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		<title>La Marotte</title>
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		<dc:date>2017-07-05T14:38:03Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Max Stirner</dc:creator>


		<dc:subject>Religions et croyances</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mais ce que le Christianisme (la Religion) a machin&#233; contre les app&#233;tits, ne serions-nous pas en droit de le retourner contre l'Esprit (pens&#233;es, repr&#233;sentations, id&#233;es, croyances, etc.), par lequel il pr&#233;tend que nous soyons d&#233;termin&#233;s ? Ne pourrions-nous exiger que l'Esprit, les repr&#233;sentations, les id&#233;es, ne pussent plus nous d&#233;terminer, cessassent d'&#234;tre fixes et hors d'atteinte, autrement dit &#171; sacr&#233;es &#187; ? Cela aurait pour effet de nous &lt;/i&gt;affranchir de l'Esprit&lt;i&gt;, de nous d&#233;lier du joug des repr&#233;sentations et des id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Christianisme disait : &#171; Nous devons bien poss&#233;der des app&#233;tits, mais ces app&#233;tits ne doivent pas nous poss&#233;der. &#187; Nous lui r&#233;pondons : &#171; Nous devons bien poss&#233;der un esprit, mais l'Esprit ne doit pas nous poss&#233;der. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La Marotte&lt;/i&gt; est extrait de la premi&#232;re partie de &lt;i&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, de Max Stirner (publi&#233; en 1844, traduit par Robert L. Reclaire en 1899).&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L126xH150/arton1373-34576.jpg?1780471634' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='126' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1373.jpg?1480776450&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Homme, ta cervelle est hant&#233;e, tu bats la campagne ! Dans tes r&#234;ves d&#233;mesur&#233;s, tu te forges tout un monde divin, un royaume des Esprits qui t'attend, un Id&#233;al qui t'invite. Tu as une id&#233;e fixe !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne crois pas que je plaisante ou que je parle par m&#233;taphore, quand je d&#233;clare radicalement fous, fous &#224; lier, tous ceux que l'infini, le surhumain tourmente, c'est-&#224;-dire, &#224; en juger par l'unanimit&#233; de ses v&#339;ux, &#224; peu pr&#232;s toute la race humaine. Qu'appelle-t-on en effet une &#171; id&#233;e fixe &#187; ? Une id&#233;e &#224; laquelle l'homme est asservi. Lorsque vous reconnaissez l'insanit&#233; d'une telle id&#233;e, vous enfermez son esclave dans une maison de sant&#233;. Mais que sont donc la V&#233;rit&#233; religieuse dont il n'est pas permis de douter, la Majest&#233; (celle du Peuple, par exemple) que l'on ne peut secouer sans l&#232;se-majest&#233;, la Vertu, &#224; laquelle le censeur, gardien de la moralit&#233;, ne tol&#232;re pas la moindre atteinte ? Ne sont-ce point autant d' &#171; id&#233;es fixes &#187; ? Et qu'est-ce, par exemple, que ce radotage qui remplit la plupart de nos journaux, sinon le langage de fous que hante une id&#233;e fixe de l&#233;galit&#233;, de moralit&#233;, de christianisme, fous qui n'ont l'air d'&#234;tre en libert&#233; que gr&#226;ce &#224; la grandeur du pr&#233;au o&#249; ils prennent leurs &#233;bats ? Essayez donc d'entreprendre un tel fou au sujet de sa manie, imm&#233;diatement vous aurez &#224; prot&#233;ger votre &#233;chine contre sa m&#233;chancet&#233; ; car ces fous de grande envergure ont encore cette ressemblance avec les pauvres gens d&#251;ment d&#233;clar&#233;s fous qu'ils se ruent haineusement sur quiconque touche &#224; leur marotte. Ils vous volent d'abord votre arme, ils vous volent la libert&#233; de la parole, puis ils se jettent sur vous les griffes en avant. Chaque jour montre mieux la l&#226;chet&#233; et la rage de ces maniaques, et le peuple, comme un imb&#233;cile, leur prodigue ses applaudissements. Il suffit de lire les gazettes d'aujourd'hui et d'&#233;couter parler les Philistins&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ancien peuple d'asie, par extension nom donn&#233; par les &#233;tudiants allemands (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; pour acqu&#233;rir bien vite la d&#233;solante conviction qu'on est enferm&#233; avec des fous dans une maison de sant&#233;. &#171; Tu ne traiteras pas ton fr&#232;re de fou, sinon&#8230;, etc. ! Mais la menace me laisse froid, et je r&#233;p&#232;te : mes fr&#232;res sont des fous fieff&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'un pauvre fou dans son cabanon se nourrisse de l'illusion qu'il est Dieu le P&#232;re, l'empereur du Japon, le Saint-Esprit, ou qu'un brave bourgeois s'imagine qu'il est appel&#233; par sa destin&#233;e &#224; &#234;tre bon chr&#233;tien, fid&#232;le protestant, citoyen loyal, homme vertueux &#8212; c'est identiquement la m&#234;me &#171; id&#233;e fixe &#187;. Celui qui ne s'est jamais risqu&#233; &#224; n'&#234;tre ni bon chr&#233;tien, ni fid&#232;le protestant, ni homme vertueux, est enferm&#233; et encha&#238;n&#233; dans la foi, la vertu, etc. C'est ainsi que les scolastiques ne philosophaient que dans les limites de la foi de l'&#201;glise, et que le pape Beno&#238;t XIV &#233;crivit de volumineux bouquins dans les limites de la superstition papiste, sans que le moindre doute effleur&#226;t leur croyance ; c'est ainsi que les &#233;crivains entassent in-folio sur in-folio traitant de l'&#201;tat, sans jamais mettre en question l'id&#233;e fixe d'&#201;tat elle-m&#234;me ; c'est ainsi que nos gazettes regorgent de politique parce qu'elles sont infect&#233;es de cette illusion que l'homme est fait pour &#234;tre un &lt;i&gt;zoon politicon&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Un animal politique. (NdAE)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et les sujets v&#233;g&#232;tent dans leur servitude, les gens vertueux dans la vertu, les Lib&#233;raux dans les &#233;ternels principes de 89, sans jamais porter dans leur id&#233;e fixe le scalpel de la critique. Ces idoles restent in&#233;branlables sur leurs larges pieds comme les manies d'un fou, et celui qui les met en doute joue avec les vases de l'autel ! Redisons-le encore : une id&#233;e fixe, voil&#224; ce qu'est le vrai sacro-saint !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne nous heurtons-nous qu'&#224; des poss&#233;d&#233;s du Diable, ou rencontrons-nous aussi souvent des poss&#233;d&#233;s d'esp&#232;ce contraire, poss&#233;d&#233;s par le Bien, la Vertu, la Morale, la Loi ou n'importe quel autre &#171; principe &#187; ? Les possessions diaboliques ne sont point les seules : si le Diable nous tire par une manche, Dieu nous tire par l'autre ; d'un c&#244;t&#233; la &#171; tentation &#187;, de l'autre la &#171; gr&#226;ce &#187; ; mais quelle que soit celle qui op&#232;re, les poss&#233;d&#233;s n'en sont pas moins acharn&#233;s dans leur opinion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Possession &#187; vous d&#233;pla&#238;t ? Dites obsession, ou, puisque c'est l'Esprit qui vous poss&#232;de et qui vous sugg&#232;re tout, dites &lt;i&gt;inspiration&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;enthousiasme&lt;/i&gt;. J'ajoute que l'enthousiasme, dans sa pl&#233;nitude, car il ne peut &#234;tre question de faux, de demi-enthousiasme, s'appelle &#8212; &lt;i&gt;fanatisme&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fanatisme est sp&#233;cialement propre aux gens cultiv&#233;s, car la culture d'un homme est en raison de l'int&#233;r&#234;t qu'il attache aux choses de l'esprit, et cet int&#233;r&#234;t spirituel s'il est fort et vivace, n'est et ne peut &#234;tre que fanatisme ; c'est un int&#233;r&#234;t fanatique pour ce qui est sacr&#233; (&lt;i&gt;fanum&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Observez nos lib&#233;raux, lisez certains de nos journaux saxons, et &#233;coutez ce que dit Schlosser&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Achtzehntes Jahrhundert, II, 519.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &#171; La soci&#233;t&#233; d'Holbach ourdit un complot formel contre la doctrine traditionnelle et l'ordre &#233;tabli, et ses membres mettaient dans leur incr&#233;dulit&#233; autant de fanatisme que moines et cur&#233;s, j&#233;suites, pi&#233;tistes et m&#233;thodistes ont coutume d'en mettre au service de leur pi&#233;t&#233; machinale et de leur foi litt&#233;rale. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Examinez la fa&#231;on dont se comporte aujourd'hui un homme &#171; moral &#187;, qui pense en avoir bien fini avec Dieu, et qui rejette le Christianisme comme une guenille us&#233;e. Demandez-lui s'il lui est d&#233;j&#224; arriv&#233; de mettre en doute que les rapports charnels entre fr&#232;re et s&#339;ur soient un inceste, que la monogamie soit la vraie loi du mariage, que la pi&#233;t&#233; soit un devoir sacr&#233;, etc. Vous le verrez saisi d'une vertueuse horreur &#224; cette id&#233;e qu'on pourrait traiter sa s&#339;ur en femme, etc. Et d'o&#249; lui vient cette horreur ? De ce qu'il &lt;i&gt;croit&lt;/i&gt; &#224; une loi morale. Cette &lt;i&gt;foi&lt;/i&gt; morale est solidement ancr&#233;e en lui. Avec quelque vivacit&#233; qu'il s'insurge contre la &lt;i&gt;pi&#233;t&#233;&lt;/i&gt; des Chr&#233;tiens, il n'en est pas moins rest&#233; &#233;galement chr&#233;tien par la &lt;i&gt;moralit&#233;&lt;/i&gt;. Par son c&#244;t&#233; moral, le Christianisme le tient encha&#238;n&#233;, et encha&#238;n&#233; dans la &lt;i&gt;foi&lt;/i&gt;. La monogamie doit &#234;tre quelque chose de sacr&#233;, et le bigame sera ch&#226;ti&#233; comme un &lt;i&gt;criminel&lt;/i&gt; ; celui qui se livre &#224; l'inceste portera le poids de son &lt;i&gt;crime&lt;/i&gt;. Et ceci s'applique aussi &#224; ceux qui ne cessent de crier que la Religion n'a rien &#224; voir avec l'&#201;tat, que Juif et Chr&#233;tien sont &#233;galement citoyens. Inceste, monogamie, ne sont-ce point autant de &lt;i&gt;dogmes&lt;/i&gt; ? Qu'on s'avise d'y toucher, et l'on &#233;prouvera qu'il y a dans cet homme moral l'&#233;toffe d'un &lt;i&gt;inquisiteur&lt;/i&gt; &#224; faire envie &#224; un Krummacher ou &#224; un Philippe II. Ceux-ci d&#233;fendaient l'autorit&#233; religieuse de l'&#201;glise, lui d&#233;fend l'autorit&#233; morale de l'&#201;tat, les lois morales sur lesquelles l'&#201;tat : repose ; l'un comme l'autre condamnent au nom d'articles de foi : quiconque agit autrement que ne le permet &lt;i&gt;leur foi&lt;/i&gt; &#224; eux, on lui infligera la fl&#233;trissure due &#224; son &#171; crime &#187;, et on l'enverra pourrir dans une maison de correction, au fond d'un cachot. La croyance morale n'est pas moins fanatique que la religieuse. Et cela s'appelle &#171; libert&#233; de conscience &#187;, quand un fr&#232;re et une s&#339;ur sont jet&#233;s en prison au nom d'un principe que leur &#171; conscience &#187; avait rejet&#233; ? &#8212; Mais ils donnaient un exemple d&#233;testable ! &#8212; Certes oui, car il se pourrait que d'autres s'avisassent gr&#226;ce &#224; eux que l'&#201;tat n'a point &#224; se m&#234;ler de leurs relations, et que deviendrait la &#171; puret&#233; des m&#339;urs &#187; ? D'o&#249;, toll&#233; g&#233;n&#233;ral : &#171; Saintet&#233; divine ! &#187; crient les z&#233;lateurs de la Foi, &#171; Vertu sacr&#233;e ! &#187; crient les ap&#244;tres de la Morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui s'agitent pour les int&#233;r&#234;ts sacr&#233;s se ressemblent. souvent fort peu. Combien les orthodoxes stricts ou vieux croyants diff&#232;rent des combattants pour &#171; la V&#233;rit&#233;, la Lumi&#232;re et le Droit &#187;, des Philal&#232;thes, des amis de la lumi&#232;re, etc. ! Et cependant rien d'essentiel, de fondamental ne les s&#233;pare. Si l'on attaque telle ou telle des vieilles v&#233;rit&#233;s traditionnelles (le miracle, le droit divin), les plus &#233;clair&#233;s applaudissent, les vieux croyants sont seuls &#224; g&#233;mir. Mais si l'on s'attaque &#224; la v&#233;rit&#233; elle-m&#234;me, aussit&#244;t tous se retrouvent croyants, et on les a tous &#224; dos. De m&#234;me pour les choses de la morale : les bigots sont intol&#233;rants, les cerveaux &#233;clair&#233;s se piquent d'&#234;tre plus larges ; mais si quelqu'un s'avise de toucher &#224; la Morale elle-m&#234;me, tous font aussit&#244;t cause commune contre lui. &#171; V&#233;rit&#233;, Morale, Droit &#187; sont et doivent rester &#171; sacr&#233;s &#187;. Ce qu'on trouve &#224; bl&#226;mer dans le Christianisme ne peut, disent les plus lib&#233;raux, qu'y avoir &#233;t&#233; introduit &#224; tort et n'est point vraiment chr&#233;tien ; mais le Christianisme doit rester au-dessus de toute discussion, c'est la &#171; base &#187; immuable qu'il est &#171; criminel &#187; d'&#233;branler. L'h&#233;r&#233;tique contre la croyance pure n'est plus expos&#233;, il est vrai, &#224; la rage de pers&#233;cution de jadis, mais celle-ci s'est tourn&#233;e tout enti&#232;re contre l'h&#233;r&#233;tique qui touche &#224; la morale pure.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La Pi&#233;t&#233; a eu depuis un si&#232;cle tant d'assauts &#224; subir, elle a si souvent entendu reprocher &#224; son essence surhumaine d'&#234;tre tout bonnement &#171; inhumaine &#187;, qu'on ne peut plus gu&#232;re &#234;tre tent&#233; de s'attaquer &#224; elle. Et cependant, si des adversaires se sont pr&#233;sent&#233;s pour la combattre, ce fut presque toujours au nom de la Morale elle-m&#234;me, pour d&#233;tr&#244;ner l'&#202;tre supr&#234;me au profit d'un &#8212; autre &#234;tre supr&#234;me. Ainsi Proudhon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Proudhon : De la cr&#233;ation de l'ordre, p. 36.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; n'h&#233;site pas &#224; dire : &#171; Les hommes sont destin&#233;s &#224; vivre sans religion, mais la morale est &#233;ternelle et absolue ; qui oserait aujourd'hui attaquer la morale ? &#187; Les moralistes ont tous pass&#233; dans le lit de la Religion, et apr&#232;s qu'ils se sont plong&#233;s jusqu'au cou dans l'adult&#232;re, c'est &#224; qui dira aujourd'hui en s'essuyant la bouche : &#171; La Religion ? Je ne connais pas cette femme-l&#224; ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous montrons que la Religion est loin d'&#234;tre mortellement atteinte tant qu'on se borne &#224; incriminer son essence surnaturelle, et qu'elle en appelle en derni&#232;re instance &#224; l' &#171; Esprit &#187; (car Dieu est l'Esprit), nous aurons suffisamment fait voir son accord final avec la moralit&#233; pour qu'il nous soit permis de les laisser &#224; leur interminable querelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que vous parliez de la Religion ou de la Morale, il s'agit toujours d'un &#234;tre supr&#234;me ; que cet &#234;tre supr&#234;me soit surhumain ou humain, peu m'importe, il en est en tout cas un &#234;tre au-dessus de moi. Qu'il devienne en derni&#232;re analyse l'essence humaine ou l' &#171; Homme &#187;, il n'aura fait que quitter la peau de la vieille religion pour rev&#234;tir une nouvelle peau religieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voyez Feuerbach : il nous enseigne que &#171; du moment qu'on s'en tient &#224; la philosophie sp&#233;culative, c'est-&#224;-dire qu'on fait syst&#233;matiquement du pr&#233;dicat le sujet, et, r&#233;ciproquement, du sujet l'objet et le principe, on poss&#232;de la v&#233;rit&#233; nue et sans voiles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Feuerbach, Anekdota, II, 64.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Sans doute, nous abandonnons ainsi le point de vue &#233;troit de la Religion, nous abandonnons le Dieu qui &#224; ce point de vue est sujet ; mais nous ne faisons que le troquer pour l'autre face du point de vue religieux, le Moral. Nous ne disons plus, par exemple, &#171; Dieu est l'amour &#187;, mais bien &#171; l'amour est divin &#187; ; rempla&#231;ons m&#234;me le pr&#233;dicat divin par son &#233;quivalent &#171; sacr&#233; &#187;, et nous en sommes toujours &#224; notre point de d&#233;part, nous n'avons pas fait un pas. L'amour n'en reste pas moins pour l'homme le &lt;i&gt;Bien&lt;/i&gt;, ce qui le divinise, ce qui le rend respectable, sa v&#233;ritable &#171; humanit&#233; &#187;, ou, pour nous exprimer plus exactement, l'amour est ce qu'il y a dans l'homme de v&#233;ritablement &lt;i&gt;humain&lt;/i&gt;, et ce qu'il y a en lui d'inhumain, c'est l'&#233;go&#239;sme sans amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pr&#233;cis&#233;ment, tout ce que le Christianisme, et avec lui la philosophie sp&#233;culative, c'est-&#224;-dire la th&#233;ologie, nous pr&#233;sente comme le bien, l'absolu, n'est proprement pas le bien (ou, ce qui revient au m&#234;me, n'est &lt;i&gt;que le bien&lt;/i&gt;) ; de sorte que cette transmutation du pr&#233;dicat en sujet ne fait qu'affirmer plus solidement encore l'&lt;i&gt;&#234;tre&lt;/i&gt; chr&#233;tien (le pr&#233;dicat lui-m&#234;me postule d&#233;j&#224; l'&#234;tre). Le dieu et le divin m'enlacent plus indissolublement encore. Avoir d&#233;log&#233; le dieu de son ciel, et l'avoir ravi &#224; la &#171; &lt;i&gt;transcendance&lt;/i&gt; &#187;, cela ne justifie nullement vos pr&#233;tentions &#224; une victoire d&#233;finitive, tant que vous ne faites que le refouler dans le c&#339;ur humain et le doter d'une ind&#233;racinable &#171; &lt;i&gt;immanence&lt;/i&gt; &#187;. Il faudra dire d&#233;sormais : le divin est le v&#233;ritablement humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux-l&#224; m&#234;mes qui se refusent &#224; voir dans le Christianisme le fondement de l'&#201;tat, et qui s'insurgent contre toute formule telle que &#201;tat chr&#233;tien, Christianisme d'&#201;tat, etc., ne se lassent pas de r&#233;p&#233;ter que la Moralit&#233; est &#171; la base de la vie sociale et de l'&#201;tat &#187;. Comme si le r&#232;gne de la Moralit&#233; n'&#233;tait pas la domination absolue du sacr&#233;, une &#171; Hi&#233;rarchie &#187; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce propos, on peut se rappeler la tentative d'explication qu'on a voulu opposer &#224; l'ancienne doctrine des th&#233;ologiens. &#192; les en croire, la foi seule serait capable de saisir les v&#233;rit&#233;s religieuses, Dieu ne se r&#233;v&#233;lerait qu'aux seuls croyant, ce qui revient &#224; dire que seuls le c&#339;ur, le sentiment, la fantaisie d&#233;vote sont religieux. &#192; cette affirmation on r&#233;pondit que l' &#171; intelligence naturelle &#187;, la raison humaine sont &#233;galement aptes &#224; conna&#238;tre Dieu (singuli&#232;re pr&#233;tention de la raison, pour le dire en passant, que de vouloir rivaliser de fantaisie avec la fantaisie elle-m&#234;me).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce sens que Reimarus &#233;crivit ses &lt;i&gt;Vornehmsten Wahrheiten der nat&#252;lichen Religion&lt;/i&gt; (principales v&#233;rit&#233;s de la Religion naturelle). Il en vint &#224; consid&#233;rer l'homme &lt;i&gt;entier&lt;/i&gt; comme tendant &#224; la religion par toutes ses facult&#233;s ; c&#339;ur, sentiment, intelligence, raison, sentir, savoir, vouloir, tout chez l'homme lui parut &lt;i&gt;religieux&lt;/i&gt;. Hegel a bien montr&#233; que la philosophie elle-m&#234;me est religieuse ! Et que ne d&#233;core-t-on point de nos jours du nom de Religion ? La &#171; Religion de l'Amour &#187;, la &#171; Religion de la Libert&#233; &#187;, la &#171; Religion politique &#187;, bref, tout enthousiasme. Et, au fond, on n'a pas tort !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui encore nous employons ce mot d'origine latine &#171; Religion &#187;, qui, par son &#233;tymologie, exprime l'id&#233;e de &lt;i&gt;lien&lt;/i&gt;. Et li&#233;s nous sommes en effet, et li&#233;s nous resterons tant que nous serons impr&#233;gn&#233;s de religion. Mais l'Esprit aussi est-il li&#233; ? Au contraire, l'Esprit est libre ; il est l'unique ma&#238;tre, il n'est pas &lt;i&gt;notre&lt;/i&gt; Esprit, mais il est absolu. Aussi, la vraie traduction affirmative du mot Religion serait &#8212; &#171; &lt;i&gt;Libert&#233; spirituelle&lt;/i&gt; &#187;. Celui dont l'Esprit est libre est par l&#224; m&#234;me religieux, comme celui qui donne libre cours &#224; ses app&#233;tits est sensuel ; l'Esprit lie l'un, la Chair lie l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Liaison, d&#233;pendance, &#8212; &lt;i&gt;Religio&lt;/i&gt;, telle est la Religion par rapport &#224; moi : je suis li&#233; ; Libert&#233;, voil&#224; la Religion par rapport &#224; l'Esprit : il est libre, il jouit de la libert&#233; spirituelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mal que peut nous faire le d&#233;cha&#238;nement de nos passions, combien le connaissent pour en avoir souffert ! Mais que le libre Esprit, la radieuse spiritualit&#233;, l'enthousiasme pour des int&#233;r&#234;ts id&#233;aux puissent nous plonger dans une d&#233;tresse pire que ne le ferait la plus noire m&#233;chancet&#233;, c'est ce que l'on ne veut pas voir ; et l'on ne peut d'ailleurs s'en aviser, si l'on n'est et ne fait profession d'&#234;tre un &#233;go&#239;ste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reimarus, et avec lui tous ceux qui ont montr&#233; que notre raison aussi bien que notre c&#339;ur, etc., conduisent &#224; Dieu, ont montr&#233; du m&#234;me coup que nous sommes compl&#232;tement et totalement poss&#233;d&#233;s. Assur&#233;ment, ils faisaient tort aux th&#233;ologiens, auxquels ils enlevaient le monopole de l'illumination religieuse ; mais ils n'en &#233;largissaient pas moins d'autant le domaine de la Religion et de la libert&#233; spirituelle. En effet, si par Esprit vous n'entendez plus seulement le sentiment ou la foi, mais l'Esprit dans toutes ses manifestations, intelligence, raison et pens&#233;e en g&#233;n&#233;ral, et si vous lui permettez en tant qu'intelligence, etc., de participer aux v&#233;rit&#233;s spirituelles et c&#233;lestes, en ce cas c'est l'Esprit tout entier qui s'&#233;l&#232;ve &#224; la pure spiritualit&#233; et qui est libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partant de ces pr&#233;misses, la Moralit&#233; &#233;tait autoris&#233;e &#224; se mettre en opposition absolue avec la Pi&#233;t&#233;. C'est cette opposition qui se fit jour r&#233;volutionnairement sous forme d'une haine br&#251;lante contre tout ce qui ressemblait &#224; un &#171; commandement &#187; (ordonnance, d&#233;cret, etc.), et contre la personne honnie et pers&#233;cut&#233;e du &#171; ma&#238;tre absolu &#187;. Elle s'affirma dans la suite comme doctrine et trouva d'abord sa formule dans le Lib&#233;ralisme, dont la &#171; bourgeoisie constitutionnelle &#187; est la premi&#232;re expression historique, et qui &#233;clipsa les puissances religieuses proprement dites (voir plus loin le &#171; Lib&#233;ralisme &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La moralit&#233; ne d&#233;rivant plus simplement de la pi&#233;t&#233;, mais ayant ses racines propres, le principe de la morale ne d&#233;coule plus des commandements divins, mais des lois de la raison ; pour que ces commandements restent valables, il faut d'abord que leur valeur ait &#233;t&#233; contr&#244;l&#233;e par la raison et qu'ils soient contresign&#233;s par elle. Les lois de la raison sont l'expression de l'homme lui-m&#234;me, car l' &#171; Homme &#187; est raisonnable, et l' &#171; essence de l'homme &#187; implique ces lois de toute n&#233;cessit&#233;. Pi&#233;t&#233; et moralit&#233; diff&#232;rent en ce que la premi&#232;re reconna&#238;t Dieu et la seconde l'Homme pour l&#233;gislateurs. En se mettant &#224; un certain point de vue de la moralit&#233;, on raisonne &#224; peu pr&#232;s comme suit : Ou bien l'homme ob&#233;it &#224; sa sensualit&#233; et par l&#224; il est &lt;i&gt;immoral&lt;/i&gt;, ou bien il ob&#233;it au Bien, lequel, en tant que facteur agissant sur la volont&#233;, s'appelle sens moral (sentiment, pr&#233;occupation du Bien), et dans ce cas il est &lt;i&gt;moral&lt;/i&gt;. Comment, &#224; ce point de vue, peut-on appeler immoral l'acte de Sand tuant Kotzebue ? Ce qu'on appelle d&#233;sint&#233;ress&#233;, cet acte l'&#233;tait s&#251;rement autant que, par exemple, les larcins de saint Crispin au profit des pauvres. &#171; Il ne devait pas assassiner, car il est &#233;crit : &#187;tu ne tueras pas ! &#187; &#8212; Poursuivre le bien, le bien public (comme Sand croyait le faire) ou le bien des pauvres (comme Crispin), est donc moral, mais le meurtre et le vol sont immoraux : but moral, moyen immoral. Pourquoi ? &#8212; &#171; Parce que le meurtre, l'assassinat, est mal en soi, d'une mani&#232;re absolue. &#187; &#8212; Lorsque les Gu&#233;rillas entra&#238;naient les ennemis de leur pays dans les ravins et les canardaient &#224; loisir, embusqu&#233;s derri&#232;re les buissons, n'&#233;tait-ce pas un assassinat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous vous en tenez au principe de la morale qui prescrit de poursuivre partout et toujours le Bien, vous en &#234;tes r&#233;duits &#224; vous demander si, en aucun cas, le meurtre ne peut arriver &#224; r&#233;aliser ce Bien ; dans l'affirmative, vous devez liciter ce meurtre dont le Bien est sorti. Vous ne pouvez condamner l'action de Sand : elle fut morale, parce que d&#233;sint&#233;ress&#233;e et sans autre objectif que le Bien ; ce fut un ch&#226;timent inflig&#233; par un individu, une &lt;i&gt;ex&#233;cution&lt;/i&gt;, pour laquelle il risquait sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que voir dans l'entreprise de Sand, sinon sa volont&#233; de supprimer de vive force certains &#233;crits ? N'avez-vous jamais vu appliquer ce m&#234;me proc&#233;d&#233; comme tr&#232;s &#171; l&#233;gal &#187; et tr&#232;s sanctionn&#233; ? Et que r&#233;pondre &#224; cela au nom de votre principe de la Moralit&#233; ? &#8212; &#171; C'&#233;tait une ex&#233;cution ill&#233;gale ! &#187; L'immoralit&#233; du fait &#233;tait-elle donc dans son ill&#233;galit&#233;, dans la d&#233;sob&#233;issance &#224; la loi ? Accordez-moi tout d'un coup que le Bien n'est autre chose que &#8212; la Loi, et que Moralit&#233; &#233;gale L&#233;galit&#233; ! Votre moralit&#233; doit se r&#233;signer &#224; n'&#234;tre plus qu'une vaine fa&#231;ade de &#171; l&#233;galit&#233; &#187;, une fausse d&#233;votion &#224; l'accomplissement de la loi, bien plus tyrannique et plus r&#233;voltante que l'ancienne ; celle-ci n'exigeait que la &lt;i&gt;pratique ext&#233;rieure&lt;/i&gt;, tandis que vous exigez en plus l'&lt;i&gt;intention&lt;/i&gt; : on doit porter en soi la r&#232;gle et le dogme, et le plus l&#233;galement intentionn&#233; est le plus moral. La derni&#232;re clart&#233; de la vie catholique s'&#233;teint dans cette l&#233;galit&#233; protestante. Ainsi finalement se compl&#232;te et s'absolutise la domination de la Loi. &#171; Ce n'est pas moi qui vis, c'est la Loi qui vit en moi. &#187; J'en arrive &#224; n'&#234;tre plus que le &#171; vaisseau de sa gloire &#187;. &#171; Chaque Prussien porte son gendarme dans sa poitrine &#187;, disait, en parlant de ses compatriotes, un officier sup&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; vient l'incurable impuissance de certaines &lt;i&gt;oppositions&lt;/i&gt; ? Uniquement de ce qu'elles ne veulent point s'&#233;carter du chemin de la Moralit&#233; ou de la L&#233;galit&#233;, ce qui les condamne &#224; jouer cette monstrueuse com&#233;die de d&#233;vouement, d'amour, etc., dont l'hypocrite mauvaise gr&#226;ce ach&#232;ve d'&#233;c&#339;urer ceux que d&#233;go&#251;tent la pourriture et la cafarderie de ce qui s'intitule &#171; opposition l&#233;gale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un accord &lt;i&gt;moral&lt;/i&gt; conclu au nom de l'amour et de la fid&#233;lit&#233; ne laisse place &#224; aucune volont&#233; discordante et oppos&#233;e ; la belle harmonie est rompue si l'un veut une chose et l'autre le contraire. Or, l'usage et un vieux pr&#233;jug&#233; exigent avant tout de l'opposition le respect de ce pacte moral. Que reste-t-il &#224; l'opposition ? Peut-elle vouloir une libert&#233; lorsque l'&#233;lu, la majorit&#233; trouvent bon de la repousser ? Non ! Elle n'oserait &lt;i&gt;vouloir&lt;/i&gt; la libert&#233; ; tout ce qu'elle peut faire, c'est la &lt;i&gt;souhaiter&lt;/i&gt;, et pour l'obtenir, &#171; p&#233;titionner &#187; et tendre la main en la demandant par charit&#233;. Voyez-vous ce qui arriverait si l'opposition &lt;i&gt;voulait&lt;/i&gt; r&#233;ellement, si elle voulait de toute l'&#233;nergie de sa volont&#233; ? Non, non : qu'elle sacrifie la Volont&#233; &#224; l'Amour, qu'elle renonce &#224; la Libert&#233; &#8212; pour les beaux yeux de la Morale. Elle ne doit jamais &#171; r&#233;clamer comme un droit &#187; ce qu'il lui est seulement permis de &#171; demander comme une gr&#226;ce &#187;. L'amour, le d&#233;vouement, etc., exigent imp&#233;rieusement qu'il n'y ait qu'une seule volont&#233; devant laquelle toutes les autres s'inclinent, &#224; laquelle elles ob&#233;issent avec amour et soumission. Que cette volont&#233; soit raisonnable ou d&#233;raisonnable, il est en tout cas moral de s'y soumettre et immoral de s'y soustraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La volont&#233; qui r&#233;git la censure para&#238;t d&#233;raisonnable &#224; beaucoup de gens. Cependant, dans un pays o&#249; s&#233;vit la censure, celui qui lui soustrait ses &#233;crits fait mal et celui qui les lui soumet fait bien. Que quelqu'un, d&#251;ment averti et rappel&#233; &#224; l'ordre par le censeur, passe outre et installe par exemple une presse clandestine, on sera en droit de l'accuser d'immoralit&#233;, et, qui plus est, de sottise s'il se fait prendre ; son aventure ne lui donnera-t-elle pas quelque titre &#224; l'estime des &#171; honn&#234;tes gens &#187; ? Qui sait ? &#8212; Peut-&#234;tre s'imaginait-il servir une &#171; moralit&#233; sup&#233;rieure &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La toile de l'hypocrisie moderne est tendue aux confins des deux domaines entre lesquels, alternativement ballott&#233;e, notre &#233;poque tend les fils d&#233;li&#233;s du mensonge et de l'erreur. Trop faible d&#233;sormais pour servir la morale sans h&#233;sitation et sans d&#233;faillance, trop scrupuleuse encore pour vivre tout &#224; fait selon l'&#233;go&#239;sme, elle passe en tremblant, dans la toile d'araign&#233;e de l'hypocrisie, d'un principe &#224; l'autre, et, paralys&#233;e par le fl&#233;au de l'incertitude, ne capture plus que de sottes et pauvres mouches. A-t-on eu l'audace grande de dire carr&#233;ment son avis, aussit&#244;t on &#233;nerve la libert&#233; du propos par des protestations d'amour : &#8212; &lt;i&gt;r&#233;signation hypocrite&lt;/i&gt;. A-t-on, au contraire, eu le front de combattre une affirmation libre en invoquant &lt;i&gt;moralement&lt;/i&gt; la bonne foi, etc., aussit&#244;t le courage moral s'&#233;vanouit et l'on assure que c'est avec un plaisir tout particulier qu'on a entendu cette vaillante parole : &#8212; &lt;i&gt;approbation hypocrite&lt;/i&gt;. Bref, on voudrait tenir l'un, mais ne pas l&#226;cher l'autre ; on veut vouloir &lt;i&gt;librement&lt;/i&gt;, mais on n'entend pas, &#224; Dieu ne plaise, cesser de vouloir &lt;i&gt;moralement&lt;/i&gt;. &#8212; Voyons, Lib&#233;raux, vous voil&#224; en pr&#233;sence d'un de ces adversaires dont vous m&#233;prisez la servilit&#233; ; nous vous &#233;coutons : vous att&#233;nuez l'effet de chaque mot un peu lib&#233;ral par un regard, de la plus loyale fid&#233;lit&#233; ; lui habille son servilisme des plus chaudes protestations de lib&#233;ralisme. Maintenant, s&#233;parez-vous ; chacun pense de l'autre : je te connais, masque ! Il a flair&#233; en vous le Diable, aussi bien que vous avez flair&#233; en lui le vieux Bon Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un N&#233;ron n'est &#171; mauvais &#187; qu'aux yeux des bons ; &#224; mes yeux, il est simplement un &lt;i&gt;poss&#233;d&#233;&lt;/i&gt;, comme les bons eux-m&#234;mes. Les bons voient en lui un franc sc&#233;l&#233;rat et le vouent &#224; l'enfer. Comment se fait-il que rien ne se soit oppos&#233; &#224; ses caprices ? Comment a-t-on pu tant supporter ? Les Romains domestiqu&#233;s valaient-ils un liard de plus pour se laisser fouler aux pieds par un tel tyran ? Dans l'ancienne Rome, on l'e&#251;t imm&#233;diatement supprim&#233;, et on ne f&#251;t jamais devenu son esclave. Mais les &#171; honn&#234;tes gens &#187; de son temps se bornaient, dans leur moralit&#233;, &#224; lui opposer leurs v&#339;ux, et non leur &lt;i&gt;volont&#233;&lt;/i&gt;. Ils chuchotaient que leur empereur ne se soumettait pas comme eux aux lois de la Morale, mais ils restaient des &#171; sujets moraux &#187;, en attendant que l'un d'eux os&#226;t passer franchement par-dessus &#171; ses devoirs de sujet ob&#233;issant &#187;. Et tous ces &#171; bons Romains &#187;, tous ces &#171; sujets soumis &#187;, abreuv&#233;s d'outrages par leur manque de volont&#233;, d'acclamer aussit&#244;t l'action criminelle et immorale du r&#233;volt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; &#233;tait, chez les &#171; bons &#187;, le courage de faire la &lt;i&gt;R&#233;volution&lt;/i&gt;, cette R&#233;volution qu'ils vantent et exploitent aujourd'hui, apr&#232;s qu'un autre l'a faite ? Ce courage ils ne pouvaient l'avoir, car toute r&#233;volution, toute insurrection est toujours quelque chose d' &#171; immoral &#187;, auquel on ne peut se r&#233;soudre &#224; moins de cesser d'&#234;tre &#171; bon &#187; pour devenir &#171; mauvais &#187; ou &#8212; ni bon ni mauvais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;ron n'&#233;tait pas pire que le temps o&#249; il vivait ; on ne pouvait alors &#234;tre que l'un des deux : bon ou mauvais. Son temps a jug&#233; qu'il &#233;tait mauvais, et aussi mauvais qu'on peut l'&#234;tre, non par faiblesse, mais par sc&#233;l&#233;ratesse pure ; quiconque est moral doit ratifier ce jugement. On rencontre encore parfois aujourd'hui des coquins de son esp&#232;ce m&#234;l&#233;s &#224; la foule des honn&#234;tes gens (voyez, par exemple, les &lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt; du chevalier de Lang). En v&#233;rit&#233;, il ne fait pas bon vivre avec eux, car on n'a pas un instant de s&#233;curit&#233; ; mais est-il plus commode de vivre au milieu des bons ? On n'y est gu&#232;re plus s&#251;r de sa vie, sauf que quand on est pendu, c'est du moins pour la bonne cause ; quant &#224; l'honneur, il est encore plus en danger, bien que le drapeau national le couvre de ses plis tut&#233;laires. Le rude poing de la morale est sans mis&#233;ricorde pour la noble essence de l'&#233;go&#239;sme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On ne peut cependant pas mettre sur la m&#234;me ligne un gredin et un honn&#234;te homme ! &#187; Eh ! qui donc le fait plus souvent que vous, Censeurs ? Bien mieux, l'honn&#234;te homme qui s'&#233;l&#232;ve ouvertement contre l'ordre &#233;tabli, contre les sacro-saintes institutions, etc., vous le coffrez comme un criminel, tandis qu'&#224; un subtil coquin vous confiez vos portefeuilles et des choses encore plus pr&#233;cieuses. Donc, &lt;i&gt;in praxi&lt;/i&gt;, vous n'avez rien &#224; me reprocher. &#171; Mais en th&#233;orie ! &#187; En th&#233;orie, je les mets sur la m&#234;me ligne, sur la ligne de la moralit&#233;, dont ils sont les deux p&#244;les oppos&#233;s. Bons et mauvais, ils n'ont de signification que dans le monde &#171; moral &#187;, juste comme, avant le Christ, &#234;tre un Juif selon la Loi ou non selon la Loi n'avait de signification que par rapport &#224; la Loi mosa&#239;que. Aux yeux du Christ, le pharisien n'&#233;tait rien de plus que &#171; les p&#233;cheurs et les publicains &#187;, et de m&#234;me, aux yeux de l'individualiste, le pharisien moral vaut le p&#233;cheur immoral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;ron &#233;tait un poss&#233;d&#233; tr&#232;s malcommode, un fou dangereux. C'e&#251;t &#233;t&#233; une sottise de perdre son temps &#224; le rappeler au &#171; respect des choses sacr&#233;es &#187;, pour lamenter ensuite parce que le tyran n'en tenait aucun compte et agissait &#224; sa guise. &#192; chaque instant, on entend des gens invoquer la sacro-saintet&#233; des imprescriptibles droits de l'Homme devant ceux-l&#224; m&#234;mes qui en sont les ennemis, et s'efforcer de prouver et de d&#233;montrer par anticipation que telle ou telle libert&#233; est un des &#171; droits sacr&#233;s de l'Homme &#187;. Ceux qui se livrent &#224; ces exercices m&#233;ritent d'&#234;tre raill&#233;s comme ils le sont, si, f&#251;t-ce inconsciemment, ils ne prennent pas r&#233;solument le chemin qui conduit &#224; leur but. Ils pressentent que ce n'est que lorsque la majorit&#233; sera acquise &#224; cette libert&#233; qu'ils d&#233;sirent qu'elle la &lt;i&gt;voudra&lt;/i&gt; et la &lt;i&gt;prendra&lt;/i&gt;. Ce n'est pas la saintet&#233; d'un droit et toutes les preuves qu'on peut en fournir qui en font approcher d'un pas : se lamenter, p&#233;titionner ne convient qu'aux mendiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme &#171; moral &#187; est n&#233;cessairement born&#233;, en ce qu'il ne con&#231;oit d'autre ennemi que l' &#171; immoral &#187; ; ce qui n'est pas bien est &#171; mal &#187; et, par cons&#233;quent, r&#233;prouv&#233;, odieux, etc. Aussi est-il radicalement incapable de comprendre l'&#233;go&#239;ste. L'amour en dehors du mariage n'est-il pas immoral ? L'homme moral peut tourner et retourner la question, il n'&#233;chappera pas &#224; la n&#233;cessit&#233; de condamner le fornicateur. L'amour libre est bien une immoralit&#233;, et cette v&#233;rit&#233; morale a co&#251;t&#233; la vie &#224; Emilia Galotti. Une jeune fille vertueuse vieillira fille ; un homme vertueux usera sa vie &#224; refouler les aspirations de sa nature jusqu'&#224; ce qu'elles soient &#233;touff&#233;es, il se mutilera m&#234;me par amour de la vertu, comme Orig&#232;ne par amour du ciel : ce sera honorer la saintet&#233; du mariage, l'inviolable saintet&#233; de la chastet&#233;, ce sera moral. L'impuret&#233; ne peut jamais porter un bon fruit ; avec quelque indulgence que l'honn&#234;te homme juge celui qui s'y livre, elle reste une faute, une infraction &#224; une loi morale, et entra&#238;ne une souillure ineffa&#231;able. La chastet&#233;, qui faisait jadis partie des v&#339;ux monastiques, est entr&#233;e dans le domaine de la morale commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'&#233;go&#239;ste, au contraire, la chastet&#233; n'est pas un bien dont il ne puisse se passer ; elle est pour lui sans importance. Aussi, quel va &#234;tre le jugement de l'homme moral &#224; son &#233;gard ? Celui-ci : il classera l'&#233;go&#239;ste dans la seule cat&#233;gorie de gens qu'il con&#231;oive en dehors des &#171; moraux &#187;, dans celle des &#8212; immoraux. Il ne peut faire autrement ; l'&#233;go&#239;ste, n'ayant aucun respect pour la moralit&#233;, doit lui para&#238;tre immoral. S'il le jugeait autrement, c'est que, sans se l'avouer, il ne serait plus un homme v&#233;ritablement moral, mais un apostat de la Moralit&#233;. Ce ph&#233;nom&#232;ne, qui n'est plus fort rare aujourd'hui, ne doit pas nous induire en erreur ; il faut bien se dire que celui qui tol&#232;re la moindre atteinte &#224; la moralit&#233; ne m&#233;rite pas plus le nom d'homme moral que Lessing ne m&#233;ritait celui de pieux chr&#233;tien, lui qui dans une parabole bien connue compare la religion chr&#233;tienne aussi bien que la mahom&#233;tane et la juive &#224; une &#171; bague fausse &#187;. Souvent les gens sont d&#233;j&#224; beaucoup plus loin qu'ils ne voudraient en convenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'e&#251;t &#233;t&#233; de la part de Socrate, une immoralit&#233; d'accueillir les offres s&#233;duisantes de Criton et de s'&#233;chapper de sa prison ; rester &#233;tait le seul parti qu'il p&#251;t moralement prendre. Et c'&#233;tait le seul, simplement parce que Socrate &#233;tait &#8212; un homme moral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes de la R&#233;volution, &#171; immoraux et impies &#187;, avaient, eux, jur&#233; fid&#233;lit&#233; &#224; Louis XVI, ce qui ne les emp&#234;cha pas de d&#233;cr&#233;ter sa d&#233;ch&#233;ance et de l'envoyer &#224; l'&#233;chafaud ; action immorale, qui fera horreur aux honn&#234;tes gens de toute &#233;ternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces critiques ne s'appliquent toutefois qu'&#224; la &#171; morale bourgeoise &#187;, que tout esprit un peu libre fait profession de d&#233;daigner. Cette morale, comme la bourgeoisie dont elle est la fille, est encore trop pr&#232;s du ciel, trop peu affranchie de la Religion, pour ne pas se borner &#224; s'en approprier les lois. N'exigez pas d'elle de la critique, et ne lui demandez pas de tirer de son propre fond une doctrine originale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sous un tout autre aspect que se pr&#233;sente la morale, lorsque, consciente de sa dignit&#233;, elle prend pour unique r&#232;gle son principe, l'essence humaine ou l' &#171; Homme &#187;. Ceux qui parviennent &#224; transporter r&#233;solument le probl&#232;me sur ce terrain rompent pour toujours avec la Religion : il n'y a plus de place pour son Dieu aupr&#232;s de leur Homme ; de plus, comme ils coulent &#224; fond le vaisseau de l'&#201;tat (voir plus loin), ils an&#233;antissent du m&#234;me coup toute &#171; moralit&#233; &#187; proc&#233;dant du seul &#201;tat et s'interdisent, par cons&#233;quent, d'en invoquer jamais m&#234;me le nom. Ce que ces &#171; Critiques &#187; d&#233;signent sous le nom de moralit&#233; s'&#233;carte d&#233;finitivement de la morale dite &#171; bourgeoise &#187; ou &#171; politique &#187;, et doit para&#238;tre aux hommes d'&#201;tat et aux bourgeois une &#171; licence effr&#233;n&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, cette conception nouvelle de la moralit&#233; n'a rien de neuf et d'in&#233;dit ; elle ne fait que s'adapter au progr&#232;s r&#233;alis&#233; dans la &#171; puret&#233; du principe &#187;. Ce dernier, lav&#233; de la souillure de son adult&#232;re avec le principe religieux, se pr&#233;cise et atteint son plein &#233;panouissement en devenant l' &#171; Humanit&#233; &#187;. Aussi ne faut-il pas s'&#233;tonner de voir conserver ce nom de moralit&#233;, &#224; c&#244;t&#233; d'autres comme libert&#233;, humanit&#233;, conscience, etc., en se contentant d'y ajouter tout au plus l'&#233;pith&#232;te &#171; libre &#187;. La morale devient &#171; morale libre &#187;, comme l'&#201;tat bourgeois, quoique boulevers&#233; de fond en comble, devient &#171; &#201;tat libre &#187; ou m&#234;me &#171; Soci&#233;t&#233; libre &#187;, sans cesser d'&#234;tre l'une la morale et l'autre l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La morale &#233;tant d&#233;sormais purement humaine et compl&#232;tement s&#233;par&#233;e de la Religion dont, historiquement, elle est sortie, rien ne s'oppose &#224; ce qu'elle devienne elle-m&#234;me une religion. En effet, la Religion ne diff&#232;re de la Morale que pour autant que nos relations avec le monde des hommes sont r&#233;gl&#233;es et sanctifi&#233;es par nos rapports avec un &#234;tre surhumain, et que nous n'agissons plus que par &#171; amour de Dieu &#187;. Mais admettez que &#171; l'Homme est pour l'homme l'&#234;tre supr&#234;me &#187;, et toute diff&#233;rence s'efface ; la Morale quitte son rang subalterne, elle se compl&#232;te, s'absolutise et devient &#8212; Religion. L'Homme, &#234;tre sup&#233;rieur, jusqu'ici subordonn&#233; &#224; un &#202;tre supr&#234;me, s'&#233;l&#232;ve &#224; la hauteur absolue, et nous sommes dans nos rapports avec Lui ce que nous sommes aux pieds d'un &#234;tre supr&#234;me, &#8212; religieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moralit&#233; et Pi&#233;t&#233; redeviennent ainsi aussi parfaitement synonymes qu'au d&#233;but du Christianisme. Si le sacr&#233; n'est plus &#171; saint &#187; mais &#171; humain &#187;, c'est simplement que l'&#234;tre supr&#234;me a chang&#233; et que l'Homme a pris la place du Dieu. La victoire de la Moralit&#233; aboutit simplement &#224; un &lt;i&gt;changement de dynastie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Foi d&#233;truite, Feuerbach croit trouver un asile dans l'Amour. &#171; La premi&#232;re et la supr&#234;me loi doit &#234;tre l'amour de l'homme pour l'homme. &lt;i&gt;Homo homini Deus est&lt;/i&gt;, telle est la maxime pratique la plus haute ; par elle, la face du monde est chang&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Wesen des Christentums, zw, Aufl., p. 402.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais il n'y a &#224; proprement parler que le dieu, &lt;i&gt;Deus&lt;/i&gt;, de chang&#233; ; l'amour reste : vous adoriez le dieu surhumain, vous adorerez le dieu humain, l'&lt;i&gt;Homo qui est Deus&lt;/i&gt;. L'Homme m'est &#8212; sacr&#233;, et tout ce qui est &#171; vraiment humain &#187; m'est &#8212; sacr&#233; ! Le mariage est par lui-m&#234;me sacr&#233; ; de m&#234;me toutes les relations de la vie morale : l'amiti&#233;, la propri&#233;t&#233;, le mariage, le bien de chacun sont et doivent &#234;tre sacr&#233;s, en eux et par eux-m&#234;mes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Wesen des Christentums, zw, Aufl., p. 403.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Est-ce un pr&#234;tre qui parle ? Quel est son dieu ? L'Homme ! Qu'est-ce que le divin ? C'est l'humain ! Le pr&#233;dicat n'a fait en d&#233;finitive que prendre la place du sujet ; la proposition &#171; Dieu est l'amour &#187; devient &#171; l'Amour est divin &#187; ; continuez &#224; appliquer le proc&#233;d&#233; : &#171; Dieu s'est fait Homme &#187; vous donnera &#171; l'Homme s'est fait Dieu &#187;, etc., et voil&#224; une nouvelle &#8212; Religion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tous les ph&#233;nom&#232;nes de la vie morale constituant les m&#339;urs ne sont moraux, ne prennent une signification morale, que s'ils ont en eux-m&#234;mes (sans que la b&#233;n&#233;diction du pr&#234;tre les consacre) une valeur &lt;i&gt;religieuse&lt;/i&gt;. &#187; Le sens de la proposition de Feuerbach : &#171; La th&#233;ologie est une anthropologie &#187;, se pr&#233;cise et se r&#233;duit &#224; : &#171; La religion doit &#234;tre une &#233;thique, l'&#233;thique est la seule religion. &#187; Feuerbach se contente de renverser l'ordre du pr&#233;dicat et du sujet, de faire un &lt;i&gt;usteron proteron&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Inversion des termes du sujet. (NdAE)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il le dit lui-m&#234;me : &#171; L'amour n'est pas sacr&#233; (et n'a jamais pass&#233; pour sacr&#233; aux yeux des hommes) parce qu'il est un pr&#233;dicat de Dieu, mais il est un pr&#233;dicat de Dieu parce qu'il est par lui-m&#234;me et pour lui-m&#234;me divin. &#187; Pourquoi donc ne d&#233;clare-t-il pas la guerre aux pr&#233;dicats eux-m&#234;mes, &#224; l'amour et &#224; toute sacro-saintet&#233; ? Comment peut-il se flatter de d&#233;tourner les hommes de Dieu, s'il leur laisse le divin ? Et si, comme il le dit, l'essentiel pour eux n'a jamais &#233;t&#233; Dieu, mais ses seuls pr&#233;dicats, &#224; quoi bon leur enlever le mot si on leur laisse la chose ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il proclame d'autre part que son but est &#171; de d&#233;truire une illusion&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 408.&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, une illusion pernicieuse &#171; qui a si bien fauss&#233; l'homme, que l'amour m&#234;me, son sentiment le plus intime et le plus vrai, est devenu, par le fait de la religiosit&#233;, vain et illusoire, vu que l'amour religieux n'aime l'homme que par amour de Dieu, c'est-&#224;-dire aime en apparence l'homme et en r&#233;alit&#233; Dieu &#187;. Mais en est-il autrement de l'amour moral ? S'attache-t-il &#224; l'homme, &lt;i&gt;&#224; tel ou tel homme&lt;/i&gt; en particulier, par amour de &lt;i&gt;lui&lt;/i&gt;, cet homme, ou par amour de la Moralit&#233;, de l'Homme en g&#233;n&#233;ral, et, en d&#233;finitive &#8212; puisque &lt;i&gt;Homo homini Deus&lt;/i&gt; &#8212;, par amour de Dieu ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La marotte se manifeste encore sous une foule d'autres formes ; il est n&#233;cessaire d'en &#233;num&#233;rer ici quelques-unes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi elles, le &lt;i&gt;renoncement&lt;/i&gt;, l'&lt;i&gt;abn&#233;gation&lt;/i&gt; sont communs aux saints et aux non-saints, aux purs et aux impurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'impur &lt;i&gt;renonce&lt;/i&gt; &#224; tout bon sentiment, &#171; renie &#187; toute pudeur, tout respect humain ; il ob&#233;it en esclave docile &#224; ses app&#233;tits. Le pur renonce au commerce du monde, &#171; renie le monde &#187;, pour se faire l'esclave de son imp&#233;rieux id&#233;al. L'avare que ronge la soif de l'or renie les avertissements de sa conscience, il renonce &#224; tout sentiment d'honneur, &#224; toute bienveillance et &#224; toute piti&#233; ; sourd &#224; toute autre voix, il court o&#249; l'appelle son tyrannique d&#233;sir. Le saint fait de m&#234;me ; impitoyable aux autres et &#224; lui-m&#234;me, rigoriste et dur, il affronte la &#171; ris&#233;e du monde &#187; et court o&#249; l'appelle son tyrannique id&#233;al. De part et d'autre, m&#234;me abn&#233;gation de soi-m&#234;me : si le non-saint &lt;i&gt;abdique&lt;/i&gt; devant Mammon, le saint &lt;i&gt;abdique&lt;/i&gt; devant Dieu et les lois divines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons en un temps o&#249; l'&lt;i&gt;impudence&lt;/i&gt; du Sacr&#233; se fait sentir et se r&#233;v&#232;le chaque jour davantage, parce qu'elle est chaque jour plus oblig&#233;e de se d&#233;couvrir et de s'exposer. Peut-on rien imaginer qui surpasse en insolence et en stupidit&#233; les arguments que l'on oppose par exemple aux &#171; progr&#232;s du temps &#187; ? La na&#239;vet&#233; de leur effronterie passe depuis longtemps toute mesure et toute attente ; mais comment en serait-il autrement ? Saints et non-saints, tous ceux qui pratiquent l'abn&#233;gation doivent prendre un m&#234;me chemin, qui, d'abdication en abdication, conduit les uns &#224; s'enfoncer dans la plus ignominieuse &lt;i&gt;d&#233;gradation&lt;/i&gt;, et les autres &#224; s'&#233;lever &#224; la plus d&#233;shonorante &lt;i&gt;sublimit&#233;&lt;/i&gt;. Le Mammon terrestre et le Dieu du ciel exigent exactement la m&#234;me somme de &#8212; renoncement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;grad&#233; et le sublime aspirent tous deux &#224; un &#171; bien &#187;, l'un &#224; un bien mat&#233;riel, l'autre &#224; un bien id&#233;al, et finalement l'un compl&#232;te l'autre, l' &#171; homme de la Mati&#232;re &#187; sacrifiant &#224; sa &lt;i&gt;vanit&#233;&lt;/i&gt;, but id&#233;al, ce que l' &#171; homme de l'Esprit &#187; sacrifie &#224; une jouissance mat&#233;rielle, le &lt;i&gt;confort&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux-l&#224; s'imaginent dire &#233;norm&#233;ment qui placent dans le c&#339;ur de l'homme le &#171; d&#233;sint&#233;ressement &#187;. Qu'entendent-ils par l&#224; ? Quelque chose de tr&#232;s voisin de l'&#171; abn&#233;gation de soi &#187;. &lt;i&gt;De soi&lt;/i&gt; ? De qui donc ? Qui est-ce qui sera ni&#233; et dont l'int&#233;r&#234;t sera mis de c&#244;t&#233; ? Il semble que ce doit &#234;tre toi. Et au profit de qui &lt;i&gt;te&lt;/i&gt; recommande-t-on cette abn&#233;gation d&#233;sint&#233;ress&#233;e ? De nouveau &#224; &lt;i&gt;ton&lt;/i&gt; profit, &#224; &lt;i&gt;ton&lt;/i&gt; b&#233;n&#233;fice, &#224; charge simplement de poursuivre par d&#233;sint&#233;ressement ton &#171; v&#233;ritable int&#233;r&#234;t &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On doit tirer profit de &lt;i&gt;soi&lt;/i&gt;, mais ne pas chercher son profit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;bienfaiteur&lt;/i&gt; de l'humanit&#233;, comme Franke, le cr&#233;ateur des orphelinats, ou O'Connell, l'infatigable d&#233;fenseur de la cause irlandaise, passe pour d&#233;sint&#233;ress&#233;, de m&#234;me le &lt;i&gt;fanatique&lt;/i&gt; comme saint Boniface, qui expose sa vie pour la conversion des pa&#239;ens, Robespierre, qui sacrifie tout &#224; la vertu, ou K&#246;rner, qui meurt pour son Dieu, son Roi et sa Patrie. Leur d&#233;sint&#233;ressement est chose admise. Aussi les adversaires de O'Connell, par exemple, s'effor&#231;aient-ils de le repr&#233;senter comme un homme cupide (accusations auxquelles sa fortune donnait quelque vraisemblance), sachant bien que s'ils parvenaient &#224; rendre suspect son d&#233;sint&#233;ressement, il leur serait facile de d&#233;tacher de lui ses partisans. Tout ce qu'ils pouvaient prouver, c'est que O'Connell visait un autre but que celui qu'il avouait. Mais qu'il e&#251;t en vue un avantage p&#233;cuniaire ou la libert&#233; de son peuple, il est en tout cas &#233;vident qu'il poursuivait un but et m&#234;me &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; but : dans un cas comme dans l'autre il avait un int&#233;r&#234;t, seulement il se trouvait que son int&#233;r&#234;t national &#233;tait utile &lt;i&gt;&#224; d'autres&lt;/i&gt;, ce qui en faisait un &lt;i&gt;int&#233;r&#234;t commun&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'existe-t-il donc pas de d&#233;sint&#233;ressement et ne peut-on jamais en rencontrer ? Au contraire, rien n'est plus commun ! On pourrait appeler le d&#233;sint&#233;ressement un article de mode du monde civilis&#233; et on le tient pour si n&#233;cessaire que lorsqu'il co&#251;te trop cher en &#233;toffe solide on s'en paie un de camelote : on singe le d&#233;sint&#233;ressement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; commence le d&#233;sint&#233;ressement ? Pr&#233;cis&#233;ment au moment o&#249; un but cesse d'&#234;tre &lt;i&gt;notre&lt;/i&gt; but et notre &lt;i&gt;propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt; et o&#249; nous cessons de pouvoir en disposer &#224; notre guise, en propri&#233;taire, lorsque ce but devient un but fixe ou une &#8212; id&#233;e fixe, et commence &#224; nous inspirer, &#224; nous enthousiasmer, &#224; nous fanatiser, bref, quand il devient &#8212; notre ma&#238;tre. On n'est pas d&#233;sint&#233;ress&#233; tant qu'on tient le but en son pouvoir ; on le devient lorsqu'on pousse le cri du c&#339;ur des poss&#233;d&#233;s : &#171; Je suis comme &#231;a, je ne saurais &#234;tre autrement, et qu'on applique &#224; un but &lt;i&gt;sacr&#233;&lt;/i&gt; un z&#232;le sacr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas d&#233;sint&#233;ress&#233; tant que mon but reste &lt;i&gt;&#224; moi&lt;/i&gt; et que je le laisse perp&#233;tuellement en question au lieu de me faire l'instrument aveugle de son accomplissement. Je peux ne pas d&#233;ployer pour cela moins de z&#232;le que le fanatique, mais tout mon z&#232;le me laisse, en face de mon but, froid, calculateur, incroyant et hostile ; je reste son &lt;i&gt;juge&lt;/i&gt;, parce que je suis son propri&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;sint&#233;ressement pullule l&#224; o&#249; r&#232;gne la &#171; possession &#187;, aussi bien sur les possessions du Diable que sur celles du bon Esprit : l&#224;, vice, folie, etc. ; ici, r&#233;signation, soumission, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; tourner ses regards sans rencontrer quelque victime du renoncement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En face de chez moi habite une jeune fille qui depuis tant&#244;t dix ans offre &#224; son &#226;me de sanglants holocaustes. C'&#233;tait jadis une adorable cr&#233;ature, mais une lassitude mortelle courbe aujourd'hui son front, et sa jeunesse saigne et meurt lentement sous ses joues p&#226;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pauvre enfant, que de fois les passions ont d&#251; frapper &#224; ton c&#339;ur, et r&#233;clamer pour ton printemps une part de soleil et de joie ! Quand tu posais ta t&#234;te sur l'oreiller, comme la nature en &#233;veil faisait tressaillir tes membres, comme ton sang bondissait dans tes art&#232;res ! Toi seule le sais, et toi seule pourrais dire les ardentes r&#234;veries qui faisaient s'allumer dans tes yeux la flamme du d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, soudain, &#224; ton chevet se dressait un fant&#244;me : l'&#194;me, le salut &#233;ternel !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effray&#233;e, tu joignais les mains, tu levais vers le ciel ton regard &#233;plor&#233;, tu &#8212; priais. Le tumulte de la nature s'apaisait et le calme immense de la mer s'appesantissait sur les flots mouvants de tes d&#233;sirs. Peu &#224; peu la vie s'&#233;teignait dans tes yeux, tu fermais tes paupi&#232;res meurtries, le silence se faisait dans ton c&#339;ur, tes mains jointes retombaient inertes sur ton sein sans r&#233;volte, un dernier soupir s'exhalait de tes l&#232;vres, et &#8212; &lt;i&gt;l'&#226;me &#233;tait en repos&lt;/i&gt;. Tu t'endormais, et le lendemain c'&#233;taient de nouveaux combats et &#8212; une nouvelle pri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'habitude du renoncement a glac&#233; l'ardeur de tes d&#233;sirs et les ros&#233;s de ton printemps p&#226;lissent au vent dess&#233;chant de ta f&#233;licit&#233; future. L'&#226;me est sauve, le corps peut p&#233;rir. &#212; La&#239;s, &#244; Ninon, que vous e&#251;tes raison de m&#233;priser cette bl&#234;me sagesse ! Une grisette, libre et joyeuse, pour mille vieilles filles blanchies dans la vertu !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Axiome, principe, point d'appui moral, autres formes sous lesquelles s'exprime l'id&#233;e fixe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Archim&#232;de demandait, pour soulever la terre, un point d'appui &lt;i&gt;en dehors&lt;/i&gt; d'elle. C'est ce &lt;i&gt;point d'appui&lt;/i&gt; que les hommes ont sans cesse cherch&#233; et que chacun a pris o&#249; il l'a trouv&#233; et comme il l'a trouv&#233;. Ce point d'appui &#233;tranger est le &lt;i&gt;monde de l'Esprit&lt;/i&gt;, le monde des id&#233;es, des pens&#233;es, des concepts, des essences, etc., c'est le &lt;i&gt;Ciel&lt;/i&gt;. C'est sur le ciel qu'on s'appuie pour &#233;branler la terre, et c'est du ciel qu'on se penche pour contempler les agitations terrestres et &#8212; les m&#233;priser. S'assurer le ciel, s'assurer solidement et pour toujours le point d'appui c&#233;leste, combien a pein&#233; pour cela la douloureuse et inlassable humanit&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Christianisme s'est propos&#233; de nous d&#233;livrer du d&#233;terminisme de la nature et de la fatalit&#233; des app&#233;tits, Son but &#233;tait donc que l'homme ne se laiss&#226;t plus d&#233;terminer par ses d&#233;sirs et ses passions, ce qui n'implique pas que l'homme ne doit pas &lt;i&gt;avoir&lt;/i&gt; de d&#233;sirs, de passions, etc., mais qu'il ne doit pas se laisser poss&#233;der par eux, qu'ils ne doivent pas &#234;tre dans sa vie des facteurs &lt;i&gt;fixes&lt;/i&gt;, incoercibles et in&#233;luctables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce que le Christianisme (la Religion) a machin&#233; contre les app&#233;tits, ne serions-nous pas en droit de le retourner contre l'Esprit (pens&#233;es, repr&#233;sentations, id&#233;es, croyances, etc.), par lequel il pr&#233;tend que nous soyons d&#233;termin&#233;s ? Ne pourrions-nous exiger que l'Esprit, les repr&#233;sentations, les id&#233;es, ne pussent plus nous d&#233;terminer, cessassent d'&#234;tre fixes et hors d'atteinte, autrement dit &#171; sacr&#233;es &#187; ? Cela aurait pour effet de nous &lt;i&gt;affranchir de l'Esprit&lt;/i&gt;, de nous d&#233;lier du joug des repr&#233;sentations et des id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Christianisme disait : &#171; Nous devons bien poss&#233;der des app&#233;tits, mais ces app&#233;tits ne doivent pas nous poss&#233;der. &#187; Nous lui r&#233;pondons : &#171; Nous devons bien poss&#233;der un esprit, mais l'Esprit ne doit pas nous poss&#233;der. &#187; Si cette derni&#232;re phrase ne vous offre pas de prime abord un sens satisfaisant, r&#233;fl&#233;chissez au cas de celui chez qui, par exemple, une pens&#233;e devient &#171; maxime &#187; de telle sorte qu'il s'en fait lui-m&#234;me le prisonnier : ce n'est plus lui qui poss&#232;de la maxime, c'est plut&#244;t elle qui le poss&#232;de. Et lui, en revanche, poss&#232;de dans cette maxime un &#171; solide point d'appui &#187;. Les le&#231;ons du cat&#233;chisme deviennent peu &#224; peu, sans qu'on s'en aper&#231;oive, des &lt;i&gt;axiomes&lt;/i&gt; qui ne permettent plus le moindre doute ; leurs pens&#233;es ou leur &#8212; Esprit deviennent tout-puissants et aucune objection de la chair ne pr&#233;vaudra plus contre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est cependant que par la &#171; chair &#187; que je puis secouer la tyrannie de l'Esprit, car ce n'est que quand un homme comprend aussi sa chair qu'il se comprend enti&#232;rement, et ce n'est que quand il &lt;i&gt;se&lt;/i&gt; comprend enti&#232;rement qu'il est intelligent ou raisonnable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Chr&#233;tien ne comprend pas la d&#233;tresse de sa nature asservie, l'&#171; humilit&#233; &#187; est sa vie ; c'est pourquoi il ne murmure point contre l'iniquit&#233; lorsque sa &lt;i&gt;personne&lt;/i&gt; en est victime : il se croit satisfait de la &#171; libert&#233; spirituelle &#187;. Mais si la chair &#233;l&#232;ve la voix, et si son ton est, comme il doit l'&#234;tre, &#171; passionn&#233; &#187;, &#171; inconvenant &#187;, &#171; malintentionn&#233; &#187;, &#171; malicieux &#187;, etc., le Chr&#233;tien croit ou&#239;r des voix diaboliques, des voix &lt;i&gt;contre l'Esprit&lt;/i&gt; (car la biens&#233;ance, l'absence de passion, les bonnes intentions, etc., sont &#8212; Esprit) ; il fulmine contre elles, et avec raison : il ne serait pas chr&#233;tien s'il les &#233;coutait sans r&#233;volte. N'ob&#233;issant qu'&#224; la moralit&#233;, il stigmatise l'immoralit&#233; ; n'ob&#233;issant qu'&#224; la l&#233;galit&#233;, il b&#226;illonne, il muselle la voix de l'anarchie : l'&lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt; de moralit&#233; et de l&#233;galit&#233;, ma&#238;tre inflexible et inexorable, le tient captif. C'est l ce qu'ils appellent la &#171; royaut&#233; de l'Esprit &#187; &#8212; c'est en m&#234;me temps le &lt;i&gt;point d'appui&lt;/i&gt; de l'Esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et qui messieurs les Lib&#233;raux veulent-ils lib&#233;rer ? Quelle est la libert&#233; qu'ils appellent de tous leurs v&#339;ux ? Celle de l'&lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt;, de l'esprit de moralit&#233;, de l&#233;galit&#233;, de pi&#233;t&#233;, etc. Mais messieurs les Antilib&#233;raux n'ont pas d'autre d&#233;sir, et le seul objet de la dispute, c'est l'avantage, que chacun ambitionne, d'avoir seul la parole. L'&lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt; reste le &lt;i&gt;ma&#238;tre&lt;/i&gt; absolu des uns et des autres, et s'ils se querellent, c'est uniquement pour savoir qui s'assi&#233;ra sur le tr&#244;ne h&#233;r&#233;ditaire de &#171; lieutenant du Seigneur &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y a de meilleur dans l'affaire, c'est qu'on peut rester tranquille spectateur de la lutte, avec la certitude que les b&#234;tes f&#233;roces de l'histoire s'entre-d&#233;chirent juste comme celles de la nature ; leurs cadavres en se putr&#233;fiant engraisseront le sol pour &#8212; nos moissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous reviendrons par la suite sur une foule d'autres marottes : Vocation, V&#233;racit&#233;, Amour, etc.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si j'oppose la spontan&#233;it&#233; de l'inspiration la passivit&#233; de la suggestion, et ce qui nous est &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; &#224; ce qui nous est &lt;i&gt;donn&#233;&lt;/i&gt;, on aurait tort de me r&#233;pondre que, tout tenant &#224; tout et l'univers entier formant un tout solidaire, rien de ce que nous sommes ou de ce que nous avons n'est par cons&#233;quent isol&#233;, mais nous vient des influences ambiantes et nous est en somme &#171; donn&#233; &#187; ; l'objection porterait &#224; faux, car il y a une grande diff&#233;rence entre les sentiments ou les pens&#233;es que ce qui m'entoure &lt;i&gt;&#233;veille en moi&lt;/i&gt;, et les sentiments et les pens&#233;es qu'on &lt;i&gt;me fournit tout faits&lt;/i&gt;. Dieu, immortalit&#233;, libert&#233;, humanit&#233;, sont de ces derniers : on nous les inculque d&#232;s l'enfance et ils enfoncent en nous plus ou moins profond&#233;ment leurs racines ; mais, soit qu'ils gouvernent les uns &#224; leur insu, soit que chez les autres, natures plus riches, ils s'&#233;panouissent et deviennent le point de d&#233;part de syst&#232;mes ou d'&#339;uvres d'art, ce n'en sont pas moins des sentiments que nous avons toujours &lt;i&gt;re&#231;us&lt;/i&gt; tels quels, et jamais &lt;i&gt;produits&lt;/i&gt; ; la preuve en est que nous y croyons et qu'ils s'imposent &#224; nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il y ait un Absolu, et que cet Absolu puisse &#234;tre per&#231;u, senti et pens&#233;, c'est un article de foi pour ceux qui consacrent leurs veilles &#224; le p&#233;n&#233;trer et le d&#233;finir. Le &lt;i&gt;sentiment&lt;/i&gt; de l'Absolu est pour eux un &lt;i&gt;datum&lt;/i&gt;, le texte sur lequel toute leur activit&#233; se borne &#224; broder les gloses les plus diverses. De m&#234;me le sentiment religieux &#233;tait pour Klopstock une &#171; donn&#233;e &#187; qu'il ne fit que traduire sous forme d'&#339;uvre d'art dans sa &lt;i&gt;Messiade&lt;/i&gt;. Si la Religion n'avait fait que le stimuler &#224; sentir et &#224; penser, et s'il avait pu prendre &lt;i&gt;lui-m&#234;me&lt;/i&gt; position en face d'elle, il e&#251;t abouti &#224; analyser et finalement &#224; d&#233;truire l'objet de ses pieuses effusions. Mais, devenu homme, il ne fit que ressasser les sentiments dont avait &#233;t&#233; farci son cerveau d'enfant, et il gaspilla son talent et ses forces &#224; habiller ses vieilles poup&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprendra &#224; pr&#233;sent de quelle valeur pratique est la diff&#233;rence que nous faisons entre les sentiments qui nous sont donn&#233;s et ceux dont les circonstances ext&#233;rieures ne font que provoquer en nous l'&#233;closion. Ces derniers nous sont &lt;i&gt;propres&lt;/i&gt;, ils sont &#233;go&#239;stes, parce qu'on ne nous les a pas souffl&#233;s et impos&#233;s &lt;i&gt;en tant que sentiments&lt;/i&gt; ; les premiers, au contraire, nous ont &#233;t&#233; donn&#233;s, nous les soignons comme un h&#233;ritage, nous les cultivons et ils nous &lt;i&gt;poss&#232;dent&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui a pu ne pas remarquer ou tout au moins &#233;prouver que toute notre &#233;ducation consiste &#224; greffer dans notre cervelle certains sentiments d&#233;termin&#233;s, au lieu d'y laisser germer au petit bonheur ceux qui y auraient trouv&#233; un sol convenable ? Lorsque nous entendons le nom de Dieu, nous devons &#233;prouver de la crainte ; que l'on prononce devant nous le nom de Sa Majest&#233; le Prince, nous devons nous sentir p&#233;n&#233;tr&#233;s de respect, de v&#233;n&#233;ration et de soumission ; si l'on nous parle de moralit&#233;, nous devons entendre quelque chose d'inviolable ; si l'on nous parle du mal ou des m&#233;chants, nous ne pouvons nous dispenser de fr&#233;mir, et ainsi de suite. Ces &lt;i&gt;sentiments&lt;/i&gt; sont le but de l'&#233;ducateur, ils sont obligatoires ; si l'enfant se d&#233;lectait, par exemple, au r&#233;cit des hauts faits des m&#233;chants, ce serait au fouet &#224; le punir et &#224; le &#171; ramener dans la bonne voie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque nous sommes ainsi bourr&#233;s de &lt;i&gt;sentiments&lt;/i&gt; donn&#233;s, nous parvenons &#224; la majorit&#233; et nous pouvons &#234;tre &#171; &#233;mancip&#233;s &#187;. Notre &#233;quipement consiste en &#171; sentiments &#233;lev&#233;s, pens&#233;es sublimes, maximes &#233;difiantes, &#233;ternels principes &#187;, etc. Les jeunes sont majeurs quand ils gazouillent comme les vieux ; on les pousse dans les &#233;coles pour qu'ils y apprennent les vieux refrains, et, quand ils les savent par c&#339;ur, l'heure de l'&#233;mancipation a sonn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne nous est &lt;i&gt;pas permis&lt;/i&gt; d'&#233;prouver, &#224; l'occasion de chaque objet et de chaque nom qui se pr&#233;sentent &#224; nous, le premier sentiment venu ; le nom de Dieu, par exemple, ne doit pas &#233;veiller en nous d'images risibles ou de sentiments irrespectueux ; ce que nous devons en penser et ce que nous devons sentir nous est d'avance trac&#233; et prescrit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel est le sens de ce qu'on appelle la &#171; &lt;i&gt;charge d'&#226;me&lt;/i&gt; &#187; : mon &#226;me et mon esprit doivent &#234;tre fa&#231;onn&#233;s d'apr&#232;s ce qui convient aux autres, et non d'apr&#232;s ce qui pourrait me convenir &#224; moi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait combien il faut se donner de peine pour acqu&#233;rir une fa&#231;on &lt;i&gt;&#224; soi&lt;/i&gt; de sentir vis-&#224;-vis de bien des noms que l'on prononce m&#234;me tous les jours ; on sait aussi combien il est difficile de rire au nez de celui qui attend de nous, lorsqu'il nous parle, un air p&#233;n&#233;tr&#233; et un ton de bonne compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui nous est donn&#233; nous est &lt;i&gt;&#233;tranger&lt;/i&gt;, ne nous appartient pas en propre ; aussi est-ce &#171; sacr&#233; &#187; et est-il malais&#233; de se d&#233;pouiller du &#171; saint &#233;moi &#187; que cela nous inspire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entend beaucoup vanter aujourd'hui le &#171; s&#233;rieux &#187;, la &#171; gravit&#233; dans les sujets et les affaires de haute importance &#187;, la &#171; gravit&#233; allemande &#187;, etc. Cette fa&#231;on de prendre les choses au s&#233;rieux montre clairement combien d&#233;j&#224; inv&#233;t&#233;r&#233;es et graves sont devenues la folie et la possession. Car il n'y a rien de plus s&#233;rieux que le fou lorsqu'il se met &#224; chevaucher sa chim&#232;re favorite ; devant son z&#232;le, il ne s'agit plus de plaisanter. (Voyez les maisons de fous.)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Unique_et_sa_propri%C3%A9t%C3%A9_(traduction_Reclaire)" class="spip_out"&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ancien peuple d'asie, par extension nom donn&#233; par les &#233;tudiants allemands aux personnes &#233;trang&#232;res aux universit&#233;s, particuli&#232;rement aux bourgeois et gens de commerce, il d&#233;signe une personne d'esprit vulgaire et d'id&#233;es &#233;troites. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Un animal politique. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Achtzehntes Jahrhundert&lt;/i&gt;, II, 519.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Proudhon : &lt;i&gt;De la cr&#233;ation de l'ordre&lt;/i&gt;, p. 36.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Feuerbach, &lt;i&gt;Anekdota&lt;/i&gt;, II, 64.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Wesen des Christentums, zw, Aufl&lt;/i&gt;., p. 402.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Wesen des Christentums, zw, Aufl&lt;/i&gt;., p. 403.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Inversion des termes du sujet. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 408.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A lire, de et sur Max Stirner :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, traduction de Robert L. Reclaire, Stock, d&#233;cembre 1899.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Unique_et_sa_propri%C3%A9t%C3%A9_(traduction_Reclaire)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;fr.wikisource.org&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, m&#234;me traduction, en livre audio.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/stirner-max-l-unique-et-sa-propriete.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;litteratureaudio.com&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Le faux principe de notre &#233;ducation&lt;/i&gt;, 1842.&lt;br class='manualbr' /&gt;* Albert Levy, &lt;i&gt;Stirner et Nietzsche&lt;/i&gt;, 1904.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;https://apache-editions.blogspot.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;apache-editions.blogspot.com&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Massimo Passamani, &lt;i&gt;L'utilisation r&#233;ciproque : relationnalit&#233; et r&#233;volte chez Max Stirner&lt;/i&gt;, 1993.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;hr&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Max Stirner&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De son vrai nom Johann Caspar Schmidt (1806 - 1856), Max Stirner est consid&#233;r&#233; comme l'un des pr&#233;curseurs de l'anarchisme individualiste, bien qu'il n'ait pas employ&#233; le qualificatif d'anarchiste et critiqu&#233; les premiers &#233;crits de Proudhon il se r&#233;f&#232;re positivement &#224; l'anarchie dans &lt;i&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s des &#233;tudes en philologie, philosophie et th&#233;ologie, il commence &#224; fr&#233;quenter les &lt;i&gt;Freien&lt;/i&gt;, les &#171; Affranchis &#187;, un groupe de jeunes h&#233;geliens, &#224; la fin de l'ann&#233;e 1841. Il y cotoie ente autre Arnold Ruge, Bruno Bauer et Friedrich Engels, &#233;tant lui m&#234;me un membre assez effac&#233;. Le groupe, quant &#224; lui, cesse d'&#234;tre actif vers la fin des ann&#233;es 1840.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Stirner a peu &#233;crit, outre une s&#233;rie d'articles entre 1842 et 1844 (&lt;i&gt;la trompette du jugement dernier contre Hegel, l'ath&#233;e et l'ant&#233;christ, le faux principe de notre &#233;ducation, art et religion...&lt;/i&gt;), une &#233;tude sur les &lt;i&gt;Esquisses koenigsbergiennes&lt;/i&gt; de Rosenkranz (1842) et une sur les &lt;i&gt;Myst&#232;res de Paris&lt;/i&gt; d'Eug&#232;ne Sue (1844), son oeuvre la plus importante,&lt;i&gt; L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, a &#233;t&#233; publi&#233; en octobre 1844, dat&#233; de 1845. Epargn&#233; par la censure, consid&#233;r&#233; comme &#171; trop absurde pour &#234;tre dangereux &#187;, le livre est un r&#233;quisitoire contre toutes les puissances sup&#233;rieures auxquelles on ali&#232;ne son &#171; Moi &#187;, l'auteur y exhorte chacun &#224; s'approprier ce qui est en son pouvoir, contre les diverses forces d'oppression ext&#233;rieures au Moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s deux articles pol&#233;miques en r&#233;ponse aux critiques de &lt;i&gt;L'Unique&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;les critiques de Stirner&lt;/i&gt; (1845), et &lt;i&gt;Die philosophischen Reaction&#228;re&lt;/i&gt; (1847), outre quelques traductions et une &lt;i&gt;Histoire de la r&#233;action&lt;/i&gt; (1852) alimentaire, il n'&#233;crit plus. Pr&#233;sent &#224; Berlin lors de la r&#233;volution de mars 1848 il n'y prend pas part. Max Stirner fini dans la mis&#232;re, apr&#232;s deux s&#233;jours en prison pour dettes il meurt en juin 1856.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tomb&#233; dans l'oubli avec son auteur, (la seconde &#233;dition de &lt;i&gt;L'Unique&lt;/i&gt; ne parait qu'en 1882) l'oeuvre de Stirner est red&#233;couverte un demi si&#232;cle plus tard par John-Henry Mackay qui lui consacre en 1897 une biographie (&lt;i&gt;Max Stirner, sa vie son oeuvre&lt;/i&gt;) et s'attache &#224; exhumer ses diff&#233;rents &#233;crits. En 1893, la grande maison d'&#233;ditions Reclam, de Leipzig, &#233;dite &lt;i&gt;L'Unique&lt;/i&gt; dans sa Biblioth&#232;que Populaire.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; Max Stirner fut un penseur maudit et incompris pour la lucidit&#233; et la richesse des apports de son oeuvre &lt;i&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;. [...]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les diverses interpr&#233;tations qui en ont &#233;t&#233; donn&#233;es firent oublier qu'il ne d&#233;sirait dire qu'une chose ; l'homme est le ma&#238;tre de ses oeuvres et la libert&#233; se conquiert dans la lucidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce penseur libertaire n'a cess&#233; jusqu'&#224; nos jours de d&#233;ranger les philosophes et les politiques des &#034;syst&#232;mes&#034; par son cri d&#233;chirant d'homme en guerre contre toute ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les pauvres ne deviendront libres et propri&#233;taires que lorsqu'ils s'insurgeront, se soul&#232;veront, s'&#233;l&#232;veront. Quoi que vous leur donniez, ils voudront toujours d'avantage, car ils ne veulent rien de moins que la suppression de tout don&#034;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233; de la jaquette de &lt;i&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, Stock, r&#233;edition de septembre 1972.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Humains !</title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>B. Traven / Ret Marut</dc:creator>


		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>M&#233;dias de masse, autom&#233;dia</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Vous n'avez qu'un ennemi. C'est le plus d&#233;prav&#233; de tous.&lt;br class='autobr' /&gt;
La tuberculose et la syphilis sont des fl&#233;aux terribles qui font souffrir l'homme. Mais il existe un fl&#233;au plus d&#233;vastateur que la peste qui ravage le corps et l'&#226;me de l'homme, une &#233;pid&#233;mie incomparablement plus terrible, plus sournoise et plus pernicieuse : j'ai nomm&#233; la presse, cette catin publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ret Marut&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;Der Ziegelbrenner&lt;/i&gt; n&#176;15, 30 janvier 1919.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique14" rel="directory"&gt;H&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot34" rel="tag"&gt;M&#233;dias de masse, autom&#233;dia&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH149/arton1374-b69e5.jpg?1780495845' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='149' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1374.jpg?1480777339&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Vous n'avez qu'un ennemi. C'est le plus d&#233;prav&#233; de tous.&lt;br class='autobr' /&gt;
La tuberculose et la syphilis sont des fl&#233;aux terribles qui font souffrir l'homme. Mais il existe un fl&#233;au plus d&#233;vastateur que la peste qui ravage le corps et l'&#226;me de l'homme, une &#233;pid&#233;mie incomparablement plus terrible, plus sournoise et plus pernicieuse : j'ai nomm&#233; la presse, cette catin publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute r&#233;volution, toute lib&#233;ration de l'homme manque son but si on ne commence pas par an&#233;antir sans piti&#233; la presse. Tous les p&#233;ch&#233;s seront remis &#224; l'homme, mais le p&#233;ch&#233; contre l'esprit ne lui sera jamais pardonn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;An&#233;antissez la presse, chassez de la communaut&#233; des humains ces maquereaux &#224; coups de fouet, et tous vos p&#233;ch&#233;s vous seront remis, ceux que vous commettez et ceux que vous n'avez pas encore commis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas une r&#233;union, pas une assembl&#233;e d'&#234;tres humains ne doit se d&#233;rouler sans que retentisse la d&#233;flagration de votre cri :&lt;br class='autobr' /&gt;
An&#233;antissez la presse !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ret Marut&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;Der Ziegelbrenner&lt;/i&gt; n&#176;15, 30 janvier 1919.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<enclosure url="https://www.infokiosques.net/IMG/pdf/Humains-4p-A8-nb-cahier.pdf" length="867072" type="application/pdf" />
		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le chagrin de Saint-Antoine</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article1375</link>
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		<dc:date>2017-03-07T22:22:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>B. Traven / Ret Marut</dc:creator>


		<dc:subject>Religions et croyances</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Fictions, BD</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Peut-&#234;tre avait-il surestim&#233; le pouvoir de la b&#233;n&#233;diction, ou bien avait-il mal rang&#233; la montre dans sa poche, ou bien encore celle-ci en &#233;tait-elle tomb&#233;e toute seule ? Quoi qu'il en soit, la montre avait disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il chercha dans la mine pendant toute la dur&#233;e de son travail, mais la montre ne r&#233;apparut pas et demeurait introuvable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne restait plus rien d'autre &#224; faire &#224; Sylvestre que d'attendre dimanche pour remettre l'affaire en ordre avec l'aide de l'Eglise et de ses saints. En bon catholique, comme tous les Indiens, il savait se signer correctement et connaissait par coeur tous les noms des saints qui pouvaient &#234;tre utiles pour sortir de n'importe quelle situation. Pour les objets perdus mais non pas vol&#233;s, San Antonio est le saint qui sait toujours o&#249; ils se cachent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le chagrin de saint Antoine&lt;/i&gt;, nouvelle mexicaine de B. Traven.&lt;/p&gt;

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/ 
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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot172" rel="tag"&gt;Fictions, BD&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L72xH150/arton1375-e5945.jpg?1780471514' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='72' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1375.jpg?1481665798&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Apr&#232;s beaucoup d'efforts, Sylvestre, un mineur, avait enfin pu s'offrir une montre de poche. La montre &#233;tait en nickel et avait co&#251;t&#233; huit pesos et cinquante centavos. Il faut ajouter que c'&#233;tait une tr&#232;s bonne montre, et tr&#232;s utile, dans la mesure o&#249; elle affichait le temps sur vingt-quatre heures, ce qui a &#233;norm&#233;ment de valeur dans un pays o&#249;, dans la vie courante, on se r&#233;f&#232;re &#224; une dur&#233;e de vingt-quatre heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre &#233;tait naturellement tr&#232;s fier de sa montre, et comme il &#233;tait seul dans son &#233;quipe de travail et dans les &#233;quipes voisines &#224; en poss&#233;der une et qu'il l'emportait toujours avec lui dans la mine, ce n'&#233;taient pas seulement ses camarades de travail, mais aussi de temps en temps son contrema&#238;tre, et m&#234;me celui de l'&#233;quipe voisine, qui lui demandaient l'heure. Cela faisait de lui une personnalit&#233; importante. Et comme c'&#233;tait sa montre qui lui permettait d'acc&#233;der &#224; un statut social qui le distinguait quelque peu des autres ouvriers, il la tenait en grande estime et elle avait &#224; ses yeux plus de valeur qu'en aurait eue la croix de chevalier de n'importe quelle l&#233;gion d'honneur. Quand il allait &#224; la mine, il la portait toujours emball&#233;e dans du papier afin que la poussi&#232;re de minerai ne l'ab&#238;me pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, il d&#233;couvrit avec grande frayeur que sa montre avait disparu. Il l'avait manifestement perdue, soit sur le chemin, soit pendant le travail. Il tenait pour tr&#232;s invraisemblable qu'on ait pu la lui voler. Elle aurait difficilement pu &#234;tre port&#233;e ou revendue par celui qui l'aurait vol&#233;e, parce que Sylvestre, par nature tr&#232;s prudent et tr&#232;s m&#233;fiant, avait tout de suite fait graver son nom en gros caract&#232;res dessus par l'horloger chez qui il l'avait achet&#233;e dans la ville voisine. Celui lui avait d'ailleurs co&#251;t&#233; un peso de plus. L'horloger, par profession aussi vaguement graveur &#8211; comme la plupart des horlogers du Mexique et d'ailleurs &#8211;, avait conseill&#233; &#224; Sylvestre de la graver rapidement en lui d&#233;crivant de fa&#231;on convaincante la protection et la valeur de conservation qu'apporterait une telle inscription, pour que Sylvestre comprenne bien que, sans cela, sa montre dispara&#238;trait myst&#233;rieusement de sa poche le jour m&#234;me. Comme on pouvait s'y attendre de la part d'un aussi grossier graveur, les lettres avaient &#233;t&#233; creus&#233;es si profond&#233;ment et si largement qu'il ne serait rien rest&#233; du bo&#238;tier si le voleur avait tent&#233; de les limer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir quitt&#233; l'horloger, Sylvestre avait port&#233; sa montre &#224; l'&#233;glise afin de l'y faire b&#233;nir par le pr&#234;tre, ce qui n'avait bien entendu pas &#233;t&#233; gratuit non plus, et pour finir il l'aspergea encore une fois lui-m&#234;me avec de l'eau b&#233;nite. Mais m&#234;me si tous les moyens de protection possibles avaient quasiment doubl&#233; le prix de la montre, cela n'avait pas suffi &#224; la faire rester au fond de sa poche jusqu'&#224; la fin de sa vie. Peut-&#234;tre avait-il surestim&#233; le pouvoir de la b&#233;n&#233;diction, ou bien avait-il mal rang&#233; la montre dans sa poche, ou bien encore celle-ci en &#233;tait-elle tomb&#233;e toute seule ? Quoi qu'il en soit, la montre avait disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il chercha dans la mine pendant toute la dur&#233;e de son travail, mais la montre ne r&#233;apparut pas et demeurait introuvable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne restait plus rien d'autre &#224; faire &#224; Sylvestre que d'attendre dimanche pour remettre l'affaire en ordre avec l'aide de l'Eglise et de ses saints. En bon catholique, comme tous les Indiens, il savait se signer correctement et connaissait par coeur tous les noms des saints qui pouvaient &#234;tre utiles pour sortir de n'importe quelle situation. Pour les objets perdus mais non pas vol&#233;s, San Antonio est le saint qui sait toujours o&#249; ils se cachent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche, Sylvestre alla donc &#224; l'&#233;glise de la ville voisine, se rendit &#224; la statue de San Antonio, lui offrit un cierge, se signa un nombre incalculable de fois et le supplia de lui rapporter sa montre. Sylvestre savait par la longue exp&#233;rience qui lui avait co&#251;t&#233; assez cher qu'&#224; l'&#233;glise on n'obtient rien gratuitement, aussi promit-il &#224; San Antonio de lui offrir trois cierges &#224; cinq centavos et une petite main en argent de dix centavos s'il lui permettait de r&#233;cup&#233;rer sa montre, si possible au plus tard le dimanche suivant quand lui, Sylvestre, retournerait &#224; l'&#233;glise pour voir ce que San Antonio aurait obtenu pour lui entre-temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La montre ne r&#233;apparut pas dans le courant de la semaine. Et Sylvestre, lorsqu'il arriva &#224; l'&#233;glise le dimanche suivant, bien qu'il la cherch&#226;t tr&#232;s soigneusement, ne trouva la montre ni aux pieds de San Antonio, ni dans les plis de son habit brun, ni cach&#233;e quelque part sous la robe que Sylvestre souleva respectueusement. La montre n'&#233;tait pas l&#224;, et Sylvestre se rendit compte que son cierge, ses pri&#232;res et ses signes de croix avaient &#233;t&#233; gaspill&#233;s pour rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il retourna acheter un nouveau cierge. Il n'eut pas &#224; aller loin pour cela ; les cierges, images saintes, bras et jambes dor&#233;s &#233;taient dispos&#233;s et vendus sur de nombreuses tables dans l'&#233;glise m&#234;me, qui &#233;tait aussi anim&#233;e qu'un march&#233; annuel, avec ses bonimenteurs, ses discussions &#224; cause des tarifs &#233;lev&#233;s, ses n&#233;gociations sur les prix et l'&#233;change des marchandises achet&#233;es. Pendant ce temps-l&#224;, la messe &#233;tait dite devant l'autel, sans se soucier aucunement de ce petit monde de marchandage dans l'enceinte m&#234;me de l'&#233;glise. Sylvestre n'avait pas invent&#233; cette forme de religion chr&#233;tienne, et n'en &#233;tait donc pas responsable. Mais il croyait avoir un droit imprescriptible &#224; exiger que San Antonio lui rende sa montre, puisqu'il lui avait offert cierges, pri&#232;res et signes de croix. A quoi bon tant de d&#233;penses et d'efforts si cela ne servait &#224; rien !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre, qui vivait dans un monde dans lequel chaque cr&#233;ature doit travailler pour la nourriture ou le salaire qu'elle re&#231;oit, m&#234;me quand cela est tr&#232;s dur et parfois m&#234;me jusqu'&#224; en &#234;tre bris&#233;, n'avait ni sympathie ni piti&#233; pour un saint qui se faisait payer en cierges et en pri&#232;res sans avoir &#224; travailler pour cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Apr&#232;s avoir d&#233;pos&#233; son cierge sur l'autel de San Antonio, il s'agenouilla, se signa maintes fois et commen&#231;a &#224; prier. Il ne poss&#233;dait aucun livre de pri&#232;re, qui ne lui aurait de toute fa&#231;on &#233;t&#233; d'aucune utilit&#233;, puisqu'il ne savait pas lire. Il &#233;tait donc oblig&#233; de prier au pied lev&#233; selon la fa&#231;on dont Dieu &#233;tait pr&#233;sent dans son coeur. Il ne connaissait pas le mot blasph&#232;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Discours outrageant envers Dieu ou la religion.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, parce que cette notion lui manquait, et qu'il n'y a pas de blasph&#232;me au Mexique, la loi ne reconnaissait pas un tel d&#233;lit. Au Mexique, chacun doit s'arranger avec ses dieux et sa conscience ; le l&#233;gislateur et les juges mexicains n'ont pas vocation, avec leurs erreurs et leurs jugements humains, &#224; s'immiscer dans les voies insondables et les lois du Seigneur. Si le Dieu du ciel ne peut pas ou ne veut pas punir les insultes et blasph&#232;mes prof&#233;r&#233;s &#224; son encontre, pourquoi le petit procureur de la R&#233;publique de ce bas monde devrait-il le faire &#224; sa place et quelle valeur en nombre de mois et de semaines de prison ces blasph&#232;mes auraient-ils ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il faut comprendre Sylvestre et le pardonner. Il n'en savait pas plus. Ce qu'il savait bien, par contre, c'est qu'il voulait r&#233;cup&#233;rer sa montre le plus vite possible et ne pouvait pas attendre qu'on la lui rende au paradis quant il serait mort. C'est ici, sur la terre, qu'il avait besoin de sa montre, et le contrema&#238;tre saurait bien lui dire &#224; temps &#224; quelle heure on devrait rejoindre les mines du paradis. Voil&#224; pourquoi Sylvestre arrangera ainsi sa pri&#232;re : &#171; &lt;i&gt;Oye, Querido, San Antonio, cuidado, hombre&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;coute, cher Saint Antoine, attention.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#201;coute-moi bien maintenant, cher Antonio, et fais bien attention &#224; ce que je vais te dire, parce que je commence &#224; en avoir marre de toi. J'ai perdu ma montre. Je t'en ai d&#233;j&#224; parl&#233; dimanche dernier. Tu ne peux pas te tromper de montre. Il y a un gros S et un gros G grav&#233;s dessus. Je ne peux quand m&#234;me pas venir ici tous les dimanches. Et puis les cierges co&#251;tent chez. Et je t'ai fait assez de promesses comme &#231;a. Ne va pas t'imaginer que je n'ai qu'&#224; me baisser pour ramasser de l'argent sur mon chemin, ce n'est pas le cas. Je dois travailler sacr&#233;ment dur pour le gagner et je n'ai pas la belle vie comme toi, &#224; rester ici &#224; flemmarder et &#224; me r&#233;chauffer gentiment &#224; la chaleur des cierges. Tout plaisir a une fin. Nous devons tous travailler, alors tu peux bien aller chercher ma montre. Et j'ai encore une chose &#224; te dire, mon cher San Antonio. J'attends encore une semaine, mais si la montre ne r&#233;appara&#238;t pas, alors par la Sainte Vierge, je te jetterai dans l'eau d'une fontaine et je t'y laisserai aussi longtemps que tu ne m'auras pas ramen&#233; ma montre ou dit en r&#234;ve o&#249; elle se trouve. Te voil&#224; pr&#233;venu, ma patience est &#224; bout. &#187; Sylvestre se signa de nouveau, se leva, s'inclina devant l'autel et quitta l'&#233;glise, convaincu que sa pri&#232;re serait exauc&#233;e, fid&#232;le &#224; la parole : demandez et il vous sera donn&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Phrase extraite du Nouveau Testament (&#233;vangile de saint Matthieu).&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et n'oubliez pas en passant la pauvret&#233; du Saint-P&#232;re &#224; Rome&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;f&#233;rence ironique au pape.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette semaine-l&#224; non plus, la montre ne r&#233;apparut pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est donc pas surprenant que Sylvestre perd&#238;t d&#233;finitivement patience. Il ne voulait plus gaspiller son temps en pri&#232;res, puisqu'il avait compris que cela ne servait &#224; rien. Et comme il semblait que le saint ne voulait pas se donner la peine d'aider un pauvre Indien, malgr&#233; ses longues pri&#232;res, seuls les grands moyens pouvaient obliger San Antonio &#224; se rappeler de son devoir. Et ce sont ces grands moyens qu'il allait dor&#233;navant employer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'eut pas besoin de beaucoup d'imagination pour inventer de nouvelles m&#233;thodes coercitives&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M&#233;thodes pour contraindre quelqu'un &#224; faire quelque chose.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il utilisa tout simplement l'une de celles qui &#233;taient utilis&#233;es contre lui et les autres p&#233;ons&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paysans tr&#232;s pauvres, exploit&#233;s par les grands propri&#233;taires terriens.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; quand il travaillait &#224; l'hacienda&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Grande exploitation agricole.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et n'avait pas encore eu le courage de s'enfuir dans une r&#233;gion mini&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le samedi apr&#232;s-midi, il se procura un grand sac &#224; sucre et l'emporta en ville. Il faisait d&#233;j&#224; tr&#232;s sombre quand il arriva &#224; l'&#233;glise. Il ne fit son signe de croix et sa g&#233;nuflexion depuis le fond de l'&#233;glise qu'en se tournant vers l'autel d&#233;di&#233; &#224; la Sainte Vierge, qui jusqu'&#224; pr&#233;sent ne lui avait encore jamais rien fait de mal. En revanche, il se refusa cette fois au moindre signe de croix ou &#224; la plus petite g&#233;nuflexion devant San Antonio. Il fit bien attention, et quand il fut certain que personne parmi ceux qui se recueillaient dans la pri&#232;re ne l'observait, il jeta le sac sur la t&#234;te de San Antonio, arracha rapidement la statue de son pi&#233;destal et se glissa furtivement vers la porte la plus proche, emportant son butin. La ville &#233;tait petite, et il ne lui fallut pas dix minutes pour se retrouver en pleine campagne sur le chemin du village de mineurs o&#249; il habitait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre n'entra cependant pas dans le village avec le saint, mais quitta la route et s'enfon&#231;a dans la brousse d&#232;s qu'il eut atteint les premi&#232;res huttes. Sylvestre ne pouvait pas se tromper de chemin, d'abord parce qu'il le connaissait bien, et ensuite parce que c'&#233;tait nuit de pleine lune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s environ un demi-kilom&#232;tre de marche dans la brousse, il atteignit une ancienne clairi&#232;re que la nature avait commenc&#233; &#224; envahir. Il y avait l&#224; une vieille fontaine qui datait de bien avant l'&#233;poque coloniale et avait &#233;t&#233; d&#233;terr&#233;e par un Espagnol lorsqu'il avait voulu y construire sa ferme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne se servait de cette fontaine, et les charbonniers de la brousse eux-m&#234;mes ne venaient pas y boire. Son eau &#233;tait pleine de vase et toute verte de l'enchev&#234;trement des plantes, feuilles et racines qui s'y trouvaient. Elle &#233;tait pleine de grenouilles, t&#234;tards, col&#233;opt&#232;res aquatiques, moustiques, serpents, l&#233;zards et toutes sortes d'animaux qui peuvent se rassembler dans une fontaine abandonn&#233;e. Son &#233;tat, son apparence ancienne et les animaux extravagants qui la peuplaient en faisaient un lieu de terreur l&#233;gendaire pour tous les enfants indiens du village qui venaient &#224; la fontaine quand ils voulaient s'offrir une journ&#233;e d'&#233;pouvante. Elle &#233;tait aussi le centre de nombreuses histoires d'esprits et de revenants pour tous les Indiens de la r&#233;gion. Ce n'est pas le coeur l&#233;ger que Sylvestre se rendait &#224; la fontaine avec son saint empaquet&#233; sur l'&#233;paule. A chaque instant, il craignait qu'un spectre surgisse de derri&#232;re un arbre pour lui faire quelque chose d'atroce et d'horrible. Et il s'attendait aussi &#224; ce que Dieu fasse gronder le tonnerre et jaillir les &#233;clairs pour le punir du sacril&#232;ge qu'il s'appr&#234;tait &#224; accomplir. Mais c'&#233;tait samedi soir, et Sylvestre avait pertinemment que, le samedi soir, le bon Dieu avait autre chose &#224; faire qu'&#224; s'occuper d'un mineur indien qui voulait retrouver sa montre. Le samedi, c'est jour de grand nettoyage, la fin de la semaine arrive le soir m&#234;me et il faut pr&#233;parer la venue du dimanche. Et ce n'est pas seulement le cas sur terre. C'est aussi pour cela que Sylvestre avait justement choisi un samedi soir pour commettre son acte inf&#226;me. Car il ne faudrait pas oublier qu'un travailleur indien aussi peut &#234;tre intelligent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui tremble d'amour ou &#233;cume de jalousie, ou celui qui hurle de col&#232;re ou devient vert de rage, celui-l&#224; ne voit ni n'entend les esprits des revenants. Et Sylvestre &#233;tait plein de rage et de fureur, comme seul peut l'&#234;tre un homme qui croit &#224; l'utilit&#233; des saints et est aussi am&#232;rement d&#233;&#231;u de ce qui lui arrive. Avec un Indien, on ne peut pas s'en sortir avec des excuses bon march&#233;, Dieu et ses saints en ont d&#233;cid&#233; ainsi. Le sorcier qui &#233;choue sera r&#233;voqu&#233;. Les fain&#233;ants ne seront pas entretenus. Quiconque veut se faire offrir des saints cierges pour se r&#233;chauffer les mains et le nez par celui qui a d&#251; travailler durement pour gagner les quelques pesos n&#233;cessaires doit faire quelque chose pour les m&#233;riter. On r&#233;mun&#232;re le pr&#234;tre pour dire la messe, alors il doit la dire ; on paie le pr&#234;tre pour le bapt&#234;me d'un enfant, alors il doit le baptiser, que l'enfant lui plaise ou non. Pourquoi devrait-on faire une exception pour San Antonio ? Peut-&#234;tre parce qu'il est saint ? S'il veut &#234;tre aussi saint que cela, alors il n'a pas besoin de cierges, de signes de croix, de g&#233;nuflexions et de pri&#232;res. Mais s'il attend cela et l'accepte comme un marchand de coton syrien &#224; Puebla, alors il doit aussi montrer ce qu'il sait faire. Sylvestre non plus ne peut pas utiliser de mauvaises excuses, comme quoi il aurait pour une fois d&#233;cid&#233; autre chose et n'irait pas travailler aujourd'hui &#224; la mine, mais exigerait quand m&#234;me son salaire et l'accepterait. Cela ne se peut pas. Et tout en philosophant ainsi sur la l&#233;gitimit&#233; de l'action qu'il avait d&#233;cid&#233; d'entreprendre, Sylvestre pensait tr&#232;s peu aux revenants qui pourraient l'attendre du c&#244;t&#233; de la fontaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre ne mit pas sa torture &#224; ex&#233;cution avant d'avoir donn&#233; auparavant encore assez de temps au saint pour remplir son devoir. Quand il fut arriv&#233; &#224; la fontaine, il lui tint d'abord un discours. Il sortit la statue de son sac, la posa sur le rebord de la fontaine, lissa les pans de la robe brune que portait San Antonio, et lui dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Mon petit ami, tu es avec moi, nous sommes donc entre nous, et nous allons avoir une petite conversation tr&#232;s franche tout les deux. Tu peux retrouver tous les objets qui ont &#233;t&#233; &#233;gar&#233;s. Je le sais. Le cur&#233; l'a dit. Je t'ai pri&#233;, j'ai allum&#233; des cierges pour toi et je t'ai suffisamment promis de choses. Mais tu ne prends jamais que le parti des riches qui peuvent t'offrir de gros cierges &#224; un peso. &#199;a, c'est quelque chose que je ne peux pas faire. Je n'ai pas assez d'argent pour &#231;a. Tu vois cette fontaine, mon petit ami. Ce n'est pas agr&#233;able d'&#234;tre dedans, il y a des serpents &#8211; &lt;i&gt;Lagarto&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L&#233;zard, d&#233;signe ici le plus gros d'entre eux, l'alligator.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ! Lagarto !&lt;/i&gt; s'interrompit-il &#8211; et il y a encore beaucoup d'autres choses l&#224;-dedans, tout aussi terribles et &#233;pouvantables. Et si tu ne me rapporte pas ma montre, tu vas te retrouver dedans et y rester jusqu'&#224; ce que tu l'aies fait r&#233;appara&#238;tre. Je ne peux pas aller &#224; la ville toutes les semaines. J'ai autre chose &#224; faire. Et plus de cierges pour toi. Et je vais tout de suite te montre que je ne plaisante pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre sortit une grosse ficelle de sa poche, la passa autour du cou de San Antonio et y fit un noeud coulant. Puis il souleva la statue au-dessus de la fontaine et la laissa pendre ainsi et se balancer pendant un bon moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - O&#249; est la montre ? demanda Sylvestre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;San Antonio &#233;tait soit trop saint, soit trop t&#234;tu pour ouvrir la bouche. Peut-&#234;tre aussi &#233;tait-il habitu&#233; aux tortures du premier degr&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon la l&#233;gende, saint Antoine avait r&#233;sist&#233; aux tourments que lui avait (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, sans quoi il aurait d&#233;j&#224; r&#233;v&#233;l&#233; l'endroit o&#249; se cachait la montre. Mais Sylvestre montra aussi peu de compassion pour San Antonio qu'on en avait fait preuve &#224; son &#233;gard depuis le d&#233;but de sa vie. Comme le saint ne voulait pas r&#233;pondre, il le laissa descendre dans la fontaine jusqu'&#224; ce que ses pieds nus touchent l'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - O&#249; est ma montre ? demanda-t-il de nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et une fois de plus, San Antonio se sentit trop sup&#233;rieur pour r&#233;pondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors Sylvestre le fit plonger compl&#232;tement, le fit sortir puis replonger plusieurs fois, pour le ressortir enfin et le d&#233;poser sur le rebord de la fontaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Voil&#224;, dit-il, maintenant tu sais ce qui se cache dans la fontaine. Je te laisse jusqu'&#224; demain, et puis je reviendrai. Et si &#224; ce moment-l&#224; tu n'as pas la montre ou si tu ne me dis pas o&#249; elle est, alors je te laisserai une semaine enti&#232;re plong&#233; dans la fontaine. Et tu finiras bien par abandonner ton attitude r&#233;calcitrante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre avait bien retenu comment, &#224; l'hacienda, les grands seigneurs de la terre leur faisaient passer le go&#251;t de la d&#233;sob&#233;issance et de la pr&#233;tendue paresse, &#224; lui et aux autres p&#233;ons. Le saint n'avait donc aucune raison de se plaindre que lui soit inflig&#233; ce que ni lui ni aucun pr&#234;tre n'avaient jamais emp&#234;ch&#233; qu'on inflige r&#233;guli&#232;rement aux travailleurs agricoles indiens. Et il est certain que si on appliquait aux dieux, aux saints et aux pr&#234;tres ce que subissent les travailleurs, qu'ils soient d'ailleurs indiens ou europ&#233;ens, alors la religion, qui n'avait pas &#233;t&#233; capable d'emp&#234;cher de telles choses depuis deux mille ans, serait dr&#244;lement vite chang&#233;e. Au Mexique, on suspend les travailleurs r&#233;calcitrants dans une fontaine pendant vingt-quatre heures, et en Europe, on inscrit les travailleurs m&#233;contents sur la liste des cr&#232;ve-la-faim ou on les enferme derri&#232;re les barreaux des prisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre voulait donner au saint le temps de se souvenir. Il le descendit du mur de la fontaine, le remit dans le sac de sucre qu'il dissimula sous d'&#233;paisses broussailles. L'habit monacal &#233;tait tremp&#233; ; mais Sylvestre avait perdu toute compassion envers ce r&#233;calcitrant de San Antonio, et il le laissa grelotter dans ses habits mouill&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, c'&#233;tait dimanche, et Sylvestre avait donc le temps pour poursuivre le supplice du saint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se mit en chemin de bon matin, curieux de voir si entre-temps il avait r&#233;cup&#233;r&#233; la montre. Naturellement, elle n'&#233;tait pas l&#224;. San Antonio ne l'avait ni sur lui ni &#224; cot&#233; de lui, et elle n'&#233;tait pas non plus cach&#233;e dans les replis de sa robe mouill&#233;e qui sentait maintenant le moisi. Sylvestre ne l'avait pas non plus trouv&#233;e sous sa natte dans sa hutte comme il l'avait certainement esp&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cons&#233;quent, il recommen&#231;a &#224; s'en prendre &#224; son saint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Toujours aussi t&#234;tu, &lt;i&gt;querido Santo&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cher Saint.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? Lui dit-il. Attends un peu, je vais bien finir par t'avoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et sans plus gaspiller paroles ni pri&#232;res, il fit redescendre le saint dans la fontaine, assez profond pour qu'il puisse reposer au fond sur ses pieds. Il noua solidement la ficelle &#224; un arbuste qui avait pris racine dans le mur de la fontaine, pour pouvoir en sortir le saint quand il aurait retrouv&#233; la montre sous sa natte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce travail accompli, il laissa le soin au saint de se lib&#233;rer lui-m&#234;me ou bien, s'il n'y arrivait pas seul, d'obtenir sa lib&#233;ration en d&#233;posant la montre sous la natte sur laquelle dormait Sylvestre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant toute la semaine, Sylvestre n'eut aucun instant libre pour se rendre &#224; la fontaine, car il devait travailler dur dans la mine de cuivre. Le soir, il &#233;tait trop fatigu&#233; pour faire le long chemin &#224; travers la brousse et aller voir comment se portait le saint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vendredi apr&#232;s-midi, comme ils quittaient la mine, son camarade Lozano lui dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - &lt;i&gt;Oye&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ecoute.&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Sylvestre, tu me donnes combien comme r&#233;compense pour avoir retrouv&#233; ta montre aujourd'hui en balayant le tunnel ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- &lt;i&gt;Hombre&lt;/i&gt;, merci &#224; toi, r&#233;pondit Sylvestre. Je te donne de bon coeur cinquante centavos de r&#233;compense.&lt;br class='autobr' /&gt; - &#199;a me va, Sylvestre, donne-les-moi et je te rends ta montre. Elle n'a rien, elle est comme neuve. Le verre n'est m&#234;me pas fendu. Quand je l'ai vue briller parmi les d&#233;tritus, j'ai fait tr&#232;s attention, et du coup elle n'est pas ab&#238;m&#233;e. J'ai tout de suite su que c'&#233;tait ta montre. Ton nom est &#233;crit dessus, et tu avais dit &#224; tout le monde que tu l'avais perdue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sylvestre lui versa les cinquante centavos &#8211; son camarade lui avait fait un meilleur prix que le saint &#8211; et il r&#233;cup&#233;ra sa montre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche suivant, il se rendit &#224; la fontaine pour en d&#233;livrer le saint puisque cela n'avait plus aucun sens de le torturer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avec le balancement de l'arbuste provoqu&#233; par le vent, la ficelle &#224; laquelle San Antonio &#233;tait attach&#233; s'&#233;tait us&#233;e contre le rebord et avait fini par c&#233;der. Sylvestre ne pouvait donc plus le retirer de la fontaine, et il pensa que le saint ne valait pas les efforts &#224; fournir pour escalader la fontaine et le sortir de l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - C'est bien fait pour toi si tu reste l&#224;-dedans, &lt;i&gt;Santito&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Petit saint.&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, lui cria-t-il en se penchant au-dessus de l'eau. Si Lozano n'avait trouv&#233; ma montre, tu ne l'aurais pas retrouv&#233;e de toute ta vie. Je n'ai pas eu besoin de payer Lozano aussi cher que ce que je t'avais promis pour ton travail. De toute fa&#231;on, tu n'es d'aucune utilit&#233;. Et ce n'est pas une grande perte si tu reste l&#224; o&#249; tu es. C'est ta r&#233;compense bien m&#233;rit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dieu ne laisse pas mourir de faim un petit moineau si cela n'est pas dans ses projets. Il laisse encore moins pourrir l'un de ses saints dans une horrible fontaine, m&#234;me s'il ne conna&#238;t pas la plupart d'entre eux et n'en a jamais entendu parler. Car Dieu est Amour et Justice, pour les si&#232;cles des si&#232;cles, Amen. C'est pourquoi il envoya par hasard deux charbonniers indiens dans la brousse par un chemin qui devait les faire passer &#224; proximit&#233; de la fontaine. Ils s'assirent un moment sur le rebord pour se reposer un peu et se rouler une cigarette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme ils fumaient en regardant de temps en temps dans l'eau, l'un d'eux dit soudain :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - &lt;i&gt;Hombre&lt;/i&gt;, il y a un homme dans la fontaine. Je vois sa t&#234;te et les cheveux qu'il a dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effray&#233;, l'autre lui r&#233;pondit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - O&#249; &#231;a ? Ah oui, c'est vrai, je le vois aussi maintenant. Mon vieux, &#231;a doit &#234;tre un pr&#234;tre, il a une tonsure&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cercle de cheveux ras&#233;s en haut du cr&#226;ne, qui &#233;tait caract&#233;ristique des moines.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sur le cr&#226;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils coururent au village et racont&#232;rent qu'un pr&#234;tre &#233;tait tomb&#233; dans la fontaine de la brousse. Les habitants se mirent rapidement en route, emportant avec eux une &#233;chelle faite de branches et des lassos, pour pouvoir rep&#234;cher le malheureux cur&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s qu'ils l'eurent d&#233;pos&#233; sur la terre ferme, plusieurs d'entre eux reconnurent en lui San Antonio qui, de la plus myst&#233;rieuse fa&#231;on, avait quitt&#233; son pi&#233;destal et &#233;tait parti en excursion sans le moindre billet pour expliquer ses projets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;senor&lt;/i&gt; cur&#233; ne r&#233;v&#233;la pas dans quel but et avec quels saints et insondables projets San Antonio avait entrepris un aussi long voyage. Il fit cependant le myst&#233;rieux et parla beaucoup de la sagesse et de la providence&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Puissance divine qui veille sur le destin de chaque homme.&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; divines que les hommes ordinaires n'ont aucun droit d'explorer et feraient mieux de ne pas essayer pour ne pas offenser Dieu inutilement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela devait permettre au bon pr&#234;tre de gagner du temps et d'aller chercher conseil aupr&#232;s des plus hautes autorit&#233;s de l'Eglise sur l'interpr&#233;tation et l'explication qu'il devait donner &#224; cette myst&#233;rieuse escapade du saint, pour pouvoir ramener les brebis &#233;gar&#233;es dans les p&#234;turages o&#249; r&#233;gnaient joie pure et louanges &#224; Dieu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Traven, comme &#224; de nombreuses reprises dans le texte, parodie le vocabulaire (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et d&#233;truire ainsi par la racine et avec d'&#233;nergiques moyens cette damn&#233;e incroyance, qui r&#232;gne particuli&#232;rement parmi les travailleurs des mines de cuivre toutes proches. C'&#233;tait son devoir sur cette terre, il avait &#233;t&#233; choisi pour remplir cette mission parmi les damn&#233;s et les &#226;mes perdues qui ne connaissent ni Dieu ni Baal&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Autre nom de Dieu, utilis&#233; &#224; l'origine pour un dieu ph&#233;nicien.&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et pour lesquels la riche porte dor&#233;e du ciel reste ferm&#233;e pour toujours.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Discours outrageant envers Dieu ou la religion.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;coute, cher Saint Antoine, attention.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Phrase extraite du &lt;i&gt;Nouveau Testament&lt;/i&gt; (&#233;vangile de saint Matthieu).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;R&#233;f&#233;rence ironique au pape.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;M&#233;thodes pour contraindre quelqu'un &#224; faire quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paysans tr&#232;s pauvres, exploit&#233;s par les grands propri&#233;taires terriens.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Grande exploitation agricole.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L&#233;zard, d&#233;signe ici le plus gros d'entre eux, l'alligator.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Selon la l&#233;gende, saint Antoine avait r&#233;sist&#233; aux tourments que lui avait fait endurer le diable.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cher Saint.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ecoute.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Petit saint.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cercle de cheveux ras&#233;s en haut du cr&#226;ne, qui &#233;tait caract&#233;ristique des moines.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Puissance divine qui veille sur le destin de chaque homme.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Traven, comme &#224; de nombreuses reprises dans le texte, parodie le vocabulaire et les pri&#232;res catholiques.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Autre nom de Dieu, utilis&#233; &#224; l'origine pour un dieu ph&#233;nicien.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&#171; Je ne me consid&#232;re pas comme Allemand parce que je n'ai nul titre &#224; y pr&#233;tendre. Personnellement, je ne consid&#232;re cela ni comme un honneur ni comme une honte, car je suis, comme la plupart des hommes, aussi peu responsable de ma nationalit&#233; que de ma date de naissance ou de la couleur de mes yeux. En revanche, mes vrais compatriotes, ce ne sont donc pas ceux auxquels je me rattache par le hasard de mon lieu de naissance, mais bien ceux qui sont les miens au regard de ma conscience et de ma conception du monde, qui ne vivent pas enferm&#233;s &#224; l'int&#233;rieur des fronti&#232;res d'une nation particuli&#232;re, m&#234;me aussi loin qu'on veuille repousser ces fronti&#232;res. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;B. Traven / Ret Marut&lt;/strong&gt;, f&#233;vrier 1928.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#201;ducation, soci&#233;t&#233; et d&#233;pression</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article1265</link>
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		<dc:date>2017-02-21T14:29:40Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ecila</dc:creator>


		<dc:subject>Antipsychiatrie</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#034;Tout d'abord une soci&#233;t&#233; est bas&#233;e sur l'&#233;ducation, l'&#233;cole, ce genre de choses quoi, c'est un bon indicateur de la soci&#233;t&#233; dans laquelle on vit. Partant de ce principe on va tout faire pour r&#233;ussir en soci&#233;t&#233; et donc r&#233;ussir dans ce syst&#232;me scolaire. Cependant si on foire on fait comment ? Je veux dire qu'on nous fait tellement croire que si on foire &#224; l'&#233;cole on va foirer en soci&#233;t&#233; que &#231;a peut mal se passer parfois. R&#233;cit d'une exp&#233;rience.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette lettre d'Ecila nous est parvenue par courrier de la part d'un lectrice. Profond&#233;ment r&#233;volt&#233;s par ce r&#233;cit douloureux de torture en blouse blanche auquel nous avons fait face en lisant ce texte, nous avons d&#233;cid&#233; de lui donner un &#233;cho &#224; notre &#233;chelle en le publiant ici, pour que l'on ne puisse plus, encore aujourd'hui, entendre chanter les louanges de la psychiatrie, v&#233;ritable torture blanche.&lt;/i&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;(Notice extraite de &lt;i&gt;Non Fides&lt;/i&gt; n&#176;III, 2009)&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique9" rel="directory"&gt;E&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot22" rel="tag"&gt;Antipsychiatrie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH107/arton1265-9cc63.jpg?1780457010' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='107' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1265.jpg?1480776160&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette lettre d'Ecila nous est parvenue par courrier de la part d'un lectrice. Profond&#233;ment r&#233;volt&#233;s par ce r&#233;cit douloureux de torture en blouse blanche auquel nous avons fait face en lisant ce texte, nous avons d&#233;cid&#233; de lui donner un &#233;cho &#224; notre &#233;chelle en le publiant ici, pour que l'on ne puisse plus, encore aujourd'hui, entendre chanter les louanges de la psychiatrie, v&#233;ritable torture blanche.&lt;/i&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;(Notice extraite de &lt;i&gt;Non Fides&lt;/i&gt; n&#176; III, 2009)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord une soci&#233;t&#233; est bas&#233;e sur l'&#233;ducation, l'&#233;cole, ce genre de choses quoi, c'est un bon indicateur de la soci&#233;t&#233; dans laquelle on vit. Partant de ce principe on va tout faire pour r&#233;ussir en soci&#233;t&#233; et donc r&#233;ussir dans ce syst&#232;me scolaire. Cependant si on foire on fait comment ? Je veux dire qu'on nous fait tellement croire que si on foire &#224; l'&#233;cole on va foirer en soci&#233;t&#233; que &#231;a peut mal se passer parfois. R&#233;cit d'une exp&#233;rience.&lt;br class='manualbr' /&gt;En effet d&#232;s tout petit on nous impose des &#171; mati&#232;res &#187;, du fran&#231;ais avec ses lectures insipides &#224; l'apprentissage du B.A.-BA sur les acides d&#233;soxyribonucl&#233;iques, aux exponentielles de ta m&#232;re en maths et m&#234;me au non choix de la langue &#233;trang&#232;re, tout doit &#234;tre ingurgit&#233; &#224; la sauce de l'enseignement type : le&#231;on &#8211; contr&#244;le &#8211; note ; et on prend les m&#234;mes et on recommence.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vaste programme que nous conf&#232;re l'&#233;ducation nationale qui change chaque ann&#233;e et qui est tout aussi mauvais et naus&#233;abond tous les jours pour le petit, moyen, grand &#233;colier qu'ils nous font devenir.&lt;br class='manualbr' /&gt;Tout &#231;a sans parler des horaires, impos&#233;s eux aussi. Bref de A &#224; Z , l'&#233;ducation, c'est d'abord la soumission, &#224; des r&#232;gles, &#224; des hommes, &#224; des femmes, &#224; des sujets, &#8230; et l'endoctrinement pour la patrie, et pour ses repr&#233;sentants, etc.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'autre point tr&#232;s pr&#233;sent dans les &#233;coles est l'esprit de comp&#233;tition ; la cadence impos&#233;e. Il faut toujours aller plus vite et apprendre, faire toujours plus de contr&#244;les (argh rien que le mot !!), tout &#231;a dans le but de nous pr&#233;parer &#224; ce que vont nous imposer les patrons et la soci&#233;t&#233; : toujours plus, toujours faire mieux que l'autre.&lt;br class='manualbr' /&gt;A l'inverse, on voudrait des &#201;coles Libres ou Alternatives o&#249; l'on pourrait choisir les sujets sur lesquels on voudrait travailler, &#224; notre mani&#232;re, &#224; notre rythme, tout en ayant le choix et la libert&#233; du choix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais &#224; quel prix ? Dans quel but ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prix, j'estime l'avoir largement pay&#233;, la premi&#232;re fois j'&#233;tais au lyc&#233;e je me suis l&#226;chement faite embobin&#233;e par l'id&#233;e que faire une premi&#232;re scientifique me permettrait de choisir plus tard ce que je voulais faire, tout le monde miroite sur cette &#171; &#233;lite &#187; l&#224;. Erreur ! Ok, je ne suis peut &#234;tre pas tr&#232;s robuste au niveau psychologique mais &#231;a a quand m&#234;me d&#233;clench&#233; ma premi&#232;re crise de d&#233;pression s&#233;v&#232;re, parsem&#233;e d'automutilations et s'achevant apr&#232;s 3 mois de clinique psychiatrique.&lt;br class='manualbr' /&gt;On se sent pas &#224; la hauteur, on a l'impression qu'on a &#233;chou&#233; tout &#231;a parce qu'on nous a not&#233; en dessous de la moyenne et qu'au fil des jours on se sent de plus en plus comme une sale merde dans ce monde et qu'on n'aura aucun avenir, on n'est plus rien juste parce qu'on a &#233;t&#233; cat&#233;goris&#233;, not&#233; et donc jug&#233; comme nul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s ce passage &#224; vide je commence une &#171; th&#233;rapie &#187;, on me gave de m&#233;doc qui me font avoir l'estomac de la taille d'un trou noir, je prends 25 kilos, rien ne s'arrange pendant des mois alors je suis catapult&#233;e en clinique, l&#224; c'est en plus des comprim&#233;s qu'on vous donne, on vous transfuse carr&#233;ment les anxiolytiques directement dans le sang.&lt;br class='manualbr' /&gt;Forc&#233;ment avec des doses de prozac et de tranx&#232;ne exorbitantes &#231;a va mieux, je redouble, me r&#233;oriente vers un bac plus technique et concret, je passe mon bac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me sc&#233;nario en BTS, ponctu&#233; de tentatives de suicide et de retour &#224; la case h&#244;pital par deux fois en moins de six mois. D'ailleurs j'&#233;cris d'une chambre aseptis&#233;e d'h&#244;pital en unit&#233; sp&#233;cialis&#233;e (= pas de cordon, de produit moussant, coupants&#8230;) o&#249; l'ennui me ronge mais la rage d'un autre monde, d'une autre soci&#233;t&#233; me tient en alerte ainsi que la lecture de quelques journaux (dont le votre) et de livres politico-socio-culturels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment allez-vous aujourd'hui ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous pensez avoir tout connu des moments de merde, vous faites des d&#233;pressions &#224; r&#233;p&#233;tition, vous vous faites r&#233;guli&#232;rement du mal depuis l'&#226;ge de 14 ans : couteau, sang, scalpel, sang, lames de rasoir, sang ; puis tentative de suicide, m&#233;dicaments, m&#233;dicaments, m&#233;dicaments ; r&#233;veil aux urgences, transfert vers l'h&#244;pital psychiatrique et l&#224; : vous atterrissez dans un lieu o&#249; ce n'est pas une prison qu'on vous dit, y a des barreaux aux fen&#234;tres mais pas de verrous aux portes ; vous &#234;tes confin&#233; en unit&#233; sp&#233;cialis&#233;e, la seule chose &#224; faire, attendre, c'est le n&#233;ant, l'ennui le plus profond de tous les ennuis&#8230;&lt;br class='manualbr' /&gt;D'abord on vous enl&#232;ve tout ce qui fait de vous un &#234;tre humain, un &#234;tre sensible, vos loisirs, vos v&#234;tements, ce qui vous sert &#224; vous laver, aucun miroir histoire de vous enlever toute notion de vous-m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et l&#224; votre m&#232;re vous dit : &#171; Et bien comme &#231;a tu auras du temps pour r&#233;fl&#233;chir &#187; histoire de vous assommer encore plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous racontez votre vie &#224; quatre personnes diff&#233;rentes, quatre fois la m&#234;me histoire pourrie et votre vie de merde que vous m&#233;prisez, comme pour vous rappeler combien elle est m&#233;diocre et insupportable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le lendemain, la m&#234;me chose vous attend avec je ne sais combien d'autres personnes diff&#233;rentes et toujours leur sempiternel &#171; Comment allez-vous aujourd'hui ? &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un go&#251;t amer d'&#233;ternel recommencement ? C'est peut &#234;tre ainsi la d&#233;pression&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain matin, on vous a tellement assomm&#233; avec de l'atarax, un truc pour dormir, que vous vous levez p&#233;niblement avec les yeux clos, incapable de les ouvrir, m&#234;me apr&#232;s la traditionnelle douche anti-brouillard du matin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effet assommant du truc continue jusqu'au soir, en gros vous dormez la plupart de votre temps ; c'est pas si mal m&#234;me si vous vous sentez toujours fatigu&#233;e puisque vous n'avez rien d'autre &#224; faire, vos principaux loisirs vous ayant &#233;t&#233; retir&#233;s, pr&#233;voyez alors de bons livres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Me retrouver dans cette unit&#233; apr&#232;s avoir exprim&#233; un puissant mal-&#234;tre me fait l'effet d'une injuste punition. C'est ma vie, mon corps, il me semble que j'y ai le droit de vie ou de mort non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette soci&#233;t&#233; d&#233;cadente qui est &#224; l'origine de mon mal-&#234;tre, ce mal de vivre qu'est la d&#233;pression, cette soci&#233;t&#233; o&#249; on pousse toujours plus les gens &#224; bout, on n'a pas le droit de dire : &#171; non, j'en peux plus, je refuse de vivre cette vie, dans cette soci&#233;t&#233; qui pr&#244;ne la productivit&#233; &#224; son paroxysme, je refuse de marcher dans leur jeu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et bien, non c'est l&#224; que tu t'es fait avoir, petit &#234;tre fr&#234;le et sensible, pas de place &#224; la r&#234;verie et &#224; la po&#233;sie, tu dois te plier aux r&#232;gles du productivisme de ce monde. Si tu veux mourir, on t'en emp&#234;che, on te gave d'anti-depresseurs et d'anxiolytiques pour t'obliger &#224; continuer et contribuer &#224; enrichir ceux qui sont d&#233;j&#224; riches ou ceux qui sont assez perfides et tr&#232;s ambitieux pour vouloir le devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ecila&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Mauvaise blague</title>
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		<dc:date>2016-07-04T15:48:02Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Anonyme</dc:creator>


		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Corps, soin, sant&#233; mentale</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;J'ai 32 ans et je ne veux pas d'enfant. J'en suis s&#251;re, si je regrette j'y penserai quelques jours, mais je ne pourrai rien y faire, alors je ferai autre chose. C'est exactement ce que je veux, je veux faire autre chose, je ne veux pas d'enfant. Depuis quatre ans j'arpente le pays de gyn&#233;co en gyn&#233;co, avec la brochure &#171; st&#233;rilisation &#224; vis&#233;e contraceptive &#187; &#224; la main. Cette brochure est publi&#233;e (mais presque pas diffus&#233;e) par l'&#201;tat depuis la loi n&#176;2001-588 du 4 juillet 2001, date de la pr&#233;tendue autorisation pour toutes personnes majeures de faire une &#171; st&#233;rilisation &#224; vis&#233;e contraceptive &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas de contraception, je ne veux pas &#234;tre une machine &#224; produire des enfants, il existe des moyens pour arr&#234;ter cette fonction, je veux une st&#233;rilisation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a quatre mois de &#231;a, un chirurgien gyn&#233;cologue de l'h&#244;pital Arnaud de Villeneuve &#224; Montpellier a accept&#233; de me faire cette op&#233;ration. J'ai suivi tout le protocole, quatre mois de d&#233;lai de r&#233;flexion, un nouveau rendez-vous, la date d'op&#233;ration est fix&#233;e. Je m'y pr&#233;pare, je suis contente. 48 h avant l'op&#233;ration, coup de fil du chirurgien, l'op&#233;ration est annul&#233;e, ordre de sa hi&#233;rarchie. Son service s'occupe de la &#171; f&#233;condit&#233; de la femme &#187;. Il n'y a pas, m&#234;me au niveau national, de service pour la st&#233;rilisation des femmes et c'est bien &#231;a le probl&#232;me. Enfin, il y a plusieurs probl&#232;mes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texte anonyme, r&#233;dig&#233; d&#233;but 2012.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique19" rel="directory"&gt;M&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot124" rel="tag"&gt;Corps, soin, sant&#233; mentale&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L130xH150/arton1312-230cd.jpg?1780457010' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='130' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1312.jpg?1455984082&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;J'ai 32 ans et je ne veux pas d'enfant. J'en suis s&#251;re, si je regrette j'y penserai quelques jours, mais je ne pourrai rien y faire, alors je ferai autre chose. C'est exactement ce que je veux, je veux faire autre chose, je ne veux pas d'enfant. Depuis quatre ans j'arpente le pays de gyn&#233;co en gyn&#233;co, avec la brochure &#171; st&#233;rilisation &#224; vis&#233;e contraceptive &#187; &#224; la main. Cette brochure est publi&#233;e (mais presque pas diffus&#233;e) par l'&#201;tat depuis la loi n&#176;2001-588 du 4 juillet 2001, date de la pr&#233;tendue autorisation pour toutes personnes majeures de faire une &#171; st&#233;rilisation &#224; vis&#233;e contraceptive &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas de contraception, je ne veux pas &#234;tre une machine &#224; produire des enfants, il existe des moyens pour arr&#234;ter cette fonction, je veux une st&#233;rilisation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a quatre mois de &#231;a, un chirurgien gyn&#233;cologue de l'h&#244;pital Arnaud de Villeneuve &#224; Montpellier a accept&#233; de me faire cette op&#233;ration. J'ai suivi tout le protocole, quatre mois de d&#233;lai de r&#233;flexion, un nouveau rendez-vous, la date d'op&#233;ration est fix&#233;e. Je m'y pr&#233;pare, je suis contente. 48 h avant l'op&#233;ration, coup de fil du chirurgien, l'op&#233;ration est annul&#233;e, ordre de sa hi&#233;rarchie. Son service s'occupe de la &#171; f&#233;condit&#233; de la femme &#187;. Il n'y a pas, m&#234;me au niveau national, de service pour la st&#233;rilisation des femmes et c'est bien &#231;a le probl&#232;me. Enfin, il y a plusieurs probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des probl&#232;mes c'est de ne pas avoir le contr&#244;le sur son corps, le tout pouvoir que s'octroie le corps m&#233;dical sur le corps des femmes, en particulier, mais finalement, le corps de tout le monde. L'aide demand&#233;e &#224; l'h&#244;pital dans ce cas &#233;tait purement technique. Le choix je l'ai d&#233;j&#224; fait, la d&#233;cision je l'ai d&#233;j&#224; prise.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'h&#244;pital, la hi&#233;rarchie du chirurgien d&#233;cide de donner son avis, comme des dizaines d'autres gyn&#233;cologues. Pourtant des femmes st&#233;rilis&#233;es en France sous d&#233;cisions ou pressions du corps m&#233;dical, il y en a beaucoup : apr&#232;s quatre enfants et (d'origine) non fran&#231;aises, folles, transgenres, handicap&#233;es, toxicomanes&#8230; Elles n'ont pas d&#233;cid&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Des copains se sont faits st&#233;riliser, ils ont cherch&#233;, parfois longtemps, puis ils ont trouv&#233;, aujourd'hui, ils sont st&#233;rilis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que faut-il comprendre ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Le corps m&#233;dical (et l'&#201;tat) croit-il que les femmes sont d'&#233;ternelles mineures qui ne savent pas ce qu'elles veulent ?&lt;br class='manualbr' /&gt;La m&#233;decine qui aime toujours utiliser les corps des femmes comme point de d&#233;part pour le contr&#244;le des populations, aurait-elle maintenant scientifiquement prouv&#233; que les femmes ne peuvent pas vivre sans enfant ? Qu'il y a de bons modes de vies ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le choix de st&#233;rilisation pour des femmes en &#226;ge de procr&#233;er et sans enfant n'existe pas puisque, m&#234;me s'il est possible l&#233;galement, le corps m&#233;dical use de son pouvoir supra-l&#233;gal (droit de r&#233;serve, code de d&#233;ontologie) pour emp&#234;cher les femmes d'acc&#233;der aux techniques de st&#233;rilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; en g&#233;n&#233;ral ne laisse de place &#224; personne, et encore moins aux femmes, pour se construire des imaginaires et des vies sans enfant (&#171; il ne faut pas se fermer de portes, vous risquez de le regretter, qui vous dit qu'un jour vous n'allez pas rencontrer le prince charmant et avoir envie de lui faire des enfants&#8230; &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors m&#234;me si les m&#233;dias se font les vecteurs d'une pr&#233;tendue libert&#233; sexuelle occidentale, de pr&#233;tendus droits des femmes &#224; disposer de leurs corps et de leurs vies. Les marges de man&#339;uvre sont faibles et les garde-fous sont hauts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que les couples r&#233;fl&#233;chissent quatre mois avant de faire des enfants et ne le regrettent jamais ? Est-ce que la hi&#233;rarchie de cet h&#244;pital mettrait autant de fougue &#224; ins&#233;miner des couples de lesbiennes ? Est-ce que l'h&#244;pital reconnaitrait la multi-paternit&#233; d'un enfant ? Qu'en est-il des jeunes filles mineures qui font/veulent des enfants ? Qu'en est-il des femmes qui demandent une ins&#233;mination apr&#232;s 40 ans ? Qu'en est-il des familles qui sont d&#233;compos&#233;es, recompos&#233;es et/ou bizarrement compos&#233;es ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8230; la blague n'est pas dr&#244;le. Vos normes sont trop &#233;troites pour imaginer nos r&#233;alit&#233;s.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans le Brouillard</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article1266</link>
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		<dc:date>2016-01-21T23:46:47Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>B. Traven / Ret Marut</dc:creator>


		<dc:subject>Fictions, BD</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Antimilitarisme</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Et il go&#251;tait l'existence d'un homme consciencieux, paisible et totalement satisfait.&lt;br class='manualbr' /&gt;C'&#233;tait un r&#234;ve. Peut-&#234;tre, ce qui le rendait si enchanteur &#233;tait qu'il se trouvait hors de port&#233;e, inaccessible. Car, en r&#233;alit&#233;, Karl Veek avait toujours &#233;t&#233; soldat aussi loin qu'il puisse s'en souvenir, au moins depuis trois ans. Il ne pouvait se rappeler avoir jamais fait autre chose qu'attendre l'ennemi, ici, dans la tranch&#233;e, son fusil &#224; la main. De temps en temps, ob&#233;issant &#224; des ordres n'admettant pas de critiques, il devait fixer sa ba&#239;onnette et livrer l'assaut &#224; une position de l'ennemi, en chassant r&#233;solument toute pens&#233;e de son esprit. Sauf celle-ci : tout homme se dressant sur mon chemin, qui porte un uniforme diff&#233;rent du mien, me tuera si je ne le tue pas le premier. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ret Marut&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;M&#228;rz&lt;/i&gt; (Berlin/Munich), 1916.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique8" rel="directory"&gt;D&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot172" rel="tag"&gt;Fictions, BD&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot161" rel="tag"&gt;Antimilitarisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH71/arton1266-45159.jpg?1780455213' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='71' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1266.jpg?1444831521&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Parfois, quand son esprit &#233;tait disponible, le sergent Karl Veek se rappelait un r&#234;ve qu'il avait fait dans le pass&#233;. Il ne pouvait se souvenir qu'avec difficult&#233; des d&#233;tails de ce songe enchanteur. Il y &#233;tait ing&#233;nieur civil vivant une vie d'oisivet&#233; somptueuse, dans une maison magnifiquement am&#233;nag&#233;e qu'il poss&#233;dait en ville. Il &#233;tait mari&#233; &#224; une &#233;pouse &#224; la fois s&#233;duisante et cultiv&#233;e, il avait une petite fille ravissante. Et il go&#251;tait l'existence d'un homme consciencieux, paisible et totalement satisfait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un r&#234;ve. Peut-&#234;tre, ce qui le rendait si enchanteur &#233;tait qu'il se trouvait hors de port&#233;e, inaccessible. Car, en r&#233;alit&#233;, Karl Veek avait toujours &#233;t&#233; soldat aussi loin qu'il puisse s'en souvenir, au moins depuis trois ans. Il ne pouvait se rappeler avoir jamais fait autre chose qu'attendre l'ennemi, ici, dans la tranch&#233;e, son fusil &#224; la main. De temps en temps, ob&#233;issant &#224; des ordres n'admettant pas de critiques, il devait fixer sa ba&#239;onnette et livrer l'assaut &#224; une position de l'ennemi, en chassant r&#233;solument toute pens&#233;e de son esprit. Sauf celle-ci : tout homme se dressant sur mon chemin, qui porte un uniforme diff&#233;rent du mien, me tuera si je ne le tue pas le premier. Et, au moindre bruit que j'entendrais - que ce soit le tonnerre ou la cannonade, le crissement des cailloux ou le bruissement des feuilles, le murmure d'une voix - en toute probabilit&#233;, cela signifiera&#8230; ma mort !&lt;br class='autobr' /&gt;
Son fusil devant lui, sur le parapet, il t&#226;tonna vers sa poche. Il en tira une photographie et une lettre, trouvant bien &#233;trange que celle-ci poss&#232;de une lointaine ressemblance avec cette femme dont il avait r&#234;v&#233; qu'elle &#233;tait son &#233;pouse. Et les mots contenus dans cette lettre, qui semblaient si impersonnels et sans aucune vie propre, lanc&#232;rent un appel r&#233;sonnant dans tout son &#234;tre pour lui rappeler les l&#232;vres rouges de la belle femme de son r&#234;ve. Mais l'&#233;cho fut si soudain qu'il aurait pu s'agir du son de cloches d'argent magiques carillonnant doucement en bas du terrain o&#249; il se tenait.&lt;br class='manualbr' /&gt;- &#171; Sergent Veek ! &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;- &#171; Ici, lieutenant ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que les r&#234;ves m'ont jamais apport&#233;, pensait Veek, si ce n'est remplir ma t&#234;te de sottises ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- &#171; Pr&#233;sentez-vous imm&#233;diatement au commandant, sergent Veek. Le caporal Ehming va prendre votre poste. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;- &#171; Tr&#232;s bien, lieutenant ! &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;- Relev&#233; par le caporal, il se dirigea en vitesse, le fusil &#224; l'&#233;paule, pour se pr&#233;senter au commandant dans son abri.&lt;br class='manualbr' /&gt;- &#171; Sergent Veek, j'ai l&#224; une mission difficile, une mission qui n&#233;cessite de l'intelligence. Vous &#234;tes le seul homme pour cette t&#226;che, je ne peux me s&#233;parer d'aucun de mes officiers. Vous pouvez donc voir &#224; quel point j'attache de l'importance &#224; cette op&#233;ration. Il n'y a eu aucun tir d'en face depuis maintenant deux jours. Aucun mouvement d'aucune sorte n'a &#233;t&#233; observ&#233;. Trois hypoth&#232;ses se pr&#233;sentent : soit la position a &#233;t&#233; &#233;vacu&#233;e, soit c'est un pi&#232;ge ou bien encore ils se pr&#233;parent &#224; quelque chose l&#224;-bas. Nous avons besoin de savoir ce qui se passe. Prenez deux soldats pour vous aider. Pas de fusils, seulement les couteaux et les revolvers. Je veux que personne, l&#224;-bas, ne sache que nous avons une patrouille en reconnaissance. Mangez un morceau et allez-y. Faites en sorte d'&#234;tre revenu avant la tomb&#233;e de la nuit. Des questions ? &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;- &#171; Non, commandant ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait le d&#233;but de la matin&#233;e, le ciel &#233;tait d&#233;gag&#233;. Mais deux heures apr&#232;s que Veek fut sorti, un &#233;pais et pesant brouillard avait recouvert lentement le terrain. &#192; ce moment, le brouillard s'&#233;tait intensifi&#233; jusqu'&#224; ce qu'il devienne aussi solide qu'un mur blanchi &#224; la chaux. Maintenant Veek ne pouvait plus distinguer ce qu'il y avait &#224; deux pas devant lui. Ordonnant aux deux hommes de rester o&#249; ils &#233;taient, il continua seul, marquant son chemin pour le retour en appuyant sa botte dans le sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; petits pas h&#233;sitants, il commen&#231;a &#224; se frayer un chemin &#224; travers le dense mur blanc qui &#233;tait pr&#234;t &#224; reculer d'un pas - juste pour le laisser avancer - et puis se refermait imm&#233;diatement apr&#232;s, aussi ferme derri&#232;re que devant, comme s'il &#233;tait en ciment. Effray&#233; &#224; l'id&#233;e de perdre ses rep&#232;res, il sortit sa boussole et la tint contre une petite carte rudimentaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut quand il releva la t&#234;te qu'il vit, &#224; moins de deux pas de lui, un officier fran&#231;ais qui, croisant son regard, se figea sur place. Aucun d'eux ne ressentit de la peur, il n'y avait pas non plus de crainte dans leurs yeux, seulement un profond &#233;tonnement. Chacun regardait l'autre comme s'il avait &#233;t&#233; le seul et unique habitant de la plan&#232;te jusqu'&#224; ce qu'il se trouve tout &#224; coup face &#224; face avec le premier homme. Quand ils virent l'uniforme de l'autre, chacun pensa en m&#234;me temps que maintenant ils devaient faire une chose bien pr&#233;cise, une chose plut&#244;t habituelle, une chose banale, une chose qui les dominait presque avec la force d'une obligation &#224; laquelle ils ne pouvaient &#233;chapper, une chose qui leur fermait toute issue. Mais aucun d'eux ne savait ce que c'&#233;tait, ni ce que ce devoir irr&#233;sistible ordonnait d'eux. Il leur semblait qu'une voix int&#233;rieure hurlait : &#171; Agis ! Tu sais ce que tu dois faire ! &#187; Mais, durant toutes ces ann&#233;es, jamais l'un d'eux n'avait rencontr&#233;, si proche et si calme, si inattendu et si seul sur cette &#238;le d&#233;serte, un homme &#224; habit diff&#233;rent du sien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun d'eux pouvait ressentir le souffle de l'autre, ils pouvaient m&#234;me voir les lignes les plus d&#233;licates inscrites sur le visage de l'autre. Alors, ils restaient debout compl&#232;tement stup&#233;faits et, tout &#224; coup, ils n'arriv&#232;rent plus &#224; comprendre les mani&#232;res de fonctionner du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au m&#234;me moment, chacun d'eux leva lentement la main &#224; son k&#233;pi et adressa d&#233;lib&#233;r&#233;ment un salut - l&#233;ger mais reconnaissable - en direction de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expression de leurs visages &#233;tait aussi s&#233;v&#232;re que la mort. Mais dans les profondeurs insondables de leurs yeux reposait une simple question que les hommes ne manquent jamais de comprendre. Ils rabaiss&#232;rent leurs mains et firent demi-tour pour s'en aller. Pendant un instant infiniment bref, une seconde d'&#233;ternit&#233; les enveloppa et les d&#233;pouilla de leurs uniformes, et sans y penser, ob&#233;issant &#224; cette volont&#233; puissante, ils s'avanc&#232;rent en m&#234;me temps pour prendre la main de l'autre. Ils se serr&#232;rent la main comme des amis qui doivent se s&#233;parer pour toujours. Tout aussi rapidement, ils rel&#226;ch&#232;rent la main de l'autre, et repartirent par le chemin qui les avait amen&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel autre comportement chacun d'eux aurait-il d&#251; avoir, apr&#232;s qu'il eut reconnu que face &#224; lui se trouvait un homme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car, ils furent tous les deux soudainement rendus aveugles et ne virent pas l'ennemi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ret Marut&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;M&#228;rz&lt;/i&gt; (Berlin/Munich), 1916.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne me consid&#232;re pas comme Allemand parce que je n'ai nul titre &#224; y pr&#233;tendre. Personnellement, je ne consid&#232;re cela ni comme un honneur ni comme une honte, car je suis, comme la plupart des hommes, aussi peu responsable de ma nationalit&#233; que de ma date de naissance ou de la couleur de mes yeux. En revanche, mes vrais compatriotes, ce ne sont donc pas ceux auxquelles je me rattache par le hasard de mon lieu de naissance, mais bien ceux qui sont les miens au regard de ma conscience et de ma conception du monde, qui ne vivent pas enferm&#233;s &#224; l'int&#233;rieur des fronti&#232;res d'une nation particuli&#232;re, m&#234;me aussi loin qu'on veuille repousser ces fronti&#232;res. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;B. Traven / Ret Marut&lt;/strong&gt;, f&#233;vrier 1928.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>La l&#233;gende de No&#235;l d&#233;di&#233;e aux petits-enfants de l'an 3000 (ou plus) </title>
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		<dc:date>2015-12-24T10:45:25Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Albert Libertad</dc:creator>


		<dc:subject>Fictions, BD</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il &#233;tait une fois, il y a bien longtemps de cela, vers l'an 1900, un gros amas de pierres et de boue que les naturels d'alors appelaient Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait la capitale d'un pays favoris&#233; par un climat temp&#233;r&#233; et o&#249; les c&#233;r&#233;ales, les vignobles, les plus beaux fruits poussaient en abondance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En s'approchant de ces amas de pierres, vainquant les odeurs pestilentielles qui s'en d&#233;gageaient, on le voyait sillonn&#233; de voies de toute sortes : les unes larges, bond&#233;es de belles maisons ; les autres, &#233;troites, avec, de chaque c&#244;t&#233;, rang&#233;es et serr&#233;es, des maisons aux allures de sourici&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour-l&#224;, l'ann&#233;e se terminait ; c'&#233;tait f&#234;te par cette ville, mais la nature paraissait bouder et la neige tombait &#224; gros flocons.&lt;br class='autobr' /&gt;
Malgr&#233; cela, tout le long des rues, les magasins jetaient des flots de lumi&#232;re et les yeux &#233;taient attir&#233;s par des amas de victuailles bizarrement achaland&#233;s.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Albert Libertad, &lt;i&gt;Le Libertaire&lt;/i&gt; n&#176;8, 24-30 d&#233;cembre 1899.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;L&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot172" rel="tag"&gt;Fictions, BD&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L129xH150/arton1141-01e7c.png?1780457010' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='129' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1141.png?1411591405&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il &#233;tait une fois, il y a bien longtemps de cela, vers l'an 1900, un gros amas de pierres et de boue que les naturels d'alors appelaient Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait la capitale d'un pays favoris&#233; par un climat temp&#233;r&#233; et o&#249; les c&#233;r&#233;ales, les vignobles, les plus beaux fruits poussaient en abondance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En s'approchant de ces amas de pierres, vainquant les odeurs pestilentielles qui s'en d&#233;gageaient, on le voyait sillonn&#233; de voies de toute sortes : les unes larges, bond&#233;es de belles maisons ; les autres, &#233;troites, avec, de chaque c&#244;t&#233;, rang&#233;es et serr&#233;es, des maisons aux allures de sourici&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour-l&#224;, l'ann&#233;e se terminait ; c'&#233;tait f&#234;te par cette ville, mais la nature paraissait bouder et la neige tombait &#224; gros flocons.&lt;br class='autobr' /&gt;
Malgr&#233; cela, tout le long des rues, les magasins jetaient des flots de lumi&#232;re et les yeux &#233;taient attir&#233;s par des amas de victuailles bizarrement achaland&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les promeneurs, les acheteurs &#233;taient nombreux : les uns, recouverts de chaudes fourrures, allaient riant b&#233;ats, se moquant de la froidure ; les autres, au contraire, marchaient craintivement, ils &#233;taient recouverts de loques, au travers desquelles se dessinaient leurs os ou se montraient leur chairs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De temps en temps, les seconds prenaient devers les premiers des attitudes suppliantes, que vous ne connaissez pas, chers enfants, mais qui consistaient &#224; tendre la main en pronon&#231;ant des paroles sans suite, d'un ton dolent. Ils demandaient l'aum&#244;ne, c'est-&#224;-dire qu'ils priaient les heureux de leur donner une part de leur superflu afin de pouvoir acqu&#233;rir du n&#233;cessaire pour eux et leurs enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les trois quarts des bien-v&#234;tus passaient indiff&#233;rents ; d'autres, parcimonieusement, cherchaient en leur poche la plus petite offrande pour leur donner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les loqueteux se montraient trop entreprenants, des hommes habill&#233;s tous de m&#234;me sorte, bien chaudement, les rudoyaient et les chassaient des larges voies ; quelquefois m&#234;me ils les emmenaient apr&#232;s leur avoir mis des cha&#238;nes aux mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il y avait, en m&#234;me temps, si peu d'humanit&#233;, si peu de respect de la dignit&#233; humaine, que les gens bien v&#234;tus faisaient cercle et jetaient des lazzis aux pauvres h&#232;res ainsi trait&#233;s, et que les mal-v&#234;tus courbaient la t&#234;te, effa&#231;aient leurs &#233;paules, t&#226;chant de faire oublier leur crime d'&#234;tre pauvres en acquies&#231;ant aux actes des hommes en uniforme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derniers s'appelaient des agents de la force publique, on les entretenait gros et gras ; ils avaient mission de d&#233;fendre les bien-v&#234;tus, les bien-nourris, contre les loqueteux, les mis&#233;reux. Ils &#233;taient, ce qui vous &#233;tonnera, de cette classe si malheureuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous causons beaucoup sans entrer dans le sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une femme &#233;tait perdue dans cette foule. La souffrance se lisait sur ses traits, et la mis&#232;re sur les pauvres hardes qui la recouvraient. Mais en l'examinant, on la sentais jeune, on la voyait belle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mainte fois sa main avait dessin&#233; le geste de l'aum&#244;ne, jamais elle n'avait eu la force de terminer. Une fiert&#233; derni&#232;re rayonnait en ses yeux, tout son &#234;tre se r&#233;voltait contre l'avilissement, la supplication.&lt;br class='autobr' /&gt;
Souvent d&#233;j&#224; des bien-v&#234;tus l'avaient coudoy&#233;e et lui avaient jet&#233; des appels grossiers et, comme elle s'attardait devant un &#233;talage garni de mets succulents et tentateurs, elle sentit dans son cou l'haleine chaude d'un homme qui lui soufflait : &#171; Si tu veux monter, la chambre et la pi&#232;ce ronde. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; peine, chers enfants, si vous osez comprendre ces paroles, tant elles vous paraissent surprenantes. La dignit&#233; de la femme, son libre choix, en ces temps barbares, n'&#233;taient pas plus respect&#233;s que la dignit&#233; et la libert&#233; humaine. La beaut&#233;, la gr&#226;ce, la jeunesse des femmes pauvres &#233;taient achet&#233;es par les bien-v&#234;tus, les riches. Nul de leurs go&#251;ts n'&#233;tait respect&#233; et les plus vieux, les plus laids &#224; fourrures avaient, presque pour un morceau de pain, les plus jeunes et les plus jolies femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On affectait alors une plus grande morale et une grande pudeur et nos unions libres de maintenant &#233;taient fort bannies : l'amour se faisait toujours par interm&#233;diaires, ou se vendait en des march&#233;s sp&#233;ciaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Notre pauvre inconnue rougit, se retourna. L'homme &#233;tait vieux, il &#233;tait laid, des yeux enfonc&#233;s dans la graisse de ses joues, deux ou trois mentons, un gros ventre&#8230;&#212; sa jeunesse &#224; ce vieillard, &#224; ce laid jouisseur. Elle h&#233;sita, puis parut sur son beau visage une contraction, elle haussa les &#233;paules&#8230;elle accepta.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle suivit l'homme dans un h&#244;tel, en quelque rue voisine de la grande art&#232;re. Et dans une chambre banale o&#249; se sentaient les ruts v&#233;naux, elle vendit son corps aux caresses bestiales du passant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Satisfait, l'homme s'en allait &#224; d'autres plaisirs. Elle devant l'h&#244;tel, regardait la &#171; pi&#232;ce ronde &#187; comme &#233;gar&#233;e, puis elle se ressaisit. L'acte qu'elle venait de commettre, c'&#233;tait pour ce m&#233;tal. Ce m&#233;tal, c'&#233;tait du pain pour l'enfant qui avait faim ; ce m&#233;tal c'&#233;tait du charbon, pour l'enfant qui avait froid&#8230;pour son enfant, l&#224;-bas, dans la mansarde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle entra en coup de vent, dans un magasin o&#249; s'&#233;talait le pain dor&#233; sous toutes ses formes. Des servantes qui s'empressaient pr&#232;s des bien-v&#234;tus, la d&#233;visag&#232;rent soup&#231;onneusement : &#171; Une livre de pain, s'il vous plait. &#187; Car le pain, chers enfants, cette indispensable nourriture, se vendait ainsi que tout. On la servit et, heureuse d'avoir du pain &#224; elle, la pauvresse, elle jeta la pi&#232;ce sur le comptoir. Elle rendit un son mat&#8230;Une voix m&#233;chante disait : &#171; fausse, il faut pas nous la faire, ma petite. &#187; Des mains brutales lui arrachaient le pain et la poussaient dehors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle compris : elle avait &#233;t&#233; vol&#233;e, tromp&#233;e. Le sacrifice dernier de la m&#232;re pour l'enfant avait &#233;t&#233; inutile. Des injures venaient &#224; sa bouche contre le goulu qui avait mang&#233; sa chair, respir&#233; sa jeunesse, sans vouloir lui laisser une bride de son bien-&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sa t&#234;te vite se courba, de grosses larmes coul&#232;rent le long de ses joues ; d&#233;courag&#233;e, lasse, elle prit le chemin des voies &#233;troites, des maisons noires, laissant loin derri&#232;re elle le quartier de luxe et de pl&#233;thore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, dans la plus &#233;troite rue, devant la plus noire maison, elle s'arr&#234;ta, elle suivit une longue all&#233;e, monta l'escalier, et, tout en haut, retenant sa respiration, doucement elle ouvrit la porte de se chambre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#212; l'affreuse mansarde, &#244; le noir taudis. Par terre un matelas sur lequel deux ou trois sacs &#233;taient jet&#233;s, tout pr&#232;s une table aux planches mal jointes, un fourneau dont les trois trous b&#233;ants semblaient jeter du froid, une malle grise en un coin et c'&#233;tait tout. Un jour blafard se glissait par une lucarne dont la vitre cass&#233;e laissait souffler la bise.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'&#233;tait tout, disions-nous ? Non. Dans un coin, jetant presque une note gaie, un berceau. Dans ce berceau tout l'amour maternel se dessinait vainqueur ; des milles riens embellissaient ce nid. Un enfant de cinq ou six ans y reposait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier regard de la femme fut pour lui. H&#233;las !elle rentrait comme elle &#233;tait partie, les mains vides, pas de pain, pas de bois, c'&#233;tait la mort, l'in&#233;vitable mort. Sa mort, celle du ch&#233;rubin, de cet avenir. Ses yeux ruissel&#232;rent de larmes, elle s'approcha &#224; pas lent du berceau. &#212; ironie, l'enfant en son r&#234;ve, souriait &#224; la vue de quelque lointain paradis, du v&#244;tre, &#244; chers enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, elle retint son souffle, mais un d&#233;sir de baiser cette chair innocente, cette chair de sa chair, naquit, imp&#233;rieux, et elle posa ses l&#232;vres sur le front de l'enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui-ci ouvrit lentement ses grands yeux encore plein de joie extatique, les jeta sur sa m&#232;re en larmes, sur la table vide, sur le po&#234;le &#233;teint, et tout triste : &#171; &#212; maman !ce n'&#233;tait qu'un r&#234;ve&#8230;mais quel beau r&#234;ve ! Nous n'avions plus faim&#8230;Nous n'avions plus froid&#8230;jamais. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Albert Libertad, &lt;i&gt;Le Libertaire&lt;/i&gt; n&#176;8, 24-30 d&#233;cembre 1899.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://apache-editions.blogspot.fr/2009/12/libertad-la-legende-de-noel-dediee-aux.html" class="spip_out"&gt;http://apache-editions.blogspot.fr/...&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Contraste</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article1246</link>
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		<dc:date>2015-11-18T11:08:19Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>B. Traven / Ret Marut</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Pensez ! Mais vous ne pouvez pas penser, parce qu'il vous faut des statuts, parce que vous avez des administrateurs &#224; &#233;lire, parce que vous avez des ministres &#224; introniser, parce que vous ne pouvez pas vivre sans gouvernement, parce que vous ne pouvez pas vivre sans chef.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous c&#233;dez vos voix pour les perdre, et quand vous voulez vous en servir vous-m&#234;mes, vous n'en disposez plus, et elles vous font d&#233;faut parce que vous les avez c&#233;d&#233;es. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ret Marut&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;dithyrambes&lt;/i&gt; parus dans &lt;i&gt;Der Ziegelbrenner&lt;/i&gt;, n&#176;35/40, 21 d&#233;cembre 1921.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH77/arton1246-0b19c.png?1780457010' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='77' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1246.png?1447371136&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pensez !&lt;/strong&gt; Mais vous ne pouvez pas penser, parce qu'il vous faut des statuts, parce que vous avez des administrateurs &#224; &#233;lire, parce que vous avez des ministres &#224; introniser, parce que vous ne pouvez pas vivre sans gouvernement, parce que vous ne pouvez pas vivre sans chef.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous c&#233;dez vos voix pour les perdre, et quand vous voulez vous en servir vous-m&#234;mes, vous n'en disposez plus, et elles vous font d&#233;faut parce que vous les avez c&#233;d&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pensez ! Vous n'avez besoin de rien d'autre. Prenez conscience de la sereine passivit&#233; que vous avez en vous, dans laquelle s'enracine votre invincible pouvoir. Laissez d'un coeur apais&#233; et insouciant s'effondrer la vie &#233;conomique ; elle ne m'a pas apport&#233; le bonheur et elle ne vous l'apportera pas non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissez consciemment pourrir l'industrie, ou c'est elle qui vous pourrira.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous faites gr&#232;ve. Bravo, bande de serfs ! L'industrie s'engraisse de vos gr&#232;ves et vous affame. Vous faites gr&#232;ves et vous avez gagn&#233;. O vainqueurs ! ce que vous avez gagn&#233;, c'est un maigre quignon de pain : pendant que vous f&#234;tiez victoire, le vaincu a acquis deux domaines. O vous qui vainquez ! Vous qui convainquez ! Votre chef en est devenu ministre, fiers vainqueurs !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'avez-vous besoin de sofa en peluche ! C'est le signe de votre servitude. Tant que vous tiendrez &#224; votre sofa en peluche, vous resterez esclaves.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#8230;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D&#233;truis donc la vie &#233;conomique, non seulement de l'int&#233;rieur, mais encore de l'ext&#233;rieur. C'est sur les ruines de l'industrie que fleurit ta libert&#233;, non sur ses forteresses et ses ch&#226;teaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laisse ton argent se faire d&#233;vorer par les vers et les larves, extorque un salaire vingt fois sup&#233;rieur et r&#233;duis ton travail au centi&#232;me de ce que tu peux fournir, et la f&#233;licit&#233; te sera rendue au centuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'encens &#224; l'&#233;glise ou le bavardage dans les meetings c'est la m&#234;me chose. Lire ou m&#234;me acheter un journal revient au m&#234;me qu'apprendre des cantiques par coeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul dieu ne t'aidera, nul programme, nul parti, nul bulletin de vote, nulle masse, nulle unit&#233;. Je suis le seul capable de m'aider. Et c'est en moi-m&#234;me que j'aiderai tous les hommes dont les larmes d&#233;bordent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'aide moi-m&#234;me. Fr&#232;re, aide-toi ! Agis ! Sois volont&#233; ! Sois action !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu cries : Vive la R&#233;volution mondiale ! Cela sonne tr&#232;s bien. Mais les c&#226;bles t&#233;l&#233;graphiques sont-ils d&#233;j&#224; entre tes mains ? As-tu d&#233;j&#224; fait sauter une rotative ? Tu cries : Vive la R&#233;volution mondiale ! Mais ton fr&#232;re, que tu tiens embrass&#233;, n'entend d&#233;j&#224; plus ton cri. Comment l'univers pourrait-il t'entendre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne t'ach&#232;te pas d'habit du dimanche et n'aie pas honte, chez toi, de dormir sur une caisse, et d'aller en riant par les rues hupp&#233;es sans fond de pantalon ; c'est plus faire pour la r&#233;volution que chanter L'Internationale ou &#233;tudier les tours de passe-passe qu'ont &#224; vendre les papes de Berlin et de Moscou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ret Marut&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;dithyrambes&lt;/i&gt; parus dans &lt;i&gt;Der Ziegelbrenner&lt;/i&gt;, n&#176;35/40, 21 d&#233;cembre 1921.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Obsession</title>
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		<dc:date>2015-09-19T15:19:19Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Albert Libertad</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Fictions, BD</dc:subject>
		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Pendant que nous crevons dans la rue,&lt;br class='manualbr' /&gt;Le bourgeois a des palais pour se loger.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mort aux bourgeois !&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texte d'Albert Libertad paru dans &lt;i&gt;Le Libertaire&lt;/i&gt; n&#176;144, en ao&#251;t 1898.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot115" rel="tag"&gt;Apache &#233;ditions (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH130/arton1234-20444.jpg?1780457010' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='130' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1234.jpg?1441894186&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Durand, sortant de son h&#244;tel, un sourire de contentement sur les l&#232;vres, eut un petit recul, en lisant une minuscule affiche :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pendant que nous crevons dans la rue,&lt;br class='manualbr' /&gt;Le bourgeois a des palais pour se loger.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mort aux bourgeois !&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis il ricana, et cria au concierge : &#171; Vous enl&#232;verez ces idioties plaqu&#233;es sur la porte &#187;. Et son sourire tranquille revint quand il aper&#231;ut, glorieux dans leur nullit&#233;, deux agents faisant les cent pas. Mais il s'arr&#234;ta, en m&#234;me temps qu'eux d'ailleurs. Des &#233;tiquettes rouges tranchaient sur la crudit&#233; blanche du mur :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les sergots sont les bouledogues du bourgeois&lt;br class='manualbr' /&gt;Mort aux flics !&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sergots s'us&#232;rent les ongles &#224; gratter ces affiches et Durand s'en alla soucieux. Lorsque, au coin de l'avenue, un bruit de clairons et tambours se fit entendre et au loin apparurent deux bataillons, il se sentit prot&#233;g&#233; et poussa un soupir de soulagement.&lt;br class='manualbr' /&gt;La troupe passant devant lui, il se d&#233;couvrit ; &#224; ce moment, comme un vol de papillons, flotta dans l'air une multitude de carr&#233;s de papier ; indiff&#233;remment, il lut :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'arm&#233;e est une &#233;cole du crime.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques-uns de ces papiers vol&#232;rent sur les soldats, d'autres les couvrirent ; l'obsession le reprit, il se sentit comme &#233;cras&#233; par ses l&#233;gers papillons.&lt;br class='manualbr' /&gt;Comme il s'asseyait en sa place ordinaire pour prendre le bock ou l'ap&#233;ritif habituel, sur la table s'&#233;talait encore une &#233;tiquette :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Va, gave toi, le jour viendra o&#249; la haine nous rendra cannibales.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ricana, mais cette fois il n'amoncela pas soucoupe sur soucoupe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Se levant, il se dirigea rapidement vers le coin de la rue X, o&#249; les exploiteurs demandent des ouvriers, et machinalement chercha des yeux son affiche r&#233;clame, elle &#233;tait recouverte et on lisait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'exploiteur Chose ou Machin demandent vos fils pour vous avilir,&lt;br class='manualbr' /&gt;Vos filles pour les violer, vous et vos femmes&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour vous exploiter.&lt;br class='manualbr' /&gt;Avis aux pantres.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il hocha la t&#234;te et se rendit vers son bureau. On lisait sur une plaque : &#171; Durand et Cie, soci&#233;t&#233; au capital de 2 millions &#187;, mais dessous, l'exasp&#233;rante critique disait son mot :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le capital est le produit du travail vol&#233;&lt;br class='manualbr' /&gt;Et accumul&#233; par les fain&#233;ants.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il l'arracha rapidement. Il exp&#233;dia quelques affaires et, pour se distraire, pensa &#224; voir sa ma&#238;tresse. Chemin faisant, il acheta un bouquet qu'il lui offrit.&lt;br class='manualbr' /&gt;Elle sourit, voyant parmi les fleurs comme un billet doux : &#171; Des vers, maintenant ? &#187; dit-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La prostitution est le d&#233;versoir du trop-plein des bourgeois.&lt;br class='manualbr' /&gt;Du fils de pauvre on fait l'esclave et de sa fille la courtisane.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle lui jeta son bouquet &#224; la face et le chassa.&lt;br class='autobr' /&gt;
Honteux, fatigu&#233;, il rentra chez lui ; la porte avait repris son aspect ordinaire.&lt;br class='manualbr' /&gt;Or, rentrant dans son salon, sa femme dit : &#171; Vois cette potiche que je viens d'acheter, une occasion. &#187; Il la prit, la tourna, la retourna ; un papier tomba :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Luxe du bourgeois est pay&#233; par le sang du pauvre.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce &#171; Vive l'anarchie ! &#187; , et ces r&#233;clamations acerbes, tout cela voltigeait autour de lui et, ce soir-l&#224;, il ne vit pas sa femme, de crainte de trouver, en un endroit discret et touffu, une &#233;tiquette o&#249; il e&#251;t lu :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le mariage, c'est la prostitution.&lt;br class='manualbr' /&gt;Vive l'anarchie !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Albert Libertad&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;Le Libertaire&lt;/i&gt; n&#176; 144, 28 aout - 3 septembre 1898.&lt;/p&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie de/sur Libertad&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Libertad, &lt;i&gt;Le Culte de la Charogne et autres textes&lt;/i&gt;, &#201;ditions Galil&#233;e (Paris), mai 1976, 326 p. &lt;i&gt;A Contretemps&lt;/i&gt;, &#171; bulletin de critique bibliographique &#187; a republi&#233; int&#233;gralement la pr&#233;face de cet ouvrage de Roger Langlais dans son num&#233;ro 26 (avril 2007, p. 18-21).
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Albert Libertad, &lt;i&gt;Le culte de la charogne. Anarchisme un &#233;tat de r&#233;volution permanente (1897-1908)&lt;/i&gt;, &#201;ditions Agone (Marseille), octobre 2006, 510 p.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Albert Libertad, &lt;i&gt;Et que cr&#232;ve le vieux monde ! (1897-1908)&lt;/i&gt;, Mutines S&#233;ditions, novembre 2013, 276 p.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Plusieurs textes d'Albert Libertad (&lt;i&gt;Le criminel, c'est l'&#233;lecteur !&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;La joie de vivre&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le culte de la charogne&lt;/i&gt;) sont disponibles en brochure sur &lt;a href=&#034;https://infokiosques.net/spip.php?auteur214&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;infokiosques.net&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La Bombe</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article1204</link>
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		<dc:date>2015-08-02T22:05:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Dwight Macdonald</dc:creator>


		<dc:subject>Apache &#233;ditions (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Nucl&#233;aire et &#233;nergies industrielles</dc:subject>
		<dc:subject>Antimilitarisme</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Si certains &#233;l&#233;ments humains se r&#233;voltent contre leurs r&#244;les, ils seront remplac&#233;s par d'autres plus souples et leur r&#233;volte signifiera qu'ils sont tout bonnement &#233;cart&#233;s sans que rien ne change au fond. Les marxistes affirment que cela doit en &#234;tre ainsi jusqu'&#224; ce que se produise un changement r&#233;volutionnaire, mais un tel changement n'a jamais sembl&#233; aussi &#233;loign&#233;. Alors, que peut faire &lt;i&gt;aujourd'hui&lt;/i&gt; un homme ? Comment peut-il &#233;viter de tenir son r&#244;le dans ce processus fatal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout simplement en refusant de le tenir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dwight Macdonald&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extrait de &lt;i&gt;Politics&lt;/i&gt;, septembre 1945.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot151" rel="tag"&gt;Nucl&#233;aire et &#233;nergies industrielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot161" rel="tag"&gt;Antimilitarisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L113xH150/arton1204-dfc8f.jpg?1780457010' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1204.jpg?1433184681&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Nous avons d'abord &#233;t&#233; &#233;pouvant&#233;s par l'explosion. &#171; Le TNT est &#224; peine deux fois plus puissant que ne l'&#233;tait la poudre il y a six si&#232;cles. La Seconde Guerre mondiale a vu la production d'explosifs plus de soixante pour cent plus puissants que le TNT. Cent vingt-trois avions tous charg&#233;s d'une seule bombe atomique repr&#233;senteraient une puissance de destruction &#233;gale &#224; la totalit&#233; des bombes (2 453 595 tonnes) largu&#233;es par les Alli&#233;s sur l'Europe pendant cette guerre.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le dossier &#171; &#194;ge atomique &#187; du Times (20 ao&#251;t) est la meilleure enqu&#234;te (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, il est peu &#224; peu apparu que la v&#233;ritable horreur de la bombe n'&#233;tait pas dans son explosion mais dans sa radioactivit&#233;. La fission de l'atome lib&#232;re toutes sortes de substances radioactives dont on peut se faire une id&#233;e de la puissance par le seul fait que l'eau utilis&#233;e pour refroidir la &#171; pile &#187; (la structure compos&#233;e d'uranium et autres substances dont l'interaction entra&#238;ne la capacit&#233; d'explosion) dans l'usine de fabrication de la bombe &#224; Hanford&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Complexe nucl&#233;aire militaire construit en 1943 dans le cadre du projet (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est expos&#233;e &#224; une quantit&#233; suffisante de radiation pour &#171; r&#233;chauffer de mani&#232;re appr&#233;ciable la Columbia River &#187;. Et le Times d'ajouter : &#171; M&#234;me le vent qui souffle au-dessus de l'usine chimique rec&#232;le son lot de dangers tant les chemin&#233;es rejettent de gaz radioactif. &#187; Smyth souligne par ailleurs que &#171; les produits de la fission engendr&#233;s par le fonctionnement quotidien d'une pile d'uranium en r&#233;action en cha&#238;ne de 100 000 kilowatts pourraient suffire &#224; rendre une vaste r&#233;gion g&#233;ographique totalement inhabitable &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc aucun doute sur le caract&#232;re potentiellement atroce de la radioactivit&#233; de la bombe. Les deux bombes ayant effectivement servi &#233;taient apparemment d'avantage con&#231;ues pour exploser que pour propager des gaz (peut-&#234;tre par simple souci humanitaire mais peut-&#234;tre aussi pour prot&#233;ger les soldats am&#233;ricains qui occuperont plus tard le Japon). Mais les intentions sont une chose et les faits en sont une autre. On craignait tant la radioactivit&#233; &#224; Hanford que l'on y a pris les plus grandes pr&#233;cautions en mati&#232;re de protections d'&#233;quipements, etc. &#192; l'&#233;vidence, aucune pr&#233;caution de ce type ne fut prise pour prot&#233;ger les habitants de Hiroshima. L'avion a largu&#233; sa charge de poisons quasi inconnus avant de filer aussit&#244;t. Mais qu'est-il arriv&#233; ? L'extr&#234;me susceptibilit&#233; de l'arm&#233;e et des scientifiques &#224; ce sujet n'augure rien de bon. Quand l'un des plus modestes sp&#233;cialistes &#224; avoir travaill&#233; sur la bombe, un certain professeur Harold Jacobson de New York, d&#233;clara que Hiroshima resterait &#171; inhabitable &#187; pendant soixante-dix ans, il fut imm&#233;diatement interrog&#233; par les agents du FBI. Apr&#232;s quoi, &#171; malade et boulevers&#233; &#187;, il se fendit d'une autre d&#233;claration, dans laquelle il insistait sur le fait qu'il s'agissait de son opinion strictement personnelle et que ses coll&#232;gues n'&#233;taient pas d'accord avec lui &#224; ce sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, certaines nouvelles r&#233;centes en provenance du Japon indiquent que le professeur Jacobson pourrait bien avoir raison et ses &#233;minents coll&#232;gues tort. Le 22 ao&#251;t, apr&#232;s avoir annonc&#233; que les deux explosions avaient fait 70 000 victimes et 12 000 bless&#233;s sur le coup, Radio Tokyo poursuivait : &#171; Nombreux sont ceux qui meurent quotidiennement des br&#251;lures contract&#233;es pendant les attaques a&#233;riennes. Nombre des br&#251;l&#233;s ne peuvent pas survivre &#224; leurs blessures &#224; cause des effets inqui&#233;tants de la bombe atomique sur le corps humain. M&#234;me ceux dont les br&#251;lures semblaient &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; peu dangereuses, et qui paraissaient au d&#233;part en bonne sant&#233;, se sont affaiblis au bout de quelques jours sans qu'on puisse en conna&#238;tre la raison. &#187; Howard W. Blakeslee, responsable de la rubrique sciences &#224; l'Associated Press, affirme que ces derniers &#171; &#233;taient probablement victimes d'un ph&#233;nom&#232;ne bien connu dans les grands laboratoires am&#233;ricains travaillant sur les effets des radiations &#187;. Le rayonnement d'une explosion atomique produit deux types de br&#251;lures : la br&#251;lure de type gamma ou rayons-X, qui appara&#238;t toujours apr&#232;s un certain temps et qui produit finalement sur l'&#233;piderme les m&#234;mes effets qu'une br&#251;lure ordinaire, plus des br&#251;lures &lt;i&gt;internes&lt;/i&gt; ; et les br&#251;lures produites par la propagation des neutrons lib&#233;r&#233;s. Au cours des tests en laboratoire effectu&#233;s sur les animaux (au Japon, il s'agissait d'&#234;tres humains), cette derni&#232;re n'a tout d'abord pas d'effets apparents mais se conclut n&#233;anmoins quelques jours plus tard par un d&#233;c&#232;s d&#251; au fait que les rayons &#224; neutrons d&#233;truisent un tr&#232;s grand nombre de globules blancs. La premi&#232;re vague de neutrons rel&#226;ch&#233;s par la bombe peut avoir frapp&#233; la terre, lib&#233;rant ainsi d'autres neutrons et ainsi de suite. Les effets nocifs pourraient donc durer ind&#233;finiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, tout cela ne pourrait bien &#234;tre que de la propagande (bien qu'il sera int&#233;ressant de voir si Hiroshima et Nagasaki seront interdits aux soldats am&#233;ricains). Mais l'essentiel reste qu'aucun de ceux qui ont con&#231;u et utilis&#233; cette monstruosit&#233; ne sait r&#233;ellement dans quelle mesure exacte ces poisons radioactifs pourraient &#234;tre mortels et persistants&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quelqu'un qui doit &#234;tre bien inform&#233; me dit, au moment o&#249; cet article va (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qui ne les emp&#234;che d'ailleurs nullement de poursuivre leur mission, pas plus que l'arm&#233;e ne cesse de larguer ses bombes. Sans doute n'est-il possible de trouver une telle irresponsabilit&#233; et une telle rigidit&#233; morale que chez les soldats et les scientifiques, deux types d'individus form&#233;s &#224; raisonner &#171; objectivement &#187; : c'est-&#224;-dire en termes de moyens et non de fins. Quoi qu'il en soit, il s'agit indubitablement de la plus extraordinaire exp&#233;rience scientifique de toute l'histoire, o&#249; des villes enti&#232;res ont servi de laboratoires et des &#234;tres humains de cobayes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rengaine officielle concernant la fission atomique pr&#233;tend qu'elle peut aussi bien &#234;tre une force pour le bien (la production) qu'une force pour le mal (la guerre). Ainsi la question est-elle simplement de savoir comment utiliser ses bons c&#244;t&#233;s plut&#244;t que les mauvais. Finalement, c'est une simple question de &#171; bon sens &#187;. Mais comme Engels le fit remarquer un jour, le bon sens vit d'&#233;tranges aventures d&#232;s qu'il d&#233;laisse son confortable foyer bourgeois pour se lancer dans le monde r&#233;el. En effet, &#233;tant donn&#233; la nature des institutions actuelles &#8211; et leurs apologistes officiels (de Max Lerner au pr&#233;sident Conant de Harvard) n'envisagent pour elles qu'un l&#233;ger ravalement &#8211;, comment pourrait-on &#171; contr&#244;ler &#187; la bombe ? comment pourrait-on l'&#171; internationaliser &#187; ? Les grandes puissances imp&#233;rialistes entament d&#233;j&#224; les grandes man&#339;uvres qui leur permettront de se positionner en pr&#233;vision de la Troisi&#232;me Guerre mondiale. Comment peut-on s'attendre &#224; ce qu'ils abandonnent le ph&#233;nom&#233;nal avantage que leur conf&#232;re la bombe ? Peut-on esp&#233;rer qu'&#233;tant donn&#233; les capacit&#233;s destructrices renversantes de la bombe ils tomberont d'accord, par simple souci d'autopr&#233;servation, pour la mettre &#171; hors la loi &#187; ? Ou bien qu'ils banniront la guerre elle-m&#234;me du seul fait qu'une guerre &#171; atomique &#187; signifierait probablement la ruine mutuelle de tous les bellig&#233;rants ? On avan&#231;ait les m&#234;mes arguments pour d&#233;montrer l'&#171; impossibilit&#233; &#187; de la Premi&#232;re Guerre mondiale. On fit de m&#234;me avant la Seconde Guerre mondiale. Les ravages engendr&#233;s par ces guerres furent aussi terribles qu'on l'avait pr&#233;dit, et pourtant elles eurent finalement lieu. &#192; l'instar de toutes les grandes avanc&#233;es technologiques du si&#232;cle pass&#233;, la fission atomique est une chose dans laquelle le Bien et le Mal sont si intimement entrem&#234;l&#233;s qu'il est difficile de savoir comment en extraire le Bien et comment se d&#233;barrasser du Mal. Un si&#232;cle d'efforts n'a pas suffi &#224; s&#233;parer pour le capitalisme le Bien (production accrue) du Mal (exploitation, guerres, barbarie culturelle). Cet atome-&lt;i&gt;l&#224;&lt;/i&gt; n'a jamais subi la fission et ne la subira peut-&#234;tre jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les socialistes marxiens, tant les r&#233;volutionnaires que les r&#233;formistes, acceptent eux aussi la rengaine sur les potentialit&#233;s bonnes ou mauvaises, car elle repose sur la foi en la Science et le Progr&#232;s que partagent aussi bien les socialistes que les conservateurs et qui reste d'ailleurs aux fondements de la pens&#233;e occidentale. (Sous cet angle, le marxisme semble n'&#234;tre que l'expression intellectuelle la plus profonde et la plus coh&#233;rente de cette foi.) Les marxistes imposant comme pr&#233;alable &#224; l'usage b&#233;n&#233;fique de la fission atomique un changement fondamental dans les institutions actuelles, ils ne sont pas eux non plus tr&#232;s ouverts aux objections soulev&#233;es plus haut. Mais si l'on regarde au-del&#224; du simple niveau politique, la version marxiste de la rengaine en question appara&#238;t pour le moins parfaitement inappropri&#233;e. Mais je ne souhaite pas ici entrer dans cette discussion et j'essaierai de le faire dans The Root Is Man&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dwight Macdonald, The Root is Man, Autonomedia, (1945) 1994 ; traduction (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Laissez-moi simplement signaler que cette version, en les r&#233;duisant au statut de simple &#233;pisode dans un processus historique qui au bout du compte &#171; finira bien &#187;, &#233;mousse quelque peu notre r&#233;action face aux atrocit&#233;s commises en ce moment et qu'elle fait de nous des &#234;tres moralement insensibles (rendant ainsi inefficace toute action contre les atrocit&#233;s &lt;i&gt;actuelles&lt;/i&gt;) et excessivement optimistes quant &#224; la question du Mal. En outre, la version marxiste n&#233;glige le fait que des atrocit&#233;s telles que la bombe et les camps de la mort nazis sont &lt;i&gt;en ce moment m&#234;me&lt;/i&gt; en train de faire violence, de pervertir et d'&#233;touffer les &#234;tres humains cens&#233;s rendre le monde meilleur, et que la technologie moderne a sa dynamique anti-humaine propre, qui s'est montr&#233;e jusqu'&#224; maintenant bien plus puissante que les effets lib&#233;rateurs que nous promet le sch&#233;ma marxiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bombe a engendr&#233; deux types de r&#233;actions &#233;motionnelles tr&#232;s largement r&#233;pandues dans ce pays &#8211; et du point de vue des autorit&#233;s parfaitement ind&#233;sirables : un sentiment de culpabilit&#233; devant le fait que &#171; nous &#187; avons fait cela &#224; &#171; ces gens-l&#224; &#187;, et un sentiment d'angoisse &#224; l'id&#233;e qu'&#224; l'avenir &#171; ces gens-l&#224; &#187; puissent nous faire cela &#224; &#171; nous &#187;. Ces deux sentiments ont &#233;t&#233; exacerb&#233;s par l'&lt;i&gt;&#233;chelle&lt;/i&gt; surhumaine de cette bombe. Les autorit&#233;s ont donc fait de valeureux efforts pour ramener les faits &#224; un contexte plus humain, dans lequel les notions comme la Justice, la Raison et le Progr&#232;s pourraient &#234;tre de quelque utilit&#233;. On avance certaines justifications morales : la guerre a &#233;t&#233; &#233;court&#233;e et de nombreuses vies sauv&#233;es aussi bien du c&#244;t&#233; japonais qu'am&#233;ricain ; &#171; nous &#187; avons d&#251; inventer et utiliser la bombe contre &#171; eux &#187; de peur qu'&#171; ils &#187; ne l'inventent et ne l'utilisent contre &#171; nous &#187; ; les Japonais le m&#233;ritaient puisque ce sont eux qui ont commenc&#233; cette guerre et trait&#233; les prisonniers de fa&#231;on barbare, etc., ou parce qu'ils refusaient de se rendre. L'ineptie de ces justifications est &#233;vidente : &lt;i&gt;n'importe quelle&lt;/i&gt; atrocit&#233;, absolument n'importe laquelle pourrait &#234;tre justifi&#233;e de ces diff&#233;rentes mani&#232;res. En effet, il n'y a qu'une r&#233;ponse possible au probl&#232;me pos&#233; par le Grand Inquisiteur de Dosto&#239;evski : si l'humanit&#233; tout enti&#232;re pouvait atteindre un bonheur total et &#233;ternel en torturant &#224; mort un seul enfant, pourrait-on justifier moralement cet acte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La strat&#233;gie mise en place par les autorit&#233;s &#8211; terme par lequel je n'entends pas seulement les responsables politiques mais &#233;galement les scientifiques, les intellectuels, les syndicalistes et les hommes d'affaires qui agissent au plus haut niveau de notre soci&#233;t&#233; &#8211; est un tantinet plus subtile. Cette strat&#233;gie consiste &#224; tenter de calmer les craintes que la bombe a &#233;veill&#233;es en chacun de nous. Du pr&#233;sident Truman jusqu'au plus bas de l'&#233;chelle, tout le monde insiste sur le fait que la bombe a &#233;t&#233; produite selon les r&#232;gles normales et n&#233;cessaires de l'exp&#233;rimentation scientifique et que, de ce fait, il ne s'agit que de la derni&#232;re &#233;tape dans la longue lutte men&#233;e par l'homme pour assurer son contr&#244;le sur les forces de la nature. En un mot, il s'agit de Progr&#232;s. Mais c'est une arme &#224; double tranchant : en ce qui me concerne, en tout cas, cette strat&#233;gie a eu pour seul effet d'accro&#238;tre mes (d&#233;j&#224; forts) soup&#231;ons quant &#224; l'id&#233;e d'un &#171; progr&#232;s scientifique &#187; capable d'engendrer cette monstruosit&#233;. En avril dernier, j'&#233;crivais que, dans les films am&#233;ricains, &#171; la blouse blanche des scientifiques est un spectacle qui glace autant les sangs que la cape noire de Dracula. [&#8230;] Si le laboratoire scientifique se caract&#233;rise dans la culture populaire par une atmosph&#232;re spectrale, ne peut-on voir l&#224; un exemple de la profonde intuition des masses ? Il n'y a pas loin du laboratoire de Frankenstein &#224; Maidanek&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Camp de concentration et d'extermination nazi en pologne. (NdAE)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (ou, de nos jours, &#224; Hanford et Oak Ridge&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Laboratoire de recherche en physique nucl&#233;aire. (NdAE)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). Ne nous trouverions-nous pas devant un doute populaire &#8211; peut-&#234;tre &#224; demi-conscient seulement &#8211; quant au caract&#232;re bien fond&#233; de la confiance plac&#233;e en la science par le XIXe si&#232;cle ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces interrogations semblent de plus en plus pertinentes, mais je doute que nous obtenions des r&#233;ponses satisfaisantes de la part des scientifiques ; qui d'ailleurs semblent eux-m&#234;mes parfaitement incapables de les poser &#8211; sans m&#234;me parler d'y r&#233;pondre. Le plus grand de tous, qui &#233;labora en 1905 l'&#233;quation qui fournit les bases th&#233;oriques de la fission atomique n'a rien trouv&#233; de mieux &#224; nous dire apr&#232;s les bombardements que la chose suivante : &#171; Aucun individu au monde ne doit nourrir de peurs ou de craintes, &#224; propos de l'&#233;nergie atomique, qui serait d'ordre surnaturel. En d&#233;veloppant l'&#233;nergie atomique, la science ne fait simplement qu'imiter la r&#233;action des rayons solaires. [Le &#171; simplement &#187; est admirable !] La puissance atomique n'est pas moins naturelle que celle qui me permet de faire naviguer mon bateau sur le lac Saranac. &#187; Dixit Albert Einstein. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas pr&#233;cis&#233;ment l'aspect naturel, parfaitement rationnel et scientifiquement d&#233;montrable de la chose qui nous glace les sangs &#224; l'heure actuelle ! En comparaison, combien peuvent nous para&#238;tre humains, proches, amicaux, les fant&#244;mes et autres sorci&#232;res, mal&#233;fices, loups garous et esprits frappeurs ! De fait, tous autant que nous sommes &#8211; &#224; l'exception de quelques sp&#233;cialistes &#8211;, nous en savons &#224; peu pr&#232;s autant sur les sorci&#232;res que sur la fission atomique, et tous, sans exception, sommes moins capables de nous prot&#233;ger contre la bombe que contre la sorcellerie. Aucune balle en argent, aucun crucifix ne peuvent nous aider en ce domaine. Et comme pour confirmer ce fait, Einstein lui-m&#234;me, alors qu'on l'interrogeait sur les &#233;manations radioactives inconnues dont m&#234;me les &#233;ditorialistes et les r&#233;dacteurs commen&#231;aient &#224; s'inqui&#233;ter, a r&#233;pondu cat&#233;goriquement : &#171; Je ne veux pas parler de cela ! &#187; R&#233;action peu faite pour nous rassurer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas plus que le pr&#233;sident Truman ne nous a rassur&#233;s en affirmant que &#171; ce programme, qui a &#233;t&#233; mis en &#339;uvre par quelques milliers de collaborateurs dot&#233;s de la plus grande &#233;nergie et du sens le plus &#233;lev&#233; du devoir national, [&#8230;] repr&#233;sente probablement la plus grande r&#233;ussite de toute l'histoire. R&#233;ussite que nous devons aux efforts combin&#233;s de la science, de l'industrie, des travailleurs et de l'arm&#233;e &#187;. Sans parler du professeur Smyth : &#171; Cette arme n'est pas le fruit de l'inspiration diabolique d'un quelconque g&#233;nie sournois mais bien celui du travail ardu de milliers d'hommes et de femmes ordinaires travaillant &#224; la s&#233;curit&#233; de notre pays. &#187; Ici encore la tentative d'&#171; humaniser &#187; la bombe en montrant comment elle s'inscrit dans notre vie ordinaire, quotidienne, est &#224; double tranchant : elle nous r&#233;v&#232;le combien la vie normale est devenue inhumaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les auteurs de romans de science-fiction bon march&#233; pouvaient ais&#233;ment imaginer quelque chose qui ressemble &#224; la bombe atomique. De fait, la vie ressemble de plus en plus &#224; un roman de science-fiction, et l'arriv&#233;e sur terre d'une poign&#233;e de Martiens mont&#233;s sur six jambes et munis de leurs rayons de la mort aurait bien du mal &#224; faire la une des journaux. Mais l'imagination des auteurs de science-fiction &#233;tait bien limit&#233;e : &lt;i&gt;leurs&lt;/i&gt; bombes atomiques &#233;taient la cr&#233;ation de g&#233;nies &#171; diaboliques &#187; et &#171; sournois &#187; et non celle de &#171; milliers d'hommes et de femmes ordinaires &#187; parmi lesquels certains des plus &#233;minents scientifiques de notre temps, le mouvement syndicaliste (l'arm&#233;e n'a-t-elle pas &#171; chaleureusement &#187; remerci&#233; l'AFL et la CIO&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Principales organisations syndicales am&#233;ricaines, elles ont toutes deux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; pour avoir fourni &#171; la quantit&#233; de main-d'&#339;uvre ad&#233;quate, ce qui &#224; certains moments semblait parfaitement impossible &#187;), diverses grandes entreprises (DuPont, Eastman, Union Carbon &amp; Carbide) et le pr&#233;sident de l'universit&#233; de Harvard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, seule une poign&#233;e d'entre eux savaient exactement ce qu'ils &#233;taient en train de cr&#233;er. Aucun des 125 000 ouvriers charg&#233;s de la fabrication et du montage ne le savaient. Seuls trois membres des &#233;quipages des avions qui largu&#232;rent la premi&#232;re bombe &#233;taient au courant de la force qu'ils lib&#233;raient. Inutile de pr&#233;ciser que quelque chose ne tourne pas rond lorsque qu'une soci&#233;t&#233; peut mobiliser un tr&#232;s grand nombre de citoyens dans la construction d'une monstruosit&#233; telle que la bombe sans m&#234;me leur dire ce qu'ils font exactement. Quel contenu r&#233;el peuvent bien avoir alors des notions comme &#171; d&#233;mocratie &#187; ou &#171; gouvernement du peuple par et pour le peuple &#187; ? Le bon professeur Smyth exprime l'opinion que &#171; les citoyens de ce pays &#187; devraient d&#233;cider par eux-m&#234;mes du d&#233;veloppement futur de la bombe. En tout cas, il est certain qu'aucun vote n'a &#233;t&#233; organis&#233; pour d&#233;cider de sa fabrication et de son emploi. N&#233;anmoins, ajoute le bon professeur pour nous rassurer, ces questions &#171; ont fait l'objet de s&#233;rieuses consid&#233;rations de la part des individus concern&#233;s [c'est-&#224;-dire la poign&#233;e de gens autoris&#233;s &#224; savoir ce qu'il se passait] et d'un vif d&#233;bat parmi les scientifiques, dont les conclusions ont &#233;t&#233; transmises aux plus hautes autorit&#233;s. Ces questions ne sont pas d'ordre technique. Ce sont des questions d'ordre politique et social, et les r&#233;ponses &#224; ces questions pourraient affecter l'humanit&#233; tout enti&#232;re. En r&#233;fl&#233;chissant &#224; ces questions, les hommes qui ont travaill&#233; sur ce projet ont r&#233;fl&#233;chi en tant que citoyens am&#233;ricains extr&#234;mement soucieux du bien &#234;tre de la race humaine. Ce fut leur devoir et celui des membres les plus &#233;minents du gouvernement qui avaient &#233;t&#233; charg&#233;s d'envisager bien au-del&#224; des limites de la guerre actuelle et de ses armes les ultimes implications de ces d&#233;couvertes. Ce fut une lourde responsabilit&#233;. Dans un pays libre comme le n&#244;tre, de telles questions devraient &#234;tre d&#233;battues par le peuple et les d&#233;cisions devraient &#234;tre prises par le peuple au travers de ses repr&#233;sentants &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait injuste de soumettre cette citation &#224; l'analyse critique, sauf &#224; souligner que toutes les d&#233;clarations sur ce qui &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; vont &#224; l'encontre de celles sur ce qui &lt;i&gt;devrait&lt;/i&gt; &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fission atomique me fait appr&#233;cier pour la premi&#232;re fois la vieille notion d'&lt;i&gt;hubris&lt;/i&gt; issue de la Gr&#232;ce antique : cette absence de limites dans la r&#233;ussite qui finissait par provoquer la punition des dieux qui la connaissaient. Un scientifique a fait remarquer l'autre jour qu'il se r&#233;jouissait de ce que le seul atome que nous sachions soumettre &#224; la fission f&#251;t celui de l'uranium, qui est assez rare. En effet, si nous pouvions apprendre &#224; fissionner l'atome du fer ou de tout autre minerai fort commun, la r&#233;action en cha&#238;ne pourrait concerner de tr&#232;s vastes r&#233;gions et le magma en fusion &#224; l'int&#233;rieur du globe pourrait remonter et se r&#233;pandre, mettant ainsi un terme &#224; nos existences et aux progr&#232;s tout court. Un parfait exemple d'&lt;i&gt;hubris&lt;/i&gt; nous a &#233;t&#233; donn&#233; par le pr&#233;sident Truman quand il a d&#233;clar&#233; que &#171; la force dont le soleil tire ses pouvoirs a &#233;t&#233; l&#226;ch&#233;e contre ceux qui ont provoqu&#233; la guerre en Extr&#234;me-Orient &#187;. Ou quand l'&#233;ditorialiste du &lt;i&gt;Times&lt;/i&gt; lui fait &#233;cho en &#233;crivant : &#171; La r&#233;ponse am&#233;ricaine au rejet m&#233;prisant par les Japonais de l'ultimatum adress&#233; par les Alli&#233;s le 26 juillet dans l'objectif d'une reddition s'est abattue sur le sol japonais sous la forme d'une arme nouvelle qui a d&#233;cha&#238;n&#233; contre lui les forces de l'univers. &#187; Invoquer les forces de l'univers pour soutenir l'ultimatum du 26 juillet, c'est un peu comme faire entrer Dieu lui-m&#234;me et lui demander de faire le m&#233;nage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble parfaitement juste que la bombe n'ait &#233;t&#233; fabriqu&#233;e par aucune des puissances totalitaires &#8211; dont l'atmosph&#232;re politique semble pourtant &#224; premi&#232;re vue mieux lui convenir &#8211; mais par les deux &#171; d&#233;mocraties &#187;, les deux derni&#232;res puissances &#224; continuer de montrer un respect &#8211; du moins id&#233;ologique &#8211; &#224; la tradition d&#233;mocratico-humanitaire. Il semble aussi logique que les chefs de ces gouvernements, au moment de l'explosion de la bombe, n'aient &#233;t&#233; ni Churchill ni Roosevelt&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Churchill quitte ses fonctions le 27 juillet 1945, Roosevelt meurt le 12 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (figures d'une certaine stature du point de vue historique aussi bien que personnel) mais Attlee et Truman, deux personnalit&#233;s relativement ternes, des hommes m&#233;diocres &#233;lev&#233;s jusqu'&#224; leurs positions respectives par le simple jeu m&#233;canique du syst&#232;me. Tout cela met l'accent sur la nature parfaitement automatique, le manque absolu de conscience ou d'aspirations humaines que notre soci&#233;t&#233; est sur le point d'atteindre tr&#232;s rapidement. Comme une &#171; pile &#187; &#224; uranium, une fois tous les &#233;l&#233;ments r&#233;unis, passe inexorablement par toute une s&#233;rie de &#171; r&#233;actions en cha&#238;ne &#187; jusqu'&#224; l'explosion finale, les &#233;l&#233;ments de notre soci&#233;t&#233; agissent et r&#233;agissent sans se soucier des id&#233;ologies ou des personnalit&#233;s, jusqu'&#224; ce que la bombe explose sur Hiroshima. Plus les personnalit&#233;s sont ordinaires et plus absurdes les institutions, plus grandiose la destruction. &lt;i&gt;Le Cr&#233;puscule des dieux&lt;/i&gt;, mais sans les dieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les scientifiques eux-m&#234;mes, dont le travail intellectuel a produit la bombe, ne sont pas pr&#233;sent&#233;s comme ses cr&#233;ateurs mais comme une mati&#232;re premi&#232;re &#224; se procurer et &#224; exploiter au m&#234;me titre que l'uranium. Ainsi, le professeur Otto Hahn &#8211; scientifique allemand qui fissionna pour la premi&#232;re fois l'atome en 1939 et fit tout ce qui &#233;tait en son pouvoir pour offrir une bombe atomique &#224; Hitler &#8211; a-t-il &#233;t&#233; transport&#233; jusque chez nous pour partager ses connaissances avec notre propre &#171; &#233;quipe &#187; atomique (qui comprend quelques r&#233;fugi&#233;s juifs chass&#233;s d'Allemagne par Hitler). Ainsi le professeur Kaputza, le plus &#233;minent sp&#233;cialiste de l'uranium en Russie, fut-il s&#233;duit au point de quitter l'universit&#233; de Cambridge pour revenir dans son pays natal dans les ann&#233;es 1930 avant de se voir interdire, une fois l&#224;-bas, le retour. Ou encore, selon un rapport r&#233;cent en provenance de Yougoslavie, un &#233;minent sp&#233;cialiste local de la fission atomique aurait &#233;t&#233; enlev&#233; par l'Arm&#233;e rouge (comme une machine-outil de valeur) et exp&#233;di&#233; &#224; Moscou par avion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on doit assigner une quelconque responsabilit&#233; morale &#224; l'existence de la bombe, elle doit l'&#234;tre &#224; ces scientifiques qui l'ont con&#231;ue et fabriqu&#233;e et &#224; ces responsables politiques et militaires qui en ont fait usage. Et comme nous, tous les autres Am&#233;ricains, ne savions m&#234;me pas ce qui se faisait en notre nom &#8211; sans parler d'avoir la plus infime possibilit&#233; de faire cesser le processus &#8211;, la bombe devient la plus spectaculaire illustration jusqu'&#224; nos jours du caract&#232;re fallacieux de la notion de responsabilit&#233; collective que j'ai &#233;voqu&#233;e dans &#171; La responsabilit&#233; des peuples&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dwight Macdonald, &#171; The Responsability of Peoples &#187;, article paru dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, peut-on m&#234;me tenir pour responsables ceux qui sont pourtant le plus imm&#233;diatement concern&#233;s ? Le r&#244;le d'un g&#233;n&#233;ral n'est-il pas de gagner les guerres, celui d'un pr&#233;sident ou d'un Premier ministre de d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts de la classe dirigeante qu'il repr&#233;sente, celui d'un scientifique de repousser toujours plus loin les limites du savoir ? Dans ces conditions, comment aucun d'entre eux pourrait-il refuser la bombe atomique, ou quoi que ce soit d'autre d'ailleurs, sans tenir compte de ses &#171; sentiments personnels &#187; ? Pos&#233; en ces termes, le dilemme est total. L'ordre social est un m&#233;canisme impersonnel, la guerre est un processus impersonnel et ils s'enclenchent automatiquement. Si certains &#233;l&#233;ments humains se r&#233;voltent contre leurs r&#244;les, ils seront remplac&#233;s par d'autres plus souples et leur r&#233;volte signifiera qu'ils sont tout bonnement &#233;cart&#233;s sans que rien ne change au fond. Les marxistes affirment que cela doit en &#234;tre ainsi jusqu'&#224; ce que se produise un changement r&#233;volutionnaire, mais un tel changement n'a jamais sembl&#233; aussi &#233;loign&#233;. Alors, que peut faire &lt;i&gt;aujourd'hui&lt;/i&gt; un homme ? Comment peut-il &#233;viter de tenir son r&#244;le dans ce processus fatal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout simplement en refusant de le tenir. Nombre de scientifiques &#233;minents, par exemple, ont travaill&#233; sur la bombe : Fermi en Italie, Bohr au Danemark, Chadwick en Grande-Bretagne, Oppenheimer, Urey et Compton aux &#201;tats-Unis. On peut avec justice s'attendre &#224; ce que de tels hommes d'un grand savoir et d'une grande intelligence aient une certaine conscience des cons&#233;quences de leurs actes. Et il semble bien que ce fut le cas. Le professeur Smyth fait cette remarque : &#171; Au d&#233;but, de nombreux scientifiques pouvaient esp&#233;rer &#8211; et esp&#233;raient r&#233;ellement &#8211; qu'un principe quelconque finirait par prouver que la bombe atomique &#233;tait intrins&#232;quement impossible &#224; r&#233;aliser. Mais l'espoir s'est &#233;vanoui peu &#224; peu. &#187; Pourtant, ils ont tous fini par accepter &#171; un poste &#187; dans la production de la bombe. Pourquoi ? Parce qu'ils se consid&#232;rent comme des sp&#233;cialistes, des techniciens, et non comme des &#234;tres humains complets. Sp&#233;cialistes au sens o&#249;, le processus de la d&#233;couverte scientifique &#233;tant consid&#233;r&#233; comme moralement neutre, le scientifique peut regretter les usages que font de ses d&#233;couvertes les g&#233;n&#233;raux et les politiciens sans pour autant refuser de poursuivre ses recherches. Sp&#233;cialistes &#233;galement dans le sens o&#249; ils ont r&#233;agi &#224; la guerre en tant que partisan d'un camp dont le r&#244;le &#233;tait aussi &#233;troit que celui d'assurer la d&#233;faite des gouvernements de l'Axe, m&#234;me au prix du sacrifice de leurs responsabilit&#233;s plus g&#233;n&#233;rales en tant qu'&#234;tres humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fort heureusement pour l'honneur de la science, un certain nombre de scientifiques ont refus&#233; de participer &#224; ce projet. J'ai entendu parler d'un certain nombre de cas de ce genre et Sir James Chadwick nous a appris que &#171; certains de [ses] coll&#232;gues ont refus&#233; de travailler sur la bombe atomique de peur de cr&#233;er un monstre capable de d&#233;truire la plan&#232;te &#187;. Ces scientifiques ont r&#233;agi en &#234;tres humains complets et non en sp&#233;cial&lt;i&gt;-istes&lt;/i&gt; ou en part&lt;i&gt;-isans&lt;/i&gt;. On a tendance aujourd'hui &#224; consid&#233;rer que les peuples sont responsables tandis que les individus ne le seraient pas. Le renversement de ces deux propositions est la condition n&#233;cessaire pour &#233;chapper &#224; notre descente actuelle en direction de la barbarie. Plus un individu pense et se conduit comme une homme complet (donc responsable) plut&#244;t qu'en &#233;l&#233;ment sp&#233;cialis&#233; d'une nation ou d'une profession (et donc irresponsable), plus nous pouvons fonder notre espoir en l'avenir. Tout faire pour agir en individu responsable voire inefficace ; &#224; moins que cela ne soit au contraire sage, prudent et efficace. Quoi que cela puisse &#234;tre finalement, ce n'est qu'ainsi que nous conserverons une chance de changer le cours actuel de notre tragique destin. Honneur donc &#224; ces scientifiques &#8211; le nom d'hommes serait plus ad&#233;quat &#8211; britanniques et am&#233;ricains pourtant rest&#233;s anonymes qui ont &#233;t&#233; suffisamment sages dans leur folie pour refuser de coop&#233;rer &#224; la conception de la bombe ! C'est cela la &#171; r&#233;sistance &#187;, c'est cela le &#171; n&#233;gativisme &#187;, et c'est en cela que reposent nos meilleurs espoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dwight Macdonald&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extrait de &lt;i&gt;Politics&lt;/i&gt;, septembre 1945.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://www.non-fides.fr/?La-bombe" class="spip_out"&gt;http://www.non-fides.fr/?La-bombe&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le dossier &#171; &#194;ge atomique &#187; du &lt;i&gt;Times&lt;/i&gt; (20 ao&#251;t) est la meilleure enqu&#234;te g&#233;n&#233;rale qu'il m'ait &#233;t&#233; donn&#233; de lire. Le point de vue scientifique le plus argument&#233; &#224; avoir &#233;t&#233; publi&#233; sur la bombe est le rapport de quelque 30 000 mots r&#233;dig&#233; par le professeur H. D. Smyth de Princeton &#224; l'attention du d&#233;partement &#224; la Guerre &#8211; il a &#233;t&#233; r&#233;sum&#233; par Waldemar Kaempffert dans le &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; du 16 ao&#251;t.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Complexe nucl&#233;aire militaire construit en 1943 dans le cadre du projet Manhattan, il y a &#233;t&#233; produit la majorit&#233; du plutonium (57t.) d&#233;stin&#233; aux ogives nucl&#233;aires am&#233;ricaines jusqu'en 1987, c'est maintenant l'un des plus grand centre de stockage de d&#233;chets nucl&#233;aire du monde. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Quelqu'un qui doit &#234;tre bien inform&#233; me dit, au moment o&#249; cet article va &#234;tre publi&#233;, qu'au d&#233;but du mois de septembre le d&#233;partement &#224; la Guerre a exp&#233;di&#233; au Japon le professeur Shields Warren, de la Harvard Medical School, une sommit&#233; dans le domaine de l'empoisonnement par le radium, pour y &#233;tudier les effets de la bombe. Manifestement, le d&#233;partement &#224; la Guerre est moins s&#251;r des effets exacts de la bombe que sa propagande voudrait nous le faire croire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dwight Macdonald, &lt;i&gt;The Root is Man&lt;/i&gt;, Autonomedia, (1945) 1994 ; traduction fran&#231;aise, &lt;i&gt;Partir de l'homme&lt;/i&gt;, Spartacus, 1948.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Camp de concentration et d'extermination nazi en pologne. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Laboratoire de recherche en physique nucl&#233;aire. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Principales organisations syndicales am&#233;ricaines, elles ont toutes deux soutenus&lt;br class='autobr' /&gt; l'effort de guerre. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Churchill quitte ses fonctions le 27 juillet 1945, Roosevelt meurt le 12 avril. (NdAE)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dwight Macdonald, &lt;i&gt;&#171; The Responsability of Peoples &#187;&lt;/i&gt;, article paru dans &lt;i&gt;Politics&lt;/i&gt;, mars 1945, vol. 2, n&#176; 3 ; puis en livre, &lt;i&gt;The Responsability of Peoples and other essays&lt;/i&gt; in &lt;i&gt;Political Criticism&lt;/i&gt;, Victor Gollancz, Londres, 1957.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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