<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://www.infokiosques.net/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>infokiosques.net</title>
	<link>https://infokiosques.net/</link>
	<description></description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://www.infokiosques.net/spip.php?id_auteur=422&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>infokiosques.net</title>
		<url>https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L144xH144/favicon-3-256-37457.png?1780453177</url>
		<link>https://infokiosques.net/</link>
		<height>144</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Libert&#233; priv&#233;e, intensit&#233; collective et autonomie politique</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article759</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.infokiosques.net/spip.php?article759</guid>
		<dc:date>2009-11-22T21:42:02Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>R&#233;mi Demmi</dc:creator>


		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Libert&#233; priv&#233;e, intensit&#233; collective et autonomie politique&lt;/i&gt;, est une r&#233;flexion autour du t&#233;moignage d'un homme ayant v&#233;cu pendant la p&#233;riode de 1914 &#224; 1933 &#224; Berlin, du d&#233;clenchement de la guerre &#224; la mont&#233;e du nazisme (&lt;i&gt;Histoire d'un Allemand&lt;/i&gt;).&lt;br class='manualbr' /&gt;Son auteur, Sebastian Haffner, n'aborde pas l'histoire du c&#244;t&#233; des grands hommes ou des &#233;v&#233;nements marquants &#8211; d&#233;sormais&lt;br class='autobr' /&gt;
bien document&#233;e &#8211; mais s'attache au contraire &#224; comprendre les ressorts subjectifs qui ont permis aux Allemands sinon d'accepter, du moins de laisser s'installer le parti nazi. Parmi la jeunesse, il observe que l'ennui dispose au nihilisme, car il pousse &#224; rechercher l'action, la violence et la guerre pour elles-m&#234;mes, afin de rompre la monotonie de la vie bourgeoise. Parce qu'elle ne s'articulait pas &#224; des id&#233;aux de justice, cette r&#233;volte l&#233;gitime contre une soci&#233;t&#233; trop polic&#233;e, trop organis&#233;e, o&#249; chacun vaque &#224; ses affaires sans qu'aucun &#233;lan ou projet collectif ne vienne rompre la routine, a conduit certains jeunes &#171; r&#233;volutionnaires &#187; &#224; passer &#171; naturellement &#187; du drapeau pirate au salut fasciste. Mais face &#224; ces tendances totalitaires, ce n'est pas sur la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; qu'il faut se replier, comme le fait Haffner : ce qu'il faut, c'est construire l'autonomie politique.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;L&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot10" rel="tag"&gt;Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot92" rel="tag"&gt;Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH150/arton759-b55d2.jpg?1780469145' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff759.jpg?1257600687&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Libert&#233; priv&#233;e, intensit&#233; collective et autonomie politique&lt;/i&gt;, est une r&#233;flexion autour du t&#233;moignage d'un homme ayant v&#233;cu pendant la p&#233;riode de 1914 &#224; 1933 &#224; Berlin, du d&#233;clenchement de la guerre &#224; la mont&#233;e du nazisme (&lt;i&gt;Histoire d'un Allemand&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sebastian Haffner (1907-1999), Histoire d'un Allemand. Souvenirs 1914-1933, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;).&lt;br class='manualbr' /&gt;Son auteur, Sebastian Haffner, n'aborde pas l'histoire du c&#244;t&#233; des grands hommes ou des &#233;v&#233;nements marquants &#8211; d&#233;sormais&lt;br class='autobr' /&gt;
bien document&#233;e &#8211; mais s'attache au contraire &#224; comprendre les ressorts subjectifs qui ont permis aux Allemands sinon d'accepter, du moins de laisser s'installer le parti nazi. Parmi la jeunesse, il observe que l'ennui dispose au nihilisme, car il pousse &#224; rechercher l'action, la violence et la guerre pour elles-m&#234;mes, afin de rompre la monotonie de la vie bourgeoise. Parce qu'elle ne s'articulait pas &#224; des id&#233;aux de justice, cette r&#233;volte l&#233;gitime contre une soci&#233;t&#233; trop polic&#233;e, trop organis&#233;e, o&#249; chacun vaque &#224; ses affaires sans qu'aucun &#233;lan ou projet collectif ne vienne rompre la routine, a conduit certains jeunes &#171; r&#233;volutionnaires &#187; &#224; passer &#171; naturellement &#187; du drapeau pirate au salut fasciste. Mais face &#224; ces tendances totalitaires, ce n'est pas sur la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; qu'il faut se replier, comme le fait Haffner : ce qu'il faut, c'est construire l'autonomie politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Histoire d'un Allemand&lt;/i&gt; est l'histoire politique de la mont&#233;e en puissance du fascisme &#224; travers le r&#233;cit de quelqu'un qui l'a v&#233;cue. Ce sont les souvenirs, sur la p&#233;riode 1914-1933, d'un homme n&#233; en 1907 dans une famille bourgeoise de Berlin, ainsi qu'une analyse de l'&#233;volution g&#233;n&#233;rale du peuple allemand entre le d&#233;but de la Premi&#232;re Guerre mondiale et les premiers mois du r&#233;gime nazi. Cette imbrication entre autobiographie et r&#233;cit historique est la traduction d'une certaine conception de l'histoire. Sebastian Haffner critique l'id&#233;e selon laquelle ce sont les &#171; grands hommes &#187; (gouvernants et autres hommes de pouvoir) qui la font : &#171; Les &#233;v&#233;nements et les d&#233;cisions historiques qui comptent vraiment se jouent entre nous, entre les anonymes, dans le c&#339;ur de chaque individu plac&#233; l&#224; par le hasard. &#187; Pour comprendre l'av&#232;nement du nazisme, il ne suffit pas de conna&#238;tre les jeux de pouvoir au sein des institutions allemandes. Car la question centrale que pose cet av&#232;nement &#8211; qui s'est fait, comme le rappelle Haffner, sans violation des r&#232;gles formelles du jeu &#171; d&#233;mocratique &#187; &#8211; est de savoir pourquoi tant d'Allemands ont &lt;i&gt;adh&#233;r&#233;&lt;/i&gt; au nazisme et si peu r&#233;sist&#233;. R&#233;pondre &#224; cette question, c'est comprendre, selon Haffner, les &#171; d&#233;cisions simultan&#233;es &#187; qui ont eu lieu &#171; dans le c&#339;ur &#187; des Allemands. Le c&#339;ur, c'est le si&#232;ge (m&#233;taphorique) de la foi et des sentiments, des convictions et des passions. Le plan historique d&#233;cisif n'est donc pas tant celui des institutions politiques que celui des dispositions &#233;thiques. Haffner nous propose d'y acc&#233;der &#224; partir de son point de vue de &#171; petit individu anonyme et inconnu &#187; (p. 15).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Du nationalisme belliqueux au nihilisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre le changement fondamental de dispositions qui a ouvert la voie au nazisme, l'auteur part de 1914 et raconte comment l'enfant qu'il &#233;tait a pu s'enthousiasmer pour une guerre qui se d&#233;roulait loin de chez lui, dans l'abstraction chiffr&#233;e des &#171; nouvelles du front &#187;, ces bulletins que l'&#233;tat-major diffusait &lt;i&gt;via&lt;/i&gt; les journaux et les commissariats. Il explique ensuite comment le m&#234;me nationalisme et la m&#234;me exaltation pour des exploits purement quantitatifs ont pu passer dans l'engouement des ann&#233;es 1920 pour le sport. Apr&#232;s la guerre et la R&#233;volution de 1918, il a ainsi fond&#233; dans son lyc&#233;e la &#171; Ligue des coureurs de la Prusse ancestrale &#187;, un club de course &#224; pied dont la devise &#233;tait : &#171; Contre Spartakus, pour le sport et la politique &#187; &#8211; la politique consistant alors &#171; &#224; administrer sur le chemin du lyc&#233;e une ross&#233;e occasionnelle &#224; quelques malheureux qui se d&#233;claraient favorables &#224; la r&#233;volution &#187; (p. 60). R&#233;trospectivement, Haffner voit dans ce club le prototype des Jeunesses hitl&#233;riennes. Il n'a donc pas &#233;t&#233; &#233;pargn&#233; par le nationalisme activiste et militariste dans lequel a baign&#233; cette jeunesse qui a grandi pendant la guerre sans faire l'exp&#233;rience du front &#8211; tous &#233;l&#233;ments qui la pr&#233;disposaient &#224; fournir au nazisme ses forces vives. Pour autant, lui n'est pas devenu fasciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haffner estime que l'ann&#233;e d&#233;cisive fut 1923 &#8211; celle de l'occupation de la Ruhr par les Fran&#231;ais, de l'inflation galopante et du putsch rat&#233; de Hitler. C'est &#224; ce moment que sa g&#233;n&#233;ration a perdu cet ensemble de dispositions qu'il faudrait selon lui appeler, en fonction des cas : &#171; conscience, raison, sagesse, fid&#233;lit&#233; aux principes, morale, crainte de Dieu. En 1923, toute une g&#233;n&#233;ration a appris &#8211; ou cru apprendre &#8211; qu'on peut vivre sans lest. Les ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes avaient &#233;t&#233; une bonne &#233;cole de nihilisme. L'an 1923 allait en &#234;tre la cons&#233;cration. &#187; (p. 84) Nihilisme et cynisme, telles sont selon Haffner les dispositions nouvelles qui vont s'emparer du c&#339;ur des Allemands et expliquent le glissement vers le fascisme. 1923 serait un tournant majeur, puisque le climat de corruption morale li&#233; &#224; divers scandales et le d&#233;litement social provoqu&#233; par l'inflation auraient favoris&#233; leur g&#233;n&#233;ralisation. Dans un contexte o&#249; des millions de gens se sont retrouv&#233;s sur le carreau et o&#249; une poign&#233;e de jeunes opportunistes ont r&#233;ussi &#224; devenir richissimes par la sp&#233;culation, ce n'est pas seulement l'argent qui se d&#233;valuait, mais toutes les valeurs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'ennui comme facteur politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour expliquer que le nihilisme ait continu&#233; &#224; se d&#233;velopper dans les ann&#233;es 1924-1929, en d&#233;pit du retour &#224; la stabilit&#233; &#233;conomique et politique durant cette p&#233;riode, Haffner insiste sur le r&#244;le d'une exp&#233;rience particuli&#232;re, l'ennui. Les jeunes, habitu&#233;s &#224; ce que la sph&#232;re publique leur livre &#171; de quoi ressentir de profondes &#233;motions, de l'amour et de la haine, de la jubilation et de l'affliction &#187;, se retrouvent &#171; d&#233;sempar&#233;s, appauvris, d&#233;&#231;us et ennuy&#233;s &#187;. Autrement dit, ils sont &lt;i&gt;d&#233;saffect&#233;s&lt;/i&gt;. Et Haffner de clore son raisonnement : &#171; Ils commenc&#232;rent &#224; s'ennuyer, ils eurent des id&#233;es stupides, ils se mirent &#224; ronchonner &#8211; et pour finir &#224; appeler de leurs v&#339;ux la moindre perturbation, le premier revers ou le premier incident qui leur permettrait de liquider la paix pour d&#233;marrer une nouvelle aventure collective. &#187; L'ennui ou, pour reprendre une expression significative de Haffner, l'&#171; horreur du vide &#187; serait un facteur expliquant le go&#251;t de la jeunesse pour ce qu'il consid&#232;re comme des &#171; jeux irresponsables &#187; : elle entra&#238;nerait une volont&#233; de d&#233;livrance, de r&#233;demption que l'on pouvait chercher notamment dans &#171; l'ivresse collective &#187; des instants r&#233;volutionnaires (p. 108-112 ; ce chapitre joue un r&#244;le central dans l'argumentation de Haffner).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que l'ennui ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, la r&#233;pulsion provoqu&#233;e par la vacuit&#233; de la forme de vie bourgeoise et, positivement, le d&#233;sir d'intensit&#233;, d'aventure, d'action collective constituent de puissants facteurs de &lt;i&gt;mobilisation politique&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire de sortie de l'acceptation passive du quotidien auquel la soci&#233;t&#233; nous destine. Il est aussi &#233;vident que les jeunes qui n'ont pas &#224; lutter &#171; au jour la journ&#233;e &#187; pour leur subsistance sont particuli&#232;rement sensibles &#224; ce genre d'appel. La gauche radicale joue souvent sur ces ressorts affectifs : dans les ann&#233;es soixante, on d&#233;non&#231;ait la quotidiennet&#233; et r&#233;clamait le d&#233;passement de l'art dans la &#171; vie passionnante &#187; (Debord) ; dans les ann&#233;es 2000, certains ont d&#233;fini l'Empire comme &#171; l&#224; o&#249; il ne se passe rien &#187; et ont fait de la qu&#234;te d'intensit&#233; l'alpha et l'om&#233;ga de l'engagement politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ces formules sont tir&#233;es d'un texte anonyme, L'Appel, qui a &#233;t&#233; diffus&#233; hors (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qu'il y a de s&#233;duisant dans ces propos (dont la force de fascination est proportionnelle au caract&#232;re vague et n&#233;buleux de leurs aspirations) ne doit pas faire oublier, comme Haffner y invite, que c'est d'abord l'extr&#234;me droite qui, historiquement, a jou&#233; sur ce genre d'incantations. En 1902, un jeune plumitif de l'avant-garde berlinoise, partisan d&#233;clar&#233; de l'opposition radicale &#224; l'Empire de Guillaume II et futur th&#233;oricien du &lt;i&gt;Troisi&#232;me Reich&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Das Dritte Reich, publi&#233; en 1922, est le dernier ouvrage d'Arthur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; , critique la vision bourgeoise de la vie, celle de ces &#171; philistins &#187; qui se complaisent dans la m&#233;diocrit&#233; et aspirent avant tout &#224; la tranquillit&#233;, au bonheur et &#224; la s&#233;curit&#233;. De mani&#232;re tr&#232;s banale &#224; l'&#233;poque, Moeller van den Bruck fait l'apologie de la conflictualit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Elle est magnifique, la bataille, et plus digne de l'homme que l'habitude de s'&#233;couter dans un confort b&#233;at. [&#8230;] La paix &#233;ternelle serait insupportable &#8211; ce serait l'ennui, un b&#226;illement qui nous livrerait aux philistins.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Arthur Moeller-Bruck, Die Moderne Literatur in Gruppen-und Einzeldarstellungen,&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La posture que condamne Haffner chez la jeunesse de son &#233;poque plonge, on le devine ici, de puissantes racines dans le climat du &#171; tournant du si&#232;cle &#187;. Vers 1900, une partie de la jeunesse bourgeoise allemande se r&#233;volte contre ses parents et leurs tristes valeurs (travail, discipline, confort, etc.), contre l'autoritarisme scolaire et social, contre le capitalisme et la laideur des grandes villes industrielles dans lesquelles elle vivait. Elle se rassemble au sein de la &lt;i&gt;Jugendbewegung&lt;/i&gt; (Mouvement de jeunesse) et du &lt;i&gt;Wandervogel&lt;/i&gt; (Oiseau migrateur) pour critiquer la culture bourgeoise et mettre en pratique, au cours de longues randonn&#233;es, un retour &#224; la nature, &#224; l'autonomie et &#224; la simplicit&#233; des traditions populaires. Cette critique avait des racines affectives diverses : le malaise que provoquait un monde de plus en plus artificiel, le sentiment d'ali&#233;nation face au syst&#232;me &#233;tatico-industriel, l'impression d'inauthenticit&#233; g&#233;n&#233;rale, tant dans les relations humaines que dans les choses elles-m&#234;mes. Mais, comme l'expliquera par la suite Carl Zuckmayer &#224; propos de son parcours personnel, les m&#234;mes mobiles qui l'avaient pouss&#233; &#224; contester le monde bourgeois le conduiront &#224; s'enr&#244;ler joyeusement en 1914 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Devenir un soldat, devoir faire mon service avait toujours constitu&#233; pour le lyc&#233;en que j'&#233;tais une repr&#233;sentation p&#233;nible et mena&#231;ante. [&#8230;] Maintenant, c'&#233;tait exactement le contraire : Lib&#233;ration ! Lib&#233;ration de l'&#233;troitesse bourgeoise et de la m&#233;diocrit&#233;, de la contrainte scolaire et du bachotage [&#8230;] et de tout ce que nous ressentions &#8211; consciemment ou non &#8211; comme saturation, air &#233;touffant, p&#233;trification de notre monde, ce contre quoi nous nous &#233;tions d&#233;j&#224; r&#233;volt&#233;s dans le &#171; Wandervogel &#187;. [&#8230;] D&#233;sormais, place au s&#233;rieux, au s&#233;rieux sanglant et saint, et en m&#234;me temps &#224; une aventure puissamment enivrante. [&#8230;] Nous hurlions &#171; Libert&#233; &#187; en nous pr&#233;cipitant dans la camisole de force de l'uniforme prussien.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Carl Zuckmayer (1896-1977), Als w&#228;r's ein St&#252;ck von mir. Horen der (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un tel revirement s'explique par le d&#233;veloppement chez les jeunes d'une posture soi-disant radicale dont Moeller est un partisan typique. M&#234;lant des inspirations vaguement nietzsch&#233;ennes et franchement darwiniennes, cette posture se pr&#233;sente &#224; la fois comme un &#171; romantisme anticapitaliste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Expression de Georg Luk&#225;cs (1885-1971) dans sa Br&#232;ve histoire de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et comme une r&#233;action hautaine face &#224; l'humanitarisme larmoyant de ceux que l'on appelait avec m&#233;pris les &lt;i&gt;Zivilisationliterat&lt;/i&gt; (les &#171; litt&#233;rateurs de la civilisation &#187;, c'est-&#224;-dire les intellectuels de gauche, Zola par exemple). Peu &#224; peu, il devint tout &#224; fait convenu de rejeter en bloc leur pacifisme eff&#233;min&#233;, leur &#233;galitarisme abstrait, leur internationalisme creux et leur conception niaise du bonheur. Dans l'esprit de ces jeunes gens, les deux grands partis ennemis (les capitalistes et les sociaux-d&#233;mocrates, &#224; l'&#233;poque marxistes et r&#233;volutionnaires) partageaient au fond les m&#234;mes id&#233;aux &#171; lib&#233;raux &#187; de &#171; civilisation &#187;. Assimil&#233; aux &#171; id&#233;es de 1789 &#187;, ce &#171; lib&#233;ralisme &#187; &#233;tait le v&#233;ritable ennemi, d&#233;nonc&#233; au nom d'id&#233;aux plus &#171; nobles &#187;, en l'occurrence aristocratiques, guerriers et virilistes (la violence cr&#233;atrice, le courage h&#233;ro&#239;que, le sacrifice de l'individu pour le tout, etc.). C'est cette posture qui va conduire des milliers de jeunes r&#233;volt&#233;s &#224; s'enthousiasmer pour les &#171; id&#233;es de 1914 &#187; et &#224; sombrer ainsi dans le nationalisme le plus militariste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce faisant, ils abandonn&#232;rent le relatif &#171; apolitisme &#187; qui avait longtemps &#233;t&#233; le leur. Si la &lt;i&gt;Jugendbewegung&lt;/i&gt; renvoyait dos &#224; dos les grands partis, c'est qu'elle refusait ardemment de se situer sur l'&#233;chiquier politique des adultes. En fait, un clivage se dessinait d'embl&#233;e en elle, opposant une branche r&#233;actionnaire (qui excluait les Juifs et les filles, valorisait la hi&#233;rarchie, le sport, etc.) et une branche &#171; lib&#233;rale &#187; qui refusait ces exclusions et s'int&#233;ressait plus &#224; la vie intellectuelle qu'au folklore sportif des excursions. Cette aile &#171; gauche &#187; repr&#233;sentait une petite minorit&#233; issue d'un internat autog&#233;r&#233; en milieu rural. Sa fraction la plus radicale &#233;tait le groupe berlinois &lt;i&gt;Der Anfang&lt;/i&gt;, dont Walter Benjamin &#233;tait une figure majeure &#8211; un groupe qui fut d&#233;nonc&#233; comme &#171; anarchiste &#187; par l'aile droite du mouvement (en l'occurrence, par le ma&#238;tre &#224; penser du groupe de Marburg, dont le jeune Heidegger &#233;tait membre). Ces tensions vont exploser en 1914 et conduire Benjamin &#224; rompre d&#233;finitivement avec la &lt;i&gt;Jugendbewegung&lt;/i&gt;, presque toute enti&#232;re convertie au militarisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La dangereuse ambivalence politique de l'ennui&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette ambivalence politique de la critique port&#233;e par les jeunes rebelles bourgeois de 1900 n'est pas sans rapport avec leur hantise de l'ennui, cette aversion que suscite la perspective d'une vie sans passion se pr&#233;sentant comme un &#171; long fleuve tranquille &#187;. Contrairement &#224; la critique du capitalisme qui se nourrit de l'indignation ressentie face &#224; la mis&#232;re et &#224; l'oppression dont sont victimes les prol&#233;taires, indignation qui &lt;i&gt;d'embl&#233;e&lt;/i&gt; oriente vers des id&#233;aux d&#233;mocratiques de justice&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce qui ne signifie pas forc&#233;ment une adh&#233;sion &#224; &#171; la d&#233;mocratie &#187; comme (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'exp&#233;rience de l'ennui n'implique aucun contenu politique d&#233;termin&#233;. &lt;i&gt;Elle mobilise sans indiquer de direction&lt;/i&gt;, et fait m&#234;me plut&#244;t tendanciellement (mais pas forc&#233;ment) signe vers des id&#233;aux aristocratiques. De ce point de vue, quand Haffner insinue qu'au fond, les r&#233;volutionnaires de 1918-1919 et la jeunesse fascisante des ann&#233;es 1920 &#233;taient motiv&#233;s par le &lt;i&gt;m&#234;me&lt;/i&gt; mobile, l'horreur du vide, il simplifie et falsifie les choses. Les Spartakistes de novembre 1918 et les libertaires de la R&#233;publique des Conseils en 1919 &#233;taient mus par &lt;i&gt;un profond sens de l'injustice qui les immunisait, au moins en principe, contre toute d&#233;rive nihiliste&lt;/i&gt;. Tel n'&#233;tait pas le cas dans ce qu'on a pu appeler la &#171; r&#233;volte antibourgeoise de la jeunesse bourgeoise &#187; : plongeant ses racines dans l'exp&#233;rience de l'ennui, elle penchait vers la fascination pour les valeurs guerri&#232;res et vers une critique du &#171; lib&#233;ralisme &#187; con&#231;u comme conception &#171; bourgeoise &#187; (m&#233;diocre, sans noblesse) de la vie, et non comme politique effective et id&#233;ologie de la classe dominante des capitalistes. Du coup, cette r&#233;volte n'&#233;tait pas si &#171; antibourgeoise &#187; que cela : compte tenu de sa fascination pour l'intensit&#233; guerri&#232;re, cette jeunesse s'est retrouv&#233;e &lt;i&gt;en accord objectif avec la politique imp&#233;rialiste&lt;/i&gt; de la soci&#233;t&#233; bourgeoise de l'&#233;poque &#8211; ce que Marcuse, une fois lib&#233;r&#233; de l'emprise heideggerienne, avait bien vu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Herbert Marcuse (1898-1979), &#171; La lutte contre le lib&#233;ralisme dans la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'exp&#233;rience affective de l'ennui conduit assez spontan&#233;ment, dans une soci&#233;t&#233; bourgeoise, &#224; valoriser la guerre comme promesse d'intensit&#233;, elle a aussi pour sp&#233;cificit&#233; d'anesth&#233;sier la r&#233;flexion critique sur la soci&#233;t&#233; capitaliste (divis&#233;e en classes et domin&#233;e par l'&#233;conomie) &#8211; en tout cas d'y inviter beaucoup moins qu'une critique partant de l'exp&#233;rience de l'injustice. Elle oriente plut&#244;t vers des questions existentielles de &#171; conception de la vie &#187;, les questions sociales et mat&#233;rielles &#233;tant rejet&#233;es comme secondaires et &#171; bassement mat&#233;rialistes &#187;. En 1900, elle ne s'enracine en tout cas pas dans le v&#233;cu d'une classe opprim&#233;e, mais dans celui d'une &lt;i&gt;g&#233;n&#233;ration privil&#233;gi&#233;e&lt;/i&gt;. &#192; cet &#233;gard, le t&#233;moignage d'Ernst J&#252;nger (&#233;crivain fasciste dans les ann&#233;es 1920) sur son exp&#233;rience et celle de sa g&#233;n&#233;ration avant 1914 est r&#233;v&#233;lateur :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'&#233;tait l'&#233;tat d'esprit bien connu de beaucoup de jeunes c&#339;urs, ce sentiment d'exil au sein d'un monde &#233;triqu&#233;, artificiellement encombr&#233; de toutes sortes d'&#233;crans par l'&#233;ducation et les habitudes bourgeoises. En fin de compte, dans le bien-&#234;tre ti&#232;de d'un &#226;ge lib&#233;ral, on ne se sentait pas du tout mal. Mais quelque chose devait pourtant laisser &#224; d&#233;sirer.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ernst J&#252;nger (1895-1998), Le C&#339;ur aventureux [1929], Paris, Gallimard, 1995, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; quelque chose &#187; n'est bien s&#251;r pas la structure sociale capitaliste. C'est un manque d'aventure capable de briser net avec la platitude du quotidien bourgeois et de faire ressentir plus intens&#233;ment la pulsation de la vie. &#171; Prenons garde au plus grand danger qui soit : celui de laisser la vie nous devenir quotidienne. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 23.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette mise en garde n'a de sens, bien s&#251;r, que pour une jeunesse bourgeoise qui se sent &#224; l'aise dans le bain &#171; ti&#232;de &#187; du &#171; bien-&#234;tre lib&#233;ral &#187; pour une raison &#233;vidente : parce qu'elle ne se pose pas la question de l'origine de l'eau ni ne se pr&#233;occupe du sort de ceux qui la font chauffer. Et chez J&#252;nger, cette mise en garde d&#233;bouche sur l'apologie de la guerre. Il est le chantre des &#171; Orages d'acier &#187; de la Grande Guerre, &#171; un cr&#233;puscule flamboyant dans les couleurs duquel se d&#233;termine d&#233;j&#224; un matin plus &#233;clatant &#187; : l'avenir radieux de &#171; la Mobilisation totale &#187; et de la &#171; Domination nouvelle &#187;. Dans les tranch&#233;es est n&#233; selon lui un &#171; homme nouveau &#187; qui a renonc&#233; &#171; avec noblesse &#187; &#224; son individualit&#233; ainsi qu'aux mis&#233;rables revendications du sujet lib&#233;ral sous ses deux formes, celles du bourgeois et du&#8230; prol&#233;taire. Le r&#233;sultat de cette &#171; d&#233;subjectivation &#187;, c'est bien s&#251;r le &lt;i&gt;sujet total&lt;/i&gt;, le fasciste lambda enti&#232;rement assujetti &#224; ses sup&#233;rieurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Orages d'acier et La Mobilisation totale sont deux livres de J&#252;nger. La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'orientant ni vers la r&#233;flexion sur la soci&#233;t&#233;, ni vers des id&#233;aux d&#233;mocratiques, on comprend que la critique focalis&#233;e sur le vide de la vie bourgeoise ait pu &#234;tre fascisante. En r&#233;alit&#233;, elle est profond&#233;ment amorphe et ind&#233;termin&#233;e, pour ainsi dire politiquement hermaphrodite &#8211; ce qu'illustrent avec &#233;clat certains propos du po&#232;te Georg Heym dans son journal intime en 1900 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette paix est paresseuse, huileuse et poisseuse comme un vernis gluant sur de vieux meubles. [&#8230;] C'est toujours la m&#234;me histoire, si ennuyante, ennuyante, ennuyante. Il ne se passe rien, rien, rien. Ah ! si seulement pouvait advenir quelque chose qui ne laisse pas cet arri&#232;re-go&#251;t fade du quotidien. [&#8230;] Si seulement des barricades &#233;taient &#224; nouveau construites. [&#8230;] Ou bien m&#234;me seulement que l'on commence une guerre, f&#251;t-elle injuste.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Georg Heym (1887-1912), Dichtungen und Schriften, vol. 3, Ellermann, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, l'ennui constitue un ressort politiquement ambivalent : il dispose &#224; l'action et en l'occurrence &#224; la violence (en ce sens, il politise, il dynamise), mais de mani&#232;re purement formelle, c'est-&#224;-dire ind&#233;pendamment de toute &lt;i&gt;prise de parti&lt;/i&gt; dans les conflits politiques et les &#233;volutions effectives de la soci&#233;t&#233; dans laquelle on est pris. Et en ce sens, il est infra-politique, purement existentiel. Il fait aspirer Heym aussi bien &#224; la r&#233;volution qu'&#224; la guerre &#8211; et, dans chaque cas, la question du camp choisi et de l'id&#233;al poursuivi est au fond indiff&#233;rente : il veut l'action &lt;i&gt;pour elle-m&#234;me&lt;/i&gt; et non pour r&#233;aliser des fins qu'il aurait au pr&#233;alable estim&#233;es justes ou souhaitables. Marcuse n'a pas h&#233;sit&#233; &#224; prendre les armes du c&#244;t&#233; spartakiste pendant la R&#233;volution de 1918 &#8211; contrairement, soit dit en passant, &#224; tous les autres jeunes bourgeois que j'ai cit&#233;s et qui ont soit particip&#233; &#224; sa r&#233;pression, soit se sont prudemment tenus &#224; l'&#233;cart. Mais Marcuse ne s'est pas battu pour combler le vide de sa vie personnelle. Ce n'&#233;tait pas la frustration de ne plus vivre &#224; la &#171; grandiose &#187; &#233;poque des &#171; h&#233;ros &#187; guerriers qui le motivait, mais une prise de parti r&#233;solue contre la politique effective de la classe bourgeoise. Ouvert aux questions &#171; existentielles &#187;, il ne les a jamais pos&#233;es ind&#233;pendamment d'une r&#233;flexion sur la justice et la libert&#233;. Le lib&#233;ralisme qu'il d&#233;nonce n'est pas une vague &#171; conception de la vie &#187;, mais une structure sociale et &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s un long d&#233;tour, on retrouve avec Heym l'id&#233;e sous-jacente de Haffner. Au fond, &lt;i&gt;l'ennui dispose au nihilisme&lt;/i&gt; dans les deux sens que ce terme a fini par prendre : la &#171; perte des valeurs &#187; (tout se vaut, la r&#233;volution comme la guerre, pourvu qu'il se passe &#171; quelque chose &#187; et que cette &#171; chose &#187; soit intense, enivrante, qu'elle sorte de la platitude quotidienne) et la &#171; soif de destruction &#187;, de violence, de guerre &lt;i&gt;pour elles-m&#234;mes&lt;/i&gt;. La r&#233;pulsion pour la vacuit&#233; de la vie bourgeoise fonctionne comme un &#171; dispositif &#233;thique &#187; qui attise le go&#251;t du n&#233;ant. Ce qui ne signifie pas que la &#171; critique du vide &#187; soit ill&#233;gitime : le capitalisme ne se traduit pas seulement par des injustices, mais aussi par un appauvrissement g&#233;n&#233;ral de l'existence et un ass&#232;chement des rapports humains les plus vivifiants, ce qui secr&#232;te de l'ennui. Cette critique est m&#234;me indispensable. Positivement, elle pousse &#224; mettre en cause &lt;i&gt;la vie que l'on m&#232;ne personnellement&lt;/i&gt;, et, plus g&#233;n&#233;ralement, les &lt;i&gt;formes de vie concr&#232;tes&lt;/i&gt; que la simple indignation face aux injustices ne fait qu'effleurer, tout occup&#233;e qu'elle est par la situation des plus d&#233;favoris&#233;s et des plus opprim&#233;s, c'est-&#224;-dire par &lt;i&gt;le sort des autres&lt;/i&gt;, et par le d&#233;veloppement industriel impuls&#233; par le capitalisme cens&#233; au moins mettre un terme &#224; la mis&#232;re mat&#233;rielle des masses, d&#233;plor&#233;e comme un fl&#233;au imm&#233;morial. Mais comme la critique bas&#233;e sur l'ennui n'incite pas toujours &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les m&#233;canismes socio-&#233;conomiques et fait plut&#244;t signe vers des id&#233;aux aristocratiques, elle comporte un danger de confusion et dispose &#224; l'&#233;garement. Et quand elle s'associe &#224; un m&#233;pris &#171; souverain &#187; pour les id&#233;aux de justice (&#233;galit&#233; et libert&#233;), &lt;i&gt;elle invite clairement au fascisme&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; ce que rappelle le parcours d'une partie de cette jeunesse allemande, cette &#171; marche en avant &#187; qui fut aussi celle d'Ernst von Salomon : partant d'une r&#233;volte contre la m&#233;diocrit&#233; bourgeoise et le monde de la machine, aspirant &#224; une vie plus intense et plus authentique, il s'est &#233;chou&#233; dans l'activisme d'extr&#234;me droite des &#171; corps francs &#187;, ces troupes contre-r&#233;volutionnaires qui ont servi de base &#224; la formation des groupes terroristes fascistes. Citons quelques passages de son r&#233;cit autobiographique &lt;i&gt;Les R&#233;prouv&#233;s&lt;/i&gt;, o&#249; il d&#233;crit sa participation aux organisations paramilitaires qui ont pris leur autonomie &#224; l'&#233;gard de la R&#233;publique de Weimar et ont harcel&#233;, en &#171; pirates &#187; combattant pour leur propre compte, la jeune Arm&#233;e Rouge aux confins de la Russie. La (pseudo) s&#233;cession avec le monde norm&#233; y d&#233;bouche sur l'exaltation mystique de l'intensit&#233; guerri&#232;re et le nihilisme absolu de la destruction pour elle-m&#234;me, ind&#233;pendamment de tout but &#224; atteindre et de tout id&#233;al &#224; r&#233;aliser. Ancr&#233;e dans la hantise de l'ennui, la valorisation de la forme &#171; lutte &#187; finit par occulter enti&#232;rement le sens du combat que l'on m&#232;ne : &lt;i&gt;pour quoi&lt;/i&gt; se bat-on ? Quelle pourrait &#234;tre l'issue de cette lutte ? Ces questions sont secondaires pour ceux qui veulent combler le vide de leur vie par l'engagement total et l'exp&#233;rience de l'intensit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour nous qui &#233;tions accourus vers ces provinces baltiques, ce mot &#171; marche en avant &#187; prenait une signification grosse de myst&#232;re et d&#233;licieusement dangereuse. Dans l'attaque, nous esp&#233;r-ions trouver une d&#233;livrance, une supr&#234;me exaltation de nos forces ; nous esp&#233;rions trouver la confirmation que nous &#233;tions &#224; la hauteur de notre destin, nous esp&#233;rions sentir en nous les v&#233;ritables valeurs du monde. Nous marchions, nourris par d'autres certitudes que celles qui avaient cours dans notre pays. Nous croyions aux instants o&#249; toute une vie se trouve ramass&#233;e, nous croyions au bonheur d'une prompte d&#233;cision. &#171; Marche en avant &#187; ne voulait pas dire pour nous la marche vers un but militaire, vers un point de la carte, vers une ligne qu'il fallait conqu&#233;rir. &#171; Marche en avant &#187; : c'&#233;tait pour nous la naissance d'une force nouvelle qui pousse le guerrier vers un sommet plus haut, c'&#233;tait la rupture de tous les liens qui nous attachaient &#224; ce monde corrompu, &#224; ce monde &#224; la d&#233;rive, avec lequel un v&#233;ritable guerrier ne pouvait plus rien avoir de commun. [&#8230;]&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous nous retrouvions loin des normes bourgeoises, ne comptant sur aucune r&#233;compense, n'&#233;tant conscients d'aucun but. Plus de choses s'&#233;taient an&#233;anties pour nous que les seules valeurs que nous avions tenues dans la main. Pour nous s'&#233;tait aussi bris&#233;e la gangue qui nous retenait prisonniers. La cha&#238;ne s'&#233;tait rompue, nous &#233;tions libres. Notre sang, soudain en effervescence, nous poussait vers l'ivresse et l'aventure, nous conduisait &#224; travers l'espace et les p&#233;rils, mais il poussait aussi l'un vers l'autre ceux qui s'&#233;taient reconnus proches jusqu'au plus profond de leurs &#234;tres. Nous &#233;tions une ligue de guerriers, impr&#233;gn&#233;s de toute la passion du monde, farouches dans le d&#233;sir, joyeux dans nos haines comme dans nos amours. Ce que nous voulions, nous ne le savions pas et ce que nous savions, nous ne le voulions pas. Guerre et aventure, s&#233;dition et destruction et dans tous les recoins de nos c&#339;urs, une pression inconnue, torturante, qui nous poussait sans rel&#226;che ! Enfoncer une porte dans le mur du monde qui nous encerclait, marcher sur des champs de feu, passer par-dessus des ruines et des cendres [&#8230;] &#8211; tout cela le voulions-nous ? Je ne sais si nous le voulions ; nous le faisions, et le &#171; pourquoi &#187; se perdait dans l'ombre des luttes sans merci.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ernst von Salomon (1902-1972), Les R&#233;prouv&#233;s [1930], Paris, Plon/UGE, 1986, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Bref, Salomon finit par se battre pour se battre, sans aucun autre objectif. L'exaltation de la lutte permet bien de vaincre l'ennui. Mais au final, la lutte contre la vacuit&#233; de sa vie bourgeoise pr&#233;cipite Salomon dans la vacuit&#233; de la lutte pour elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire de la lutte pour rien, de la lutte pour le n&#233;ant. Ce lien entre l'ennui et le nihilisme, le sentiment de vide et la soif de d&#233;truire pour d&#233;truire, Baudelaire aussi l'avait identifi&#233;. Fin analyste des t&#233;n&#232;bres du c&#339;ur humain, il conclut &#171; l'adresse au lecteur &#187; ouvrant Les fleurs du mal avec cette mise en garde :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Dans la m&#233;nagerie inf&#226;me de nos vices,&lt;br class='manualbr' /&gt;Il en est un plus laid, plus m&#233;chant, plus immonde !&lt;br class='manualbr' /&gt;Quoi qu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris&lt;br class='manualbr' /&gt;Il ferait volontiers de la terre un d&#233;bris&lt;br class='manualbr' /&gt;Et dans un b&#226;illement avalerait le monde ;&lt;br class='manualbr' /&gt;C'est l'Ennui ! &#8211; l'&#339;il charg&#233; d'un pleur involontaire,&lt;br class='manualbr' /&gt;Il r&#234;ve d'&#233;chafauds en fumant son houka. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le pi&#232;ge de l'opposition du personnel et du collectif&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si Haffner identifie intelligemment les tendances nihilistes qui clapissent dans le vide que ressent la jeunesse, ce qu'il en tire, c'est une critique contestable de la radicalit&#233; et m&#234;me de tout engagement politique. Pour lui, la question de l'ennui est la &#171; clef de toute la p&#233;riode historique dans laquelle nous vivons &#187;, car &#171; c'est &#224; cette &#233;poque que commen&#231;a de se creuser l'ab&#238;me qui divise aujourd'hui le peuple allemand en nazis et non-nazis &#187;. Tous les jeunes de sa g&#233;n&#233;ration ne r&#233;agirent pas de la m&#234;me fa&#231;on face au retour au calme des ann&#233;es 1924-29. Certains, nous dit-il, &#171; apprirent pour ainsi dire &#224; vivre, [&#8230;], se d&#233;sintoxiqu&#232;rent des jeux belliqueux et r&#233;volutionnaires, et d&#233;velopp&#232;rent leur personnalit&#233; (&lt;i&gt;Pers&#246;nnlichkeit&lt;/i&gt;, traduit par individu) &#187; (p. 109). Autrement dit, ils se retir&#232;rent dans la sph&#232;re priv&#233;e de leurs activit&#233;s personnelles. Ce qui distinguerait nazis et non-nazis, ce serait donc un certain rapport &#224; la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; que le retour au calme propose : d'un c&#244;t&#233;, ceux qui la re&#231;oivent comme une &#171; privation &#187; ou une &#171; d&#233;possession &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Beraubung, traduit dans le livre par &#171; frustration &#187; alors que berauben (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, et de l'autre, ceux qui l'accueillent comme un &#171; cadeau &#187;. Ceux que cette &#171; libre vie priv&#233;e &#187; ennuie et qui aspirent &#224; &#171; l'ivresse collective &#187;, et ceux qui &#171; savent vivre &#187;, c'est-&#224;-dire ont le &#171; go&#251;t de la vie personnelle &#187;. Les (pr&#233;)fascistes d&#233;personnalis&#233;s et dispos&#233;s &#224; &#171; l'aventure collective &#187;, et les &#171; hommes priv&#233;s &#187; (c'est comme &lt;i&gt;Privatmann&lt;/i&gt; que Haffner se d&#233;finit) dispos&#233;s &#224; la &#171; vie personnelle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haffner nous met ici devant une alternative absurde : soit on se retire dans la sph&#232;re priv&#233;e o&#249; l'on peut d&#233;velopper sa personnalit&#233; par des activit&#233;s rigoureusement apolitiques, soit on s'engage pleinement dans la sph&#232;re collective de l'action politique et l'on renonce &#224; soi-m&#234;me. Il faudrait choisir entre le retrait complet dans la &#171; vie personnelle &#187; et l'abandon de soi dans &#171; l'aventure collective &#187;. Alternative absurde puisque la vie humaine a toujours une dimension collective et, comme Haffner le sait au fond, qu'il est politiquement dangereux et personnellement appauvrissant de vouloir se d&#233;gager des responsabilit&#233;s politiques li&#233;es &#224; cette dimension. S'il tombe dans le pi&#232;ge de cette fausse opposition entre &#171; vie personnelle &#187; et &#171; vie collective &#187;, fausse puisque des dimensions corollaires sont pr&#233;sent&#233;es comme exclusives l'une de l'autre, c'est parce qu'il a une vision extr&#234;mement n&#233;gative et unilat&#233;rale de la vie collective, comme en t&#233;moigne la critique qu'il fait de la camaraderie nazie. Voil&#224; comment il d&#233;crit les quelques semaines qu'il a d&#251; passer dans un camp de formation paramilitaire organis&#233; par les nazis pour tous les aspirants juristes de l'Allemagne :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pendant la journ&#233;e, on n'avait jamais l'occasion de penser, d'&#234;tre un &#171; moi &#187;. Pendant la journ&#233;e, la camaraderie &#233;tait un bonheur. [&#8230;] Bonheur matinal de courir ensemble en plein air, bonheur de se retrouver ensemble nus comme des vers sous la douche chaude, de partager ensemble les paquets que tant&#244;t l'un, tant&#244;t l'autre recevait de sa famille, de partager ensemble la responsabilit&#233; d'une b&#233;vue commise par l'un ou l'autre, de se pr&#234;ter mutuellement aide et assistance pour mille d&#233;tails, de se faire une confiance mutuelle absolue dans toutes les occasions de la vie quotidienne, de se battre et de se colleter ensemble comme des gamins, de ne plus se distinguer les uns des autres, de se laisser porter par un grand fleuve tranquille de confiance et de rude familiarit&#233;&#8230; Qui niera que tout cela est un bonheur ? Qui niera qu'il existe dans la nature humaine une aspiration &#224; ce bonheur que la vie civile, normale et pacifique ne peut combler ? &#187; (p. 417)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Personne, bien s&#251;r, ne le niera. Mais si la r&#233;ponse est si &#233;vidente, c'est que le probl&#232;me est mal pos&#233;. En fait, Haffner ne se pose pas les bonnes questions : pourquoi la &#171; vie civile, normale et pacifique &#187; ne pourrait-elle pas combler cette aspiration &#224; un bonheur reposant finalement sur la fraternit&#233; li&#233;e au vivre-ensemble ? Pourquoi estimer syst&#233;matiquement que le malaise de certains Allemands face &#224; la vie que leur propose la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne n'est au fond li&#233; qu'&#224; leur manque de &#171; savoir-vivre &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; leur incapacit&#233; &#224; &#171; meubler et r&#233;jouir [leur] existence &#187; (p. 110) par des activit&#233;s purement priv&#233;es ? Quand il &#233;voque l'&#171; horreur du vide &#187;, il fait remarquer qu'elle n'est pas sans lien avec la pesante ambiance produite par &#171; les villes incolores, le z&#232;le, le s&#233;rieux, le sens du devoir excessif qui y pr&#233;sident aux affaires et &#224; l'organisation &#187; (p. 111). Et une formule significative revient comme un leitmotiv quand il d&#233;crit la &#171; vie civile normale &#187; : &lt;i&gt;business as usual&lt;/i&gt;. N'y a-t-il pas en effet quelque chose d'insatisfaisant dans cette vie domin&#233;e par les affaires ? Une certaine vacuit&#233;, comme il le dit ? Et pr&#233;cis&#233;ment un vide affectif et humain li&#233; &#224; la froideur des rapports marchands et &#224; la tristesse des conditions de vie modernes ? C'&#233;tait un th&#232;me classique &#224; l'&#233;poque en Allemagne (comme partout dans le monde) que d'opposer la soci&#233;t&#233; moderne o&#249; les hommes vivent esseul&#233;s aux formes de vie ant&#233;rieures o&#249; ils &#233;taient li&#233;s les uns aux autres. On ressentait violemment la perte des liens communautaires et parfois on cherchait &#224; les recr&#233;er sous forme de communes autog&#233;r&#233;es (Eden pr&#232;s de Berlin &#224; partir de 1893, Monte Verit&#224; en Suisse &#224; partir de 1901). Haffner est conscient de tout cela. Il fait d'ailleurs remarquer avec justesse que l'adh&#233;sion au r&#233;gime nazi n'&#233;tait pas seulement fond&#233;e sur la peur et l'oppression. Ce dernier savait manier la &#171; carotte &#187; (en r&#233;alit&#233; fantasmatique) en faisant miroiter aux Allemands la r&#233;alisation d'aspirations communautaires profondes et profond&#233;ment frustr&#233;es :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On dit que les Allemands sont asservis. Ce n'est qu'une demi-v&#233;rit&#233;. Ils sont aussi quelque chose d'autre, quelque chose de pire, pour quoi il n'existe pas de mot. Ils sont encamarad&#233;s. C'est un &#233;tat terriblement dangereux. On y vit comme sous l'emprise d'un charme. Dans un monde de r&#234;ve et d'ivresse. On y est si heureux, et pourtant on n'y a aucune valeur. On est si content de soi, et pourtant d'une laideur sans bornes. Si fier, et d'une abjection infra-humaine. (p. 427)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Haffner a sans doute raison de dire que la camaraderie, dans les mains des nazis, &#233;tait un terrible instrument de d&#233;shumanisation. En d&#233;composant les individualit&#233;s et en d&#233;responsabilisant les individus, elle les transforme en moutons de Panurge qui suivent &lt;i&gt;sans r&#233;flexion ni discussion&lt;/i&gt; leurs camarades (et en pratique le berger, le chef de meute), quoi qu'ils fassent, &lt;i&gt;parce que&lt;/i&gt; ce sont leurs camarades. Le bonheur qu'elle propose, c'est une sorte d'extase gr&#233;gaire qui infantilise et animalise : la dissolution du &#171; moi &#187; dans le collectif signifie avant tout l'ablation de la conscience et de la raison. Malgr&#233; la r&#233;pulsion qu'elle lui inspire apr&#232;s coup, Haffner reconna&#238;t qu'il a &#233;t&#233; s&#233;duit, &#171; pris au pi&#232;ge de la camaraderie &#187; (p. 416) qui lui avait &#233;t&#233; impos&#233;e par le dispositif du camp (o&#249; il est par exemple interdit de se vouvoyer). Il prend m&#234;me part, &#224; son retour &#224; la vie civile normale, &#224; deux soir&#233;es amicales avec ses &#171; camarades &#187;. Soir&#233;es qui se r&#233;v&#232;lent glauques, et l'&#233;pisode est clos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au lieu de d&#233;noncer cet &#171; encamaradement &#187; &lt;i&gt;impos&#233; d'en haut&lt;/i&gt; par l'&#201;tat, une camaraderie de caserne purement factice qui, comme il le remarque, se disloque d&#232;s que le dispositif qui la produit artificiellement dispara&#238;t, il d&#233;nonce la camaraderie &lt;i&gt;comme telle&lt;/i&gt;, la simple joie de vivre ensemble, d'&#234;tre li&#233;s les uns aux autres et de pouvoir s'appuyer sur ces liens. Il semble incapable de distinguer entre une camaraderie produite de mani&#232;re verticale, autoritaire et artificielle, et comme telle d&#233;shumanisante et d&#233;responsabilisante, et une camaraderie qui na&#238;t horizontalement et spontan&#233;ment des interactions quotidiennes et qui n'implique pas forc&#233;ment de dissolution de la pens&#233;e et de la responsabilit&#233; personnelles. Pour th&#233;matiser cette distinction essentielle, Haffner disposait pourtant de deux termes aux connotations tr&#232;s diff&#233;rentes. Il ne parle que de &lt;i&gt;Kameradschaft&lt;/i&gt;, terme intimement associ&#233; &#224; &#171; l'exp&#233;rience du front &#187; de la Premi&#232;re Guerre mondiale &#8211; cette exp&#233;rience valoris&#233;e par les fascistes pour ce qu'elle conduisait effectivement &#224; une dissolution de l'individualit&#233;. Mais il ne pouvait pas ne pas conna&#238;tre, en tant qu'&#233;tudiant en droit, la notion de &lt;i&gt;Genossenschaft&lt;/i&gt; que le juriste Otto von Gierke avait popularis&#233; en analysant les relations de solidarit&#233; et les formes d'organisation horizontales dans les corporations m&#233;di&#233;vales, les formes communales d'auto-gouvernement et autres communaut&#233;s autonomes. Gierke l'opposait &#224; la notion de &lt;i&gt;Herrschaft&lt;/i&gt;, de domination verticale incarn&#233;e par l'&#201;tat moderne. Le &lt;i&gt;Herr&lt;/i&gt;, c'est le sup&#233;rieur : le seigneur et le mari. Le &lt;i&gt;Genossen&lt;/i&gt;, c'est l'&#233;gal, le pair : le compagnon et le &#171; confr&#232;re/conjur&#233; &#187; des anciennes &lt;i&gt;confraternitas&lt;/i&gt; m&#233;di&#233;vales&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les communistes allemands ne se sont pas tromp&#233;s de termes : ce n'est pas (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour Gierke, la modernit&#233; sociale, juridique et politique se caract&#233;rise pr&#233;cis&#233;ment par le passage de relations sociales fond&#233;es sur l'autonomie horizontale &#224; celles fond&#233;es sur la domination verticale. Sur le plan juridique, elle se d&#233;veloppe sous l'influence du droit romain qui &#233;tait fond&#233; sur la notion d'individu comme entit&#233;s porteuses et pourvoyeuses de droits, contrairement au droit allemand qui partait des collectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Haffner ne formule pas une telle distinction, il n'envisage le rapport entre la vie personnelle et collective que de mani&#232;re n&#233;gative : la vie collective ne peut que nier l'individualit&#233; et cette derni&#232;re ne peut se d&#233;velopper que dans la sph&#232;re priv&#233;e. Il semble incapable d'envisager, au-del&#224; de sa famille, une forme de vie commune ou m&#234;me seulement d'appartenance &#224; un collectif qui ne conduise pas &#224; la n&#233;gation du &#171; moi &#187;. R&#233;ciproquement, il ne con&#231;oit pas que certaines formes de vivre-ensemble favorisent le d&#233;ploiement personnel tandis que d'autres l'entravent, transformant les hommes en moutons &#8211; ni surtout que ceci est pr&#233;cis&#233;ment le cas de ce qu'il appelle la &#171; vie civile normale &#187;. Pour reprendre des formules d'Adorno, cette derni&#232;re &#171; n'individualise les hommes que pour les briser compl&#232;tement dans leur isolement &#187;. &#171; En se lib&#233;rant de la soci&#233;t&#233;, [l'individu] se prive &#233;galement de la force dont il a besoin pour vivre sa libert&#233;. [&#8230;] Celui qui ne construit rien socialement n'a aucun contenu &#187; (&lt;i&gt;Minima Moralia&lt;/i&gt;, &#167; 97). L'erreur de Haffner est d'opposer l'individu au collectif, et l'inversion sp&#233;culaire de cette position (opposer le collectif &#224; l'individu) ne fait que reproduire la m&#234;me erreur fondamentale : prendre ces deux abstractions comme des termes absolus et les faire jouer l'un contre l'autre. La critique dialectique nous permet de briser ces jeux de miroir entre l'individualisme qui nie le collectif et le collectivisme (qu'il soit rouge ou brun) qui nie l'individu. Elle nous invite &#224; penser les formes de liens qui relient, qu'on le veuille ou non, les hommes entre eux, et &#224; distinguer entre deux types de liens : ceux qui conduisent &#224; l'appauvrissement simultan&#233; des dimensions individuelles et collectives de la vie, et ceux qui favorisent leur enrichissement et leur renforcement r&#233;ciproques. Dans ce cadre, il ne fait aucun doute que la pr&#233;tendue &#171; communaut&#233; nationale &#187;, l'espace public mass-m&#233;diatique et le march&#233;, m&#234;me &#171; r&#233;gional &#187;, sont plus du c&#244;t&#233; des premiers que des seconds.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;De la libert&#233; priv&#233;e &#224; l'impuissance collective&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si Haffner a une vision aussi r&#233;ductrice et n&#233;gative de la dimension collective et politique de la vie humaine, c'est que toute sa pens&#233;e repose sur un axiome qui lui semble indiscutable : la &#171; vraie vie &#187;, c'est la &#171; vie priv&#233;e &#187; (p. 21). C'est l'&#233;quivalence fondatrice de l'individualisme moderne le plus plat et le plus contradictoire, puisqu'il m&#232;ne directement au conformisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La question de l'individualisme est pi&#233;g&#233;e, puisqu'il y en a diff&#233;rentes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Quand Haffner d&#233;nonce le totalitarisme, c'est au nom du principe lib&#233;ral de l'inviolabilit&#233; par l'&#201;tat de cette vie priv&#233;e. L'&#201;tat est totalitaire quand il intervient dans la sph&#232;re personnelle &#8211; concr&#232;tement dans le monde int&#233;rieur de la pens&#233;e et de la subjectivit&#233;, et dans le monde affectif des amiti&#233;s et des aventures amoureuses :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;En usant des pires menaces, cet &#201;tat exige de l'individu qu'il renonce &#224; ses amis, abandonne ses amies, abjure ses convictions, adopte des opinions impos&#233;es et une fa&#231;on de saluer dont il n'a pas l'habitude, cesse de boire et de manger ce qu'il aime, emploie ses loisirs &#224; des activit&#233;s qu'il ex&#232;cre, risque sa vie pour des aventures qui le rebutent, renie son pass&#233; et sa personnalit&#233;, et tout cela sans cesser de manifester un enthousiasme reconnaissant. (p. 16)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit dans cette citation qui ouvre le livre, il n'est nulle part question de libert&#233; politique. Haffner n'&#233;voque pas les restrictions au droit de r&#233;union, la censure des opinions, l'arbitraire policier, etc. Il le fera tout de m&#234;me dans la suite de l'ouvrage, mais il est significatif que dans ce r&#233;quisitoire initial presque rien de tout cela n'apparaisse. Car la vie &#171; priv&#233;e &#187; qu'il d&#233;fend est telle pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle est &lt;i&gt;priv&#233;e de toute dimension politique&lt;/i&gt;. Non que Haffner en serait priv&#233; ou d&#233;poss&#233;d&#233; par l'&#201;tat total : il y a &lt;i&gt;de lui-m&#234;me&lt;/i&gt; renonc&#233;, il s'en est volontairement d&#233;charg&#233;, partant du principe que seules les questions priv&#233;es importent vraiment et que la vie politique ne peut &#234;tre que fausse au regard de la &#171; vraie vie &#187;. La &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; dont part Haffner est, pour reprendre la fameuse distinction de Benjamin Constant, la &#171; libert&#233; des Modernes &#187;, celle de l'individu d&#233;politis&#233; pour qui la vie consiste &#224; &#171; jouir paisiblement de sa propri&#233;t&#233; &#187;. Cette libert&#233; est au fond identique &#224; la s&#233;curit&#233;, mais ali&#233;n&#233;e, attendue &lt;i&gt;contre imp&#244;ts&lt;/i&gt; d'une instance ext&#233;rieure, &#233;tatique &#8211; une s&#233;curit&#233; que l'on n'est pas pr&#234;t &#224; assurer soi-m&#234;me, en assumant ses responsabilit&#233;s. Elle s'oppose &#224; la &#171; libert&#233; des Anciens &#187;, la libert&#233; politique des citoyens grecs et romains.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Benjamin Constant, De la libert&#233; des Modernes compar&#233;e &#224; celle des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cette base, il n'est pas difficile de saisir que la critique de Haffner pr&#233;sente une faille dramatique. Il s'insurge contre le totalitarisme au nom de la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187;. Mais &#224; partir d'une telle position, il sait qu'aucune r&#233;sistance n'est possible : &#171; Quoi qu'il en f&#251;t, je me cramponnais encore &#224; cette vie normale &#224; l'&#233;cart de la politique. Il n'existait pas de position &#224; partir de laquelle j'eusse pu combattre les nazis. Au moins ne voulais-je pas me laisser d&#233;ranger par eux. &#187; (p. 167) Et l'impasse est totale puisqu'il lui faut aussi vite reconna&#238;tre que sous un r&#233;gime totalitaire, il est justement &#171; impossible de se retirer dans une sph&#232;re priv&#233;e &#187; (p. 326). &lt;i&gt;De la libert&#233; priv&#233;e &#224; la privation de libert&#233;, de l'individualisme au fascisme, il n'y a en r&#233;alit&#233; qu'un pas.&lt;/i&gt; C'est ce qu'avait pr&#233;vu Tocqueville qui voyait dans l'individualisme, le retrait dans la sph&#232;re priv&#233;e, le fondement d'un d&#233;veloppement &#233;tatique colossal qui se paierait un jour ou l'autre par le despotisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
En pr&#233;sentant son livre comme le r&#233;cit d'un &#171; duel &#187; entre l'&#201;tat et &#171; l'homme priv&#233; &#187; (p. 15), Haffner reste quant &#224; lui englu&#233; dans des oppositions illusoires. Car cet &#171; homme priv&#233; &#187; (l'individu dont la dimension politique est r&#233;duite au minimum &#233;lectoral) n'est que l'autre face de l'&#201;tat en tant que &lt;i&gt;m&#233;canisme de prise en charge des questions politiques&lt;/i&gt; et donc de d&#233;chargement des hommes du poids des responsabilit&#233;s communes. Entre ces deux instances qui se pr&#233;supposent r&#233;ciproquement, il ne saurait y avoir de &#171; duel &#187; : de combat, de conflit ouvert. Et de fait, il n'y en a pas eu. De ce point de vue, m&#234;me quand Haffner temp&#232;re son emphase en &#233;crivant quelques lignes plus loin qu'il est rest&#233; &#171; tout le temps sur la d&#233;fensive &#187;, il est encore dans l'illusion : se d&#233;fendre, c'est porter des coups. En r&#233;alit&#233;, le livre est le r&#233;cit d'une &lt;i&gt;fuite&lt;/i&gt; permanente qui logiquement le conduit sur la voie de l'exil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la suite de l'ouvrage, Haffner ne fait plus preuve de cette auto-h&#233;ro&#239;sation introductive (David Haffner contre Goliath &#233;tatique) &#8211; une r&#233;action de compensation tr&#232;s classique face &#224; l'impuissance. Il reconna&#238;t n'&#234;tre &#171; jamais intervenu dans le cours des &#233;v&#233;nements &#187; (p. 273). Il a toujours essay&#233; d'&#233;viter les confrontations directes avec les nazis (il les contourne dans les rues pour ne pas avoir &#224; les saluer) et quand il n'a pas pu le faire, il s'est honteusement &#233;cras&#233;. Il raconte ainsi l'humiliation qu'il a ressentie un jour o&#249; il dut courber l'&#233;chine face &#224; eux. Ils entrent dans la biblioth&#232;que o&#249; il potasse ses examens et exigent le d&#233;part de tous les Juifs. Lui cherche seulement &#224; &#171; faire comme s'ils n'&#233;taient pas l&#224; &#187; en continuant &#224; lire &#171; m&#233;caniquement &#187;. Mais la r&#233;alit&#233; le rattrape et un S.A. lui demande s'il est aryen. Il r&#233;pond &#171; oui &#187; et se repent imm&#233;diatement, en son for int&#233;rieur, de s'&#234;tre ainsi abaiss&#233; &#224; &#171; r&#233;pondre consciencieusement, au premier venu qui me le demandait, que j'&#233;tais aryen &#187; (p. 226).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de jeter la pierre &#224; Haffner en le traitant de &#171; mauviette &#187;. Compte tenu des circonstances, il aurait sans doute &#233;t&#233; b&#234;tement h&#233;ro&#239;que, autrement dit suicidaire, de r&#233;agir autrement face au S.A. Il est plus important de comprendre que parmi ces &#171; circonstances &#187;, &lt;i&gt;la conception toute priv&#233;e de la vie que Haffner d&#233;fend comme tant d'autres Allemands joue un r&#244;le crucial&lt;/i&gt;. C'est elle qui permet de comprendre pourquoi tous les Allemands que le nazisme rebutait (ces &#171; anonymes &#187; qui en 1933 constituaient encore, Haffner insiste sur ce point, la majorit&#233; du pays) n'ont rien fait et &lt;i&gt;rien pu faire&lt;/i&gt; face &#224; la prise de pouvoir des nazis et &#224; la &#171; mise au pas &#187; g&#233;n&#233;rale qui en a r&#233;sult&#233;. Une fois que l'on a renonc&#233; &#224; donner une consistance politique &#224; sa vie, on en est r&#233;duit, comme le dit Haffner, &#224; l'&#171; impuissance totale et sans issue &#187; (p. 298) face &#224; des ph&#233;nom&#232;nes tels que la mont&#233;e du fascisme. On est condamn&#233; &#224; y assister en &lt;i&gt;spectateur offusqu&#233;&lt;/i&gt;. Et m&#234;me si l'on en prend conscience (comme le fait Haffner), il est d&#233;j&#224; trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette situation tragique conduit alors &#224; toute une s&#233;rie de pathologies de la r&#233;flexion politique que Haffner d&#233;crit admirablement. Pendant l'&#233;t&#233; 1933, il estime que tous ceux qui se refusent &#224; passer du c&#244;t&#233; des nazis victorieux sont menac&#233;s par trois tentations. &lt;i&gt;Primo&lt;/i&gt;, la fuite dans l'illusion de la sup&#233;riorit&#233; consistant &#224; pr&#233;dire (&#171; dans un aveuglement conscient et acharn&#233; &#187;) la fin prochaine du r&#233;gime, martelant que &#171; cela ne pouvait continuer ainsi &#187;. Mais en dissertant ainsi sur la fragilit&#233; du r&#233;gime, Haffner remarque qu'on ne fait que chercher un exutoire &#224; sa propre impuissance. &lt;i&gt;Secundo&lt;/i&gt;, l'amertume et le pessimisme d&#233;sesp&#233;r&#233;, pouvant d&#233;boucher sur un cynisme complet : on abandonne le monde au diable dans une indiff&#233;rence hautaine et on se compla&#238;t m&#234;me dans le naufrage g&#233;n&#233;ral. &lt;i&gt;Tertio&lt;/i&gt;, le m&#233;pris souverain consistant &#224; ignorer d&#233;lib&#233;r&#233;ment les nazis, &#224; d&#233;tourner le regard de ce qui ne m&#233;rite m&#234;me pas qu'on s'y attarde, et donc &#224; s'abstraire compl&#232;tement de la situation. En refusant toute influence, toute r&#233;action, tout contact avec la r&#233;alit&#233;, on risque certes de perdre &#171; le sens du r&#233;el &#187;. Ce qu'il y a n&#233;anmoins se s&#233;duisant dans cette posture qui a attir&#233; Haffner, c'est le projet stendhalien de &#171; pr&#233;server la saintet&#233; et la puret&#233; de son moi &#187;. Un projet qui, on l'a vu, est bien s&#251;r impraticable (p. 298-308).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond, ces trois tentations qui hantent aussi la soci&#233;t&#233; contemporaine ne font que &lt;i&gt;rationaliser l'impuissance&lt;/i&gt; avec tout ce qu'il y a de pathologique dans cette attitude ambigu&#235;. Car elles ne font pas qu'exprimer le d&#233;sespoir li&#233; &#224; l'impuissance, elles ent&#233;rinent aussi cette derni&#232;re en la justifiant apr&#232;s coup, en la pr&#233;sentant comme raisonnable, et transfigurent ainsi la faiblesse en sup&#233;riorit&#233;. Elles conduisent toutes &#224; verrouiller la cage de la passivit&#233;, soit en s'en remettant &#224; la pro-vidence (le r&#233;gime va s'effondrer tout seul), soit en s'abandonnant &#224; la fatalit&#233; (il n'y a rien &#224; faire). Mais seulement &#224; la &lt;i&gt;verrouiller&lt;/i&gt;. Car c'est la cage elle-m&#234;me, la cage de l'impuissance, qui est le fond existentiel sur lequel ce genre de tentations maladives peut na&#238;tre. Elle doit donc &#234;tre ramen&#233;e &#224; quelque chose d'ant&#233;rieur, une forme de vie dont elle est la sanction in&#233;vitable : celle de l'individu moderne retir&#233; dans la sph&#232;re priv&#233;e. L'individualisme et l'impuissance politique sont les deux faces de la m&#234;me m&#233;daille. Si l'on veut se donner les moyens de r&#233;sister au totalitarisme qui, &#224; n'en pas douter, n'est pas un cauchemar appartenant irr&#233;vocablement au pass&#233;, il s'agit de penser et de construire d'autres formes de vie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vers l'autonomie politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi y a-t-il eu si peu d'Allemands &#171; pour se dresser et se d&#233;fendre spontan&#233;ment &#187; contre les nazis ? Reconnaissant en passant que &#171; cette question inclut un reproche &#224; l'&#233;gard de [lui]-m&#234;me &#187;, Haffner en vient &#224; r&#233;diger deux pages assez lucides : &#171; Curieusement, c'&#233;tait entre autres choses la poursuite machinale de la vie quotidienne qui s'opposait &#224; une quelconque r&#233;action &#233;nergique et vitale contre la monstruosit&#233;. &#187; (p. 206) Qu'il trouve cela &#171; curieux &#187; t&#233;moigne certes des limites de sa lucidit&#233;. Il nomme pour ainsi dire le probl&#232;me, le &#171; m&#233;canisme de la vie courante &#187;, mais n'analyse pas en profondeur ce qui, dans &#171; la vie courante &#187; de son &#233;poque, r&#233;duisait &#171; m&#233;caniquement &#187; les individus &#224; l'impuissance. S'il l'avait fait, il aurait pu d&#233;passer la seule invocation du &#171; nihilisme &#187;, qui permet &#224; ceux qui y voient &#171; la &#187; cause du nazisme de ne pas trop s'interroger sur les implications politiques des &#233;volutions sociales et &#233;conomiques de cette &#233;poque. Car il n'y a pas que la fraction effectivement nihiliste de la jeunesse bourgeoise qui a adh&#233;r&#233; au r&#233;gime : il a obtenu le soutien d'une partie des masses prol&#233;taris&#233;es par la crise de 1929 (d&#233;go&#251;t&#233;es de &#171; la gauche &#187; et de ses trahisons successives) et de la grande bourgeoisie. Et si les autres n'ont pas r&#233;sist&#233;, ce n'est pas sans lien avec les conditions de vie moderne :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il est probable que les r&#233;volutions, et l'histoire dans son ensemble, se d&#233;rouleraient bien diff&#233;remment si les hommes &#233;taient aujourd'hui encore ce qu'ils &#233;taient peut-&#234;tre dans l'antique cit&#233; d'Ath&#232;nes : des &#234;tres autonomes avec une relation &#224; l'ensemble, au lieu d'&#234;tre livr&#233;s pieds et poings li&#233;s &#224; leur profession et &#224; leur emploi du temps, d&#233;pendant d'une foule de choses qui les d&#233;passent, &#233;l&#233;ments d'un m&#233;canisme qu'ils ne contr&#244;lent pas, marchant pour ainsi dire sur des rails et d&#233;sempar&#233;s quand ils d&#233;raillent. La s&#233;curit&#233;, la dur&#233;e ne se trouvent que dans la routine quotidienne. &#192; c&#244;t&#233;, c'est tout de suite la jungle. Tout Europ&#233;en du xxe si&#232;cle le ressent confus&#233;ment avec angoisse. C'est pourquoi il h&#233;site &#224; entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire d&#233;railler &#8211; une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l'initiative. D'o&#249; la possibilit&#233; de ces immenses catastrophes affectant la civilisation, telle que la domination nazie en Allemagne. (p. 206-207)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce texte indique en creux comment construire cette position &#224; partir de laquelle il serait possible de r&#233;sister au totalitarisme, &#171; position &#187; qui a si cruellement manqu&#233; &#224; Haffner : cesser d'applaudir b&#233;atement aux &#171; progr&#232;s &#187; dans la d&#233;mesure d'une machine socio-&#233;conomique sur laquelle personne n'a plus la moindre prise ; tenter de sortir de la d&#233;pendance compl&#232;te &#224; ce syst&#232;me &#8211; une d&#233;pendance qui passe par le salariat et la division du travail. Autrement dit, cesser de regarder d&#233;filer, &#224; travers les vitres du train dans lequel nous sommes n&#233;s, la luxuriance apparemment inaccessible de la for&#234;t tropicale et d&#233;velopper dans &#171; la jungle &#187; l'autonomie politique, la capacit&#233; &#224; &#171; se tenir par soi-m&#234;me dans une relation au tout &#187;, condition &lt;i&gt;sine qua non&lt;/i&gt; pour disposer d'une certaine marge d'initiative, personnelle et collective. Ce qui implique une autre conception de la vie que celle qui r&#232;gne en harmonie compl&#232;te avec le d&#233;veloppement de ce syst&#232;me d&#233;mesur&#233;. Car la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187;, cet individualisme qui se pense dans l'horizon fantasmatique d'une ind&#233;pendance compl&#232;te qui n'est ni possible ni souhaitable, n'est que l'autre face de ces liens &lt;i&gt;impersonnels&lt;/i&gt; de d&#233;pendance bien r&#233;els. L'autonomie politique implique au contraire l'horizon de liens de d&#233;pendance personnels, assum&#233;s en ce qu'ils sont accessibles &#224; la discussion et &#224; la transformation collectives. Comme le notait Hannah Arendt, une des conditions n&#233;cessaires du totalitarisme est &#171; l'&#233;limination de toute solidarit&#233; de groupe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, Le syst&#232;me totalitaire, Paris, Seuil, 1972, p. 17.&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Construire l'autonomie politique, c'est reconstruire ces solidarit&#233;s de groupe par-del&#224; l'atomisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Haffner avait approfondi un tant soit peu la r&#233;f&#233;rence aux Grecs, il en serait venu &#224; rappeler que, pour les citoyens ath&#233;niens, la &#171; vraie vie &#187; n'est &#233;videmment pas la vie priv&#233;e, mais la vie publique. Et qu'&#224; la base de cette vie politique, il y a la &lt;i&gt;philia&lt;/i&gt;, l'amiti&#233; politique, une &#171; camaraderie &#187; qui n'implique pas l'an&#233;antissement de la pens&#233;e et de la responsabilit&#233; personnelles. Aujourd'hui, il n'est &#233;videmment pas question de recr&#233;er une forme de vie qui reposait aussi sur l'esclavage. Si l'on peut s'inspirer, &#224; la mani&#232;re de Castoriadis ou d'Arendt, des Grecs pour penser le politique, c'est dans un tout autre cadre que les id&#233;es d'autonomie et de &lt;i&gt;philia&lt;/i&gt; peuvent prendre un sens, un cadre qui implique &lt;i&gt;la participation de chacun &#224; la production des conditions d'existence de tous&lt;/i&gt; sous une forme telle qu'elle ne d&#233;passe pas nos possibilit&#233;s de prise en main par la discussion collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y a d'irritant dans le livre de Haffner, c'est son incapacit&#233; &#224; tirer les conclusions de ses r&#233;flexions les plus lucides. Si l'on repart de son projet de comprendre les dispositions &#233;thiques qui ont rendu possible le nazisme, il faut souligner que jamais il ne parvient &#224; d&#233;passer sa conception toute priv&#233;e de la vie qui est justement, il le montre suffisamment, une de ces dispositions les plus fondamentales. Bien qu'il sugg&#232;re rapidement la perspective de l'autonomie politique, il reste fondamentalement camp&#233; dans l'opposition fatale entre libert&#233; priv&#233;e et intensit&#233; collective. En cela, il partage la c&#233;cit&#233; tendancielle de la jeunesse r&#233;volt&#233;e de son &#233;poque quant aux &#233;volutions sociales qui conditionnent tant les institutions politiques que les dispositions &#233;thiques. Ce qui rend la vie moderne si &#171; vide &#187; et ce qui provoque ce sentiment blas&#233; d'ennui, c'est le fait d'avoir &#224; perdre son temps dans des activit&#233;s qui nous sont &lt;i&gt;&#233;trang&#232;res&lt;/i&gt;, auxquelles nous sommes contraints par un syst&#232;me qui accro&#238;t sa &#171; productivit&#233; &#187; en fragmentant le travail social et en appauvrissant la vie de ceux qu'il r&#233;duit &#224; l'ex&#233;cution de t&#226;ches monotones, &#224; la consommation de marchandises uniformes et &#224; des relations de moins en moins humaines, de plus en plus fonctionnelles. &#192; n'en pas douter, ce m&#234;me sentiment de vacuit&#233; a aussi hant&#233; une bonne partie des jeunes gens qui ont &lt;i&gt;perdu leur vie&lt;/i&gt; (dans tous les sens du terme) dans une guerre absurde qui, si elle &#233;tait intense, n'&#233;tait pas la leur. De quoi rappeler les limites de l'apologie de la conflictualit&#233; comme promesse d'intensit&#233;, apologie tendanciellement nihiliste qui nous d&#233;tourne d'une r&#233;flexion lucide sur les causes de l'appauvrissement de nos vies et sur les moyens de reconqu&#233;rir notre existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;R&#233;mi Demmi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr noshade&gt;
Ce texte de R&#233;mi Demmi, &#233;crit en 2005, avait d&#233;j&#224; circul&#233; de mani&#232;re informelle avant d'&#234;tre repris en automne 2008 dans &lt;i&gt;Le travail mort-vivant&lt;/i&gt;, huiti&#232;me num&#233;ro de &lt;i&gt;Notes &amp; Morceaux Choisis
&lt;br /&gt;&#8212; Bulletin critique des sciences, des technologies et de la soci&#233;t&#233; industrielle &#8212;&lt;/i&gt; paru aux &#201;ditions La Lenteur...&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sebastian Haffner (1907-1999), &lt;i&gt;Histoire d'un Allemand. Souvenirs 1914-1933&lt;/i&gt;, tr. Brigitte H&#233;bert,Actes Sud, Babel 2003, p. 275. Les r&#233;f&#233;rences des citations seront d&#233;sormais donn&#233;es entre parenth&#232;sesdans le corps du texte. J'ai modifi&#233; la traduction quand cela me semblait n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ces formules sont tir&#233;es d'un texte anonyme, &lt;i&gt;L'Appel&lt;/i&gt;, qui a &#233;t&#233; diffus&#233; hors des circuits commerciaux en 2004. Il reprend certains th&#232;mes de la revue &lt;i&gt;Tiqqun&lt;/i&gt;, gorg&#233;e de r&#233;f&#233;rences plus ou moins explicites &#224; un certain nombre d'auteurs allemands des ann&#233;es 1920 qui ont adh&#233;r&#233; au r&#233;gime nazi : le &#171; On &#187; du philosophe Heidegger (qui d&#233;signait par l&#224; la perte de soi dans la m&#233;diocrit&#233; quotidienne, faisait de l'ennui un &#171; concept m&#233;taphysique fondamental &#187; et a cru que Hitler apporterait un renouveau spirituel &#224; l'Europe), la d&#233;finition du politique par la distinction &#171; ami/ennemi &#187; de Carl Schmitt, juriste officiel du Troisi&#232;me Reich, Gottfried Benn, po&#232;te belliciste qui est le premier auteur cit&#233; dans la revue, etc. En d&#233;nigrant la critique sociale attentive aux r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques au profit d'une m&#233;taphysique existentialiste et messianique tendanciellement nihiliste (voir par exemple la &lt;i&gt;Th&#233;orie du bloom&lt;/i&gt; de Tiqqun), ces textes retrouvent plus g&#233;n&#233;ralement le ton et la posture post-nietzsch&#233;ens qui pr&#233;valaient, on va le voir, dans la jeunesse allemande du d&#233;but du xxe si&#232;cle. Bien s&#251;r, ces textes s'inspirent &#224; part &#231;a d'auteurs n'ayant rien &#224; voir avec le fascisme : Debord, Foucault, Benjamin, etc.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Das Dritte Reich&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1922, est le dernier ouvrage d'Arthur Moeller-Bruck (1876-1925). Il fournit aux nazis leur mythe politique majeur en th&#233;orisant la r&#233;alisation messianique du r&#232;gne de dieu sur terre, d&#233;passement de l'opposition du royaume c&#233;leste et du royaume terrestre dans un &#171; troisi&#232;me empire &#187; qui en serait la synth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Arthur Moeller-Bruck, &lt;i&gt;Die Moderne Literatur in Gruppen-und Einzeldarstellungen&lt;/i&gt;, Schuster &amp; Loeffler, Berlin &amp; Leipzig, 1902, p. 137.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Carl Zuckmayer (1896-1977), &lt;i&gt;Als w&#228;r's ein St&#252;ck von mir. Horen der Freundschaft&lt;/i&gt;, Fischer, Frankfurt am Main, 1966, p. 225.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Expression de Georg Luk&#225;cs (1885-1971) dans sa &lt;i&gt;Br&#232;ve histoire de la litt&#233;rature allemande&lt;/i&gt; (Nagel,&lt;br class='autobr' /&gt;
Paris, 1949, p. 188) pour d&#233;signer cette &#171; litt&#233;rature id&#233;ologique de plus en plus r&#233;pandue qui s'incorpore les &#233;l&#233;ments essentiels de la critique romantique du capitalisme, les unit &#224; la critique de la d&#233;mocratie et&lt;br class='autobr' /&gt;
tire de ces consid&#233;rations, en apparence puissamment radicales et critiques, la conclusion que la structure politiquement et socialement arri&#233;r&#233;e de l'Allemagne serait une forme plus &#233;lev&#233;e de l'&#201;tat et de la soci&#233;t&#233; authentiques, que les d&#233;mocraties occidentales &#187;. Bref, c'est une r&#233;volte anticapitaliste qui d&#233;bouche sur le nationalisme r&#233;actionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce qui ne signifie pas forc&#233;ment une adh&#233;sion &#224; &#171; la d&#233;mocratie &#187; comme r&#233;gime moderne (caract&#233;ris&#233; par le parlementarisme, le constitutionnalisme et le suffrage universel, par opposition &#224; la &#171; dictature &#187;) qui consiste souvent de fait en une &lt;i&gt;domination oligarchique de la bourgeoisie&lt;/i&gt;. Le caract&#232;re profond&#233;ment insatisfaisant de la d&#233;mocratie r&#233;ellement existante ne doit pas amener &#224; d&#233;nigrer les id&#233;aux d&#233;mocratiques (justice, &#233;galit&#233;, libert&#233;, pouvoir populaire) qui, depuis l'Antiquit&#233;, ont port&#233; les r&#233;voltes du &#171; demos &#187; (les petits paysans grecs) contre les &#171; eupatrides &#187; (les &#171; bien-n&#233;s &#187;, l'aristocratie urbaine), de la pl&#232;be contre les patriciens, du tiers &#233;tat contre la noblesse, du prol&#233;tariat contre la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Herbert Marcuse (1898-1979), &#171; La lutte contre le lib&#233;ralisme dans la conception autoritaire de l'&#201;tat &#187; [1934], dans &lt;i&gt;Culture et soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, Paris, Minuit, 1970, p. 61-102. L'accord objectif entre cette &#171; r&#233;volte antibourgeoise de la jeunesse bourgeoise &#187; et l'imp&#233;rialisme est aussi soulign&#233; par Luk&#225;cs dans l'ouvrage d&#233;j&#224; cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ernst J&#252;nger (1895-1998), &lt;i&gt;Le C&#339;ur aventureux&lt;/i&gt; [1929], Paris, Gallimard, 1995, p. 55.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Orages d'acier&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Mobilisation totale&lt;/i&gt; sont deux livres de J&#252;nger. La citation est tir&#233;e de la&lt;br class='autobr' /&gt;
revue d'extr&#234;me-droite Die Standarte, 8 novembre 1925. Les th&#232;mes entrem&#234;l&#233;s de &#171; l'homme nouveau &#187;, de la &#171; d&#233;s-individuation &#187; et de la &#171; Domination nouvelle &#187; parcourent son &#339;uvre des ann&#233;es 1920&lt;br class='autobr' /&gt;
jusqu'&#224; ce que l'activiste nationaliste, confront&#233; &#224; partir de 1933 &#224; la r&#233;alisation de ses r&#234;ves les plus d&#233;lirants, finisse par prendre ses distances &#224; leur &#233;gard. Celui qui fut de 1914 &#224; 1945 un brave militaire,&lt;br class='autobr' /&gt;
officier dans les troupes d'&#233;lite et leader de groupes paramilitaires, s'est ensuite profil&#233; comme&#8230; un anarchiste indomptable (voir son livre de 1951 intitul&#233; : Trait&#233; du rebelle, ou le recours aux for&#234;ts, Paris, Bourgois, 1995).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Georg Heym (1887-1912), &lt;i&gt;Dichtungen und Schriften&lt;/i&gt;, vol. 3, Ellermann, Hamburg/M&#252;nchen, 1960.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ernst von Salomon (1902-1972), &lt;i&gt;Les R&#233;prouv&#233;s&lt;/i&gt; [1930], Paris, Plon/UGE, 1986, p. 64-67.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Beraubung, traduit dans le livre par &#171; frustration &#187; alors que berauben signifie d&#233;valiser, d&#233;pouiller, voler.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les communistes allemands ne se sont pas tromp&#233;s de termes : ce n'est pas comme &lt;i&gt;Kameraden&lt;/i&gt; qu'ils se saluent, mais comme &lt;i&gt;Genossen&lt;/i&gt;. L'ouvrage de Gierke est le suivant : &lt;i&gt;Das deutsche Genossenschaftsrecht&lt;/i&gt; (Le droit communautaire/corporatif allemand), 4 vol. (1868, 1873, 1881), Wissenschaftliche Buchgemeinschaft, Darmstadt, 1954.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La question de l'individualisme est pi&#233;g&#233;e, puisqu'il y en a diff&#233;rentes sortes. Celui dont il est ici question est analys&#233; par Tocqueville dans &lt;i&gt;De la D&#233;mocratie en Am&#233;rique&lt;/i&gt; : il d&#233;signe le retrait complet dans la sph&#232;re priv&#233;e (son oppos&#233; serait le militantisme). Il a son origine dans (sans s'identifier avec) l'individualisme lib&#233;ral qui part de la notion juridique d'individu comme porteur de droits inali&#233;nable&lt;br class='autobr' /&gt;
face &#224; l'&#233;tat (cet individualisme s'oppose au fascisme). Selon cette conception, tous les individus sont les m&#234;mes en tant que porteurs de droits identiques. Face &#224; cette conception universaliste, il y a aussi des&lt;br class='autobr' /&gt;
individualismes &#171; qualitatifs &#187; qui partent plut&#244;t de la notion biologique d'individualit&#233; (les individus dans leur unicit&#233; par rapport &#224; &#171; l'esp&#232;ce &#187;, et non dans leur &#233;galit&#233; par rapport &#224; l'&#233;tat) et exigent son libre d&#233;ploiement (en g&#233;n&#233;ral gr&#226;ce &#224; la pens&#233;e et la culture). Si cet individualisme s'insurge contre les forces sociales qui entravent ce d&#233;ploiement, il s'oppose au conformisme. L'individualisme anarchiste se&lt;br class='autobr' /&gt;
caract&#233;rise par le refus du collectivisme, la critique du conformisme et l'id&#233;e que l'&#233;galit&#233; et la libert&#233; (ce qui d&#233;finit l'individualisme universaliste) ne peuvent se r&#233;aliser que contre l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Benjamin Constant, &lt;i&gt;De la libert&#233; des Modernes compar&#233;e &#224; celle des Anciens&lt;/i&gt; (1819).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;Le syst&#232;me totalitaire&lt;/i&gt;, Paris, Seuil, 1972, p. 17.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		
		<enclosure url="https://www.infokiosques.net/IMG/pdf/haffner.pdf" length="263720" type="application/pdf" />
		
		<enclosure url="https://www.infokiosques.net/IMG/pdf/haffner-brochure.pdf" length="301078" type="application/pdf" />
		

	</item>



</channel>

</rss>
