquante centim&#232;tres de la table, ce qui veut dire que, apr&#232;s avoir enfonc&#233; chaque tige, tu dois lever les yeux et le visage. Pour abaisser le levier, tu dois tendre le bras droit au-dessus de ta t&#234;te et tirer : pour ne pas perdre de temps, tu ne dois jamais l&#226;cher le levier. Tu dois maintenir le levier baiss&#233; jusqu'&#224; la fin de l'op&#233;ration pour que ton bras gauche puisse passer par-dessus le droit et d&#233;poser sa tigelle dans le casier ad&#233;quat. La fatigue, au bout de huit heures de travail, s'empare de toi des pieds &#224; la t&#234;te. La douleur, quant &#224; elle, se concentre dans le coude et le poignet gauche, le biceps droit, le dos et la nuque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir, le syndicat distribue des tracts &#224; la sortie de l'usine. Ils intentent un proc&#232;s &#224; la ville pour casser la d&#233;cision du comit&#233; de pilotage. Ils vous enjoignent au courage. Deux ouvriers les prennent &#224; parti, leur disent qu'il faut faire une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, organiser une gr&#232;ve. Les syndicalistes r&#233;pondent qu'il faut rester calmes, ne pas c&#233;der &#224; la provocation, laisser le syndicat r&#233;gler le probl&#232;me. La conversation s'envenime : les ouvriers traitent les syndicalistes de jaunes, de cogestionnaires, de r&#233;formistes. Eux se font traiter de gauchistes, d'agents provocateurs, de flics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu descends lentement vers le sud du quartier en &#233;vitant le regard des gens. Tu sais qu'ils peuvent voir d'o&#249; tu viens, tu sais ce qu'ils pensent de l'usine, de ce que vous faites. Ils se tiennent sous les porches des basses maisons d'argile ocre et te regardent passer. Les jeunes en cuir, aux cheveux color&#233;s et aux visages tatou&#233;s, qui jouent aux d&#233;s dans les escaliers en riant, se taisent &#224; ton approche et tu sers ton sac &#224; main contre ton flanc. Les trois types de la mafia corse qui boivent du pastis sur une table de jardin dress&#233;e sur une des petites terrasses qui bordent les rues &#224; degr&#233;s te saluent. Tu ne r&#233;ponds pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait le quartier tatar, avant l'implantation de l'usine. L'architecte qui l'a construit &#233;tait persuad&#233; qu'ils vivaient traditionnellement dans des maisons de boue s&#233;ch&#233;e. Et puis, il y a eu la premi&#232;re pand&#233;mie de scl&#233;rose informationnelle et les immigr&#233;s ont &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;s hors des limites de la ville. On a install&#233; les machines dans l'ancien temple et log&#233; &#224; bas prix les ouvriers dans les maisons abandonn&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La jeune bourgeoisie branch&#233;e de Yirminadingrad s'est jet&#233;e sur le quartier qu'elle trouvait si pittoresque : les rues en escalier grimpant la colline, jusqu'&#224; une usine qui ne ressemblait pas &#224; une usine, &#233;taient terriblement originales. L'id&#233;e de vivre &#224; c&#244;t&#233; d'ouvriers flattait leur conscience de gauche. Le prix des locations leur permettait de se payer un groupe de maisons avec leurs petits jardins pour une bouch&#233;e de pain. Pendant quelques ann&#233;es, les bars &#224; la mode et les f&#234;tes de quartier conviviales se sont multipli&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, l'usine a chang&#233;, la ville a ouvert une d&#233;chetterie au sud et les jeunes couples riches ont commenc&#233; &#224; se plaindre de l'humidit&#233;, de la mauvaise ambiance, de l'hostilit&#233; du voisinage. En moins d'un an, le quartier est redevenu pratiquement d&#233;sert. Progressivement, il s'est peupl&#233; de marginaux et de d&#233;linquants, puis la mafia a fait son apparition quand elle a saisi l'occasion de mettre la main sur la d&#233;chetterie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ton mari disait toujours qu'il pr&#233;f&#233;rait encore les mafieux aux bourgeois. Il parlait comme &#224; des &#233;gaux aux petits voyous qui squattaient la maison d'en face. C'&#233;tait un homme sans pr&#233;jug&#233;s. Il n'avait pas peur. Tu pensais qu'il n'aurait jamais peur de rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il a eu sa maladie, il a poursuivi en justice l'usine dans laquelle il travaillait pour obtenir une pension, pour qu'ils reconnaissent que c'&#233;tait une cons&#233;quence du travail. Il &#233;tait plein d'&#233;nergie, toujours souriant, toujours combatif. Au bout de cinq ans, il a perdu d&#233;finitivement le proc&#232;s et les sympt&#244;mes se sont d&#233;cha&#238;n&#233;s. Il a perdu du poids, il a perdu ses cheveux, il a perdu toute dignit&#233;. Il ne faisait que parler de lui, de sa maladie, de ses souffrances, sans aucune pudeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne t'&#233;pargnait aucun d&#233;tail de son &#233;tat &#8211; tu savais quand il n'avait pas pu se lever pour aller uriner et s'&#233;tait fait dessus, de quelle couleur &#233;taient ses vomissements matinaux, &#224; quelle heure il avait cru que c'&#233;tait la fin. Il ne se plaignait pas mais g&#233;missait &#224; chacun de ses gestes, se r&#233;jouissait par avance de sa mort prochaine. Et, surtout, il passait son temps &#224; te remercier et &#224; s'excuser. &#192; la fin, tu le d&#233;testais. Et tu te d&#233;testais toi-m&#234;me, parce que tu souhaitais sa mort. Il ne lui a fallu que six mois pour partir et, ce jour-l&#224;, tu as pleur&#233; pour la derni&#232;re fois de ta vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain c'est samedi et tu h&#233;sites &#224; te lever. Tu te dis que c'en est trop, que tu as atteint tes limites, que tu ne peux pas en supporter davantage. Tu te dis que tu n'es m&#234;me pas concern&#233;e, que ta machine tourne sans le soutien de l'atelier B, qu'il est injuste que tu doives travailler plus. Mais tu te l&#232;ves quand m&#234;me, tu te laves dans la p&#233;nombre de l'aurore, sans allumer la lumi&#232;re, tu bois un th&#233; noir et tu montes jusqu'&#224; l'usine, les yeux tourn&#233;s vers le sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme tu ne regardes pas devant toi, il faut que tu arrives tr&#232;s pr&#232;s de l'entr&#233;e avant de te rendre compte qu'il se passe quelque chose d'inhabituel. Sous l'aube sale qui se r&#233;pand dans un ciel presque aussi gris que les murs de l'usine, il y a un attroupement. Des ouvriers discutent autour d'un brasero, visages ferm&#233;s, s&#233;rieux, calmes. Ils arr&#234;tent ceux qui arrivent et leur parlent &#224; voix basse. Des agents de ma&#238;trise gesticulent un peu partout, criant sur les ouvriers rassembl&#233;s, mena&#231;ant, raisonnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand tu arrives pr&#232;s des portes il y a Devika, la fille de l'&#233;barbage, qui te dit :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Ne rentre pas, pas aujourd'hui. Ne les laisse pas nous faire &#231;a, nous prendre la dignit&#233; qui nous reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la ma&#238;trise est devant l'usine, m&#234;me ceux qui ne devaient pas travailler aujourd'hui. Il y a une expression de peur sur leurs traits. &#199;a te fait presque plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tu baisses les yeux &#224; nouveau, tu rentres ta t&#234;te dans tes &#233;paules et tu p&#233;n&#232;tres dans l'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la cantine, il y a peu de monde, mais tu n'arrives pas &#224; te faire une id&#233;e du nombre d'ouvriers qui sont rest&#233;s &#224; la porte ce matin. Tu n'arrives pas &#224; manger et tu attends, les yeux ferm&#233;s, le signal de la reprise du travail. Puis, l'apr&#232;s-midi passe, lentement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche, tu le passes chez ta m&#232;re. Elle ne dit rien, ne te reproche rien, m&#234;me si tu as travaill&#233; le jour de shabbat, mais ses gestes sont nerveux, impr&#233;cis, heurt&#233;s. Tu pars le plus vite possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La semaine passe, comme toutes les autres semaines, puis, vendredi soir, &#224; la fermeture, la nouvelle tombe : sur le panneau d'information, une note annonce le licenciement des gr&#233;vistes. Les gens regardent en silence le bout de papier punais&#233;. Il y a une fille qui se met &#224; pleurer. Puis vous vous en allez, sans rien dire et tu sais que, parmi ceux qui ont c&#233;d&#233; comme toi, il y en a qui ont honte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain tu te rends &#224; l'usine et tu te m&#234;les &#224; la maigre foule des contestataires. Devika est l&#224;, elle ne te reproche m&#234;me pas ta l&#226;chet&#233;, elle se contente de hocher la t&#234;te et de te verser du th&#233;. Toi, tu sais que tu ne risques rien, que tu n'es pas cens&#233;e travailler aujourd'hui, que tu ne vas pas te faire virer. Tu te demandes si tu ne fais pas &#231;a pour te donner bonne conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les agents de ma&#238;trise sont l&#224;, au complet, plus une douzaine de contrema&#238;tres et quelques responsables de poste. Le syndicat est l&#224; aussi, en soutien aux ouvriers licenci&#233;s. Ils ne savent pas quoi faire : ils ne demandent pas aux salari&#233;s d'aller travailler mais n'emp&#234;chent pas non plus les gr&#233;vistes de leur parler. Ils sont surtout occup&#233;s &#224; &#233;viter l'affrontement avec les contrema&#238;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fil des minutes, tu te rends compte que la majorit&#233; de ceux qui arrivent restent aux portes de l'usine. Malgr&#233; les menaces, ils refusent d'entrer, un air de d&#233;fi dans les yeux. Parmi eux, il y a tous les Noirs de l'atelier B. Ils rient aujourd'hui encore plus fort que d'habitude. Ils regardent les petits chefs, ils les &#233;coutent les menacer. Et leur rient au nez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, il y a une r&#233;union dans les locaux du syndicat. Beaucoup d'ouvriers sont l&#224;, peut-&#234;tre la moiti&#233; des salari&#233;s de l'usine. La ma&#238;trise tente de s'y inviter mais est mise dehors par une poign&#233;e d'ouvriers. Le syndicat emp&#234;che qu'ils se fassent casser la gueule. Quand ils disent qu'apr&#232;s tout les agents de ma&#238;trise sont aussi des salari&#233;s, qu'il faudrait les mettre de notre c&#244;t&#233;, il y a des rires dans la salle. Quand ils disent qu'il faut reprendre le travail du samedi pour pouvoir demander la r&#233;int&#233;gration des camarades, ne pas prendre le risque de se faire virer, qu'il faut attendre, patienter jusqu'&#224; la d&#233;cision du tribunal, Mario de l'&#233;mondage s'&#233;nerve. Il leur demande de quel c&#244;t&#233; ils sont. Il dit qu'il faut aller plus loin, &#233;tendre la gr&#232;ve &#224; tous les autres jours, qu'il faut occuper l'usine comme il y a quinze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais personne ne veut aller jusque-l&#224;. Alors, Emembolu, de l'atelier B, dit que refuser simplement de travailler le samedi n'est pas suffisant. C'est revenir &#224; la situation pr&#233;c&#233;dente, il n'y a aucune raison pour que la direction reprenne les camarades si on ne la g&#234;ne pas plus que &#231;a.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il propose qu'&#224; partir de lundi, tout le monde parte dix minutes en avance. Dix minutes, ce n'est rien, mais &#231;a montrera qu'on ne va pas se laisser faire, qu'ils ne peuvent pas se foutre de notre gueule sans cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lundi apr&#232;s-midi, tu n'arr&#234;tes pas de tourner la t&#234;te vers la pendule de l'atelier. Tu te demandes si tu oseras le faire. Si tu arr&#234;tes le travail et que la plupart des autres continuent, est-ce que tu ne vas pas te faire virer ? Et si tout le monde h&#233;site comme toi, est-ce que &#231;a va marcher ? Tu retournes le probl&#232;me dans ta t&#234;te comme si c'&#233;tait un simple cas de conscience, une affaire entre toi et toi seule. Comme si c'&#233;tait la m&#234;me chose que ne pas chauffer toutes les pi&#232;ces de ta maison pour faire des &#233;conomies d'&#233;nergie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas la m&#234;me chose. Tu n'es pas un individu seul, ta d&#233;cision n'a rien de personnel. Elle change quelque chose, parce qu'elle ne fait pas de toi juste quelqu'un de plus, un chiffre parmi ce nombre qui n'a jamais aucune prise sur rien. Aujourd'hui tu peux d&#233;cider, tu peux faire partie d'une force collective, tu peux avoir prise sur ta r&#233;alit&#233;, sur ta situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure dite il y a un instant de flottement. Tous l&#232;vent la t&#234;te de leurs machines, vous vous regardez en h&#233;sitant. Il te semble que le bruit des autres ateliers s'est att&#233;nu&#233;. Un ouvrier se l&#232;ve de sa chaise &#224; quelques m&#232;tres de toi. Et, lentement, chacun abandonne son poste sans rien dire, dans un silence incroyable. Tu te rends compte que tu es debout toi aussi, que tu te diriges vers la pointeuse. Tu ne t'es pas lev&#233;e la premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je me suis lev&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, ils sont sur votre dos toute la journ&#233;e. Le moindre petit chef est sur la br&#232;che, &#224; v&#233;rifier, contr&#244;ler, surveiller. Un type passe une heure derri&#232;re toi &#224; chronom&#233;trer ton travail, &#224; faire des r&#233;flexions sur ta lenteur, ta maladresse. La tension nerveuse rend la fatigue pire encore, les crampes plus aigu&#235;s, les jambes plus lourdes. Mais &#224; la cantine, je sens la d&#233;termination tout autour de moi, une sorte de fiert&#233; chez mes camarades. Une puissance. Et, le soir, au moment dit, je n'h&#233;site pas une seconde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;union est joyeuse. On rit des man&#339;uvres de la ma&#238;trise. Chacun y va de son anecdote sur l'air agac&#233; de quelque petit chef. Seul Mario s'inqui&#232;te : il y a moins de monde que samedi, il faut tenir. Tout le monde dit : on tiendra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mercredi est plus difficile. La sir&#232;ne qui indique les pauses ne sonne plus. Une note sur le tableau d'information pr&#233;cise qu'elles ont &#233;t&#233; annul&#233;es, pour compenser la &#171; gr&#232;ve ill&#233;gale &#187; de la veille et de l'avant-veille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi, les ouvriers sont convoqu&#233;s un par un dans les bureaux de leur contrema&#238;tre. Quand vient ton tour, tu as les oreilles qui bourdonnent, tu as le vertige. Je n'&#233;coute pas ses menaces, ses insultes, je ne r&#233;ponds pas &#224; ses questions. Curieusement, je n'ai pas peur. Mais, le soir, tu te rends bien compte que certains restent &#224; leur poste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la r&#233;union nocturne, un ouvrier annonce que le tribunal a rejet&#233; la demande du syndicat. Quelqu'un dit que c'est injuste. Quelqu'un r&#233;pond qu'au contraire c'est &#231;a, la justice. Que ce n'est pas de justice dont nous avons besoin mais de force, pour faire plier le comit&#233; de pilotage. Certains disent qu'il faut arr&#234;ter, que &#231;a ne va pas tenir, que jour apr&#232;s jour il y en aura de moins en moins pour cesser le travail, comme il y en a de moins en moins aux r&#233;unions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a raison. Le tableau d'affichage annonce les nouveaux licenciements pour agitation. Il y a Mario, il y a Devika, il y a tous les Africains de l'atelier B et quelques autres noms. Quand vient l'instant attendu, ils ne sont pas nombreux &#224; se lever de leur poste de travail. Malgr&#233; la terreur qui te revient au ventre, moi, je me l&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la sortie de l'usine vous &#234;tes une cinquantaine, peut-&#234;tre. Les visages sont graves. Vous vous rendez au syndicat pour la r&#233;union et vous trouvez porte close. Un type vous dit que la salle n'est pas libre ce soir. Certains ouvriers qui n'ont pas arr&#234;t&#233; le travail vous rejoignent, peu &#224; peu, doublent le nombre. Puis le triplent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion dure jusque tard dans la nuit. On d&#233;cide la reprise du travail, mais on se donne rendez-vous le samedi matin, devant l'usine, pour ne pas l&#226;cher &#231;a, au moins, ne pas les laisser gagner sur toute la ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain il n'y a pas de nouveaux licenciements. Tu craignais qu'ils vous mettent tous &#224; la porte, mais tu n'as pas perdu ta place. La ma&#238;trise continue &#224; mettre la pression. &#192; la cantine, tu entends que Iouchenko, le contrema&#238;tre du s&#233;quen&#231;age, a gifl&#233; une ouvri&#232;re. Quand vient le soir, tu restes &#224; ta place, comme les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant l'usine, samedi matin, il y a la police. Un grad&#233; vous informe que votre rassemblement est interdit. En voyant les flics aux portes, la plupart des ouvriers refusent d'entrer dans l'usine. Lentement, tr&#232;s lentement, l'ambiance se transforme. L'&#233;tonnement devient indignation, puis col&#232;re, les premi&#232;res insultes fusent. Les petits chefs demandent aux flics de nous disperser mais ceux-ci se contentent de vous emp&#234;cher d'approcher des portes, o&#249; certains ouvriers finissent par entrer, entre deux rangs d'uniformes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un contrema&#238;tre insulte Mario, lui dit qu'il n'a rien &#224; faire l&#224;, qu'il ne travaille plus ici. &#199;a explose. Deux flics viennent les s&#233;parer. Quelqu'un s'interpose. Des coups sont &#233;chang&#233;s. Soudain, c'est l'affrontement. On se bat avec la police, certains ramassent des pierres pour les jeter, de jeunes voyous qui se tenaient &#224; distance se lancent dans la m&#234;l&#233;e. La police envoie des gaz sur la place, l'atmosph&#232;re devient irrespirable. Les renforts arrivent et l'affrontement laisse place &#224; une course-poursuite, les flics nous chassent, &#224; coup de matraques, &#224; travers les escaliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toi, tu cours en pleurant et en toussant, tu ne sais pas vraiment o&#249; tu es. &#192; un moment, tu re&#231;ois un coup sur la cuisse et tombes. Une main te redresse, te guide, t'emm&#232;ne. Une porte est ouverte, on te pousse dans une entr&#233;e o&#249; tu reprends ton souffle avec peine, &#224; deux doigts de la naus&#233;e. Emembolu te tend un mouchoir en souriant. Il dit qu'il faut t'essuyer les yeux, ne surtout pas les mouiller, que c'est pire apr&#232;s. Inqui&#232;te, tu lui demandes o&#249; vous &#234;tes et il r&#233;pond que c'est sa maison, qu'il t'a vu tomber devant chez lui, qu'il t'a fait entrer pour &#233;viter que la police ne t'arr&#234;te. En disant cela, il sourit, comme d'habitude, m&#234;me si des larmes coulent abondamment de ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dehors, c'est toujours le chaos, tu entends le grondement de la bataille, les cris, les vitres qui se brisent. Tu as moins mal aux yeux et te rends compte que &#231;a fait presque vingt ans que tu n'as pas pleur&#233;. Tu dois avoir dit cela &#224; voix haute car Emembolu te r&#233;pond :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; C'est pas bien de ne pas pleurer, des yeux secs &#231;a fait un c&#339;ur sec. Moi je pleure tous les jours pour avoir le c&#339;ur bien irrigu&#233;. J'ai pleur&#233; tous les jours depuis ma naissance. Sauf le jour o&#249; ils m'ont vir&#233; bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit &#231;a en souriant et tu ris un petit peu, puis &#231;a s'empare de ton ventre, &#231;a remonte dans ta gorge et tu ris, je ris, sans pouvoir m'arr&#234;ter jusqu'&#224; ce que je me remette &#224; pleurer. Il me regarde en souriant et je le regarde, et je n'ai rien &#224; dire. Il me prend dans ses bras. Ses doigts caressent ma joue. Ses mains sont rugueuses, les paumes rong&#233;es par le travail. L'usine a marqu&#233; de son empreinte ma peau blanche et sa peau noire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peau d'un homme, contre la mienne. Tout contre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;meute dure tard dans la nuit. Les voyous se vengent de la police, br&#251;lent des voitures, attaquent le commissariat &#224; coups de cocktails Molotov. Au petit matin, l'air sent encore le gaz et le br&#251;l&#233;. &#192; l'usine, il y a du monde quand tu arrives, beaucoup de monde. La plupart des ouvriers, quelques jeunes qui se tiennent un peu &#224; l'&#233;cart et m&#234;me un ou deux mafieux. La foule se dirige vers le syndicat et le type &#224; l'entr&#233;e, terroris&#233; par le nombre, vous guide jusqu'&#224; la plus grande salle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un syndicaliste prend la parole et commence &#224; expliquer qu'il faut condamner les violences de la nuit derni&#232;re. Son discours est &#233;touff&#233; par les cris et les insultes. Il y a eu des arrestations cette nuit. Sept ouvriers et une vingtaine de jeunes. On d&#233;cide de se rendre au commissariat apr&#232;s la discussion pour r&#233;clamer leur lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu'un annonce que les ouvriers de la coop&#233;rative agricole de Dieva se sont mis en gr&#232;ve pour nous soutenir et pour leurs propres revendications : ils produisent une betterave sucri&#232;re qu'ils sont oblig&#233;s d'acheter eux-m&#234;mes avec leur salaire. On nous lit un extrait de leur tract :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; &lt;i&gt;On a pu entendre ou lire que cette usine qui ne produit rien est une farce, une mascarade. Les camarades de Yirminadingrad le savent, ce qu'ils vivent n'est pas une mascarade, c'est la r&#233;alit&#233; de l'exploitation. Ils savent que la situation qui leur est faite est simple, que m&#234;me s'il n'y a rien &#224; produire, l'&#201;tat leur dit : travaillez ! Que pour l'&#201;tat, ce qui compte, c'est de nous mettre au travail. De ne pas nous laisser &#233;chapper au contr&#244;le de l'exploitation, m&#234;me par la mis&#232;re. Ils savent que leur condition est le prix &#224; payer pour que d'autres, ailleurs, puissent vendre leur force de travail au prix que les patrons veulent bien la payer. Ils le savent, dans leurs corps courb&#233;s par la cha&#238;ne, dans leurs insomnies hant&#233;es par le bruit des machines, malgr&#233; leurs esprits &#233;puis&#233;s par l'ob&#233;issance. Leur col&#232;re est le signe et le d&#233;passement de ce savoir. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des applaudissements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, quelqu'un demande tout simplement si on va travailler lundi. Le silence se fait dans la salle, on s'observe les uns les autres, on h&#233;site. Alors, Emembolu se l&#232;ve et dit que ce n'est plus une question &#224; se poser, qu'il est trop tard, qu'ils ont vir&#233; nos camarades, qu'ils en ont arr&#234;t&#233; d'autres et que notre seule possibilit&#233; est la lutte. Jusqu'&#224; la victoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; nous allons voter la gr&#232;ve, un syndicaliste se l&#232;ve pr&#233;cipitamment un papier &#224; la main. Il dit que c'est une d&#233;p&#234;che de la presse. Cette nuit, pendant les &#233;meutes, des gens sont entr&#233;s dans la maison du contrema&#238;tre qui avait gifl&#233; une ouvri&#232;re, ont saccag&#233; les lieux, lui ont cass&#233; un genou avec une barre de fer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, on refuse de le croire. Il fait circuler le papier puis quelqu'un passe des coups de t&#233;l&#233;phone, pour v&#233;rifier. Puis le syndicat dit qu'il ne faut pas se laisser r&#233;cup&#233;rer par les voyous, les &#233;meutiers, les provocateurs, que ce sont nos revendications qui comptent, qu'il faut rester raisonnables. Dima, de l'encuvage, propose qu'on mette dans le tract que nous n'avons rien &#224; voir avec &#231;a, que ce ne sont pas les ouvriers qui l'ont fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, tu te l&#232;ves et tu dis :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Quand les camarades se sont battus avec les flics, &#231;a ne te posait pas de probl&#232;me. Ce ne posait de probl&#232;me &#224; personne. C'est la m&#234;me chose pour ce salaud, il a eu ce qu'il m&#233;ritait. Si on arr&#234;te d'&#234;tre hypocrites, si on arr&#234;te de se demander ce que les flics et les patrons voudraient lire dans nos tracts, alors il faut avouer que &#231;a nous fait plaisir, &#224; tous. Moi la premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, j'ajoute que j'ai une proposition pour le texte, quelque chose comme :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Chacun de nous aurait pu le faire. Chacun de nous en a eu le d&#233;sir et l'occasion. Ainsi, pour vous, nous sommes tous coupables. Mais nous resterons innocents parce qu'impunis, parce que vous ne saurez jamais, parce que personne ne d&#233;noncera personne, parce que nous serons les alibis les uns des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je dis :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; De toute fa&#231;on, on verra &#231;a apr&#232;s. Maintenant, on vote la gr&#232;ve, ensuite, il faut aller au commissariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis je me rassieds et la col&#232;re me br&#251;le au ventre comme de la joie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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