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		<title>Libert&#233; priv&#233;e, intensit&#233; collective et autonomie politique</title>
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		<dc:date>2009-11-22T21:42:02Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>R&#233;mi Demmi</dc:creator>


		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Libert&#233; priv&#233;e, intensit&#233; collective et autonomie politique&lt;/i&gt;, est une r&#233;flexion autour du t&#233;moignage d'un homme ayant v&#233;cu pendant la p&#233;riode de 1914 &#224; 1933 &#224; Berlin, du d&#233;clenchement de la guerre &#224; la mont&#233;e du nazisme (&lt;i&gt;Histoire d'un Allemand&lt;/i&gt;).&lt;br class='manualbr' /&gt;Son auteur, Sebastian Haffner, n'aborde pas l'histoire du c&#244;t&#233; des grands hommes ou des &#233;v&#233;nements marquants &#8211; d&#233;sormais&lt;br class='autobr' /&gt;
bien document&#233;e &#8211; mais s'attache au contraire &#224; comprendre les ressorts subjectifs qui ont permis aux Allemands sinon d'accepter, du moins de laisser s'installer le parti nazi. Parmi la jeunesse, il observe que l'ennui dispose au nihilisme, car il pousse &#224; rechercher l'action, la violence et la guerre pour elles-m&#234;mes, afin de rompre la monotonie de la vie bourgeoise. Parce qu'elle ne s'articulait pas &#224; des id&#233;aux de justice, cette r&#233;volte l&#233;gitime contre une soci&#233;t&#233; trop polic&#233;e, trop organis&#233;e, o&#249; chacun vaque &#224; ses affaires sans qu'aucun &#233;lan ou projet collectif ne vienne rompre la routine, a conduit certains jeunes &#171; r&#233;volutionnaires &#187; &#224; passer &#171; naturellement &#187; du drapeau pirate au salut fasciste. Mais face &#224; ces tendances totalitaires, ce n'est pas sur la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; qu'il faut se replier, comme le fait Haffner : ce qu'il faut, c'est construire l'autonomie politique.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot92" rel="tag"&gt;Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH150/arton759-b55d2.jpg?1780469145' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff759.jpg?1257600687&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Libert&#233; priv&#233;e, intensit&#233; collective et autonomie politique&lt;/i&gt;, est une r&#233;flexion autour du t&#233;moignage d'un homme ayant v&#233;cu pendant la p&#233;riode de 1914 &#224; 1933 &#224; Berlin, du d&#233;clenchement de la guerre &#224; la mont&#233;e du nazisme (&lt;i&gt;Histoire d'un Allemand&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sebastian Haffner (1907-1999), Histoire d'un Allemand. Souvenirs 1914-1933, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;).&lt;br class='manualbr' /&gt;Son auteur, Sebastian Haffner, n'aborde pas l'histoire du c&#244;t&#233; des grands hommes ou des &#233;v&#233;nements marquants &#8211; d&#233;sormais&lt;br class='autobr' /&gt;
bien document&#233;e &#8211; mais s'attache au contraire &#224; comprendre les ressorts subjectifs qui ont permis aux Allemands sinon d'accepter, du moins de laisser s'installer le parti nazi. Parmi la jeunesse, il observe que l'ennui dispose au nihilisme, car il pousse &#224; rechercher l'action, la violence et la guerre pour elles-m&#234;mes, afin de rompre la monotonie de la vie bourgeoise. Parce qu'elle ne s'articulait pas &#224; des id&#233;aux de justice, cette r&#233;volte l&#233;gitime contre une soci&#233;t&#233; trop polic&#233;e, trop organis&#233;e, o&#249; chacun vaque &#224; ses affaires sans qu'aucun &#233;lan ou projet collectif ne vienne rompre la routine, a conduit certains jeunes &#171; r&#233;volutionnaires &#187; &#224; passer &#171; naturellement &#187; du drapeau pirate au salut fasciste. Mais face &#224; ces tendances totalitaires, ce n'est pas sur la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; qu'il faut se replier, comme le fait Haffner : ce qu'il faut, c'est construire l'autonomie politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Histoire d'un Allemand&lt;/i&gt; est l'histoire politique de la mont&#233;e en puissance du fascisme &#224; travers le r&#233;cit de quelqu'un qui l'a v&#233;cue. Ce sont les souvenirs, sur la p&#233;riode 1914-1933, d'un homme n&#233; en 1907 dans une famille bourgeoise de Berlin, ainsi qu'une analyse de l'&#233;volution g&#233;n&#233;rale du peuple allemand entre le d&#233;but de la Premi&#232;re Guerre mondiale et les premiers mois du r&#233;gime nazi. Cette imbrication entre autobiographie et r&#233;cit historique est la traduction d'une certaine conception de l'histoire. Sebastian Haffner critique l'id&#233;e selon laquelle ce sont les &#171; grands hommes &#187; (gouvernants et autres hommes de pouvoir) qui la font : &#171; Les &#233;v&#233;nements et les d&#233;cisions historiques qui comptent vraiment se jouent entre nous, entre les anonymes, dans le c&#339;ur de chaque individu plac&#233; l&#224; par le hasard. &#187; Pour comprendre l'av&#232;nement du nazisme, il ne suffit pas de conna&#238;tre les jeux de pouvoir au sein des institutions allemandes. Car la question centrale que pose cet av&#232;nement &#8211; qui s'est fait, comme le rappelle Haffner, sans violation des r&#232;gles formelles du jeu &#171; d&#233;mocratique &#187; &#8211; est de savoir pourquoi tant d'Allemands ont &lt;i&gt;adh&#233;r&#233;&lt;/i&gt; au nazisme et si peu r&#233;sist&#233;. R&#233;pondre &#224; cette question, c'est comprendre, selon Haffner, les &#171; d&#233;cisions simultan&#233;es &#187; qui ont eu lieu &#171; dans le c&#339;ur &#187; des Allemands. Le c&#339;ur, c'est le si&#232;ge (m&#233;taphorique) de la foi et des sentiments, des convictions et des passions. Le plan historique d&#233;cisif n'est donc pas tant celui des institutions politiques que celui des dispositions &#233;thiques. Haffner nous propose d'y acc&#233;der &#224; partir de son point de vue de &#171; petit individu anonyme et inconnu &#187; (p. 15).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Du nationalisme belliqueux au nihilisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre le changement fondamental de dispositions qui a ouvert la voie au nazisme, l'auteur part de 1914 et raconte comment l'enfant qu'il &#233;tait a pu s'enthousiasmer pour une guerre qui se d&#233;roulait loin de chez lui, dans l'abstraction chiffr&#233;e des &#171; nouvelles du front &#187;, ces bulletins que l'&#233;tat-major diffusait &lt;i&gt;via&lt;/i&gt; les journaux et les commissariats. Il explique ensuite comment le m&#234;me nationalisme et la m&#234;me exaltation pour des exploits purement quantitatifs ont pu passer dans l'engouement des ann&#233;es 1920 pour le sport. Apr&#232;s la guerre et la R&#233;volution de 1918, il a ainsi fond&#233; dans son lyc&#233;e la &#171; Ligue des coureurs de la Prusse ancestrale &#187;, un club de course &#224; pied dont la devise &#233;tait : &#171; Contre Spartakus, pour le sport et la politique &#187; &#8211; la politique consistant alors &#171; &#224; administrer sur le chemin du lyc&#233;e une ross&#233;e occasionnelle &#224; quelques malheureux qui se d&#233;claraient favorables &#224; la r&#233;volution &#187; (p. 60). R&#233;trospectivement, Haffner voit dans ce club le prototype des Jeunesses hitl&#233;riennes. Il n'a donc pas &#233;t&#233; &#233;pargn&#233; par le nationalisme activiste et militariste dans lequel a baign&#233; cette jeunesse qui a grandi pendant la guerre sans faire l'exp&#233;rience du front &#8211; tous &#233;l&#233;ments qui la pr&#233;disposaient &#224; fournir au nazisme ses forces vives. Pour autant, lui n'est pas devenu fasciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haffner estime que l'ann&#233;e d&#233;cisive fut 1923 &#8211; celle de l'occupation de la Ruhr par les Fran&#231;ais, de l'inflation galopante et du putsch rat&#233; de Hitler. C'est &#224; ce moment que sa g&#233;n&#233;ration a perdu cet ensemble de dispositions qu'il faudrait selon lui appeler, en fonction des cas : &#171; conscience, raison, sagesse, fid&#233;lit&#233; aux principes, morale, crainte de Dieu. En 1923, toute une g&#233;n&#233;ration a appris &#8211; ou cru apprendre &#8211; qu'on peut vivre sans lest. Les ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes avaient &#233;t&#233; une bonne &#233;cole de nihilisme. L'an 1923 allait en &#234;tre la cons&#233;cration. &#187; (p. 84) Nihilisme et cynisme, telles sont selon Haffner les dispositions nouvelles qui vont s'emparer du c&#339;ur des Allemands et expliquent le glissement vers le fascisme. 1923 serait un tournant majeur, puisque le climat de corruption morale li&#233; &#224; divers scandales et le d&#233;litement social provoqu&#233; par l'inflation auraient favoris&#233; leur g&#233;n&#233;ralisation. Dans un contexte o&#249; des millions de gens se sont retrouv&#233;s sur le carreau et o&#249; une poign&#233;e de jeunes opportunistes ont r&#233;ussi &#224; devenir richissimes par la sp&#233;culation, ce n'est pas seulement l'argent qui se d&#233;valuait, mais toutes les valeurs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'ennui comme facteur politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour expliquer que le nihilisme ait continu&#233; &#224; se d&#233;velopper dans les ann&#233;es 1924-1929, en d&#233;pit du retour &#224; la stabilit&#233; &#233;conomique et politique durant cette p&#233;riode, Haffner insiste sur le r&#244;le d'une exp&#233;rience particuli&#232;re, l'ennui. Les jeunes, habitu&#233;s &#224; ce que la sph&#232;re publique leur livre &#171; de quoi ressentir de profondes &#233;motions, de l'amour et de la haine, de la jubilation et de l'affliction &#187;, se retrouvent &#171; d&#233;sempar&#233;s, appauvris, d&#233;&#231;us et ennuy&#233;s &#187;. Autrement dit, ils sont &lt;i&gt;d&#233;saffect&#233;s&lt;/i&gt;. Et Haffner de clore son raisonnement : &#171; Ils commenc&#232;rent &#224; s'ennuyer, ils eurent des id&#233;es stupides, ils se mirent &#224; ronchonner &#8211; et pour finir &#224; appeler de leurs v&#339;ux la moindre perturbation, le premier revers ou le premier incident qui leur permettrait de liquider la paix pour d&#233;marrer une nouvelle aventure collective. &#187; L'ennui ou, pour reprendre une expression significative de Haffner, l'&#171; horreur du vide &#187; serait un facteur expliquant le go&#251;t de la jeunesse pour ce qu'il consid&#232;re comme des &#171; jeux irresponsables &#187; : elle entra&#238;nerait une volont&#233; de d&#233;livrance, de r&#233;demption que l'on pouvait chercher notamment dans &#171; l'ivresse collective &#187; des instants r&#233;volutionnaires (p. 108-112 ; ce chapitre joue un r&#244;le central dans l'argumentation de Haffner).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que l'ennui ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, la r&#233;pulsion provoqu&#233;e par la vacuit&#233; de la forme de vie bourgeoise et, positivement, le d&#233;sir d'intensit&#233;, d'aventure, d'action collective constituent de puissants facteurs de &lt;i&gt;mobilisation politique&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire de sortie de l'acceptation passive du quotidien auquel la soci&#233;t&#233; nous destine. Il est aussi &#233;vident que les jeunes qui n'ont pas &#224; lutter &#171; au jour la journ&#233;e &#187; pour leur subsistance sont particuli&#232;rement sensibles &#224; ce genre d'appel. La gauche radicale joue souvent sur ces ressorts affectifs : dans les ann&#233;es soixante, on d&#233;non&#231;ait la quotidiennet&#233; et r&#233;clamait le d&#233;passement de l'art dans la &#171; vie passionnante &#187; (Debord) ; dans les ann&#233;es 2000, certains ont d&#233;fini l'Empire comme &#171; l&#224; o&#249; il ne se passe rien &#187; et ont fait de la qu&#234;te d'intensit&#233; l'alpha et l'om&#233;ga de l'engagement politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ces formules sont tir&#233;es d'un texte anonyme, L'Appel, qui a &#233;t&#233; diffus&#233; hors (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qu'il y a de s&#233;duisant dans ces propos (dont la force de fascination est proportionnelle au caract&#232;re vague et n&#233;buleux de leurs aspirations) ne doit pas faire oublier, comme Haffner y invite, que c'est d'abord l'extr&#234;me droite qui, historiquement, a jou&#233; sur ce genre d'incantations. En 1902, un jeune plumitif de l'avant-garde berlinoise, partisan d&#233;clar&#233; de l'opposition radicale &#224; l'Empire de Guillaume II et futur th&#233;oricien du &lt;i&gt;Troisi&#232;me Reich&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Das Dritte Reich, publi&#233; en 1922, est le dernier ouvrage d'Arthur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; , critique la vision bourgeoise de la vie, celle de ces &#171; philistins &#187; qui se complaisent dans la m&#233;diocrit&#233; et aspirent avant tout &#224; la tranquillit&#233;, au bonheur et &#224; la s&#233;curit&#233;. De mani&#232;re tr&#232;s banale &#224; l'&#233;poque, Moeller van den Bruck fait l'apologie de la conflictualit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Elle est magnifique, la bataille, et plus digne de l'homme que l'habitude de s'&#233;couter dans un confort b&#233;at. [&#8230;] La paix &#233;ternelle serait insupportable &#8211; ce serait l'ennui, un b&#226;illement qui nous livrerait aux philistins.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Arthur Moeller-Bruck, Die Moderne Literatur in Gruppen-und Einzeldarstellungen,&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La posture que condamne Haffner chez la jeunesse de son &#233;poque plonge, on le devine ici, de puissantes racines dans le climat du &#171; tournant du si&#232;cle &#187;. Vers 1900, une partie de la jeunesse bourgeoise allemande se r&#233;volte contre ses parents et leurs tristes valeurs (travail, discipline, confort, etc.), contre l'autoritarisme scolaire et social, contre le capitalisme et la laideur des grandes villes industrielles dans lesquelles elle vivait. Elle se rassemble au sein de la &lt;i&gt;Jugendbewegung&lt;/i&gt; (Mouvement de jeunesse) et du &lt;i&gt;Wandervogel&lt;/i&gt; (Oiseau migrateur) pour critiquer la culture bourgeoise et mettre en pratique, au cours de longues randonn&#233;es, un retour &#224; la nature, &#224; l'autonomie et &#224; la simplicit&#233; des traditions populaires. Cette critique avait des racines affectives diverses : le malaise que provoquait un monde de plus en plus artificiel, le sentiment d'ali&#233;nation face au syst&#232;me &#233;tatico-industriel, l'impression d'inauthenticit&#233; g&#233;n&#233;rale, tant dans les relations humaines que dans les choses elles-m&#234;mes. Mais, comme l'expliquera par la suite Carl Zuckmayer &#224; propos de son parcours personnel, les m&#234;mes mobiles qui l'avaient pouss&#233; &#224; contester le monde bourgeois le conduiront &#224; s'enr&#244;ler joyeusement en 1914 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Devenir un soldat, devoir faire mon service avait toujours constitu&#233; pour le lyc&#233;en que j'&#233;tais une repr&#233;sentation p&#233;nible et mena&#231;ante. [&#8230;] Maintenant, c'&#233;tait exactement le contraire : Lib&#233;ration ! Lib&#233;ration de l'&#233;troitesse bourgeoise et de la m&#233;diocrit&#233;, de la contrainte scolaire et du bachotage [&#8230;] et de tout ce que nous ressentions &#8211; consciemment ou non &#8211; comme saturation, air &#233;touffant, p&#233;trification de notre monde, ce contre quoi nous nous &#233;tions d&#233;j&#224; r&#233;volt&#233;s dans le &#171; Wandervogel &#187;. [&#8230;] D&#233;sormais, place au s&#233;rieux, au s&#233;rieux sanglant et saint, et en m&#234;me temps &#224; une aventure puissamment enivrante. [&#8230;] Nous hurlions &#171; Libert&#233; &#187; en nous pr&#233;cipitant dans la camisole de force de l'uniforme prussien.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Carl Zuckmayer (1896-1977), Als w&#228;r's ein St&#252;ck von mir. Horen der (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un tel revirement s'explique par le d&#233;veloppement chez les jeunes d'une posture soi-disant radicale dont Moeller est un partisan typique. M&#234;lant des inspirations vaguement nietzsch&#233;ennes et franchement darwiniennes, cette posture se pr&#233;sente &#224; la fois comme un &#171; romantisme anticapitaliste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Expression de Georg Luk&#225;cs (1885-1971) dans sa Br&#232;ve histoire de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et comme une r&#233;action hautaine face &#224; l'humanitarisme larmoyant de ceux que l'on appelait avec m&#233;pris les &lt;i&gt;Zivilisationliterat&lt;/i&gt; (les &#171; litt&#233;rateurs de la civilisation &#187;, c'est-&#224;-dire les intellectuels de gauche, Zola par exemple). Peu &#224; peu, il devint tout &#224; fait convenu de rejeter en bloc leur pacifisme eff&#233;min&#233;, leur &#233;galitarisme abstrait, leur internationalisme creux et leur conception niaise du bonheur. Dans l'esprit de ces jeunes gens, les deux grands partis ennemis (les capitalistes et les sociaux-d&#233;mocrates, &#224; l'&#233;poque marxistes et r&#233;volutionnaires) partageaient au fond les m&#234;mes id&#233;aux &#171; lib&#233;raux &#187; de &#171; civilisation &#187;. Assimil&#233; aux &#171; id&#233;es de 1789 &#187;, ce &#171; lib&#233;ralisme &#187; &#233;tait le v&#233;ritable ennemi, d&#233;nonc&#233; au nom d'id&#233;aux plus &#171; nobles &#187;, en l'occurrence aristocratiques, guerriers et virilistes (la violence cr&#233;atrice, le courage h&#233;ro&#239;que, le sacrifice de l'individu pour le tout, etc.). C'est cette posture qui va conduire des milliers de jeunes r&#233;volt&#233;s &#224; s'enthousiasmer pour les &#171; id&#233;es de 1914 &#187; et &#224; sombrer ainsi dans le nationalisme le plus militariste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce faisant, ils abandonn&#232;rent le relatif &#171; apolitisme &#187; qui avait longtemps &#233;t&#233; le leur. Si la &lt;i&gt;Jugendbewegung&lt;/i&gt; renvoyait dos &#224; dos les grands partis, c'est qu'elle refusait ardemment de se situer sur l'&#233;chiquier politique des adultes. En fait, un clivage se dessinait d'embl&#233;e en elle, opposant une branche r&#233;actionnaire (qui excluait les Juifs et les filles, valorisait la hi&#233;rarchie, le sport, etc.) et une branche &#171; lib&#233;rale &#187; qui refusait ces exclusions et s'int&#233;ressait plus &#224; la vie intellectuelle qu'au folklore sportif des excursions. Cette aile &#171; gauche &#187; repr&#233;sentait une petite minorit&#233; issue d'un internat autog&#233;r&#233; en milieu rural. Sa fraction la plus radicale &#233;tait le groupe berlinois &lt;i&gt;Der Anfang&lt;/i&gt;, dont Walter Benjamin &#233;tait une figure majeure &#8211; un groupe qui fut d&#233;nonc&#233; comme &#171; anarchiste &#187; par l'aile droite du mouvement (en l'occurrence, par le ma&#238;tre &#224; penser du groupe de Marburg, dont le jeune Heidegger &#233;tait membre). Ces tensions vont exploser en 1914 et conduire Benjamin &#224; rompre d&#233;finitivement avec la &lt;i&gt;Jugendbewegung&lt;/i&gt;, presque toute enti&#232;re convertie au militarisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La dangereuse ambivalence politique de l'ennui&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette ambivalence politique de la critique port&#233;e par les jeunes rebelles bourgeois de 1900 n'est pas sans rapport avec leur hantise de l'ennui, cette aversion que suscite la perspective d'une vie sans passion se pr&#233;sentant comme un &#171; long fleuve tranquille &#187;. Contrairement &#224; la critique du capitalisme qui se nourrit de l'indignation ressentie face &#224; la mis&#232;re et &#224; l'oppression dont sont victimes les prol&#233;taires, indignation qui &lt;i&gt;d'embl&#233;e&lt;/i&gt; oriente vers des id&#233;aux d&#233;mocratiques de justice&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce qui ne signifie pas forc&#233;ment une adh&#233;sion &#224; &#171; la d&#233;mocratie &#187; comme (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'exp&#233;rience de l'ennui n'implique aucun contenu politique d&#233;termin&#233;. &lt;i&gt;Elle mobilise sans indiquer de direction&lt;/i&gt;, et fait m&#234;me plut&#244;t tendanciellement (mais pas forc&#233;ment) signe vers des id&#233;aux aristocratiques. De ce point de vue, quand Haffner insinue qu'au fond, les r&#233;volutionnaires de 1918-1919 et la jeunesse fascisante des ann&#233;es 1920 &#233;taient motiv&#233;s par le &lt;i&gt;m&#234;me&lt;/i&gt; mobile, l'horreur du vide, il simplifie et falsifie les choses. Les Spartakistes de novembre 1918 et les libertaires de la R&#233;publique des Conseils en 1919 &#233;taient mus par &lt;i&gt;un profond sens de l'injustice qui les immunisait, au moins en principe, contre toute d&#233;rive nihiliste&lt;/i&gt;. Tel n'&#233;tait pas le cas dans ce qu'on a pu appeler la &#171; r&#233;volte antibourgeoise de la jeunesse bourgeoise &#187; : plongeant ses racines dans l'exp&#233;rience de l'ennui, elle penchait vers la fascination pour les valeurs guerri&#232;res et vers une critique du &#171; lib&#233;ralisme &#187; con&#231;u comme conception &#171; bourgeoise &#187; (m&#233;diocre, sans noblesse) de la vie, et non comme politique effective et id&#233;ologie de la classe dominante des capitalistes. Du coup, cette r&#233;volte n'&#233;tait pas si &#171; antibourgeoise &#187; que cela : compte tenu de sa fascination pour l'intensit&#233; guerri&#232;re, cette jeunesse s'est retrouv&#233;e &lt;i&gt;en accord objectif avec la politique imp&#233;rialiste&lt;/i&gt; de la soci&#233;t&#233; bourgeoise de l'&#233;poque &#8211; ce que Marcuse, une fois lib&#233;r&#233; de l'emprise heideggerienne, avait bien vu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Herbert Marcuse (1898-1979), &#171; La lutte contre le lib&#233;ralisme dans la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'exp&#233;rience affective de l'ennui conduit assez spontan&#233;ment, dans une soci&#233;t&#233; bourgeoise, &#224; valoriser la guerre comme promesse d'intensit&#233;, elle a aussi pour sp&#233;cificit&#233; d'anesth&#233;sier la r&#233;flexion critique sur la soci&#233;t&#233; capitaliste (divis&#233;e en classes et domin&#233;e par l'&#233;conomie) &#8211; en tout cas d'y inviter beaucoup moins qu'une critique partant de l'exp&#233;rience de l'injustice. Elle oriente plut&#244;t vers des questions existentielles de &#171; conception de la vie &#187;, les questions sociales et mat&#233;rielles &#233;tant rejet&#233;es comme secondaires et &#171; bassement mat&#233;rialistes &#187;. En 1900, elle ne s'enracine en tout cas pas dans le v&#233;cu d'une classe opprim&#233;e, mais dans celui d'une &lt;i&gt;g&#233;n&#233;ration privil&#233;gi&#233;e&lt;/i&gt;. &#192; cet &#233;gard, le t&#233;moignage d'Ernst J&#252;nger (&#233;crivain fasciste dans les ann&#233;es 1920) sur son exp&#233;rience et celle de sa g&#233;n&#233;ration avant 1914 est r&#233;v&#233;lateur :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'&#233;tait l'&#233;tat d'esprit bien connu de beaucoup de jeunes c&#339;urs, ce sentiment d'exil au sein d'un monde &#233;triqu&#233;, artificiellement encombr&#233; de toutes sortes d'&#233;crans par l'&#233;ducation et les habitudes bourgeoises. En fin de compte, dans le bien-&#234;tre ti&#232;de d'un &#226;ge lib&#233;ral, on ne se sentait pas du tout mal. Mais quelque chose devait pourtant laisser &#224; d&#233;sirer.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ernst J&#252;nger (1895-1998), Le C&#339;ur aventureux [1929], Paris, Gallimard, 1995, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; quelque chose &#187; n'est bien s&#251;r pas la structure sociale capitaliste. C'est un manque d'aventure capable de briser net avec la platitude du quotidien bourgeois et de faire ressentir plus intens&#233;ment la pulsation de la vie. &#171; Prenons garde au plus grand danger qui soit : celui de laisser la vie nous devenir quotidienne. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 23.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette mise en garde n'a de sens, bien s&#251;r, que pour une jeunesse bourgeoise qui se sent &#224; l'aise dans le bain &#171; ti&#232;de &#187; du &#171; bien-&#234;tre lib&#233;ral &#187; pour une raison &#233;vidente : parce qu'elle ne se pose pas la question de l'origine de l'eau ni ne se pr&#233;occupe du sort de ceux qui la font chauffer. Et chez J&#252;nger, cette mise en garde d&#233;bouche sur l'apologie de la guerre. Il est le chantre des &#171; Orages d'acier &#187; de la Grande Guerre, &#171; un cr&#233;puscule flamboyant dans les couleurs duquel se d&#233;termine d&#233;j&#224; un matin plus &#233;clatant &#187; : l'avenir radieux de &#171; la Mobilisation totale &#187; et de la &#171; Domination nouvelle &#187;. Dans les tranch&#233;es est n&#233; selon lui un &#171; homme nouveau &#187; qui a renonc&#233; &#171; avec noblesse &#187; &#224; son individualit&#233; ainsi qu'aux mis&#233;rables revendications du sujet lib&#233;ral sous ses deux formes, celles du bourgeois et du&#8230; prol&#233;taire. Le r&#233;sultat de cette &#171; d&#233;subjectivation &#187;, c'est bien s&#251;r le &lt;i&gt;sujet total&lt;/i&gt;, le fasciste lambda enti&#232;rement assujetti &#224; ses sup&#233;rieurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Orages d'acier et La Mobilisation totale sont deux livres de J&#252;nger. La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'orientant ni vers la r&#233;flexion sur la soci&#233;t&#233;, ni vers des id&#233;aux d&#233;mocratiques, on comprend que la critique focalis&#233;e sur le vide de la vie bourgeoise ait pu &#234;tre fascisante. En r&#233;alit&#233;, elle est profond&#233;ment amorphe et ind&#233;termin&#233;e, pour ainsi dire politiquement hermaphrodite &#8211; ce qu'illustrent avec &#233;clat certains propos du po&#232;te Georg Heym dans son journal intime en 1900 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette paix est paresseuse, huileuse et poisseuse comme un vernis gluant sur de vieux meubles. [&#8230;] C'est toujours la m&#234;me histoire, si ennuyante, ennuyante, ennuyante. Il ne se passe rien, rien, rien. Ah ! si seulement pouvait advenir quelque chose qui ne laisse pas cet arri&#232;re-go&#251;t fade du quotidien. [&#8230;] Si seulement des barricades &#233;taient &#224; nouveau construites. [&#8230;] Ou bien m&#234;me seulement que l'on commence une guerre, f&#251;t-elle injuste.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Georg Heym (1887-1912), Dichtungen und Schriften, vol. 3, Ellermann, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, l'ennui constitue un ressort politiquement ambivalent : il dispose &#224; l'action et en l'occurrence &#224; la violence (en ce sens, il politise, il dynamise), mais de mani&#232;re purement formelle, c'est-&#224;-dire ind&#233;pendamment de toute &lt;i&gt;prise de parti&lt;/i&gt; dans les conflits politiques et les &#233;volutions effectives de la soci&#233;t&#233; dans laquelle on est pris. Et en ce sens, il est infra-politique, purement existentiel. Il fait aspirer Heym aussi bien &#224; la r&#233;volution qu'&#224; la guerre &#8211; et, dans chaque cas, la question du camp choisi et de l'id&#233;al poursuivi est au fond indiff&#233;rente : il veut l'action &lt;i&gt;pour elle-m&#234;me&lt;/i&gt; et non pour r&#233;aliser des fins qu'il aurait au pr&#233;alable estim&#233;es justes ou souhaitables. Marcuse n'a pas h&#233;sit&#233; &#224; prendre les armes du c&#244;t&#233; spartakiste pendant la R&#233;volution de 1918 &#8211; contrairement, soit dit en passant, &#224; tous les autres jeunes bourgeois que j'ai cit&#233;s et qui ont soit particip&#233; &#224; sa r&#233;pression, soit se sont prudemment tenus &#224; l'&#233;cart. Mais Marcuse ne s'est pas battu pour combler le vide de sa vie personnelle. Ce n'&#233;tait pas la frustration de ne plus vivre &#224; la &#171; grandiose &#187; &#233;poque des &#171; h&#233;ros &#187; guerriers qui le motivait, mais une prise de parti r&#233;solue contre la politique effective de la classe bourgeoise. Ouvert aux questions &#171; existentielles &#187;, il ne les a jamais pos&#233;es ind&#233;pendamment d'une r&#233;flexion sur la justice et la libert&#233;. Le lib&#233;ralisme qu'il d&#233;nonce n'est pas une vague &#171; conception de la vie &#187;, mais une structure sociale et &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s un long d&#233;tour, on retrouve avec Heym l'id&#233;e sous-jacente de Haffner. Au fond, &lt;i&gt;l'ennui dispose au nihilisme&lt;/i&gt; dans les deux sens que ce terme a fini par prendre : la &#171; perte des valeurs &#187; (tout se vaut, la r&#233;volution comme la guerre, pourvu qu'il se passe &#171; quelque chose &#187; et que cette &#171; chose &#187; soit intense, enivrante, qu'elle sorte de la platitude quotidienne) et la &#171; soif de destruction &#187;, de violence, de guerre &lt;i&gt;pour elles-m&#234;mes&lt;/i&gt;. La r&#233;pulsion pour la vacuit&#233; de la vie bourgeoise fonctionne comme un &#171; dispositif &#233;thique &#187; qui attise le go&#251;t du n&#233;ant. Ce qui ne signifie pas que la &#171; critique du vide &#187; soit ill&#233;gitime : le capitalisme ne se traduit pas seulement par des injustices, mais aussi par un appauvrissement g&#233;n&#233;ral de l'existence et un ass&#232;chement des rapports humains les plus vivifiants, ce qui secr&#232;te de l'ennui. Cette critique est m&#234;me indispensable. Positivement, elle pousse &#224; mettre en cause &lt;i&gt;la vie que l'on m&#232;ne personnellement&lt;/i&gt;, et, plus g&#233;n&#233;ralement, les &lt;i&gt;formes de vie concr&#232;tes&lt;/i&gt; que la simple indignation face aux injustices ne fait qu'effleurer, tout occup&#233;e qu'elle est par la situation des plus d&#233;favoris&#233;s et des plus opprim&#233;s, c'est-&#224;-dire par &lt;i&gt;le sort des autres&lt;/i&gt;, et par le d&#233;veloppement industriel impuls&#233; par le capitalisme cens&#233; au moins mettre un terme &#224; la mis&#232;re mat&#233;rielle des masses, d&#233;plor&#233;e comme un fl&#233;au imm&#233;morial. Mais comme la critique bas&#233;e sur l'ennui n'incite pas toujours &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les m&#233;canismes socio-&#233;conomiques et fait plut&#244;t signe vers des id&#233;aux aristocratiques, elle comporte un danger de confusion et dispose &#224; l'&#233;garement. Et quand elle s'associe &#224; un m&#233;pris &#171; souverain &#187; pour les id&#233;aux de justice (&#233;galit&#233; et libert&#233;), &lt;i&gt;elle invite clairement au fascisme&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; ce que rappelle le parcours d'une partie de cette jeunesse allemande, cette &#171; marche en avant &#187; qui fut aussi celle d'Ernst von Salomon : partant d'une r&#233;volte contre la m&#233;diocrit&#233; bourgeoise et le monde de la machine, aspirant &#224; une vie plus intense et plus authentique, il s'est &#233;chou&#233; dans l'activisme d'extr&#234;me droite des &#171; corps francs &#187;, ces troupes contre-r&#233;volutionnaires qui ont servi de base &#224; la formation des groupes terroristes fascistes. Citons quelques passages de son r&#233;cit autobiographique &lt;i&gt;Les R&#233;prouv&#233;s&lt;/i&gt;, o&#249; il d&#233;crit sa participation aux organisations paramilitaires qui ont pris leur autonomie &#224; l'&#233;gard de la R&#233;publique de Weimar et ont harcel&#233;, en &#171; pirates &#187; combattant pour leur propre compte, la jeune Arm&#233;e Rouge aux confins de la Russie. La (pseudo) s&#233;cession avec le monde norm&#233; y d&#233;bouche sur l'exaltation mystique de l'intensit&#233; guerri&#232;re et le nihilisme absolu de la destruction pour elle-m&#234;me, ind&#233;pendamment de tout but &#224; atteindre et de tout id&#233;al &#224; r&#233;aliser. Ancr&#233;e dans la hantise de l'ennui, la valorisation de la forme &#171; lutte &#187; finit par occulter enti&#232;rement le sens du combat que l'on m&#232;ne : &lt;i&gt;pour quoi&lt;/i&gt; se bat-on ? Quelle pourrait &#234;tre l'issue de cette lutte ? Ces questions sont secondaires pour ceux qui veulent combler le vide de leur vie par l'engagement total et l'exp&#233;rience de l'intensit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour nous qui &#233;tions accourus vers ces provinces baltiques, ce mot &#171; marche en avant &#187; prenait une signification grosse de myst&#232;re et d&#233;licieusement dangereuse. Dans l'attaque, nous esp&#233;r-ions trouver une d&#233;livrance, une supr&#234;me exaltation de nos forces ; nous esp&#233;rions trouver la confirmation que nous &#233;tions &#224; la hauteur de notre destin, nous esp&#233;rions sentir en nous les v&#233;ritables valeurs du monde. Nous marchions, nourris par d'autres certitudes que celles qui avaient cours dans notre pays. Nous croyions aux instants o&#249; toute une vie se trouve ramass&#233;e, nous croyions au bonheur d'une prompte d&#233;cision. &#171; Marche en avant &#187; ne voulait pas dire pour nous la marche vers un but militaire, vers un point de la carte, vers une ligne qu'il fallait conqu&#233;rir. &#171; Marche en avant &#187; : c'&#233;tait pour nous la naissance d'une force nouvelle qui pousse le guerrier vers un sommet plus haut, c'&#233;tait la rupture de tous les liens qui nous attachaient &#224; ce monde corrompu, &#224; ce monde &#224; la d&#233;rive, avec lequel un v&#233;ritable guerrier ne pouvait plus rien avoir de commun. [&#8230;]&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous nous retrouvions loin des normes bourgeoises, ne comptant sur aucune r&#233;compense, n'&#233;tant conscients d'aucun but. Plus de choses s'&#233;taient an&#233;anties pour nous que les seules valeurs que nous avions tenues dans la main. Pour nous s'&#233;tait aussi bris&#233;e la gangue qui nous retenait prisonniers. La cha&#238;ne s'&#233;tait rompue, nous &#233;tions libres. Notre sang, soudain en effervescence, nous poussait vers l'ivresse et l'aventure, nous conduisait &#224; travers l'espace et les p&#233;rils, mais il poussait aussi l'un vers l'autre ceux qui s'&#233;taient reconnus proches jusqu'au plus profond de leurs &#234;tres. Nous &#233;tions une ligue de guerriers, impr&#233;gn&#233;s de toute la passion du monde, farouches dans le d&#233;sir, joyeux dans nos haines comme dans nos amours. Ce que nous voulions, nous ne le savions pas et ce que nous savions, nous ne le voulions pas. Guerre et aventure, s&#233;dition et destruction et dans tous les recoins de nos c&#339;urs, une pression inconnue, torturante, qui nous poussait sans rel&#226;che ! Enfoncer une porte dans le mur du monde qui nous encerclait, marcher sur des champs de feu, passer par-dessus des ruines et des cendres [&#8230;] &#8211; tout cela le voulions-nous ? Je ne sais si nous le voulions ; nous le faisions, et le &#171; pourquoi &#187; se perdait dans l'ombre des luttes sans merci.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ernst von Salomon (1902-1972), Les R&#233;prouv&#233;s [1930], Paris, Plon/UGE, 1986, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Bref, Salomon finit par se battre pour se battre, sans aucun autre objectif. L'exaltation de la lutte permet bien de vaincre l'ennui. Mais au final, la lutte contre la vacuit&#233; de sa vie bourgeoise pr&#233;cipite Salomon dans la vacuit&#233; de la lutte pour elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire de la lutte pour rien, de la lutte pour le n&#233;ant. Ce lien entre l'ennui et le nihilisme, le sentiment de vide et la soif de d&#233;truire pour d&#233;truire, Baudelaire aussi l'avait identifi&#233;. Fin analyste des t&#233;n&#232;bres du c&#339;ur humain, il conclut &#171; l'adresse au lecteur &#187; ouvrant Les fleurs du mal avec cette mise en garde :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Dans la m&#233;nagerie inf&#226;me de nos vices,&lt;br class='manualbr' /&gt;Il en est un plus laid, plus m&#233;chant, plus immonde !&lt;br class='manualbr' /&gt;Quoi qu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris&lt;br class='manualbr' /&gt;Il ferait volontiers de la terre un d&#233;bris&lt;br class='manualbr' /&gt;Et dans un b&#226;illement avalerait le monde ;&lt;br class='manualbr' /&gt;C'est l'Ennui ! &#8211; l'&#339;il charg&#233; d'un pleur involontaire,&lt;br class='manualbr' /&gt;Il r&#234;ve d'&#233;chafauds en fumant son houka. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le pi&#232;ge de l'opposition du personnel et du collectif&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si Haffner identifie intelligemment les tendances nihilistes qui clapissent dans le vide que ressent la jeunesse, ce qu'il en tire, c'est une critique contestable de la radicalit&#233; et m&#234;me de tout engagement politique. Pour lui, la question de l'ennui est la &#171; clef de toute la p&#233;riode historique dans laquelle nous vivons &#187;, car &#171; c'est &#224; cette &#233;poque que commen&#231;a de se creuser l'ab&#238;me qui divise aujourd'hui le peuple allemand en nazis et non-nazis &#187;. Tous les jeunes de sa g&#233;n&#233;ration ne r&#233;agirent pas de la m&#234;me fa&#231;on face au retour au calme des ann&#233;es 1924-29. Certains, nous dit-il, &#171; apprirent pour ainsi dire &#224; vivre, [&#8230;], se d&#233;sintoxiqu&#232;rent des jeux belliqueux et r&#233;volutionnaires, et d&#233;velopp&#232;rent leur personnalit&#233; (&lt;i&gt;Pers&#246;nnlichkeit&lt;/i&gt;, traduit par individu) &#187; (p. 109). Autrement dit, ils se retir&#232;rent dans la sph&#232;re priv&#233;e de leurs activit&#233;s personnelles. Ce qui distinguerait nazis et non-nazis, ce serait donc un certain rapport &#224; la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; que le retour au calme propose : d'un c&#244;t&#233;, ceux qui la re&#231;oivent comme une &#171; privation &#187; ou une &#171; d&#233;possession &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Beraubung, traduit dans le livre par &#171; frustration &#187; alors que berauben (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, et de l'autre, ceux qui l'accueillent comme un &#171; cadeau &#187;. Ceux que cette &#171; libre vie priv&#233;e &#187; ennuie et qui aspirent &#224; &#171; l'ivresse collective &#187;, et ceux qui &#171; savent vivre &#187;, c'est-&#224;-dire ont le &#171; go&#251;t de la vie personnelle &#187;. Les (pr&#233;)fascistes d&#233;personnalis&#233;s et dispos&#233;s &#224; &#171; l'aventure collective &#187;, et les &#171; hommes priv&#233;s &#187; (c'est comme &lt;i&gt;Privatmann&lt;/i&gt; que Haffner se d&#233;finit) dispos&#233;s &#224; la &#171; vie personnelle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haffner nous met ici devant une alternative absurde : soit on se retire dans la sph&#232;re priv&#233;e o&#249; l'on peut d&#233;velopper sa personnalit&#233; par des activit&#233;s rigoureusement apolitiques, soit on s'engage pleinement dans la sph&#232;re collective de l'action politique et l'on renonce &#224; soi-m&#234;me. Il faudrait choisir entre le retrait complet dans la &#171; vie personnelle &#187; et l'abandon de soi dans &#171; l'aventure collective &#187;. Alternative absurde puisque la vie humaine a toujours une dimension collective et, comme Haffner le sait au fond, qu'il est politiquement dangereux et personnellement appauvrissant de vouloir se d&#233;gager des responsabilit&#233;s politiques li&#233;es &#224; cette dimension. S'il tombe dans le pi&#232;ge de cette fausse opposition entre &#171; vie personnelle &#187; et &#171; vie collective &#187;, fausse puisque des dimensions corollaires sont pr&#233;sent&#233;es comme exclusives l'une de l'autre, c'est parce qu'il a une vision extr&#234;mement n&#233;gative et unilat&#233;rale de la vie collective, comme en t&#233;moigne la critique qu'il fait de la camaraderie nazie. Voil&#224; comment il d&#233;crit les quelques semaines qu'il a d&#251; passer dans un camp de formation paramilitaire organis&#233; par les nazis pour tous les aspirants juristes de l'Allemagne :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pendant la journ&#233;e, on n'avait jamais l'occasion de penser, d'&#234;tre un &#171; moi &#187;. Pendant la journ&#233;e, la camaraderie &#233;tait un bonheur. [&#8230;] Bonheur matinal de courir ensemble en plein air, bonheur de se retrouver ensemble nus comme des vers sous la douche chaude, de partager ensemble les paquets que tant&#244;t l'un, tant&#244;t l'autre recevait de sa famille, de partager ensemble la responsabilit&#233; d'une b&#233;vue commise par l'un ou l'autre, de se pr&#234;ter mutuellement aide et assistance pour mille d&#233;tails, de se faire une confiance mutuelle absolue dans toutes les occasions de la vie quotidienne, de se battre et de se colleter ensemble comme des gamins, de ne plus se distinguer les uns des autres, de se laisser porter par un grand fleuve tranquille de confiance et de rude familiarit&#233;&#8230; Qui niera que tout cela est un bonheur ? Qui niera qu'il existe dans la nature humaine une aspiration &#224; ce bonheur que la vie civile, normale et pacifique ne peut combler ? &#187; (p. 417)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Personne, bien s&#251;r, ne le niera. Mais si la r&#233;ponse est si &#233;vidente, c'est que le probl&#232;me est mal pos&#233;. En fait, Haffner ne se pose pas les bonnes questions : pourquoi la &#171; vie civile, normale et pacifique &#187; ne pourrait-elle pas combler cette aspiration &#224; un bonheur reposant finalement sur la fraternit&#233; li&#233;e au vivre-ensemble ? Pourquoi estimer syst&#233;matiquement que le malaise de certains Allemands face &#224; la vie que leur propose la soci&#233;t&#233; bourgeoise moderne n'est au fond li&#233; qu'&#224; leur manque de &#171; savoir-vivre &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; leur incapacit&#233; &#224; &#171; meubler et r&#233;jouir [leur] existence &#187; (p. 110) par des activit&#233;s purement priv&#233;es ? Quand il &#233;voque l'&#171; horreur du vide &#187;, il fait remarquer qu'elle n'est pas sans lien avec la pesante ambiance produite par &#171; les villes incolores, le z&#232;le, le s&#233;rieux, le sens du devoir excessif qui y pr&#233;sident aux affaires et &#224; l'organisation &#187; (p. 111). Et une formule significative revient comme un leitmotiv quand il d&#233;crit la &#171; vie civile normale &#187; : &lt;i&gt;business as usual&lt;/i&gt;. N'y a-t-il pas en effet quelque chose d'insatisfaisant dans cette vie domin&#233;e par les affaires ? Une certaine vacuit&#233;, comme il le dit ? Et pr&#233;cis&#233;ment un vide affectif et humain li&#233; &#224; la froideur des rapports marchands et &#224; la tristesse des conditions de vie modernes ? C'&#233;tait un th&#232;me classique &#224; l'&#233;poque en Allemagne (comme partout dans le monde) que d'opposer la soci&#233;t&#233; moderne o&#249; les hommes vivent esseul&#233;s aux formes de vie ant&#233;rieures o&#249; ils &#233;taient li&#233;s les uns aux autres. On ressentait violemment la perte des liens communautaires et parfois on cherchait &#224; les recr&#233;er sous forme de communes autog&#233;r&#233;es (Eden pr&#232;s de Berlin &#224; partir de 1893, Monte Verit&#224; en Suisse &#224; partir de 1901). Haffner est conscient de tout cela. Il fait d'ailleurs remarquer avec justesse que l'adh&#233;sion au r&#233;gime nazi n'&#233;tait pas seulement fond&#233;e sur la peur et l'oppression. Ce dernier savait manier la &#171; carotte &#187; (en r&#233;alit&#233; fantasmatique) en faisant miroiter aux Allemands la r&#233;alisation d'aspirations communautaires profondes et profond&#233;ment frustr&#233;es :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On dit que les Allemands sont asservis. Ce n'est qu'une demi-v&#233;rit&#233;. Ils sont aussi quelque chose d'autre, quelque chose de pire, pour quoi il n'existe pas de mot. Ils sont encamarad&#233;s. C'est un &#233;tat terriblement dangereux. On y vit comme sous l'emprise d'un charme. Dans un monde de r&#234;ve et d'ivresse. On y est si heureux, et pourtant on n'y a aucune valeur. On est si content de soi, et pourtant d'une laideur sans bornes. Si fier, et d'une abjection infra-humaine. (p. 427)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Haffner a sans doute raison de dire que la camaraderie, dans les mains des nazis, &#233;tait un terrible instrument de d&#233;shumanisation. En d&#233;composant les individualit&#233;s et en d&#233;responsabilisant les individus, elle les transforme en moutons de Panurge qui suivent &lt;i&gt;sans r&#233;flexion ni discussion&lt;/i&gt; leurs camarades (et en pratique le berger, le chef de meute), quoi qu'ils fassent, &lt;i&gt;parce que&lt;/i&gt; ce sont leurs camarades. Le bonheur qu'elle propose, c'est une sorte d'extase gr&#233;gaire qui infantilise et animalise : la dissolution du &#171; moi &#187; dans le collectif signifie avant tout l'ablation de la conscience et de la raison. Malgr&#233; la r&#233;pulsion qu'elle lui inspire apr&#232;s coup, Haffner reconna&#238;t qu'il a &#233;t&#233; s&#233;duit, &#171; pris au pi&#232;ge de la camaraderie &#187; (p. 416) qui lui avait &#233;t&#233; impos&#233;e par le dispositif du camp (o&#249; il est par exemple interdit de se vouvoyer). Il prend m&#234;me part, &#224; son retour &#224; la vie civile normale, &#224; deux soir&#233;es amicales avec ses &#171; camarades &#187;. Soir&#233;es qui se r&#233;v&#232;lent glauques, et l'&#233;pisode est clos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au lieu de d&#233;noncer cet &#171; encamaradement &#187; &lt;i&gt;impos&#233; d'en haut&lt;/i&gt; par l'&#201;tat, une camaraderie de caserne purement factice qui, comme il le remarque, se disloque d&#232;s que le dispositif qui la produit artificiellement dispara&#238;t, il d&#233;nonce la camaraderie &lt;i&gt;comme telle&lt;/i&gt;, la simple joie de vivre ensemble, d'&#234;tre li&#233;s les uns aux autres et de pouvoir s'appuyer sur ces liens. Il semble incapable de distinguer entre une camaraderie produite de mani&#232;re verticale, autoritaire et artificielle, et comme telle d&#233;shumanisante et d&#233;responsabilisante, et une camaraderie qui na&#238;t horizontalement et spontan&#233;ment des interactions quotidiennes et qui n'implique pas forc&#233;ment de dissolution de la pens&#233;e et de la responsabilit&#233; personnelles. Pour th&#233;matiser cette distinction essentielle, Haffner disposait pourtant de deux termes aux connotations tr&#232;s diff&#233;rentes. Il ne parle que de &lt;i&gt;Kameradschaft&lt;/i&gt;, terme intimement associ&#233; &#224; &#171; l'exp&#233;rience du front &#187; de la Premi&#232;re Guerre mondiale &#8211; cette exp&#233;rience valoris&#233;e par les fascistes pour ce qu'elle conduisait effectivement &#224; une dissolution de l'individualit&#233;. Mais il ne pouvait pas ne pas conna&#238;tre, en tant qu'&#233;tudiant en droit, la notion de &lt;i&gt;Genossenschaft&lt;/i&gt; que le juriste Otto von Gierke avait popularis&#233; en analysant les relations de solidarit&#233; et les formes d'organisation horizontales dans les corporations m&#233;di&#233;vales, les formes communales d'auto-gouvernement et autres communaut&#233;s autonomes. Gierke l'opposait &#224; la notion de &lt;i&gt;Herrschaft&lt;/i&gt;, de domination verticale incarn&#233;e par l'&#201;tat moderne. Le &lt;i&gt;Herr&lt;/i&gt;, c'est le sup&#233;rieur : le seigneur et le mari. Le &lt;i&gt;Genossen&lt;/i&gt;, c'est l'&#233;gal, le pair : le compagnon et le &#171; confr&#232;re/conjur&#233; &#187; des anciennes &lt;i&gt;confraternitas&lt;/i&gt; m&#233;di&#233;vales&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les communistes allemands ne se sont pas tromp&#233;s de termes : ce n'est pas (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour Gierke, la modernit&#233; sociale, juridique et politique se caract&#233;rise pr&#233;cis&#233;ment par le passage de relations sociales fond&#233;es sur l'autonomie horizontale &#224; celles fond&#233;es sur la domination verticale. Sur le plan juridique, elle se d&#233;veloppe sous l'influence du droit romain qui &#233;tait fond&#233; sur la notion d'individu comme entit&#233;s porteuses et pourvoyeuses de droits, contrairement au droit allemand qui partait des collectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Haffner ne formule pas une telle distinction, il n'envisage le rapport entre la vie personnelle et collective que de mani&#232;re n&#233;gative : la vie collective ne peut que nier l'individualit&#233; et cette derni&#232;re ne peut se d&#233;velopper que dans la sph&#232;re priv&#233;e. Il semble incapable d'envisager, au-del&#224; de sa famille, une forme de vie commune ou m&#234;me seulement d'appartenance &#224; un collectif qui ne conduise pas &#224; la n&#233;gation du &#171; moi &#187;. R&#233;ciproquement, il ne con&#231;oit pas que certaines formes de vivre-ensemble favorisent le d&#233;ploiement personnel tandis que d'autres l'entravent, transformant les hommes en moutons &#8211; ni surtout que ceci est pr&#233;cis&#233;ment le cas de ce qu'il appelle la &#171; vie civile normale &#187;. Pour reprendre des formules d'Adorno, cette derni&#232;re &#171; n'individualise les hommes que pour les briser compl&#232;tement dans leur isolement &#187;. &#171; En se lib&#233;rant de la soci&#233;t&#233;, [l'individu] se prive &#233;galement de la force dont il a besoin pour vivre sa libert&#233;. [&#8230;] Celui qui ne construit rien socialement n'a aucun contenu &#187; (&lt;i&gt;Minima Moralia&lt;/i&gt;, &#167; 97). L'erreur de Haffner est d'opposer l'individu au collectif, et l'inversion sp&#233;culaire de cette position (opposer le collectif &#224; l'individu) ne fait que reproduire la m&#234;me erreur fondamentale : prendre ces deux abstractions comme des termes absolus et les faire jouer l'un contre l'autre. La critique dialectique nous permet de briser ces jeux de miroir entre l'individualisme qui nie le collectif et le collectivisme (qu'il soit rouge ou brun) qui nie l'individu. Elle nous invite &#224; penser les formes de liens qui relient, qu'on le veuille ou non, les hommes entre eux, et &#224; distinguer entre deux types de liens : ceux qui conduisent &#224; l'appauvrissement simultan&#233; des dimensions individuelles et collectives de la vie, et ceux qui favorisent leur enrichissement et leur renforcement r&#233;ciproques. Dans ce cadre, il ne fait aucun doute que la pr&#233;tendue &#171; communaut&#233; nationale &#187;, l'espace public mass-m&#233;diatique et le march&#233;, m&#234;me &#171; r&#233;gional &#187;, sont plus du c&#244;t&#233; des premiers que des seconds.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;De la libert&#233; priv&#233;e &#224; l'impuissance collective&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si Haffner a une vision aussi r&#233;ductrice et n&#233;gative de la dimension collective et politique de la vie humaine, c'est que toute sa pens&#233;e repose sur un axiome qui lui semble indiscutable : la &#171; vraie vie &#187;, c'est la &#171; vie priv&#233;e &#187; (p. 21). C'est l'&#233;quivalence fondatrice de l'individualisme moderne le plus plat et le plus contradictoire, puisqu'il m&#232;ne directement au conformisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La question de l'individualisme est pi&#233;g&#233;e, puisqu'il y en a diff&#233;rentes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Quand Haffner d&#233;nonce le totalitarisme, c'est au nom du principe lib&#233;ral de l'inviolabilit&#233; par l'&#201;tat de cette vie priv&#233;e. L'&#201;tat est totalitaire quand il intervient dans la sph&#232;re personnelle &#8211; concr&#232;tement dans le monde int&#233;rieur de la pens&#233;e et de la subjectivit&#233;, et dans le monde affectif des amiti&#233;s et des aventures amoureuses :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;En usant des pires menaces, cet &#201;tat exige de l'individu qu'il renonce &#224; ses amis, abandonne ses amies, abjure ses convictions, adopte des opinions impos&#233;es et une fa&#231;on de saluer dont il n'a pas l'habitude, cesse de boire et de manger ce qu'il aime, emploie ses loisirs &#224; des activit&#233;s qu'il ex&#232;cre, risque sa vie pour des aventures qui le rebutent, renie son pass&#233; et sa personnalit&#233;, et tout cela sans cesser de manifester un enthousiasme reconnaissant. (p. 16)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit dans cette citation qui ouvre le livre, il n'est nulle part question de libert&#233; politique. Haffner n'&#233;voque pas les restrictions au droit de r&#233;union, la censure des opinions, l'arbitraire policier, etc. Il le fera tout de m&#234;me dans la suite de l'ouvrage, mais il est significatif que dans ce r&#233;quisitoire initial presque rien de tout cela n'apparaisse. Car la vie &#171; priv&#233;e &#187; qu'il d&#233;fend est telle pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle est &lt;i&gt;priv&#233;e de toute dimension politique&lt;/i&gt;. Non que Haffner en serait priv&#233; ou d&#233;poss&#233;d&#233; par l'&#201;tat total : il y a &lt;i&gt;de lui-m&#234;me&lt;/i&gt; renonc&#233;, il s'en est volontairement d&#233;charg&#233;, partant du principe que seules les questions priv&#233;es importent vraiment et que la vie politique ne peut &#234;tre que fausse au regard de la &#171; vraie vie &#187;. La &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187; dont part Haffner est, pour reprendre la fameuse distinction de Benjamin Constant, la &#171; libert&#233; des Modernes &#187;, celle de l'individu d&#233;politis&#233; pour qui la vie consiste &#224; &#171; jouir paisiblement de sa propri&#233;t&#233; &#187;. Cette libert&#233; est au fond identique &#224; la s&#233;curit&#233;, mais ali&#233;n&#233;e, attendue &lt;i&gt;contre imp&#244;ts&lt;/i&gt; d'une instance ext&#233;rieure, &#233;tatique &#8211; une s&#233;curit&#233; que l'on n'est pas pr&#234;t &#224; assurer soi-m&#234;me, en assumant ses responsabilit&#233;s. Elle s'oppose &#224; la &#171; libert&#233; des Anciens &#187;, la libert&#233; politique des citoyens grecs et romains.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Benjamin Constant, De la libert&#233; des Modernes compar&#233;e &#224; celle des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cette base, il n'est pas difficile de saisir que la critique de Haffner pr&#233;sente une faille dramatique. Il s'insurge contre le totalitarisme au nom de la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187;. Mais &#224; partir d'une telle position, il sait qu'aucune r&#233;sistance n'est possible : &#171; Quoi qu'il en f&#251;t, je me cramponnais encore &#224; cette vie normale &#224; l'&#233;cart de la politique. Il n'existait pas de position &#224; partir de laquelle j'eusse pu combattre les nazis. Au moins ne voulais-je pas me laisser d&#233;ranger par eux. &#187; (p. 167) Et l'impasse est totale puisqu'il lui faut aussi vite reconna&#238;tre que sous un r&#233;gime totalitaire, il est justement &#171; impossible de se retirer dans une sph&#232;re priv&#233;e &#187; (p. 326). &lt;i&gt;De la libert&#233; priv&#233;e &#224; la privation de libert&#233;, de l'individualisme au fascisme, il n'y a en r&#233;alit&#233; qu'un pas.&lt;/i&gt; C'est ce qu'avait pr&#233;vu Tocqueville qui voyait dans l'individualisme, le retrait dans la sph&#232;re priv&#233;e, le fondement d'un d&#233;veloppement &#233;tatique colossal qui se paierait un jour ou l'autre par le despotisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
En pr&#233;sentant son livre comme le r&#233;cit d'un &#171; duel &#187; entre l'&#201;tat et &#171; l'homme priv&#233; &#187; (p. 15), Haffner reste quant &#224; lui englu&#233; dans des oppositions illusoires. Car cet &#171; homme priv&#233; &#187; (l'individu dont la dimension politique est r&#233;duite au minimum &#233;lectoral) n'est que l'autre face de l'&#201;tat en tant que &lt;i&gt;m&#233;canisme de prise en charge des questions politiques&lt;/i&gt; et donc de d&#233;chargement des hommes du poids des responsabilit&#233;s communes. Entre ces deux instances qui se pr&#233;supposent r&#233;ciproquement, il ne saurait y avoir de &#171; duel &#187; : de combat, de conflit ouvert. Et de fait, il n'y en a pas eu. De ce point de vue, m&#234;me quand Haffner temp&#232;re son emphase en &#233;crivant quelques lignes plus loin qu'il est rest&#233; &#171; tout le temps sur la d&#233;fensive &#187;, il est encore dans l'illusion : se d&#233;fendre, c'est porter des coups. En r&#233;alit&#233;, le livre est le r&#233;cit d'une &lt;i&gt;fuite&lt;/i&gt; permanente qui logiquement le conduit sur la voie de l'exil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la suite de l'ouvrage, Haffner ne fait plus preuve de cette auto-h&#233;ro&#239;sation introductive (David Haffner contre Goliath &#233;tatique) &#8211; une r&#233;action de compensation tr&#232;s classique face &#224; l'impuissance. Il reconna&#238;t n'&#234;tre &#171; jamais intervenu dans le cours des &#233;v&#233;nements &#187; (p. 273). Il a toujours essay&#233; d'&#233;viter les confrontations directes avec les nazis (il les contourne dans les rues pour ne pas avoir &#224; les saluer) et quand il n'a pas pu le faire, il s'est honteusement &#233;cras&#233;. Il raconte ainsi l'humiliation qu'il a ressentie un jour o&#249; il dut courber l'&#233;chine face &#224; eux. Ils entrent dans la biblioth&#232;que o&#249; il potasse ses examens et exigent le d&#233;part de tous les Juifs. Lui cherche seulement &#224; &#171; faire comme s'ils n'&#233;taient pas l&#224; &#187; en continuant &#224; lire &#171; m&#233;caniquement &#187;. Mais la r&#233;alit&#233; le rattrape et un S.A. lui demande s'il est aryen. Il r&#233;pond &#171; oui &#187; et se repent imm&#233;diatement, en son for int&#233;rieur, de s'&#234;tre ainsi abaiss&#233; &#224; &#171; r&#233;pondre consciencieusement, au premier venu qui me le demandait, que j'&#233;tais aryen &#187; (p. 226).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de jeter la pierre &#224; Haffner en le traitant de &#171; mauviette &#187;. Compte tenu des circonstances, il aurait sans doute &#233;t&#233; b&#234;tement h&#233;ro&#239;que, autrement dit suicidaire, de r&#233;agir autrement face au S.A. Il est plus important de comprendre que parmi ces &#171; circonstances &#187;, &lt;i&gt;la conception toute priv&#233;e de la vie que Haffner d&#233;fend comme tant d'autres Allemands joue un r&#244;le crucial&lt;/i&gt;. C'est elle qui permet de comprendre pourquoi tous les Allemands que le nazisme rebutait (ces &#171; anonymes &#187; qui en 1933 constituaient encore, Haffner insiste sur ce point, la majorit&#233; du pays) n'ont rien fait et &lt;i&gt;rien pu faire&lt;/i&gt; face &#224; la prise de pouvoir des nazis et &#224; la &#171; mise au pas &#187; g&#233;n&#233;rale qui en a r&#233;sult&#233;. Une fois que l'on a renonc&#233; &#224; donner une consistance politique &#224; sa vie, on en est r&#233;duit, comme le dit Haffner, &#224; l'&#171; impuissance totale et sans issue &#187; (p. 298) face &#224; des ph&#233;nom&#232;nes tels que la mont&#233;e du fascisme. On est condamn&#233; &#224; y assister en &lt;i&gt;spectateur offusqu&#233;&lt;/i&gt;. Et m&#234;me si l'on en prend conscience (comme le fait Haffner), il est d&#233;j&#224; trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette situation tragique conduit alors &#224; toute une s&#233;rie de pathologies de la r&#233;flexion politique que Haffner d&#233;crit admirablement. Pendant l'&#233;t&#233; 1933, il estime que tous ceux qui se refusent &#224; passer du c&#244;t&#233; des nazis victorieux sont menac&#233;s par trois tentations. &lt;i&gt;Primo&lt;/i&gt;, la fuite dans l'illusion de la sup&#233;riorit&#233; consistant &#224; pr&#233;dire (&#171; dans un aveuglement conscient et acharn&#233; &#187;) la fin prochaine du r&#233;gime, martelant que &#171; cela ne pouvait continuer ainsi &#187;. Mais en dissertant ainsi sur la fragilit&#233; du r&#233;gime, Haffner remarque qu'on ne fait que chercher un exutoire &#224; sa propre impuissance. &lt;i&gt;Secundo&lt;/i&gt;, l'amertume et le pessimisme d&#233;sesp&#233;r&#233;, pouvant d&#233;boucher sur un cynisme complet : on abandonne le monde au diable dans une indiff&#233;rence hautaine et on se compla&#238;t m&#234;me dans le naufrage g&#233;n&#233;ral. &lt;i&gt;Tertio&lt;/i&gt;, le m&#233;pris souverain consistant &#224; ignorer d&#233;lib&#233;r&#233;ment les nazis, &#224; d&#233;tourner le regard de ce qui ne m&#233;rite m&#234;me pas qu'on s'y attarde, et donc &#224; s'abstraire compl&#232;tement de la situation. En refusant toute influence, toute r&#233;action, tout contact avec la r&#233;alit&#233;, on risque certes de perdre &#171; le sens du r&#233;el &#187;. Ce qu'il y a n&#233;anmoins se s&#233;duisant dans cette posture qui a attir&#233; Haffner, c'est le projet stendhalien de &#171; pr&#233;server la saintet&#233; et la puret&#233; de son moi &#187;. Un projet qui, on l'a vu, est bien s&#251;r impraticable (p. 298-308).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond, ces trois tentations qui hantent aussi la soci&#233;t&#233; contemporaine ne font que &lt;i&gt;rationaliser l'impuissance&lt;/i&gt; avec tout ce qu'il y a de pathologique dans cette attitude ambigu&#235;. Car elles ne font pas qu'exprimer le d&#233;sespoir li&#233; &#224; l'impuissance, elles ent&#233;rinent aussi cette derni&#232;re en la justifiant apr&#232;s coup, en la pr&#233;sentant comme raisonnable, et transfigurent ainsi la faiblesse en sup&#233;riorit&#233;. Elles conduisent toutes &#224; verrouiller la cage de la passivit&#233;, soit en s'en remettant &#224; la pro-vidence (le r&#233;gime va s'effondrer tout seul), soit en s'abandonnant &#224; la fatalit&#233; (il n'y a rien &#224; faire). Mais seulement &#224; la &lt;i&gt;verrouiller&lt;/i&gt;. Car c'est la cage elle-m&#234;me, la cage de l'impuissance, qui est le fond existentiel sur lequel ce genre de tentations maladives peut na&#238;tre. Elle doit donc &#234;tre ramen&#233;e &#224; quelque chose d'ant&#233;rieur, une forme de vie dont elle est la sanction in&#233;vitable : celle de l'individu moderne retir&#233; dans la sph&#232;re priv&#233;e. L'individualisme et l'impuissance politique sont les deux faces de la m&#234;me m&#233;daille. Si l'on veut se donner les moyens de r&#233;sister au totalitarisme qui, &#224; n'en pas douter, n'est pas un cauchemar appartenant irr&#233;vocablement au pass&#233;, il s'agit de penser et de construire d'autres formes de vie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vers l'autonomie politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi y a-t-il eu si peu d'Allemands &#171; pour se dresser et se d&#233;fendre spontan&#233;ment &#187; contre les nazis ? Reconnaissant en passant que &#171; cette question inclut un reproche &#224; l'&#233;gard de [lui]-m&#234;me &#187;, Haffner en vient &#224; r&#233;diger deux pages assez lucides : &#171; Curieusement, c'&#233;tait entre autres choses la poursuite machinale de la vie quotidienne qui s'opposait &#224; une quelconque r&#233;action &#233;nergique et vitale contre la monstruosit&#233;. &#187; (p. 206) Qu'il trouve cela &#171; curieux &#187; t&#233;moigne certes des limites de sa lucidit&#233;. Il nomme pour ainsi dire le probl&#232;me, le &#171; m&#233;canisme de la vie courante &#187;, mais n'analyse pas en profondeur ce qui, dans &#171; la vie courante &#187; de son &#233;poque, r&#233;duisait &#171; m&#233;caniquement &#187; les individus &#224; l'impuissance. S'il l'avait fait, il aurait pu d&#233;passer la seule invocation du &#171; nihilisme &#187;, qui permet &#224; ceux qui y voient &#171; la &#187; cause du nazisme de ne pas trop s'interroger sur les implications politiques des &#233;volutions sociales et &#233;conomiques de cette &#233;poque. Car il n'y a pas que la fraction effectivement nihiliste de la jeunesse bourgeoise qui a adh&#233;r&#233; au r&#233;gime : il a obtenu le soutien d'une partie des masses prol&#233;taris&#233;es par la crise de 1929 (d&#233;go&#251;t&#233;es de &#171; la gauche &#187; et de ses trahisons successives) et de la grande bourgeoisie. Et si les autres n'ont pas r&#233;sist&#233;, ce n'est pas sans lien avec les conditions de vie moderne :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il est probable que les r&#233;volutions, et l'histoire dans son ensemble, se d&#233;rouleraient bien diff&#233;remment si les hommes &#233;taient aujourd'hui encore ce qu'ils &#233;taient peut-&#234;tre dans l'antique cit&#233; d'Ath&#232;nes : des &#234;tres autonomes avec une relation &#224; l'ensemble, au lieu d'&#234;tre livr&#233;s pieds et poings li&#233;s &#224; leur profession et &#224; leur emploi du temps, d&#233;pendant d'une foule de choses qui les d&#233;passent, &#233;l&#233;ments d'un m&#233;canisme qu'ils ne contr&#244;lent pas, marchant pour ainsi dire sur des rails et d&#233;sempar&#233;s quand ils d&#233;raillent. La s&#233;curit&#233;, la dur&#233;e ne se trouvent que dans la routine quotidienne. &#192; c&#244;t&#233;, c'est tout de suite la jungle. Tout Europ&#233;en du xxe si&#232;cle le ressent confus&#233;ment avec angoisse. C'est pourquoi il h&#233;site &#224; entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire d&#233;railler &#8211; une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l'initiative. D'o&#249; la possibilit&#233; de ces immenses catastrophes affectant la civilisation, telle que la domination nazie en Allemagne. (p. 206-207)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce texte indique en creux comment construire cette position &#224; partir de laquelle il serait possible de r&#233;sister au totalitarisme, &#171; position &#187; qui a si cruellement manqu&#233; &#224; Haffner : cesser d'applaudir b&#233;atement aux &#171; progr&#232;s &#187; dans la d&#233;mesure d'une machine socio-&#233;conomique sur laquelle personne n'a plus la moindre prise ; tenter de sortir de la d&#233;pendance compl&#232;te &#224; ce syst&#232;me &#8211; une d&#233;pendance qui passe par le salariat et la division du travail. Autrement dit, cesser de regarder d&#233;filer, &#224; travers les vitres du train dans lequel nous sommes n&#233;s, la luxuriance apparemment inaccessible de la for&#234;t tropicale et d&#233;velopper dans &#171; la jungle &#187; l'autonomie politique, la capacit&#233; &#224; &#171; se tenir par soi-m&#234;me dans une relation au tout &#187;, condition &lt;i&gt;sine qua non&lt;/i&gt; pour disposer d'une certaine marge d'initiative, personnelle et collective. Ce qui implique une autre conception de la vie que celle qui r&#232;gne en harmonie compl&#232;te avec le d&#233;veloppement de ce syst&#232;me d&#233;mesur&#233;. Car la &#171; libert&#233; priv&#233;e &#187;, cet individualisme qui se pense dans l'horizon fantasmatique d'une ind&#233;pendance compl&#232;te qui n'est ni possible ni souhaitable, n'est que l'autre face de ces liens &lt;i&gt;impersonnels&lt;/i&gt; de d&#233;pendance bien r&#233;els. L'autonomie politique implique au contraire l'horizon de liens de d&#233;pendance personnels, assum&#233;s en ce qu'ils sont accessibles &#224; la discussion et &#224; la transformation collectives. Comme le notait Hannah Arendt, une des conditions n&#233;cessaires du totalitarisme est &#171; l'&#233;limination de toute solidarit&#233; de groupe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, Le syst&#232;me totalitaire, Paris, Seuil, 1972, p. 17.&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Construire l'autonomie politique, c'est reconstruire ces solidarit&#233;s de groupe par-del&#224; l'atomisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Haffner avait approfondi un tant soit peu la r&#233;f&#233;rence aux Grecs, il en serait venu &#224; rappeler que, pour les citoyens ath&#233;niens, la &#171; vraie vie &#187; n'est &#233;videmment pas la vie priv&#233;e, mais la vie publique. Et qu'&#224; la base de cette vie politique, il y a la &lt;i&gt;philia&lt;/i&gt;, l'amiti&#233; politique, une &#171; camaraderie &#187; qui n'implique pas l'an&#233;antissement de la pens&#233;e et de la responsabilit&#233; personnelles. Aujourd'hui, il n'est &#233;videmment pas question de recr&#233;er une forme de vie qui reposait aussi sur l'esclavage. Si l'on peut s'inspirer, &#224; la mani&#232;re de Castoriadis ou d'Arendt, des Grecs pour penser le politique, c'est dans un tout autre cadre que les id&#233;es d'autonomie et de &lt;i&gt;philia&lt;/i&gt; peuvent prendre un sens, un cadre qui implique &lt;i&gt;la participation de chacun &#224; la production des conditions d'existence de tous&lt;/i&gt; sous une forme telle qu'elle ne d&#233;passe pas nos possibilit&#233;s de prise en main par la discussion collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y a d'irritant dans le livre de Haffner, c'est son incapacit&#233; &#224; tirer les conclusions de ses r&#233;flexions les plus lucides. Si l'on repart de son projet de comprendre les dispositions &#233;thiques qui ont rendu possible le nazisme, il faut souligner que jamais il ne parvient &#224; d&#233;passer sa conception toute priv&#233;e de la vie qui est justement, il le montre suffisamment, une de ces dispositions les plus fondamentales. Bien qu'il sugg&#232;re rapidement la perspective de l'autonomie politique, il reste fondamentalement camp&#233; dans l'opposition fatale entre libert&#233; priv&#233;e et intensit&#233; collective. En cela, il partage la c&#233;cit&#233; tendancielle de la jeunesse r&#233;volt&#233;e de son &#233;poque quant aux &#233;volutions sociales qui conditionnent tant les institutions politiques que les dispositions &#233;thiques. Ce qui rend la vie moderne si &#171; vide &#187; et ce qui provoque ce sentiment blas&#233; d'ennui, c'est le fait d'avoir &#224; perdre son temps dans des activit&#233;s qui nous sont &lt;i&gt;&#233;trang&#232;res&lt;/i&gt;, auxquelles nous sommes contraints par un syst&#232;me qui accro&#238;t sa &#171; productivit&#233; &#187; en fragmentant le travail social et en appauvrissant la vie de ceux qu'il r&#233;duit &#224; l'ex&#233;cution de t&#226;ches monotones, &#224; la consommation de marchandises uniformes et &#224; des relations de moins en moins humaines, de plus en plus fonctionnelles. &#192; n'en pas douter, ce m&#234;me sentiment de vacuit&#233; a aussi hant&#233; une bonne partie des jeunes gens qui ont &lt;i&gt;perdu leur vie&lt;/i&gt; (dans tous les sens du terme) dans une guerre absurde qui, si elle &#233;tait intense, n'&#233;tait pas la leur. De quoi rappeler les limites de l'apologie de la conflictualit&#233; comme promesse d'intensit&#233;, apologie tendanciellement nihiliste qui nous d&#233;tourne d'une r&#233;flexion lucide sur les causes de l'appauvrissement de nos vies et sur les moyens de reconqu&#233;rir notre existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;R&#233;mi Demmi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr noshade&gt;
Ce texte de R&#233;mi Demmi, &#233;crit en 2005, avait d&#233;j&#224; circul&#233; de mani&#232;re informelle avant d'&#234;tre repris en automne 2008 dans &lt;i&gt;Le travail mort-vivant&lt;/i&gt;, huiti&#232;me num&#233;ro de &lt;i&gt;Notes &amp; Morceaux Choisis
&lt;br /&gt;&#8212; Bulletin critique des sciences, des technologies et de la soci&#233;t&#233; industrielle &#8212;&lt;/i&gt; paru aux &#201;ditions La Lenteur...&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sebastian Haffner (1907-1999), &lt;i&gt;Histoire d'un Allemand. Souvenirs 1914-1933&lt;/i&gt;, tr. Brigitte H&#233;bert,Actes Sud, Babel 2003, p. 275. Les r&#233;f&#233;rences des citations seront d&#233;sormais donn&#233;es entre parenth&#232;sesdans le corps du texte. J'ai modifi&#233; la traduction quand cela me semblait n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ces formules sont tir&#233;es d'un texte anonyme, &lt;i&gt;L'Appel&lt;/i&gt;, qui a &#233;t&#233; diffus&#233; hors des circuits commerciaux en 2004. Il reprend certains th&#232;mes de la revue &lt;i&gt;Tiqqun&lt;/i&gt;, gorg&#233;e de r&#233;f&#233;rences plus ou moins explicites &#224; un certain nombre d'auteurs allemands des ann&#233;es 1920 qui ont adh&#233;r&#233; au r&#233;gime nazi : le &#171; On &#187; du philosophe Heidegger (qui d&#233;signait par l&#224; la perte de soi dans la m&#233;diocrit&#233; quotidienne, faisait de l'ennui un &#171; concept m&#233;taphysique fondamental &#187; et a cru que Hitler apporterait un renouveau spirituel &#224; l'Europe), la d&#233;finition du politique par la distinction &#171; ami/ennemi &#187; de Carl Schmitt, juriste officiel du Troisi&#232;me Reich, Gottfried Benn, po&#232;te belliciste qui est le premier auteur cit&#233; dans la revue, etc. En d&#233;nigrant la critique sociale attentive aux r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques au profit d'une m&#233;taphysique existentialiste et messianique tendanciellement nihiliste (voir par exemple la &lt;i&gt;Th&#233;orie du bloom&lt;/i&gt; de Tiqqun), ces textes retrouvent plus g&#233;n&#233;ralement le ton et la posture post-nietzsch&#233;ens qui pr&#233;valaient, on va le voir, dans la jeunesse allemande du d&#233;but du xxe si&#232;cle. Bien s&#251;r, ces textes s'inspirent &#224; part &#231;a d'auteurs n'ayant rien &#224; voir avec le fascisme : Debord, Foucault, Benjamin, etc.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Das Dritte Reich&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1922, est le dernier ouvrage d'Arthur Moeller-Bruck (1876-1925). Il fournit aux nazis leur mythe politique majeur en th&#233;orisant la r&#233;alisation messianique du r&#232;gne de dieu sur terre, d&#233;passement de l'opposition du royaume c&#233;leste et du royaume terrestre dans un &#171; troisi&#232;me empire &#187; qui en serait la synth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Arthur Moeller-Bruck, &lt;i&gt;Die Moderne Literatur in Gruppen-und Einzeldarstellungen&lt;/i&gt;, Schuster &amp; Loeffler, Berlin &amp; Leipzig, 1902, p. 137.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Carl Zuckmayer (1896-1977), &lt;i&gt;Als w&#228;r's ein St&#252;ck von mir. Horen der Freundschaft&lt;/i&gt;, Fischer, Frankfurt am Main, 1966, p. 225.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Expression de Georg Luk&#225;cs (1885-1971) dans sa &lt;i&gt;Br&#232;ve histoire de la litt&#233;rature allemande&lt;/i&gt; (Nagel,&lt;br class='autobr' /&gt;
Paris, 1949, p. 188) pour d&#233;signer cette &#171; litt&#233;rature id&#233;ologique de plus en plus r&#233;pandue qui s'incorpore les &#233;l&#233;ments essentiels de la critique romantique du capitalisme, les unit &#224; la critique de la d&#233;mocratie et&lt;br class='autobr' /&gt;
tire de ces consid&#233;rations, en apparence puissamment radicales et critiques, la conclusion que la structure politiquement et socialement arri&#233;r&#233;e de l'Allemagne serait une forme plus &#233;lev&#233;e de l'&#201;tat et de la soci&#233;t&#233; authentiques, que les d&#233;mocraties occidentales &#187;. Bref, c'est une r&#233;volte anticapitaliste qui d&#233;bouche sur le nationalisme r&#233;actionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce qui ne signifie pas forc&#233;ment une adh&#233;sion &#224; &#171; la d&#233;mocratie &#187; comme r&#233;gime moderne (caract&#233;ris&#233; par le parlementarisme, le constitutionnalisme et le suffrage universel, par opposition &#224; la &#171; dictature &#187;) qui consiste souvent de fait en une &lt;i&gt;domination oligarchique de la bourgeoisie&lt;/i&gt;. Le caract&#232;re profond&#233;ment insatisfaisant de la d&#233;mocratie r&#233;ellement existante ne doit pas amener &#224; d&#233;nigrer les id&#233;aux d&#233;mocratiques (justice, &#233;galit&#233;, libert&#233;, pouvoir populaire) qui, depuis l'Antiquit&#233;, ont port&#233; les r&#233;voltes du &#171; demos &#187; (les petits paysans grecs) contre les &#171; eupatrides &#187; (les &#171; bien-n&#233;s &#187;, l'aristocratie urbaine), de la pl&#232;be contre les patriciens, du tiers &#233;tat contre la noblesse, du prol&#233;tariat contre la bourgeoisie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Herbert Marcuse (1898-1979), &#171; La lutte contre le lib&#233;ralisme dans la conception autoritaire de l'&#201;tat &#187; [1934], dans &lt;i&gt;Culture et soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, Paris, Minuit, 1970, p. 61-102. L'accord objectif entre cette &#171; r&#233;volte antibourgeoise de la jeunesse bourgeoise &#187; et l'imp&#233;rialisme est aussi soulign&#233; par Luk&#225;cs dans l'ouvrage d&#233;j&#224; cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ernst J&#252;nger (1895-1998), &lt;i&gt;Le C&#339;ur aventureux&lt;/i&gt; [1929], Paris, Gallimard, 1995, p. 55.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Orages d'acier&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Mobilisation totale&lt;/i&gt; sont deux livres de J&#252;nger. La citation est tir&#233;e de la&lt;br class='autobr' /&gt;
revue d'extr&#234;me-droite Die Standarte, 8 novembre 1925. Les th&#232;mes entrem&#234;l&#233;s de &#171; l'homme nouveau &#187;, de la &#171; d&#233;s-individuation &#187; et de la &#171; Domination nouvelle &#187; parcourent son &#339;uvre des ann&#233;es 1920&lt;br class='autobr' /&gt;
jusqu'&#224; ce que l'activiste nationaliste, confront&#233; &#224; partir de 1933 &#224; la r&#233;alisation de ses r&#234;ves les plus d&#233;lirants, finisse par prendre ses distances &#224; leur &#233;gard. Celui qui fut de 1914 &#224; 1945 un brave militaire,&lt;br class='autobr' /&gt;
officier dans les troupes d'&#233;lite et leader de groupes paramilitaires, s'est ensuite profil&#233; comme&#8230; un anarchiste indomptable (voir son livre de 1951 intitul&#233; : Trait&#233; du rebelle, ou le recours aux for&#234;ts, Paris, Bourgois, 1995).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Georg Heym (1887-1912), &lt;i&gt;Dichtungen und Schriften&lt;/i&gt;, vol. 3, Ellermann, Hamburg/M&#252;nchen, 1960.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ernst von Salomon (1902-1972), &lt;i&gt;Les R&#233;prouv&#233;s&lt;/i&gt; [1930], Paris, Plon/UGE, 1986, p. 64-67.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Beraubung, traduit dans le livre par &#171; frustration &#187; alors que berauben signifie d&#233;valiser, d&#233;pouiller, voler.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les communistes allemands ne se sont pas tromp&#233;s de termes : ce n'est pas comme &lt;i&gt;Kameraden&lt;/i&gt; qu'ils se saluent, mais comme &lt;i&gt;Genossen&lt;/i&gt;. L'ouvrage de Gierke est le suivant : &lt;i&gt;Das deutsche Genossenschaftsrecht&lt;/i&gt; (Le droit communautaire/corporatif allemand), 4 vol. (1868, 1873, 1881), Wissenschaftliche Buchgemeinschaft, Darmstadt, 1954.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La question de l'individualisme est pi&#233;g&#233;e, puisqu'il y en a diff&#233;rentes sortes. Celui dont il est ici question est analys&#233; par Tocqueville dans &lt;i&gt;De la D&#233;mocratie en Am&#233;rique&lt;/i&gt; : il d&#233;signe le retrait complet dans la sph&#232;re priv&#233;e (son oppos&#233; serait le militantisme). Il a son origine dans (sans s'identifier avec) l'individualisme lib&#233;ral qui part de la notion juridique d'individu comme porteur de droits inali&#233;nable&lt;br class='autobr' /&gt;
face &#224; l'&#233;tat (cet individualisme s'oppose au fascisme). Selon cette conception, tous les individus sont les m&#234;mes en tant que porteurs de droits identiques. Face &#224; cette conception universaliste, il y a aussi des&lt;br class='autobr' /&gt;
individualismes &#171; qualitatifs &#187; qui partent plut&#244;t de la notion biologique d'individualit&#233; (les individus dans leur unicit&#233; par rapport &#224; &#171; l'esp&#232;ce &#187;, et non dans leur &#233;galit&#233; par rapport &#224; l'&#233;tat) et exigent son libre d&#233;ploiement (en g&#233;n&#233;ral gr&#226;ce &#224; la pens&#233;e et la culture). Si cet individualisme s'insurge contre les forces sociales qui entravent ce d&#233;ploiement, il s'oppose au conformisme. L'individualisme anarchiste se&lt;br class='autobr' /&gt;
caract&#233;rise par le refus du collectivisme, la critique du conformisme et l'id&#233;e que l'&#233;galit&#233; et la libert&#233; (ce qui d&#233;finit l'individualisme universaliste) ne peuvent se r&#233;aliser que contre l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Benjamin Constant, &lt;i&gt;De la libert&#233; des Modernes compar&#233;e &#224; celle des Anciens&lt;/i&gt; (1819).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;Le syst&#232;me totalitaire&lt;/i&gt;, Paris, Seuil, 1972, p. 17.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Luttes sociales en Irak</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article621</link>
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		<dc:date>2009-07-18T08:14:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>anonymes, Firestarter Press, Nicolas Dessaux, Solidarit&#233; Irak, Wildcat</dc:creator>


		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvements sociaux</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ves et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Au sommaire :&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;1/ Irak : un si&#232;cle de guerre et de r&#233;bellion &lt;br class='manualbr' /&gt;2/ T&#233;moin oculaire &#224; Halabja &lt;br class='manualbr' /&gt;3/ La lutte des classes en Irak : un entretien avec un v&#233;t&#233;ran&lt;br class='manualbr' /&gt;4/ 10 jours qui &#233;branl&#232;rent l'Irak &lt;br class='manualbr' /&gt;5/ L'insurrection de mars 1991 au Kurdistan&lt;br class='manualbr' /&gt;6/ Un aper&#231;u des luttes sociales en Irak (2003-2006)&lt;br class='manualbr' /&gt;7/ Luttes sociales et f&#233;ministes dans l'Irak occup&#233; (juin 2004)&lt;br class='manualbr' /&gt;8/ Mythes et r&#233;alit&#233;s de la r&#233;sistance irakienne (octobre 2004)&lt;br class='manualbr' /&gt;9/ Comment combattre l'occupation en Irak ? (d&#233;cembre 2005)&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique18" rel="directory"&gt;L&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot92" rel="tag"&gt;Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot93" rel="tag"&gt;Mouvements sociaux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot95" rel="tag"&gt;Gr&#232;ves et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH113/arton621-de211.jpg?1780462754' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff621.jpg?1235164135&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Au sommaire :&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;1/ Irak : un si&#232;cle de guerre et de r&#233;bellion &lt;br class='manualbr' /&gt;2/ T&#233;moin oculaire &#224; Halabja &lt;br class='manualbr' /&gt;3/ La lutte des classes en Irak : un entretien avec un v&#233;t&#233;ran&lt;br class='manualbr' /&gt;4/ 10 jours qui &#233;branl&#232;rent l'Irak &lt;br class='manualbr' /&gt;5/ L'insurrection de mars 1991 au Kurdistan&lt;br class='manualbr' /&gt;6/ Un aper&#231;u des luttes sociales en Irak (2003-2006)&lt;br class='manualbr' /&gt;7/ Luttes sociales et f&#233;ministes dans l'Irak occup&#233; (juin 2004)&lt;br class='manualbr' /&gt;8/ Mythes et r&#233;alit&#233;s de la r&#233;sistance irakienne (octobre 2004)&lt;br class='manualbr' /&gt;9/ Comment combattre l'occupation en Irak ? (d&#233;cembre 2005)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pr&#233;sentation de la brochure par le SIA de Caen (2007)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e de cette brochure a germ&#233; progressivement dans l'esprit d'un compagnon du SIA qui avait entrepris de traduire plusieurs textes sur l'histoire des luttes sociales en Irak au cours de l'&#233;t&#233; 2006.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier texte, &#171; &lt;i&gt; Irak : un si&#232;cle de guerre et de r&#233;bellion &lt;/i&gt; &#187; (&#171; &lt;i&gt; Iraq : a century of war and rebellion &lt;/i&gt; &#187;), est une chronologie synth&#233;tique de l'histoire politique et sociale de l'Irak de 1900 &#224; 1999. Il a &#233;t&#233; apparemment r&#233;dig&#233; aux USA. Nous l'avons r&#233;cup&#233;r&#233; il y a quelques ann&#233;es via la (d&#233;funte) distro radicale US &lt;i&gt; Firestarter press &lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me texte, &#171; &lt;i&gt; T&#233;moin oculaire &#224; Halabja &lt;/i&gt; &#187; (&#171; &lt;i&gt; Eye witness in Halabja &lt;/i&gt; &#187;) a &#233;t&#233;&lt;i&gt; &lt;strong&gt; &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;publi&#233; dans la revue radicale &lt;i&gt; Wildcat &lt;/i&gt; n&#176;13, &#233;t&#233;-automne 1989, et a &#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233; sur internet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les troisi&#232;me et quatri&#232;me textes, &#171; &lt;i&gt; 10 jours qui &#233;branl&#232;rent l'Irak &lt;/i&gt; &#187; (&#171; &lt;i&gt; Ten days that shook Iraq &lt;/i&gt; &#187;) et &#171; &lt;i&gt; La lutte de classe en Irak : une entrevue avec un v&#233;t&#233;ran &lt;/i&gt; &#187; (&#171; &lt;i&gt; The class struggle in Iraq : an interview with a veteran &lt;/i&gt; &#187;), datent de 1991 et ont &#233;t&#233; &#233;crits conjointement par des r&#233;volutionnaires irakiens et anglais. Nous les avons r&#233;cup&#233;r&#233; dans une brochure &#233;dit&#233;e en 2003 par &lt;i&gt; Firestarter press &lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les informations sur le soul&#232;vement au Kurdistan ont &#233;t&#233; synth&#233;tis&#233;es &#224; partir d'une brochure en anglais (&#171; &lt;i&gt; The kurdish uprising &lt;/i&gt; &#187;), publi&#233;e pour la premi&#232;re fois &#224; Londres en 1991, republi&#233;e en 2003 par &lt;i&gt; Firestarter press &lt;/i&gt; et en 2006 par la distro &lt;i&gt; One thousand emotions &lt;/i&gt; (qui a pris la rel&#232;ve de &lt;i&gt; Firestarter press &lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ces textes ont &#233;t&#233; &#233;crits en anglais et semblent avoir pas mal circul&#233; dans la mouvance anarchiste et ultra-gauche en Grande-Bretagne et aux USA. Nous n'en connaissons pas de traductions fran&#231;aises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces textes historiques n'abordent pas les luttes actuelles en Irak. Au vu de la situation dramatique de ce pays, le compagnon a cherch&#233; &#224; recueillir des infos r&#233;centes sur le mouvement ouvrier irakien pour les ajouter aux traductions qu'il avait effectu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In&#233;vitablement, il est tomb&#233;, via internet, sur le site de l'association &lt;i&gt; Solidarit&#233; Irak &lt;/i&gt; qui r&#233;alise depuis plusieurs ann&#233;es un incontournable travail d'information sur les luttes sociales, f&#233;ministes et la&#239;ques en Irak ainsi qu'un travail de solidarit&#233; mat&#233;rielle et morale active en direction de certaines franges organis&#233;es du mouvement ouvrier et r&#233;volutionnaire irakien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons donc repris pas mal de textes, articles et infos en provenance de ce site afin d'&#233;clairer un peu la r&#233;alit&#233; des luttes actuelles en Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des infos de base sur les luttes pr&#233;sentes proviennent &#224; l'origine du Parti Communiste Ouvrier d'Irak (PCOI), un parti marxiste r&#233;volutionnaire qui semble assez h&#233;g&#233;monique &#224; la gauche du Parti Communiste traditionnel (qui soutient le pouvoir mis en place avec l'aide du gouvernement am&#233;ricain).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons en v&#233;rit&#233; peu de choses sur le PCOI, si ce n'est que ce parti semble avoir pris quelques distances avec le l&#233;ninisme, qu'il pr&#244;ne la cr&#233;ation de conseils ouvriers, anime des organisations la&#239;ques de luttes politiques, syndicales, f&#233;ministes, s'oppose au gouvernement, aux am&#233;ricains, aux partis et milices int&#233;gristes, met sur pied des forces d'auto-d&#233;fense pour faire face aux milices sunnites et chiites qui font r&#233;gner la terreur et cherchent &#224; soumettre la soci&#233;t&#233; &#224; leur autoritarisme religieux sanglant&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, peu nous importe que ces infos &#233;manent d'un parti marxiste, ce qui nous a sembl&#233; primordial, c'est de montrer, &#224; travers elles, qu'il existe une r&#233;sistance ouvri&#232;re, la&#239;que, f&#233;ministe en Irak., que des luttes parfois massives se produisent, que la situation ne se r&#233;sume pas &#224; la liste quotidienne des attentats aveugles, &#224; une guerre civile confessionnelle sunnites/chiites et &#224; une occupation militaire US.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces r&#233;sistances, ces luttes ouvri&#232;res et populaires la&#239;ques sont &#233;videmment pass&#233;es sous silence par les m&#233;dias capitalistes. Contribuer, m&#234;me modestement, &#224; les faire conna&#238;tre ici nous a sembl&#233; &#234;tre une premi&#232;re forme, possible et n&#233;cessaire, de solidarit&#233;. Bonne lecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour prendre contact avec la distro &lt;/strong&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;One Thousand Emotions&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;strong&gt;, recevoir leur catalogue etc&#8230; :&lt;br class='manualbr' /&gt;One thousand Emotions PO Box 63333 St Louis, MO 63163, USA &#8212; e-mail : ote@riseup.net&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour prendre contact avec &lt;/strong&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Solidarit&#233; Irak &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;strong&gt; : &lt;br class='manualbr' /&gt;99 rue du Molinel 59000 Lille &#8212; tel 03 28 36 4 86 ou 06 82 18 08 55 &#8212; contact@solidariteirak.org&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IRAK : UN SI&#200;CLE DE GUERRE ET DE R&#201;BELLION&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis que l'&#201;tat d'Irak a &#233;t&#233; cr&#233;e au d&#233;but du 20&#232;me si&#232;cle, la classe ouvri&#232;re dans cette zone a subi une exploitation et une r&#233;pression brutales du fait de groupes rivaux de la classe dirigeante en lutte pour le pouvoir. Comme si avoir affaire &#224; ces gangsters du cru n'&#233;tait pas suffisant, elle a aussi fait face aux balles et aux bombes des pouvoirs capitalistes globaux (sp&#233;cialement la Grande-Bretagne et les USA) qui cherchent &#224; contr&#244;ler les ressources p&#233;troli&#232;res de cette partie du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant que les organisations politiques d'opposition comme le Parti Communiste Irakien et le Parti D&#233;mocratique Kurde ont constamment pass&#233; des accords &#224; la fois avec les r&#233;gimes irakiens et les pouvoirs globaux aux d&#233;pens de ceux qu'ils pr&#233;tendaient mener dans la r&#233;sistance &#224; l'&#201;tat. Malgr&#233; tout cela, la classe ouvri&#232;re a montr&#233; elle-m&#234;me une force avec laquelle il a fallu compter, faisant tomber des gouvernements et sabotant des efforts de guerre. Cette br&#232;ve chronologie pointe quelques-uns uns des moments cl&#233;s d'un si&#232;cle de guerres et de r&#233;bellions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1900&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'Irak n'existe pas. Depuis le 16&#232;me si&#232;cle la zone qui deviendra plus tard l'Irak faisait partie de l'empire ottoman, turc. Le pouvoir de l'empire est bas&#233; dans les villes, les campagnes demeurent domin&#233;es par des groupes tribaux ruraux, certains d'entre eux nomades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1912&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La Compagnie P&#233;troli&#232;re Turque (CPT), form&#233;e par des int&#233;r&#234;ts anglais, hollandais et allemands, acqui&#232;re des concessions pour prospecter &#224; la recherche de p&#233;trole dans les provinces ottomanes de Bagdad et Mosul (qui feront plus tard partie de l'Irak).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1914-18&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La Turquie est aux cot&#233;s de l'Allemagne durant la premi&#232;re guerre mondiale. Pour prot&#233;ger ses int&#233;r&#234;ts strat&#233;giques et ses potentiels champs de p&#233;trole, la Grande-Bretagne occupe Bassorah en novembre 1914, puis Bagdad en 1917. A la fin de la guerre, la plupart des provinces d'Irak sont occup&#233;es par les forces anglaises bien que certaines zones demeurent &#171; non pacifi&#233;es &#187;. Un pouvoir colonial direct est &#233;tabli en &#171; M&#233;sopotamie britannique &#187;, les niveaux sup&#233;rieurs de l'administration &#233;tant aux mains des anglais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1919&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Tout au long de 1919 et 1920, il y a des soul&#232;vements continuels dans le nord de l'Irak avec des officiels et des officiers britanniques tu&#233;s. Les diff&#233;rentes tribus dans la zone partagent une langue et une culture kurde commune, mais &#224; cette &#233;poque il y a peu de demande pour un &#201;tat national kurde s&#233;par&#233;. La question est plut&#244;t celle de la r&#233;sistance &#224; toute autorit&#233; &#233;tatique ext&#233;rieure.&lt;br class='manualbr' /&gt;La RAF bombarde les zones kurdes. Le commandant d'aviation Arthur Harris (connu plus tard sous le nom de &#171; Bomber Harris &#187; pour son r&#244;le dans la destruction de Dresde pendant la deuxi&#232;me guerre mondiale) se vante : &#171; &lt;i&gt; Les arabes et les kurdes savent maintenant ce qu'un bombardement r&#233;el signifie en termes de pertes et de dommages. En l'espace de 45 minutes un village entier peut &#234;tre pratiquement balay&#233; et un tiers de ses habitants tu&#233;s ou bless&#233;s. &lt;/i&gt; &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le colonel Gerard Leachman, un important officier anglais, d&#233;clare que le seul moyen de n&#233;gocier avec les tribus consiste en un &#171; massacre de masse &#187;. Le commandement de la RAF pour le Moyen Orient demande l'usage d'armes chimiques &#171; contre les arabes r&#233;calcitrants &#224; titre d'exp&#233;rimentation &#187;. Winston Churchill, secr&#233;taire d'&#201;tat &#224; la guerre, commente &#171; &lt;i&gt; Je suis fortement en faveur de l'utilisation de gaz empoisonn&#233;s contre les tribus non civilis&#233;es&#8230; Il n'est pas n&#233;cessaire d'utiliser seulement les gaz les plus mortels : des gaz peuvent &#234;tre utilis&#233;s qui causent de grandes irritations et r&#233;pandent une terreur vigoureuse sans laisser d'effets permanents sur la plupart de ceux qui sont affect&#233;s &lt;/i&gt; &#187;. D'autres affirment que le gaz sugg&#233;r&#233; en fait &#171; &lt;i&gt; tuerait les enfants et les personnes malades &lt;/i&gt; &#187; et causerait des dommages permanents &#224; la vue. A cette &#233;poque, des probl&#232;mes techniques emp&#234;chent l'usage de gaz, il sera utilis&#233; plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1920&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans l'apr&#232;s-guerre, r&#233;partition du butin de la conqu&#234;te entre les pouvoirs imp&#233;rialistes victorieux. La Grande-Bretagne obtient l'Irak (ainsi que la Palestine), la France obtient la Syrie et le Liban. Les fronti&#232;res du nouvel &#201;tat irakien sont dessin&#233;es par les puissances dominantes, cr&#233;ant les conditions pour un si&#232;cle de conflits frontaliers (notamment la guerre Iran/Irak).&lt;br class='manualbr' /&gt;Les autorit&#233;s britanniques imposent un strict contr&#244;le, collectant des imp&#244;ts plus rigoureusement que leurs pr&#233;d&#233;cesseurs et mettant en place des plans de travail forc&#233;. En juin 1920 une r&#233;volte arm&#233;e contre la domination britannique (&#171; &lt;i&gt; la R&#233;volution de 1920 &lt;/i&gt; &#187;) se r&#233;pand &#224; travers l'Irak central et du sud. Pendant 3 mois la Grande-Bretagne perd le contr&#244;le de larges zones dans les campagnes. Des postes militaires britanniques sont pris et 450 soldats anglais sont tu&#233;s (1500 sont bless&#233;s).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1921&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vers f&#233;vrier la r&#233;bellion a &#233;t&#233; &#233;cras&#233;e avec 9000 rebelles tu&#233;s ou bless&#233;s par les forces britanniques. Des villages entiers sont d&#233;truits par l'artillerie britannique et des suspects de r&#233;bellion abattus sans proc&#232;s. La ma&#238;trise du ciel par la RAF joue un r&#244;le majeur ; ce que cela implique est montr&#233; par un r&#233;cit d' &#171; &lt;i&gt; un raid a&#233;rien durant lequel les hommes, les femmes et les enfants ont &#233;t&#233; mitraill&#233;s alors qu'ils fuyaient un village &lt;/i&gt; &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;La Grande-Bretagne d&#233;cide de remplacer la domination coloniale directe par une administration arabe avec l'espoir qu'elle serve les int&#233;r&#234;ts britanniques. A la t&#234;te de la nouvelle structure &#233;tatique, la Grande-Bretagne cr&#233;e une monarchie avec Faysal comme premier roi d'Irak. Bien que les positions importantes soient maintenant occup&#233;es par des irakiens, le contr&#244;le ultime demeure aux mains de leurs conseillers britanniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1924&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le gouvernement travailliste britannique approuve l'usage de la RAF contre les kurdes. Des bombes et du gaz sont lanc&#233;s, y compris contre Sulaymaniyah en d&#233;cembre. Les effets sont d&#233;crits par Lord Thompson comme &#171; &#233;pouvantables &#187;, les membres des tribus saisis de panique fuyant &#171; dans le d&#233;sert o&#249; des centaines de plus ont d&#251; p&#233;rir de soif &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1927&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La Compagnie P&#233;troli&#232;re d'Irak (qui succ&#232;de &#224; la cpt), contr&#244;l&#233;e par les britanniques, ouvre son premier substantiel puits de p&#233;trole &#224; Baba Gurgur, au nord de Kirkouk. Des tonnes de p&#233;trole d&#233;ciment la campagne environnante avant que le puits soit capt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1930&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le trait&#233; anglo-irakien ouvre le chemin de l'ind&#233;pendance. Cependant le trait&#233; autorise la Grande-Bretagne &#224; garder 2 bases a&#233;riennes et &#224; maintenir son influence sur la politique &#233;trang&#232;re irakienne jusqu'en 1957. Durant les n&#233;gociations, le gouvernement britannique soutient que le Kowe&#239;t &#171; &lt;i&gt;est un &#233;tat peu &#233;tendu qui peut &#234;tre sacrifi&#233; sans trop de probl&#232;mes si les luttes de pouvoir de la p&#233;riode le demandent &lt;/i&gt; &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les soul&#232;vements kurdes, d&#233;clench&#233;s par les peurs quant &#224; leur place dans le nouvel &#201;tat, sont &#233;cras&#233;s avec l'aide de la RAF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1931&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale contre la loi sur les imp&#244;ts municipaux qui impose de nouvelles taxes draconiennes (3 fois plus lourdes qu'avant) et pour une indemnisation du ch&#244;mage. Des milliers de travailleurs et d'artisans, incluant 3000 travailleurs du p&#233;trole, y prennent part et il y a des affrontements avec la police. La raf survole les centres urbains pour intimider les gr&#233;vistes et leurs sympathisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1932&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'Irak est admis &#224; la Ligue Des Nations, devenant formellement ind&#233;pendant &#8211; bien que la Grande-Bretagne conserve une puissante influence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1933&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'Association des Artisans (un syndicat) organise un boycott, qui dure un mois, de la Compagnie d'Electricit&#233; et d'Eclairage de Bagdad, poss&#233;d&#233;e par les britanniques. Apr&#232;s cela, les syndicats et organisations de travailleurs sont interdits, contraints &#224; la clandestinit&#233; pour les 10 ann&#233;es suivantes et leurs leaders sont emprisonn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le roi Faysal meurt et son fils Ghazi lui succ&#232;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1934&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La Compagnie P&#233;troli&#232;re d'Irak commence des exportations commerciales de p&#233;trole depuis les champs de Kirkouk.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1935-36&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;R&#233;bellions tribales sporadiques, surtout dans le sud du pays. Leurs causes r&#233;sident dans la tentative gouvernementale d'introduire la conscription (au c&#339;ur d'une r&#233;volte de la communaut&#233; minoritaire yazidi), la d&#233;possession des paysans dont les terres tribales sont plac&#233;es dans des mains priv&#233;es et le pouvoir d&#233;croissant des chefs tribaux. Les r&#233;voltes sont &#233;cras&#233;es par des bombardements a&#233;riens et des ex&#233;cutions sommaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1936-37&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le g&#233;n&#233;ral Bakr Sidqi, un admirateur de Mussolini, installe un gouvernement militaire et lance une vague de r&#233;pression contre la gauche. Il y a des gr&#232;ves de protestation dans tout le pays, y compris &#224; la Compagnie P&#233;troli&#232;re d'Irak &#224; kirkouk et &#224; la Fabrique Nationale de Cigarettes &#224; Bagdad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1939&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le roi Ghazi est tu&#233; dans un accident de voiture. De nombreux irakiens croient qu'il y a eu une conspiration car le roi &#233;tait devenu ouvertement anti-britannique. Durant une manifestation de col&#232;re &#224; Mossoul le consul britannique est tu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1940&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Raschid Ali devient premier ministre, apr&#232;s un coup d'Etat, aux d&#233;pens des politiciens pro-britanniques. Le nouveau gouvernement adopte une position de neutralit&#233; concernant la seconde guerre mondiale, refusant de soutenir la Grande-Bretagne &#224; moins qu'elle ne garantisse l'ind&#233;pendance &#224; la Syrie et &#224; la Palestine sous contr&#244;le britannique. Des liens sont &#233;tablis avec le gouvernement allemand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1941&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les troupes britanniques d&#233;barquent &#224; Bassorah. Le gouvernement irakien demande qu'elles quittent le pays. Au lieu de cela, la Grande-Bretagne r&#233;-envahit l'Irak et apr&#232;s la guerre de 30 jours elle remet ses sympathisants au pouvoir. Durant l'occupation britannique la loi martiale est d&#233;clar&#233;e. Les leaders nationalistes arabes sont pendus ou emprisonn&#233;s et plus de 1000 sont intern&#233;s sans proc&#232;s. Malgr&#233; cela, les forces britanniques n'interviennent pas quand les sympathisants de Raschid organisent un pogrom dans la partie juive de Bagdad, tuant 150 juifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1943&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Des gr&#232;ves du pain caus&#233;es par les p&#233;nuries alimentaires et les hausses de prix sont r&#233;prim&#233;es par la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1946&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Gr&#232;ve des travailleurs du p&#233;trole &#224; la Compagnie P&#233;troli&#232;re d'Irak (cpi), contr&#244;l&#233;e par les britanniques, &#224; Kirkouk pour obtenir des salaires plus &#233;lev&#233;s et d'autres avantages. Les travailleurs affrontent la police et 10 d'entre eux sont tu&#233;s lorsque la police ouvre le feu sur un meeting de masse le 12 juillet. Le mois suivant il y a une gr&#232;ve des travailleurs iraniens dans le port iranien de Abadan et la Grande-Bretagne envoie des troupes suppl&#233;mentaires &#224; Bassorah (pr&#232;s de la fronti&#232;re iranienne). Le gouvernement irakien supprime les journaux d'opposition qui critiquent cet envoi, d&#233;clenchant des gr&#232;ves chez les travailleurs de l'imprimerie et des chemins de fer. Le cabinet est forc&#233; de d&#233;missionner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1946-47&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Gr&#232;ves et manifestations contre le projet de cr&#233;ation de l'Etat sioniste d'Isra&#235;l aux d&#233;pens des palestiniens d&#233;poss&#233;d&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1948&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le gouvernement irakien n&#233;gocie un nouveau trait&#233; avec la Grande-Bretagne qui aurait &#233;tendu l'influence britannique sur la politique militaire jusqu'en 1973. Les troupes britanniques seraient retir&#233;es d'Irak mais auraient le droit d'y revenir en cas de guerre. Le 16 janvier, le lendemain de l'acceptation du trait&#233; &#224; Portsmouth, la police abat 4 &#233;tudiants lors d'une manifestation contre le trait&#233;. Cela d&#233;clenche un soul&#232;vement qui devient connu sous le nom d'al-Wathba (le bond). Les manifestations militantes et les &#233;meutes se r&#233;pandent dans le pays, dirig&#233; non seulement contre le trait&#233; propos&#233; mais aussi contre les p&#233;nuries de pain et l'augmentation des prix. Plusieurs autres personnes sont tu&#233;es quelques jours plus tard quand la police ouvre le feu sur une manifestation de masse des cheminots et des habitants des bidonvilles. Le 27 janvier, 300 &#224; 400 personnes sont tu&#233;es par la police et l'arm&#233;e alors que les manifestants &#233;rigent des barricades de voitures en flamme dans la rue. Le cabinet d&#233;missionne et le trait&#233; est r&#233;pudi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mai, 3000 travailleurs de la station de pompage k3 de la cpi, pr&#232;s d'Haditha entrent en gr&#232;ve pour des hausses de salaires entra&#238;nant l'arr&#234;t du pompage. Apr&#232;s 2 semaines et demi d'arr&#234;t, le gouvernement et la cpi interrompent l'approvisionnement en nourriture et en eau des gr&#233;vistes qui d&#233;cident alors de marcher sur Bagdad &#224; 250 kilom&#232;tres de l&#224;. Lors de ce qui pris le nom de &#171; &lt;i&gt; la grande marche &lt;/i&gt; &#187; (al-Masira al-Kubra), les gr&#233;vistes sont nourris et abrit&#233;s par les gens dans les petites villes et les villages situ&#233;s sur l'itin&#233;raire avant d'&#234;tre arr&#234;t&#233;s &#224; Fallujah, &#224; 70 kilom&#232;tres de Bagdad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mission militaire britannique est retir&#233;e d'Irak. La loi martiale est d&#233;clar&#233;e, officiellement &#224; cause de la guerre en Palestine et les manifestations interdites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1949&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les leaders du Parti Communiste Irakien sont publiquement pendus, leurs corps sont laiss&#233;s pendus plusieurs heures en guise d'avertissement pour les opposants au r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1952&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Gr&#232;ve des travailleurs portuaires pour des hausses de salaires, plus de logements et de meilleures conditions de travail. Les gr&#233;vistes s'emparent de la centrale &#233;lectrique de Bassorah, coupant l'eau et l'&#233;lectricit&#233; dans la ville. Des gr&#233;vistes sont tu&#233;s lors de l'intervention de la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En octobre, des &#233;tudiants entrent en gr&#232;ve contre le changement des conditions d'examens. Le mouvement se transforme en vague d'&#233;meutes dans la plupart des centres urbains, sous le nom d'al-Intifada (le tremblement). A Bagdad un commissariat et le Bureau d'Information Am&#233;ricain sont compl&#232;tement incendi&#233;s. Un gouvernement militaire prend le pouvoir, d&#233;clarant la loi martiale. Il y a un couvre-feu, des arrestations de masse et l'interdiction de quelques journaux. 18 manifestants sont tu&#233;s au cours de l'op&#233;ration militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1954&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Un d&#233;cret gouvernemental permet au conseil des ministres de d&#233;porter les personnes convaincues de communisme, d'anarchisme et de travailler pour un gouvernement &#233;tranger. La police re&#231;oit de nouveaux pouvoirs pour emp&#234;cher les rassemblements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1956&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'Egypte nationalise le canal de Suez. La Grande-Bretagne, Isra&#235;l et la France lancent une attaque militaire contre l'Egypte. Le gouvernement ferme tous les coll&#232;ges et lyc&#233;es &#224; Bagdad alors que d'&#233;normes manifestations, gr&#232;ves et &#233;meutes se d&#233;veloppent. 2 &#233;meutiers sont condamn&#233;s &#224; mort apr&#232;s des affrontements avec la police &#224; al-Hawy, une ville du sud. La loi martiale est impos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1958&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Agitation populaire partout dans le pays, y compris &#224; Diwaniyah o&#249; en juin 43 policiers et un nombre inconnu de manifestants sont tu&#233;s au cours d'une bataille qui dure 3 heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mois plus tard &#171; &lt;i&gt; la R&#233;volution du 14 juillet &lt;/i&gt; &#187; met fin au vieux r&#233;gime. Un coup d'&#201;tat men&#233; par les Officiers libres s'empare du pouvoir, d&#233;nonce l'imp&#233;rialisme et proclame une r&#233;publique. La famille royale est abattue. Des foules descendent dans les rues et plusieurs hommes d'affaires US ainsi que des ministres jordaniens qui r&#233;sident &#224; l'h&#244;tel Bagdad sont tu&#233;s. Les gens prennent la nourriture dans les magasins sans payer, estimant que l'argent est d&#233;sormais obsol&#232;te. Pour pr&#233;venir la r&#233;volution qui s'&#233;tend hors de son contr&#244;le, le nouveau gouvernement impose un couvre-feu. Apr&#232;s une br&#232;ve lutte de pouvoir au sein du nouveau r&#233;gime, Abd al-Karim Quasim devient premier ministre (ainsi que commandant en chef des forces arm&#233;es) et continues &#224; gouverner avec le soutien du Parti Communiste Irakien (PCI) et d'autres gauchistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que l'influence islamique demeure forte, il y a des expressions publiques d'anti-cl&#233;ricalisme y compris la mise au feu publique du Coran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans attendre que Quasim r&#233;alise ses promesses de r&#233;forme agraire, les paysans dans le sud prennent leurs propres affaires en mains. A Kut et Amarah ils pillent les domaines des propri&#233;taires terriens, br&#251;lent leurs maisons et d&#233;truisent les registres de dettes et les cadastres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Craignant l'extension de la r&#233;bellion dans l'ensemble du moyen orient, les Etats-Unis envoient 14 000 marines au Liban. Des plans pour une invasion conjointe am&#233;ricano-britannique de l'Irak n'aboutissent &#224; rien car &#171; &lt;i&gt; personne ne peut &#234;tre trouv&#233; en Irak pour collaborer avec elle &lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1959&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les baasistes et les nationalistes cr&#233;ent des escadrons anticommunistes clandestins, assassinant non seulement des membres du PCI mais aussi d'autres travailleurs radicaux. En 1961, jusqu'&#224; 300 personnes ont &#233;t&#233; tu&#233;es de cette mani&#232;re &#224; Bagdad et environ 400 &#224; Mossoul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Mossoul, des officiers arabes nationalistes organisent un coup d'&#201;tat infructueux contre le gouvernement, motiv&#233; en grande partie par l'anti-communisme. La r&#233;sistance populaire va au-del&#224; d'emp&#234;cher le coup d'&#201;tat : les riches sont attaqu&#233;s et leurs maisons pill&#233;es. Il y a des sc&#232;nes similaires &#224; Kirkouk o&#249; 90 g&#233;n&#233;raux, capitalistes et propri&#233;taires terriens sont tu&#233;s dans de violents affrontements (exc&#232;s d&#233;nonc&#233; plus tard par le PCI).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1960&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Quasim s&#233;vit contre l'opposition radicale. 6000 travailleurs militants sont licenci&#233;s. Plusieurs membres du Parti Communiste sont condamn&#233;s &#224; mort pour leur r&#244;le dans les affrontements de Kirkouk. Malgr&#233; cela la direction du PCI continue de soutenir le gouvernement, encourag&#233; par Moscou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1961&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La guerre &#233;clate entre le gouvernement et les kurdes, durant de mani&#232;re intermittente jusqu'en 1975. Durant la premi&#232;re ann&#233;e 500 endroits sont bombard&#233;s par l'arm&#233;e de l'air irakienne et 80 000 personnes d&#233;plac&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Kowe&#239;t, sous contr&#244;le britannique depuis 1899, devient ind&#233;pendant. L'Irak affirme son droit &#224; englober le kowe&#239;t. La Grande-Bretagne r&#233;pond en envoyant des troupes au Kowe&#239;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1963&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le gouvernement de Quasim est renvers&#233; en janvier par un coup d'Etat qui am&#232;ne pour la premi&#232;re fois les baasistes au pouvoir. Le parti Baas, arabe et nationaliste, est partisan de la fusion de l'Irak, de l'Egypte et de la Syrie en une seule nation arabe. Au cours de la m&#234;me ann&#233;e, le Baas arrive aussi au pouvoir en Syrie, bien que les partis irakien et syrien aient par la suite scissionn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Baas renforce les liens avec les &#201;tats-Unis, soup&#231;onn&#233;s par beaucoup d'avoir encourag&#233; le coup d'&#201;tat. Durant celui-ci des manifestants sont fauch&#233;s par des tanks, ce qui marque le d&#233;but d'une p&#233;riode de r&#233;pression impitoyable pendant laquelle plus de 10 000 personnes sont emprisonn&#233;es et beaucoup d'entre elles tortur&#233;es. La CIA aide &#224; collecter des informations sur les communistes et les radicaux pour les rafler. En plus des 149 personnes officiellement ex&#233;cut&#233;es, plus de 5000 autres sont tu&#233;es par la terreur, beaucoup d'entre elles enterr&#233;es vivantes dans des fosses communes. Le nouveau gouvernement continue la guerre contre les kurdes, les bombardant avec des tanks, de l'artillerie, de l'aviation et en rasant les villages au bulldozer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En novembre, le Baas est renvers&#233; du pouvoir lors d'un autre coup d'&#201;tat men&#233; par des partisans du nationaliste arabe &#233;gyptien Nasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1967&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s une scission dans le Parti Communiste, un groupe dirig&#233; par Aziz al-Hajj lance une gu&#233;rilla contre l'&#201;tat, influenc&#233; par Che Guevara et le mao&#239;sme. Des assassinats de capitalistes et des affrontements arm&#233;s &#224; grande &#233;chelle ont lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1968&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le parti Baas revient au pouvoir en juillet apr&#232;s un coup d'&#201;tat. Il cr&#233;e un appareil d'&#201;tat syst&#233;matiquement domin&#233; par le Baas, ce qui le rend capable de conserver le pouvoir pour au moins les 30 ans &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La milice du Baas, la Garde Nationale, s&#233;vit contre les manifestations et les gr&#232;ves. En novembre, 2 gr&#233;vistes sont abattus dans une usine d'huile v&#233;g&#233;tale pr&#233;s de Bagdad et 3 personnes sont tu&#233;es lors d'une manifestation pour comm&#233;morer la R&#233;volution Russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1969&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le r&#233;gime commence &#224; rafler des gens suspect&#233;s d'&#234;tre communistes. Le mouvement de gu&#233;rilla est vaincu et beaucoup de ses membres tortur&#233;s &#224; mort. Aziz al-Hajj les trahit en se repentant &#224; la t&#233;l&#233;vision et en devenant par la suite ambassadeur irakien en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aviation bombarde les zones kurdes mais l'impasse militaire demeure jusqu'&#224; l'ann&#233;e suivante quand Saddam Hussein n&#233;gocie un accord avec le Parti D&#233;mocratique Kurde. En &#233;change d'une autonomie limit&#233;e, la direction du PDK accepte d'int&#233;grer ses combattants peshmergas au sein de l'arm&#233;e irakienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1973&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'industrie p&#233;troli&#232;re irakienne est nationalis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1974&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s pression de la part de l'Union Sovi&#233;tique, le Parti Communiste Irakien rejoint le pro-gouvernemental Front National Progressiste, aux cot&#233;s du Baas, mais celui-ci reste seul au contr&#244;le de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre &#233;clate de nouveau au Kurdistan et l'accord avec le PDK s'effondre. Le PDK est priv&#233; de ses alli&#233;s traditionnels du PCI et de l'Union Sovi&#233;tique qui soutiennent d&#233;sormais le Baas. En remplacement, il cherche et re&#231;oit de l'aide de la part des USA et du Shah d'Iran. Les baasistes lancent des attaques au napalm sur les villes kurdes d'Halabja et Kalalze.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1975&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les militaires irakiens continuent &#224; bombarder les zones civiles au Kurdistan, tuant 130 personnes &#224; Qala'Duza, 43 &#224; Halabja et 29 &#224; Galala en avril.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Irak n&#233;gocie un accord avec l'Iran, retirant son aide aux kurdes iraniens et autres forces anti-shah, en &#233;change de quoi l'Iran cesse d'appuyer le PDK irakien. L'Iran reprend l'&#233;quipement militaire qu'il avait donn&#233; au PDK, laissant le champ libre &#224; l'arm&#233;e irakienne pour conqu&#233;rir le Kurdistan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1978&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Arrestations en masse de membres du PCI qui critique le r&#233;gime. 12 d'entre eux sont ex&#233;cut&#233;s pour activit&#233;s politiques au sein de l'arm&#233;e. Toute activit&#233; politique non-baasiste dans l'arm&#233;e (comme lire un journal politique) ou men&#233;e par d'anciens membres des forces arm&#233;es est interdite sous peine de mort. Avec la conscription universelle, cela signifie que tous les hommes adultes sont menac&#233;s de mort en cas d'activit&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1979&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Saddam Hussein devient pr&#233;sident de la r&#233;publique, ayant progressivement concentr&#233; du pouvoir dans ses mains au cours des 11 ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1980&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La guerre &#233;clate entre l'Irak et le nouveau r&#233;gime iranien dirig&#233; par l'Ayatollah Khomeyni. Le conflit repose sur des disputes frontali&#232;res et le projet de la r&#233;volution islamique de s'&#233;tendre &#224; l'Irak. L'Iran bombarde les villes irakiennes de Khanaqin et de Mandali ; l'Irak lance une mission de bombardement sur T&#233;h&#233;ran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1982&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Soul&#232;vement populaire anti-gouvernemental dans les zones kurdes. Le gouvernement d&#233;cr&#232;te que les d&#233;serteurs de l'arm&#233;e (toute personne absente sans permission plus de 5 jours) seront ex&#233;cut&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les r&#233;gions mar&#233;cageuses du sud, l'arm&#233;e irakienne lance une op&#233;ration militaire massive avec l'aide d'artillerie lourde, de missiles et d'avions pour forcer les milliers de d&#233;serteurs et leurs complices dans la zone &#224; se montrer. Les rebelles n'&#233;chappent pas seulement &#224; la guerre, ils organisent aussi des actions de sabotage comme l'explosion d'un arsenal pr&#233;s de la ville d'Amarah. Dans le village de Douru des habitants arm&#233;s r&#233;sistent &#224; la police pour emp&#234;cher une recherche maison par maison des d&#233;serteurs. A Kasem, dans le m&#234;me secteur, des rebelles arm&#233;s affrontent l'arm&#233;e. Les villages qui soutiennent les d&#233;serteurs sont d&#233;truits et leurs habitants massacr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1984&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'appui am&#233;ricain &#224; l'Irak est refl&#233;t&#233; par la restauration des relations diplomatiques entre les 2 pays. L'Irak a re&#231;u des avions militaires de la France et des missiles de l'Union Sovi&#233;tique. L'Arabie Saoudite et le Kowe&#239;t financent l'effort de guerre irakien. Les blocs de l'Ouest et de l'Est sont unis dans leur souhait de voir l'Irak r&#233;duire l'influence de l'Iran et du fondamentalisme islamique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Union Patriotique du Kurdistan de Jalal al-Talabani appelle &#224; une tr&#234;ve. Ses troupes combattent aux cot&#233;s du Baas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1985&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;D&#233;but de la &#171; &lt;i&gt; guerre des villes &lt;/i&gt; &#187; avec l'Iran et l'Irak tirant des missiles sur leurs capitales respectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1987&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;En mai, il y a un soul&#232;vement dans la ville kurde de Halabja men&#233; par de nombreux d&#233;serteurs vivants dans la ville. D'apr&#232;s un t&#233;moin oculaire &#171; &lt;i&gt; les forces gouvernementales sont renvers&#233;es. Le peuple a pris le dessus et la police et l'arm&#233;e ont re&#231;u une racl&#233;e, capable seulement de tourner autour de la ville avec des chars et des divisions blind&#233;es&lt;/i&gt; &#187;. Des centaines de personnes sont tu&#233;es lorsque la r&#233;bellion est &#233;cras&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1988&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Des d&#233;serteurs en armes prennent la ville de Sirwan (pr&#232;s d'Halabja). L'aviation irakienne d&#233;truit la ville avec des bombes et des roquettes. Halabja est bombard&#233;e par l'Iran et le 13 mars le gouvernement irakien attaque la ville avec des armes chimiques tuant au moins 5000 civils. Les pauvres gens qui tentent de fuir la ville pour gagner l'Iran sont emp&#234;ch&#233;s de le faire par les peshmergas nationalistes kurdes. Tout au long de cette p&#233;riode d'insurrection il y a une m&#233;fiance largement r&#233;pandue envers les partis nationalistes kurdes &#224; cause de leur histoire de collaboration avec l'&#201;tat et de manque de soutien aux r&#233;voltes de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les am&#233;ricains envoient une force navale dans le Golfe apr&#232;s des attaques contre des p&#233;troliers. Elle prend en fait le parti de l'Irak, abattant un avion de ligne iranien avec pr&#233;s de 300 personnes &#224; bord, attaquant des plate-formes p&#233;troli&#232;res iraniennes, tuant 200 autres personnes. En ao&#251;t, l'Iran et l'Irak signent un cessez le feu mettant fin &#224; la premi&#232;re guerre du Golfe. Le gouvernement britannique accepte en secret de rel&#226;cher les contr&#244;les sur les exportations d'armes vers l'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1990&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;En juillet, le gouvernement britannique accepte que la compagnie Matrix Churchill exporte de l'&#233;quipement d'ing&#233;nierie, sachant qu'il allait &#234;tre utilis&#233; pour fabriquer des obus et des missiles. Le mois suivant, l'Irak envahit le Kowe&#239;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1991&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;En janvier l'arm&#233;e US, avec le soutien de la Grande-Bretagne et des autres &#171; forces de la coalition &#187;, lance l'op&#233;ration &#171; &lt;i&gt; Temp&#234;te du d&#233;sert &lt;/i&gt; &#187;, une attaque massive sur l'Irak et ses forces au Kowe&#239;t. Le conflit est moins une guerre que ce que John Pilger appelle &#171; &lt;i&gt; une f&#234;te sanglante unilat&#233;rale &lt;/i&gt; &#187;. Les forces alli&#233;es subissent seulement 131 pertes (la plupart suite &#224; des &#171; tirs amis &#187;) compar&#233;es aux 250 000 morts irakiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la d&#233;claration publique du g&#233;n&#233;ral Norman Schwartzkopf selon laquelle les alli&#233;s n'attaqueraient pas les irakiens battant en retraite, les conscrits irakiens sont massacr&#233;s m&#234;me apr&#232;s que le retrait inconditionnel du Kowe&#239;t ait commenc&#233;. Le jour d'avant la fin de la &#171; guerre &#187;, les troupes (et des civils) qui battaient en retraite de Kowe&#239;t city sur l'autoroute de Bassorah sont massacr&#233;es dans ce que les pilotes US appellent joyeusement un &#171; &lt;i&gt; tir aux canards &lt;/i&gt; &#187;. Pendant des miles pr&#233;s du pont de Mutla la route est remplie de corps carbonis&#233;s et d'un enchev&#234;trement d'&#233;paves. Un t&#233;moin oculaire &#233;crit que &#171; &lt;i&gt; dans la plupart des cas, la silhouette humaine a &#233;t&#233; r&#233;duite &#224; rien de plus qu'un morceau noir informe, de la couleur du charbon, avec la texture de la cendre &lt;/i&gt; &#187; (Stephen Sackur).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux civils sont &#233;galement tu&#233;s, le cas le plus connu &#233;tant le bunker d'Amiriya &#224; Bagdad o&#249; des centaines de personnes qui s'abritaient des bombes alli&#233;es sont tu&#233;es par l'impact direct de 2 missiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En f&#233;vrier et mars, les soul&#232;vements populaires contre le gouvernement irakien se r&#233;pandent &#224; travers le pays. Cela commence &#224; Bassorah dans le sud de l'Irak. L'usage par les rebelles d'un tank pour tirer sur les immenses images de Saddam Hussein en ville sert d'&#233;tincelle. Inspir&#233;s par la r&#233;bellion dans le sud, les gens des zones kurdes s'y mettent. Les commissariats, les bases militaires et les autres b&#226;timents gouvernementaux sont ravag&#233;s et incendi&#233;s. Les magasins sont pill&#233;s. Les entrep&#244;ts de nourriture sont occup&#233;s et la nourriture distribu&#233;e. A sulaymaniyah, dans le nord, les rebelles d&#233;truisent la prison et lib&#232;rent les prisonniers avant de d&#233;vaster le qg de la police secr&#232;te o&#249; beaucoup ont &#233;t&#233; tortur&#233;s et tu&#233;s. Les officiels baasistes et les membres de la police secr&#232;te sont abattus. Dans certaines zones, des conseils ouvriers auto-organis&#233;s (shoras) sont mis en place pour faire tourner les choses. Ils mettent en place leurs propres stations de radio, postes m&#233;dicaux (pour collecter du sang pour l'h&#244;pital) et milices pour r&#233;sister aux forces gouvernementales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Bagdad m&#234;me, il y a des d&#233;sertions en masse des principales casernes durant la guerre et des officiers qui tentent de s'y opposer sont abattus. Deux zones de la ville, Al Sourah et Al Sho'ela tombent sous le contr&#244;le effectif des d&#233;serteurs et de leurs sympathisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s une brutale r&#233;pression de la r&#233;bellion dans le sud (rendue plus facile par le massacre alli&#233; des conscrits mutin&#233;s sur l'autoroute de Bassorah), les forces gouvernementales se concentrent sur le Kurdistan. Elles r&#233;occupent Sulaymaniyah en avril, mais la ville est d&#233;sert&#233;e par presque tous ses habitants qui ont fui dans les montagnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#233;dias occidentaux pr&#233;sentent les soul&#232;vements comme &#233;tant l'&#339;uvre des nationalistes kurdes dans le nord et des musulmans chiites dans le sud, mais ce sont en fait des r&#233;voltes en masse des pauvres. En r&#233;alit&#233; les principaux partis nationalistes kurdes (le PDK et l'UPK) s'opposent &#224; l'aspect radical des soul&#232;vements et tente de d&#233;truire le mouvement des shoras. Ils annoncent m&#234;me un nouvel accord n&#233;goci&#233; avec Saddam Hussein peu apr&#232;s que les soul&#232;vements aient &#233;t&#233; &#233;cras&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1991-2003&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Bien que l'action militaire ait cess&#233;, la guerre contre le peuple irakien continue &#224; travers d'autres moyens : les sanctions. La destruction des stations de pompage d'eau potable et des usines d'&#233;puration par les bombardements alli&#233;s est combin&#233;e avec les sanctions qui les emp&#234;chent d'&#234;tre r&#233;par&#233;es. Cela revient &#224; de la guerre biologique car les cons&#233;quences in&#233;vitables sont des &#233;pid&#233;mies de dysenterie, de typho&#239;de et de chol&#233;ra. En 1997, les nations Unies estiment que 1 200 000 personnes, incluant 750 000 enfants de moins de 5 ans, sont morts &#224; cause de la p&#233;nurie de nourriture et de m&#233;dicaments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1996&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les &#201;tats-Unis lancent 27 missiles Cruise contre l'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1998&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;En f&#233;vrier, il y a une man&#339;uvre militaire massive men&#233;e par les forces am&#233;ricaines et britanniques, faisant craindre une nouvelle guerre contre l'Irak. A cette occasion, le conflit arm&#233; est &#233;vit&#233; apr&#232;s un accord de derni&#232;re minute sur les inspecteurs de l'ONU pour l'armement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 1er octobre, les autorit&#233;s irakiennes, sous le commandement du g&#233;n&#233;ral Sabah Farhan al-Duri, ex&#233;cutent 119 irakiens et 3 &#233;gyptiens &#224; la prison d'Abou-Ghraib pr&#232;s de Bagdad. 29 des condamn&#233;s sont membres des forces arm&#233;es et 50 ont &#233;t&#233; emprisonn&#233;s pour leur participation aux soul&#232;vements de mars 1991 qui suivirent la guerre du Golfe. Cette ex&#233;cution de masse est apparemment la continuation de la campagne de &#171; nettoyage des prisons &#187; lanc&#233;e par le gouvernement un an plus t&#244;t et qui entra&#238;na environ 2500 ex&#233;cutions de prisonniers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;cembre, &#224; la suite de l'expulsion des inspecteurs de l'ONU pour l'armement (et au milieu de la crise pour la r&#233;cusation du pr&#233;sident Clinton), les USA lancent l'op&#233;ration &#171; Renard du d&#233;sert &#187;. En 4 jours, 400 missiles Cruise sont lanc&#233;s sur l'Irak et 600 sorties a&#233;riennes offensives ont lieu. L'aviation britannique participe &#233;galement aux frappes. D'apr&#232;s l'Irak, des milliers de personnes sont tu&#233;es ou bless&#233;es pendant ces attaques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1999&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;En mars le grand ayatollah Mohammed Sadiq-al Sadr, le doyen des leaders religieux chiite en Irak, est tu&#233;, le soup&#231;on se portant sur des agents du gouvernement. Un grand soul&#232;vement &#224; Bassorah est &#233;cras&#233; avec des centaines de morts, dont beaucoup au cours d'ex&#233;cutions de masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attaque militaire occidentale continue, en particulier contre les d&#233;fenses anti-a&#233;riennes irakiennes. Le 11 avril, 2 personnes sont tu&#233;es quand des avions de guerre occidentaux bombardent des cibles dans la province de Quadissiya. Le 27 avril, 4 personnes sont tu&#233;es par des avions US pr&#233;s de Mosulin dans la zone d'interdiction a&#233;rienne au nord. Le 9 mai, 4 personnes sont tu&#233;es dans la province de Bassorah, dont 3 dans la maison d'un fermier &#224; Qurna. Le 12 mai, 12 personnes sont tu&#233;es dans la ville de Mossoul au nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;sources :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Robert Clough, &lt;i&gt; Labour : a party fit for imperialism &lt;/i&gt; (Larkin, London, 1992)&lt;br class='manualbr' /&gt;Marion Farouk-Sluglett &amp; Peter Sluglett, &lt;i&gt; Iraq since 1958 : from revolution to dictatorship &lt;/i&gt; (Tauris, London, 1990).&lt;br class='manualbr' /&gt;Lawrence James, &lt;i&gt; The rise and fall of the British Empire &lt;/i&gt; (Little, Brown &amp; Co., London, 1994).&lt;br class='manualbr' /&gt;Brian Mac Arthur (ed.), &lt;i&gt; Despatches from the Gulf War &lt;/i&gt; (Bloomsbury, London, 1991).&lt;br class='manualbr' /&gt;Phebe Marr, &lt;i&gt; The Modern History of Iraq &lt;/i&gt; (Longman, Harlow, 1985).&lt;br class='manualbr' /&gt;Midnight Notes Collective, &lt;i&gt; Midnight Oil : work, energy, war, 1973-1992 &lt;/i&gt; (Autonomedia, New York,1992). &lt;br class='manualbr' /&gt;Peter Nore and Terisa Tumer (eds.), &lt;i&gt; Oil and class struggle &lt;/i&gt; (Zed, London, 1980).&lt;br class='manualbr' /&gt;Richard Norton-Taylor, Mark Lloyd and Stephen Cook, &lt;i&gt; Knee deep in dishonour : the Scott Report and its aftermath &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Gollancz, London,1996)&lt;br class='manualbr' /&gt;Stephen Sackur, &lt;i&gt; The Charred Bodies at Mutla Ridge &lt;/i&gt;, London Review of Books, 4 Avril 1991.&lt;br class='manualbr' /&gt;Geoff Simons, &lt;i&gt; Iraq : from Sumer to Saddam &lt;/i&gt; (Macmillan, London, 1996).&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; The Kurdish Uprising and Kurdistan's Nationalist Shop Front and its negotiations with the Baathist/Fascist Regime &lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
(BM Blob/BM Combustion, London, 1991) &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; The class struggle in Iraq - an interview with a veteran &lt;/i&gt;, Workers Scud, juin 1991 (available from Box 15, 138 Kingsland High St, London E8 2NS)&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Eye witness in Halabja &lt;/i&gt;, Wildcat n&#176;.13, 1989 (available from BM Cat, WC1N 3XX)&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Ten days that shook Iraq &lt;/i&gt;, Wildcat, 1991.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Iran-Iraq : Class war against imperialist war &lt;/i&gt;, Wildcat n&#176;10, 1987.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Revolutionary defeatism in Iraq &lt;/i&gt;, Communism - Internationalist Communist Group, Avril 1992.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Whiff of imperialism in the air over Iraq &lt;/i&gt;, An Phoblact/Republican News, 5 F&#233;vrier 1998. &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Marked cards in the Middle East &lt;/i&gt;, Fifth Estate, printemps 1991.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le massacre d'Halabja en 1988 est assez connu en occident. Ce qui l'est moins, c'est le contexte, les raisons qui ont conduit le r&#233;gime baasiste (faasciste est-on tent&#233; d'&#233;crire) &#224; utiliser massivement des armes chimiques contre des civilEs, raisons qui peuvent se r&#233;sumer au fait qu'un pouvoir dictatorial ne peut se permettre sans risques de laisser toute une r&#233;gion, truff&#233;e de d&#233;serteurs h&#233;berg&#233;s par une population complice (la guerre Iran-Irak dure d&#233;j&#224; depuis des ann&#233;es&#8230;), &#233;chapper &#224; son contr&#244;le effectif&#8230;&lt;br class='manualbr' /&gt;D'o&#249; la traduction par nos soins de ce t&#233;moignage, initialement paru dans la revue radicale &#171; Wildcat &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;T&#201;MOIN OCULAIRE &#192; HALABJA&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Publi&#233; dans &#171; Wildcat &#187; N&#176;13, &#233;t&#233;-automne 1989&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 12 mars 1988, la cit&#233; d'Halabja, dans le Kurdistan irakien, fut presque compl&#232;tement d&#233;truite par les forces arm&#233;es irakiennes qui firent usage d'armes chimiques. Environ 8000 personnes furent tu&#233;es sur le coup et des milliers d'autres moururent de leurs blessures dans les quelques semaines qui suivirent. Halabja ne fut pas choisie au hasard comme endroit pour un tel massacre. C'&#233;tait un des lieux majeurs de lutte prol&#233;tarienne contre la guerre Iran-Irak. Il y avait au moins un d&#233;serteur dans chaque maison, et parfois quatre ou cinq. Ce qui suit est un r&#233;sum&#233; de traductions de lettres et d'articles que nous avons vus, &#233;crits par des camarades vivant &#224; Halabja avant et pendant le massacre. Comme le r&#233;cit parle de lui-m&#234;me, nous ne voyons pas la n&#233;cessit&#233; d'en rajouter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les conditions sociales&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant l'ann&#233;e 1987, le gouvernement d&#233;truisit 45 villages autour d'Halabja, utilisant des explosifs pour d&#233;truire compl&#232;tement toutes les maisons. Les habitants afflu&#232;rent en masse &#224; Halabja, faisant grimper la population &#224; environ 110 000 personnes. Presque tous les jeunes hommes dans ces villages &#233;taient des d&#233;serteurs. Ils ne se contentaient pas simplement d'&#233;viter la guerre, ils discutaient tout le temps des moyens de faire quelque chose contre elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'afflux de gens entra&#238;na une p&#233;nurie s&#233;v&#232;re de logements et il n'y avait pas de travail pour la plupart d'entre eux. Les magasins ne vendaient virtuellement rien &#224; part peut-&#234;tre du riz et du pain &#8211; les fruits, les l&#233;gumes et la viande &#233;taient beaucoup trop chers pour la plupart des gens. Il y avait en permanence des discussions entre les gens sans travail sur ce qui pouvait &#234;tre fait &#224; propos de la guerre. Seuls les riches voulaient se battre pour leur pays. La plupart des gens vendaient leurs biens &#224; cause des conditions instables. Cela permettait aux riches d'&#234;tre encore plus riches en achetant les t&#233;l&#233;viseurs, les frigos etc&#8230; des gens et en les revendant dans d'autres villes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les organisations politiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule organisation politique bourgeoise assez grosse qui soit prise au s&#233;rieux par les d&#233;serteurs &#233;tait le Parti Communiste Irakien. Toutes les autres organisations et partis, en particulier les nationalistes kurdes ( leur plus grande organisation &#233;tant le Parti D&#233;mocratique Kurde) &#233;taient totalement discr&#233;dit&#233;s &#224; cause de leur collaboration ouverte avec l'Etat. A la fois le PDK et le PC tendaient &#224; court-circuiter tout ce que les d&#233;serteurs faisaient. Le PC, toutefois, avait une plus grande cr&#233;dibilit&#233; parce qu'il apportait plus de soutien aux d&#233;serteurs que quiconque d'autre et parce qu'il &#233;tait la seule organisation &#224; dire que t&#244;t ou tard le gouvernement attaquerait Halabja et que les gens devaient se pr&#233;parer &#224; cela. Le PC avait besoin d'effacer la mauvaise r&#233;putation qu'il avait acquis en rejoignant le gouvernement baasiste en 1974.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait aussi des douzaines de petites organisations, la plupart proclamant &#234;tre communistes, avec des noms comme &#171; le Parti des Travailleurs marxistes L&#233;ninistes &#187;, &#171; le Groupe Marxiste L&#233;niniste &#187; etc&#8230; Ils produisaient beaucoup de tracts et de graffitis sur les murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu'un qui vivait &#224; Halabja publia une brochure sur la condition des d&#233;serteurs qui &#233;tait tr&#232;s critique pour les nationalistes kurdes. Une semaine apr&#232;s il fut tu&#233;. L'endroit &#233;tait en plein chaos. Les &#171; tra&#238;tres et les agitateurs &#187; circulaient tous l&#233;gitimement &#224; l'int&#233;rieur de la structure des organisations pro-gouvernementales. &#171; &lt;i&gt; H. a un flingue, et aussi des papiers valides. Est-ce que tu peux le croire ? &lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Forces Arm&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis fin 1986-d&#233;but 1987, trois types d'arm&#233;es existaient &#224; Halabja en plus de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re irakienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait :&lt;br class='manualbr' /&gt;a) &lt;i&gt;Les arm&#233;es claniques&lt;/i&gt; &#8211; Autour d'Halabja, il y avait traditionnellement cinq groupes familiaux/tribaux principaux et beaucoup d'autres plus petits. Durant la guerre le sentiment d'appartenir &#224; un clan ou &#224; un autre &#233;tait devenu plus fort parmi la population. Le gouvernement essaya de r&#233;int&#233;grer les d&#233;serteurs dans les forces arm&#233;es de l'&#201;tat en payant les leaders claniques ( de gros propri&#233;taires terriens qui &#233;taient devenus capitalistes ) 50 000 dinars par mois, plus des quantit&#233;s d'armes, de voitures etc&#8230; pour rafler les d&#233;serteurs de leur propre clan et les soumettre &#224; une discipline militaire.&lt;br class='manualbr' /&gt;Il y avait une tr&#232;s f&#233;roce comp&#233;tition entre les arm&#233;es claniques dont les leaders rivalisaient pour trouver davantage de &#171; recrues &#187; et ainsi obtenir plus d'argent du gouvernement. Cela aboutit &#224; de nombreuses fusillades dans les rues et m&#234;me dans les caf&#233;s et les magasins. Quand les gens parlaient de la &#171; guerre &#187; &#224; Halabja ils &#233;voquaient les guerres entre les arm&#233;es claniques et entre ces derni&#232;res et les d&#233;serteurs et non la guerre entre l'Iran et l'Irak.&lt;br class='manualbr' /&gt;b) &lt;i&gt;La garde nationale&lt;/i&gt; &#8211; C'&#233;tait de loin la plus grande arm&#233;e. Elle n'avait pas d'uniforme et avait tr&#232;s peu d'armes. C'&#233;tait l'arm&#233;e que les d&#233;serteurs rejoignaient simplement parce qu'il y avait une loi qui disait que toute personne devait avoir des papiers d'identit&#233; qui &#233;tablissaient qu'elle avait rejoint une arm&#233;e. La garde Nationale peut &#234;tre vue comme une mani&#232;re de l&#233;galiser la d&#233;sertion de la m&#234;me mani&#232;re que le &#171; droit de gr&#232;ve &#187; l&#233;galise l'arme de la gr&#232;ve. Saddam Hussein a m&#234;me parl&#233; d'un &#171; droit &#224; la d&#233;sertion &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;c) &lt;i&gt;Les chasseurs de primes&lt;/i&gt; &#8211; C'&#233;tait une petite force qui agissait avec une extr&#234;me brutalit&#233; en faveur de l'&#201;tat. Leur principale fonction &#233;tait de forcer les d&#233;serteurs &#224; rejoindre la garde nationale. Ils v&#233;rifiaient constamment les papiers d'identit&#233; des gens et avaient le droit de tuer l&#233;galement quiconque n'en avait pas. Ils &#233;taient pay&#233;s 1000 dinars pour ramener quelqu'un vivant au poste de police et 500 dinars pour ramener sa t&#234;te. Ils tuaient beaucoup de pauvres gens juste pour avoir de l'argent. Ils pouvaient ramener la t&#234;te de quelqu'un dans un commissariat en pr&#233;tendant qu'il l'avaient tu&#233; &#224; la fronti&#232;re et qu'il &#233;tait un pasdaran (Gardien de la R&#233;volution iranienne). Apr&#232;s le massacre la plupart de ces ordures all&#232;rent en Iran pour faire le m&#234;me boulot pour le compte de l' &#201;tat iranien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait des liens tr&#232;s proches entre les leaders des arm&#233;es claniques, les chasseurs de primes, les organisations nationalistes kurdes et les hommes d'affaires locaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le soul&#232;vement de mai 1987&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les discussions &#224; propos d'emp&#234;cher le gouvernement de d&#233;truire Halabja se transform&#232;rent en action le 13 mai 1987 quand des militants occup&#232;rent les mosqu&#233;es et utilis&#232;rent leurs haut-parleurs pour appeler &#224; l'organisation d'un soul&#232;vement. Les mosqu&#233;es furent utilis&#233;es car c'&#233;taient les b&#226;timents les plus pratiques pour tenir des meetings de masse. C'&#233;tait ironique car auparavant, durant des semaines, des religieux avaient fait des discours sp&#233;ciaux &#224; la fin de chaque pri&#232;re du vendredi sur&#8230; le fl&#233;au de la subversion communiste ! Presque l'ensemble de la population ouvri&#232;re d'Halabja &#233;tait r&#233;veill&#233;e cette nuit l&#224;, discutant et s'organisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de gens avaient des armes ; c'&#233;taient pour la plupart des gens qui avaient &#233;t&#233; dans les arm&#233;es claniques (doubles d&#233;serteurs !). tous les &#226;ges &#233;taient impliqu&#233;s et les femmes autant que les hommes. Tout le monde disait &#171; &lt;i&gt; Les soldats sont nos fr&#232;res, c'est Saddam qui est l'ennemi &lt;/i&gt; ! &#187;. Des troupes de l'arm&#233;e irakienne vinrent &#224; Halabja. Elle dirent, plus ou moins, &#171; &lt;i&gt; Nous avons &#233;t&#233; envoy&#233; ici pour vous tuer mais nous ne le ferons pas. Mais, s'il vous plait, dispersez vous. &lt;/i&gt; &#187; La foule refusa de se disperser et persuada la plupart des soldats de rejoindre la r&#233;bellion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt; &#8230;en mai les forces gouvernementales furent d&#233;pass&#233;es. Le peuple avait pris le dessus et la police et l'arm&#233;e devaient se dissimuler, &#233;tant seulement capables de tourner autour de la ville avec des tanks et des divisions blind&#233;es. Les h&#233;licopt&#232;res faisaient des cercles au dessus des t&#234;tes, appelant au calme et &#224; la prudence en face des ennemis de la nation. Des batailles faisaient rage autour de la ville et les iraniens approchaient. La ville fut bombard&#233;e par l'artillerie iranienne et il y eut beaucoup de pertes. Tout le monde &#233;tait conscient du danger mais n'&#233;tait en faveur ni des iraniens ni des irakiens. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;licopt&#232;res &#233;taient accompagn&#233;s par des chars. Certains rebelles tir&#232;rent sur les chars, alors les h&#233;licopt&#232;res tir&#232;rent des rockets sur la foule. Les gens fuirent. Des troupes compos&#233;es de jordaniens envahirent alors la ville tuant des centaines de gens. Quelques jours plus tard 200 personnes furent rafl&#233;es, certaines arrach&#233;es des h&#244;pitaux et elles furent enterr&#233;es vivantes. Cinq jours apr&#232;s que la r&#233;bellion ait d&#233;but&#233;, le gouvernement d&#233;truisit compl&#232;tement la zone o&#249; elle s'&#233;tait produite. Ils pi&#233;g&#232;rent aussi des maisons vides aux alentours causant de nombreuses autres morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de gens fuirent en Iran par petits groupes mais les peshmergas (gu&#233;rilleros nationalistes kurdes) essay&#232;rent de les en emp&#234;cher, disant qu'ils allaient &#171; lib&#233;rer &#187; Halabja. Cela n'emp&#234;cha pas les nationalistes d'aider des gens riches et des mollahs &#224; fuir, en &#233;change d'argent. Tous les jours des h&#233;licopt&#232;res venaient pour dire aux gens d'&#234;tre calmes. Ils disaient qu'Halabja ne serait pas d&#233;truite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant les quelques semaines suivantes il y eut des r&#233;bellions dans quatre ou cinq autres villes kurdes. Le gouvernement ferma les mosqu&#233;es et coupa leur &#233;lectricit&#233; pour emp&#234;cher qu'elles soient utilis&#233;es comme &#224; Halabja.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La visite du gouverneur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouverneur de Sulaymaniyah (la grande ville la plus proche) vint &#224; Halabja et fit un discours. Il dit &#171; &lt;i&gt; Halabja est une des cit&#233;s en Irak qui a fait beaucoup de sacrifices tout au long de l'Histoire. Le Pr&#233;sident Hussein lui-m&#234;me porte un int&#233;r&#234;t sp&#233;cial &#224; Halabja et les gens qui r&#233;pandent des rumeurs sur la destruction d'Halabja sont nos ennemis et les ennemis de l'&#201;tat. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu'un dans la foule cria &#171; &lt;i&gt; qu'est ce que vous avez fait aux 200 personnes rafl&#233;es ? Nous voulons les revoir ! &lt;/i&gt; &#187;. Le gouverneur dit &#171; &lt;i&gt; au revoir. A la prochaine ! &lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La mont&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu avant le massacre, les d&#233;serteurs s'empar&#232;rent de Sirwan (une ville &#224; 20 kms d'Halabja) &#224; l'aide d'armes provenant des arm&#233;es claniques. Aucune organisation nationaliste kurdes n'&#233;tait impliqu&#233;e mais le PC l'&#233;tait dans une certaine mesure. Peu apr&#232;s, l'aviation irakienne d&#233;truisit la ville avec des bombes et des rockets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux semaines avant le massacre, les leaders claniques et les officiers de l'arm&#233;e furent d&#233;plac&#233;s en secret &#224; Sulaymaniyah. Les soldats irakiens soup&#231;onnaient que quelque chose &#233;tait en train de se tramer et beaucoup donn&#232;rent leurs armes aux d&#233;serteurs dans les rues avant de fuir &#224; Sulaymaniyah.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de pauvres gens tentaient de fuir en Iran mais les peshmergas les refoulaient tandis que, comme avant, ils aidaient les riches. Peu avant le massacre Halabja fut bombard&#233;e pendant trois jours par l'Iran et fut alors occup&#233;e par les pasdarans. Les peshmergas aid&#232;rent directement au bombardement iranien (peut-&#234;tre parce qu'ils voulaient &#234;tre d&#233;barrass&#233;s de l'arm&#233;e irakienne) et apr&#232;s l'occupation ils aid&#232;rent les pasdarans &#224; garder les gens &#224; Halabja. Dans le m&#234;me temps ils d&#233;pla&#231;aient leurs propres familles en Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le massacre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 13 mars 1988 des bombes chimiques furent largu&#233;es sur Halabja (les gaz &#233;taient en partie fabriqu&#233;s par une firme allemande &#8211; NdT). Ni les pasdarans ni les peshmergas n'eurent de morts. Les soldats iraniens &#233;taient partis un jour auparavant ou le matin du massacre. Les peshmergas continuaient d'encercler la ville. Certains avaient des masques &#224; gaz.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt; Nous cour&#251;mes dans les sous-sols de l'autre cot&#233; de la rue pour nous abriter. Une demi-heure apr&#232;s les avions arriv&#232;rent de toutes les directions &#8211; il devait y en avoir au moins une vingtaine, croyez moi &#8211; et en quelques minutes Halabja fut en ruines. Peu apr&#232;s nous sent&#238;mes les gaz. C'&#233;tait comme l'odeur de l'ail. Certains d'entre nous coururent chercher de l'eau et nous donn&#226;mes aux autres des serviettes et des v&#234;tements mouill&#233;s pour couvrir leur visage &lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moins 3 gaz diff&#233;rents furent utilis&#233;s : gaz moutarde, gaz innervant et quelque chose qui rendait les gens fous (ils arrachaient leurs v&#234;tements, riaient pendant un moment et tombaient ensuite raides morts). Environ 8000 personnes moururent imm&#233;diatement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me apr&#232;s le massacre les peshmergas ne laissaient pas les gens partir. Ils pillaient les maisons et violaient les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s environ une semaine beaucoup de gens &#233;taient aveugles ou malades. Beaucoup avaient tout simplement perdu la volont&#233; de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Apr&#232;s le massacre : la vie dans les camps de r&#233;fugi&#233;s en Iran&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des milliers de survivants finirent dans des camps de r&#233;fugi&#233;s en Iran o&#249; ils ne leur &#233;tait permis aucun contact avec la population iranienne. Le PC a encore quelques soutiens parmi les r&#233;fugi&#233;s mais lorsque les peshmergas sont venus dans les camps pour essayer de recruter ils en ont &#233;t&#233; chass&#233;s &#224; coups de pierres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les camps sont dirig&#233;s comme des casernes. Tout est organis&#233; de mani&#232;re &#224; ce que les gens n'aient pas de contacts entre eux. Si vous ne restez pas &#224; l'endroit qui vous a &#233;t&#233; affect&#233; vous prenez le risque d'&#234;tre enferm&#233; sans nourriture. Des laissez-passer sp&#233;ciaux sont n&#233;cessaires pour quitter les camps. Ils sont tr&#232;s difficiles &#224; obtenir. Nous sommes encore comme des conscrits. Tout ceux qui sont n&#233;s entre 1945 et 1970 doivent rejoindre l'arm&#233;e, le reste va dans l'arm&#233;e de r&#233;serve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Repr&#233;sailles et repeuplement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si un soldat irakien est tu&#233; &#224; un endroit particulier, l'&#201;tat ordonne de raser un certain nombre de maisons et ex&#233;cute 5 ou 6 jeunes gens en public comme avertissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de gens d'Halabja qui n'avaient pas de familles &#224; Bagdad ou &#224; Sulaymaniyah furent envoy&#233;s dans des &#171; zones vides &#187; pr&#233;s de la fronti&#232;re avec l'Arabie Saoudite. S'&#233;chapper de ces zones est impossible parce que vous mourrez de soif avant d'atteindre la ville la plus proche. Le gouvernement irakien a commenc&#233; &#224; reconstruire Halabja. Ils essayent de faire venir plus de gens des villages arabes du sud &#224; Halabja. Ce sont des gens qui ont aussi combattu l'&#201;tat durant la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes compl&#233;mentaires du traducteur :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Un autre petit texte sur le massacre fait &#233;tat du fait que les survivants d'Halabja furent stigmatis&#233;s par le r&#233;gime et que ceux qui &#233;chapp&#232;rent &#224; la d&#233;portation dans le sud eurent beaucoup de difficult&#233;s &#224; trouver du travail ou &#224; s'inscrire dans des lyc&#233;es ou des facs dans le reste du pays. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; Par ailleurs, dans le sud du pays aussi, &#224; majorit&#233; chiite, certaines zones regorgeaient de d&#233;serteurs, abrit&#233;s par des populations traditionnellement hostiles &#224; l'autorit&#233; du pouvoir central. Ce fut le cas par exemple dans les vastes zones mar&#233;cageuses qui bordent le fleuve Euphrate. Certaines de ces zones mar&#233;cageuses furent la cible de vastes op&#233;rations militaires de ratissage &#224; la fin des ann&#233;es 80 et leur population rafl&#233;e et d&#233;port&#233;e. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LA LUTTE DES CLASSES EN IRAK : UN ENTRETIEN AVEC UN V&#201;T&#201;RAN&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; L'interview suivante a &#233;t&#233; publi&#233;e pour la premi&#232;re fois dans &#171; &lt;/i&gt;Worker Scud &#8211; no patriot can catch us !&lt;i&gt; &#187; (Londres, juin 1991), une compilation d'articles de r&#233;flexion sur la premi&#232;re guerre du Golfe. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Peux-tu bri&#232;vement nous parler de la lutte des classes en Irak avant le renversement de la monarchie en 1958 ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;ponse : &lt;/strong&gt;Dans les ann&#233;es 40 et au d&#233;but des ann&#233;es 50 la lutte des classes &#233;tait essentiellement situ&#233;e dans les zones rurales. Les soul&#232;vements paysans (e.g. &lt;i&gt; Aali-azarchi &lt;/i&gt;qui dura environ 3 ans avant d'&#234;tre violemment &#233;cras&#233;e) &#233;taient un casse-t&#234;te permanent pour les propri&#233;taires semi-f&#233;odaux et l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les luttes urbaines s'intensifi&#232;rent avec la gr&#232;ve de 9 jours des travailleurs du p&#233;trole &#224; Kirkouk en 1946 (&#233;cras&#233;e avec la perte de 10 vies). Les ch&#244;meurs et les sans-logis &#233;taient nombreux. Il y avait des milliers de &lt;i&gt; sarifas &lt;/i&gt; (cabanes faites de branches de palmiers) autour et &#224; l'int&#233;rieur de Bagdad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1956 (la crise de Suez) eut un impact massif en Irak, avec des manifestations contre le r&#233;gime irakien qui &#233;tait vu comme un laquais des britanniques. Le probl&#232;me palestinien aida aussi &#224; la radicalisation. Je me demande encore pourquoi il n'y eu pas de r&#233;volution en 1956 ! Ces &#233;v&#232;nements int&#233;rieurs et ext&#233;rieurs men&#232;rent &#224; la formation des &lt;i&gt; Officiers Libres &lt;/i&gt; (nationalistes/Naaseristes) qui avaient des liens avec le Parti &#171; Communiste &#187; Irakien (PCI) mais pas tellement avec le Baas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Q : La mani&#232;re dont je vois les choses est qu'il y avait 2 contradictions principales dans la soci&#233;t&#233; irakienne &#224; cette &#233;poque (1946-58). Une entre le mouvement prol&#233;tarien &#233;mergeant et le capitalisme et une autre, venue du pass&#233;, entre le capitalisme et les propri&#233;taires f&#233;odaux. Es-tu d'accord ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R : &lt;/strong&gt;Non, je ne suis pas d'accord avec cette nette et simple analyse livresque parce qu'avant m&#234;me 1958 les f&#233;odaux poss&#233;daient non seulement les zones rurales mais aussi une &#233;norme portion des zones urbaines. Les h&#244;tels, les usines et les zones r&#233;sidentielles leur appartenaient aussi bien que les villages. La majorit&#233; des paysans &#233;taient d&#233;j&#224; des prol&#233;taires mais avec un bien pire niveau de vie que leurs homologues urbains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En 1958 Qasim et les Officiers Libres prennent le pouvoir et chassent la monarchie, mais certains des gains furent repris. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai mais la chose signifiante &#233;tait le niveau de la lutte des classes. Le monarque et certains de ses ministres furent tu&#233;s par ceux qu'ils appelaient des prostitu&#233;s. Pendant un an environ personne ne put contr&#244;ler les travailleurs. M&#234;me le PCI, qui avait malheureusement une base massive dans la population (malgr&#233; ses attaques contre la classe ouvri&#232;re), ne pouvait contr&#244;ler le prol&#233;tariat en col&#232;re, basiquement parce que les travailleurs &#233;taient arm&#233;s. Les gens prenaient la nourriture dans les magasins sans la payer. Pour eux l'argent &#233;tait obsol&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai m&#234;me entendu que le Coran avait &#233;t&#233; profan&#233; par les ouvriers.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est absolument exact. Ils comprenaient la nature r&#233;actionnaire de l'Islam. A Kirkouk, il y eu &#233;galement environ 90 g&#233;n&#233;raux, capitalistes et propri&#233;taires terriens qui furent tra&#238;n&#233;s dans la rue, une corde pass&#233;e autour de leur cou et emmen&#233;s de force en voiture avant d'&#234;tre tu&#233;s. Le PCI d&#233;non&#231;a ces actions et tenta de se distancer des &#171; exc&#232;s &#187; ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, graduellement, avec les r&#233;formes agraires, l'augmentation du prix du p&#233;trole et les pr&#234;ts de l'URSS, le gouvernement r&#233;ussit &#224; stabiliser la situation dans le sud. Le Kurdistan offrit plus de r&#233;sistance. Des groupes de paysans arm&#233;s (e.g. &#224; Halabja) ne furent intimid&#233; ni par l'&#201;tat ni par le PCI et prirent la terre que les propri&#233;taires en fuite avaient laiss&#233; (la plupart fuyant dans l'Iran voisin). Les propri&#233;taires absents envoy&#232;rent des assassins en Irak qui, avec la complicit&#233; de l'arm&#233;e, tuaient des r&#233;volutionnaires avant de se r&#233;fugier en Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi y avait-il autant de soutien pour le PCI et les nationalistes kurdes malgr&#233; leurs politiques r&#233;actionnaires ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une question difficile. Le peuple n'&#233;tait pas satisfait avec chacun de ces groupes et, sp&#233;cialement, il se sentit abandonn&#233; par le PCI, mais il n'y avait pas d'alternative r&#233;volutionnaire r&#233;elle alors le peuple avait tendance &#224; donner au PCI le b&#233;n&#233;fice du doute et &#224; excuser ses &#171; d&#233;fauts &#187;. Ils disaient na&#239;vement : &#171; Le PCI est jeune et il est in&#233;vitable qu'il fasse des erreurs mais bient&#244;t il m&#251;rira comme ses homologues russe et chinois &#187; (!!!) Je suppose qu'il n'y avait tout simplement pas la conscience n&#233;cessaire pour voir ces partis pour ce qu'ils &#233;taient en r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1963 Qasim fut renvers&#233; par les Baasistes et il en r&#233;sulta une p&#233;riode d'intense violence qui causa la mort de milliers d'activistes. Le Baas re&#231;ut, probablement de la CIA, une liste des &#171; causeurs de troubles &#187; connus. Durant les derniers jours de Qasim, le peuple lui demanda des armes pour se prot&#233;ger des Gardes nationaux, mais il refusa d'armer les gens. M&#234;me alors les militaires &#233;taient si impopulaires qu'ils durent tromper le peuple afin d'entrer dans les villes. Ils mirent des photographies de Qasim sur le devant de leurs chars, le peuple pensa qu'ils tentaient de le d&#233;fendre contre les baasistes, alors il ne s'opposa pas &#224; leur entr&#233;e, apr&#232;s il fut trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La premi&#232;re exp&#233;rience du Baas concernant la dictature fut un &#233;chec mais ils reprirent le pouvoir en 1968. Peux-tu nous parler du chemin personnel de Saddam Hussein vers le pouvoir ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Saddam &#233;tait un petit gangster coupeur de gorge, c'est probablement pourquoi personne ne le prit trop au s&#233;rieux au d&#233;but. Son r&#244;le dans la tentative d'assassinat de Qasim fut exag&#233;r&#233; par la suite. Graduellement il se constitua une base de pouvoir avec l'aide de sa tribu &lt;i&gt; Takriti &lt;/i&gt; et d'importants propri&#233;taires terriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant les ann&#233;es 60, il y avait une r&#233;-&#233;valuation critique des politiques du PCI concernant le Front Uni avec les patrons irakiens qui amena finalement &#224; une scission dirig&#233;e par Aziz al-Hajj qui &#233;tait influenc&#233; par Mao et Che Guevara. Ses actions de gu&#233;rilla furent des &#233;checs et le groupe fut vaincu mais ses id&#233;es demeur&#232;rent tr&#232;s populaires. Il est maintenant ambassadeur Baasiste en France !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce n'est pas comme en Iran o&#249; les activit&#233;s de gu&#233;rilla men&#233;es par les gauchistes ne menac&#232;rent jamais le r&#233;gime.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, en Irak la lutte arm&#233;e &#233;tait beaucoup plus r&#233;pandue. Les assassinats de capitalistes menaient &#224; des confrontations arm&#233;e d'ampleur, et il faut dire que ces actions &#233;taient tr&#232;s populaire au sein de la population. Mais la v&#233;rit&#233; est que nos mesures de s&#233;curit&#233; &#233;taient inad&#233;quates. Nous contr&#244;lions temporairement les rues car nous avions des armes mais quand le coup d'Etat de 68 se produisit, nous dev&#238;nmes tr&#232;s expos&#233;s. M&#234;me nos leaders firent d'horrifiantes erreurs et plein de camarades furent arr&#234;t&#233;s et ex&#233;cut&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas donner l'impression que le r&#233;gime utilisait seulement la r&#233;pression pour venir &#224; bout de la lutte des classes. Non, ils utilisaient l'habituelle politique du b&#226;ton et de la carotte et cela marchait. Entre 1968 et 1974 l'Etat devint beaucoup plus puissant. De nouveau en 1972 le PCI fit un pacte avec le Baas. C'est incroyable comment ces staliniens sont compl&#232;tement d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s. En 1975 l'accord d'Alger entre Saddam et le Shah permit aux 2 dirigeants de tourner leur attention vers leurs probl&#232;mes int&#233;rieurs. Le soul&#232;vement kurde s'&#233;croula tr&#232;s vite et Saddam devint encore plus puissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Peux-tu nous parler de ta propre rupture d'abord avec le stalinisme et ensuite avec le l&#233;ninisme en g&#233;n&#233;ral ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous connaissions quelques camarades &#224; Bagdad, Bassorah et au Kurdistan qui &#233;taient aussi insatisfaits des id&#233;ologies qui pr&#233;valaient. A cette &#233;poque, nous pensions que la gu&#233;rilla &#233;tait le moyen supr&#234;me de la r&#233;volution mais graduellement, et sous l'influence de la r&#233;volution iranienne, nous dev&#238;nmes tr&#232;s critique sur la gu&#233;rilla.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fis 2 visites en Iran durant la r&#233;volution et je ramenais de nouvelles id&#233;es. Nous pr&#238;mes connaissance de la critique de Staline par Trotsky et plus tard nous f&#251;mes initi&#233;s aux id&#233;es anarchistes par des camarades de Bagdad. Il y avait un journal libanais, appel&#233; &lt;i&gt; Darasat al-arabie &lt;/i&gt;, qui critiquait &#224; la fois le l&#233;ninisme et le marxisme. Nous n'&#233;tions pas toujours d'accord avec eux mais ils nous influen&#231;aient beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce que ces r&#233;volutionnaires d&#233;veloppaient leur propre critique ind&#233;pendante du l&#233;ninisme ou bien ils l'empruntaient de l'Ouest ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malheureusement nous, communistes &#171; orientaux &#187;, avons toujours &#233;t&#233; stup&#233;faits par nos camarades &#171; occidentaux &#187; et regard&#233; dans leur direction pour trouver l'inspiration divine comme les musulmans regardent vers &lt;i&gt; Kiblah &lt;/i&gt; (la direction vers laquelle les musulmans se tournent pour prier). En cons&#233;quence nous avons toujours compt&#233; sur eux pour une compr&#233;hension du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, progressivement, nous en v&#238;nmes &#224; r&#233;aliser que les pr&#233;c&#233;dents partis dans lesquels nous avions &#233;t&#233; impliqu&#233;s &#233;taient comme des cages pour nos esprits, &#233;touffant notre ind&#233;pendance. En cons&#233;quence, nous rejetions le &#171; Tiers-Mondisme &#187; et la r&#233;volution &#171; Socialiste &#187; et comprenions que le seul chemin valable est une r&#233;volution &lt;i&gt; Communiste &lt;/i&gt; (l'abolition de l'esclavage salari&#233;, de l'argent et de l'Etat). Nous commen&#231;&#226;mes &#224; critiquer L&#233;nine de-ci de-l&#224; mais une critique compl&#232;te du l&#233;ninisme vint plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce moment, nous d&#233;cid&#226;mes de former une nouvelle organisation appel&#233;e &lt;i&gt; Fasileh &lt;/i&gt; (renomm&#233;e plus tard &lt;i&gt; Kar &lt;/i&gt;). Notre programme &#233;tait tr&#232;s &#233;clectique. Il contenait de bonnes mais aussi de mauvaises choses. Avec l'aide de quelques anarchistes nous commen&#231;&#226;mes &#224; publier un magazine en arabe et en kurde. Le niveau de la lutte des classes &#224; l'int&#233;rieur de l'Irak &#233;tait tr&#232;s bas mais la r&#233;pression du r&#233;gime &#233;tait f&#233;roce. L'Etat essaya vraiment de nous trouver mais nous &#233;tions prudents. &lt;i&gt; Mokhaberat &lt;/i&gt; (les services de s&#233;curit&#233;) offrait une r&#233;compense pour notre arrestation et en fin de compte ils nous rafl&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'enfuis mais un camarade fut arr&#234;t&#233; plus tard et tr&#232;s probablement ex&#233;cut&#233;. Nous d&#233;cid&#226;mes d'envoyer quelques camarades &#224; l'&#233;tranger pour apprendre de l'exp&#233;rience du prol&#233;tariat mondial et &#233;tablir des contacts internationalistes. Mais quand nous f&#251;mes l&#224;, nous d&#233;couvr&#238;mes que le niveau de la lutte des classes &#233;tait encore plus bas ! Ceci, ajout&#233; aux probl&#232;mes usuels des r&#233;fugi&#233;s, mena &#224; des petites chicanes personnelles qui nous firent oublier le but de notre venue &#224; l'&#233;tranger. Mais maintenant ces choses commencent &#224; s'am&#233;liorer de nouveau, nous avons une nouvelle fois commenc&#233; &#224; nous organiser et &#224; nous rencontrer r&#233;guli&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les m&#233;dias ici encouragent explicitement le nationalisme kurde. Peux-tu nous parler un peu des origines du nationalisme kurde ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au milieu des ann&#233;es 50 il n'y avait rien qui ressemble &#224; un mouvement nationaliste kurde en Irak. Parfois, en temps de crise, le capitalisme persuadait financi&#232;rement un propri&#233;taire terrien f&#233;odal kurde d'organiser quelque chose qu'ils nommaient un &#171; mouvement nationaliste &#187;. Dans le but de donner &#224; ces leaders de la cr&#233;dibilit&#233; le gouvernement central agissait &#171; contre &#187; eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette &#233;poque, il n'y avait pas de v&#233;ritable identit&#233; patriotique kurde, elle dut &#234;tre favoris&#233;e artificiellement. Les arabes et les kurdes voyaient leur lutte comme une seule et m&#234;me chose. Les leaders nationalistes kurdes qui partageaient le pouvoir avec le gouvernement central rompirent avec lui lorsqu'ils re&#231;urent de l'aide de l'occident et du Shah. Mais ils manquaient d'une base populaire et durent fuir dans les montagnes. Ils organis&#232;rent une milice mais ils furent s&#233;v&#232;rement vaincus au d&#233;but parce que leurs soldats n'&#233;taient &lt;i&gt; pas &lt;/i&gt; volontaires. Apprenant de leurs erreurs, ils organis&#232;rent les Peshmergas - une unit&#233; de gu&#233;rilla - et cherch&#232;rent de meilleures armes. Ils commenc&#232;rent &#224; s'engager dans des meurtres sectaires. Par exemple, ils capturaient un chauffeur arabe et l'ex&#233;cutaient parce qu'il &lt;i&gt; &#233;tait &lt;/i&gt; un arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#199;a ressemble un peu &#224; nos nationalistes irlandais par ici ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est assez similaire, des travailleurs et des &#233;tudiants arabes innocents &#233;taient assassin&#233;s et le gouvernement, en retour, tirait profit de cela en d&#233;non&#231;ant les atrocit&#233;s &#171; kurdes &#187;, stimulant les sentiments anti-kurdes. Les g&#233;n&#233;raux irakiens envoyaient d&#233;lib&#233;r&#233;ment des soldats jeunes et inexp&#233;riment&#233;s dans les zones kurdes, sachant tr&#232;s bien qu'ils seraient r&#233;duits en bouillie par les peshmergas. Le jour suivant, un village kurde &#233;tait d&#233;truit par l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re irakienne en repr&#233;sailles. Toutes ces tactiques aidaient &#224; diviser le prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais malgr&#233; tout, le nationalisme n'avait pas r&#233;ussi &#224; cr&#233;er des obstacles infranchissables. La preuve en est lors du dernier soul&#232;vement. Quand les irakiens dans le sud se sont insurg&#233;s contre Saddam apr&#232;s la guerre, leurs efforts furent soutenus par les habitants du nord. Les soldats arabes dans le nord abandonnaient volontairement leurs armes aux kurdes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Finalement, parlons du futur de la lutte des classes en Irak. Je pense que les am&#233;ricains misent encore sur un sc&#233;nario &#224; la roumaine, i.e. un soul&#232;vement populaire par en bas suivi par un coup d'Etat pr&#233;par&#233; d'en haut pour en finir avec Saddam. Es-tu d'accord ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, probablement. Mais la situation irakienne est plus compliqu&#233;e qu'en Roumanie et les divisions entre kurdes et arabes, arabes et turcs, sunnites et chiites peuvent facilement mener &#224; une situation de guerre civile prolong&#233;e. Et le prochain r&#233;gime aura une orientation religieuse plus marqu&#233;e. Alors il y a des diff&#233;rences avec la Roumanie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti le plus fort semble &#234;tre le &lt;i&gt; Al-Dawa &lt;/i&gt; (chiite) qui re&#231;oit de l'aide de l'Iran. Le &lt;i&gt; Baas Radical &lt;/i&gt; n'est pas tr&#232;s populaire et &#224; des liens avec la syrie. Le PCI n'a plus le pouvoir qu'il avait avant mais il ne doit pas &#234;tre sous-estim&#233;. Sa base cependant semble &#234;tre parmi les g&#233;n&#233;rations &#226;g&#233;es et non parmi les jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; &lt;i&gt; l'Union Patriotique des Kurdes &lt;/i&gt;(UPK) et au &lt;i&gt; Parti D&#233;mocratique du Kurdistan &lt;/i&gt;(PDK), ils avaient environ 5000 peshmergas arm&#233;s avant les r&#233;cents &#233;v&#232;nements et ne sont pas une force aussi importante que les m&#233;dias le pr&#233;tendent. Les villes kurdes ont &#233;t&#233; prises non par les partis mais par le peuple. &lt;i&gt; Akhvan al-muslimin &lt;/i&gt; est la derni&#232;re organisation sunnite puissante, qui est appuy&#233;e &#224; la fois par l'Egypte et, parfois, par les USA.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout compte fait, il faut bien dire que le futur de l'activit&#233; prol&#233;tarienne autonome en Irak n'est pas tr&#232;s brillant.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;DIX JOURS QUI &#201;BRANL&#200;RENT L'IRAK&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le texte suivant a &#233;t&#233; publi&#233; sous forme de &#171; 4 pages &#187; en 1991 et constitua une des premi&#232;res sources d'information en anglais sur les soul&#232;vements en Irak du sud et au Kurdistan. Il fut plus tard publi&#233; dans le magazine &lt;/i&gt;Wildcat&lt;i&gt; . &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre du Golfe ne prit pas fin par la victoire de l'Am&#233;rique et des alli&#233;s. Elle prit fin par la d&#233;sertion en masse de milliers de soldats irakiens. Le refus de combattre pour l'Etat irakien de la part des conscrits &#233;tait si &#233;crasant que, contrairement &#224; toutes les pr&#233;visions, pas un seul soldat alli&#233; ne fut tu&#233; par des tirs hostiles lors de la phase finale de l'assaut terrestre pour reconqu&#233;rir le Kowe&#239;t. En effet l'ampleur absolue de cette mutinerie est peut-&#234;tre sans pr&#233;c&#233;dent dans l'histoire militaire moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces troupes mutin&#233;es ne firent pas que s'enfuir vers l'Irak. Sur leur retour beaucoup d'entre elles tourn&#232;rent leurs armes contre l'Etat irakien, allumant un soul&#232;vement simultan&#233; &#224; la fois dans le sud de l'Irak et dans le Kurdistan au nord. Seul la r&#233;gion centrale demeura fermement dans les mains de l'Etat dans les 2 semaines qui suivirent la fin de la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le tout d&#233;but les m&#233;dias occidentaux ont grossi&#232;rement d&#233;form&#233; ces soul&#232;vements. Le soul&#232;vement dans le sud, centr&#233; &#224; Bassorah, fut montr&#233; comme une r&#233;volte des musulmans chiites tandis que l'insurrection dans le nord &#233;tait relat&#233;e exclusivement comme un soul&#232;vement nationaliste kurde qui ne demandait rien de plus qu'une r&#233;gion kurde autonome au sein de l'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; est que ces soul&#232;vements au nord comme au sud de l'Irak &#233;tait des insurrections prol&#233;tariennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bassorah est une des zones les plus s&#233;cularis&#233;e du Moyen Orient. Presque personne ne va dans les mosqu&#233;es &#224; Bassorah. Les traditions radicales dans cette zone ne sont pas celles du fondamentalisme islamique mais plut&#244;t celles du nationalisme arabe et du stalinisme. Le Parti Communiste Irakien est le seul parti bourgeois avec une influence signifiante dans la r&#233;gion. Les villes de Bassorah, Nasiriyah et Hillah sont connues depuis longtemps comme la r&#233;gion du parti communiste et ont une longue histoire de r&#233;bellion &#224; la fois contre la religion et l'Etat. La classe ouvri&#232;re &#171; irakienne &#187; a toujours &#233;t&#233; une des plus remuantes dans cette r&#233;gion explosive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le nord, il y a peu de sympathie pour les partis nationalistes, le PDK et l'UPK, et leurs peshmergas (mouvements de gu&#233;rilla) &#224; cause des &#233;checs r&#233;p&#233;t&#233;s de leurs compromis avec l'Etat irakien. Cela est particuli&#232;rement vrai dans la zone de Sulaymaniyah. Les habitants de cette zone ont &#233;t&#233; sp&#233;cialement hostiles aux nationalistes depuis le massacre de Halabja. Avant l'attaque chimique par l'aviation irakienne contre les d&#233;serteurs et les civils de la ville de Halabja en 1988, les peshmergas avaient d'abord dissuad&#233; les gens de fuir et, ensuite, ils vinrent piller et violer ceux qui avaient surv&#233;cu au massacre. En cons&#233;quence, de nombreux villageois ont depuis lors refus&#233; de nourrir et d'abriter les peshmergas nationalistes. Comme dans le sud, le Parti Communiste et ses peshmergas sont plus populaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soul&#232;vement dans le nord n'&#233;tait pas nationaliste. A son d&#233;but, les officiels baasistes et les membres de la police secr&#232;te furent ex&#233;cut&#233;s, les dossiers de la police furent d&#233;truits et les prisons ravag&#233;es. Les gens &#233;taient ouvertement hostiles aux politiques bourgeoises des nationalistes kurdes. A Sulaymaniyah les peshmergas nationalistes furent exclus de la ville et le leader en exil de l'Union Patriotique du Kurdistan, Jalal Talabani, fut dissuad&#233; de revenir dans sa ville natale. Quand le dirigeant du Parti D&#233;mocratique kurde, Massoud Barzani, vint &#224; Chamcharnal, pr&#232;s de Sulaymaniyah, il fut attaqu&#233; et deux de ses gardes du corps furent tu&#233;s. Quand les nationalistes diffus&#232;rent le slogan : &#171; &lt;i&gt; Il est temps de tuer les baasistes ! &lt;/i&gt; &#187;, le peuple de Sulaymaniyah r&#233;pondirent avec le slogan : &#171; &lt;i&gt; Il est temps pour les nationalistes de piller les Porsches ! &lt;/i&gt; &#187;, signifiant que les nationalistes &#233;taient uniquement int&#233;ress&#233;s par le pillage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un groupe r&#233;volutionnaire, &#171; &lt;i&gt; Perspective Communiste &lt;/i&gt; &#187;, joua un r&#244;le majeur dans l'insurrection. Dans leur publication, &lt;i&gt; Prol&#233;tariat &lt;/i&gt;, ils d&#233;fendirent la mise en place de conseils ouvriers. Cela provoqua la peur et la col&#232;re parmi les nationalistes aussi bien que parmi le Parti Communiste et ses groupes scissionnistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Confront&#233;s &#224; ces soul&#232;vements prol&#233;tariens les divers int&#233;r&#234;ts bourgeois dans la r&#233;gion durent suspendre les hostilit&#233;s et s'unir pour les supprimer. Il est bien connu que l'Occident, men&#233; par les USA, a longtemps soutenu le r&#233;gime brutal de Saddam Hussein. Ils l'ont soutenu durant la guerre contre l'Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En soutenant Saddam, la classe dirigeante occidentale reconnaissait aussi que le parti Baas, en tant que parti fasciste de masse, &#233;tait la seule force en Irak capable de r&#233;primer de mani&#232;re impitoyable le prol&#233;tariat de la production p&#233;troli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, l'ultime strat&#233;gie de Saddam pour maintenir la paix sociale en Irak &#233;tait une campagne de guerre permanente et la militarisation de la soci&#233;t&#233;. Mais une telle strat&#233;gie pouvait seulement mener &#224; une ruine &#233;conomique plus importante et &#224; l'intensification des antagonismes de classe. Au printemps 1990 la contradiction &#233;tait devenue explosive. L'&#233;conomie irakienne &#233;tait an&#233;antie apr&#232;s huit ans de guerre avec l'Iran. La production p&#233;troli&#232;re, la principale source de devises fortes, &#233;tait r&#233;duite tandis que les prix du p&#233;trole &#233;taient relativement bas. Les seules options, une fois la paix revenue, pour tenir les promesses de prosp&#233;rit&#233; faites en temps de guerre &#233;taient une hausse du prix du p&#233;trole ou une nouvelle guerre. Le dernier choix &#233;tait bloqu&#233; par le Kowe&#239;t et l'Arabie Saoudite. Le saut audacieux de Saddam pour sortir de l'impasse fut d'annexer le Kowe&#239;t et ses riches champs de p&#233;trole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela donna &#224; l'Am&#233;rique l'opportunit&#233; de r&#233;affirmer son h&#233;g&#233;monie politique, pas seulement au Moyen Orient, mais aussi dans le monde entier. Avec l'espoir d'exorciser le spectre de la guerre du Vietnam, le r&#233;gime de Bush pr&#233;para la guerre totale. L'administration Bush esp&#233;rait une victoire rapide et d&#233;cisive qui expulserait l'Irak du Kowe&#239;t tout en laissant le r&#233;gime irakien intact. Toutefois, afin de mobiliser le front int&#233;rieur pour la guerre, Bush devait assimiler Saddam &#224; Hitler et il s'engagea ainsi de plus en plus publiquement en faveur du renversement du leader irakien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec cet engagement le gouvernement am&#233;ricain cherchait maintenant &#224; imposer une telle d&#233;faite militaire au parti baasiste qu'il serait oblig&#233; de remplacer Saddam par quelqu'un d'autre. En effet le r&#233;gime de Bush invitait ouvertement les cercles dirigeants en Irak &#224; remplacer Saddam Hussein &#224; l'approche de la guerre terrestre en mars. Toutefois la d&#233;sertion en masse des conscrits irakiens et les soul&#232;vements ult&#233;rieurs vol&#232;rent le gouvernement am&#233;ricain d'une telle victoire commode. Au lieu de cela il devait faire face &#224; la perspective d'un soul&#232;vement tournant &#224; la r&#233;volution prol&#233;tarienne de grande envergure, avec toutes les cons&#233;quences terribles que cela pouvait avoir pour l'accumulation du capital au Moyen Orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La derni&#232;re chose que le gouvernement am&#233;ricain voulait c'&#233;tait &#234;tre embarqu&#233; dans une occupation militaire prolong&#233;e de l'Irak dans le but d'en finir avec les soul&#232;vements. Il &#233;tait beaucoup plus efficace de soutenir l'Etat en place. Mais il n'&#233;tait alors plus temps d'insister sur le renversement de Saddam Hussein. Il pouvait difficilement se permettre la perturbation que cela causerait. De l&#224;, l'hostilit&#233; de Bush au boucher de Bagdad s'&#233;vapora, presque du jour au lendemain. Les 2 bouchers rivaux devinrent partenaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur premi&#232;re t&#226;che fut d'&#233;craser le soul&#232;vement dans le sud qui &#233;tait grossi par les &#233;normes colonnes de d&#233;serteurs remontant en flots vers le nord depuis le Kowe&#239;t. M&#234;me si ces conscrits irakiens en fuite ne constituaient pas une menace militaire pour les troupes alli&#233;es, ni pour l'objectif de &#171; lib&#233;rer &#187; le Kowe&#239;t, la guerre fut prolong&#233;e suffisamment longtemps pour qu'ils puissent &#234;tre &#233;cras&#233;s sous un tapis de bombe par la RAF et l'USAF sur la route de Bassorah. Ce massacre de sang-froid ne servait pas d'autre but que pr&#233;server l'Etat irakien des d&#233;serteurs mutin&#233;s et en armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s ce massacre les forces terrestres alli&#233;es, qui s'&#233;taient empar&#233;e du sud de l'Irak pour encercler le Kowe&#239;t, stopp&#232;rent pr&#233;s de Bassorah et l&#226;ch&#232;rent la bride aux Gardes R&#233;publicains, les troupes d'&#233;lite loyales au r&#233;gime irakien, qui &#233;cras&#232;rent les insurg&#233;s. Toutes les propositions d'infliger une d&#233;faite d&#233;cisive aux Gardes Nationaux ou &#224; avancer vers Bagdad pour renverser Saddam furent vite oubli&#233;es. Lors des n&#233;gociations de cessez le feu, les forces alli&#233;es insist&#232;rent sur le maintien au sol de tous les avions mais l'utilisation des h&#233;licopt&#232;res, vitaux pour la contre-insurrection, fut autoris&#233;e pour des &#171; &lt;i&gt; buts administratifs &lt;/i&gt; &#187;. Cette &#171; &lt;i&gt; concession &lt;/i&gt; &#187; fit la preuve de son importance d&#233;s lors que le soul&#232;vement dans le sud fut &#233;cras&#233; et que l'Etat irakien put tourner son attention sur l'insurrection qui avan&#231;ait dans le nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le soul&#232;vement &#224; Bassorah fut &#233;cras&#233; presque &#224; ses d&#233;buts, le soul&#232;vement au nord eut plus de temps pour se d&#233;velopper. Il commen&#231;a &#224; Raniah et s'&#233;tendit &#224; Sulaymaniyah et K&#251;t et &#224; son apog&#233;e il mena&#231;a de s'&#233;tendre au-del&#224; du Kurdistan vers la capitale. Le but originel du soul&#232;vement &#233;tait exprim&#233; par le slogan : &#171; &lt;i&gt; Nous c&#233;l&#232;brerons notre nouvel an avec les arabes &#224; Bagdad ! &lt;/i&gt; &#187;. La d&#233;faite de cette r&#233;bellion est due autant aux nationalistes kurdes qu'aux pouvoirs occidentaux et &#224; l'Etat irakien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme tous les mouvements nationalistes les nationalistes kurdes d&#233;fendent les int&#233;r&#234;ts des classes poss&#233;dantes contre la classe ouvri&#232;re. La plupart des leaders nationalistes kurdes viennent de tr&#232;s riches familles. Par exemple, Talabani vient d'une dynastie mise en place &#224; l'origine par les anglais et ses parents poss&#232;dent des h&#244;tels de luxe en Angleterre. Le PDK fut cr&#233;e par de riches exil&#233;s chass&#233;s du Kurdistan par les soul&#232;vements de masse de la classe ouvri&#232;re en 1958 lorsque des centaines de propri&#233;taires terriens et de capitalistes furent pendus. Ces &#233;v&#232;nements agit&#233;s eurent comme cons&#233;quence une rencontre de bourgeois exil&#233;s &#224; Rezaieh, en Iran, qui organis&#232;rent des escadrons de la mort pour tuer des militants de la lutte des classes au Kurdistan irakien. Plus tard, ils se livr&#232;rent &#224; des meurtres racistes d'arabes. Durant la guerre Irak-Iran tr&#232;s peu de d&#233;serteurs rejoignirent les nationalistes et l'UPK re&#231;ut une amnistie de la part de l'Etat irakien pour avoir r&#233;prim&#233; les d&#233;serteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces nationalistes kurdes, comme la bourgeoisie internationale, reconnaissaient l'importance d'un &#201;tat irakien fort dans le but de maintenir l'accumulation du capital contre une classe ouvri&#232;re militante. Et ce &#224; un tel point, en fait, qu'ils demandaient simplement le statut de r&#233;gion autonome &#224; l'int&#233;rieur d'un Irak uni.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant le soul&#232;vement, ils firent de leur mieux pour d&#233;fendre l'Etat irakien. Ils sont activement intervenus pour emp&#234;cher la destruction des dossiers de la police et des propri&#233;t&#233;s d'Etat, y compris les bases militaires. Les nationalistes emp&#234;ch&#232;rent les d&#233;serteurs arabes de se joindre au soul&#232;vement &#171; kurde &#187;, ils les d&#233;sarm&#232;rent et les renvoy&#232;rent vers Bagdad pour y &#234;tre arr&#234;t&#233;s. Ils firent tout ce qu'ils pouvaient pour &#233;viter que le soul&#232;vement ne s'&#233;tende au-del&#224; des &#171; fronti&#232;res &#187; du Kurdistan, ce qui constituait son unique espoir de succ&#232;s. Quand l'Etat irakien commen&#231;a &#224; s'occuper du soul&#232;vement au Kurdistan les stations de radios nationalistes n'encourag&#232;rent pas ni ne coordonn&#232;rent la r&#233;sistance. Au contraire, elles exag&#233;r&#232;rent la menace repr&#233;sent&#233;e par les troupes irakiennes d&#233;moralis&#233;es qui &#233;taient encore loyales au gouvernement et conseill&#232;rent aux gens de fuir dans les montagnes. Ce qu'ils firent finalement. Rien de tout cela n'est surprenant si l'on analyse l'histoire des nationalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'il y ait beaucoup d'hostilit&#233; envers les nationalistes kurdes, comme nous l'avons vu, ils furent capables de prendre le contr&#244;le et de stopper l'insurrection au Kurdistan gr&#226;ce &#224; leur organisation et &#224; leur ressources mat&#233;rielles importantes. Ayant &#233;t&#233; longtemps soutenus par l'occident, le PDK par les USA et l'UPK par la Grande-Bretagne, les partis nationalistes kurdes &#233;taient en mesure de contr&#244;ler l'approvisionnement en nourriture et l'information. Cela &#233;tait vital car apr&#232;s des ann&#233;es de privations, exacerb&#233;es par la guerre, la recherche de nourriture &#233;tait un souci primordial. De nombreuses personnes furent satisfaites principalement par les pillages de nourriture plut&#244;t que par le maintien d'une organisation r&#233;volutionnaire et le d&#233;veloppement de l'insurrection. Cette faiblesse permit aux organisations nationalistes d'intervenir avec leurs importants approvisionnements en nourriture et leurs stations de radio bien &#233;tablies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre dans le Golfe prit fin du fait du refus de combattre de la classe ouvri&#232;re irakienne et par les soul&#232;vements qui en d&#233;coul&#232;rent en Irak. Mais ces actions prol&#233;tariennes furent &#233;cras&#233;es par les efforts combin&#233;s de nombreuses et diverses forces bourgeoises nationales et internationales. Une fois de plus le nationalisme a constitu&#233; la pierre d'achoppement de l'insurrection prol&#233;tarienne. Il est important de souligner que la politique au Moyen Orient n'est pas domin&#233;e par le fondamentalisme islamique et le nationalisme arabe, comme cela est d'ordinaire affirm&#233; par la presse bourgeoise, mais qu'elle repose sur le conflit de classe. Il faut dire &#233;galement que les perspectives imm&#233;diates concernant le d&#233;veloppement de la lutte de la classe ouvri&#232;re en Irak sont, pour l'heure, lugubres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre n'eut pas pour seul r&#233;sultat la d&#233;faite de la classe ouvri&#232;re irakienne, elle r&#233;v&#233;la aussi l'&#233;tat de d&#233;faite de la classe ouvri&#232;re aux USA et, &#224; un moindre degr&#233;, en Europe. Le mouvement anti-guerre occidental ne se transforma jamais en une opposition massive de la classe ouvri&#232;re &#224; la guerre. Il demeura oppos&#233; par une orientation pacifiste qui &#171; s'opposa &#187; &#224; la guerre dans les termes d'un int&#233;r&#234;t national alternatif : &#171; &lt;i&gt; La paix est patriotique &lt;/i&gt; &#187;. Bien qu'il exprima de l'horreur pour l'holocauste des alli&#233;s, il n'y opposa rien qui puisse l'amener &#224; une confrontation avec l'Etat. Au lieu de cela il se concentra sur de futiles protestations symboliques qui favoris&#232;rent le sentiment d'impuissance face &#224; la machine de guerre &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la suite de la d&#233;faite de l'insurrection, la d&#233;formation des faits par les m&#233;dias occidentaux continua. Le prol&#233;tariat fut repr&#233;sent&#233; par des victimes sans ressources, m&#251;res pour la condescendance et la charit&#233;, reconnaissantes pour les spectacles de pop stars enfourchant une nouvelle fois le cheval du Live Aid. Pour ceux qui se souvenaient du soul&#232;vement un tee-shirt &#171; &lt;i&gt; Let It Be&#8230; Kurdistan &lt;/i&gt; &#187; constitua la r&#233;ponse &#233;vidente. Pendant que le soul&#232;vement &#233;tait d&#233;fait nous ne p&#251;mes &#233;viter que ses objectifs et la mani&#232;re utilis&#233;e pour l'&#233;craser soient d&#233;form&#233;s sans coup f&#233;rir, d'o&#249; ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'incapacit&#233; de la classe ouvri&#232;re &#224; reconna&#238;tre ses propres int&#233;r&#234;ts de classe comme &#233;tant diff&#233;rents de &#171; l'int&#233;r&#234;t national &#187; et &#224; saboter l'effort de guerre peut seulement aboutir &#224; approfondir, au sein de notre classe internationale, les divisions le long de lignes nationales. Nos dirigeants seront d&#233;sormais beaucoup plus confiants dans la conduite, sans opposition, de guerres meurtri&#232;res ailleurs dans le monde, une confiance qui leur faisait d&#233;faut depuis que la classe ouvri&#232;re avait mis fin &#224; la guerre du Vietnam par des mutineries, des d&#233;sertions, des gr&#232;ves et des &#233;meutes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'opposition &#224; la guerre en Irak&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu une longue tradition de lutte de classe en Irak, particuli&#232;rement depuis la r&#233;volution de 1958. Avec la strat&#233;gie de Saddam de mener une politique guerri&#232;re permanente en vue de maintenir la paix sociale, cette lutte a souvent pris la forme d'une d&#233;sertion en masse de l'arm&#233;e. Durant la guerre Irak-Iran des dizaines de milliers de soldats ont d&#233;sert&#233; l'arm&#233;e. Cela a grossi l'opposition de masse de la classe ouvri&#232;re &#224; la guerre. Avec le manque de fiabilit&#233; de l'arm&#233;e, il devint progressivement difficile pour l'Etat irakien d'&#233;craser ces r&#233;bellions de la classe ouvri&#232;re. C'est pour cette raison que Saddam Hussein utilisa des armes chimiques contre la ville d'Halabja en 1988.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la suite de l'invasion du Kowe&#239;t, il y eut beaucoup de manifestations contre la poursuite de son occupation. M&#234;me le parti Baas dirigeant fut oblig&#233; d'organiser de telles manifestations sous le slogan : &#171; Non au Koweit : nous voulons seulement Saddam et l'Irak ! &#187;, et ce dans le but de prendre la t&#234;te du sentiment anti-guerre. Avec la hausse dramatique du prix des produits de premi&#232;re n&#233;cessit&#233; - rien que les prix de la nourriture augment&#232;rent de 20 fois par rapport &#224; leurs niveaux d'avant l'invasion &#8211; il y avait peu d'enthousiasme pour la guerre. L'attitude commune &#224; travers l'Irak &#233;tait le d&#233;faitisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; une augmentation de 200% de la solde, la d&#233;sertion de l'arm&#233;e devint commune. Rien que dans la ville de Sulaymaniyah, on estimait &#224; 30 000 le nombre de d&#233;serteurs. A K&#251;t, ils &#233;taient 20 000. La d&#233;sertion &#233;tait si r&#233;pandue qu'il devint relativement ais&#233; pour les soldats de soudoyer leurs officiers pour quitter l'arm&#233;e. Mais ces conscrits de la classe ouvri&#232;re ne faisaient pas que d&#233;serter, ils s'organisaient. A K&#251;t, des milliers d'entre eux march&#232;rent sur le commissariat local et forc&#232;rent la police &#224; mettre fin au harc&#232;lement des d&#233;serteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 jours apr&#232;s le d&#233;but du conflit, des &#233;meutes anti-guerre &#233;clataient &#224; Raniah et plus tard &#224; Sulaymaniyah.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Les informations contenues dans ce texte ont &#233;t&#233; synth&#233;tis&#233;es &#224; partir d'une brochure en anglais intitul&#233;e &#171; &lt;/i&gt;The kurdish uprising&lt;i&gt; &#187;. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; D'abord publi&#233;e &#224; Londres en 1991, elle a ensuite &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233;e par la distro radicale am&#233;ricaine (aujourd'hui disparue) &lt;/i&gt;Firestarter Press&lt;i&gt; en 2003 puis par la distro &lt;/i&gt;One Thousand Emotions&lt;i&gt; en 2006 (pour recevoir leur catalogue, &#233;crire &#224; l'adresse suivante : &lt;/i&gt;One Thousand Emotions &lt;i&gt; PO Box 63 333, St Louis, MO 63 163, USA). &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'INSURRECTION POPULAIRE DE MARS 1991 AU KURDISTAN&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le contexte avant l'insurrection&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;pression est tr&#232;s dure au Kurdistan &#224; la fin des ann&#233;es 80. Les massacres se succ&#232;dent. Les r&#233;sistances populaires sont &#233;cras&#233;es. Les peshmergas nationalistes ne font pas le poids face aux troupes du r&#233;gime. Une part importante de l'opposition kurde a fuit en Iran. La situation est v&#233;cue comme &#233;tant sans issue possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a de nombreux d&#233;serteurs qui cherchent &#224; &#233;chapper aux carnages de la guerre Iran/Irak. Lorsque la guerre prend fin, en ao&#251;t 1988, l'inqui&#233;tude s'accro&#238;t m&#234;me car les gens craignent que le r&#233;gime, lib&#233;r&#233; du poids de la guerre, ne renforce encore son oppression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation &#233;conomique est difficile. Le niveau de vie est tr&#232;s bas et la plupart des hommes kurdes n&#233;s entre 1945 et 1972 sont enr&#244;l&#233;s, sans solde, dans l'arm&#233;e ou se planquent comme d&#233;serteurs. Apr&#232;s l'invasion du Kowe&#239;t, lorsque les menaces d'intervention militaire occidentale se pr&#233;cisent, le r&#233;gime de Saddam Hussein concentre l&#224; bas essentiellement des troupes d'origine kurde. Le risque de guerre devenant r&#233;el et peu dispos&#233;s &#224; &#234;tre sacrifi&#233;s par le r&#233;gime, les kurdes commencent &#224; d&#233;serter en masse. On en trouve cach&#233;s quasiment dans toutes les maisons du kurdistan. Beaucoup de gens commencent &#224; se dire qu'une intervention occidentale pourrait permettre d'en finir avec la dictature baasiste. Le r&#233;gime pourchasse les d&#233;serteurs mais la corruption est telle qu'ils arrivent souvent &#224; retrouver la libert&#233; en &#233;change d'une petite somme d'argent pay&#233;e aux policiers ou aux militaires qui les ont captur&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain des premiers bombardements occidentaux, la population kurde se r&#233;jouit massivement et ostensiblement. L'espoir de voir tomber le r&#233;gime rena&#238;t. La peur s'envole. Les discussions sur la situation et sur ce qu'il faut faire se multiplient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la guerre terrestre est d&#233;clench&#233;e, des milliers de d&#233;serteurs s'enfuient pour rentrer chez eux racontant sur leur passage comment le r&#233;gime les a laiss&#233; crever de faim pendant des semaines, comment ils ont &#233;t&#233; massacr&#233; par les forces occidentales, comment le r&#233;gime leur a menti en leur assurant que la guerre n'aurait pas lieu. Un cessez le feu est sign&#233; avec les occidentaux le 26 f&#233;vrier 1991. Puis, rapidement, commencent &#224; arriver &#233;galement les premiers t&#233;moignages sur le d&#233;but de l'insurrection au sud du pays, sur la prise de Bassorah le 29 f&#233;vrier par des milliers de d&#233;serteurs et de civils en armes. L'insurrection au sud se propage ensuite aux villes de Nasiriyah, Samawah, Nadjaf, Kurbala, Hillah etc&#8230; avec l'aide d'une partie de l'arm&#233;e mutin&#233;e qui a rejoint les d&#233;serteurs et les insurg&#233;s. L'influence religieuse chiite semble avoir &#233;t&#233; quand m&#234;me assez importante au sein de l'insurrection sudiste (ce qui ne signifie pas qu'elle ait jou&#233; un r&#244;le pr&#233;dominant). Le r&#233;gime baasiste reprendra rapidement et tr&#232;s brutalement le contr&#244;le du sud du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le soul&#232;vement au Kurdistan&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les informations dont nous disposons concernent en fait essentiellement la ville de Sulaymaniyah. La situation y est explosive. Depuis des semaines les gens y discutent de la chute possible du r&#233;gime &#224; cause de la guerre avec les occidentaux. Tout le monde sent qu'il va se passer quelque chose, qu'il DOIT se passer quelque chose mais personne ne sait trop que faire ni comment le faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les partis nationalistes kurdes (UPK et PDK) appellent depuis quelques temps, &#224; travers leurs stations de radio, les gens &#224; se pr&#233;parer au soul&#232;vement, l'arm&#233;e &#224; fraterniser, annoncent une amnistie pour les Mstashars (des auxiliaires kurdes de l'arm&#233;e irakienne) s'ils se joignent &#224; la lutte contre le r&#233;gime, relayent les informations sur l'insurrection populaire au sud du pays. La date du 7 mars est annonc&#233;e pour un possible soul&#232;vement. Les partis nationalistes contactent leurs sympathisants et leurs anciens membres pour les inciter &#224; s'armer et &#224; constituer des groupes pr&#234;ts &#224; passer &#224; l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des petits noyaux de militants communistes r&#233;volutionnaires (qui ne font pas partie du PC irakien) s'agitent &#233;galement, tentent de se rencontrer et de se coordonner. Certains demandent des armes aux partis nationalistes&#8230; sans succ&#232;s. La situation semble assez confuse. Les armes font cruellement d&#233;faut et la coordination est apparemment faible. Mais tout le monde sent qu'il suffira d'une &#233;tincelle pour que tout s'embrase. Les forces de s&#233;curit&#233; avertissent qu'elles ex&#233;cuteront toute personne prise les armes &#224; la mains. Le 7 mars, d&#233;s 7-8 heures du matin, dans une dizaine de quartiers populaires, de petits groupes d'activistes plus ou moins communistes se rassemblent avec quelques armes dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le quartier de Tooy Malik par exemple, ils sont 7 et disposent d'un fusil et d'une mitraillette. Ils parcourent les rues en appelant les gens &#224; rejoindre l'insurrection. De 7 personnes, leur attroupement passe rapidement &#224; plusieurs centaines. Le premier objectif de cette foule est alors de trouver des armes. La foule fait alors le tour des maisons habit&#233;es par les auxiliaires kurdes de l'arm&#233;e irakienne et les incite &#224; rejoindre le soul&#232;vement avec leurs armes, ce qu'ils font quasiment tous. Un peu mieux arm&#233;e, la foule commence &#224; attaquer les premiers b&#226;timents officiels r&#233;cup&#233;rant &#224; chaque fois un peu plus d'armes. Il semble que dans tous les quartiers de la ville, les m&#234;mes faits se d&#233;roulent simultan&#233;ment. En milieu de matin&#233;e, on entend des &#233;changes de coup de feu dans toute la ville tandis que montent les premi&#232;res colonnes de fum&#233;e provenant des b&#226;timents incendi&#233;s par la foule. Les commissariats sont pris d'assaut, les prisons envahies, les prisonniers lib&#233;r&#233;s et les murs d&#233;truits, les tribunaux incendi&#233;s ainsi que les locaux du parti baas. Certains policiers particuli&#232;rement ha&#239;s par la population sont d&#233;capit&#233;s, d&#233;membr&#233;s et leurs restes pendus aux feux de signalisation. D'autres sont simplement d&#233;sarm&#233;s et laiss&#233;s libres. Devant le commissariat central pris par les insurg&#233;s, une foule &#233;norme r&#233;quisitionne tous les v&#233;hicules possibles et organise des convois arm&#233;s qui partent vers tous les endroits non encore lib&#233;r&#233;s de la ville, escort&#233;s par des v&#233;hicules blind&#233;s captur&#233;s. Les pillages se g&#233;n&#233;ralisent : administrations, casernements, magasins, usines, h&#244;pital&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce m&#234;me jour, la base militaire d'Hamia proche de la ville est prise. Les postes militaires qui entourent la ville tombent les uns apr&#232;s les autres sans offrir de r&#233;sistance. Des milliers d'armes sont saisies et distribu&#233;es. Au soir du 7 mars, seul le quartier g&#233;n&#233;ral des forces de s&#233;curit&#233;, compl&#232;tement encercl&#233;, r&#233;siste encore, tirant des obus au hasard sur la ville. Il y a plus de 300 morts parmi la population et l'h&#244;pital, pill&#233;, accueille pr&#233;s d'un millier de bless&#233;s. Des activistes communistes occupent une &#233;cole et tentent d'en faire une sorte de quartier g&#233;n&#233;ral des insurg&#233;s. Elle sert de lieu de r&#233;union, de point d'information, de prison pour les dizaines de policiers et militaires captur&#233;s. Des milliers d'insurg&#233;s y passent pour se coordonner. Des voitures &#233;quip&#233;es de haut-parleurs en partent pour sillonner la ville appelant les gens &#224; rendre le mat&#233;riel m&#233;dical vol&#233; &#224; l'h&#244;pital et &#224; s'y rendre pour effectuer des dons de sang pour les bless&#233;s. Des dizaines de &lt;strong&gt;shoras&lt;/strong&gt; (des sortes de conseils populaires de quartiers ou de conseils ouvriers dans les usines) se cr&#233;ent spontan&#233;ment et tentent de se f&#233;d&#233;rer localement. L'&#233;cole occup&#233;e devient leur quartier g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le matin du 8 mars, 200 peshmergas du Front du Kurdistan (qui r&#233;unit l'UPK et le PDK) arrivent &#224; proximit&#233; de Sulaymaniyah. Ils ignorent que pratiquement toute la ville est sous contr&#244;le populaire. Ce m&#234;me jour, le quartier g&#233;n&#233;ral des forces de s&#233;curit&#233; finit par tomber aux mains des insurg&#233;s apr&#232;s de tr&#232;s durs combats. Les prisonniers sont lib&#233;r&#233;s. Des salles de tortures sont d&#233;couvertes ainsi que des lieux d'ex&#233;cutions et des chambres destin&#233;es au viol collectif des prisonni&#232;res. Il n'y aura pas de quartier. Les 800 membres des forces de s&#233;curit&#233; qui se trouvent l&#224; sont massacr&#233;s. Seuls quelques dizaines en r&#233;chappent et sont emmen&#233;s &#224; l'&#233;cole qui sert de QG au mouvement des shoras. 8 d'entre eux y seront lynch&#233;s peu de temps apr&#232;s par une foule qui menace de d&#233;vaster l'&#233;cole si on ne lui livre pas certains tortionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 9 mars, alors que les combats en ville ont pris fin, le Front du Kurdistan s'y installe officiellement en occupant un b&#226;timent du parti baas. Le mouvement des shoras s'&#233;tend. On en compte alors une cinquantaine &#224; Sulaymaniyah. Les revendication et mots d'ordre formul&#233;s par les shoras sont &#224; la fois politiques et sociaux : libert&#233;s politiques, libert&#233; d'association, libert&#233; de la presse, autod&#233;termination du peuple kurde, droit de gr&#232;ve, droits des femmes, s&#233;paration entre l'Etat et la religion, libert&#233; de culte pour tous, hausse des salaires, am&#233;lioration des conditions de travail, lutte contre le ch&#244;mage, r&#233;duction du temps de travail, contr&#244;le ouvrier, gestion directe des affaire publiques de la ville&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les shoras sont rapidement amen&#233;s, du fait de la situation, a prendre en charge certains aspects de la vie collective en temps d'insurrection : collecte de sang, remise en route de l'h&#244;pital (o&#249; existe un shora), ramassage des cadavres dans les rues, nettoyage de celles-ci, organisation de milices, r&#233;tablissements de la distribution d'eau et d'&#233;lectricit&#233; (les travailleurs des services de l'eau et de l'&#233;lectricit&#233; ont &#233;galement mis en place des shoras). La prise en charge de ces t&#226;ches est &#233;galement un moyen de populariser le mouvement des shoras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des membres du mouvement des shoras se rendent &#233;galement &#224; Hawlir (il semble que ce soit le nom kurde de la ville d'Arbil) o&#249; quelques shoras se sont &#233;galement cr&#233;es afin d'aider &#224; leur d&#233;veloppement. L&#224; bas aussi le mouvement des shoras s'&#233;tendra rapidement dans les quartiers populaires et les usines. Une quarantaine de shoras verront le jour dans cette ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On en recensera aussi une poign&#233;e &#224; Kirkouk (les combats incessants qui se sont d&#233;roul&#233;s dans cette ville ont apparemment emp&#234;ch&#233; le mouvement des shoras de s'y d&#233;velopper) et quelques shoras appara&#238;tront &#233;galement &#224; Raniah et Nasro Bareeka.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quelques jours la plupart des villes du Kurdistan vont tomber, le plus souvent sans r&#233;sistance (la police et les militaires semblent peu d&#233;sireux de se battre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les relations entre le mouvement des shoras et le Front du Kurdistan vont rapidement se d&#233;grader (voir un peu plus loin les notes compl&#233;mentaires sur le mouvement des shoras).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir &#233;cras&#233; l'insurrection au sud, le r&#233;gime baasiste se retourne contre l'insurrection au Kurdistan qui a eu plus de temps pour se d&#233;velopper et s'organiser. Le mouvement des shoras de Sulaymaniyah va envoyer quelques petits d&#233;tachements arm&#233;s appuyer la r&#233;sistance &#224; Kalar et Kirkouk (ville qui changera plusieurs fois de mains avant d'&#234;tre reprise par les forces arm&#233;es baasistes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais d&#233;but avril, l'arm&#233;e irakienne est &#224; port&#233;e de canons de Sulaymaniyah qui commence &#224; &#234;tre bombard&#233;e. Le 3 avril, le Front du Kurdistan appelle la population &#224; fuir dans les montagnes alors qu'il avait d'abord jur&#233; de d&#233;fendre la ville. La ville se vide de plus de 80% de sa population qui fuit vers les montagnes sous les bombardements meurtriers de l'aviation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contre-offensive baasiste reprendra beaucoup de villes et entra&#238;nera un exode massif de centaines de milliers de kurdes vers l'Iran et la Turquie avant d'&#234;tre frein&#233; par les peshmergas et par l'interdiction de survol du Kurdistan d&#233;cr&#233;t&#233; par les pays occidentaux. Des n&#233;gociations auront alors lieu entre le r&#233;gime baasiste et le Front du Kurdistan. Et une partie du Kurdistan irakien obtiendra de facto une tr&#232;s large autonomie&#8230; dont les premiers mois furent marqu&#233;s par un violent conflit arm&#233; entre l'UPK et le PDK &#224; propos du partage du pouvoir dans cette zone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelques notes compl&#233;mentaires sur le mouvement des shoras&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#171; shora &#187; signifie &#171; conseil &#187;. Historiquement, on entend parler pour la premi&#232;re fois des shoras lors de la r&#233;volution iranienne de 1979 qui aboutit au renversement du Shah. Les ouvriers iraniens vont alors cr&#233;er de nombreuses shoras dans les usines. Ce sont des assembl&#233;es unitaires et auto-organis&#233;es de travailleurs qui essaient de cr&#233;er un rapport de force qui soit leur soit favorable, de se coordonner pour faire valoir leurs revendications et organiser souvent un &#171; contr&#244;le ouvrier &#187; sur la production dans les entreprises. Le r&#233;gime des mollahs qui finit par s'instaurer n'aura de cesse de chercher &#224; discr&#233;diter, &#233;touffer et r&#233;cup&#233;rer cette expression d'autonomie de la classe ouvri&#232;re, allant m&#234;me jusqu'&#224; cr&#233;er de toute pi&#232;ce des Soci&#233;t&#233;s islamiques (&#171; anjomans &#187;) dans les entreprises afin de s'opposer &#224; l'influence des shoras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime islamiste finira par r&#233;primer brutalement les shoras en 1981. Des milliers de travailleurs combatifs furent arr&#234;t&#233;s, emprisonn&#233;s et ex&#233;cut&#233;s (ce qui n'emp&#234;cha pas une vague de luttes locales sauvages dans les usines en 83-85).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au Kurdistan irakiens de nombreuses shoras verront le jour &#224; l'occasion de l'insurrection de mars 1991 dans plusieurs villes, organis&#233;es soit dans des entreprises, des services publics ou des quartiers prol&#233;taires pour faire face aux imp&#233;ratifs imm&#233;diats d'une situation chaotique. Ces shoras sont le plus souvent auto-organis&#233;es et ind&#233;pendantes, parfois elles sont cr&#233;&#233;es et contr&#244;l&#233;es par des groupuscules communistes qui cherchent &#224; les utiliser comme tremplin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Sulaymaniyah, qui est le bastion de ce mouvement des shoras, elles se coordonnent localement, d&#233;finissent leurs revendications politiques et sociales et prennent en charge l'administration et la d&#233;fense de la ville. 2 tendances g&#233;n&#233;rales vont rapidement, encore qu'assez confus&#233;ment, &#233;merger en leur sein : une tendance autonome, favorable &#224; l'affirmation des shoras comme instrument d'un pouvoir populaire ind&#233;pendant de l'Etat et des organisations nationalistes (Tout le pouvoir aux shoras ) et une autre, plut&#244;t favorable &#224; un compromis avec les organisations nationalistes kurdes et &#224; une auto-limitation des taches et objectifs des shoras &#224; la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#8230;et ses relations avec le Front du kurdistan&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Front du Kurdistan (qui regroupe, provisoirement, l'UPK et le PDK) per&#231;oit &#233;videmment les shoras comme un obstacle et un concurrent possible &#224; l'&#233;tablissement de son propre pouvoir. Sachant qu'il y a au sein des shoras des &#233;l&#233;ments communistes qui leurs sont hostiles et &#233;tant, par ailleurs, en tant qu'organisations nationalistes bourgeoises, tr&#232;s m&#233;fiantes vis &#224; vis de toute forme d'auto-organisation combative des prol&#233;taires, UPK et PDK vont rapidement chercher &#224; discr&#233;diter un mouvement des shoras qu'ils ne peuvent contr&#244;ler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La radio du Front du Kurdistan (FK) qualifiera les shoras de rep&#232;res de communistes et d'anarchistes, les accusera d'inefficacit&#233; et de cr&#233;er des troubles. Plusieurs rencontres tendues auront lieu entre le FK et des repr&#233;sentants (parfois auto-proclam&#233;s) des shoras mais elles ne d&#233;boucheront sur aucun accord. Les groupuscules marxistes-l&#233;ninistes actifs dans les shoras organiseront des manifs hostiles aux FK qui lui m&#234;me en organisera contre les shoras. Le KF appellera m&#234;me, sans r&#233;sultats, &#224; leur dissolution le 18 mars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avanc&#233;e de la contre-offensive du r&#233;gime bassiste mettra fin au mouvement des shoras en tant que tel m&#234;me si certaines shoras semblent avoir perdur&#233; jusqu'au d&#233;but de l'&#233;t&#233; 91.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#192; propos des partis nationalistes kurdes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils sont &#224; l'origine cr&#233;&#233;s par des membres importants de la bourgeoisie kurde au d&#233;but des ann&#233;es 60, avec tout ce que cela implique d'hostilit&#233; vis &#224; vis de la classe ouvri&#232;re et des paysans pauvres. Les partis nationalistes kurdes irakiens ne vont pas cesser de rechercher diff&#233;rents appuis &#233;tatiques &#233;trangers (iraniens, isra&#233;liens, am&#233;ricains&#8230;) pour armer, financer, appuyer diplomatiquement leurs appareils. Ils livreront par exemple dans les ann&#233;es 70 &#224; la police politique iranienne de nombreux opposants au shah qui s'&#233;taient r&#233;fugi&#233;s au Kurdistan irakien (y compris des opposants kurdes iraniens).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leurs relations avec le pouvoir baasiste vont osciller constamment entre affrontement et collaboration. A certains moments cela sera la guerre totale, &#224; d'autres moment les unit&#233;s militaires de peshmergas nationalistes des diff&#233;rents partis vont quasiment accepter de devenir des troupes auxiliaires de l'Etat irakien en &#233;change de vagues promesses d'autonomie du Kurdistan. Ainsi en 1963, les nationalistes kurdes liquideront plusieurs foyers d'insurrection communisante au Kurdistan pour le compte du r&#233;gime baasiste r&#233;cemment install&#233;. A la fin des ann&#233;es 60, l'UPK dirig&#233; par Jalal Talabani et le PDK dirig&#233; par Massoud Barzani se firent la guerre, liquidant des milliers de kurdes suppos&#233;s appartenir au parti adverse. Au d&#233;but des ann&#233;es 70, ils livreront &#224; l'Etat baasiste des gu&#233;rilleros marxistes qui seront imm&#233;diatement ex&#233;cut&#233;s. Dans les ann&#233;es 80, ils liquid&#232;rent par dizaines des membres du Parti Communiste. Pendant la guerre Iran/Irak, le PDK soutenait Saddam tandis que l'UPK alli&#233;s aux islamistes iraniens le combattait. La r&#233;putation d'opportunisme, de cynisme, de brutalit&#233; et de corruption des partis nationalistes kurdes n'est plus &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LUTTES SOCIALES EN IRAK (2003-2006)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juillet 2003&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'arm&#233;e am&#233;ricaine emploie les ba&#239;onnettes pour disperser une manifestation de ch&#244;meurs &#224; Bagdad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ao&#251;t 2003&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le Syndicat des ch&#244;meurs organise un sit-in de quarante-cinq jours devant le bureau de Paul Bremer, repr&#233;sentant de l'administration am&#233;ricaine. Qasim Hadi, leader du syndicat, est arr&#234;t&#233; &#224; deux reprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Septembre 2003&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Kirkuk, le conseil ouvrier de la Compagnie p&#233;troli&#232;re du nord manifeste contre l'arrestation de l'un des membres, Muhammad Raadi Oraybi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Novembre 2003&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Bagdad, les travailleurs du coton virent le directeur de leur usine, un ancien responsable baasiste, et organisent eux-m&#234;mes la vente des produits sous contr&#244;le des d&#233;l&#233;gu&#233;s syndicaux qu'ils ont eux-m&#234;mes &#233;lus.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le Parti Communiste Ouvrier d'Irak nous a fait parvenir un communiqu&#233; &#224; propos des attaques dont ses militants ont &#233;t&#233; la cible dans la ville de Nassiriya. Il donne une id&#233;e de la situation que vivent aujourd'hui les militants qui, avec courage, se r&#233;clament des id&#233;es communistes en Irak, en devant faire face &#224; des attaques dans lesquelles les forces r&#233;actionnaires islamistes, les arm&#233;es d'occupation et les autorit&#233;s irakiennes elles-m&#234;mes, dans la mesure o&#249; elles sont reconstitu&#233;es, peuvent &#234;tre complices. Lutte Ouvri&#232;re exprime ici toute sa solidarit&#233; avec ces camarades, dont on a appris depuis qu'ils avaient tous &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;s, le si&#232;ge de leur parti restant cependant occup&#233; par les carabiniers italiens.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 16 juillet, une bande terroriste islamique appartenant &#224; Bakir el Sadr et d&#233;nomm&#233;e El Haouza El Elmiyah a attaqu&#233; le si&#232;ge du Parti Communiste Ouvrier d'Irak &#224; Nassiriya. L'affrontement &#233;tait in&#233;vitable et les terroristes ont &#233;t&#233; repouss&#233;s. Durant le week-end, pendant que le bureau &#233;tait clos, ils sont entr&#233;s en enfon&#231;ant la porte, mettant le feu aux meubles, aux documents, aux journaux, et prenant position dans le local.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 20 juillet nous avons &#233;t&#233; en mesure de chasser la bande de notre si&#232;ge et nous en avons repris possession. Le 21 juillet cette bande de terroristes, avec des renforts arm&#233;s et avec l'appui du Conseil sup&#233;rieur islamique et de groupes tribaux r&#233;actionnaires, a de nouveau attaqu&#233; notre si&#232;ge et l'affrontement a &#233;t&#233; extr&#234;mement dur. Ils ont r&#233;ussi leur plan visant &#224; enlever quatre membres de notre parti et les ont sauvagement tortur&#233;s.&lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s l'incident, les carabiniers italiens, &#224; qui est assign&#233; le contr&#244;le de la ville de Nassiriya dans le cadre des forces d'occupation, ont fait une incursion au si&#232;ge de notre parti et en ont pris possession, arr&#234;tant tous les camarades pr&#233;sents, une vingtaine, sans les rel&#226;cher. Quelques camarades ont &#233;t&#233; remis au g&#233;n&#233;ral Hassad Ibrahim Dahad, figure louche commandant la police locale et qui lui-m&#234;me les a remis aux terroristes islamistes de Heider El Ghazi.&lt;br class='manualbr' /&gt;La vie de tous ces camarades est donc en p&#233;ril.&lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s onze jours de sit-in, le syndicat des ch&#244;meurs obtient des cr&#233;ations d'emplois par la municipalit&#233; de Kirkuk.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#233;cembre 2003&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Fondation de la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats (FCOSI), &#224; Bagdad, lors d'une conf&#233;rence qui r&#233;uni &#233;galement des travailleurs de Kirkuk, Nassiriyah, Ramadi, Hilla, Kut et Samaw.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les travailleurs de l'industrie du cuir &#224; Bagdad font gr&#232;ve contre les augmentations d'horaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Janvier 2004&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le mouvement des travailleurs du cuir se durcit. Comme ceux du coton, ils virent leur directeur. Deux des meneurs de la gr&#232;ve sont bless&#233;s par balle dans un affrontement arm&#233; avec la milice patronale.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Bassorah, les ouvriers de la Compagnie p&#233;troli&#232;re du sud obtiennent une augmentation de salaire, apr&#232;s avoir menac&#233; leur minist&#232;re de passer &#224; la lutte arm&#233;e.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Al-Siwanah, un groupe islamiste tire sur une manifestation de ch&#244;meurs et tue quatre personnes.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le gouvernement d&#233;cide que seule F&#233;d&#233;ration des syndicats irakiens, li&#233;e au Parti communiste (proam&#233;ricain) sera reconnue. La FCOSI proteste aupr&#232;s de l'Organisation internationale du travail.&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans la ville d'Al Amarah, situ&#233;e au sud-est de l'Irak et sous contr&#244;le des troupes britanniques, six personnes ont &#233;t&#233; tu&#233;es et onze autres bless&#233;es samedi 10 janvier, alors qu'elles manifestaient pour r&#233;clamer du travail.&lt;br class='manualbr' /&gt;Plusieurs centaines de personnes s'&#233;taient rassembl&#233;es devant le si&#232;ge r&#233;gional de la coalition pour r&#233;clamer des emplois qui leur avaient &#233;t&#233; promis deux jours avant par les forces occupantes, &#224; l'issue d'une pr&#233;c&#233;dente manifestation. Au bout d'un moment, les manifestants se sont &#233;nerv&#233;s. En r&#233;ponse &#224; des jets de pierre et, selon un porte-parole militaire britannique, &#224; des coups de feu, les soldats irakiens ont ouvert le feu, appuy&#233;s par des troupes britanniques venues en renfort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F&#233;vrier 2004&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Mouvements contre les nouvelles grilles de salaire et contre la hausse des prix, dans les secteurs du p&#233;trole, du cuir, du coton, du tapis, de la boulangerie publique, de l'ameublement, de la sant&#233; et des cigarettes.&lt;br class='manualbr' /&gt;A la banque al-Rachid de Bagdad, les employ&#233;es refusent le licenciement de plusieurs d'entre elles accus&#233;es injustement de vol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mars 2004 &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Bassorah, les ouvriers de la centrale &#233;lectrique entrent en gr&#232;ve. Ils affrontent la milice patronale avec des cocktails Molotov, avant de s'en prendre au si&#232;ge de la direction et au directeur lui-m&#234;me. Ils obtiennent une hausse des salaires.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 24 Mars 2004, La police locale irakienne et les forces locales de coalition ont tir&#233; dans la foule pour disperser une manifestation de protestation des ch&#244;meurs exigeant des emplois dans la ville de Najaf, &#224; 160 kilom&#232;tres au sud de Bagdad. Heureusement, il n'y a pas eu de morts.&lt;br class='manualbr' /&gt;La F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats publie, en commun avec le Syndicat des ch&#244;meurs qui vient de la rejoindre, un programme social radical et sans concession.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avril 2004&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Nassiriyah, les ouvriers de l'aluminium emp&#234;chent la milice islamiste d'al-Sadr' de transformer leur usine en camp retranch&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les universitaires de Bagdad protestent contre la nouvelle grille de salaire et la non-reconnaissance de leurs travaux scientifiques.&lt;br class='manualbr' /&gt;Nabil Nadim, webmaster du syndicat des ch&#244;meurs, meurt dans un accident de voiture provoqu&#233; par des tirs am&#233;ricains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juin 2004&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La F&#233;d&#233;ration des syndicats de Miqdadyia rejoint la FCOSI.&lt;br class='manualbr' /&gt;Luttes de squatteurs &#224; Bagdad, o&#249; pas moins de 270 camps de r&#233;fugi&#233;s, abritant chacun de 15 &#224; 500 familles, sont install&#233;s dans des b&#226;timents officiels en ruine depuis les bombardements coalis&#233;s. Ces camps ne disposent d'aucun &#233;quipement, ni eau, ni &#233;lectricit&#233;, ni &#233;coles, ni dispensaires. Ils sont le plus souvent habit&#233;s par des veuves de guerre et leurs enfants. Des expulsions ont &#233;t&#233; emp&#234;ch&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juillet 2004 &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Kirkuk, le Syndicat des ch&#244;meurs prend la d&#233;fense des vendeurs de rue, menac&#233;s par la municipalit&#233; de perdre leur unique ressource.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Kirkuk &#233;galement, le syndicat des ch&#244;meurs met &#233;galement en place une aide m&#233;dicale gratuite et lutte pour d&#233;fendre les personnes handicap&#233;es.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le Syndicat des ch&#244;meurs ouvre de nouveaux locaux &#224; Bassorah.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mohammad Abdul Rahim, militant du Parti communiste des travailleurs, a &#233;t&#233; enlev&#233; le 18 juillet, &#224; Kut. Son corps vient d'&#234;tre retrouv&#233;, &#224; proximit&#233; de la fronti&#232;re iranienne. Quelques jours plus t&#244;t, il avait re&#231;u des menaces du &#171; Conseil supr&#234;me de la r&#233;volution islamique en Irak &#187;, une organisation islamiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juillet-ao&#251;t 2004 &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A l'appel lanc&#233; par le Parti communiste-ouvrier d'Irak, plusieurs dizaines d'habitant-es d'al-Jihad et d'al-Furat, dans la banlieue de Bagdad, ont form&#233; des groupes arm&#233;s pour d&#233;fendre leur quartier. Le 12 juillet, un gang a ordonn&#233; aux commer&#231;ants du quartier d'al-Jihad de fermer boutique. Le Parti communiste-ouvrier a aussit&#244;t envoy&#233; une d&#233;l&#233;gation, qui a rassur&#233; les commer&#231;ant, et les a encourag&#233; &#224; rester ouvert jusque minuit. Le 13 ao&#251;t, quatre hommes en moto, ont tent&#233; une op&#233;ration militaire &#224; al-Jihad, mais ils ont &#233;t&#233; chass&#233;s par ces groupes arm&#233;s, qui ont bless&#233; l'un d'entre eux.&lt;br class='manualbr' /&gt;Sami Abu Muhammad, leader du parti communiste-ouvrier &#224; al-Jihad, a averti les troupes US qu'elles ne devaient plus entrer dans ces deux quartiers. Le parti a tenu plusieurs meetings pour expliquer sa politique de protection, tr&#232;s bien re&#231;ue par les habitant-es. Plusieurs membres de la police irakienne ont rejoint les groupes arm&#233;s du parti et sont maintenant en charge des patrouilles et des check-points dans ces deux quartiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ao&#251;t 2004&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La FCOSI participe, aux c&#244;t&#233; d'organisations de gauche et d'associations, &#224; la conf&#233;rence pour la renaissance d'une soci&#233;t&#233; civile en Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Octobre 2004&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Bassorah, la FCOSI refuse la cr&#233;ation d'un comit&#233; de n&#233;gociation avec la direction et obtient que les documents soient discut&#233;s en assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale par les travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Novembre 2004&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La FCOSI prend la d&#233;fense de cinq ouvriers du p&#233;trole a al-Youssoufia, arr&#234;t&#233;s pour participation &#224; la lutte arm&#233;e.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Bagdad, les travailleurs de l'usine de boissons fra&#238;ches se mettent en gr&#232;ve pour de meilleurs salaires et conditions de travail, &#224; l'appel de la FCOSI.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Bassorah, 200 d&#233;l&#233;gu&#233;s de syndicats et de conseils ouvriers se r&#233;unissent. Ils exigent le d&#233;part des troupes d'occupation, des lois sociales et refusent la division ethnique et religieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#233;cembre 2004 &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Sharaban, pr&#232;s de Bagdad, le gouverneur tente d'interdire la FCOSI et de faire reconna&#238;tre le syndicat officiel (&#171; F&#233;d&#233;ration irakienne des syndicats &#187;).&lt;br class='manualbr' /&gt;Abdulhakim Rahim et Basim Kazim, syndicalistes dans le secteur du coton, sont mut&#233;s apr&#232;s avoir exig&#233; des explications sur des d&#233;tournement de fonds. IL leur est reproch&#233; d'appartenir &#224; un syndicat non-reconnu, la FCOSI.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Nassiriyah, les ouvriers de la centrale &#233;lectrique se mettent en gr&#232;ve pour de meilleurs conditions de travail, et pour l'am&#233;lioration des performances de la centrale, cause de nombreuses coupures pour les habitants de la ville.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Kut, des hommes masqu&#233;s tirent sur les ouvriers du textile qui manifestent pour une augmentation des primes de risque, faisant quatre bless&#233;s. Le gouverneur tente &#233;galement d'interdire la FCOSI.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Janvier 2005&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A la Compagnie des manufactures p&#233;trochimiques et plastiques, les salari&#233;s refusent d'&#234;tre repr&#233;sent&#233;s par l'officielle F&#233;d&#233;ration irakienne des syndicats, qui leur impose de payer des indemnit&#233;s &#224; l'entreprise apr&#232;s une gr&#232;ve, et &#233;lisent cr&#233;ent leur conseil ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F&#233;vrier-Mars 2005 &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Ces deux derniers mois il y a eu une &#233;norme vague de gr&#232;ves : les ouvriers du textile &#224; Kut, les ouvriers de l'&#233;nergie &#224; Nasiriyah, les ouvriers des produits de l'aluminium &#224; Nasiriyah, les ouvriers de l'industrie chimique &#224; Bagdad, les ouvriers du cuir &#224; Bagdad, et les ouvriers agricoles y ont notamment particip&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Il y avait diff&#233;rentes raisons pour chaque gr&#232;ve. Beaucoup &#233;taient une r&#233;ponse aux augmentations subites du prix du carburant. Cela a men&#233; &#224; une vague de gr&#232;ves pour augmenter les salaires.&lt;br class='manualbr' /&gt;D'autres gr&#232;ves &#233;taient une r&#233;ponse face aux menaces de privatisation, particuli&#232;rement pour les ouvriers des produits aluminium et les ouvriers de l'&#233;nergie. Les ouvriers sont devenus soup&#231;onneux envers leurs patrons qui pr&#233;paraient la privatisation et ils craignaient de perdre leur travail.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les ouvriers agricoles ont stopp&#233; le travail dans 300 fermes d'&#233;tat. Ils s'en sont servis pour recevoir des primes repr&#233;sentant une part des profits annuels. Maintenant, apr&#232;s la chute de l'ancien r&#233;gime, les primes ont &#233;t&#233; supprim&#233;es. Ils sont pay&#233;es seulement 80.000 dinars par mois, l'&#233;quivalent de 60$. C'est pourquoi ils sont en gr&#232;ve.&lt;br class='manualbr' /&gt;La plupart du temps les ouvriers ont partiellement r&#233;ussi dans leurs luttes. Les ouvriers chimiques ont gagn&#233; presque toutes leurs revendications. Les ouvriers de l'&#233;nergie et les ouvriers du cuir ont gagn&#233; environ la moiti&#233; de ce qu'ils ont exig&#233;. Les ouvriers agricoles ont gagn&#233; sur certaines de leurs demandes.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les ouvriers du textile &#224; Kut ont &#233;t&#233; attaqu&#233;s et quatre ouvriers ont &#233;t&#233; bless&#233;s. Le gouvernement a r&#233;pondu sur la base des lois du travail du r&#233;gime Baathiste, indiquant que les ouvriers &#233;taient &#171; des fonctionnaires &#187; et qu'ils n'avaient pas le droit de gr&#232;ve. Les ouvriers du textile ont subi une d&#233;faite.&lt;br class='manualbr' /&gt;Une des raisons des gr&#232;ves, s'explique du fait que c'est l'hiver ici et les ouvriers ont besoin de p&#233;trole pour chauffer leurs maisons. Les prix &#233;lev&#233;s du carburant rendent &#233;galement le transport tr&#232;s cher, et augmentent le prix de la nourriture transport&#233; d'un endroit &#224; l'autre.&lt;br class='manualbr' /&gt;Avec les ouvriers du cuir, la gr&#232;ve est partie de la corruption au sein de la direction de l'usine. Les ouvriers l'ont utilis&#233; pour obtenir des primes saisonni&#232;res, mais la direction les a retir&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15 mars 2005&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Des &#233;tudiants de l'universit&#233; de Bassora, accompagn&#233;s de leurs professeurs, ont &#233;t&#233; sauvagement attaqu&#233;s par des milices islamistes, notamment li&#233;es &#224; celle d'Al-Sadr, l'arm&#233;e du Madhi. Un &#233;tudiant a &#233;t&#233; tu&#233; d'une balle dans la t&#234;te, alors qu'il tentait de d&#233;fendre Zahra Ashour, une jeune &#233;tudiante sur qui les islamistes s'acharnaient &#224; coup de b&#226;tons. Une vingtaine d'&#233;tudiants ont &#233;galement &#233;t&#233; kidnapp&#233;s et d'autres gri&#232;vement bless&#233;s. Leur tort ? S'&#234;tre amus&#233; entre gar&#231;ons et filles en &#233;coutant de la musique autour d'un pique-nique, avoir mis de c&#244;t&#233; la violence ambiante, pour s'octroyer un moment de d&#233;tente au-del&#224; des diff&#233;rences religieuses, ethniques ou nationales. Il semble cependant qu'une grande partie de la jeunesse irakienne n'accepte pas aussi facilement qu'une nouvelle dictature s'installe en Irak. La r&#233;sistance s'organise. En marge de ces syndicats officiels, des comit&#233;s &#233;tudiants ont &#233;merg&#233;. Ils ne d&#233;fendent pas un programme politique mais cherchent &#224; prot&#233;ger les &#233;tudiants et &#224; rendre leurs conditions de vies meilleures.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Bassora, des milliers de personnes ont investi les rues pour soutenir les &#233;tudiants contre l'islam politique. Il semble m&#234;me que la col&#232;re populaire ait convaincu les islamistes radicaux de se tenir &#224; carreau, au moins pour un temps. Sur les autres facs, la solidarit&#233; s'organise aussi. Les &#233;tudiants de Bagdad, d'Erbil ont apport&#233; leur soutien &#224; ceux de Bassora. A Suleymaania, les &#233;tudiants se sont &#233;galement mobilis&#233;s. Durant 35 jours, avec les professeurs ils se sont mis en gr&#232;ve pour lutter contre l'ouverture d'une universit&#233; priv&#233;e, r&#233;clamer la s&#233;paration du religieux de l'Etat et de l'&#233;ducation. Des &#233;tudiants d'Erbil sont venus &#224; pied pour soutenir les gr&#233;vistes. Les policiers locaux se sont interpos&#233;s pour stopper leur marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juin 2005&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les r&#233;sidents de Theqar se battent contre la police irakienne pour d&#233;fendre leurs huttes. Le 7 Juin, plus de 10 personnes furent bless&#233;es, parfois gravement. Plusieurs maisons et des v&#233;hicules furent endommag&#233;s. La police a maintenant coup&#233; l'&#233;lectricit&#233; dans cette zone. Les affrontements ont &#233;t&#233; provoqu&#233; par la volont&#233; polici&#232;re d'expulser les r&#233;sidents de quelques 40 &#171; habitations &#187; construites avec de la boue et de la ferraille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ao&#251;t 2005&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les travailleurs de la sant&#233; de l'h&#244;pital et des centres m&#233;dicaux de Kirkouk (270km au nord de Bagdad) et de sa banlieue ont men&#233; une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale contre la r&#233;solution 23971, du 6 Juin 2005, du minist&#232;re de la sant&#233;, qui diminue le salaire des employ&#233;s. La gr&#232;ve a commenc&#233; &#224; 9 heures du matin, et a dur&#233; deux heures apr&#232;s que les officiels du minist&#232;re aient re&#231;u les revendications des travailleurs (salaire, logement, transport, budget de la sant&#233;&#8230;) et aient promis de les transmettre au ministre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Septembre 2005&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;L'entreprise textile de Mahmoodya situ&#233;e &#224; 25 kilom&#232;tres au sud de Bagdad, qui employait 1800 ouvriers, a licenci&#233; plus de 500 ouvriers, dont la majorit&#233; sont des femmes et ce sans aucune indemnit&#233;.Les ouvri&#232;res cong&#233;di&#233;es ont pr&#233;cis&#233; que le plan de licenciement a &#233;t&#233; pr&#233;par&#233; par le syndicat officiel (IFTU) l&#233;gitim&#233; par l'actuel gouvernement et entretenant de bonnes relations avec la direction de l'entreprise. La F&#233;d&#233;ration des Syndicats et des Conseils Ouvriers d'Irak a rassembl&#233; les ouvri&#232;res licenci&#233;es. Celles-ci se pr&#233;parent &#224; effectuer une manifestation et un sit-in en face du minist&#232;re du travail afin d'exiger leur r&#233;int&#233;gration dans l'entreprise, d'obtenir un autre emploi ou des indemnit&#233;s de licenciement cons&#233;quentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Janvier 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Lorsque le gouvernement local de Nassiriya a annonc&#233; qu'il cr&#233;erait des emplois pour les ch&#244;meurs de la ville, des milliers d'entre eux sont venus les r&#233;clamer. Mais les emplois ont &#233;t&#233; donn&#233; aux seuls membres des partis au pouvoir, ce qui a cr&#233;&#233; une grande col&#232;re dans la population. Des milliers de personnes ont battu le pav&#233; pour demander des opportunit&#233;s &#233;gales pour tous. Ils ont form&#233; une &#233;quipe de n&#233;gociation pour discuter avec le gouvernement local de ce probl&#232;me, tandis que la police, ne pouvant plus contenir la manifestation a ouvert le feu sur elle aveugl&#233;ment, tuant 4 personnes et en blessant 40 autres, dont certains gravement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mars 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Suite &#224; la r&#233;cente escalade de violence, le comit&#233; de direction du Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak (IFC) a lanc&#233; une campagne dans plusieurs districts de Bagdad.&lt;br class='manualbr' /&gt;A Zafaranyia et Husseinya, Mahmoodya, l'IFC a initi&#233; un Comit&#233; de d&#233;fense pour la s&#251;ret&#233; du peuple. A Alexandria, Saeed Nima, Abd Alzahra Abd Alhasan et Ibrahim Iesa, de la direction ex&#233;cutive de l'IFC, ont organis&#233; des meetings populaires pour exposer les motifs politiques r&#233;els de la haine sectaire, et les propositions de l'IFC pour en sortir. Ils ont propos&#233; de mettre en place l'IFC dans ces districts pour d&#233;fendre la s&#251;ret&#233; du peuple. A Bassora, des milliers de tracts de l'IFC ont &#233;t&#233; distribu&#233;s. Ils sont &#233;t&#233; tr&#232;s bien re&#231;us et dans les meetings, les gens ont commenc&#233; &#224; chanter : &#171; Ni chiites, ni Sunnites, nous croyons en l'humanit&#233; ! &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans les meetings tenus dans les quartiers de Bagdad, l'IFC a propos&#233; de cr&#233;er des Forces de s&#233;curit&#233;. Les habitants de plusieurs districts ont demand&#233;s &#224; faire partie de la zone couverte par ces forces. Rasheed Ismail, responsable de l'IFC &#224; Zafaranya, a annonc&#233; la cr&#233;ation d'une force form&#233;e par les habitants de ce district. L'initiative se r&#233;pand rapidement dans les autres quartiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avril 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette ann&#233;e, pour comm&#233;morer l'Anfal - c'est-&#224;-dire le massacre perp&#233;tr&#233; par l'arm&#233;e de Saddam Hussein contre une ville Kurde en 1988 - le Parti communiste-ouvrier d'Irak a lanc&#233; une vaste campagne de protestation contre la situation dans laquelle vit aujourd'hui encore la population du Kurdistan : mis&#232;re, ch&#244;mage, privations, coupures d'&#233;lectricit&#233;, manque d'h&#244;pitaux et de cr&#232;ches,... L'Union patriotique du Kurdistan, c'est-&#224;-dire le parti du pr&#233;sident irakien Jalal Talabani, au pouvoir dans cette partie de l'Irak, essaye d'emp&#234;cher cette campagne de se d&#233;velopper en multipliant les arrestations.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 9 avril, les forces de s&#233;curit&#233; de l'UPK ont arr&#234;t&#233;, dans le district de Kalar, Aram Muhammad, Amir Salah et Mustafa, avant de les rel&#226;cher. Le 12 avril, elles ont incarc&#233;r&#233; Hussein Salih, un organisateur du Parti communiste-ouvrier d'Irak, alors qu'il &#233;tait en train de distribuer des tracts. Le 13 avril, c'est Zmnako Aziz, un membre du bureau politique, qui a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;. Elles sont &#233;galement men&#233; des raids dans les r&#233;sidences &#233;tudiantes de Sulaymania.&lt;br class='manualbr' /&gt;De plus, Fayaq Gulpi, le leader du Parti pour une solution d&#233;mocratique au Kurdistan (branche irakienne du Parti des travailleurs du Kurdistan - PKK) et dix autres membres, ont &#233;galement &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s. Deux autres, AdulwahabAhmed et Bahadin Mahmud sont recherch&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mai 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;250 agriculteurs de la r&#233;gion de Safwan, &#224; proximit&#233; de Bassora, ont d&#233;cid&#233; de prendre en charge la s&#233;curit&#233; de la fronti&#232;re entre le Kowe&#239;t et l'Irak. Ils organisent patrouilles afin d'emp&#234;cher les groupes terroristes de s'infiltrer ou de passer des armes. Leur objectif est de contribuer &#224; en finir avec le terrorisme et &#224; restaurer la soci&#233;t&#233; civile. Ces agriculteurs ont rejoint le Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak.&lt;br class='manualbr' /&gt;Deux maisons du peuple ont ouvert leurs portes &#224; la fin du moins de mai dans la banlieue de Bagdad, l'une dans le quartier d'al-Askaria et l'autre dans celui d'al-Skanderia. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ces initiatives d'habitants de ces quartiers font partie de la strat&#233;gie d'implantation du Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak (IFC) dans les cit&#233;s de la banlieue de la capitale irakienne.&lt;br class='manualbr' /&gt;A al-Skanderia, le maire est venu personnellement lors de la c&#233;r&#233;monie d'inauguration, et a chaleureusement encourag&#233; le Congr&#232;s des libert&#233;s pour son action contre la guerre civile. Saeed Nima, vice-pr&#233;sident du Congr&#232;s, a pris la parole contre l'occupation, contre les divisions religieuses et ethniques dont les USA ont fait la base de leur politique, et contre le gouvernement actuel. Il a insist&#233; sur l'urgence de former, dans chaque quartier, des Forces de s&#233;curit&#233; auto-organis&#233;es capables de prot&#233;ger les habitants contre les exactions des forces d'occupation, des groupes terroristes et des milices religieuses.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ces deux initiatives montrent que la strat&#233;gie du Congr&#232;s est en train de prendre place sur le terrain, apr&#232;s les succ&#232;s remport&#233;s tant en Irak (adh&#233;sion de plusieurs syndicats importants) et au dehors (soutien apport&#233; dans plusieurs pays, y compris aux USA).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juin 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les habitants du district industriel de Baiaa, &#224; Bagdad, ont d&#233;cid&#233; de cr&#233;er un Comit&#233; de d&#233;fense. Dans ce secteur de la ville, les attaques &#224; main arm&#233;e sont devenues si fr&#233;quentes que de nombreux habitants ont pr&#233;f&#233;r&#233; fuir leur logement. Le Comit&#233; s'est donn&#233; pour but d'assurer la s&#233;curit&#233; du quartier et de prot&#233;ger ses habitants. 15 juin 2006&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1er Juillet 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A l'issue d'une rencontre le 1er juillet Le Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak (IFC) et la direction du Syndicat du p&#233;trole ont annonc&#233;, en conclusion, que parler de s&#233;curit&#233; n'a aucun sens tant que l'occupation et son r&#233;gime fantoche continuent.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les participants ont &#233;galement conclu que la &#171; r&#233;conciliation nationale &#187; n'&#233;tait &#233;t&#233; ait une initiative &#233;tats-unienne pour l&#233;gitimer l'occupation et son gouvernement ethno-religieux. Ils ont insist&#233; sur l'urgence de concentrer tous leurs efforts pour en finir avec la violence et construire des Forces de s&#233;curit&#233; capable de prot&#233;ger le peuple.&lt;br class='manualbr' /&gt;La situation de la soci&#233;t&#233; irakienne est telle que le gouvernement actuel est incapable de restaurer la loi et la s&#233;curit&#233;. De nombreuses entreprises ont &#233;t&#233; contraintes de fermer, d'o&#249; un taux de ch&#244;mage de plus de 65%. Le congr&#232;s des libert&#233;s en Irak (IFC), dont 40% de la direction est constitu&#233;e de repr&#233;sentants ouvriers, pr&#233;conise deux strat&#233;gies contre les meurtres d'ouvriers et le bain de sang quotidien.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; 1) La Force de s&#233;curit&#233; doit &#234;tre organis&#233;e et instruire les ouvriers pour leur autod&#233;fense. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; 2) Le p&#233;trole est le seul secteur de l'&#233;conomie Irakienne qui fonctionne encore au maximum de ses capacit&#233;s. Il est le nerf de l'&#233;conomie d'occupation. Une gr&#232;ve dans ce secteur est un coup port&#233; au c&#339;ur de l'occupation. Elle forcera les milices arm&#233;es gouvernementales pro-occupation &#224; battre en retraite et &#224; cesser les massacres. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La discussion a port&#233; sur l'organisation de la gr&#232;ve, son impact politique et social, et la logistique n&#233;cessaire. Les participants ont unanimement vot&#233; en faveur de la gr&#232;ve et demand&#233; au Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak (IFC) de mobiliser pour la gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;27 juillet 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce jeudi 27 juillet, la police et les forces de s&#233;curit&#233; de l'Union Patriotique du Kurdistan (UPK) ont ouvert le feu sur 700 travailleurs de l'usine de ciment de Tasloja, pr&#233;s de la ville de Suleimanieh, au Kurdistan irakien. Des ouvriers auraient &#233;t&#233; tu&#233;s, et de nombreux autres bless&#233;s dans cette attaque cruelle. Les ouvriers se sont retrouv&#233;s sous le feu car ils avaient commenc&#233; une gr&#232;ve pour une augmentation de leurs salaires et la r&#233;int&#233;gration de 300 de leurs coll&#232;gues, qui avaient &#233;t&#233; licenci&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12 ao&#251;t 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce samedi 12 ao&#251;t 2006, &#224; 9h00 du matin, les forces d'occupations ont attaqu&#233; les locaux du Parti communiste-ouvrier d'Irak &#224; Kirkuk. Elles sont revenues &#224; midi, mais n'y ont trouv&#233; personne, car l'information avait circul&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;D'apr&#232;s Ramazan Sabir, membre du comit&#233; central et secr&#233;taire du comit&#233; d'organisation de Kirkuk, tous les membres du Parti ont &#233;t&#233; contraints de se cacher pour &#233;viter l'arrestation.&lt;br class='manualbr' /&gt;C'est la police de Kirkuk qui a donn&#233; le feu vert aux forces d'occupation pour lancer cette offensive contre le Parti. Elle intervient alors que le comit&#233; du parti pr&#233;parait une campagne de manifestations contre les probl&#232;mes de coupures &#233;lectriques, la hausse du prix de l'essence et le manque de services publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;22 ao&#251;t 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Sous la direction du syndicat du p&#233;trole du Sud, les travailleurs de la Oil Pipes Company &#224; Shoayba dans la ville du sud de l'Irak, Bassorah, ont commenc&#233; une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale le 22 ao&#251;t 2006 &#224; 8 heures du matin. Cette gr&#232;ve a compl&#232;tement paralys&#233; tout pompage du p&#233;trole dans tous les ports irakiens &#224; Bassorah. La Compagnie du p&#233;trole du sud &#224; compl&#232;tement cess&#233;e d'exporter du p&#233;trole, vers l'int&#233;rieur comme vers l'ext&#233;rieur du pays. Le m&#234;me jour, les ouvriers de la s&#233;paration des gaz &#224; Alrafuziya ont proclam&#233; leur adh&#233;sion &#224; la gr&#232;ve.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette gr&#232;ve survient apr&#232;s des mois de protestation des travailleurs contre la d&#233;t&#233;rioration de leurs conditions de travail et contre les bas salaires. Les revendications des travailleurs sont les suivantes :&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; 1. Les salaires doivent &#234;tre pay&#233;s en temps et en heure. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; 2. Les heures suppl&#233;mentaires doivent &#234;tre pay&#233;es. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; 3. Augmentation des allocations sociales des travailleurs. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt; 4. Fourniture d'ambulance sur les lieux de travail pour le transfert &#224; l'h&#244;pital des salari&#233;s malades. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le gouvernement et son administration ont ferm&#233; les yeux devant ces revendications des salari&#233;s depuis des mois. Aussi, les travailleurs ont &#233;t&#233; contraints de faire usage de l'arme de la gr&#232;ve pour imposer leurs revendications au gouvernement et &#224; la South Oil Company.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;30 ao&#251;t 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les employ&#233;s municipaux de al-Aadhamiya, &#224; Bagdad, se sont mis en gr&#232;ve depuis le 30 ao&#251;t, afin de protester contre les attaques des troupes am&#233;ricaines sur leurs locaux. Les soldats US ont briser portes et fen&#234;tres, et d&#233;truit les bureaux des employ&#233;s, sous pr&#233;texte de chercher des armes dans la mairie. Le syndicat des employ&#233;s municipaux, affili&#233; &#224; la F&#233;d&#233;ration des travailleurs des services de la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak, a fait un rapport d&#233;taill&#233; des d&#233;g&#226;ts sur le lieu de travail, et appel&#233; &#224; la gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6-7 septembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Ces mercredi 6 et jeudi 7 septembre 2006, les forces am&#233;ricaines ont saccag&#233; &#224; deux reprises les locaux du Congr&#232;s des Libert&#233;s &#224; Bagdad.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le mois dernier &#224; Kirkouk, elles avaient d&#233;j&#224; attaqu&#233; le local du Parti communiste-ouvrier d'Irak, en raison du r&#244;le jou&#233; par cette organisation dans les manifestations et mouvements sociaux contre le gouvernement r&#233;gional du Kurdistan.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 2 ao&#251;t dernier, la gr&#232;ve a commenc&#233; &#224; Bassora en bloquant les centres de production, ainsi que le port industriel de Bassora - principal lieu d'exportation du p&#233;trole irakien. Elle s'est ensuite &#233;tendue &#224; la r&#233;gion de Bagdad, o&#249;, &#224; l'appel de la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak, vient de se tenir la rencontre des syndicalistes des diff&#233;rentes secteurs en gr&#232;ve (p&#233;trole, cimenteries de Suleymania, employ&#233;s municipaux de Bagdad). L'extension de la gr&#232;ve du p&#233;trole a &#233;galement &#233;t&#233; discut&#233;e.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les assauts r&#233;p&#233;t&#233;s de ces troupes ne sont pas dus au hasard. L'IFC*, qui dispose d'une forte base syndicale, est &#224; l'initiative de la gr&#232;ve du secteur p&#233;trolier irakien. Par ailleurs, le Syndicat g&#233;n&#233;ral des ouvriers, la F&#233;d&#233;ration g&#233;n&#233;rale des syndicats et la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats sont tous membres de ce mouvement et le soutiennent donc concr&#232;tement.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'IFC, dont le slogan est &#171; &lt;i&gt; Construire une alternative d&#233;mocratique, la&#239;que et progressiste contre l'occupation US et l'Islam politique en Irak &lt;/i&gt; &#187;, est en train de devenir la principale force de r&#233;sistance civile de gauche dans ce pays. Elle doit lancer, dans les semaines qui viennent, sa propre cha&#238;ne de t&#233;l&#233;vision par satellite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3 septembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Plusieurs centaines de travailleurs de la sant&#233; ont fait gr&#232;ve &#224; Nasirayah, &#224; 370 km au sud de Bagdad, et &#224; Umara, &#224; 370 km au sud-est de Bagdad. Leurs revendications portaient sur l'augmentation des salaires, et le payement d'une indemnit&#233; de compensation pour les risques de maladies contagieuses. Dans le secteur de la sant&#233;, les salaires ont &#233;t&#233; gel&#233;s depuis le d&#233;but de l'occupation. La gr&#232;ve a dur&#233; trois jours, durant lesquels les travailleurs n'ont rien re&#231;u de plus que des promesses. L'un des organisateurs de la gr&#232;ve, Jassim Mohammed, a expliqu&#233; que les travailleurs allaient, dans les prochains jours, organiser un sit-in devant les b&#226;timents officiels pour exprimer leur m&#233;contentement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11 septembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les ouvriers de la compagnie textile de Hilla, au sud de Bagdad, sont en gr&#232;ve. Ils r&#233;clament une augmentation des salaires, en rapport avec la hausse des prix et des services.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3 octobre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour la deuxi&#232;me fois en un mois, les travailleurs de la sant&#233; ont fait gr&#232;ve dans plusieurs villes irakiennes. Les employ&#233;-e-s des h&#244;pitaux de Karbala, de Nassiriyah, d'al-Amara et de Kut, dans le sud de Bagdad, ont lanc&#233; leur mouvement simultan&#233;ment le 3 octobre. Les gr&#233;vistes sont tr&#232;s d&#233;termin&#233;-e-s, car les promesses qui leurs ont &#233;t&#233; faites lors des gr&#232;ves pr&#233;c&#233;dentes n'ont pas &#233;t&#233; tenues.&lt;br class='manualbr' /&gt;Leurs revendications portent principalement sur la revalorisation des salaires. Le r&#233;tablissement des primes de risque, supprim&#233;es depuis le d&#233;but de l'occupation am&#233;ricaine, est aussi vigoureusement revendiqu&#233; : il faut savoir que ces primes avaient &#233;t&#233; obtenues au prix d'une longue lutte contre le r&#233;gime de Saddam Hussein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7 octobre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak (FCOSI) appelle &#224; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale dans l'&#233;ducation afin d'obtenir la revalorisation des salaires et des primes. Des comit&#233;s d'organisation utiles &#224; sa pr&#233;paration ont &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s dans plusieurs villes comme Nassirya et Basra.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les 400 000 enseignant-e-s irakien-ne-s re&#231;oivent 125 000 dinars (134 &#8364;) par mois. Avec un tel salaire, on ne peut se nourrir que pendant quelques jours &#224; cause de la hausse des prix. Il faut savoir aussi que de nombreux/ses enseignant-e-s s ont &#233;t&#233; assassin&#233;-e-s depuis le d&#233;but de l'occupation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11 octobre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 11 octobre, les travailleurs et les fonctionnaires ont entam&#233; une nouvelle gr&#232;ve dans le secteur de la sant&#233; au Karbala (sud de Bagdad ), ainsi qu'&#224; Sulaimaniya (Kurdistan).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;30 octobre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Mahmoodya, &#224; 25 km au sud de Bagdad - les Forces de s&#251;ret&#233; de l'IFC (Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak) ont emp&#234;ch&#233; une attaque men&#233;e par la milice arm&#233;e du Parti islamique - l'un des partis repr&#233;sent&#233; &#224; l'assembl&#233;e nationale - contre un quartier populaire. La pr&#233;sence des Forces de s&#251;ret&#233;, qui prot&#233;gent le secteur &#224; la demande des habitants, a emp&#234;ch&#233; l'attaque. Abdalhadi Alfatlawi, correspondant de presse de l'IFC pour Mahmoodya, a signal&#233; l'&#233;v&#233;nement et enverra des informations compl&#233;mentaires d&#232;s que possible.&lt;br class='manualbr' /&gt;D&#233;j&#224;, le 16 octobre, dans le quartier de Aliwathya &#224; Bagdad, elles avaient contr&#244;l&#233;es une voiture soup&#231;onn&#233;e d'&#234;tre pi&#233;g&#233;e, et boucl&#233; le quartier pour &#233;viter de mettre des vies en danger en cas d'explosion. Il s'&#233;tait av&#233;r&#233; qu'il s'agissait d'une fausse alerte. Peu de temps auparavant, le camarade Abdalhadi Alfatlawi, du comit&#233; ex&#233;cutif de l'IFC, avait rencontr&#233; le principal de l'institut de formation des enseignants, dans ce m&#234;me quartier, afin de proposer l'aide des forces de s&#251;ret&#233; pour permettre au cours de reprendre dans des conditions s&#251;res.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les forces de s&#251;ret&#233; ont &#233;galement commenc&#233; &#224; se d&#233;ployer &#224; Alsanii, un autre quartier de Bagdad, et &#224; Bassora. Elles se reconnaissent &#224; leur uniforme : jean, chemise bleu ciel et brassard. Equip&#233;es de fusils d'assaut, elles ont pour r&#244;le d'assurer la protection de la population de la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12 novembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Pr&#233;tendant &#234;tre &#224; la recherche d'une parente disparue, des militantes de l'Organisation pour la libert&#233; des femmes ont pu rentrer dans la morgue de Bagdad. L'employ&#233; qui leur a montr&#233; les corps de 150 femmes, non r&#233;clam&#233;s par leurs familles. Bon nombre &#233;taient d&#233;capit&#233;es, d&#233;figur&#233;es ou portaient des marques de torture. Ces corps &#233;taient arriv&#233;s durant les deux derniers jours. Faute de place, il devenait impossible de les conserver dans la morgue, si bien qu'ils &#233;taient install&#233;s dans des pi&#232;ces &#224; temp&#233;rature ambiante ou sur les terrasses ext&#233;rieures. Avec le retour du tribalisme, les familles refusent de reconna&#238;tre que leurs filles ont &#233;t&#233; enlev&#233;es, car c'est mauvais pour &#171; l'honneur &#187; de la famille. Si elle est viol&#233;e et tu&#233;e, personne ne vient chercher le corps. Au rythme de 15 femmes par jour, c'est 5500 femmes qui seront ainsi tu&#233;es durant l'ann&#233;e &#224; venir.&lt;br class='manualbr' /&gt;Une d&#233;l&#233;gation du bureau ex&#233;cutif de l'IFC (Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak), compos&#233;e de Hassan Klildar, Abdlahadi Al-fatlwai, Jasim Alwan et Saeed Nima est venue aux fun&#233;railles de deux jeunes gens tu&#233;s dans la quartier d'Alfathl &#224; Bagdad, l'un parce qu'il a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233; comme chiite, l'autre comme sunnite. Les Forces de s&#251;ret&#233; de l'IFC avaient d&#233;ploy&#233;es dans le quartier pour prot&#233;ger les c&#233;r&#233;monies. Leur pr&#233;sence a &#233;t&#233; tr&#232;s bien accueillie par les personnes pr&#233;sentes aux fun&#233;railles. Un officier des Forces de s&#251;ret&#233; a annonc&#233; la mise en place d'un plan de s&#233;curit&#233; dans ce quartier ainsi que dans plusieurs autres. Il a rappel&#233; le slogan de l'IFC : &#171; Ni sunnites, ni chiites, nous sommes l'Humanit&#233; ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mi novembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le nombre des coiffeurs assassin&#233;s par les milices islamistes dans les quartiers d'Al-Amil et Al-Bayaa &#224; Bagdad a atteint 132 personnes, selon le Syndicat des services de la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak. Les islamistes consid&#232;rent que la coiffure est contraire &#224; la religion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15 novembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les Forces de s&#251;ret&#233; de l'IFC (Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak) ont &#233;t&#233; d&#233;ploy&#233;es pour prot&#233;ger les 800 &#233;tudiants qui fr&#233;quentent le Coll&#232;ge de formation des enseignants de Bagdad. Apr&#232;s avoir vu des homes arm&#233;s patrouillant en voiture autour du coll&#232;ge, le directeur a averti Abdalhadi Alfatlwai et Saed Nima, du bureau ex&#233;cutif de l'IFC, pour obtenir la protection des Forces de s&#251;ret&#233;. Celles-ci ont boucl&#233; le quartier, regroup&#233; les &#233;tudiants et les enseignants &#224; l'abri, alors m&#234;me que des tirs commen&#231;aient &#224; atteindre l'&#233;cole. Elles ont ensuite localis&#233; et mis en d&#233;route le tireur. Les &#233;tudiants ont pu quitter les lieux une fois les rues s&#233;curis&#233;es. Suite &#224; cela, le directeur a demand&#233; &#224; l'IFC d'organiser une s&#233;rie de conf&#233;rences sur les droits de l'&#234;tre humain et le conflit religieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;21 novembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Averties d'activit&#233;s suspectes, les Forces de s&#251;ret&#233; du Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak (IFC) ont emp&#234;ch&#233; un groupe arm&#233; de commettre un enl&#232;vement de groupe. Une milice arm&#233;e, non identifi&#233;e, avait install&#233; un faux point de contr&#244;le d'identit&#233;, &#224; proximit&#233; du Minist&#232;re de la sant&#233;, en utilisant des uniformes de la Garde nationale. Trois camions &#233;taient stationn&#233;s &#224; proximit&#233;, afin d'enlever un group de personnes apr&#232;s avoir v&#233;rifi&#233; leur appartenance confessionnelle. Apr&#232;s avoir v&#233;rifi&#233; aupr&#232;s du minist&#232;re qu'il ne s'agissait pas de leur propre garde, les Forces de s&#233;curit&#233; sont intervenues. Voyant que leur plan avait &#233;chou&#233;, les miliciens se sont enfuis. Un responsable des Forces de s&#251;ret&#233; a expliqu&#233; : &#171; Nous avons &#233;t&#233; inform&#233;s de plusieurs tentatives les jours pr&#233;c&#233;dents et nous &#233;tions pr&#234;ts &#224; les affronter &#187;. Peu de temps auparavant, les Forces de s&#251;ret&#233; ont bloqu&#233; un parking proche d'une &#233;cole primaire, afin de v&#233;rifier la pr&#233;sence de v&#233;hicule pi&#233;g&#233; qui aurait pu blesser ou tuer les enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5 d&#233;cembre 2006&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Suite aux menaces anonymes re&#231;ues par de nombreux habitants du quartier de Al-Zaeem, au centre de Bagdad, les forces de s&#251;ret&#233; du Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak se sont d&#233;ploy&#233;es dans le secteur de l'h&#244;tel Sheraton afin de prot&#233;ger les civils. La demande de protection a &#233;t&#233; effectu&#233;e par l'Organisation pour la libert&#233; des femmes en Irak et la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak, dont les locaux sont situ&#233;s dans ce quartier. D'apr&#232;s un responsable des Forces de s&#251;ret&#233;, une unit&#233; a &#233;t&#233; d&#233;ploy&#233;e tr&#232;s rapidement. Tous les v&#233;hicules et personnes suspectes ont &#233;t&#233; contr&#244;l&#233;s. Un groupe de suspects a battu en retraite en voyant arriver les Forces de s&#251;ret&#233;.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7 janvier 2007&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Abdalhadi Alfatlawi et Saeed Nima, membres du conseil central du Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak (IFC) pont rencontr&#233; les habitants du quartier d'Al- Mashrooa, dans le district d' Aliwathya &#224; Bagdad. Apr&#232;s avoir parl&#233; de la guerre civile, ils sont expos&#233; le r&#244;le des m&#233;dias dans celle-ci et annonc&#233; la cr&#233;ation prochaine d'Al-Sana, une cha&#238;ne de t&#233;l&#233;vision qui parlera de droits de l'homme, de paix et de d&#233;mocratie. Les autorit&#233;s municipales locales ont assist&#233; au meeting. Elles ont expliqu&#233; qu'elles &#233;taient pr&#234;tes &#224; coordonner leurs efforts pour fournir les services publics essentiels, notamment le fuel domestique pour le chauffage, et salu&#233; les efforts du Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak. A l'issue de la rencontre, de nombreux habitants ont accept&#233; de cr&#233;er une unit&#233; des Forces de s&#251;ret&#233; du Congr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LUTTES SOCIALES ET F&#201;MINISTES DANS L'IRAK OCCUP&#201; (JUIN 2004)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un an et quelques mois apr&#232;s la fin officielle de la guerre en Irak, une guerre tr&#232;s br&#232;ve et marqu&#233;e par le brutal effondrement du r&#233;gime, tout semble indiquer que celle-ci ne fait en r&#233;alit&#233; que commencer. Les images se focalisent sur les aspects les plus atroces, les tortures pratiqu&#233;es de part et d'autre, la violence aveugle. Tout cela ne doit pas faire oublier qu'il existe en Irak un mouvement social et f&#233;ministe dynamique, malgr&#233; le d&#233;nuement et les conditions de luttes particuli&#232;rement difficiles. Sans pr&#233;tendre exposer l'ensemble de la situation, les &#233;l&#233;ments qui suivent permettent de d&#233;couvrir ces mouvements et de se faire une autre id&#233;e de l'Irak et des possibilit&#233;s concr&#232;tes d'agir sur la situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ch&#244;meurs et ch&#244;meuses en lutte&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les estimations officielles admettent qu'au moins 40 % de la population est actuellement au ch&#244;mage. Pour les organisations de ch&#244;meurs et de ch&#244;meuses, ce taux serait de l'ordre de 70%. En l'absence de syst&#232;me de contr&#244;le social, l'&#233;valuation pr&#233;cise est difficile, mais dans tous les cas, il est &#233;vident que le ch&#244;mage est massif. La d&#233;mobilisation de l'une des plus vastes arm&#233;es du monde, relativement &#224; la population du pays, le grand nombre de r&#233;fugi&#233;-es de guerre, l'obsolescence des structures industrielles, l'&#233;chec total de la politique agricole de l'ancien r&#233;gime, sont autant de cause de cette situation sociale. A l'heure actuelle, ces ch&#244;meurs et ch&#244;meuses ne b&#233;n&#233;ficient d'aucune l&#233;gislation sociale, d'aucune forme d'indemnisation, d'aucune source de revenus. C'est dans ce contexte que le 1er mai 2003, juste apr&#232;s l'entr&#233;e des troupes coalis&#233;es dans Bagdad, une vingtaine de ch&#244;meurs, r&#233;unis dans le b&#226;timent qui servait auparavant de si&#232;ge &#224; la d&#233;funte &#171; F&#233;d&#233;ration g&#233;n&#233;rale des syndicats irakiens &#187;, organe de l'ancien r&#233;gime, ont form&#233; &#171; l'Union des ch&#244;meurs en Irak &#187;, pr&#233;sid&#233;e par Qasim Hadi. Le mouvement lance une revendication simple : &#171; &lt;i&gt;du boulot ou une indemnit&#233; pour tous et toutes&lt;/i&gt; &#187;, qui sera pr&#233;cis&#233;e un peu plus tard par la revendication d'une indemnit&#233; de 100 $ par mois pour les ch&#244;meurs et ch&#244;meuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Union des ch&#244;meurs en Irak conna&#238;t une croissance rapide, montant &#224; plus de 130 000 militant-es. La situation sociale du pays, mais aussi le dynamisme de la nouvelle organisation, expliquent cet accroissement spectaculaire. Elle d&#233;ploie son activit&#233; &#224; Bagdad, &#224; Kirkuk, &#224; Nasiriyah, et au total dans sept r&#233;gions en Irak. L'action la plus spectaculaire fut, du 29 juillet au 13 septembre, un sit-in de plusieurs centaines de personnes devant le bureau de Paul Bremer, l'admirateur civil am&#233;ricain, qui dura pas moins de 45 jours. Malgr&#233; un soleil de plomb, les manifestant-es ont organis&#233; la lutte de mani&#232;re conviviale et festive, animant spectacles, po&#233;sies, musiques et danses, altern&#233;es de manifestations. D&#232;s le deuxi&#232;me jour, Qasim Hadi, secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral de l'Union des ch&#244;meurs en Irak, est arr&#234;t&#233; pour &#171; violation du couvre-feu &#187;, avec 18 de ses camarades, tandis que les troupes am&#233;ricaines tentent de disperser le sit-in. Qasim Hadi est rel&#226;ch&#233; trois jours plus tard, puis arr&#234;t&#233; de nouveau en m&#234;me temps que 54 autres manifestant-es. Une campagne internationale de soutien s'engage aussit&#244;t pour leur lib&#233;ration, qui intervient au bout de quelques jours. Les n&#233;gociations avec le CPA (autorit&#233; provisoire de la coalition) reprennent. Le 12 ao&#251;t, c'est &#224; la ba&#239;onnette que l'arm&#233;e am&#233;ricaine charge les manifestant-es, sous un flot d'insultes racistes contre les &#171; ali-babas &#187;, surnom donn&#233; par les GI's aux irakiens. Toutefois, quelques militaires t&#233;moignent discr&#232;tement de leur soutien aux manifestant-es et les encouragent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement r&#233;siste et tient. Encourag&#233;e par ses succ&#232;s, l'Union des ch&#244;meurs exige la mise en application du plan de cr&#233;ation de 300 000 emplois annonc&#233;e par les autorit&#233;s d'occupation, et demande &#224; &#234;tre associ&#233;e &#224; leur mise en place, ainsi qu'aux distributions de nourriture dans les villes. Malgr&#233; plusieurs entrevues et promesses, Paul Bremer ne fait rien : il compte sur la d&#233;mobilisation des manifestant-es. Comme le mouvement semble tenir et se durcir, d'autres moyens sont mis en oeuvre pour tenter de briser leur d&#233;termination. Au 40e jour du confit, le businessman Abdul Mussan arrive avec un groupe de partisans, portant des portraits de leur leader. Ils se pr&#233;sentent comme le &#171; Mouvement d&#233;mocratique pour une soci&#233;t&#233; irakienne libre &#187; et distribuent g&#233;n&#233;reusement 2000 dinars (1 $) &#224; chaque manifestant-e, en leur promettant un emploi... s'ils se d&#233;solidarisent du mouvement. 70 % le suivront pour former une &#171; Association des ch&#244;meurs &#187;. Une semaine plus tard cette organisation fantoche dispara&#238;t et ses membres retournent, honteusement, &#224; l'Union des ch&#244;meurs, expliquant qu'ils et elles avaient fait &#231;a par d&#233;sespoir. Il est tant de changer de forme d'action : le sit-in se termine par un festival de solidarit&#233;, avec th&#233;&#226;tre et musique, le 13 septembre. Inlassable militant, Qasim Hadi sera de nouveau arr&#234;t&#233; quelques mois plus tard, le 23 d&#233;cembre 204, en m&#234;me temps qu'Adil Salih, membre du Parti communiste des travailleurs-ses. Une nouvelle campagne internationale obtient leur lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Kirkuk, les militant-es de l'Union des ch&#244;meurs ont organis&#233; onze jours de sit-in en solidarit&#233; avec leurs camarades de Bagdad. Leur lutte est plus fructueuse, quoique &#224; une &#233;chelle plus limit&#233;e : ils obtiennent de la municipalit&#233; la cr&#233;ation de 50 emplois, pay&#233;s 30 000 Dinars par semaine (15 $) financ&#233;s par une organisation humanitaire. A Nassiriyah, l'un de leurs bastions, une manifestation de 7000 personnes est r&#233;prim&#233;e par les milices islamistes. La r&#233;pression est fr&#233;quente ; elle n'est as toujours le fait des seules forces d'occupation. Le 3 janvier 2004, c'est le groupe islamiste &#171; Al-initfadah Al sha'baaniah &#187; qui tire sur une manifestation de ch&#244;meurs, faisant quatre morts et plusieurs bless&#233;s. Ce jour l&#224;, un rassemblement s'&#233;tait form&#233; spontan&#233;ment devant la mairie, &#224; l'annonce de la cr&#233;ation d'emplois. Lorsqu'un responsable municipale annonce qu'aucun emploi ne sera fourni, les ch&#244;meurs et ch&#244;meuses en col&#232;re lancent des pierres sur l'h&#244;tel de ville, jusqu'&#224; l'irruption des islamistes dont le quartier g&#233;n&#233;ral est proche. A Al-Amarah, dans le sud, ce sont des troupes irakiennes sous commandement britannique qui font six morts et onze bless&#233;s, le 10 janvier 2004. Enfin, le 24 mars 2004 &#224; Najaf, c'est la police irakienne qui tire : il s'agit de l'une de ces manifestations pr&#233;sent&#233;es par les m&#233;dias occidentaux comme &#171; shiite &#187;, alors qu'elle est organis&#233;e par l'Union des ch&#244;meurs et que certaines photos montrent des drapeaux rouges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cemment, l'Union des ch&#244;meurs en Irak a fait conna&#238;tre son programme social, r&#233;dig&#233; en commun avec la &#171; F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak &#187;, sous la forme d'une proposition de loi fondamentale pour le travail, en 48 articles. Un texte ambitieux, sans compromis avec le patronat, express&#233;ment oppos&#233; &#224; toute forme de nationalisme, et fond&#233; sur les seules n&#233;cessit&#233;s de la classe ouvri&#232;re. On y trouve parmi les revendications la semaine de 30 heures, la retraite &#224; 55 ans, l'interdiction des licenciements et du travail de nuit, la pleine &#233;galit&#233; hommes-femmes, la libert&#233; totale du droit de gr&#232;ve et d'organisation, la gratuit&#233; totale de l'instruction et de la sant&#233;. D&#233;calage avec la r&#233;alit&#233; de l'Irak occup&#233;, en proie &#224; la guerre entre arm&#233;es et milices ? Pas totalement. Si le CPA est fermement d&#233;cid&#233; &#224; d&#233;manteler le syst&#232;me &#233;conomique fortement &#233;tatis&#233; fond&#233;s sur la rente p&#233;troli&#232;re, h&#233;ritage de l'ancien r&#233;gime baathiste, il doit malgr&#233; tout g&#233;rer une situation sociale avec dix millions de ch&#244;meurs et pr&#233;caires. En janvier, le minist&#232;re du travail et des affaires sociales a annonc&#233; qu'il envisageait un plan d'aide de six mois, avec une indemnit&#233; de 60 $ mensuels pour les ch&#244;meurs et ch&#244;meuses, sans toutefois donner de date pour sa mise en place. La pression continue exerc&#233;e par les luttes de ch&#244;meurs de ch&#244;meuses n'y est pas pour rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la r&#233;pression, l'Union des ch&#244;meurs est devenue une force incontournable en Irak. Il lui faut encore renforcer son organisation, car une croissance aussi rapide n'est pas facile &#224; g&#233;rer, surtout en l'absence de tous moyens mat&#233;riels. M&#234;me l'impression des bulletins d'adh&#233;sion pose des probl&#232;mes techniques et financiers difficiles &#224; surmonter sans l'aide de la solidarit&#233; internationale. Son journal, titr&#233; &#171; Les conseils ouvriers &#187;, dont le logo est issu d'une affiche fran&#231;aise de mai 68, est diffus&#233; &#224; un faible nombre d'exemplaires, faute de moyens d'impression. En l'absence de v&#233;hicules, les d&#233;placements &#224; pied sont forts dangereux en raison de la situation de guerre, et la cr&#233;ation de sections dans d'autres villes est limit&#233;e par les simples probl&#232;mes de transports. La mis&#232;re m&#234;me des militant-es est un frein &#224; l'organisation, car il faut trouver chaque jour les moyens de subsister.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gr&#232;ves et revendications ouvri&#232;res&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 2 novembre 2003, les employ&#233;-es de la filature de coton de Bagdad se mettent en gr&#232;ve exigeant l'&#233;lection de nouveaux chefs d'atelier, le payement des heures suppl&#233;mentaires et une prime d'urgence. Les portes de l'entreprise sont bloqu&#233;es pour emp&#234;cher le d&#233;part des camions de marchandises. Les n&#233;gociations s'engagent tr&#232;s mal avec la direction, qui tente de brutaliser les d&#233;l&#233;gu&#233;s syndicaux. Pour mettre en minorit&#233; les gr&#233;vistes, elle organise une contre-manifestation men&#233;e par les agents de s&#233;curit&#233;, qui contraignent une partie des salari&#233;-es &#224; les suivre. Face au refus patronal, les ouvrier-es prennent d'assaut les bureaux de la direction et en chassent le directeur, qui est contraint de quitter l'usine. Pour garantir le payement des jours de gr&#232;ve, les marchandises sont vendues directement, sous contr&#244;le ouvrier. Trois jours plus tard, la direction c&#232;de sur les revendications et le travail reprend. Les agents de s&#233;curit&#233; sont remplac&#233;s et les &#233;lections des chefs d'atelier organis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, bri&#232;vement, le r&#233;sum&#233; d'une gr&#232;ve &#224; l'irakienne. C'est &#224; Bagdad &#233;galement que les ouvriers de l'industrie du cuir ont men&#233; une s&#233;rie de gr&#232;ves, d'abord pour protester contre l'augmentation du nombre d'heures de travail, ensuite, au mois de janvier... pour s'opposer aux retenues sur salaires effectu&#233;es en mesure de r&#233;torsion contre les gr&#233;vistes. Les services de s&#233;curit&#233; de l'entreprise, d&#233;bord&#233;s, font appel &#224; la police, qui tente de disperser la foule en tirant en l'air, avant d'ouvrir le feu sur les gr&#233;vistes. Deux syndicalistes sont bless&#233;s. Malgr&#233; cela, le mouvement tient bon jusqu'&#224; l'&#233;viction du directeur. Dans d'autres conflits, le remplacement de la direction, le plus souvent form&#233;e d'anciens baasistes mis en place par l'ancien r&#233;gime, est une revendication importante, de m&#234;me que le rejet du pillage des entreprises par des cadres corrompus. A Al-Askandaria, la gr&#232;ve de l'industrie m&#233;canique puisait largement sa source dans l'enrichissement soudain et inexpliqu&#233; de plusieurs cadres ex-baasistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ailleurs, c'est le blocage des salaires, institu&#233; par la nouvelle grille de salaires r&#233;cemment mise en place par le conseil provisoire de gouvernement, qui est la cause de nombreuses gr&#232;ves dans les usines de tapis, de cigarettes, d'ameublement, dans l'agro-alimentaire et la sant&#233;, et naturellement, dans l'industrie du p&#233;trole. R&#233;cemment, ce sont m&#234;me les universitaires qui ont protest&#233; contre le blocage des salaires et la nouvelle grille des salaires. A la banque centrale, c'est pour d&#233;fendre des employ&#233;es injustement accus&#233;es de vol &#224; l'occasion du changement des billets de banque que la mobilisation a d&#233;marr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la Southern Oil Company, qui exploite les vastes champs p&#233;trolif&#232;res de Kirkuk, Baaji et Daura, trois mois de mouvement social, appuy&#233;s sur la menace d'un passage &#224; la lutte arm&#233;e, sont venus &#224; bout de la r&#233;sistance de la direction. Le syndicat s'est aper&#231;u que les salaires &#233;taient inf&#233;rieurs au minimum fix&#233; par l'autorit&#233; d'occupation pour les entreprises publiques. Celles-ci pr&#233;voient un salaire de 69 000 Dinars, alors qu'un loyer de 50 000 Dinars est commun pour la plupart des salari&#233;-es. Suivant un calcul fond&#233; sur les besoins vitaux des travailleurs et sur le co&#251;t actuel de la vie en Irak, le syndicat a exig&#233; 155 000 Dinars mensuels (soit 110 Dollars), avec une grille salariale nettement simplifi&#233;e. A l'issue du conflit, les salari&#233;-es ont obtenu 102 000 Dinars comme salaire minimum, et un r&#233;&#233;chelonnent de tous les autres salaires. D'autres part, des primes de risque permettent d'y ajouter 18 &#224; 30 %, notamment pour le travail effectu&#233; dans les zones contamin&#233;es par l'uranium appauvri... La v&#233;tust&#233; des structures industrielles rend le travail particuli&#232;rement dangereux dans la plupart des usines. La plupart des installations n'ont pas &#233;t&#233; renouvel&#233;es depuis la premi&#232;re guerre du golfe en 1991. Les machines d&#233;fectueuses sont r&#233;par&#233;es &#224; l'aide de pi&#232;ces r&#233;cup&#233;r&#233;es sur celles qui ont d&#233;finitivement rendu l'&#226;me, de mani&#232;re artisanale en l'absence des plans de construction disparus avec les ing&#233;nieurs-ses &#233;tranger-es qui les avaient install&#233;es. Les syst&#232;mes de s&#233;curit&#233;, les &#233;quipements de protection individuels (casques, lunettes, combinaisons, etc...) font &#233;galement d&#233;faut. Quant aux cr&#232;ches d'usine et aux cantines, elles ont quasiment disparues. A Bassorah, c'est pour tenter d'en finir avec cette situation et avec la nouvelle grille de salaire que les employ&#233;-es de la centrale &#233;lectrique se sont mis en gr&#232;ve, mena&#231;ant de couper d&#233;finitivement l'&#233;lectricit&#233; de toute la ville et de passer &#224; la gr&#232;ve arm&#233;e. Le conflit est finalement arbitr&#233; directement par le ministre, alarm&#233; par la situation, et se termine par la mise en place de la grille des salaires propos&#233;e par le syndicat, ainsi que le rel&#232;vement g&#233;n&#233;ral des salaires. Parmi les revendications syndicales figuraient &#233;galement l'&#233;galit&#233; salariale entre hommes et femmes, l'interdiction du travail de nuit et la mise en place de cr&#232;ches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vague de lutte &#224; vu la r&#233;surgence d'un syndicalisme libre en Irak et, dans certains secteur comme le p&#233;trole, de conseils ouvriers inspir&#233;s des shoras de l'insurrection de 1991 et de la r&#233;volution iranienne de 1979 &#8212; toutes deux r&#233;prim&#233;es par Saddam Hussein avec le soutien des USA. Certaines organisations, dont la pratique est fond&#233;e sur des luttes radicales et des d&#233;cisions prises par l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des travailleurs-ses, ont cherch&#233; se coordonner. En d&#233;cembre 2003, une conf&#233;rence tenue &#224; Bagdad, en pr&#233;sence de d&#233;l&#233;gu&#233;-es venues de Basra, Kirkuk, Nassiriyah, Ramali, Hilla, Kut, Samwa et Bagdad, fonde la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak. Elle affiche imm&#233;diatement sa volont&#233; de d&#233;passer les clivages ethniques, tribaux, nationaux ou religieux, pour ne se fonder que sur la n&#233;cessaire unit&#233; des travailleurs et des travailleuses. Quelques mois plus tard, elle r&#233;dige en commun avec l'Union des ch&#244;meurs en Irak son programme social, d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;. Il lui faut encore se structurer et se faire reconna&#238;tre comme une interlocutrice, aussi bien nationalement qu'internationalement &#8212; notamment aupr&#232;s de l'organisation internationale du travail. En effet, dans un pays consid&#233;r&#233; comme celui o&#249; la force de travail est la moins ch&#232;re du golfe persique, la r&#233;f&#233;rence aux normes internationales est int&#233;ressante car elle fournit un standard que l'&#233;tat et le patronat peuvent difficilement &#233;carter. Cela n&#233;cessite une meilleure formation des militants syndicaux, pour laquelle l'aide internationale est importante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La reconnaissance est &#233;galement un enjeu, m&#234;me si elle est d&#233;j&#224; acquise dans certaines entreprises, car les forces occupantes s'appuient largement sur les anciens syndicats baasistes pour discipliner la classe ouvri&#232;re. Il faut &#233;galement signaler la situation conflictuelle au sein de la F&#233;d&#233;ration irakienne des syndicats), puissante f&#233;d&#233;ration, fortement bureaucratis&#233;e et domin&#233;e par le Parti communiste irakien - qui fut autrefois le plus important en dehors des pays socialistes. Si les militant-es de cette organisation, souvent &#226;g&#233;-es et ayant l'exp&#233;rience de la r&#233;pression, regardent avec m&#233;fiance les jeunes activistes de la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats, plus dynamiques, plus d&#233;mocratiques, plus &#224; l'&#233;coute de la classe ouvri&#232;re, certain-es sont extr&#234;mement mal &#224; l'aise avec le ralliement du Parti communiste irakien aux forces d'occupation et &#224; sa participation au conseil provisoire de gouvernement mis en place par les USA &#8212; une position qui lui fait perdre un nombre croissant de militant-es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des femmes contre la charia&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les femmes b&#233;n&#233;ficiaient en Irak de plus de libert&#233;s et de possibilit&#233;s que dans la plupart des autres pays du Moyen-Orient, m&#234;me si leur situation avait commenc&#233; &#224; se d&#233;grader d&#232;s la guerre Iran-Irak, dans les ann&#233;es 80. La loi sur le statut personnel de 1958 avait &#233;t&#233; maintenue, malgr&#233; divers amendements qui en restreignaient la port&#233;e. C'est le gouvernement provisoire mis en place par les forces d'occupation qui a tent&#233; en f&#233;vrier 2004, par sa &#171; r&#233;solution n&#176; 137 &#187;, d'instituer ce que Saddam Hussein avait tent&#233; sans oser aller jusque-l&#224; : l'&#233;tablissement de la charia. Certaines dispositions avaient d&#233;j&#224; &#233;t&#233; mises en place par l'ancien r&#233;gime, lors de son revirement en faveur des religieux apr&#232;s la premi&#232;re guerre du golfe, et des pratiques barbares comme le meurtre d'honneur (droit pour un homme de tuer sa femme, sa soeur ou sa fille suspect&#233;e d'adult&#232;re, m&#234;me non consenti) b&#233;n&#233;ficiaient d'une large tol&#233;rance. La charia constitue l'essentiel du programme social des organisations religieuses, et le renvoi des femmes &#224; la maison et derri&#232;re un voile, leur obsession majeure. Durant toute la p&#233;riode de n&#233;gociations sur le retour &#224; la souverainet&#233;, les islamistes firent pression pour que la charia soit l'un des piliers du nouvel Irak, refusant toute discussion sur la pr&#233;sence des femmes dans les assembl&#233;es &#233;lues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution 137 du Conseil de gouvernement provisoire leur offrait satisfaction sur le statut des femmes, m&#234;me si Paul Bremer, repr&#233;sentant de l'administration US, semblait y &#234;tre hostile. Elle suscita imm&#233;diatement la r&#233;probation de la majeure partie de la population irakienne, et en premier chef, des organisations de femmes, qui malgr&#233; les dangers immenses que cela repr&#233;sentait, appel&#232;rent &#224; des manifestations. Parmi elles, l'Organisation pour la libert&#233; des femmes en Irak, men&#233;e par Yanar Mohammed. Cette architecte irakienne, sportive de haut niveau, vivait en exil au Canada depuis plusieurs ann&#233;es, o&#249; elle militait pour le droit des femmes au moyen-orient. Apr&#232;s la chute de l'ancien r&#233;gime, elle d&#233;cide de revenir en Irak et participe &#224; la fondation de l'organisation, qui centre son action sur l'aide aux femmes r&#233;fugi&#233;es, notamment dans le quartier pauvre de Al'Huda, et l'organisation de centres d'accueil pour femmes menac&#233;es de meurtre d'honneur ou victimes de violences conjugales. En raison de ses discours v&#233;h&#233;ments dans des manifestations contre la charia, elle re&#231;oit des menaces de mort de la part de l'Arm&#233;e des compagnons du proph&#232;te, une organisation pro-talibane d'origine pakistanaise, ce qui l'oblige &#224; circuler arm&#233;e ou entour&#233;e de gardes du corps. Une campagne internationale de soutien, bien relay&#233;e par les associations f&#233;ministes dans le monde entier, fait conna&#238;tre sa situation et lui donne une envergure nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement soulev&#233; contre la r&#233;solution 137 contraint le Conseil provisoire de gouvernement &#224; la retirer moins d'un mois apr&#232;s sa proclamation. Le statut des femmes n'est pas sauvegard&#233; pour autant, car si la loi ne change pas, la pression des forces r&#233;actionnaires s'accentue. Le voile, consid&#233;r&#233; auparavant comme vieillot, devient une n&#233;cessit&#233; pour les femmes qui veulent sortir sans trop de risques dans la rue. Outre les insultes, les islamistes ont recours &#224; la violence pour les y contraindre, allant jusqu'&#224; lancer du vitriol au visage de certaines. Les viols se multiplient, les enl&#232;vements et les ventes de femmes &#233;galement, selon un tarif fix&#233; : 200 $ pour une vierge, la moiti&#233; seulement si elle ne l'est pas. Les ex&#233;cutions sommaires de prostitu&#233;es, nombreuses dans un pays o&#249; le commerce de leur corps est souvent la seule ressource qui reste aux r&#233;fugi&#233;es, r&#233;cidivent le geste ignoble de Saddam Hussein, qui avait fait d&#233;capiter publiquement deux cent femmes accus&#233;es de prostitution pour complaire &#224; ses nouveaux alli&#233;s islamistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pression sur les organisations de femmes n'est pas le seul fait des islamistes, loin s'en faut. Au Kurdistan d'Irak, plus ou moins autonome depuis 1991, les organisations nationalistes au pouvoir ont toujours tenu les femmes en minorit&#233;. Dans la zone contr&#244;l&#233;e par l'Union patriotique du Kurdistan, proam&#233;ricaine, c'est ce parti nationaliste qui multiplie les pressions pour fermer les locaux de l'Organisation pour la libert&#233; des femmes en Irak, consid&#233;rant que les femmes n'ont pas &#224; faire de politique. L'UPK tol&#232;re, dans sa zone, les meurtres d'honneur ; son leader, Jalal Talabani, fut le premier pr&#233;sident du conseil provisoire de gouvernement mis en place pour administrer l'Irak occup&#233;. Le droit de lutter pour la pleine &#233;galit&#233; hommes-femmes n'est toujours pas accept&#233; par les mouvements nationalistes au Kurdistan d'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle alternative politique en Irak ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation telle qu'elle est le plus souvent, avec d'heureuses exceptions, relay&#233;es par les m&#233;dias traditionnels, consiste en une simple opposition entre les forces d'occupation et les milices islamistes. Deux nuances viennent parfois troubler ce bel agencement : la r&#233;surgence du baasisme, tiraill&#233; entre la tentation de la gu&#233;rilla urbaine et le retour au pouvoir avec l'aval des USA (rappel de militaires, voir de ministres de l'ancien r&#233;gime) et les oppositions entre islamistes, dont t&#233;moignent les r&#233;cents affrontements entre les partisans de Sistani et la milice d'Al'Sadr' - pour bonne part compos&#233;e d'anciens jihadistes &#233;trangers venus soutenir le r&#233;gime de Saddam Hussein apr&#232;s sa volte-face religieuse en 1991, et rejointe par des militaires licenci&#233;s et des ch&#244;meurs. Il n'est pas difficile de voir qu'il s'agit d'une lutte entre camps r&#233;actionnaires, m&#234;me si les implications de la victoire de l'un ou l'autre est loin d'&#234;tre indiff&#233;rente. Tous les &#233;pisodes de cet imbroglio peuvent &#234;tre suivis heure par heure dans la presse internationale. Par contre, la vague de gr&#232;ves des derniers mois, les mouvements de ch&#244;meurs-ses, les attaques contre les associations de femmes, n'y font que des apparitions pour le moins &#233;parses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus curieux, c'est sans doute de voir, dans les pays occidentaux, des organisations de gauche se laisser prendre &#224; ce pi&#232;ge manich&#233;en et &#224; sacrifier les pr&#233;cautions politiques les plus &#233;l&#233;mentaires pour apporter leur soutien aux milices r&#233;actionnaires ou aux auteurs d'attentats aveugles, sous pr&#233;texte qu'ils combattent les Etats-Unis. Le culte viril de l'arme &#224; feu fait passer tout porteur de kalachnikov pour un r&#233;sistant, ind&#233;pendamment de son programme social. N'existe-t-il aucune alternative aux islamistes et aux baathistes dans la lute contre l'occupation ? L'existence des mouvements, associations, syndicats, cit&#233;s plus haut d&#233;montre le contraire. Il n'existe pas, pour r&#233;pondre &#224; une question couramment pos&#233;e, de mouvement libertaire en Irak, pays dans lequel le mouvement ouvrier &#8212; contrairement &#224; la majeure partie de l'Europe, de l'Am&#233;rique latine et de l'Asie du sud-est &#8212; ne plonge pas ses racines dans l'anarcho-syndicalisme. Pendant longtemps, la principale organisation de gauche &#233;tait un parti communiste prosovi&#233;tique particuli&#232;rement nationaliste, &#224; peine concurrenc&#233;e par quelques dissidents prochinois. De toute fa&#231;on, le r&#233;gime totalitaire du Parti Baas, en m&#234;le temps que les vell&#233;it&#233;s socialistes de celui-ci, ont constitu&#233; un frein au d&#233;veloppement d'une alternative de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'insurrection de 1991 a boulevers&#233; les choses. La premi&#232;re guerre du golfe ayant entra&#238;n&#233; une forme de vide politique et lass&#233; croire &#224; la chute rapide du r&#233;gime d&#233;test&#233;e, un vaste soul&#232;vement avait travers&#233; le sud et l'est du pays. Dans plusieurs villes, des conseils ouvriers, form&#233;s sur le mod&#232;le des shoras de la r&#233;volution iranienne de 1979, s'&#233;taient empar&#233;s du pouvoir et avaient commenc&#233; &#224; r&#233;organiser la vie sociale sur de nouvelles bases, d&#233;montrant les capacit&#233;s d'auto-organisation de la population. L'arm&#233;e coalis&#233;e avait alors laiss&#233; tranquillement les troupes de Saddam Hussein r&#233;primer massivement ce mouvement, tandis qu'au Kurdistan, les partis nationalistes se chargeaient du travail. De nombreuses organisations r&#233;volutionnaires s'&#233;taient alors form&#233;es, sur la base de l'id&#233;e des conseils ouvriers. En 1993, cinq d'entre elles fusionnaient pour donner naissance au parti communiste des travailleurs, s'associant au mouvement iranien du m&#234;me nom. Celui-ci, fond&#233; sous l'impulsion du marxiste iranien Mansoor Hekmat deux ans plus t&#244;t, se distinguait par sa d&#233;fense des conseils ouvriers, son opposition r&#233;solue au nationalisme et son rejet de toute forme de capitalisme, qu'elle soit fond&#233;e sur le march&#233; ou sur l'&#233;tat &#8212; un programme social qui le situe nettement dans la lign&#233;e du communisme de conseils. En Irak, des militants du Parti communiste des travailleurs sont &#224; l'origine de l'Union des ch&#244;meurs, de la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats, de l'organisation pour la libert&#233; des femmes et de plusieurs autres organisations de masse. Il constitue aujourd'hui la principale organisation de gauche dans ce pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La solidarit&#233; internationaliste&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoique l'on puisse penser de ces organisations, il est clair qu'elles constituent une alternative sociale et f&#233;ministe plus souriante que les milices d'Al'Sadr' et consorts, ou que la poursuite, sous une forme ou sous une autre, de la politique n&#233;ocoloniale des USA et de leurs alli&#233;s. Les conditions dans lesquelles elles agissent sont particuli&#232;rement difficiles, dans un pays o&#249; les besoins les plus &#233;l&#233;mentaires de la population sont d&#233;j&#224; hors d'atteinte. Les soutenir, ou soutenir d'autres mouvements qui iraient dans le sens de l'&#233;mancipation politique et sociale, de la lutte contre l'exploitation capitaliste et patriarcale, c'est agir sur la situation en Irak avec bien plus d'efficacit&#233; que de crier, une fois de temps &#224; autres, quelques slogans contre la guerre. C'est, pour toutes celles et ceux qui croient fermement qu'un changement social ne peut &#234;tre que mondial, un moyen simple et concret de manifester leur solidarit&#233; internationaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nicolas&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;MYTHES ET R&#201;ALIT&#201;S DE LA R&#201;SISTANCE IRAKIENNE (OCTOBRE 2004)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;sistance irakienne suscite de nombreuses interrogations. La prise en otages des deux journalistes Christian Chesnot et Gorges Malbrunot a suscit&#233; une certaine &#233;motion dans l'opinion publique en France. Mais la complexit&#233; du conflit et des acteurs impliqu&#233;s laisse le plus souvent une impression d'impuissance, qui joue pour beaucoup dans l'inaptitude du mouvement contre l'occupation &#224; se d&#233;velopper. Dans les pays qui ont envoy&#233; des arm&#233;es, ce mouvement prend appui sur la revendication, simple et &#233;vidente, du retour des troupes. Ailleurs, il butte sur la difficult&#233; &#224; analyser le conflit et &#224; trouver une approche adapt&#233;e. L'attitude de la r&#233;sistance irakienne y joue un r&#244;le important. Ce qu'on appelle &#171; r&#233;sistance &#187; est compos&#233; de plus de quatre-vingt groupes ou appellations diff&#233;rentes, recouvrant des r&#233;alit&#233;s mat&#233;rielles et politiques vari&#233;es. Il ne semble exister ni de commandement unifi&#233;, ni de v&#233;ritable programme, en dehors du refus de l'occupation coalis&#233;e. A plusieurs reprises, des appels &#224; l'unification ont &#233;t&#233; lanc&#233;s, sans grand succ&#232;s. Pour comprendre cet &#233;chec, il faut analyser les composantes de cette r&#233;sistance et la fa&#231;on dont elle s'est form&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a) La persistance du Baasisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que la rapidit&#233; avec laquelle la gu&#233;rilla urbaine a d&#233;but&#233; dans les grandes villes irakiennes, de m&#234;me que l'importance des moyens militaires utilis&#233;s, n'est pas anodine. Quand on songe qu'Ernesto Che Guevarra sugg&#232;re, dans ses &#233;crits militaires, de commencer la lutte arm&#233;e avec une vingtaine d'individus et &#224; peu pr&#232;s autant d'armes de poing, tout en &#233;voquant la longue p&#233;riode de pr&#233;paration n&#233;cessaire, il est &#233;vident que d&#232;s l'entr&#233;e en Irak des troupes coalis&#233;es, la r&#233;sistance &#233;tait op&#233;rationnelle. On parle de 6 millions d'armes, mises en circulation par le r&#233;gime baasiste de Saddam Hussein avant sa chute &#8212; pour une population de 25 400 000 personnes &#8212; pour mettre en place des &#171; milices populaires &#187;. Autrement dit, certain d'&#234;tre incapable de vaincre l'arm&#233;e am&#233;ricaine et ses alli&#233;s, le pouvoir a pr&#233;par&#233; le passage &#224; la gu&#233;rilla, seul terrain sur lequel il est en mesure de gagner. L'encadrement d'une partie des groupes r&#233;sistants serait assur&#233; par l'ancienne Garde r&#233;publicaine, troupe d'&#233;lite de l'arm&#233;e baasiste, officiellement d&#233;mobilis&#233;e, soit 25 mille hommes et femmes - rappelons que la d&#233;mobilisation de l'arm&#233;e irakienne a mis 400 000 personnes au ch&#244;mage. Ce sont les seuls r&#233;giments qui inqui&#233;taient r&#233;ellement l'arm&#233;e am&#233;ricaine, qui tenait les milices populaires et l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re pour militairement n&#233;gligeable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre fraction de l'ancienne arm&#233;e, les Feyadeen Saddam (&#171; ceux qui sont pr&#234;t &#224; mourir pour Saddam &#187;) ont frapp&#233; l'imagination en raison de leurs costumes de ninjas. Estim&#233;s entre 20 000 et 60 000 avant l'occupation, ils ont &#233;t&#233; form&#233;s en 1994 sous l'impulsion de Uday, le fils a&#238;n&#233; de Saddam, pour servir de contrepoids &#224; son fr&#232;re cadet Qusay, lequel contr&#244;lait notamment la Garde r&#233;publicaine. Entra&#238;n&#233;es &#224; la dissimulation et au combat urbain, ces unit&#233;s d'&#233;lite forment &#233;galement un terrain favorable au d&#233;veloppement de la gu&#233;rilla. Les deux fr&#232;res ont &#233;t&#233; tu&#233;s par un assaut am&#233;ricain le 2 juillet 2003 &#224; Mossoul. M&#234;me si leur mort a sans doute port&#233; un coup dur &#224; cette fraction de la r&#233;sistance, elle ne l'a pas arr&#234;t&#233;e. Il semble notamment qu'&#224; Damas, l'autre capitale du Baasisme &#8212; quoique rivale de l'Irak, la Syrie est toujours dirig&#233;e par le &#171; Parti de la renaissance socialiste arabe &#187; ou Baas &#8212; s'activent de nombreux officiers d&#233;mobilis&#233;s qui ont reconstitu&#233; leur r&#233;seau, tandis qu'en Irak m&#234;me, l'ancien parti au pouvoir se reconstitue progressivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre cette persistance du parti Baas, il faut partir de l'emprise qu'il a exerc&#233;e sur la soci&#233;t&#233; irakienne pendant plus de quarante ans et de son insertion dans l'&#233;conomie irakienne. Authentique organisation totalitaire, le Baas s'est d&#233;velopp&#233; &#224; tous les niveaux de la soci&#233;t&#233; comme un appareil de contr&#244;le id&#233;ologique et politique, un encadrement total de la soci&#233;t&#233;, flicage et mouchardage &#233;tant organis&#233; par le Parti au pouvoir dans les quartiers comme dans les entreprises, tandis que l'ensemble de l'administration et de l'&#233;conomie &#233;tait sous contr&#244;le des membres du Parti. Il a donc d&#233;velopp&#233; un appareil tentaculaire, pr&#233;sent &#224; tous les niveaux de la soci&#233;t&#233;, avec environ un million de membres, soit un habitant sur vingt-cinq. Si l'adh&#233;sion contrainte au Parti, sous peine de vexations ou d'emprisonnement, &#233;tait monnaie courante, c'est que celle-ci permettait de renforcer le contr&#244;le social. Un tel syst&#232;me g&#233;n&#232;re toute une couche sociale qui, &#224; des degr&#233;s divers profite de la position de pouvoir que conf&#232;re l'appartenance &#224; l'appareil du Parti, &#224; la fois protection et source de revenus compl&#233;mentaire par la corruption. En outre, &#224; cette organisation politique vient s'ajouter une fonction publique omnipr&#233;sente - l'&#233;conomie &#233;tant pour l'essentiel &#233;tatis&#233;e - et une arm&#233;e dont l'importance allait croissante, avec l'un des budgets militaires les plus &#233;lev&#233;s du monde d&#232;s la guerre Iran-Irak. Celui-ci &#233;tait aliment&#233; par la rente p&#233;troli&#232;re, manne suppos&#233;e intarissable pour l'un des premiers producteurs du monde, qui lui permet de pourvoir &#224; a survie de cette couche sociale bureaucratique et militaire, sans se soucier trop de son efficacit&#233; r&#233;elle. Autrement dit, l'effondrement du pouvoir Baas, c'est aussi celui de toute une couche sociale qui n'a pas d'autre choix que de rechercher &#224; tout prix son retour au pouvoir, que ce soit par la lutte arm&#233;e ou par l'int&#233;gration au nouveau r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, l'administration am&#233;ricaine a op&#233;r&#233; un curieux retournement &#224; l'approche du retour &#224; la &#171; souverainet&#233; &#187; de l'Irak. Quelques mois auparavant, elle pr&#244;nait la d&#233;baasisation. D&#233;j&#224;, la vague de gr&#232;ves ouvri&#232;res de l'hiver 2003 avait pour objectif outre la hausse des salaires de s'opposer violemment au maintien des directeurs d'usine li&#233;s au parti Baas, soup&#231;onn&#233;s de corruption et de pr&#233;varication. Mais la n&#233;cessit&#233;, pour les USA, de mettre rapidement sur pied l'&#233;conomie et de reprendre contr&#244;le de la soci&#233;t&#233;, les a pouss&#233;s &#224; remettre en selle de nombreux dignitaires baasistes, dont le nouveau Premier ministre Ilyad Alawi, dissident baasiste et affid&#233; notoire de la CIA, en est le symbole m&#234;me. L'arrestation de Saddam Hussein l&#226;ch&#233; par les baasistes eux-m&#234;mes, qui semble n'avoir jamais r&#233;ussi &#224; jouer un r&#244;le de rassembleur de la R&#233;sistance, l'absence de programme social clair, le ralliement d'une partie d'entre eux &#224; l'administration am&#233;ricaine et les difficult&#233;s &#224; financer les op&#233;rations militaires, ont favoris&#233; l'&#233;mergence d'un p&#244;le dominant dans la r&#233;sistance, l'Islam politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b) L'&#233;mergence de l'Islam politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; l'id&#233;e re&#231;ue, l'Irak n'est pas une soci&#233;t&#233; plus religieuse qu'une autre. Se d&#233;finir comme Sunnite, Chiite, Mazd&#233;en, Chald&#233;en, ou l'une des nombreuses religions minoritaires qui y coexistent, n'a de sens que pour les pratiquant-es. En dehors de ceux-l&#224;, ce n'est pas une caract&#233;ristique essentielle dans une soci&#233;t&#233; fortement la&#239;cis&#233;e &#8212; et cela m&#234;me avant l'arriv&#233;e au pouvoir du baasisme. Au contraire, le pouvoir Baas a largement contribu&#233; &#224; renforcer les &#171; identit&#233;s &#187; religieuses, en pers&#233;cutant les Chiites &#8212; rel&#233;gu&#233; aux rang de Perses, c'est-&#224;-dire d'Iraniens &#8212; et les juifs &#8212; l'antis&#233;mitisme d'&#233;tat ayant contraint au d&#233;part vers Isra&#235;l (op&#233;ration &#171; tapis volant &#187;) l'une des plus anciennes communaut&#233;s juives du monde. La vision communautariste du Baasisme, contrairement &#224; son image relativement moderne, a beaucoup contribu&#233; &#224; enfermer la population dans une identit&#233; ethnico-religieuse, en revitalisant des syst&#232;mes sociaux moribonds. Ainsi, il a attribu&#233;, d&#232;s 1992, un r&#244;le aux tribus, dont l'&#233;vocation suscite le plus souvent l'hilarit&#233; de la majorit&#233; des irakien-nes, cette population &#224; 70 % urbaine consid&#233;rant les institutions tribales comme un archa&#239;sme. &#171; &lt;i&gt;On a dit de l'Irak qu'il &#233;tait un pays &#8216;la&#239;que' en &#8216;voie de modernisation acc&#233;l&#233;r&#233;e'. Et, tout &#224; coup, on le d&#233;crit comme une soci&#233;t&#233; tribale, segment&#233;e, incapable de former un &#201;tat parlant au nom de tous les Irakiens dans leur diversit&#233;&lt;/i&gt; &#187; s'&#233;tonne l'anthropologue d'origine irakienne Hosham Dawod, qui reconna&#238;t que le chaos actuel favorise un processus de retribalisation sous une forme moderne. Les Am&#233;ricain-es vont se lancer eux aussi, avec de nombreux d&#233;boires et mystifications, dans l'exploitation des relations tribales et des cheikhs r&#233;els ou suppos&#233;s. Avec la guerre de 1991, Saddam Hussein a tent&#233; de s'imposer, au-del&#224; de son image de leader arabe, comme un religieux fervent. A d&#233;faut de lui attirer la gr&#226;ce divine, cela lui a permis d'accueillir de nombreuses organisations islamistes, qui ont pu b&#233;n&#233;ficier en Irak d'un vaste terrain d'entra&#238;nement, avant d'en faire un v&#233;ritable champ de bataille. En effet, les mouvements islamistes, qui agissent &#224; l'&#233;chelle internationale, ont besoin en permanence de th&#233;&#226;tres d'op&#233;ration. Les contr&#233;es d'origine des combattants de l'Islam sont le plus souvent trop heureux de voir ces tumultueux jeunes gens quitter le pays natal pour aller se battre en Afghanistan, en Bosnie, en Tch&#233;tch&#233;nie, en Somalie ou en Irak. Financer l'islamisme &#224; l'ext&#233;rieur, comme le fait l'Arabie Saoudite, est une bonne mani&#232;re de le combattre &#224; l'int&#233;rieur. &#171; &lt;i&gt;D'apr&#232;s certaines estimations, au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, les Saoudiens auraient d&#233;pens&#233; 100 milliards de dollars pour promouvoir diverses formes d'islamisme &#224; l'&#233;tranger. Une partie de ces fonds provenait des collectes d'argent dans les mosqu&#233;es, les bazars, les &#233;coles, les h&#244;pitaux et d'autres lieux publics &#224; travers le Royaume. Mais les plus gros financements furent directement assur&#233;s par l'Etat&lt;/i&gt; &#187; explique le politologue Amir Taheri. C'est ainsi que de nombreux jeunes alg&#233;riens, palestiniens, jordaniens, syriens, saoudiens, etc., sont venus combattre en Irak. D&#233;mobilis&#233;s en m&#234;me temps que l'arm&#233;e, ils n'ont pas beaucoup d'autres alternatives que de faire ce qu'ils savent faire le mieux : la lutte arm&#233;e. Ces mercenaires ont amen&#233; dans leurs bagages de nouvelles formes d'Islam, comme le wahhabisme ou le salafisme, qui comptent parmi les plus intransigeantes et les plus r&#233;actionnaires. C'est ainsi que certains experts soulignent les convergences &#233;videntes de style entre les communiqu&#233;s de l'Arm&#233;e islamique en Irak et ceux du Groupe islamique arm&#233; (GIA) en Alg&#233;rie. Bien s&#251;r, ces islamistes internationaux sont une minorit&#233; en Irak, mais leur entra&#238;nement, leur volontarisme et leurs r&#233;seaux logistiques leur donnent une capacit&#233; d'action importante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve &#233;galement des islamistes irakiens ayant op&#233;r&#233; &#224; l'&#233;tranger, tel Abou Rachid, du mouvement wahhabite Tawid wal Djihad (Unit&#233; et Guerre sainte), qui se vante d'avoir personnellement d&#233;capit&#233; l'am&#233;ricain Nick Berg. Ancien membre de la garde Saddam, expuls&#233; pour son appartenance &#224; un mouvement islamiste, il a tent&#233; de rejoindre l'Afghanistan pour apporter son soutien aux Talibans. Arriv&#233; trop tard, lors du d&#233;barquement coalis&#233; en Afghanistan, il est aujourd'hui l'un des &#171; &#233;mirs &#187; de Falluja. La mouvance talibane est repr&#233;sent&#233;e en Irak par l'Arm&#233;e des compagnons du Proph&#232;te, qui s'est notamment fait conna&#238;tre par ses menaces de mort &#224; l'encontre de la dirigeante f&#233;ministe Yannar Mohammed, en raison de son opposition publique &#224; la charia. On ne peut &#233;videmment pas oublier l'organisation du Jordanien Abou Moussab Zarkaoui, consid&#233;r&#233; comme l'homme al-Qaeda (La Base) en Irak, et auteur de nombreux attentats visant notamment les chr&#233;tiens d'Irak. Ce mouvement, incontestablement le plus m&#233;diatique et le plus hi-tech &#224; l'&#233;chelle internationale, se singularise par sa totale adaptation aux sp&#233;cificit&#233;s du capitalisme global et son discours transnational, hostile aux nationalismes arabes et favorable &#224; la constitution d'une vaste umma (communaut&#233;) musulmane fond&#233;e &#224; la fois sur la charia et le capitalisme le plus avanc&#233;. Al-Qaeda est un pur produit de la globalisation capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement aux baasistes, qui n'ont pour eux qu'un immense stock d'armes, mais apparemment de faibles ressources ext&#233;rieures, les islamistes disposent d'une v&#233;ritable manne, fournie par les r&#233;seaux financiers de l'Islamisme, alliant organisations non-gouvernementales et banques islamiques. Les &#233;tats islamiques, que ce soit la p&#233;tromonarchie saoudienne &#8212; qui n'a pas la moindre intention de laisser revenir l'Irak sur la sc&#232;ne internationale du p&#233;trole &#8212; ou l'Iran, qui contrairement &#224; l'id&#233;e re&#231;ue ne finance pas que les mouvements chiites, font partie des g&#233;n&#233;reux m&#233;c&#232;nes de la r&#233;sistance. Certains mouvements disposent &#233;galement de bases arri&#232;re en Iran, simple monnaie de la pi&#232;ce puisque la quasi-totalit&#233; des organisations de l'opposition iranienne disposent de camps en Irak. C'est notamment le cas de l'une des plus importantes, le Supr&#234;me conseil de la r&#233;volution islamique en Irak, qui fait partie du gouvernement provisoire et vient d'int&#233;grer sa milice de plusieurs milliers d'hommes &#224; l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re de l'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, tout comme les baasistes, les islamistes n'ont pas mis tous leurs &#339;ufs dans le m&#234;me panier. Certains partis ont choisi la voie gouvernementale, comme d'autres ont opt&#233; pour la r&#233;sistance. M&#234;me Moqtada al-Sadr', qui est pr&#233;sent&#233; comme le leader de la r&#233;sistance chiite &#8212; il est l'h&#233;ritier d'une longue lign&#233;e de religieux c&#233;l&#232;bres &#8212; se sert de son mouvement arm&#233; essentiellement comme d'un marchepied vers le pouvoir politique, puisqu'il a annonc&#233; &#224; plusieurs reprises la transformation de son Arm&#233;e du Mahdi en parti politique et sa participation aux &#233;lections organis&#233;es en 2005. Cela ne doit pas suspendre, dans une r&#233;gion o&#249; les partis politiques disposent tous d'organisations militaires. Quelle que soit la m&#233;thode qu'ils ont choisie, les mouvements li&#233;s &#224; l'Islam politique partagent un programme commun, &#224; quelques nuances pr&#232;s : la mise de place d'un r&#233;gime fond&#233; sur l'Islam, r&#233;gi par la charia et instituant l'apartheid sexuel. En outre, ils partagent la m&#234;me aversion pour les ath&#233;es et les la&#239;ques, les croyants d'autres religions, les f&#233;ministes, les syndicalistes et les communistes, qu'ils vouent aux g&#233;monies &#224; longueur de colonnes dans leurs journaux. Au mois de juillet, le po&#232;te Mohammad Abdul Rahim, qui avait rejoint les rangs du Parti communiste-ouvrier et militait ouvertement contre l'islam politique dans ville de Kut, a &#233;t&#233; assassin&#233;. Son corps a &#233;t&#233; retrouv&#233; pr&#232;s de la fronti&#232;re iranienne, sur la piste emprunt&#233;e par les troupes du Supr&#234;me conseil de la r&#233;volution islamique. Ce parti gouvernemental, dont les militants avaient menac&#233; de mort le po&#232;te, d&#233;nie toute implication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La meilleure fa&#231;on d'&#233;valuer la r&#233;sistance irakienne &#233;tant sa pratique, il est int&#233;ressant de constater son action, notamment dans les zones pass&#233;es sous son contr&#244;le. A Cit&#233; Sadr, la ville qui porte le nom de famille de Moqtada al-Sadr', les habitants ont fait part des m&#233;thodes de terreur employ&#233;es par les 1500 miliciens de l'arm&#233;e du Mahdi &#224; l'&#233;gard de la population locale. Il faut noter qu'&#224; Nassiriyah, ce sont les ouvriers de l'usine d'aluminium qui ont chass&#233; les troupes de Moqtada al-Sadr' qui tentaient d'occuper l'entreprise pour la transformer en bastion militaire, comme l'a signal&#233; la F&#233;d&#233;ration des conseils ouvriers et syndicats en Irak. A Bassorah, les diff&#233;rents partis islamistes, qu'ils soient dans la r&#233;sistance ou au gouvernement, ont instaur&#233; un &#171; &#233;mirat &#187; dans lequel on ne rencontre presque plus de femmes dans les rues, ou la vente d'alcool et les bo&#238;tes de nuits sont prohib&#233;es &#8212; ailleurs, ils ont &#233;t&#233; jusqu'&#224; interdire les pique-nique. A Mossoul, ce sont les femmes travaillant dans le milieu m&#233;dical ou universitaire, qui sont victimes d'assassinats par balles, &#233;ventuellement assorties de d&#233;capitations. La mont&#233;e en puissance de la r&#233;sistance s'est traduite imm&#233;diatement par l'instauration de fait d'un apartheid sexuel et a rendu la vie des femmes irakiennes plus dangereuse, plus insupportable encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;c) A gauche de la r&#233;sistance ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait volontiers imaginer que la r&#233;sistance irakienne ne soit pas compos&#233;e exclusivement de baasistes et d'islamistes, et m&#234;me y rechercher une fraction de gauche, progressiste et la&#239;que. Il est possible que celle-ci existe, mais dans ce cas, elle ne brille pas par son sens de la communication. L'une des nombreuses singularit&#233;s de la situation irakienne tient dans la participation du Parti communiste d'Irak au gouvernement, avec l'aval des forces occupantes et aux c&#244;t&#233;s des partis religieux. Il y incarne m&#234;me, d'une certaine mani&#232;re, la caution d&#233;mocratique et joue un r&#244;le non n&#233;gligeable dans la r&#233;organisation de l'industrie, puisqu'il contr&#244;le une puissante centrale syndicale, la F&#233;d&#233;ration irakienne des syndicats (IFTU). La tutelle d'un parti gouvernemental n'est d'ailleurs pas toujours bien ressentie par la base syndicale. Cette collaboration a produit une scission nomm&#233;e Parti communiste d'Irak (cadres), se positionnant fermement comme le flanc gauche de la r&#233;sistance. S'il critique le r&#244;le des dirigeants religieux, auxquels il reproche de chercher simplement le maintien de leur pouvoir, il n'en pr&#244;ne pas moins l'unit&#233; de la r&#233;sistance, c'est-&#224;-dire l'alliance avec les islamistes et les baasistes, sur fond commun de patriotisme. La question du programme social de la r&#233;sistance est &#233;lud&#233;e au profit de la lutte contre l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Parti communiste lui-m&#234;me, jadis le plus puissant du Moyen-Orient, a perdu une partie de ses membres au profit du Parti communiste-ouvrier, dont la double opposition &#224; l'occupation et &#224; l'islamisme, attire un nombre croissant de militant-es. Ce dernier ne participe pas, pour l'instant, &#224; la r&#233;sistance et d&#233;nonce son caract&#232;re nationaliste et religieux. Toutefois, il organise, dans les quartiers o&#249; il est implant&#233; - principalement des camps de r&#233;fugi&#233;s et des immeubles squatt&#233;s - des groupes arm&#233;s charg&#233;s de prot&#233;ger la population contre le gangst&#233;risme et l'islamisme. L'un de ses dirigeants, Khasro Saya, d&#233;clare : &#171; &lt;i&gt;Notre conception de la r&#233;sistance arm&#233;e est totalement diff&#233;rente de celles des islamistes et des baasistes qui op&#232;rent actuellement en Irak. Nous nous consid&#233;rons d'ores et d&#233;j&#224; comme un parti arm&#233; et, en m&#234;me temps que d'autres formes de lutte, nous d&#233;veloppons nos capacit&#233;s militaires et nous essayons d'armer les masses et leurs organisations selon une strat&#233;gie militaire. Nous luttons de mani&#232;re &#224; inverser la balance du pouvoir militaire, afin d'expulser les troupes d'occupation, diminuer l'influence de l'Islam politique sur la vie des gens, d&#233;velopper le pouvoir des masses et leur permettre, avec leurs repr&#233;sentant-es, de contr&#244;ler leurs propres affaires, aussi bien au niveau des quartiers, des villes, des r&#233;gions, que du pays entier&lt;/i&gt; &#187;. Partisan de l'armement du prol&#233;tariat, ce parti refuse &#233;nergiquement le recours au terrorisme, dont il d&#233;nonce r&#233;guli&#232;rement le caract&#232;re barbare . Comment se fait-il que la r&#233;sistance irakienne soit globalement situ&#233;e &#224; l'extr&#234;me-droite, au point de satelliser certaines fractions de la gauche (et de fasciner une frange de l'extr&#234;me-gauche) ? On peut apporter de nombreuses r&#233;ponses, non-exclusives, &#224; cette question. Il faut tout d'abord remarquer que l'entr&#233;e en Irak des troupes coalis&#233;es a suscit&#233; une r&#233;action mitig&#233;e de la part de la population irakienne, plut&#244;t favorable au Kurdistan - autonome depuis 1991 sous la tutelle de partis nationalistes proam&#233;ricains - et m&#233;fiante dans le reste du pays, o&#249; l'horreur des ann&#233;es d'embargo entrait en balance avec le renversement du r&#233;gime fasciste. Le d&#233;clenchement quasi-imm&#233;diat de la lutte arm&#233;e est donc plus le fait d'un volontarisme que d'un v&#233;ritable ancrage dans la soci&#233;t&#233; irakienne - m&#234;me s'il est ind&#233;niable que les mouvements de r&#233;sistance disposent d'une certaine assise sociale, y compris parmi les plus pauvres. C'est le comportement odieux de l'arm&#233;e d'occupation, en m&#234;me temps que la g&#233;n&#233;ralisation du ch&#244;mage, qui a progressivement remplac&#233; cette m&#233;fiance par de l'hostilit&#233;. Les contr&#244;les syst&#233;matiques, les violences et les vexations, les attaques injustifi&#233;es, les bombardements, sont &#233;videmment ressenties comme des agressions. Les r&#233;v&#233;lations sur les d&#233;tentions arbitraires et les tortures dans la prison d'Abu-Ghraib ont jou&#233; un effet important. Mais leur m&#233;diatisation a pass&#233; sous silence le pire : certaines femmes viol&#233;es en prison ont ensuite &#233;t&#233; assassin&#233;es par leurs proches pour &#171; laver l'honneur de la famille &#187;, ainsi que l'a r&#233;v&#233;l&#233; l'Organisation pour la libert&#233; des femmes en Irak, qui accueille dans des foyers semi-clandestins des femmes menac&#233;es de cette peine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les islamistes, avec leurs r&#233;seaux internationaux, ont su prendre le leadership de la r&#233;sistance. Le revirement religieux de Saddam Hussein depuis 1991, a favoris&#233; leur implantation et surtout, le rapprochement avec les combattants d'&#233;lite issus du d&#233;mant&#232;lement de l'arm&#233;e et du parti Baas. Cette position leur permet de satelliser progressivement tout mouvement qui s'engage dans la lutte arm&#233;e sans v&#233;ritable programme social. Leur programme ultrar&#233;actionnaire en mati&#232;re sociale, leur ferme volont&#233; d'instaurer l'apartheid sexuel et la charia, sont associ&#233;es &#224; une pratique lib&#233;rale &#8212; exprim&#233;e par leurs r&#233;seaux financiers internationaux &#8212; qui leur tient lieu de seule pens&#233;e &#233;conomique et qui r&#233;v&#232;le clairement leur nature sociale capitaliste, sous les apparences les plus archa&#239;ques &#8212; selon un mod&#232;le exp&#233;riment&#233; en Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement ouvrier, le mouvement des femmes, ne b&#233;n&#233;ficie pas des largesses d'&#233;tablissements financiers et d'&#233;tats, ni d'envois d'armes et de combattant-es. Il ne peut compter que sur lui-m&#234;me, et sur la solidarit&#233; internationale, pour se d&#233;velopper, s'organiser &#224; la base, sous la forme des conseils ouvriers et de conseils de quartier, contre l'occupation et contre la r&#233;action. La r&#233;sistance, dans l'&#233;tat actuel des choses, ne lui propose rien d'autre qu'un r&#233;gime islamique, &#233;ventuellement m&#226;tin&#233; de baasisme, dont les actuels &#171; &#233;mirats &#187;, avec la pratique de la charia, les violences exerc&#233;es contre les femmes, les ex&#233;cutions sommaires et le racisme donnent d&#233;j&#224; un aper&#231;u de ce que pourrait devenir l'Irak demain. Apr&#232;s avoir massivement dit non &#224; la guerre en Irak, nous ne pouvons laisser ce sinistre sc&#233;nario s'installer sans chercher, par notre solidarit&#233; internationaliste, &#224; soutenir les forces sociales et f&#233;ministes qui s'y opposent sur le terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nicolas DESSAUX&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;# # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # # #&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Publi&#233; dans&lt;/i&gt; Courant Alternatif &lt;i&gt;de d&#233;cembre 2005, journal mensuel de l'Organisation Communiste Libertaire.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;COMMENT COMBATTRE L'OCCUPATION EN IRAK ? (D&#201;CEMBRE 2005)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O&#249; en est, aujourd'hui, le mouvement contre l'occupation en Irak ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mars 2003, le vaste mouvement qui, face aux premiers bombardements, a rassembl&#233; des millions de personnes manifestant dans le monde entier, accompagn&#233; de gr&#232;ves lyc&#233;ennes. Il a &#233;t&#233; accompagn&#233; de gr&#232;ves &#233;tudiantes et, de mani&#232;re plus marginale, de blocages de trains et d'avions militaires ou d'autres formes d'action directe. Ces formes d'action qui pouvaient avoir un impact concret sur le cours des choses, comme les blocages des convoiements de mat&#233;riel militaire en Belgique ou en Allemagne, n'avaient elles-m&#234;mes qu'une dimension symbolique, tant qu'elles n'&#233;taient pas employ&#233;es &#224; une &#233;chelle massive. On peut facilement ironiser a posteriori sur la na&#239;vet&#233; qu'il pouvait y avoir &#224; croire que les manifestations de rue, les appels et les protestations symboliques allaient faire fl&#233;chir la machine de guerre am&#233;ricaine, mais l'importance du mouvement, la rapidit&#233; avec laquelle il a surgi n'en est pas moins frappante &#8212; autant que celle avec laquelle il est retomb&#233;. En effet, une fois les bombes l&#226;ch&#233;es sur la population irakienne, les forces coalis&#233;es entr&#233;es dans Bagdad, il semblait pour beaucoup que l'apr&#232;s-guerre avait d&#233;j&#224; commenc&#233;, qu'il n'y avait plus grand-chose &#224; faire. Face au fait accompli, le mouvement s'est d&#233;gonfl&#233; &#224; la mani&#232;re d'un souffl&#233;. La plupart des collectifs anti-guerre, constitu&#233;s &#224; la h&#226;te, se sont vid&#233;s de leurs membres, ou au moins, ont perdu leur capacit&#233; de mobilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ans plus tard, il est, dans de nombreux pays, atone, d&#233;vitalis&#233;, comme si la guerre n'&#233;tait pas en train de se poursuivre sous une autre forme &#8212; avec plus de 100 000 victimes selon le sources m&#233;dicales &#8212; qui viennent s'ajouter &#224; toutes celles des ann&#233;es d'embargo. Tout se passe comme si, d&#232;s lors que Bush Jr. a d&#233;clar&#233; que la guerre &#233;tait finie, il n'y avait plus qu'&#224; rentrer chez soi et attendre la prochaine. Dans les pays qui ont envoy&#233; des troupes en Irak, la situation est bien s&#251;r un peu diff&#233;rente, parce que la guerre prend une r&#233;alit&#233; plus concr&#232;te, celle des cadavres de jeunes gens qui reviennent au pays...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais comment expliquer ce ph&#233;nom&#232;ne ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a sans doutes de nombreuses causes, qui expliquent l'&#233;volution du mouvement contre la guerre diff&#233;remment dans chaque pays. Mais on peut proposer quelques pistes importantes. La premi&#232;re, c'est que le mouvement s'est presque partout appuy&#233;, pour se structurer, sur les m&#234;mes r&#233;seaux que le mouvement altermondialiste, dont on &#233;voque aujourd'hui la crise. Il souffrait surtout des m&#234;mes ambigu&#239;t&#233;s : une analyse inaboutie du capitalisme, sans r&#233;f&#233;rence claire &#224; l'exploitation et &#224; la lutte des classes, une juxtaposition de th&#232;mes mondialistes et souverainistes, une mystique des grands rassemblement au d&#233;pend de l'action directe. Mais dans la dur&#233;e, ces questions auraient sans doute pu &#234;tre d&#233;pass&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde piste, plus ou moins li&#233;e &#224; la premi&#232;re, r&#233;side dans les ambigu&#239;t&#233;s du mouvement lui-m&#234;me, sur la nature du r&#233;gime de Saddam Hussein et sur celle de ses adversaires. Le r&#233;gime baasiste lui-m&#234;me a pu instrumentaliser en partie la mobilisation &#224; son profit, en d&#233;tournant par exemple les courageux boucliers humains de la protection des personnes civiles vers celle des sites strat&#233;giques. Et dans les manifestations, l'anti-am&#233;ricanisme a &#233;t&#233; souvent un moteur plus puissant que l'antimilitarisme, favorisant des alliances surprenantes, comme l'accueil fait aux islamistes &#8212; tout particuli&#232;rement en Angleterre. Bien s&#251;r, ces courants ont le droit de manifester, mais &#233;tait-il n&#233;cessaire de les associer &#224; l'organisation m&#234;me du mouvement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;me piste enfin, la crise du militantisme dans les pays occidentaux. Bien s&#251;r, il existe une multitude d'associations, d'organisations, de r&#233;seaux et de causes et tout autant de personnes d&#233;vou&#233;es pour les animer. Mais la capacit&#233; de mobilisation en profondeur, dans la dur&#233;e, et plus encore, la capacit&#233; &#224; aller au-del&#224; de ses appr&#233;hensions, &#224; prendre des risques, &#224; se donner des objectifs ambitieux, est pour le moins limit&#233;e. Le regard &#224; peine indulgent de la gauche moyen-orientale &#224; l'&#233;gard des mouvements occidentaux n'est sans doute pas imm&#233;rit&#233;. Cette faiblesse, ce manque de souffle qui n'est pas propre &#224; telle ou telle composante du militantisme, explique sans doute en partie aussi la difficult&#233; &#224; faire exister le mouvement au del&#224; de quelques mois. Il ne tient qu'&#224; nous d'y rem&#233;dier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel r&#244;le a jou&#233; l'&#233;volution de la situation en Irak sur ce mouvement ? La guerre a rapidement pris une autre forme, plus insidieuse que les bombardements, celle de l'occupation militaire et du &#171; nation building &#187;, selon le concept en vogue au Pentagone, c'est-&#224;-dire la constitution d'un r&#233;gime post-colonial adapt&#233; aux besoins de la diplomatie am&#233;ricaine. L'espoir ne pouvait donc venir que de l'int&#233;rieur de l'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, l'attitude initiale de la population irakienne a d&#233;concert&#233; celles et ceux qui s'attendaient &#224; un rejet massif et imm&#233;diat de l'occupation. Soulag&#233;e de la chute du r&#233;gime fasciste de Saddam Hussein, avec son parti unique, son culte de la personnalit&#233;, ses ex&#233;cutions publiques et ses milliers de mouchards, pr&#233;occup&#233;e par les questions imm&#233;diates de logement, de sant&#233;, d'emploi, la population avait observ&#233;e ses &#171; lib&#233;rateurs &#187; autoproclam&#233;s avec une m&#233;lange de m&#233;fiance et d'aspirations. Une large partie de la jeunesse aspirait &#224; un mode de vie moderne, dont les am&#233;ricains &#233;taient suppos&#233;s &#234;tre porteurs. De plus, la majeure partie des forces politiques avait approuv&#233; la guerre, &#224; commencer par le Parti communiste d'Irak et les partis nationalistes Kurdes, qui avaient jadis la sympathie de la gauche occidentale. Rien de tout cela ne correspondait vraiment &#224; l'image d'Epinal d'un peuple soulev&#233; contre l'envahisseur, fier de ses valeurs et radicalement oppos&#233; &#224; l'american way of life - telle qu'elle pouvait exister dans le mouvement anti-guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; cela, peu &#224; peu, la r&#233;alit&#233; de l'occupation a commenc&#233; &#224; se faire sentir. La peur et le m&#233;pris que les irakiens inspirent aux GI's, la violence dont ils font preuve, les affrontements quotidiens avec la gu&#233;rilla au coeur des villes, les attentats, qui ont fait plus de victimes civiles que militaires, faisant de la seule pr&#233;sence de soldats am&#233;ricains dans une rue un danger de mort, tout cela &#224; contribuer &#224; d&#233;ciller celles et ceux qui pouvaient avoir des illusions. La politique men&#233;e par un conseil provisoire de gouvernement sans assise r&#233;elle dans la population, son soutien avou&#233; &#224; la mise en place de la charia, le durcissement de la situation &#233;conomique et sociale, le rapide retour des cadres baasistes dans les entreprises et dans l'arm&#233;e &#8212; malgr&#233; des gr&#232;ves express&#233;ment dirig&#233;es contre eux &#8212; ont &#233;galement contribu&#233; &#224; transformer la m&#233;fiance en une hostilit&#233; &#224; laquelle la r&#233;v&#233;lation des tortures pratiqu&#233;es &#224; Abu Ghraib a servi de r&#233;v&#233;lateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Justement, est-ce que la mont&#233;e en puissance de la r&#233;sistance arm&#233;e n'a pas chang&#233; les choses ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;mergence progressive de la r&#233;sistance militaire pouvait donc servir de point de rebond pour le mouvement contre l'occupation. Elle &#233;tait susceptible de redonner l'espoir, de rappeler les grands mouvements contre la guerre en Alg&#233;rie ou au Vietnam, de donner v&#233;rit&#233; &#224; la formule selon laquelle l'Irak serait le Vietnam de la dynastie Bush.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce nouvel espoir fut &#233;galement d&#233;&#231;u : apparue tr&#232;s t&#244;t, disposant de moyens militaires et financiers surdimensionn&#233;s, sans unit&#233; apparente malgr&#233; quelques effets d'annonces, la r&#233;sistance irakienne s'est r&#233;v&#233;l&#233;e rapidement domin&#233;e par les troupes d'&#233;lites du r&#233;gime baasiste (gardes r&#233;publicains, fedayin Saddam) impr&#233;gn&#233;e de l'id&#233;ologie islamo-nationaliste des derni&#232;res ann&#233;es du r&#233;gime, talonn&#233;s par quelques mouvements nationalistes de gauche (Parti communiste &#8212; cadres de base, nass&#233;riens, ...) sans r&#233;elle autonomie, et par des mouvements authentiquement islamistes. Le fait que ses formes d'actions &#233;tant parfois difficiles &#224; distinguer de celles des mouvements terroristes (comme celui de Zarkawi) et des gangs mafieux, et les actions les plus odieuses commises sous couvert de &#171; r&#233;sistance &#187;, comme la d&#233;capitation de travailleurs immigr&#233;s, ont rapidement mis fin &#224; la sympathie initiale dont elle pouvait b&#233;n&#233;ficier, aussi bien dans le pays qu'&#224; l'&#233;tranger. Quand au mouvement d'al-Sadr', qui semblait prendre la forme d'un action de masse plut&#244;t que du terrorisme, son contenu politique ouvertement r&#233;actionnaire tout comme sa rapide soumission &#224; l'occupant, ch&#232;rement n&#233;goci&#233;e, lui ont &#244;t&#233; toute cr&#233;dibilit&#233;. M&#234;me s'il conserve une importante capacit&#233; de mobilisation, son action est essentiellement li&#233;e aux int&#233;r&#234;ts diplomatiques de la R&#233;publique islamique d'Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle que soit l'appr&#233;ciation qu'on peut avoir aujourd'hui, &#224; la lumi&#232;re de ce qu'elles sont devenues, la r&#233;sistance alg&#233;rienne ou vietnamienne se pr&#233;sentaient comme progressistes et suscitaient l'espoir de personnes qui se consid&#233;raient &#233;galement comme progressistes. Elles pr&#233;tendaient, au moins formellement, d&#233;fendre les travailleurs, lib&#233;rer les femmes, moderniser la soci&#233;t&#233; ; c'&#233;tait &#233;galement l'opinion sinc&#232;re d'une majeure partie de leurs membres et de leurs partisans en France ou aux USA. Ce n'est pas le cas de la r&#233;sistance irakienne, des mouvements qui s'expriment en son nom : leur programme social est ouvertement r&#233;actionnaire. Bien s&#251;r, il y a sans doute &#231;a et l&#224; dans la r&#233;sistance des mouvements sympathiques, des personnes respectables, que la situation r&#233;elle de l'occupation am&#232;ne &#224; choisir la lutte arm&#233;e. Mais, m&#234;me celles et ceux qui soutiennent en principe cette r&#233;sistance l&#224; sont bien incapable de la nommer, de l'identifier et de lui apporter le soutien qu'elle m&#233;rite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, de nombreux courants &#171; critiques &#187; pensent en r&#233;alit&#233; l'Irak dans les m&#234;mes termes que l'administration US : une population divis&#233;e en ethnies et en sectes, dans lequel la religion et la tribu tiendraient une place primordiale dans la vie des gens. Or, il suffit de discuter avec quelques irakiens, m&#234;me absolument r&#233;tifs &#224; toute forme de politisation, pour comprendre que la r&#233;alit&#233; est &#224; la fois plus complexe et plus nuanc&#233;e que cela. Le refus de l'ethnicit&#233; et l'esprit la&#239;ques sont bien plus courants qu'on ne l'imagine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, dans la grande presse comme dans l'esprit de la population, la r&#233;sistance &#224; l'occupation est assimil&#233;e &#224; ces mouvements r&#233;actionnaires, qui ne peuvent susciter la sympathie. Pour l'opinion publique, la situation irakienne est devenue confuse et sans issue. C'est cet &#233;tat d'esprit que nous devons transformer, en montrant l'existence d'alternative cr&#233;dibles. Le mouvement contre les bombardements en 2003 s'adressait au gouvernement am&#233;ricain. Maintenant, il nous faut nous adresser directement &#224; la soci&#233;t&#233; irakienne, sur les forces sociales qui y agissent r&#233;ellement. C'est le choix qu'on fait des associations comme Solidarit&#233; Irak, Iraqi workers solidarity group en Grande-Bretagne et en Australie, ou encore le tr&#232;s actif Comit&#233; de soutien au front civil irakien au Japon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais, est-ce suffisant pour lutter contre l'occupation en Irak ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous faut mener de front plusieurs t&#226;ches. En Irak, les forces progressistes oppos&#233;es &#224; l'occupation se regroupent et se structurent, avec la r&#233;cente constitution du Congr&#232;s des libert&#233;s en Irak. Elles ont une exp&#233;rience politique et militaire r&#233;elle, en raison du r&#244;le jou&#233; par nombre de ses leaders lors de l&#8216;insurrection de 1991. Leurs moyens militaires limit&#233;s, leurs permettent tout de m&#234;me d'organiser quelques &#171; zones lib&#233;r&#233;es &#187; dans des quartiers populaires de Bagdad o&#249; l'arm&#233;e am&#233;ricaine ne s'aventure pas. Mais elles peuvent s'appuyer sur un r&#233;el ancrage dans les camps de r&#233;fugi&#233;s, parmi les ch&#244;meurs et ch&#244;meuses, dans les usines qui fonctionnent encore. Elles y m&#232;nent une propagande sans rel&#226;che contre l'occupation et contre le gouvernement. Tous les indicateurs montrent que leur influence en Irak est croissante, et la r&#233;cente r&#233;volte des &#233;tudiants de Bassora contre les exactions des partisans d'al-Sadr' montrent que les forces progressistes sont parfaitement capables de tenir t&#234;te &#224; leurs adversaires. Notre r&#244;le, en tant que r&#233;seau de soutien international, est de les soutenir mat&#233;riellement et financi&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne peut naturellement se limiter &#224; cela. Dans les pays qui maintiennent des troupes en Irak qui, outre les &#201;tats-Unis, incluent notamment plusieurs pays de l'Union europ&#233;enne (la r&#233;publique Tch&#232;que, le Danemark, la Lituanie, la Pologne, le Royaume-Uni, plus l'Italie qui a pr&#233;vu de les retirer), la t&#226;che principale est d'affronter le gouvernement pour obtenir le retrait, bloquer les transports de troupes ou de mat&#233;riel militaire, et de soutenir les familles de militaires oppos&#233;es &#224; l'occupation. Dans les autres pays, m&#234;me si cette dimension n'est pas absente, il est possible de d&#233;velopper d'autres t&#226;ches, particuli&#232;rement le soutien aux d&#233;serteurs et d&#233;serteuses, qui sont de plus en plus nombreux, dont certains ont demand&#233; l'asile politique au Canada. Nous devons saper les forces de la coalition, les placer dans une situation morale telle qu'elles ne puissent faire autrement que de se retirer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux axes sont compl&#233;mentaires. Si le d&#233;part des troupes de la coalition am&#233;ricaine avait pour seul r&#233;sultat l'imposition d'un r&#233;gime d'apartheid sexuel &#224; l'Iranienne &#8212; encore que le gouvernement actuel ne soit pas insensible &#224; cette id&#233;e &#8212; la population irakienne n'aura pas vraiment gagn&#233; au change. Il n'y a donc pas d'autres solution que de lutter pour obtenir le d&#233;part des troupes et de soutenir les mouvements f&#233;ministes et sociaux, si l'on veut r&#233;ellement combattre l'occupation en Irak. C'est sur cette base que le mouvement peu trouver un rebond et un v&#233;ritable sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nicolas Dessaux&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Demain l'usine</title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jacques Mucchielli, L&#233;o Henry</dc:creator>


		<dc:subject>Critiques du travail</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ves et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Lundi apr&#232;s-midi, tu n'arr&#234;tes pas de tourner la t&#234;te&lt;br class='autobr' /&gt;
vers la pendule de l'atelier. Tu te demandes si tu oseras&lt;br class='autobr' /&gt;
le faire. Si tu arr&#234;tes le travail et que la plupart&lt;br class='autobr' /&gt;
des autres continuent, est-ce que tu ne vas pas te faire&lt;br class='autobr' /&gt;
virer ? Et si tout le monde h&#233;site comme toi, est-ce que &#231;a&lt;br class='autobr' /&gt;
va marcher ? Tu retournes le probl&#232;me dans ta t&#234;te comme&lt;br class='autobr' /&gt;
si c'&#233;tait un simple cas de conscience, une affaire entre&lt;br class='autobr' /&gt;
toi et toi seule. Comme si c'&#233;tait la m&#234;me chose que ne pas&lt;br class='autobr' /&gt;
chauffer toutes les pi&#232;ces de ta maison pour faire des&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;conomies d'&#233;nergie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas la m&#234;me chose. Tu n'es pas un individu&lt;br class='autobr' /&gt;
seul, ta d&#233;cision n'a rien de personnel. Elle change quelque&lt;br class='autobr' /&gt;
chose, parce qu'elle ne fait pas de toi juste quelqu'un&lt;br class='autobr' /&gt;
de plus, un chiffre parmi ce nombre qui n'a jamais aucune&lt;br class='autobr' /&gt;
prise sur rien. Aujourd'hui tu peux d&#233;cider, tu peux faire&lt;br class='autobr' /&gt;
partie d'une force collective, tu peux avoir prise sur ta&lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;alit&#233;, sur ta situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure dite il y a un instant de flottement. Tous l&#232;vent&lt;br class='autobr' /&gt;
la t&#234;te de leurs machines, vous vous regardez en h&#233;sitant. Il te semble que le bruit des autres ateliers s'est&lt;br class='autobr' /&gt;
att&#233;nu&#233;. Un ouvrier se l&#232;ve de sa chaise &#224; quelques m&#232;tres&lt;br class='autobr' /&gt;
de toi. Et, lentement, chacun abandonne son poste sans&lt;br class='autobr' /&gt;
rien dire, dans un silence incroyable. Tu te rends compte&lt;br class='autobr' /&gt;
que tu es debout toi aussi, que tu te diriges vers la pointeuse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu ne t'es pas lev&#233;e la premi&#232;re. Mais je me suis lev&#233;e.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Demain l'usine&lt;/i&gt; est une nouvelle extraite de &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Yama Loka Terminus &#8211; derni&#232;res nouvelles de Yirminadingrad&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;, de L&#233;o Henry &amp; Jacques&lt;br class='autobr' /&gt;
Mucchielli, paru &#224; L'Altiplano en juin 2008.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique8" rel="directory"&gt;D&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot6" rel="tag"&gt;Critiques du travail&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot95" rel="tag"&gt;Gr&#232;ves et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L135xH150/arton668-15025.jpg?1780469145' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='135' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff668.jpg?1237138379&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Demain l'usine&lt;/i&gt; est une nouvelle extraite de &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Yama Loka Terminus &#8211; derni&#232;res nouvelles de Yirminadingrad&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;, de L&#233;o Henry &amp; Jacques&lt;br class='autobr' /&gt;
Mucchielli, paru &#224; L'Altiplano en juin 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ils ont d&#233;cid&#233; d'augmenter les cadences et tu vas encore f&#234;ter Yom Kippour &#224; No&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils vont augmenter les cadences et tu es d&#233;j&#224; tellement fatigu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils augmentent les cadences et &#231;a te met en col&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne croyais pas pouvoir encore te mettre en col&#232;re. Tu pensais que vingt-neuf ans d'usine, presque trente ans mon Dieu, avaient tu&#233; en toi toute capacit&#233; d'indignation. Tu avais fini par penser que tu &#233;tais devenue comme ta machine, dure et froide, que plus rien ne pouvait te toucher. Et tu avais cru que, quelque part, c'&#233;tait &#231;a la paix : ne plus rien &#233;prouver que la fatigue et la honte. Que tu pouvais ne plus rien ressentir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors c'est une surprise, la col&#232;re, et peut-&#234;tre que cela veut dire que tu es encore une femme, que tu es encore vivante, que tu n'es pas tout &#224; fait vaincue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne te regardes pas dans le miroir sale des vestiaires, travers&#233; par une f&#234;lure, que personne n'a pris la peine de remplacer, et tu te parles &#224; toi-m&#234;me. Tu te r&#233;p&#232;tes les mots de la nouvelle directive, clou&#233;e sur le tableau d'information : le contr&#244;le de production a d&#233;couvert que l'atelier B travaillait plus vite que l'atelier A. En cons&#233;quence, les salari&#233;s de l'atelier A travailleront un samedi par mois, par roulement, &#224; dater de cette semaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suivait la liste des ouvriers convoqu&#233;s ce samedi. Suivait ton nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'usine ne produit plus rien depuis pr&#232;s de quinze ans. &#192; l'embauche, pour ton seizi&#232;me anniversaire, on t'a dit que tu avais de la chance, qu'il y aurait toujours besoin de ce que vous fabriquiez, que tu aurais toujours du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ne se trompaient qu'&#224; moiti&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les nouvelles machines ont &#233;t&#233; invent&#233;es et qu'on s'est rendu compte qu'il co&#251;terait moins cher de construire une nouvelle usine que de modifier celle-ci, qu'il &#233;tait plus rentable d'engager d'autres ouvriers, plus jeunes, que de former les salari&#233;s actuels, la compagnie a d&#233;cid&#233; de vous foutre &#224; la porte. Il y a eu quelques heures chaudes et rouges o&#249; vous teniez l'usine et o&#249; vous menaciez de tout faire sauter. Quelques heures de libert&#233; et de col&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, le gouvernement a agi : on ne pouvait vous mettre &#224; la rue comme &#231;a, il fallait prendre en compte la dimension humaine du probl&#232;me. Alors un accord a &#233;t&#233; trouv&#233; : en &#233;change d'une exon&#233;ration de charges sur les salaires des ouvriers de la nouvelle usine, la compagnie renon&#231;ait &#224; fermer la v&#244;tre et le gouvernement s'engageait &#224; continuer &#224; verser vos salaires, sans m&#234;me les r&#233;duire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils en ont profit&#233; pour rendre la gestion de l'usine plus d&#233;mocratique : comme il n'y avait plus besoin de cadres, de commerciaux ou de comptables &#8211; qui eux avaient &#233;t&#233; embauch&#233;s sur le nouveau site &#8211; un comit&#233; de pilotage compos&#233; d'&#233;lus du conseil municipal avait &#233;t&#233; nomm&#233; pour g&#233;rer l'usine. Une de leurs premi&#232;res mesures a &#233;t&#233; de r&#233;partir les vacances par tirage au sort, pour &#233;viter le favoritisme et le communautarisme. Ils ont augment&#233; le salaire des d&#233;l&#233;gu&#233;s syndicaux. Et ils vous ont laiss&#233; les contrema&#238;tres, les agents de ma&#238;trise et tous les autres petits chefs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis quinze ans, l'usine tourne &#224; vide et ne produit plus rien. Depuis quinze ans, tu te rends chaque matin au travail pour rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu te tues lentement, pour rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience a &#233;t&#233; un succ&#232;s. Comme il restait un peu de mati&#232;re premi&#232;re pour que les machines ne tournent pas &#224; vide, et que les panneaux solaires produisaient suffisamment d'&#233;lectricit&#233; pour les faire fonctionner, ils ont engag&#233; des ch&#244;meurs non r&#233;ins&#233;rables pour cr&#233;er l'atelier B. Chaque jour on y d&#233;monte ce que vous montez, on d&#233;sassemble ce que vous assemblez, on retransforme le produit fini en mati&#232;re premi&#232;re. Pour que demain soit un autre jour. Le m&#234;me que le pr&#233;c&#233;dent, encore et encore et encore et encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement, certains n'ont pas support&#233;. &#192; la pression physique du travail venait s'ajouter l'humiliation d'&#234;tre inutiles, de ne servir &#224; rien d'autre qu'&#224; faire baisser les statistiques. Les plus vieux ouvriers, ceux qui tiraient encore une certaine fiert&#233; de leur condition, ont eu le plus de mal &#224; s'adapter. Puis les salaires n'ont plus jamais augment&#233;, vous avez fini par co&#251;ter moins chers que des ch&#244;meurs. Mais comme le nouveau contrat que vous aviez sign&#233; vous interdisait de toucher toute allocation ch&#244;mage, comme il r&#233;siliait votre bail en cas de d&#233;mission ou de licenciement, la plupart sont rest&#233;s &#224; leurs postes, accroch&#233;s &#224; la s&#233;curit&#233; de l'emploi comme le lierre &#224; certaines tombes n&#233;glig&#233;es. Il y a eu &#233;tonnamment peu de d&#233;sistements. Ceux qui ont fini par partir, ceux qui ont fini par succomber &#224; un accident du travail, &#224; la maladie, au suicide, ont &#233;t&#233; remplac&#233;s par un autre membre anonyme de l'arm&#233;e toujours plus vaste des inutilis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, depuis quinze ans, tu meurs lentement, jour apr&#232;s jour, li&#233;e &#224; ta machine comme &#224; un amant ha&#239; que tu ne pourrais pas quitter. Tu as tout accept&#233;. L'absence d'augmentation, le regard des autres, la solitude et la peur. Tu t'es faite &#224; l'id&#233;e de ne rien produire, de ne servir &#224; rien, d'&#234;tre superflue, parasite. Tu as fini par te dire que cette mascarade valait mieux que rien, que tu avais effectivement de la chance. Tu as fini par cesser de ha&#239;r ceux qui d&#233;truisaient tous les jours ce que tu construisais, par comprendre qu'ils subissaient un sort pareil au tien. Que monter ou d&#233;monter &#233;tait au fond la m&#234;me chose, les deux faces de la m&#234;me pi&#232;ce, un couple parfait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, aujourd'hui, ils augmentent les cadences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atelier B d&#233;monte plus vite que vous ne montez. Le n&#233;ant et le vide ne progressent pas de mani&#232;re assez efficace. L'absurde ne fonctionne pas &#224; plein r&#233;gime. Tu pourrais en rire si tu savais encore le faire. Mais tu as arr&#234;t&#233; de sourire il y a bien longtemps, avant m&#234;me que l'usine ne devienne ce qu'elle est. Aujourd'hui, tu es vide et tu ne te regardes pas dans les miroirs. Tu ne dis plus jamais je, tu parles &#224; peine, et ta haine s'est tourn&#233;e vers ton propre corps, dont la souffrance est la seule preuve de ton existence, la seule chose qui t'emp&#234;che de croire que le vide s'est enfin empar&#233; de toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la cantine, il n'y a pratiquement personne de l'atelier B. Seuls les Noirs sont venus, tous ensembles, comme de coutume, et se sont install&#233;s &#224; leur table habituelle sans rien laisser para&#238;tre. Les conversations deviennent murmures et tu sens la haine se cristalliser autour d'eux. Tu sens que tu fais partie de cette haine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils mangent en parlant bruyamment, comme d'habitude, avec leurs doigts, souriant la bouche pleine. Tu laisses la haine te caresser et tu te rappelles ces regards vers ce corps que tu d&#233;testes, qu'ils ont parfois quand tu passes devant eux, leurs rires incompr&#233;hensibles en sortant de l'usine, sacril&#232;ges comme au sortir d'un cimeti&#232;re, l'odeur &#233;c&#339;urante de leur peau sombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, la sir&#232;ne indiquant la reprise du travail r&#233;sonne et la haine se laisse emporter par la frustration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut deux secondes pour v&#233;rifier une tigelle. Chaque tigelle est rouge et mesure exactement trois fois sept centim&#232;tres. &#192; main gauche, il y a un casier avec les tiges non v&#233;rifi&#233;es. &#192; main droite, les casiers faisant l'aller-retour jusqu'au poste de travail suivant, o&#249; tu d&#233;poses celles dont le diam&#232;tre est conforme aux sp&#233;cifications, et le casier o&#249; tu d&#233;poses celles pour lesquelles tu d&#233;couvres un vice de fabrication les rendant impropres au montage. En huit heures de travail tu peux v&#233;rifier &#8211; si ton rythme ne baisse pas, si la machine ne se coince pas, si le d&#233;sespoir ne ralentit pas ton efficacit&#233; &#8211; exactement quatorze mille quatre cent quarante tigelles. Soixante-douze mille par semaine. Trente-quatre millions trois cent quarante-quatre mille par an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proc&#233;dure est simple. De ta main gauche tu en enfonces une dans l'orifice pr&#233;vu &#224; cet effet, de la main droite tu abaisses le levier de contr&#244;le. Si la tige n'a pas de d&#233;faut le voyant s'allume en vert, sinon il s'allume en rouge. Il y a soixante-douze tiges qui ont un d&#233;faut. Chaque soir, elles sont v&#233;rifi&#233;es et m&#233;lang&#233;es par un contrema&#238;tre, pour &#234;tre s&#251;r que tu ne les marques pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques ann&#233;es encore, tu esp&#233;rais chaque jour les trouver le plus rapidement possible. Comme &#231;a tu &#233;tais s&#251;re que les autres &#233;taient conformes, tu pouvais ralentir le rythme et glisser tes tiges sans les v&#233;rifier dans leur casier quand un agent de ma&#238;trise ne r&#244;dait pas dans les parages. Tu rentrais chez toi en te disant : aujourd'hui, j'ai eu de la chance. Mais, &#224; pr&#233;sent, il ne t'arrive plus d'esp&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'orifice de v&#233;rification s'ouvre &#224; douze centim&#232;tres au-dessus de ton plan de travail, ce qui veut dire que pour enfoncer la tige ton &#233;paule se l&#232;ve, ton coude se plie vers l'ext&#233;rieur et ton poignet vers le bas et la gauche. Le voyant de contr&#244;le est &#224; cinquante centim&#232;tres de la table, ce qui veut dire que, apr&#232;s avoir enfonc&#233; chaque tige, tu dois lever les yeux et le visage. Pour abaisser le levier, tu dois tendre le bras droit au-dessus de ta t&#234;te et tirer : pour ne pas perdre de temps, tu ne dois jamais l&#226;cher le levier. Tu dois maintenir le levier baiss&#233; jusqu'&#224; la fin de l'op&#233;ration pour que ton bras gauche puisse passer par-dessus le droit et d&#233;poser sa tigelle dans le casier ad&#233;quat. La fatigue, au bout de huit heures de travail, s'empare de toi des pieds &#224; la t&#234;te. La douleur, quant &#224; elle, se concentre dans le coude et le poignet gauche, le biceps droit, le dos et la nuque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir, le syndicat distribue des tracts &#224; la sortie de l'usine. Ils intentent un proc&#232;s &#224; la ville pour casser la d&#233;cision du comit&#233; de pilotage. Ils vous enjoignent au courage. Deux ouvriers les prennent &#224; parti, leur disent qu'il faut faire une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, organiser une gr&#232;ve. Les syndicalistes r&#233;pondent qu'il faut rester calmes, ne pas c&#233;der &#224; la provocation, laisser le syndicat r&#233;gler le probl&#232;me. La conversation s'envenime : les ouvriers traitent les syndicalistes de jaunes, de cogestionnaires, de r&#233;formistes. Eux se font traiter de gauchistes, d'agents provocateurs, de flics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu descends lentement vers le sud du quartier en &#233;vitant le regard des gens. Tu sais qu'ils peuvent voir d'o&#249; tu viens, tu sais ce qu'ils pensent de l'usine, de ce que vous faites. Ils se tiennent sous les porches des basses maisons d'argile ocre et te regardent passer. Les jeunes en cuir, aux cheveux color&#233;s et aux visages tatou&#233;s, qui jouent aux d&#233;s dans les escaliers en riant, se taisent &#224; ton approche et tu sers ton sac &#224; main contre ton flanc. Les trois types de la mafia corse qui boivent du pastis sur une table de jardin dress&#233;e sur une des petites terrasses qui bordent les rues &#224; degr&#233;s te saluent. Tu ne r&#233;ponds pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait le quartier tatar, avant l'implantation de l'usine. L'architecte qui l'a construit &#233;tait persuad&#233; qu'ils vivaient traditionnellement dans des maisons de boue s&#233;ch&#233;e. Et puis, il y a eu la premi&#232;re pand&#233;mie de scl&#233;rose informationnelle et les immigr&#233;s ont &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;s hors des limites de la ville. On a install&#233; les machines dans l'ancien temple et log&#233; &#224; bas prix les ouvriers dans les maisons abandonn&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La jeune bourgeoisie branch&#233;e de Yirminadingrad s'est jet&#233;e sur le quartier qu'elle trouvait si pittoresque : les rues en escalier grimpant la colline, jusqu'&#224; une usine qui ne ressemblait pas &#224; une usine, &#233;taient terriblement originales. L'id&#233;e de vivre &#224; c&#244;t&#233; d'ouvriers flattait leur conscience de gauche. Le prix des locations leur permettait de se payer un groupe de maisons avec leurs petits jardins pour une bouch&#233;e de pain. Pendant quelques ann&#233;es, les bars &#224; la mode et les f&#234;tes de quartier conviviales se sont multipli&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, l'usine a chang&#233;, la ville a ouvert une d&#233;chetterie au sud et les jeunes couples riches ont commenc&#233; &#224; se plaindre de l'humidit&#233;, de la mauvaise ambiance, de l'hostilit&#233; du voisinage. En moins d'un an, le quartier est redevenu pratiquement d&#233;sert. Progressivement, il s'est peupl&#233; de marginaux et de d&#233;linquants, puis la mafia a fait son apparition quand elle a saisi l'occasion de mettre la main sur la d&#233;chetterie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ton mari disait toujours qu'il pr&#233;f&#233;rait encore les mafieux aux bourgeois. Il parlait comme &#224; des &#233;gaux aux petits voyous qui squattaient la maison d'en face. C'&#233;tait un homme sans pr&#233;jug&#233;s. Il n'avait pas peur. Tu pensais qu'il n'aurait jamais peur de rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il a eu sa maladie, il a poursuivi en justice l'usine dans laquelle il travaillait pour obtenir une pension, pour qu'ils reconnaissent que c'&#233;tait une cons&#233;quence du travail. Il &#233;tait plein d'&#233;nergie, toujours souriant, toujours combatif. Au bout de cinq ans, il a perdu d&#233;finitivement le proc&#232;s et les sympt&#244;mes se sont d&#233;cha&#238;n&#233;s. Il a perdu du poids, il a perdu ses cheveux, il a perdu toute dignit&#233;. Il ne faisait que parler de lui, de sa maladie, de ses souffrances, sans aucune pudeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne t'&#233;pargnait aucun d&#233;tail de son &#233;tat &#8211; tu savais quand il n'avait pas pu se lever pour aller uriner et s'&#233;tait fait dessus, de quelle couleur &#233;taient ses vomissements matinaux, &#224; quelle heure il avait cru que c'&#233;tait la fin. Il ne se plaignait pas mais g&#233;missait &#224; chacun de ses gestes, se r&#233;jouissait par avance de sa mort prochaine. Et, surtout, il passait son temps &#224; te remercier et &#224; s'excuser. &#192; la fin, tu le d&#233;testais. Et tu te d&#233;testais toi-m&#234;me, parce que tu souhaitais sa mort. Il ne lui a fallu que six mois pour partir et, ce jour-l&#224;, tu as pleur&#233; pour la derni&#232;re fois de ta vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain c'est samedi et tu h&#233;sites &#224; te lever. Tu te dis que c'en est trop, que tu as atteint tes limites, que tu ne peux pas en supporter davantage. Tu te dis que tu n'es m&#234;me pas concern&#233;e, que ta machine tourne sans le soutien de l'atelier B, qu'il est injuste que tu doives travailler plus. Mais tu te l&#232;ves quand m&#234;me, tu te laves dans la p&#233;nombre de l'aurore, sans allumer la lumi&#232;re, tu bois un th&#233; noir et tu montes jusqu'&#224; l'usine, les yeux tourn&#233;s vers le sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme tu ne regardes pas devant toi, il faut que tu arrives tr&#232;s pr&#232;s de l'entr&#233;e avant de te rendre compte qu'il se passe quelque chose d'inhabituel. Sous l'aube sale qui se r&#233;pand dans un ciel presque aussi gris que les murs de l'usine, il y a un attroupement. Des ouvriers discutent autour d'un brasero, visages ferm&#233;s, s&#233;rieux, calmes. Ils arr&#234;tent ceux qui arrivent et leur parlent &#224; voix basse. Des agents de ma&#238;trise gesticulent un peu partout, criant sur les ouvriers rassembl&#233;s, mena&#231;ant, raisonnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand tu arrives pr&#232;s des portes il y a Devika, la fille de l'&#233;barbage, qui te dit :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Ne rentre pas, pas aujourd'hui. Ne les laisse pas nous faire &#231;a, nous prendre la dignit&#233; qui nous reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la ma&#238;trise est devant l'usine, m&#234;me ceux qui ne devaient pas travailler aujourd'hui. Il y a une expression de peur sur leurs traits. &#199;a te fait presque plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tu baisses les yeux &#224; nouveau, tu rentres ta t&#234;te dans tes &#233;paules et tu p&#233;n&#232;tres dans l'usine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la cantine, il y a peu de monde, mais tu n'arrives pas &#224; te faire une id&#233;e du nombre d'ouvriers qui sont rest&#233;s &#224; la porte ce matin. Tu n'arrives pas &#224; manger et tu attends, les yeux ferm&#233;s, le signal de la reprise du travail. Puis, l'apr&#232;s-midi passe, lentement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche, tu le passes chez ta m&#232;re. Elle ne dit rien, ne te reproche rien, m&#234;me si tu as travaill&#233; le jour de shabbat, mais ses gestes sont nerveux, impr&#233;cis, heurt&#233;s. Tu pars le plus vite possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La semaine passe, comme toutes les autres semaines, puis, vendredi soir, &#224; la fermeture, la nouvelle tombe : sur le panneau d'information, une note annonce le licenciement des gr&#233;vistes. Les gens regardent en silence le bout de papier punais&#233;. Il y a une fille qui se met &#224; pleurer. Puis vous vous en allez, sans rien dire et tu sais que, parmi ceux qui ont c&#233;d&#233; comme toi, il y en a qui ont honte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain tu te rends &#224; l'usine et tu te m&#234;les &#224; la maigre foule des contestataires. Devika est l&#224;, elle ne te reproche m&#234;me pas ta l&#226;chet&#233;, elle se contente de hocher la t&#234;te et de te verser du th&#233;. Toi, tu sais que tu ne risques rien, que tu n'es pas cens&#233;e travailler aujourd'hui, que tu ne vas pas te faire virer. Tu te demandes si tu ne fais pas &#231;a pour te donner bonne conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les agents de ma&#238;trise sont l&#224;, au complet, plus une douzaine de contrema&#238;tres et quelques responsables de poste. Le syndicat est l&#224; aussi, en soutien aux ouvriers licenci&#233;s. Ils ne savent pas quoi faire : ils ne demandent pas aux salari&#233;s d'aller travailler mais n'emp&#234;chent pas non plus les gr&#233;vistes de leur parler. Ils sont surtout occup&#233;s &#224; &#233;viter l'affrontement avec les contrema&#238;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fil des minutes, tu te rends compte que la majorit&#233; de ceux qui arrivent restent aux portes de l'usine. Malgr&#233; les menaces, ils refusent d'entrer, un air de d&#233;fi dans les yeux. Parmi eux, il y a tous les Noirs de l'atelier B. Ils rient aujourd'hui encore plus fort que d'habitude. Ils regardent les petits chefs, ils les &#233;coutent les menacer. Et leur rient au nez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, il y a une r&#233;union dans les locaux du syndicat. Beaucoup d'ouvriers sont l&#224;, peut-&#234;tre la moiti&#233; des salari&#233;s de l'usine. La ma&#238;trise tente de s'y inviter mais est mise dehors par une poign&#233;e d'ouvriers. Le syndicat emp&#234;che qu'ils se fassent casser la gueule. Quand ils disent qu'apr&#232;s tout les agents de ma&#238;trise sont aussi des salari&#233;s, qu'il faudrait les mettre de notre c&#244;t&#233;, il y a des rires dans la salle. Quand ils disent qu'il faut reprendre le travail du samedi pour pouvoir demander la r&#233;int&#233;gration des camarades, ne pas prendre le risque de se faire virer, qu'il faut attendre, patienter jusqu'&#224; la d&#233;cision du tribunal, Mario de l'&#233;mondage s'&#233;nerve. Il leur demande de quel c&#244;t&#233; ils sont. Il dit qu'il faut aller plus loin, &#233;tendre la gr&#232;ve &#224; tous les autres jours, qu'il faut occuper l'usine comme il y a quinze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais personne ne veut aller jusque-l&#224;. Alors, Emembolu, de l'atelier B, dit que refuser simplement de travailler le samedi n'est pas suffisant. C'est revenir &#224; la situation pr&#233;c&#233;dente, il n'y a aucune raison pour que la direction reprenne les camarades si on ne la g&#234;ne pas plus que &#231;a.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il propose qu'&#224; partir de lundi, tout le monde parte dix minutes en avance. Dix minutes, ce n'est rien, mais &#231;a montrera qu'on ne va pas se laisser faire, qu'ils ne peuvent pas se foutre de notre gueule sans cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lundi apr&#232;s-midi, tu n'arr&#234;tes pas de tourner la t&#234;te vers la pendule de l'atelier. Tu te demandes si tu oseras le faire. Si tu arr&#234;tes le travail et que la plupart des autres continuent, est-ce que tu ne vas pas te faire virer ? Et si tout le monde h&#233;site comme toi, est-ce que &#231;a va marcher ? Tu retournes le probl&#232;me dans ta t&#234;te comme si c'&#233;tait un simple cas de conscience, une affaire entre toi et toi seule. Comme si c'&#233;tait la m&#234;me chose que ne pas chauffer toutes les pi&#232;ces de ta maison pour faire des &#233;conomies d'&#233;nergie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas la m&#234;me chose. Tu n'es pas un individu seul, ta d&#233;cision n'a rien de personnel. Elle change quelque chose, parce qu'elle ne fait pas de toi juste quelqu'un de plus, un chiffre parmi ce nombre qui n'a jamais aucune prise sur rien. Aujourd'hui tu peux d&#233;cider, tu peux faire partie d'une force collective, tu peux avoir prise sur ta r&#233;alit&#233;, sur ta situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure dite il y a un instant de flottement. Tous l&#232;vent la t&#234;te de leurs machines, vous vous regardez en h&#233;sitant. Il te semble que le bruit des autres ateliers s'est att&#233;nu&#233;. Un ouvrier se l&#232;ve de sa chaise &#224; quelques m&#232;tres de toi. Et, lentement, chacun abandonne son poste sans rien dire, dans un silence incroyable. Tu te rends compte que tu es debout toi aussi, que tu te diriges vers la pointeuse. Tu ne t'es pas lev&#233;e la premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je me suis lev&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, ils sont sur votre dos toute la journ&#233;e. Le moindre petit chef est sur la br&#232;che, &#224; v&#233;rifier, contr&#244;ler, surveiller. Un type passe une heure derri&#232;re toi &#224; chronom&#233;trer ton travail, &#224; faire des r&#233;flexions sur ta lenteur, ta maladresse. La tension nerveuse rend la fatigue pire encore, les crampes plus aigu&#235;s, les jambes plus lourdes. Mais &#224; la cantine, je sens la d&#233;termination tout autour de moi, une sorte de fiert&#233; chez mes camarades. Une puissance. Et, le soir, au moment dit, je n'h&#233;site pas une seconde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;union est joyeuse. On rit des man&#339;uvres de la ma&#238;trise. Chacun y va de son anecdote sur l'air agac&#233; de quelque petit chef. Seul Mario s'inqui&#232;te : il y a moins de monde que samedi, il faut tenir. Tout le monde dit : on tiendra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mercredi est plus difficile. La sir&#232;ne qui indique les pauses ne sonne plus. Une note sur le tableau d'information pr&#233;cise qu'elles ont &#233;t&#233; annul&#233;es, pour compenser la &#171; gr&#232;ve ill&#233;gale &#187; de la veille et de l'avant-veille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi, les ouvriers sont convoqu&#233;s un par un dans les bureaux de leur contrema&#238;tre. Quand vient ton tour, tu as les oreilles qui bourdonnent, tu as le vertige. Je n'&#233;coute pas ses menaces, ses insultes, je ne r&#233;ponds pas &#224; ses questions. Curieusement, je n'ai pas peur. Mais, le soir, tu te rends bien compte que certains restent &#224; leur poste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la r&#233;union nocturne, un ouvrier annonce que le tribunal a rejet&#233; la demande du syndicat. Quelqu'un dit que c'est injuste. Quelqu'un r&#233;pond qu'au contraire c'est &#231;a, la justice. Que ce n'est pas de justice dont nous avons besoin mais de force, pour faire plier le comit&#233; de pilotage. Certains disent qu'il faut arr&#234;ter, que &#231;a ne va pas tenir, que jour apr&#232;s jour il y en aura de moins en moins pour cesser le travail, comme il y en a de moins en moins aux r&#233;unions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a raison. Le tableau d'affichage annonce les nouveaux licenciements pour agitation. Il y a Mario, il y a Devika, il y a tous les Africains de l'atelier B et quelques autres noms. Quand vient l'instant attendu, ils ne sont pas nombreux &#224; se lever de leur poste de travail. Malgr&#233; la terreur qui te revient au ventre, moi, je me l&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la sortie de l'usine vous &#234;tes une cinquantaine, peut-&#234;tre. Les visages sont graves. Vous vous rendez au syndicat pour la r&#233;union et vous trouvez porte close. Un type vous dit que la salle n'est pas libre ce soir. Certains ouvriers qui n'ont pas arr&#234;t&#233; le travail vous rejoignent, peu &#224; peu, doublent le nombre. Puis le triplent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion dure jusque tard dans la nuit. On d&#233;cide la reprise du travail, mais on se donne rendez-vous le samedi matin, devant l'usine, pour ne pas l&#226;cher &#231;a, au moins, ne pas les laisser gagner sur toute la ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain il n'y a pas de nouveaux licenciements. Tu craignais qu'ils vous mettent tous &#224; la porte, mais tu n'as pas perdu ta place. La ma&#238;trise continue &#224; mettre la pression. &#192; la cantine, tu entends que Iouchenko, le contrema&#238;tre du s&#233;quen&#231;age, a gifl&#233; une ouvri&#232;re. Quand vient le soir, tu restes &#224; ta place, comme les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant l'usine, samedi matin, il y a la police. Un grad&#233; vous informe que votre rassemblement est interdit. En voyant les flics aux portes, la plupart des ouvriers refusent d'entrer dans l'usine. Lentement, tr&#232;s lentement, l'ambiance se transforme. L'&#233;tonnement devient indignation, puis col&#232;re, les premi&#232;res insultes fusent. Les petits chefs demandent aux flics de nous disperser mais ceux-ci se contentent de vous emp&#234;cher d'approcher des portes, o&#249; certains ouvriers finissent par entrer, entre deux rangs d'uniformes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un contrema&#238;tre insulte Mario, lui dit qu'il n'a rien &#224; faire l&#224;, qu'il ne travaille plus ici. &#199;a explose. Deux flics viennent les s&#233;parer. Quelqu'un s'interpose. Des coups sont &#233;chang&#233;s. Soudain, c'est l'affrontement. On se bat avec la police, certains ramassent des pierres pour les jeter, de jeunes voyous qui se tenaient &#224; distance se lancent dans la m&#234;l&#233;e. La police envoie des gaz sur la place, l'atmosph&#232;re devient irrespirable. Les renforts arrivent et l'affrontement laisse place &#224; une course-poursuite, les flics nous chassent, &#224; coup de matraques, &#224; travers les escaliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toi, tu cours en pleurant et en toussant, tu ne sais pas vraiment o&#249; tu es. &#192; un moment, tu re&#231;ois un coup sur la cuisse et tombes. Une main te redresse, te guide, t'emm&#232;ne. Une porte est ouverte, on te pousse dans une entr&#233;e o&#249; tu reprends ton souffle avec peine, &#224; deux doigts de la naus&#233;e. Emembolu te tend un mouchoir en souriant. Il dit qu'il faut t'essuyer les yeux, ne surtout pas les mouiller, que c'est pire apr&#232;s. Inqui&#232;te, tu lui demandes o&#249; vous &#234;tes et il r&#233;pond que c'est sa maison, qu'il t'a vu tomber devant chez lui, qu'il t'a fait entrer pour &#233;viter que la police ne t'arr&#234;te. En disant cela, il sourit, comme d'habitude, m&#234;me si des larmes coulent abondamment de ses yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dehors, c'est toujours le chaos, tu entends le grondement de la bataille, les cris, les vitres qui se brisent. Tu as moins mal aux yeux et te rends compte que &#231;a fait presque vingt ans que tu n'as pas pleur&#233;. Tu dois avoir dit cela &#224; voix haute car Emembolu te r&#233;pond :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; C'est pas bien de ne pas pleurer, des yeux secs &#231;a fait un c&#339;ur sec. Moi je pleure tous les jours pour avoir le c&#339;ur bien irrigu&#233;. J'ai pleur&#233; tous les jours depuis ma naissance. Sauf le jour o&#249; ils m'ont vir&#233; bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit &#231;a en souriant et tu ris un petit peu, puis &#231;a s'empare de ton ventre, &#231;a remonte dans ta gorge et tu ris, je ris, sans pouvoir m'arr&#234;ter jusqu'&#224; ce que je me remette &#224; pleurer. Il me regarde en souriant et je le regarde, et je n'ai rien &#224; dire. Il me prend dans ses bras. Ses doigts caressent ma joue. Ses mains sont rugueuses, les paumes rong&#233;es par le travail. L'usine a marqu&#233; de son empreinte ma peau blanche et sa peau noire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peau d'un homme, contre la mienne. Tout contre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;meute dure tard dans la nuit. Les voyous se vengent de la police, br&#251;lent des voitures, attaquent le commissariat &#224; coups de cocktails Molotov. Au petit matin, l'air sent encore le gaz et le br&#251;l&#233;. &#192; l'usine, il y a du monde quand tu arrives, beaucoup de monde. La plupart des ouvriers, quelques jeunes qui se tiennent un peu &#224; l'&#233;cart et m&#234;me un ou deux mafieux. La foule se dirige vers le syndicat et le type &#224; l'entr&#233;e, terroris&#233; par le nombre, vous guide jusqu'&#224; la plus grande salle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un syndicaliste prend la parole et commence &#224; expliquer qu'il faut condamner les violences de la nuit derni&#232;re. Son discours est &#233;touff&#233; par les cris et les insultes. Il y a eu des arrestations cette nuit. Sept ouvriers et une vingtaine de jeunes. On d&#233;cide de se rendre au commissariat apr&#232;s la discussion pour r&#233;clamer leur lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu'un annonce que les ouvriers de la coop&#233;rative agricole de Dieva se sont mis en gr&#232;ve pour nous soutenir et pour leurs propres revendications : ils produisent une betterave sucri&#232;re qu'ils sont oblig&#233;s d'acheter eux-m&#234;mes avec leur salaire. On nous lit un extrait de leur tract :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; &lt;i&gt;On a pu entendre ou lire que cette usine qui ne produit rien est une farce, une mascarade. Les camarades de Yirminadingrad le savent, ce qu'ils vivent n'est pas une mascarade, c'est la r&#233;alit&#233; de l'exploitation. Ils savent que la situation qui leur est faite est simple, que m&#234;me s'il n'y a rien &#224; produire, l'&#201;tat leur dit : travaillez ! Que pour l'&#201;tat, ce qui compte, c'est de nous mettre au travail. De ne pas nous laisser &#233;chapper au contr&#244;le de l'exploitation, m&#234;me par la mis&#232;re. Ils savent que leur condition est le prix &#224; payer pour que d'autres, ailleurs, puissent vendre leur force de travail au prix que les patrons veulent bien la payer. Ils le savent, dans leurs corps courb&#233;s par la cha&#238;ne, dans leurs insomnies hant&#233;es par le bruit des machines, malgr&#233; leurs esprits &#233;puis&#233;s par l'ob&#233;issance. Leur col&#232;re est le signe et le d&#233;passement de ce savoir. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des applaudissements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, quelqu'un demande tout simplement si on va travailler lundi. Le silence se fait dans la salle, on s'observe les uns les autres, on h&#233;site. Alors, Emembolu se l&#232;ve et dit que ce n'est plus une question &#224; se poser, qu'il est trop tard, qu'ils ont vir&#233; nos camarades, qu'ils en ont arr&#234;t&#233; d'autres et que notre seule possibilit&#233; est la lutte. Jusqu'&#224; la victoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; nous allons voter la gr&#232;ve, un syndicaliste se l&#232;ve pr&#233;cipitamment un papier &#224; la main. Il dit que c'est une d&#233;p&#234;che de la presse. Cette nuit, pendant les &#233;meutes, des gens sont entr&#233;s dans la maison du contrema&#238;tre qui avait gifl&#233; une ouvri&#232;re, ont saccag&#233; les lieux, lui ont cass&#233; un genou avec une barre de fer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, on refuse de le croire. Il fait circuler le papier puis quelqu'un passe des coups de t&#233;l&#233;phone, pour v&#233;rifier. Puis le syndicat dit qu'il ne faut pas se laisser r&#233;cup&#233;rer par les voyous, les &#233;meutiers, les provocateurs, que ce sont nos revendications qui comptent, qu'il faut rester raisonnables. Dima, de l'encuvage, propose qu'on mette dans le tract que nous n'avons rien &#224; voir avec &#231;a, que ce ne sont pas les ouvriers qui l'ont fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, tu te l&#232;ves et tu dis :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Quand les camarades se sont battus avec les flics, &#231;a ne te posait pas de probl&#232;me. Ce ne posait de probl&#232;me &#224; personne. C'est la m&#234;me chose pour ce salaud, il a eu ce qu'il m&#233;ritait. Si on arr&#234;te d'&#234;tre hypocrites, si on arr&#234;te de se demander ce que les flics et les patrons voudraient lire dans nos tracts, alors il faut avouer que &#231;a nous fait plaisir, &#224; tous. Moi la premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, j'ajoute que j'ai une proposition pour le texte, quelque chose comme :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Chacun de nous aurait pu le faire. Chacun de nous en a eu le d&#233;sir et l'occasion. Ainsi, pour vous, nous sommes tous coupables. Mais nous resterons innocents parce qu'impunis, parce que vous ne saurez jamais, parce que personne ne d&#233;noncera personne, parce que nous serons les alibis les uns des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je dis :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; De toute fa&#231;on, on verra &#231;a apr&#232;s. Maintenant, on vote la gr&#232;ve, ensuite, il faut aller au commissariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis je me rassieds et la col&#232;re me br&#251;le au ventre comme de la joie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>M&#234;me pas sage... m&#234;me pas mal !</title>
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		<dc:date>2009-03-27T11:48:22Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Collectif, Les Chemins de nulle part</dc:creator>


		<dc:subject>Prison, justice, r&#233;pression</dc:subject>
		<dc:subject>Critiques de l'&#226;gisme et de l'&#233;ducation</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;On les appelle enfants. Quand enfant devient trop ridicule, on parle des adolescents. La loi dit les mineurs. Des mots pour cr&#233;er une s&#233;paration en fonction de l'&#226;ge. Des mots qui masquent et justifient l'oppression. &lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure o&#249; la derni&#232;re loi sur la pr&#233;vention de la d&#233;linquance mijote au parlement, la jeunesse est de plus en plus prise en &#233;tau. Elle est encadr&#233;e par des dispositifs s&#233;curitaires, publicitaires, culturels, toujours plus visibles, qui viennent compl&#233;ter / renforcer les vieux modes de contr&#244;le comme le travail, la famille, l'&#233;cole &#8211; ou s'y substituer parfois. Ces dispositifs sont port&#233;s par un m&#234;me mouvement qui, tout en utilisant la jeunesse comme embl&#232;me id&#233;al de la marchandise, pr&#233;sente une partie d'entre elle comme bouc &#233;missaire. Ils servent &#224; faire int&#233;grer d&#232;s le berceau ce que la grande majorit&#233; a d&#233;j&#224; accept&#233; et, parall&#232;lement, &#224; former des citoyens finis infoutus de se r&#233;volter. Les mouvements r&#233;cents, des lyc&#233;ens contre la loi Fillon, des &#233;meutiers de novembre 2005 et celui contre le CPE et son monde, ont montr&#233; que les pouvoirs ne sont pas arriv&#233;s &#224; leurs fins. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les textes rassembl&#233;s ici, certains anciens, d'autres r&#233;cents, tous d'actualit&#233;, aimeraient mettre un peu d'air dans une atmosph&#232;re empuantie par la propagande.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique19" rel="directory"&gt;M&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot20" rel="tag"&gt;Prison, justice, r&#233;pression&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot57" rel="tag"&gt;Critiques de l'&#226;gisme et de l'&#233;ducation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L111xH150/arton656-5d05b.jpg?1780469145' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='111' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff656.jpg?1234198260&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;On les appelle enfants. Quand enfant devient trop ridicule, on parle des adolescents. La loi dit les mineurs. Des mots pour cr&#233;er une s&#233;paration en fonction de l'&#226;ge. Des mots qui masquent et justifient l'oppression.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure o&#249; la derni&#232;re loi sur la pr&#233;vention de la d&#233;linquance mijote au parlement, la jeunesse est de plus en plus prise en &#233;tau. Elle est encadr&#233;e par des dispositifs s&#233;curitaires, publicitaires, culturels, toujours plus visibles, qui viennent compl&#233;ter / renforcer les vieux modes de contr&#244;le comme le travail, la famille, l'&#233;cole &#8211; ou s'y substituer parfois. Ces dispositifs sont port&#233;s par un m&#234;me mouvement qui, tout en utilisant la jeunesse comme embl&#232;me id&#233;al de la marchandise, pr&#233;sente une partie d'entre elle comme bouc &#233;missaire. Ils servent &#224; faire int&#233;grer d&#232;s le berceau ce que la grande majorit&#233; a d&#233;j&#224; accept&#233; et, parall&#232;lement, &#224; former des citoyens finis infoutus de se r&#233;volter. Les mouvements r&#233;cents, des lyc&#233;ens contre la loi Fillon, des &#233;meutiers de novembre 2005 et celui contre le CPE et son monde, ont montr&#233; que les pouvoirs ne sont pas arriv&#233;s &#224; leurs fins. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les textes rassembl&#233;s ici, certains anciens, d'autres r&#233;cents, tous d'actualit&#233;, aimeraient mettre un peu d'air dans une atmosph&#232;re empuantie par la propagande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;right&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Une production des chemins de nulle part.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/right&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;T&#233;moignage d'une coll&#233;gienne &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Exemple du coll&#232;ge de Poussan, dans l'H&#233;rault, avec dans le r&#244;le des prisonniers, les &#233;l&#232;ves ; dans le r&#244;le des matons, les pions. Le directeur est jou&#233; par le principal. La salle des matons se situe &#224; la &lt;br class='autobr' /&gt;
vie scolaire, la cour de promenade est nomm&#233;e cour de r&#233;cr&#233;ation. Pour l'instant il est encore possible de s'en &#233;vader, et la principale sanction est l'exclusion et non le mitard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coll&#232;ge est entour&#233; de grilles (il est tout de m&#234;me possible de les franchir). Les entr&#233;es et sorties sont surveill&#233;es syst&#233;matiquement par des cam&#233;ras de vid&#233;osurveillance et deux pions &#224; &lt;br class='autobr' /&gt;
chaque sortie v&#233;rifient les carnets de correspondance (il existe trois r&#233;gimes de sortie). Il est bien s&#251;r interdit de rester devant le coll&#232;ge, et si au bout d'un quart d'heure personne n'est venu cher- &lt;br class='autobr' /&gt;
cher les &#233;l&#232;ves, ils doivent se rendre &#224; l'int&#233;rieur et aller &#224; la &#171; vie scolaire &#187;, centre de surveillance de l'&#233;tablissement. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les fouilles sont pratiqu&#233;es assez couramment. Le principal et le principal adjoint p&#233;n&#232;trent r&#233;guli&#232;rement en plein cours, sans explication, et exigent de fouiller les cartables et les trousses. Le &lt;br class='autobr' /&gt;
r&#232;glement sp&#233;cifie que tous les casiers peuvent &#234;tre fouill&#233;s &#224; tout moment par l'administration. Au coll&#232;ge de La Salle &#224; Montpellier, une journ&#233;e de fouille a eu lieu afin de v&#233;rifier dans tous les agendas s'il n'y avait pas de photos &#233;rotiques (voire simplement d&#233;nud&#233;es) qui sont consid&#233;r&#233;es comme une &#171; incitation &#224; la pornographie &#187; et r&#233;pr&#233;hensibles d'une exclusion. &lt;br class='manualbr' /&gt;Au self-service, il est interdit de circuler : une fois assis, plus le droit de se lever... Une fois dans la cour, entre midi et deux heures, les pions effectuent des rondes, ils circulent constamment pour surveiller les faits et gestes de tous les &#233;l&#232;ves. &lt;br class='manualbr' /&gt;Depuis des ann&#233;es, les &#233;l&#232;ves r&#233;clament l'installation de casiers. Ils seront bient&#244;t install&#233;s mais le nombre pr&#233;vu &#233;tant insuffisant, un syst&#232;me de liste d'attente va &#234;tre mis en place. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;l&#232;ve-citoyen est bien s&#251;r &#224; l'ordre du jour, la d&#233;lation est favoris&#233;e et si les casiers sont d&#233;t&#233;rior&#233;s (tag, vol) et que le coupable n'est pas trouv&#233;, cela entra&#238;ne syst&#233;matiquement la perte du casier et le retour sur la liste d'attente. Si le coupable est trouv&#233;, il subit une double peine : d'une part, il doit r&#233;parer (repeindre...) et il est d&#233;finitivement priv&#233; de casier. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les gendarmes peuvent entrer dans l'&#233;tablissement pour cueillir un &#171; jeune d&#233;linquant &#187; en possession d'une petite boulette de shit. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les m&#233;thodes de contr&#244;les et de surveillance sont de type policier. Lors d'un incident dans la cour de r&#233;cr&#233;ation o&#249; un groupe d'&#233;l&#232;ves en menace un autre, les pions prennent les choses en main et incitent &#224; la d&#233;lation en mettant en avant le droit de se d&#233;fendre face aux mauvais &#233;l&#233;ments et de r&#233;pondre aux violences. Les fauteurs de trouble doivent &#234;tre punis. Pour cela la victime est somm&#233;e, devant un registre contenant les photos de tous les coll&#233;giens de l'ann&#233;e, de reconna&#238;tre le coupable pour qu'il soit sanctionn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;avril 2002 &lt;br class='manualbr' /&gt;Le Collectif Alertez les b&#233;b&#233;s, &lt;i&gt;Dans le ventre de l'ogre&lt;/i&gt;, 2005, p. 59-60&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;On les appelle enfants &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand enfant devient trop ridicule, on parle des adolescents. La loi dit les mineurs. Des mots pour cr&#233;er une s&#233;paration en fonction de l'&#226;ge. Des mots qui masquent et justifient l'oppression. &lt;br class='manualbr' /&gt;Des millions de jeunes de z&#233;ro &#224; dix-huit ans m&#232;nent une vie d'objet. Ils appartiennent &#224; leurs parents, &#224; l'&#201;tat. Ils ob&#233;issent aux profs, aux juges, aux m&#233;decins, aux flics. La loi, l'autorit&#233; adulte parlent d'eux et pour eux. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pour fabriquer des adultes soumis, il faut r&#233;primer d&#232;s l'enfance la vie, l'autonomie, l'amour, qui agitent les petits d'hommes. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les enfants sont des prisonniers de guerre. C'est la guerre tous les jours, pour sauver sa peau, survivre un peu, aimer un peu, reprendre un peu de temps &#224; l'ennemi. &#199;a n'est pas une guerre pour de rire. Des milliers d'enfants sont tu&#233;s chaque ann&#233;e par leurs parents, des milliers d'autres frapp&#233;s, intern&#233;s, contr&#244;l&#233;s. Il y a des enfants dans les prisons, il y en a dans les h&#244;pitaux psychiatriques, ils y meurent aussi. &lt;br class='manualbr' /&gt;Scolarit&#233; obligatoire, amours d&#233;fendues, correspondance contr&#244;l&#233;e, circulation interdite, domicile obligatoire, lectures censur&#233;es, id&#233;es interdites... Assez pour faire qualifier de totalitaire n'importe quel r&#233;gime politique. Pour les enfants, les adultes disent : &#233;ducation, protection, et m&#234;me amour ! C'est l&#224; que les cartes sont brouill&#233;es. Les pires ennemis des enfants sont souvent ceux qui, para&#238;t-il, les aiment le mieux. L'amour &#171; naturel &#187; entre parents et enfants est un mythe qui permet aux adultes d'endormir la m&#233;fiance des opprim&#233;s. C'est peut- &#234;tre le plus gros mensonge, &#231;a n'est pas le seul. Les adultes en inventent sans cesse pour maquiller ou justifier leur pouvoir, car les id&#233;es sont des armes. Il peut s'av&#233;rer plus difficile mais plus important de r&#233;sister &#224; un mensonge qu'&#224; une claque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yves Le Bonniec &amp; Claude Guillon, &lt;i&gt;Ni vieux ni ma&#238;tres. Guide &#224; l'usage des 10/18 ans&lt;/i&gt;, Alain Moreau, 1983 [1980], p. 9&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le renforcement des technologies de discipline &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 1990, c'est le retour &#224; une perception du/de la mineurE dans sa dangerosit&#233; sociale. Il s'agit de surveiller et contenir toute une partie de la population rel&#233;gu&#233;e g&#233;ographiquement, socialement et &#233;conomiquement. Ces &#171; classes dangereuses &#187; sont au centre des nouveaux dispositifs de gestion des territoires urbains consid&#233;r&#233;s comme probl&#233;matiques et donc &#224; canaliser. Naissent, ainsi, en 1993, les premiers Contrats Locaux de S&#233;curit&#233; (CLS), ayant comme objectif de coordonner les actions de la justice, la police, la municipalit&#233; et les institutions &#233;ducatives apr&#232;s avoir &#233;tabli un diagnostic de la &#171; d&#233;linquance locale &#187;. Puis, sous &#171; l'autorit&#233; &#187; des procureurs de la R&#233;publique, sont cr&#233;&#233;s les Groupes Locaux de Traitement de la D&#233;linquance (GLTD). Bras arm&#233;s des Contrats Locaux de S&#233;curit&#233;, ces groupes affinent le contr&#244;le sur les territoires o&#249;, selon eux, le niveau d'ins&#233;curit&#233; mettrait en p&#233;ril la coh&#233;sion sociale (ou pacification sociale, au choix). Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, les technologies de discipline alliant l'&#233;ducatif, le m&#233;dical (via la psychologie et la psychiatrie) et le carc&#233;ral se renforcent avec la cr&#233;ation de nouveaux &#233;tablissements. Les premiers Centres &#201;ducatifs Renforc&#233;s (CER) ouvrent en 1998, on en d&#233;nombre 57 en 2002 quand sont cr&#233;&#233;s les Centres &#201;ducatifs Ferm&#233;s (CEF) avec comme objectif : un CEF par d&#233;partement. Toujours en 2002, le minist&#232;re de la Justice programme la construction de nouvelles prisons dont 7 EPM (&#201;tablissements P&#233;nitentiaires pour Mineurs). Les mineurEs sont depuis longtemps incarc&#233;r&#233;Es dans les quartiers qui leur sont &#171; r&#233;serv&#233;s &#187; dans les taules (leur nombre est, d'ailleurs, en constante augmentation). Mais avec ces EPM, c'est la premi&#232;re fois dans toute l'histoire moderne que l'&#233;tat associe le terme &#171; prison &#187; &#224; la gestion des mineurs et leur enfermement. Cela participe au processus de banalisation des prisons. Ces EPM nous sont &#171; vendus &#187; comme des lieux &#233;ducatifs. En r&#233;alit&#233;, ce sont bien les 3 leviers de normalisation que sont l'&#233;ducatif, le m&#233;dical et le carc&#233;ral, qui sont en jeu ici. Quant &#224; l'outil m&#233;dical et son versant psychologie, on assiste ces derniers temps, &#224; un retour en gr&#226;ce de courants de la psychologie issus du d&#233;but du si&#232;cle dernier (notamment le comportementalisme) qui identifiaient des caract&#232;res inn&#233;s dans les d&#233;viances et la d&#233;linquance. Nous pr&#233;senter la d&#233;linquance comme une maladie est effectivement un des objectifs du r&#233;cent rapport de l'INSERM (Institut National de la Sant&#233; et de la Recherche M&#233;dical) sur le trouble des conduites chez l'enfant et l'adolescent. Ce rapport vient valider &#171; scientifiquement &#187; les derniers rapports parlementaires ayant trait &#224; la prise en charge des mineurs et &#224; la pr&#233;vention de la d&#233;linquance (rapport Hermange, rapport B&#233;nisti). Pour l'INSERM, le &#171; terme de trouble des conduites exprime un comportement dans lequel sont transgress&#233;es les r&#232;gles sociales. Ce trouble se situe donc &#224; l'interface et &#224; l'intersection de la psychiatrie, du domaine social et de la justice &#187;. C'est l&#224; une tentative de faire passer la transgression des r&#232;gles &#233;tablies par le pouvoir comme &#233;tant intimement li&#233;e &#224; la question de la sant&#233; mentale des &#234;tres. Ainsi, toute attitude hors du cadre &#233;tabli, ne renverrait pas &#224; une remise en cause du syst&#232;me, mais &#224; une inadaptation personnelle relevant du &lt;br class='autobr' /&gt;
domaine psychiatrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Fugue en si mineur&lt;/i&gt;, mars 2006.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;http://nantes.indymedia.org/IMG/pdf/Fugue_en_si_mineur.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://nantes.indymedia.org/IMG/pdf...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quand tu sors de l&#224;, t'es compl&#232;tement conne&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#8211; C'est pas avec leur mani&#232;re que &#231;a va changer. Eux, y croivent, y croivent... L&#224;, je suis gentille et tout, mais c'est pas pour leur faire plaisir &#224; eux, c'est pour obtenir ce que je veux moi, tu vois. Y sont fous, y sont fous ! Y veulent faire de moi quelque chose que je serai jamais. En fait, toute ma personnalit&#233; elle change &#224; cause d'eux, tu vois. Je suis plus moi-m&#234;me et j'ai l'impression, m&#234;me quand je sors sans eux, qu'ils ont r&#233;ussi ce qu'ils voulaient. Tu sais quoi, j'ai peur, j'ai l'impression d'avoir peur de tout, de la vie. Quand je suis dans un magasin, j'ai toujours l'envie de voler, m&#234;me si j'ai peur de le faire, j'ai toujours l'envie. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; &lt;i&gt;Donc, en fait, ce qui a chang&#233; c'est qu'on t'a foutu la peur ?&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Voil&#224;, voil&#224; le mot exact. Et en plus de la peur, le doute aussi, tu vois, je sais pas t'expliquer... Quand tu sors de l&#224;, t'es compl&#232;tement conne. Si, c'est vrai ! Si tu ressors d'ici en ayant &#233;cout&#233; tout ce qu'ils veulent faire de toi, tu ressors conne, saisie. T'es dans la rue, tu marches, t'as peur de tout. J'te jure, &#231;a marche comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;T&#233;moignage d'une jeune fille dans un centre &#233;ducatif ferm&#233; (Belgique) .&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;On vous laisse esp&#233;rer&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#8211; &lt;i&gt;Comment tu vois ta sortie d'ici ? &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Ben, je ne la vois pas, &#231;a ne m'inspire plus rien, de toute mani&#232;re... On dit &#171; l'espoir fait vivre &#187; mais il nuit plus qu'autre chose dans ce cas-ci. On vous laisse esp&#233;rer, on me laisse esp&#233;rer 3 mois puis on m'a laiss&#233; esp&#233;rer 6 mois. J'ai fait 9 mois, je n'esp&#232;re pas. Si je sors dans 3 mois c'est bien, si je sors plus tard, tant pis. Au fond de moi, j'aimerais bien partir plus vite mais s'ils ne veulent pas je m'en fous parce que je sais que c'est pas eux qui vont me faire changer. &#199;a, ils ne le comprendront jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;T&#233;moignage d'un jeune gar&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Petite sc&#232;ne au tribunal &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le gar&#231;on : On exag&#232;re un peu trop. J'ai simplement &#171; rien fait &#187;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Le juge : Vous ne comprenez pas pourquoi on vous emb&#234;te &#224; partir du moment o&#249; vous ne faites rien ? &lt;br class='manualbr' /&gt;Le gar&#231;on : Mais non ! C'est tout &#224; fait logique. Je serais un autre qui n'aurait pas commis ces d&#233;lits-l&#224;, on me laisserait en paix. Des milliers de personnes ne font rien, on ne leur dit rien, mais quand c'est un petit d&#233;linquant, l&#224;, on met le doigt dessus, c'est vrai. Faut comprendre, moi, je ne fais rien. Pourquoi je ne fais rien ? Ben, parce que je m'amuse &#224; ne rien faire, je me sens bien en ne faisant rien.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ces t&#233;moignages sont extraits du film de B&#233;n&#233;dicte Li&#233;nard, &lt;i&gt;La t&#234;te au mur&lt;/i&gt;, (Belgique, Les films du Tournesol,1997). Adoptant le point de vue de quatre adolescents en centre ferm&#233;, ce film montre clairement le foss&#233; entre leur parole et le discours des institutions qui les encadrent.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des instances r&#233;pressives n&#233;cessaires au maintien de l'ordre &#233;tabli &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Parce que la famille et autres institutions &#233;chouent encore parfois &#224; faire int&#233;rioriser la discipline et les normes sociales, les instances r&#233;pressives sont encore n&#233;cessaires au maintien de l'ordre &#233;tabli pour les adultes comme pour les enfants. La psychiatrie et la prison sont de celles-l&#224;. &#192; l'expression d'une col&#232;re, d'une inadaptation au syst&#232;me dans lequel nous vivons, on r&#233;pond hospitalisation et enfermement. &lt;br class='manualbr' /&gt;En effet, la psychiatrie s'est pos&#233;e, ces derni&#232;res ann&#233;es, comme un pilier r&#233;pressif. En dix ans, le nombre d'hospitalisations d'office ou &#224; la demande d'un tiers a augment&#233; de 86 %.Tout &#233;cart &#224; la norme rel&#232;ve d&#233;sormais du domaine de la maladie et ce, d&#232;s le plus jeune &#226;ge. La psychiatrie joue entre deux types d'enfermement : l'enfermement physique et/ou la camisole chimique, prenant en charge des personnes en r&#233;elle difficult&#233; psychique mais aussi qui &#171; simplement &#187; d&#233;rangent. La &#171; pilule de l'ob&#233;issance &#187;, comme la Ritaline, dont les ventes ont explos&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es en particulier pour faciliter la scolarisation, en est une illustration parfaite. Cela m&#232;ne ainsi de plus en plus de personnes &#224; perdre le droit et la capacit&#233; &#224; d&#233;cider de leur propre existence. Pour les proches, cela traduit aussi un abaissement du seuil du &#171; supportable &#187; et un manque d'espace communautaire, en capacit&#233; de prendre en charge ou de soulager les difficult&#233;s de la personne, en dehors des institutions. &lt;br class='manualbr' /&gt;La prison, y compris les EPM, est le second pilier de cette r&#233;pression. De nouveaux d&#233;lits apparaissent, des d&#233;lits deviennent des crimes, les peines sont de plus en plus importantes... et il faut construire, construire de nouvelles places de prison, op&#233;ration qui constitue une &#171; merveilleuse &#187; manne financi&#232;re. La prison est une instance qui sert &#224; faire peur. Cette institution a aussi et surtout pour but de soumettre de force les corps et les esprits &#224; un degr&#233; toujours plus &#233;lev&#233;. C'est ce qu'on appelle &#171; donner l'exemple &#187;. Il s'agit de &#171; devenir adulte &#187; &#8211; entendons &#171; &#234;tre adulte &#187; comme &#171; &#234;tre ayant acquis norme et discipline &#187;. &lt;br class='manualbr' /&gt;La composition de la population carc&#233;rale ne doit rien au hasard. On ne se soumet pas ais&#233;ment &#224; un syst&#232;me qui humilie et qui rabaisse, qui ne laisse que tr&#232;s peu de perspectives. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces deux formes de r&#233;ponse, l'enfermement psychiatrique et carc&#233;ral, marquent le refus de cette soci&#233;t&#233; d'&#234;tre remise en cause. Elles permettent de ne jamais lire la violence de l'enfant &#224; la lumi&#232;re de la violence de l'autorit&#233;, ni son hyperactivit&#233; &#224; celle de son manque d'espace et de d&#233;pense d'&#233;nergie. Comment aborder la question des d&#233;viances sexuelles, sans interroger l'image v&#233;hicul&#233;e des hommes et des femmes et les frustrations affectives ? Autant de questions que nous avons envie de nous poser et de poser. R&#233;veillons nos col&#232;res d'enfant...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Fugue en si mineur&lt;/i&gt;, mars 2006 .&lt;br class='manualbr' /&gt;[tract publi&#233; &#224; l'occasion de l'occupation du chantier de l'EPM de Nantes par un collectif d'opposant-e-s]&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;coles prisons, profs matons ! &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi relever l'importante recrudescence des m&#233;thodes de contr&#244;le et de surveillance recourant aux nouvelles technologies, si bien que l'&#233;cole n'a jamais autant ressembl&#233; &#224; une prison. Vid&#233;osurveillance et dispositifs biom&#233;triques en tout genre tendent en effet &#224; faire du contr&#244;le permanent et du r&#233;pressif &#224; tout va la norme en mati&#232;re d'&#233;ducation. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#192; Angers, dans une &#233;cole primaire et un coll&#232;ge c'est l'empreinte digitale qui donne acc&#232;s &#224; la cantine, ailleurs comme &#224; Marseille, les &#233;l&#232;ves introduisent leur main dans une machine qui en reconna&#238;t le contour. Au lyc&#233;e Jean Rostand de Mantes- la-Jolie, on rel&#232;ve 104 cam&#233;ras de vid&#233;osurveillance associ&#233;es &#224; un dispositif de gestion des absences par codes barres et stylos &lt;br class='autobr' /&gt;
optiques. Ce genre de dispositifs n'est &#233;videmment pas neutre et formate une g&#233;n&#233;ration enti&#232;re &#224; l'acceptation et &#224; l'int&#233;riorisation des m&#233;thodes de contr&#244;le social pr&#233;-existant en milieu carc&#233;ral. Bas&#233;s sur un discours x&#233;nophobe et une diabolisation de l'ext&#233;rieur, ils &#233;duquent les enfants &#224; la suspicion de l'Autre et &#224; ce qu'ils renoncent d&#233;finitivement &#224; la d&#233;couverte des rapports humains... bienvenue dans le monde d'Orwell ! &lt;br class='manualbr' /&gt;Gardons-nous de nous m&#233;prendre, en consid&#233;rant que ces exemples trop lointains ne sont que des r&#233;alit&#233;s incertaines. Dans le Nord, la facult&#233; de Lille 3 a &#233;t&#233; dot&#233;e l'ann&#233;e derni&#232;re d'un syst&#232;me de vid&#233;osurveillance, cette ann&#233;e dans les lyc&#233;es Montebello et Baggio, c'est &#224; une &#171; pointeuse &#187; que les &#233;l&#232;ves retardataires auront &#224; faire dans le traitement de leurs retards... Ces m&#234;mes retards &#233;tant enregistr&#233;s sur un fichier national qui subordonne les futures entr&#233;es dans les &#233;coles nationales... Un pas de plus dans la progression des logiques polici&#232;res &#224; tous les niveaux de la soci&#233;t&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lille, septembre 2006, zerodeconduite@no-log.org.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;vasion &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;385 Les gar&#231;ons marchent vers le terrain de jeu. Ils sont gard&#233;s des deux c&#244;t&#233;s par un surveillant. &lt;br class='manualbr' /&gt;386 Les gar&#231;ons sont en train de jouer sur le terrain de jeux. &lt;br class='manualbr' /&gt;387 Antoine prend le ballon, l'envoie mais un gar&#231;on de l'&#233;quipe adverse intercepte le ballon et l'envoie &#224; l'arri&#232;re du terrain. Tout le monde avec Antoine court apr&#232;s le ballon. &lt;br class='manualbr' /&gt;388 Les deux &#233;quipes poursuivent le ballon. Un des gar&#231;ons envoie le ballon hors des limites. Antoine se pr&#233;cipite et r&#233;cup&#232;re le ballon. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il court vers la ligne &#171; out &#187; et la d&#233;passe. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il jette un rapide regard autour de lui et soudain s'&#233;lance hors du terrain de jeu vers la cl&#244;ture. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il se faufile par un trou sous la cl&#244;ture, jette de nouveau un rapide coup d'&#339;il autour de lui et part. &lt;br class='manualbr' /&gt;La cam&#233;ra retourne au terrain de jeux : sifflets et cris des poursuivants. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'un des surveillants court apr&#232;s Antoine pendant que l'autre retient les gar&#231;ons sur le terrain. On suit le premier surveillant au moment o&#249; il passe sous la cl&#244;ture avec beaucoup de difficult&#233;s. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il essaie de rejoindre Antoine. &lt;br class='manualbr' /&gt;389 Le surveillant traverse en courant un petit pont. &lt;br class='manualbr' /&gt;Antoine s'est cach&#233; en bas du petit pont. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il attend que le surveillant soit de l'autre c&#244;t&#233; du pont pour sortir de sa cachette et dispara&#238;tre &#224; travers une haie. &lt;br class='manualbr' /&gt;390 Antoine court le long d'une route. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il d&#233;passe, toujours en courant, des haies, des champs d&#233;couverts, des cl&#244;tures faites avec du fil de fer barbel&#233;, des plaques indicatrices, des vergers, un camion en stationnement... &lt;br class='manualbr' /&gt;Fondu. &lt;br class='manualbr' /&gt;391 C'est le cr&#233;puscule. Antoine descend une colline. &lt;br class='manualbr' /&gt;392 Antoine descend une dune en courant, et va vers la mer. C'est la mar&#233;e basse et la plage est longue et plate. Il est seul. Il atteint l'eau et y entre ; ses chaussures sont couvertes par l'eau et il les regarde. Il tourne et marche dans l'eau le long de la plage. Jetant un regard vers la mer, il revient sur ses pas et va vers la terre ferme. La cam&#233;ra s'approche d'Antoine et son image s'immobilise. &lt;br class='manualbr' /&gt;FIN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Truffaut, &lt;i&gt;Les 400 coups&lt;/i&gt; [1959], Ramsay, 1987, p. 119-120&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#192; l'&#226;ge de neuf ans, j'avais foutu le feu &#224; l'&#233;cole &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je m'&#233;tais barr&#233;. En haut de la colline, je m'&#233;tais assis par terre et je l'avais regard&#233;e br&#251;ler. Les fen&#234;tres d&#233;gorgeaient une fum&#233;e noire, le ciel &#233;tait plein de flammes et d'&#233;tincelles. J'entendais d&#233;j&#224; les sir&#232;nes. Les flics, les pompiers, toute une foule de gens regardaient crouler la baraque. Je m'&#233;tais assis par terre et je l'avais regard&#233;e br&#251;ler, cette putain, en fumant mes Lucky Strike avec un large sourire &#8211; je m'&#233;tais bien &#233;clat&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Je suppose que j'&#233;tais un sale voyou depuis le d&#233;but. C'est en regardant crouler cette sale &#233;cole que j'avais pour la premi&#232;re fois compris combien j'avais de haine en moi, et comme c'&#233;tait bon de la laisser s'exprimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;James Carr, &lt;i&gt;Cr&#232;ve&lt;/i&gt;, Ivr&#233;a, 1994, p. 29-30&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une &#233;cole des valeurs bourgeoises&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En France, l'&#233;cole dite la&#239;que, dite obligatoire, dite gratuite est mise en place par la bourgeoisie &#224; un moment de reconstitution du mouvement ouvrier, apr&#232;s l'&#233;crasement sanglant de la Commune. La bourgeoisie a le c&#339;ur encore soulev&#233; de frayeur d'avoir vu le peuple insurg&#233; auto-organisant les rouages sociaux, &#233;conomiques et symboliques. [...] La fin du 19e si&#232;cle est marqu&#233;e par la conscience internationale des opprim&#233;s, l'av&#232;nement du syndicalisme, la pouss&#233;e vers les Bourses du travail. C'est toute une contre-soci&#233;t&#233; qui se met en place, avec ses propres canaux de diffusion, ses journaux, sa propre litt&#233;rature. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;L'institution de l'&#233;cole des ann&#233;es 1880 rel&#232;ve de cette m&#234;me volont&#233; de canalisation du peuple dans les voies culturelles de la bourgeoisie. C'est le principal fondement des discours de Jules Ferry argumentant, devant des parterres de sa classe, en faveur de son projet d'&#233;cole primaire. Il s'agit de casser les espaces d'autonomie prol&#233;tarienne pour mieux encha&#238;ner le peuple &#224; la reproduction de l'ordre bourgeois. C'est pourquoi, contrairement &#224; ce que les d&#233;bats contemporains sur l'&#233;cole peuvent laisser entendre, l'&#233;cole de Jules Ferry n'est pas une &#233;cole des savoirs, m&#234;mes &#233;l&#233;mentaires, mais une &#233;cole des valeurs bourgeoises ; ce n'est pas une &#233;cole de l'instruction, c'est une &#233;cole &lt;br class='autobr' /&gt;
de l'&#233;ducation : &#171; &lt;i&gt;Cette &#233;ducation n'a pas pour but de faire savoir, mais de faire vouloir&lt;/i&gt; &#187;, dit l'article &#171; Politique &#187; du Dictionnaire de p&#233;dagogie et d'instruction primaire d&#251; &#224; Ferdinand Buisson, un des plus proches collaborateurs de Jules Ferry. Et il ajoute : &#171; &lt;i&gt;L'instituteur est un instrument d'&#233;ducation, et m&#234;me, si on y r&#233;fl&#233;chit bien, d'&#233;ducation politique.&lt;/i&gt; &#187; &lt;br class='manualbr' /&gt;[...] Mais comment faire ravaler au peuple ses espaces d'autonomie culturelle ? En brisant ses sources linguistiques (les langues locales), en installant l'individu comme valeur sociale de base en lieu et place du collectif et de sa classe d'appartenance. Cette mission est confi&#233;e &#224; l'id&#233;ologie de l'&#233;galit&#233; des chances alors m&#234;me que le syst&#232;me scolaire est divis&#233; selon l'origine sociale des &#233;l&#232;ves (le primaire et primaire sup&#233;rieur pour le peuple, le secondaire &#8211; lyc&#233;es et coll&#232;ges incluent des classes primaires payantes en leur sein &#8211; pour les enfants de la bourgeoisie).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Geneste, &#171; Ordre scolaire bourgeois contre culture prol&#233;tarienne &#187;, &lt;i&gt;Marginales n&#176; 2&lt;/i&gt;, automne 2003, &#171; Le refus de parvenir. Mis&#232;re de l'&#233;cole, utopies &#233;ducatives &#187;, p. 139-140&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;cole n'est pas un monde &#224; part de la soci&#233;t&#233; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Elle n'&#233;chappe ni aux lois du march&#233; ni aux besoins de l'entreprise. La fonction de l'&#233;cole, dans une soci&#233;t&#233; capitaliste, est de former des travailleurs. Cela n'a jamais chang&#233;, m&#234;me si pendant les ann&#233;es soixante-dix, le taux de ch&#244;mage extr&#234;mement faible aidant, la fonction &#233;conomique de l'&#233;cole a &#233;t&#233; partiellement remise en cause (tentatives d'exp&#233;riences p&#233;dagogiques &#233;chappant &#224; la logique de l'&#201;tat, Dolto dans chaque foyer, remise en question de la sup&#233;riorit&#233; du travail intellectuel sur le travail manuel, etc.). Cette critique, par son ampleur, a &#233;t&#233; capable momentan&#233;ment de ralentir les r&#233;formes utilitaristes de l'&#201;tat en mettant en avant l'autonomie des &#233;l&#232;ves (foyers g&#233;r&#233;s collectivement par les lyc&#233;ens), l'exp&#233;rience des d&#233;bats critiques (assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales fr&#233;quentes dans les lyc&#233;es et d&#233;bats &#224; l'ordre du jour dans les classes). Assez rapidement, l'&#201;tat, sur la d&#233;faite de ce mouvement, a, pour le rendre inoffensif, d&#233;tourn&#233; les id&#233;es qu'il contenait ; par exemple, l'autonomie, pourtant indissociable du collectif, s'est transform&#233;e en valorisation de l'individu qui r&#233;ussit non plus avec, mais au d&#233;triment des autres. &lt;br class='manualbr' /&gt;M&#234;me si ces luttes ont pu ralentir la logique de l'&#201;tat, celui-ci n'a jamais cess&#233; de poursuivre au sein de l'institution scolaire son but initial. Contrairement aux id&#233;es largement r&#233;pandues par l'ensemble de la classe politique, ce n'est pas le &#171; laxisme post-soixante- huitard &#187; qui serait &#224; l'origine de la crise que conna&#238;t aujourd'hui l'&#233;cole, ce sont bien les nouvelles contraintes impos&#233;es par le march&#233; qui dictent les orientations du syst&#232;me scolaire : ch&#244;mage croissant, pr&#233;carit&#233; des emplois et des statuts, d&#233;veloppement du travail int&#233;rimaire, d&#233;localisation, d&#233;qualification. L'&#233;cole doit g&#233;rer aujourd'hui une g&#233;n&#233;ration dont l'avenir est de d&#233;river entre RMA, emplois pr&#233;caires, ch&#244;mage : adaptabilit&#233;, polyvalence. L'&#233;cole n'a pas comme fonction de dispenser un savoir g&#233;n&#233;ral qui permettrait &#224; chacun de choisir entre diff&#233;rents emplois stables (le grand mythe de l'&#233;ducation d&#233;mocratique et r&#233;publicaine) mais d'apprendre &#224; chacun &#224; accepter de se conformer aux nouvelles r&#232;gles qui d&#233;finissent le comportement d'un bon citoyen, qu'il soit ch&#244;meur, travailleur ou pr&#233;caire. _ Et comme cette r&#233;alit&#233; n'est pas facile &#224; imposer, et pour cause, la tendance est plut&#244;t &#224; la r&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Collectif Alertez les b&#233;b&#233;s, &lt;i&gt;Dans le ventre de l'ogre&lt;/i&gt;, 2005, p. 43-44&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Encore en retard&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but des ann&#233;es 90. &lt;br class='manualbr' /&gt;Prendre la rue qui descend. Arriv&#233;e vers le gymnase, derri&#232;re un peu plus loin, le coll&#232;ge. La putain de moi, qu'est-ce que j'en ai marre de faire ce chemin &#224; la con. Tous les soirs, depuis que je suis tout petit. En fait depuis le CP, quoi. Tous les soirs je me dis : &#171; &lt;i&gt;J'ai pas envie d'aller &#224; l'&#233;cole demain ! &lt;/i&gt; &#187; Chaque soir cette phrase. Une pens&#233;e pour le devoir que je devais faire et que j'ai pas fait. &#171; &lt;i&gt;On verra &#231;a demain.&lt;/i&gt; &#187; Un rituel comme ils disent dans les documentaires animaliers. Trente millions d'amis, mon cul ouais, avec un chien au nom d'Arabe. Tellement que m&#234;me pendant les vacances, avant de me coucher, je me dis &#231;a. Pour me dire ensuite : &#171; &lt;i&gt;Mais non, demain pas d'&#233;cole, c'est les kancevas !&lt;/i&gt; &#187; Pour les devoirs y pourront se pogner. M&#234;me les deux mois d'&#233;t&#233;, &#231;a me poursuit. Si je quittais cet asphalte o&#249; j'ai l'impression d'&#234;tre n&#233; ; peut-&#234;tre cette phrase me l&#226;cherait ? Je parle m&#234;me pas de t&#233;l&#233;transportation... &lt;br class='manualbr' /&gt;Je suis sur le terrain de basket, la sonnerie retentit. On l'entend d'ici. Je suis encore loin de l'entr&#233;e du coll&#232;ge. Encore en retard. Et puis merde, rien &#224; foutre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Boris Lamine, &#171; &lt;i&gt;Juste un gamin qui grandit...&lt;/i&gt; &#187; &lt;br class='manualbr' /&gt;in C7H16, pas m&#234;me t'y crois production, 2006, p. 17, &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;http://c7h16.internetdown.org&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://c7h16.internetdown.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;On voudrait nous apprendre a marcher en nous coupant les pieds.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce monde, c'est de la merde. C'est pas la premi&#232;re ni la derni&#232;re fois qu'on le dira. &lt;br class='manualbr' /&gt;A bas l'&#201;tat, le travail, le citoyennisme, le spectacle, l'abrutissement de masse, la vigilisation des espaces et des esprits, l'uniformisation de tout, des comportements, des relations, les enfermements, la g&#233;n&#233;ralisation des moyens de contr&#244;le, de surveillance, de r&#233;pression (etc., etc...). Si on en est l&#224;, c'est qu'existe, parmi tant d'autres horreurs &#233;tatiques, l'&#201;COLE, l'&#233;ducation nationale, l'institution scolaire. L'&#233;cole, avec la famille, le ciment de notre meilleur des mondes. &lt;br class='manualbr' /&gt;[...] Les &#233;coles, matrices &#224; hordes de citoyens n&#233;vrotiques et d&#233;vou&#233;s qui, comme ceux d'avant, assureront et d&#233;fendront avec passion et conviction la survie et la p&#233;rennit&#233; de (ceux qui ont fait ce qu'il est de) ce monde. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'&#233;cole m&#226;che le travail aux keufs, publicitaires et autres crapules cyniques. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'&#233;cole fabrique keufs, publicitaires et autres cyniques crapules. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les valeurs de l'&#233;cole sont celles de la soci&#233;t&#233; ha&#239;e : travail, comp&#233;tition, performance, fiert&#233;, ambition, soumission, ob&#233;issance, collaboration, d&#233;lation ... (etc., etc.) &lt;br class='manualbr' /&gt;[...] A l'&#233;cole, on travaille pour que dalle, tout le temps. [...]&lt;br class='manualbr' /&gt;L'&#233;cole apprend la peur. &#192; la mat&#233;rialiser en soi. Peur de sortir du moule, d&#233;sob&#233;ir. Peur de se faire punir, de d&#233;cevoir les r&#233;f&#233;rents (profs et parents). Peur, une fois int&#233;gr&#233;e, ind&#233;l&#233;bile, inscrite pour toujours au fond de chacun de nous. &lt;br class='manualbr' /&gt;Peur du flic, de voler, de d&#233;sob&#233;ir, de franchir les limites &#233;tablies. &lt;br class='manualbr' /&gt;Peur comme emprise. &lt;br class='manualbr' /&gt;Peur puis tout accepter car d&#233;sarm&#233;, d&#233;samorc&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Craindre et pl&#233;bisciter ceux qui en sont &#224; l'origine et qui disent en avoir l'antidote. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'&#233;cole fabrique en chacun l'illusion de la d&#233;mocratie en apprenant aux gens &#224; voter, &#233;lire des d&#233;l&#233;gu&#233;s sens&#233;s les d&#233;fendre et les repr&#233;senter aupr&#232;s des instances. Soit disant la seule fa&#231;on de se faire &#034;entendre&#034;. La mascarade habituelle, pour mieux te faire int&#233;grer docilement ta condition pourrave : tu sais rien, tu n'es rien, rien qu'un &#233;l&#233;ment d'une cargaison de gosses du m&#234;me &#226;ge. &#034;Et t'as de la chance de n'&#234;tre rien, t'as de la chance d'aller &#224; l'&#233;cole&#034;. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'arbitraire comme principe.&lt;br class='manualbr' /&gt;La r&#233;sistance un composant &#233;lectronique. [...]&lt;br class='manualbr' /&gt;Tu trouves normal de r&#233;pondre &#224; l'appel en d&#233;but de chaque cours, d'&#234;tre constamment surveill&#233;-e, de ne pas &#234;tre sens&#233;-e circuler &#224; tel endroit &#224; tel moment, d'avoir obligatoirement sur toi ce carnet de liaison. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tu te retrouves &#224; faire la liaison entre deux p&#244;les d'autorit&#233;, l'administration scolaire et la famille. &lt;br class='manualbr' /&gt;T'es contraint-e d'informer ta famille des conneries que t'as pu faire la veille et des sanctions dont t'as h&#233;rit&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;On te met dans la situation de t'autod&#233;noncer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anonyme, juin 2005, &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;http://www.infokiosques.net/spip.php?article=244&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.infokiosques.net/spip.ph...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;On a voulu nous rendre cons... ... c'est rat&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous avons commenc&#233; &#224; d&#233;brayer quand le bruit du mouvement &#233;tudiant est parvenu jusqu'&#224; nous. Tout d'abord nous n'avons pas bien saisi. Contre quoi se battaient les &#233;tudiants ? Nous ne le savions pas. Mais ils se battaient contre... quelque chose et &#231;a nous plaisait bien.&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous sommes descendus dans la rue pour rompre la monotonie de l'&#233;cole et parce que nous aussi nous &#233;tions violemment contre... quelque chose ! Mais quoi ? &#199;a, &#231;a restait &#224; pr&#233;ciser. &lt;br class='manualbr' /&gt;Quand nous sommes descendus dans la rue, nous y avons amen&#233; tout ce que nous aimions dans notre bahut, nos amis, nos copains, la rigolade, la joie et l'amiti&#233;. Nous nous sommes parl&#233; comme jamais nous ne nous &#233;tions parl&#233;, et &#231;a nous a vachement plu. Le lyc&#233;e, &#231;a n'&#233;tait donc pas les murs, &#231;a n'&#233;tait pas le programme ? C'&#201;TAIT NOUS ! TOUS ENSEMBLE ! &lt;br class='manualbr' /&gt;En parlant, en courant, en r&#233;fl&#233;chissant, en discutant vite, tr&#232;s vite, nous avons compris beaucoup de choses. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les &#233;tudiants se battent contre la loi Devaquet qui aggrave la s&#233;lection &#224; l'universit&#233; o&#249; nous n'irons jamais ! Mais la s&#233;lection on conna&#238;t ! On a d&#233;j&#224; donn&#233;, tr&#232;s t&#244;t, des gens &#171; intelligents &#187; nous ont orient&#233;s vers des filiales courtes, les LEP. En nous faisant bien sentir qu'on &#233;tait incapables de faire autre chose et qu'apr&#232;s l'&#233;cole ce serait (si nous trouvions du travail) encore pire. Il para&#238;t que nous, c'est la loi Monory qui nous &#171; concerne &#187; et qu'elle aussi elle sera pire. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pire que quoi ? Comment ? On voit pas tr&#232;s bien ! &lt;br class='manualbr' /&gt;De toute fa&#231;on, cette loi, on n'a pas besoin de la conna&#238;tre pour la refuser ! Car nous ne voulons plus ce qu'on a qui est mis&#233;rable, et c'est pas pour en demander plus, ni moins. Plus de quoi, moins de quoi ! Qu'est-ce que &#231;a change ? &#202;tre plus rentable pour ceux qui nous ferons trimer ? Merci bien ! &lt;br class='manualbr' /&gt;&#199;A NOUS INT&#201;RESSE PAS. TROUVEZ AUTRE CHOSE ! &lt;br class='manualbr' /&gt;Nos professeurs nous entretenaient (sans conviction) dans l'illusion que nos dipl&#244;mes, &#224; condition que nous soyons travailleurs, ponctuels, attentifs, consciencieux, nous donneraient une place, oh ! pas merveilleuse, mais enfin une place tout de m&#234;me : que nos &#233;tudes conditionneraient notre place dans le monde du travail. Il nous semble plut&#244;t que c'est notre travail futur qui conditionne (d&#233;j&#224;) nos &#233;tudes. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#199;A PROMET ! &lt;br class='manualbr' /&gt;Nous, on pensait s'en tirer autrement, par la musique, les voyages, le th&#233;&#226;tre, l'amiti&#233;, tout &#231;a... qu'on se d&#233;brouillerait, sans trop savoir comment, pour y &#233;chapper, en attendant on se taisait pour pas les vexer, les contrarier..., mais aussi parce qu'on voyait bien, au fond, qu'on &#233;tait coinc&#233;s, seuls, isol&#233;s. &lt;br class='manualbr' /&gt;Maintenant on sait : &#231;a n'&#233;tait pas un probl&#232;me personnel, individuel. &lt;br class='manualbr' /&gt;C'est notre probl&#232;me &#224; tous !&lt;br class='manualbr' /&gt;En refusant passivement hier, activement aujourd'hui, l'&#233;cole, c'est le travail et la vie de con qu'on nous a gentiment pr&#233;par&#233;e que nous refusons ! Nous discutons, nous r&#233;fl&#233;chissons, nous rigolons bien, MAIS NOUS SOMMES TR&#200;S S&#201;RIEUX !&lt;br class='manualbr' /&gt;Vous avez failli nous avoir, c'est rat&#233; ! &lt;br class='manualbr' /&gt;On a entrevu autre chose. On va foncer. &#199;a va chier !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un tract des lascars du LEP &#233;lectronique, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;C'est pendant le cours de fran&#231;ais du mardi apr&#232;s-midi que les choses ont commenc&#233; &#224; tourner mal &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Des cours de fran&#231;ais pour des apprentis m&#233;caniciens, &#231;a peut sembler bizarre, mais c'est la loi qui l'exige, vu que des fois, dans la vie, on est oblig&#233; de savoir la langue afin de r&#233;pondre &#224; des questionnaires, faire des demandes ou s'excuser d'un crime. Seulement, pour lire et &#233;crire, il faut rester assis, &#231;a c'est une loi de la nature, et nous, si on s'&#233;tait &#233;chou&#233;s dans la m&#233;canique, c'est qu'&#234;tre assis on en avait vite plein les fesses. On &#233;tait pas plus b&#234;te que les autres mais impossible de domestiquer notre derri&#232;re. &lt;br class='manualbr' /&gt;Voil&#224; pourquoi on avait du mal &#224; apprendre. Pour monter haut il faut &#234;tre un as de la posture assise. Nous on pr&#233;f&#233;rait remuer. On &#233;tait des kazapars. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;Pour &#233;lever nos pens&#233;es il aurait fallu des cocotiers avec des filles sur les branches. On r&#234;vait de plages tropicales et de femmes fleuries, certains fumaient des p&#233;tards en douce, d'autres sniffaient de la colle &#224; rustines (je ne citerai pas la marque pour ne pas faire de publicit&#233;) en regardant par la fen&#234;tre un morceau de mer au bout d'une ruelle sombre, ou une mouette encore humide d'&#233;cume, perch&#233;e sur une goutti&#232;re. C'&#233;tait le printemps, il para&#238;t. Le ciel &#233;tait d'un bleu vertigineux, la chair &lt;br class='autobr' /&gt;
des filles devait d&#233;j&#224; sentir la mer. Et nous, comme des vieux, on attendait que le temps passe. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tandis que le prof s'agitait comme un poss&#233;d&#233; pour nous faire appr&#233;cier la beaut&#233; de la libert&#233;, on ruminait notre vie d'apprentis esclaves, avec le CAP &#224; l'horizon, soi-disant la clef du paradis mais en fait un simple bout de papier avec quoi on aurait du mal &#224; trouver m&#234;me un job de ramasse-miettes dans un garage de Plan-de-Cuques. Le mieux qu'on pouvait esp&#233;rer de la vie, si on suivait le mode d'emploi, c'&#233;tait de devenir de bons consommateurs bien sages et bien gras, des Bidochons certifi&#233;s conformes qui regardent la t&#233;l&#233; pour oublier ce qu'ils voient &#224; la t&#233;l&#233;. Notre destin c'&#233;tait de ramer jusqu'au bout de nos forces, ramer, ramer sous les publicit&#233;s pleines d'autos scintillantes, de pays exotiques et de femmes de luxe. Tristes de d&#233;sirs inassouvis, on se sentait d&#233;j&#224; finis, emball&#233;s, &#233;tiquet&#233;s, condamn&#233;s par les statistiques et les calculs des experts en avenir. Entre la vie flamboyante et cousue d'or qui s'affichait partout et notre existence au go&#251;t de cambouis, il y avait trop de d&#233;calage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Henri-Fr&#233;d&#233;ric Blanc, &lt;i&gt;Jeu de massacre&lt;/i&gt;, Actes Sud, 1991, p. 9-13&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La deuxi&#232;me occupation du rectorat de Paris, 7 avril 2005 &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu une action lyc&#233;enne d'occupation du rectorat, elle devait exister en plus du blocage national pr&#233;vu aujourd'hui. Pour l'instant, on sait que 370 lyc&#233;es (plus de 1 sur 10) sont bloqu&#233;s ou occup&#233;s en France. Alors, action r&#233;ussie. On a r&#233;ussi &#224; entrer ; au d&#233;but les CRS n'&#233;taient pas encore l&#224; quand on est arriv&#233;s, on a r&#233;ussi &#224; d&#233;jouer leurs &#233;coutes en pipotant au t&#233;l&#233;phone sur d'autres objectifs, ce qui veut dire qu'on peut &#234;tre plus rapides, plus mobiles, plus malins qu'eux. Mais quand ils arrivent, ils sont plus forts que nous. Maintenant il y a 500 lyc&#233;ens dans le rectorat et autant de CRS qui attendent pour intervenir. Ce qu'on esp&#232;re, c'est qu'il n'y ait pas d'arrestation au moment de la sortie. &lt;br class='manualbr' /&gt;Car en fait, il y a d&#233;j&#224; une r&#233;pression assez forte, avec des inculpations, sans oublier les r&#233;pressions administratives au sein des lyc&#233;es. L&#224; &#231;a peut &#234;tre plus grave car nous savons que c'est une action ill&#233;gale pour le pouvoir, mais l&#233;gitime pour nous. On esp&#232;re juste que la police fera preuve d'un peu de maturit&#233; aujourd'hui ; en tout cas on ne partira pas tant que des potes restent bloqu&#233;s &#224; l'int&#233;rieur. D'autant plus qu'on sait qu'il y a d'autres lyc&#233;ens au rectorat de Cr&#233;teil, c'est une action bien coordonn&#233;e. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il y a des comit&#233;s d'action coll&#233;giens qui nous ont rejoints aujourd'hui. C'est eux qui vont vraiment subir la r&#233;forme Fillon. Les voir entrer dans le mouvement, c'est signe d'une maturit&#233; chez les plus jeunes. Ils reprennent les m&#234;mes bases que nous, assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales... Commencer &#224; militer au coll&#232;ge sur ces bases de d&#233;mocratie directe et de lutte active est tr&#232;s prometteur et r&#233;jouissant ; on aime nos petits fr&#232;res et s&#339;urs. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tous les CRS sont rentr&#233;s dans le rectorat. Nous on &#233;tait assis, on avait fait des cha&#238;nes pour nous prot&#233;ger. Ils nous ont sortis violemment un par un. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il y a d&#233;j&#224; un poignet cass&#233;, un bras d&#233;bo&#238;t&#233;, une crise de t&#233;tanie, des coups de poing et de pied, des doigts tordus. &lt;br class='manualbr' /&gt;Le gouvernement ne respecte pas les lois qu'il impose &#224; tout le monde. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les CRS, c'est comme des Playmobil, 2 bras, 2 jambes, sans pens&#233;es et sans paroles, ils foncent, ils ne servent qu'&#224; &#231;a, c'est honteux. Qu'est-ce que c'est que cet &#201;tat qui nous inculpe d'outrage et r&#233;bellion quand on se fait frapper et insulter ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#199;a fait des ann&#233;es qu'on entend que les jeunes sont des branleurs, qu'ils ne savent rien faire, et aujourd'hui, quand on s'int&#233;resse &#224; nos vies, &#224; la politique, l&#224; on nous dit qu'on est une minorit&#233;. On fait rien, on est critiqu&#233;s. On fait quelque chose, on est r&#233;prim&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#192; tous ceux qui veulent fliquer les lyc&#233;ens, les lyc&#233;ens r&#233;pondent : r&#233;sistance !&lt;/i&gt;, L'insomniaque, 2005, p. 17-19&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Insoumission &#224; l'&#233;cole obligatoire &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas, enfant tr&#232;s ch&#233;rie, jamais avoir utilis&#233; en ce qui te concerne les mots &#171; libert&#233; &#187;, &#171; ind&#233;pendance &#187; ni m&#234;me &#171; autonomie &#187;. Mais sans doute ai-je r&#234;v&#233; pour nous de largeur et m&#234;me de largesse o&#249; me pla&#238;t que murmure le sens d'une munificence. La vie est tellement plus vaste que nous, Marie. Tellement. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tu as quatorze ans et j'ai pris la responsabilit&#233; de ne pas t'avoir mise &#224; l'&#233;cole. Depuis trois ann&#233;es &#224; peu pr&#232;s, j'estime que mon r&#244;le de tutrice est accompli et je te dois des comptes. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;Je n'ai pas voulu de la cr&#232;che, ni de la maternelle. Ni de l'&#233;cole paternelle. D'abord parce que, de fait, en d&#233;pit de la loi, elle est quasiment obligatoire. Raison suffisante. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ensuite parce qu'elle est inutile. &lt;br class='manualbr' /&gt;Enfin parce qu'elle est nuisible. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mon propos n'est pas de le d&#233;montrer. Un grand nombre de p&#233;dagogues y sont tr&#232;s bien parvenus. Je ne suis pas th&#233;oricienne et revendique d'aussi d&#233;raisonnables raisons que de nous lever &#224; l'heure que nous voulons, pour ne citer qu'un des multiples exemples qui m'ont si souvent fait traiter de &#171; m&#232;re irresponsable &#187;. Je ne r&#233;pondrai que devant toi de mon insoumission. Non par devoir mais par reconnaissance pour tout ce que tu m'as donn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Catherine Baker, &lt;i&gt;Insoumission &#224; l'&#233;cole obligatoire&lt;/i&gt;, Barrault, 1985, p. 9 &#8211; r&#233;&#233;dition tahin party, 2006&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pour imposer le &#171; six politique &#187; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour imposer le &#171; six politique pour tous parce que l'&#233;cole est une merde &#187;, des commandos casqu&#233;s et arm&#233;s ont r&#233;pandu le chaos dans le syst&#232;me &#233;ducatif de l'Italie. Les proviseurs, directeurs, enseignants qui refusaient de donner automatiquement au moins six &#224; toutes les copies furent injuri&#233;s, pass&#233;s &#224; tabac, s&#233;questr&#233;s, menac&#233;s de mort, parfois leurs voitures furent incendi&#233;es et leurs bien d&#233;truits. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;&#192; la suite d'un ras-le-bol, les enseignants de plusieurs lyc&#233;es ferment leurs &#233;tablissements. L'enqu&#234;te r&#233;v&#232;le que, depuis des ann&#233;es, leurs &#233;l&#232;ves font r&#233;gner la terreur par des moyens &lt;br class='autobr' /&gt;
contestataires que voici : poser une bombe devant l'appartement d'un professeur et tirer sa sonnette pour qu'il vienne ouvrir et que la bombe lui &#233;clate au nez ; cogner les enseignants et les menacer de les jeter par la fen&#234;tre ; incendier les copies d'examen. &lt;br class='manualbr' /&gt;En janvier 1978, apr&#232;s avoir subi au cours des deux derni&#232;res ann&#233;es l'incendie de la salle des professeurs, puis la mise &#224; feu des voitures de certains enseignants, puis deux attentats au plastic, puis le spectacle de leur proviseur gifl&#233; &#224; deux reprises et rou&#233;s de coups de b&#226;ton, puis un autodaf&#233; fait avec les compositions de math&#233;matiques, puis une tentative d'incendie de l'appartement du vice-proviseur, les soixante p&#233;dagogues du lyc&#233;e scientifique Polo Scarpi de Rome ont enfin rendu leur serviette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suzanne Labin (&lt;i&gt;La Violence politique&lt;/i&gt;, 1978) cit&#233;e par No&#235;l Godin, &lt;i&gt;Anthologie de la subversion carabin&#233;e&lt;/i&gt;, L'&#194;ge d'homme, 1989, p. 267-268&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mesures &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour estimer &#224; peu pr&#232;s ce qui a &#233;t&#233; retranch&#233; au niveau corporel il n'est que de comparer l'acuit&#233; des sens d'un enfant de 3 ans, sa vitalit&#233; permanente, l'intensit&#233; de ses d&#233;sirs, son regard, son &#233;merveillement, sa tendresse, sa souplesse de chat et jusqu'&#224; son sommeil avec ceux d'un adulte moyen. C'est comme une lampe qui s'est &#233;teinte. On voit &#224; l'&#339;il nu sur quels points cet adulte r&#233;ussi mod&#232;le conforme, se rendant &#224; son bureau par exemple, a &#233;t&#233; op&#233;r&#233; : il n'utilise qu'une faible &lt;br class='autobr' /&gt;
partie de son &#233;quipement sensoriel ; sa musculature est plus ou moins atrophi&#233;e, sa colonne vert&#233;brale est soud&#233;e ou menac&#233;e d'effondrement, sa capacit&#233; respiratoire est r&#233;duite, son syst&#232;me nerveux autonome est bloqu&#233;, ses plexus sont nou&#233;s, son &#233;nergie ne circule pas, il est d&#233;rythm&#233;, son corps est au point qu'il doit le pr&#233;parer dans un &#171; club &#187; avant d'aller en vacances (s'il peut lui payer &#231;a) ; sa sexualit&#233; est mis&#233;rable, il est plein de maladies psychosomatiques et de d&#233;pressions ainsi que de drogues diverses, son cerveau est un magn&#233;tophone, ses r&#233;cepteurs sont satur&#233;s, il n'a pas de regard, il dort mal. Ses &#233;motions n&#233;gatives le dominent ; quant aux positives : il ne conna&#238;t pratiquement plus la JOIE. Ne parlons pas de l'&#233;merveillement ce serait trop triste. Sa facult&#233; de relation est rabattue jusqu'&#224; la r&#233;tractation totale : l'Autre lui fait peur ! Et tout &#231;a, qu'il n'a pas, il redoute de le perdre. Les adultes ont fini par croire que c'est &#171; naturel &#187;, de d&#233;gringoler &#224; ce point-l&#224;. Sinon ils se flingueraient. Mais &#231;a ne l'est pas : c'est une mutilation. Accomplie durant les cinq premi&#232;res ann&#233;es de la vie. Et si profonde qu'ils aspirent encore &#224; la transmettre. Le mort tire le vif. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'oppression des enfants est premi&#232;re, et fondamentale. Elle est le moule de toutes les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Christiane Rochefort, &lt;i&gt;Les enfants d'abord&lt;/i&gt;, Grasset, 1976, p. 40-41&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce ne sont pas des contes de f&#233;es qu'on me racontait pour m'endormir &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mon enfance a &#233;t&#233; compl&#232;tement libre, toujours m&#234;l&#233;e aux hommes et aux femmes de la route. Il n'y avait gu&#232;re de poup&#233;es et de jouets dans ma vie, mais les &#233;motions ne manquaient pas. Il nous arrivait d'&#234;tre d&#233;barqu&#233;s sur le ballast au beau milieu d'une zone montagneuse ou au bord d'un ravin. Nous nous lavions et nagions dans les fleuves. C'est en comptant les wagons de marchandises et en lisant les inscriptions qui les ornaient que j'ai appris les chiffres et l'alphabet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pendant toute mon enfance, ce ne sont pas des contes de f&#233;es qu'on me racontait pour m'endormir, mais des histoires de pirates du rail et de trimardeurs, de boulots dans les champs de bl&#233; du Minnesota, de combines pour resquiller. Les longs et palpitants r&#233;cits de voyages en tra&#238;neau &lt;br class='autobr' /&gt;
en Alaska, d'arrestations &#224; San Francisco ou de vir&#233;es d'ivrognes dans les tripots de La Nouvelle- &lt;br class='autobr' /&gt;
Orl&#233;ans me tenaient en haleine et je m'en souviens encore aujourd'hui. &lt;br class='manualbr' /&gt;[...] Nos jouets, nous les tirions du bric-&#224;-brac qui encombre un d&#233;p&#244;t ferroviaire. &lt;br class='manualbr' /&gt;Nous construisions des cabanes avec des traverses si lourdes qu'il fallait &#234;tre quatre pour les installer. Nous inventions des jeux de piste le long de la voie ferr&#233;e. Nous posions des &#233;pingles en croix sur les rails des grandes voies afin que les grandes locomotives, en les &#233;crasant, les transforment en ciseaux minuscules. Nous jouions avec les pelles et les pioches des cheminots et apprenions &#224; nous en servir. Et nous ne manquions pas de saluer c&#233;r&#233;monieusement les trains des voyageurs qui filaient sur la voie. &lt;br class='manualbr' /&gt;Nous les filles, nous &#233;tions v&#234;tues exactement comme les gar&#231;ons, essentiellement de vieilles salopettes que nous h&#233;ritions de nos a&#238;n&#233;s. On ne se souciait gu&#232;re de nous. Les adultes veillaient &#224; ce que nous ayons de quoi manger et un toit, et aussi &#224; ce que nous accomplissions de petites corv&#233;es. Mais les hommes ne songeaient jamais &#224; changer de conversation en notre pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ben Reitman, &lt;i&gt;Boxcar Bertha&lt;/i&gt;, L'Insomniaque, 1994 [1937], p.11-12&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le secret de la haine discr&#232;te que te vouent les grands &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence, ce qui fait l'adulte, il est si s&#233;rieux et il veut toujours te commander, c'est que, dans la vie, lui, il a un r&#244;le &#224; jouer ! Un seul... Alors que toi, t'en as tant que tu veux... Quand tu joues, tu peux &#234;tre le matin l'infirmi&#232;re qui prend la fi&#232;vre ou le malade &#224; qui on met un b&#226;ton dans le cul, et l'apr&#232;s-midi Mesrine qui tue les m&#233;chants flics ou le gendarme &#224; qui on vole son k&#233;pi. Voil&#224; le secret de la haine discr&#232;te que te vouent les grands : TU AS UN POUVOIR QUE LES ADULTES N'ONT PAS. C'est pour essayer de t'enlever ce pouvoir, ou plut&#244;t de le rendre tout riquiqui, que les adultes ont invent&#233; des jeux qui te font gr&#233;siller la cervelle : tu as dans ton cr&#226;ne deux cent mille &lt;br class='autobr' /&gt;
millions de vies dont tu es le h&#233;ros, et les jeux vid&#233;os ont tout juste quelques centaines d'aventures possibles, toujours pareilles, avec des bons gros karat&#233;kas &#224; battre (alors que tu pourrais aussi jouer &#224; celui qui fait le plus gros caca de karat&#233;ka ou t'allier avec les super&#233;ros pour maraver le concepteur du jeu). Ce qui les &#233;nerve, les adultes, c'est que, avec ton pouvoir, tu peux voyager dans le temps, t'introduire la nuit dans ton &#233;cole pour recouvrir les murs de jolis dessins et de pertinentes &lt;br class='autobr' /&gt;
remarques sur le gros cul de la ma&#238;tresse, tu sais &#234;tre un bon petit enfant bien sage quand y'a du fric &#224; gratter dans le sac de mamie, tu sais te transformer en superman quand tes parents ils croient que tu dors, tu peux m&#234;me jouer la petite fille &#224; la vanille quand t'es un gar&#231;on t&#234;te de citron, ou le contraire. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tandis que les adultes, les pauvres, ils ont une esp&#232;ce de maladie qui les oblige &#224; choisir d'&#234;tre toujours la m&#234;me chose. &#199;a s'appelle un r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Apprends &#224; reconna&#238;tre le r&#244;le de ta maman et de ton papa &#187;, &lt;i&gt;Mordicus n&#176; 10&lt;/i&gt;, &#233;t&#233; 1993, p. 5&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;toile filante &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'avais douze ans quand les Tsiganes, tard dans le printemps, pass&#232;rent par ma ville. Je d&#233;cidai d'aller voir ces gens merveilleux dont mon p&#232;re m'avait si souvent parl&#233;. Depuis la veille, ils campaient dans un terrain vague. Demain sans doute ils seraient partis, ne laissant comme trace de leur passage que quelques foyers noirs, des d&#233;chets et de l'herbe foul&#233;e. Et il ne subsisterait sur eux que rumeurs. &lt;br class='manualbr' /&gt;Quittant la route pav&#233;e, j'&#233;cartai les hautes herbes et p&#233;n&#233;trai dans le camp. J'eus tout de suite l'impression de marcher sur un sol &#233;tranger mais n'en &#233;prouvai aucune angoisse. Les adultes ne firent pas attention &#224; moi, mais quelques gar&#231;ons de mon &#226;ge vinrent me rejoindre &#224; l'endroit o&#249; l'herbe avait &#233;t&#233; foul&#233;e : la ligne s&#233;parant deux mondes. [...] Des heures pass&#232;rent. L'humidit&#233; montait du sol, mais personne ne semblait s'en apercevoir. Quand les Tsiganes all&#232;rent sur leurs grands lits de plumes, il &#233;tait trop tard pour que je rentre &#224; la maison. J'acceptai avec reconnaissance l'invitation que me fit Nanosh de coucher avec lui et ses nombreux petits fr&#232;res. Je me glissai tout habill&#233; sous l'un des &#233;dredons. Couch&#233;s sur le dos, nous regardions le ciel. Je vis une &#233;toile filante et montrai du doigt &#224; Nanosh l'endroit o&#249; elle avait disparu. D'une voix &#233;touff&#233;e, il me dit de ne jamais faire cela, parce que chaque &#233;toile dans le ciel est un homme sur la terre. Une &#233;toile filante signifie qu'un voleur s'est enfui et il y a beaucoup de chances pour qu'on le rattrape si on la d&#233;signe &#224; quelqu'un. &#171; &lt;i&gt;Mon cousin Kore, poursuivit Nanosh, est sorti ce soir avec le fils de Kalia et il n'est pas encore rentr&#233;... &lt;/i&gt; &#187; Nanosh me tourna le dos et quelques minutes plus tard je l'entendis respirer doucement dans son sommeil. Au loin, un chien aboyait. Je pensais &#224; l'&#233;toile filante et &#224; l'homme qu'elle repr&#233;sentait. C'&#233;tait la premi&#232;re fois que je couchais en plein air et j'&#233;tais trop &#233;mu pour dormir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jan Yoors, &lt;i&gt;Tsiganes&lt;/i&gt;, Ph&#233;bus, 1990 [1967], p. 33&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Devenir adulte, c'est tuer l'enfant &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#201;tymologiquement, l'enfant est celui qui ne parle pas (In-Fans), donc ne pr&#233;voit pas, ne peut pas promettre, n'a pas de conscience du temps : par d&#233;finition, l'enfant est un &#234;tre anti&#233;conomique. La r&#233;alit&#233; est tr&#232;s &#233;loign&#233;e de la th&#233;orie : sur les 3/4 de la plan&#232;te, les enfants travaillent et produisent tr&#232;s t&#244;t, et dans les pays dits d&#233;velopp&#233;s les enfants sont une des cibles, actives et passives de la consommation, et en tant que tels, m&#234;me sans travailler, ils participent de la production. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'exemple des Indiens Baruyas de Nouvelle-Guin&#233;e d&#233;montre qu'il peut en &#234;tre autrement : ils voient dans chaque naissance une participation &#224; la nature et &#224; la communaut&#233;, l'enfant n'appartient pas &#224; ses g&#233;niteurs et c'est de ne pas &#234;tre con&#231;u comme une propri&#233;t&#233; qui le prot&#232;ge des valeurs adultes. On dit que l'enfance devrait &#234;tre cette p&#233;riode faite de jeux et de d&#233;couvertes, p&#233;riode de constructions d&#233;sordonn&#233;es, de rencontres, de plaisirs et de sentiments, p&#233;riode de la vie qui pose les fondements d'un &#234;tre en devenir. L'id&#233;e ne devrait pas &#234;tre de tuer ou de faire dispara&#238;tre l'enfance, mais bien au contraire de continuer &#224; la faire exister jusqu'&#224; la fin : concevoir toute la vie comme un terrain d'aventures. L'enfance serait alors au moins le moment privil&#233;gi&#233; du r&#234;ve et du carpe diem (&#171; cueille les jours &#187;) o&#249; les potentialit&#233;s physiques et c&#233;r&#233;brales sont intenses. &lt;br class='manualbr' /&gt;Bien au contraire, l'enfance est dans nos contr&#233;es une p&#233;riode d'apprentissage de la rentabilit&#233;, de la comp&#233;tition, de la hi&#233;rarchie et de l'ordre. Avec l'entr&#233;e dans l'&#226;ge adulte c'est le d&#233;but d'un temps &#233;conomique o&#249; il faut faire des choix imposant des compromis, des calculs n&#233;cessitant l'abandon de pans entiers de son enfance. Pour devenir un &#234;tre responsable, il faut tuer l'enfant en soi. Et &#224; en croire les derniers textes de lois [...], il semblerait que le projet de cette soci&#233;t&#233; capitaliste soit de tuer l'enfant d&#232;s le plus jeune &#226;ge, sinon dans l'&#339;uf.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Envol&#233;e n&#176; 16&lt;/i&gt;, 02/06, dossier &#171; mineurs &#187;, &lt;a href=&#034;http://lejournalenvolee.free.fr&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://lejournalenvolee.free.fr&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La premi&#232;re fois, j'avais huit ans, je crois... &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il s'appelait Aaron. Je crois que je l'adorais. Tout le monde adorait Aaron... &lt;br class='manualbr' /&gt;Au parc. Nous &#233;tions au parc. Milieu d&#233;cembre, un truc comme &#231;a... Seuls dans le bac &#224; sable, rebaptis&#233; bac &#224; neige pour l'occasion. On s'emmerdait s&#251;rement, lui avec son ballon Goldorak, et moi avec mon seau Barbie. Il m'a dit que si je lui montrais ma culotte, il me montrait sa zezette. Des bites, j'en avais d&#233;j&#224; vu pas mal, de toutes sortes, je m'en foutais un peu de sa &#171; zezette &#187; ! &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais on s'emmerdait, comme je vous disais... J'ai fait oui avec ma t&#234;te, sans rien dire. C'&#233;tait pas la peine de parler. Y avait rien &#224; dire. Avec les gar&#231;ons, c'est toujours pareil : ils aiment bien quand t'ouvres la bouche, mais pas si c'est pour parler. &lt;br class='manualbr' /&gt;J'ai baiss&#233; mes collants en tenant ma jupe sous le menton. Il a soulev&#233; l'&#233;lastique de ma culotte pour voir. Le contact de ses doigts gel&#233;s sur mon ventre... Je fr&#233;mis encore quand j'y pense aujourd'hui. De plaisir. Et d'envie aussi. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il a jet&#233; un coup d'&#339;il tr&#232;s rapide. &#199;a devait &#234;tre la premi&#232;re fois qu'il matait une fille, il &#233;tait tout rouge et sa timidit&#233; g&#234;nait mon plaisir. Il a rel&#226;ch&#233; mon &#233;lastique qui a claqu&#233; bruyamment sous mon nombril. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#192; mon tour. Quand je me suis approch&#233;e, il s'est d&#233;fil&#233; en &#233;clatant d'un rire moqueur. Je me suis avanc&#233;e vers lui. Il riait, riait. Peut-&#234;tre que s'il n'y avait pas eu ce rire... Pourtant je l'aimais... je crois. Je l'ai attrap&#233;. Je ne disais rien. Il n'y avait rien &#224; dire. Son rire prenait toute la place. &lt;br class='manualbr' /&gt;Je le tenais par les bras, il n'essayait m&#234;me pas de se d&#233;gager. Trop occup&#233; &#224; rire. J'ai ramass&#233; une b&#251;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sandrine Lamoureux, &lt;i&gt;La premi&#232;re fois j'avais huit ans&lt;/i&gt;, Intervista, 2004, p.11&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sur les toits &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Raymond Callemin grandissait le plus possible dans la rue, pour fuir l'arri&#232;re-chambre &#233;touffante o&#249; l'on rentrait par l'&#233;choppe de cordonnier o&#249; son p&#232;re, du matin &#224; la nuit tomb&#233;e, rafistolait les chaussures du quartier. Son p&#232;re &#233;tait un brave ivrogne r&#233;sign&#233;, vieux socialiste, d&#233;&#231;u du socialisme. D&#232;s 13 ans, je v&#233;cus seul dans des chambres meubl&#233;es, par suite des voyages et des m&#233;sententes de mes parents ; Raymond vint souvent se r&#233;fugier chez moi. Ensemble, nous appr&#238;mes &#224; pr&#233;f&#233;rer aux romans de Fenimore Cooper la grande Histoire de la R&#233;volution fran&#231;aise de Louis Blanc, dont les illustrations nous montraient des rues tout &#224; fait pareilles &#224; celles que nous fr&#233;quentions, parcourues par les sans-culottes arm&#233;s de piques... Notre bonheur &#233;tait de nous partager deux sous de chocolat en lisant ces r&#233;cits bouleversants. Ils m'&#233;mouvaient surtout parce qu'ils r&#233;alisaient dans la l&#233;gende du pass&#233; l'attente des hommes que j'avais connus depuis les premiers &#233;veils de mon intelligence. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ensemble, nous devions plus tard d&#233;couvrir l'&#233;crasant Paris de Zola et, voulant revivre le d&#233;sespoir et la col&#232;re de Salvat traqu&#233; au Bois de Boulogne, nous err&#226;mes longtemps dans la pluie d'automne &#224; travers le bois de la Cambre. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les toits du palais de Justice de Bruxelles devinrent notre lieu de pr&#233;dilection. Nous nous faufilions par de sombres escaliers, nous laissions derri&#232;re nous, pleins d'un joyeux m&#233;pris, les salles des tribunaux, les poussi&#233;reux d&#233;dales vides des &#233;tages et nous arrivions au grand air, &#224; la lumi&#232;re, dans un pays de fer, de zinc et de pierre, g&#233;om&#233;triquement accident&#233;, aux pentes dangereuses, d'o&#249; l'on apercevait toute la ville et tout le ciel. En bas, sur la place marquet&#233;e de minuscules pav&#233;s carr&#233;s, quelque fiacre de Lilliput amenait un minuscule avocat p&#233;n&#233;tr&#233; de son importance, porteur d'une minuscule serviette bourr&#233;e de papiers qui signifiaient des lois et des crimes. Nous &#233;clations d'un grand rire : &#171; &lt;i&gt;ah ! quelle mis&#232;re, quelle mis&#232;re, cette existence ! Tu te rends compte, il viendra ici tous les jours de sa vie et jamais, jamais, l'id&#233;e de grimper sur les toits pour y respirer largement ne lui viendra. Toutes les &#8220;d&#233;fenses de passer&#8221;, il les conna&#238;t par c&#339;ur, il s'en d&#233;lecte, elles lui font gagner de l'argent !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Victor Serge, &lt;i&gt;M&#233;moires d'un r&#233;volutionnaire. 1901-1941&lt;/i&gt;, Seuil, 1978, p.13&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Je n'ai pas demand&#233; la vie &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je n'en veux plus. Maintenant j'ai le droit de choisir. Je n'y peux rien si ma m&#232;re n'a pas utilis&#233; les contraceptifs. C'est normal que je d&#233;truise ce que mon &#171; p&#232;re &#187; et ma &#171; m&#232;re &#187; ont cr&#233;&#233;. Ils disent l'avoir fait pour moi, alors, pourquoi ne me laissent-ils pas choisir maintenant ? Ils s'en foutent pas mal de ce que je pense, ils veulent garder leur &#171; chose &#187; et puis ils ne voudraient pas avoir &#224; feindre un chagrin qu'ils n'&#233;prouveraient pas. On accusera les circonstances, l'ingratitude des adolescents, l'inconscience propre &#224; cet &#226;ge, mais personne ne croira qu'un parent quel qu'il soit puisse ne rien &#233;prouver envers son enfant. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; T'en fais pas, &#231;a passera ! &#187; C'est bien ce qu'ils disent ? Une prise de conscience &#231;a ne cesse jamais. La mienne ne cessera pas, je ne veux pas devenir comme vous, passifs, idiots, but&#233;s. Moi aussi, je suis passive, idiote, but&#233;e, terriblement but&#233;e, mais dans un autre registre que le v&#244;tre. Je n'ai pas peur de vos phrases, je n'ai pas peur de cette mort que vous redoutez tellement ! Regardez-vous trembler devant la menace de cette &#233;vidence ! &lt;br class='manualbr' /&gt;Oui, je sais, vous me m&#233;prisez : &#171; Regardez-la, une vraie furie, et dire qu'elle a treize ans seulement ! Je ne voudrais pas avoir une fille comme elle ! Une vraie garce, elle fait souffrir tout le monde et se r&#233;volte en plus ! Voil&#224; comment on est r&#233;compens&#233; par ses enfants ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Val&#233;rie Val&#232;re, &lt;i&gt;Le pavillon des enfants fous&lt;/i&gt;, Stock / Le livre de poche, 1982, p.19-20&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#224; l'&#226;ge de 13 ans, Val&#233;rie Val&#232;re est hospitalis&#233;e pour &#171; anorexie mentale &#187;. Deux ans apr&#232;s, elle &#233;crit ce roman puis &lt;i&gt;Malika&lt;/i&gt;, l'histoire d'un fr&#232;re et d'une s&#339;ur livr&#233;s &#224; eux-m&#234;mes et enfin &lt;i&gt;Obsession blanche&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Fais attention...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tu vas tomber Mets pas &#231;a &#224; la bouche c'est sale Ne marche pas dans les flaques d'eau Ne te salis pas tu es tout propre Ne l'touche pas c'est sale, ne l'touche il va tomber, ne l'touche pas ou j't'attache les mains Ne mets pas les doigts dans ton nez Lave-toi les mains avant de manger Ne mange pas avec les doigts Ne cours pas si vite, tu vas tomber, c'est bien fait le bon dieu t'a puni Tu es plus grand maintenant, tu devrais comprendre Si tu n'es pas sage maman va tomber malade Si tu d&#233;sob&#233;is je le dis &#224; papa Crie moins fort ton p&#232;re est fatigu&#233; Ne pleure pas maman dort Tu dois toujours dire la v&#233;rit&#233; Tu me fais beaucoup de peine Tu me causes &#233;norm&#233;ment de chagrin Va au lit maintenant c'est l'heure Dis bonjour, merci &#224; la dame Embrasse ta grand-maman, ton grand-papa Tu aimes ton papa, ta maman, fais plaisir &#224; papa, fais plaisir &#224; maman, tu aimes ta maman, dis que tu l'aimes Tu te comportes comme un b&#233;b&#233; Le monsieur va te gronder, qu'est-ce qu'il va dire le monsieur Ne joue pas au ballon, c'est interdit Ne fais pas pipi n'importe o&#249;, remonte ton pantalon Tu vois quand tu veux tu peux Tu regrettes, dis que tu regrettes Ne pleure pas c'est bon pour les filles C'est les fous qui pleurent C'est pas pour toi c'est un jeu de gar&#231;on Tu te comportes comme un gar&#231;on manqu&#233; Tu dois toujours ob&#233;ir aux grandes personnes Si tu fais la m&#233;chante je t&#233;l&#233;phone &#224; la police Si tu n'es pas sage je te mets &#224; la cave Fais ta pri&#232;re, tu as fait ta pri&#232;re ? Tu dois toujours respecter tes parents Tu ne dois pas r&#233;pondre &#224; tes sup&#233;rieurs Les jeunes doivent ob&#233;issance aux vieux Tu dois prendre tes responsabilit&#233;s La paresse est la m&#232;re de tous les vices Il faut savoir r&#233;fr&#233;ner tes d&#233;sirs Un homme doit dominer ses instincts Une fille doit sauvegarder son honneur On est toujours puni par l&#224; o&#249; on a joui C'est pour ton bien que je te dis &#231;a Apr&#232;s tout ce qu'on a fait pour toi Qu'est-ce que les voisins doivent penser ? Qu'est-ce que la famille va croire ? Qu'est-ce que les gens vont dire ? Parle moins fort, ne dis jamais &#231;a, parle comme il faut Tu n'arriveras jamais &#224; rien comme &#231;a Tu as de mauvaises fr&#233;quentations Ne fais pas ce que tu aimes, aime ce que tu fais Tu ne dois pas d&#233;sirer ce que tu ne peux obtenir Le paradis n'est pas sur cette terre Contente-toi de ce que tu as !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;chanson de Yvette Th&#233;raulaz, 1978.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La pulsion de l'infanticide &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand un langoure prend le contr&#244;le d'un harem apr&#232;s avoir vaincu celui qui en &#233;tait le ma&#238;tre, son premier souci est de tuer tous les petits du groupe. Il les arrache au ventre de leurs m&#232;res, et les d&#233;chiquette de ses canines ac&#233;r&#233;es. Voyant cela, les femelles apeur&#233;es se retrouvent bien vite f&#233;condes et donc propices &#224; se faire engrosser par leur nouveau et s&#233;duisant seigneur et ma&#238;tre. Il leur fait des petits, plein, et peut enfin r&#233;gner sur un monde &#233;quilibr&#233; et apais&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;texte d&#233;chiquet&#233; d'un anonyme&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Parents : surveill&#233;s et surveillants &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les parents, apr&#232;s des ann&#233;es de propagande les d&#233;signant comme responsables du comportement de leurs enfants dans la soci&#233;t&#233;, sont d&#233;sormais assujettis par la loi, qui les oblige &#224; &#234;tre des agents de contr&#244;le social pr&#233;venant tout &#233;cart de conduite de leurs bambins, faute de quoi ils en deviennent les complices.&lt;br class='manualbr' /&gt;Depuis le colloque de Villepinte, en 1997, un large consensus politique ent&#233;rine l'&#233;chec de la pr&#233;vention pour axer les efforts gouvernementaux sur le tout-s&#233;curitaire et l'id&#233;ologie qui l'accompagne : individualisation, psychiatrisation, criminalisation ; ce ne sont plus les choix politiques, &#233;conomiques qui sont &#224; remettre en question quand l'&#233;chec est patent mais l'individu archa&#239;que incapable de s'adapter &#224; la &#171; modernit&#233; &#187;. Ce n'est pas son environnement social qu'on interroge mais plut&#244;t son entourage familial, qui est d&#233;sign&#233; comme l'origine du dysfonctionnement. Par exemple, dans le cas de l'absent&#233;isme de l'enfant, tout un dispositif se referme sur le parent &#171; d&#233;missionnaire &#187;, aussi infantilisant que culpabilisant. De l'&#233;cole pour parents, faite pour &#233;duquer, &#224; la suppression ou la mise sous tutelle des allocations, &#224; l'assistance &#233;ducative de la famille, tout ceci permet &#224; l'&#201;tat de s'immiscer dans de nombreux foyers et de d&#233;poss&#233;der partiellement ou totalement de l'autorit&#233; parentale des familles qui sont le plus souvent les plus d&#233;munies. L'amende reste une sanction forte, pr&#233;tendument &#233;galitaire (m&#234;me si le l&#233;gislateur a omis de la calculer sur la base du quotient familial). Les mesures de suspension d'allocations n'ont pas &#233;t&#233; retenues par le gouvernement pour p&#233;naliser l'absent&#233;isme, il est r&#233;confortant de constater que seulement dix-sept caisses d'allocations familiales sur cent vingt-trois avaient accept&#233; de collaborer &#224; cette besogne. L'exemple phare anglo-saxon va plus loin. Les parents peuvent devenir de v&#233;ritables matons charg&#233;s de garder leurs enfants assign&#233;s &#224; r&#233;sidence avec ou sans bracelet &#233;lectronique, de contr&#244;ler leurs fr&#233;quentations, sous peine d'emprisonnement. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'absent&#233;isme est d&#233;crit en France comme un v&#233;ritable fl&#233;au alors qu'il faut en relativiser l'ampleur. Il devient un d&#233;lit majeur, d&#233;signant les enfants et les parents comme des d&#233;linquants qu'il s'agit de redresser. Un dispositif humiliant &#171; propose aux parents d&#233;sempar&#233;s par les &#233;v&#233;nements de suivre un module de soutien qui les aidera &#224; restaurer leur autorit&#233; &#187;, explique-t-on au minist&#232;re de la Famille. Si cet accompagnement cr&#233;&#233; par le pr&#233;fet de chaque d&#233;partement ne permet pas de redresser la barre, les psychologues, &#233;ducateurs, conseillers conjugaux ou d&#233;l&#233;gu&#233;s de parents d'&#233;l&#232;ves pourront visiter les familles jusque dans leur domicile. Si l'absent&#233;isme persiste, l'&#201;tat aura alors fait le maximum et passera &#224; l'amende (750 euros). Si les parents refusent de se plier aux injonctions, les textes permettent de les poursuivre pour d&#233;faut d'&#233;ducation et de les condamner &#224; deux ans de prison et &#224; 30 000 euros d'amende. Un enfant est consid&#233;r&#233; comme absent s'il a manqu&#233; la classe sans motifs &#171; l&#233;gitimes &#187; ni excuses &#171; valables &#187; au moins quatre demi-journ&#233;es dans le mois. Alors, l'inspecteur d'acad&#233;mie pourra activer le dispositif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Collectif Alertez les b&#233;b&#233;s, &lt;i&gt;Dans le ventre de l'ogre&lt;/i&gt;, 2005, p. 46-47&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La brochure Dans le ventre de l'ogre est le fruit d'un travail de lecture, d'analyse et de synth&#232;se de diverses sources officielles. Il s'en d&#233;gage un saisissant tableau de la mani&#232;re dont les pouvoirs entendent g&#233;rer les enfants et les adolescents. alertezlesb&#233;b&#233;s@yahoo.fr&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Exploitation de la condition parentale &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le patriarche d&#233;poss&#233;d&#233;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les parents actuels sont encore propri&#233;taires de leurs descendants mineurs, et en particulier responsables de leurs m&#233;faits et casses. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais &#224; mesure que le pouvoir est plus centralis&#233;, il tend &#224; prendre le contr&#244;le de tout. C'est dans ce mouvement de mainmise, qui porte pavillon de &#171; Progr&#232;s de la D&#233;mocratie &#187;, que le chef de famille a &#233;t&#233; progressivement d&#233;pouill&#233; de ses droits absolus. Ce &#171; progr&#232;s &#187; est un d&#233;placement du pouvoir : mutation au sommet. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;Les parents seraient donc plut&#244;t aujourd'hui des sortes de d&#233;positaires provisoires, et des agents techniques, &#224; pouvoirs restreints. Leur t&#226;che peut &#234;tre d&#233;finie comme un service d'&#233;levage super-qualifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Exploitation &lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et non r&#233;tribu&#233; : les parents ne vendent pas leurs petits comme les autres &#233;leveurs &#224; l'Entreprise de ramassage. Ils les donnent. Rien ne leur revient en fait de l'&#233;nergie investie dans les enfants : ceux-ci sont pratiquement dispens&#233;s d'entretenir leurs ascendants en retour du service re&#231;u, et souvent n'en ont pas les moyens &#8211; car l'Entreprise s'approprie la totalit&#233; de leur force de travail pour en tirer la plus-value. De l&#224; une ambigu&#239;t&#233; tragique pour les parents : les structures mentales ne suivant pas les r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques galopantes, les parents rest&#233;s dans l'illusion patriarcale, et mesurant les peines endur&#233;es, croient que leurs enfants leur doivent quelque chose, et souffrent une intol&#233;rable frustration &#224; cause de leur &#171; ingratitude &#187;. Une analyse correcte des dites r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques permettrait seule de d&#233;signer la vraie source de tous ces malheurs &#8211; que l'on croit priv&#233;s parce qu'ils sont v&#233;cus dans l'isolement, mais qui sont de nature sociale. &lt;br class='manualbr' /&gt;[...] Les parents sont les pigeons de l'Entreprise. Leur &#233;nergie leur est vol&#233;e. On se sert d'eux pour rendre les jeunes exploitables et contr&#244;lables. &lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s &#231;a on les balance. En soci&#233;t&#233; de consommation on jette tout apr&#232;s usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Christiane Rochefort, &lt;i&gt;Les enfants d'abord&lt;/i&gt;, Grasset, 1976, p. 23-26&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; De grands enfants &#187; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il est int&#233;ressant de noter que, chaque fois qu'il sera question de faire violence &#224; un groupe, le qualificatif d'enfant lui sera accol&#233;. Pour le colonisateur, les Noirs ou les Arabes &#233;taient &#171; de grands enfants &#187;. Et, au si&#232;cle dernier, les ouvriers &#233;taient consid&#233;r&#233;s comme des enfants que leur patron devait gouverner pour leur bien avec paternalisme. Les fid&#232;les catholiques ne sont-ils pas les enfants de &#171; Notre Sainte M&#232;re l'&#201;glise &#187; et de &#171; Notre Saint P&#232;re le Pape &#187;, le colonel est dit : &#171; le P&#232;re du r&#233;giment &#187;, et le Tsar &#233;tait &#171; le petit P&#232;re des peuples &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G&#233;rard Mendel, &lt;i&gt;Pour d&#233;coloniser l'enfant. Sociopsychanalyse de l'autorit&#233;&lt;/i&gt;, Payot, 1971, p. 71&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le landau &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#8211; C'est pas exactement de &#231;a dont je r&#234;vais, dit Gr&#226;ce, poussant un landau de poup&#233;e, mais enfin c'est du butin.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Faut prendre tout ce que le hasard nous offre. Sinon il ne donnera plus rien, dit R&#233;gina. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Elle va chialer la m&#244;me, quand elle le retrouvera plus son carrosse. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Elle avait qu'&#224; le grimper, au lieu de monter son baigneur &#224; bras pour faire comme sa maman. Merde les gosses qui jouent &#224; la poup&#233;e. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Si on la rencontre et qu'elle le reconna&#238;t, qu'est-ce qu'on fait ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Mais non, elle est en haut, forc&#233;ment. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Pardon, j'oubliais d'&#234;tre logique. Dis donc &#231;a nous donne une sacr&#233;e contenance ce truc-l&#224;. Moi madame je lui file le biberon chaque fois qu'il pleure, c'est la nouvelle m&#233;thode moderne. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Mais non c'est d&#233;pass&#233; madame, maintenant on leur donne du steak tartare, &#231;a fait pousser les dents. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Merci, je ne veux pas me faire mordre. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Une m&#232;re doit se sacrifier pour son enfant, dis donc t'as vu la gueule de ces deux connards ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; C'&#233;tait des flics c'est s&#251;r. Ils cherchent des m&#244;mes pas dirig&#233;s dans le bon sens. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; On les a bien eus. Le coup du landau dans le fond c'est un camouflage de premi&#232;re : qui se taillerait avec un landau ? Oh mais dis donc voil&#224; le truc pour &#234;tre invisibles ! Merde j'aurais jamais pens&#233; &#224; &#231;a toute seule. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Moi non plus. Heureusement le hasard pense pour nous. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Au fait je me demande o&#249; a disparu la fille en blouson bleu qui &#233;tait devant nous &#224; la papeterie... J'esp&#232;re qu'elle a pass&#233;. Tu sais ce qu'elle a piqu&#233; ? Je l'ai vue. Une boussole. Elle a vu que j'ai vu et on s'est fait comme un signe de reconnaissance tu vois ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Dis donc, elle pr&#233;pare peut-&#234;tre une excursion elle aussi ! &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Qu'est-ce que ce serait chouette. On la rencontrerait : s'il te plait, pourrais-tu nous dire o&#249; est le sud ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; &#192; propos, si on y allait ? Faudrait peut-&#234;tre pas s'incruster dans le coin. Tiens, qu'est-ce que je &lt;br class='autobr' /&gt;
disais ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Do, do, l'enfant do, couina Gr&#226;ce en balan&#231;ant le carrosse, maman est en haut, qui fait du bateau... &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Pas du bateau, du chapeau, vous allez lui donner mal au c&#339;ur Madame si vous le secouez comme &#231;a, ce n'est pas un prunier, laissez-moi vous montrer. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Non, c'est &#224; moi ! &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Pr&#234;te-le moi un peu ! &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Non, c'est &#224; moi ! Merde ce qu'il faut avoir l'air con pour qu'ils nous trouvent normales ! dit Gr&#226;ce quand le fourgon fut pass&#233;. &#192; douze ans, se disputer nos jouets, et ils y croient ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Merci landau, dit-elle, lui caressant le toit, tu nous as encore sauv&#233;es. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Allons-nous-en d'ici, le climat est malsain. &lt;br class='manualbr' /&gt;Elles s'&#233;loign&#232;rent de la ville, poussant le landau salvateur. Pique-niqu&#232;rent dans un bosquet. Au soir tombant trouv&#232;rent un hangar de scierie, et y dormirent, sur un tas de sciure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Christiane Rochefort, &lt;i&gt;Encore heureux qu'on va vers l'&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, Grasset /Le livre de poche, 1977 [1975], p. 28-29 &amp; 43-44&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les droits sp&#233;cifiques &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La question des droits sp&#233;cifiques &#8211; qu'il s &#8216;agisse de ceux des femmes ou ceux des enfants &#8211; est souvent li&#233;e &#224; celle des &#171; capacit&#233;s naturelles &#187; : &#171; capacit&#233; naturelle &#187; des femmes &#224; mettre au monde et &#224; &#233;lever des enfants, &#171; incapacit&#233; naturelle &#187; des enfants &#224; s'occuper d'eux-m&#234;mes. &lt;br class='manualbr' /&gt;Par d&#233;finition, les droits sp&#233;cifiques sont oppos&#233;s au droit dit &#171; commun &#187; en France, c'est-&#224;-dire au droit cens&#233; s'appliquer &#224; tout le monde. Ce sont en majorit&#233; des droits qui s'appliquent &#224; des populations ou &#224; des situations d&#233;finies par r&#233;f&#233;rence &#224; l'institution de la famille. C'est en fait le droit lui-m&#234;me qui fonde et construit des droits sp&#233;cifiques, par exception &#224; la loi commune. Les droits sp&#233;cifiques, exception au droit de tous, sont pr&#233;judiciables aux cat&#233;gories qu'ils pr&#233;tendent &#171; prot&#233;ger &#187;. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;Le d&#233;bat sur le droit de garde des enfants qui fait rage en ce moment dans le monde occidental et oppose les m&#232;res aux p&#232;res se r&#233;sume le plus souvent, de fa&#231;on significative, &#224; la question : &#171; Qui poss&#232;de l&#233;gitimement les enfants ? &#187; ; sans qu'on se demande s'il est l&#233;gitime que les enfants soient poss&#233;d&#233;s. Et dans ce d&#233;bat, les arguments employ&#233;s font appel, sans le dire, &#224; une conception du droit qui ressortit de la th&#233;orie du droit naturel selon laquelle les droits et devoirs reconnus aux &#234;tres humains devraient d&#233;river de droits naturels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d'apr&#232;s Christine Delphy, &#171; L'&#233;tat d'exception : la d&#233;rogation au droit commun comme fondement de la sph&#232;re priv&#233;e &#187;, in &lt;i&gt;L'ennemi principal, t. 2 Penser le genre&lt;/i&gt;, Syllepse, 2002, p. 183&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le c&#339;ur de la cible &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays d&#233;velopp&#233;s, la ph&#233;nom&#233;nale offensive marchande en direction de ce &#171; c&#339;ur de cible &#187; qu'est la jeunesse poursuit un projet r&#233;ajust&#233; aux crit&#232;res modernes de la rentabilit&#233;, assoiff&#233;s de mat&#233;riaux humains manipulables. Un des principaux sp&#233;cialistes de l'intoxication publicitaire, &#171; packageant &#187; son cynisme dans un mot d'esprit, d&#233;finit ainsi sa conception : &#171; La jeunesse est une maladie mentale dont on gu&#233;rit quelquefois avec l'&#226;ge. Ne gu&#233;rissons jamais. &#187; Il ne s'agit pas l&#224; de c&#233;l&#233;brer l'&#233;nergie, l'imagination, la r&#233;volte et l'audace, mais plut&#244;t de bloquer le devenir dans un processus d'infantilisation g&#233;n&#233;ralis&#233;. Car &#171; la jeunesse &#187; regard&#233;e comme na&#239;ve et capillaire, en qu&#234;te de &#171; reconnaissance &#187;, fragile et &#233;gar&#233;e, mais dangereuse aussi, est une v&#233;ritable mine d'or. Marchands, publicitaires, producteurs et financiers se pressent pour la ma&#238;triser et la rentabiliser : modes, marques, t&#233;l&#233;visions, clips, cosm&#233;tiques, jeux &#233;lectroniques, signes de la r&#233;volte et de l'esprit d'aventure transform&#233;s en gadgets. Denis Marsacq, responsable d'un laboratoire du CEA sous-traitant de Nokia, ne se paie pas de mots &#224; propos du surco&#251;t qu'entra&#238;nerait l'emploi des piles &#224; combustible pour les portables : &#171; ... Nous ciblons les adolescents, qui sont immatures et moins rationnels... &#187; (Cit&#233; dans : &lt;i&gt;Pourquoi il n'y a plus de gorille dans le Gr&#233;sivaudan&lt;/i&gt;, &#233;dit&#233; par PMO, Grenoble, 2005) Et ces m&#233;thodes modernes de contention viennent se compl&#233;ter de surench&#232;res mena&#231;antes et r&#233;pressives. Policiers, hommes politiques, experts, psychologues se bousculent : projet de fichage d&#232;s la petite enfance, p&#233;nalisation des &#171; incivilit&#233;s &#187;, d&#233;fiance au nom de la &#171; s&#233;curit&#233; &#187;, mise au travail, prisons pour mineurs, harc&#232;lements policiers, confinement &#224; domicile, interdictions multiples, surveillance... L'enfance dont ils r&#234;vent est une enfance de cauchemar. Vid&#233;e de toute imagination et agit&#233;e de la seule soif compulsive de consommation, sinon de cocooning, elle doit &#234;tre faite d'ob&#233;issance et de d&#233;f&#233;rence &#224; l'&#233;gard de toutes les autorit&#233;s. L'infantilisation de tous doit commencer tr&#232;s t&#244;t pour faire accepter la suite. Ce n'est m&#234;me plus la seule jeunesse contre laquelle les coups ont &#233;t&#233; port&#233;s pour s'assurer de sa discipline, mais la plus grande partie assujettie de la soci&#233;t&#233;. D&#232;s 1958, l'Organisation mondiale de la sant&#233;, toute pr&#233;occup&#233;e du bien-&#234;tre de l'humanit&#233;, esquissait, dans son rapport technique n&#176; 151, une perspective vou&#233;e &#224; la plus grande r&#233;ussite : &#171; &lt;i&gt;La solution la plus satisfaisante pour l'avenir des utilisations pacifiques de l'&#233;nergie atomique serait de voir monter une nouvelle g&#233;n&#233;ration qui aurait appris &#224; s'accommoder de l'ignorance et de l'incertitude.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gilles Lucas, &#171; pr&#233;face &#187; in Jacques Vach&#233;, Jean Bellem&#232;re, Pierre Biss&#233;ri&#233;, Eug&#232;ne Hublet, &lt;i&gt;En route mauvaise troupe !&lt;/i&gt; [1913], Le chien rouge, 2006&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;On occupe les enfants comme on occupe un pays &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il ne t'a pas fallu douze ans pour comprendre qu'ordinairement qui dit enfant dit &#171; futur adulte &#187; : l'enfant n'est rien dans son pr&#233;sent qu'un devenir. On admet alors sans peine que c'est par la force qu'il faille pr&#233;parer un &#234;tre au servage huit heures par jour (sept heures et demi si on croit aux lendemains qui...), cinq jours par semaine, onze mois par an et quarante ans de sa vie. &lt;br class='manualbr' /&gt;En attendant, le m&#233;pris &#233;vident que les adultes nourrissent &#224; leur &#233;gard vient de ce que les enfants sont mat&#233;riellement &#224; leur merci, n'ayant aucun moyen d'acqu&#233;rir leur ind&#233;pendance financi&#232;re ; ils sont dits adultes lorsqu'ils deviennent productifs. &lt;br class='manualbr' /&gt;Cependant, il faut bien rentabiliser ce temps perdu, d'o&#249; l'instruction (militaire, scolaire, religieuse) qui suit l'&#233;ducation comme son ombre. [...] &lt;br class='manualbr' /&gt;Et pourquoi cet enfermement ? Pour la m&#234;me raison qu'on enferme les d&#233;linquants. Parce que, pendant ce temps-l&#224;, &#171; ils ne font pas de b&#234;tises &#187;. Interroge une dizaine d'adultes, tu verras. Neuf sur dix (je suis bonne) te diront que si les jeunes n'avaient &#171; rien &#224; faire &#187;, ils s'ennuieraient. Un gosse qui s'ennuie, &#231;a va de soi, ne peut rien faire d'autre que d'enquiquiner le pauvre monde. Et on occupe les enfants comme on occupe un pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Catherine Baker, &lt;i&gt;Insoumission &#224; l'&#233;cole obligatoire&lt;/i&gt;, Barrault, 1985, p.14-15&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'invasion de l'enfance &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui notre soci&#233;t&#233; d&#233;pend, et sait qu'elle d&#233;pend, du succ&#232;s de son syst&#232;me d'&#233;ducation. Elle a un syst&#232;me d'&#233;ducation, une conception de l'&#233;ducation, une conscience de son importance. Des sciences nouvelles, comme la psychanalyse, la p&#233;diatrie, la psychologie, se consacrent aux probl&#232;mes de l'enfance et leurs consignes atteignent les parents &#224; travers une vaste litt&#233;rature de vulgarisation. Notre monde est obs&#233;d&#233; par les probl&#232;mes physiques, moraux, sexuels, de l'enfance. Cette pr&#233;occupation, la civilisation m&#233;di&#233;vale ne la connaissait pas, parce que, pour elle, il n'y avait pas de probl&#232;me, l'enfant d&#232;s son sevrage, ou peu apr&#232;s, devenait le compagnon naturel de l'adulte. &lt;br class='manualbr' /&gt;[...] &lt;br class='manualbr' /&gt;Le grand &#233;v&#233;nement fut donc, au d&#233;but des temps modernes, la r&#233;apparition du souci &#233;ducatif. Celui-ci anima un certain nombre d'hommes d'&#233;glise, de loi, d'&#233;tude, encore rares au 15e si&#232;cle, de plus en plus nombreux et influents au 16e et au 17e si&#232;cles o&#249; ils se confondirent avec les partisans de la r&#233;forme religieuse. Car c'&#233;taient surtout des moralistes, plut&#244;t que des humanistes : les humanistes restaient attach&#233;s &#224; une culture d'homme, &#233;tal&#233;e sur toute la vie, et se pr&#233;occupaient peu d'une formation r&#233;serv&#233;e aux enfants. [...] On admet d&#233;sormais que l'enfant n'est pas m&#251;r pour la vie, qu'il faut se soumettre &#224; un r&#233;gime sp&#233;cial, &#224; une quarantaine, avant de le laisser rejoindre les adultes. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ce souci nouveau de l'&#233;ducation va s'installer peu &#224; peu au c&#339;ur de la soci&#233;t&#233; et la transformer de fond en comble. La famille cesse d'&#234;tre seulement une institution de droit priv&#233; pour la transmission des biens et du nom, elle assume une fonction morale et spirituelle, elle forme les corps et les &#226;mes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Entre la g&#233;n&#233;ration physique et l'institution juridique, il existait un hiatus, que l'&#233;ducation va combler. [...] Les parents ne se contentent plus de mettre au monde des enfants, d'&#233;tablir quelques-uns seulement d'entre eux, de se d&#233;sint&#233;resser des autres. La morale du temps leur impose de donner &#224; tous leurs enfants, et pas seulement l'a&#238;n&#233;, et m&#234;me &#224; la fin du 17e si&#232;cle aux filles, une pr&#233;paration &#224; la vie. Cette pr&#233;paration, il est entendu que l'&#233;cole l'assure. On substitue l'&#233;cole &#224; l'apprentissage traditionnel, une &#233;cole transform&#233;e, instrument de discipline s&#233;v&#232;re, que prot&#232;gent les cours de justice et de police. [...] La famille et l'&#233;cole ont ensemble retir&#233; l'enfant de la soci&#233;t&#233; des adultes. L'&#233;cole a enferm&#233; une enfance autrefois libre dans un r&#233;gime disciplinaire de plus en plus strict, qui aboutit aux 18e et 19e si&#232;cles &#224; la claustration totale de l'internat. La sollicitude de la famille, de l'&#201;glise, des moralistes et des administrateurs a priv&#233; l'enfant de la libert&#233; dont il jouissait parmi les adultes. Elle lui a inflig&#233; le fouet, la prison, les corrections r&#233;serv&#233;es aux condamn&#233;s des plus basses conditions. Mais cette rigueur traduisait un autre sentiment que l'ancienne indiff&#233;rence : un amour obs&#233;dant qui devait dominer la soci&#233;t&#233; &#224; partir du 18e si&#232;cle. On con&#231;oit sans peine que cette invasion de l'enfance dans les sensibilit&#233;s ait provoqu&#233; les ph&#233;nom&#232;nes maintenant mieux connus du malthusianisme, du contr&#244;le des naissances. Celui-ci a apparu au 18e si&#232;cle au moment o&#249; la famille achevait de se r&#233;organiser autour de l'enfant, et dressait entre elle et la soci&#233;t&#233; le mur de la vie priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Ari&#232;s, &lt;i&gt;L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien R&#233;gime&lt;/i&gt;, Seuil, &#171; Points histoire &#187;, 1973, p. 311-314&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Demande-toi si tes enfants ont choisi de se faire avoir &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;R&#233;volutionnaire ou marginal, on t'accuse de fouler aux pieds les traditions. Il en est au moins une que tu perp&#233;tues vigoureusement : la procr&#233;ation. Tout au plus, femelle, tu revendiques dans le meilleur des cas le libre choix du lieu et de l'heure.&lt;br class='manualbr' /&gt;Tu parles d'octroyer &#224; tes enfants la direction de leur existence, mais c'est le projet m&#234;me de leur conception qui leur est irr&#233;m&#233;diablement ext&#233;rieur. Tu ne peux donner la vie, tu l'imposes. Tu vis et &#224; peine n&#233;, on t'emporte pour t'apprendre &#224; vivre. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tu t'es persuad&#233; peu &#224; peu que c'est ton droit de choisir quand tu veux avoir des enfants ; maintenant demande-toi si tes enfants ont choisi de se faire avoir. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tout &#231;a n'aurait gu&#232;re d'importance bien s&#251;r si nous vivions au paradis. Mais le paradis n'existe pas. Que tes motivations pour faire des enfants soient &#171; naturelles &#187; ou non importe peu ; &#171; naturel &#187;, notre monde ne l'est pas. Tes enfants te le vomiront &#224; la gueule ; et s'ils l'acceptaient... ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Tu continues &#224; procr&#233;er au nom de la r&#233;volution ou de l'espoir comme d'autres le font au nom de la race ou de la religion. Occup&#233; &#224; remettre p&#233;niblement en cause ton mis&#233;rable confort sexuel, tu ne peux supporter de r&#233;fl&#233;chir &#224; la signification actuelle de ce que tu consid&#232;res toujours au fond comme son aboutissement, sa justification. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'enfant te sert de panac&#233;e. Il cimente ton couple qui s'effondre. Il remplit le vide de ton existence. Il est le rem&#232;de &#224; ta solitude. Il est le futur o&#249; tu projettes tes projets avort&#233;s, tes espoirs d&#233;&#231;us. Il est ta propri&#233;t&#233; exclusive. Tu en obtiens facilement admiration et reconnaissance. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il est temps de t'habituer &#224; jouir pour le plaisir. Femelle, il est temps d'assumer ta sexualit&#233; sans sublimer tes d&#233;sirs atrophi&#233;s dans la ponte de petits pantins chauds et braillards. Tu n'est pas charg&#233;(e) de l'avenir de l'esp&#232;ce. &lt;br class='manualbr' /&gt;Si ton combat ne m&#232;ne nulle part, ne t'en prends qu'&#224; toi-m&#234;me. Si ta soif de donner l'amour est v&#233;ritable, prends avec toi les enfants que les autres ont fait par hasard. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tu parles de pessimisme, mais le pessimisme comme l'espoir sont deux masques de la foi. Cesse de te mentir ; tu ne sais rien, sinon que tu existes. Tu as le choix : cr&#232;ve ou continue. Tu ne dois plus croire en rien. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tu confonds la procr&#233;ation et la course aux armements ; tu veux continuer &#224; faire des petits r&#233;volutionnaires (!) parce que les autres font des petits conformistes. Tu dis (Margaret Mead) &lt;br class='autobr' /&gt;
que c'est une grande aventure du temps pr&#233;sent de faire des enfants pour un monde inconnu. Mais tu fais courir l'aventure aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claude Guillon, &#171; &#201;coute petit homme &#187; [1974] in &lt;i&gt;Pi&#232;ces &#224; convictions&lt;/i&gt;, No&#234;sis, 2001, p. 44, &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;http://claudeguillon.internetdown.org/article.php3?id_article=17&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://claudeguillon.internetdown.o...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelques livres de &#171; fiction &#187;...&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Thomas Bernhard, &lt;i&gt;Un enfant&lt;/i&gt;, Gallimard, 1984 &lt;br class='manualbr' /&gt;Edward Bunker, &lt;i&gt;La b&#234;te au ventre&lt;/i&gt;, Rivages, 1993 &lt;br class='manualbr' /&gt;Howard Buten, &lt;i&gt;Quand j'avais cinq ans, je m'ai tu&#233;&lt;/i&gt;, Points virgule, 1981 &lt;br class='manualbr' /&gt;Michelle Courbou, &lt;i&gt;Les chapacans&lt;/i&gt;, Gallimard, &#171; S&#233;rie noire &#187;, 1994 &lt;br class='manualbr' /&gt;Gilles Dauv&#233;,&lt;i&gt; Banlieue molle&lt;/i&gt;, HB &#233;d., 1999 &lt;br class='manualbr' /&gt;George Du Maurier, &lt;i&gt;Peter Ibbetson&lt;/i&gt;, pr&#233;face de Raoul Vaneigem, L'or des fous, 2005 &lt;br class='manualbr' /&gt;Tony Duvert, &lt;i&gt;L'&#238;le atlantique&lt;/i&gt;, Minuit, 2005 [1979] &lt;br class='manualbr' /&gt;Romain Gary, &lt;i&gt;La vie devant soi&lt;/i&gt;, Gallimard, 1975 [r&#233;&#233;d. Folio] &lt;br class='manualbr' /&gt;Jan Guillou, &lt;i&gt;La fabrique de violence&lt;/i&gt;, Agone, 2001 [1990] &lt;br class='manualbr' /&gt;Christophe Honor&#233;, &lt;i&gt;La douceur&lt;/i&gt;, L'Olivier, 1999 [r&#233;&#233;d. Points] &lt;br class='manualbr' /&gt;Elfriede Jelinek, &lt;i&gt;Les exclus&lt;/i&gt;, Jacqueline Chambon, 1989 [r&#233;&#233;d. Points] &lt;br class='manualbr' /&gt;Agota Kristof, &lt;i&gt;Le grand cahier&lt;/i&gt;, Seuil, 1986 &lt;br class='manualbr' /&gt;Violette Leduc, &lt;i&gt;Th&#233;r&#232;se et Isabelle&lt;/i&gt;, Gallimard, 1966 &lt;br class='manualbr' /&gt;Laurie Lee, &lt;i&gt;Un beau matin d'&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, Ph&#233;bus, 1987 &lt;br class='manualbr' /&gt;Robert Musil, &lt;i&gt;Les d&#233;sarrois de l'&#233;l&#232;ve T&#246;rless&lt;/i&gt;, Seuil, 1960 [1906] &lt;br class='manualbr' /&gt;Jonathan Swift, &lt;i&gt;Modeste proposition pour emp&#234;cher les enfants pauvres...&lt;/i&gt;, Mille et une nuits, 1998 &lt;br class='manualbr' /&gt;Alexandre Vialatte, &lt;i&gt;Les fruits du Congo&lt;/i&gt;, Gallimard, 1951 &lt;br class='manualbr' /&gt;Monique Wittig, &lt;i&gt;L'opoponax&lt;/i&gt;, Minuit, 1964&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;... de non-fiction &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Elena Gianini Belotti, &lt;i&gt;Du c&#244;t&#233; des petites filles&lt;/i&gt;, des femmes, 1992 [1974] &lt;br class='manualbr' /&gt;Marie-Jos&#233; Chombart de Lauwe, Un monde autre : l'enfance, Payot, 1979 &lt;br class='manualbr' /&gt;Tony Duvert, &lt;i&gt;L'enfant au masculin,&lt;/i&gt; Minuit, 1980 &lt;br class='manualbr' /&gt;Shulamith Firestone, &lt;i&gt;Pour l'abolition de l'enfance&lt;/i&gt;, tahin party, 2002 [1970] &lt;br class='manualbr' /&gt;Michel Foucault,&lt;i&gt; &#171; Cours du 5 mars 1975 &#187;&lt;/i&gt;, in &lt;i&gt;Les anormau&lt;/i&gt;x, Gallimard/Seuil, 1999 &lt;br class='manualbr' /&gt;Charles Fourier, &lt;i&gt;Vers une enfance majeure. Textes sur l'&#233;ducation&lt;/i&gt;, La Fabrique, 2006 [1821] &lt;br class='manualbr' /&gt;Claude Guillon, &lt;i&gt;&#192; la vie &#224; la mort&lt;/i&gt;, No&#234;sis, 1997 &lt;br class='manualbr' /&gt;Ivan Illich, &lt;i&gt;Une soci&#233;t&#233; sans &#233;cole&lt;/i&gt;, Seuil, 1971 &lt;br class='manualbr' /&gt;Jean-Michel Mension, &lt;i&gt;La tribu&lt;/i&gt;, Allia, 1998 &lt;br class='manualbr' /&gt;A. S. Neill, &lt;i&gt;Libres enfants de Summerhill&lt;/i&gt;, Gallimard, &#171; Folio &#187;, 2000 [1960] &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Offensive n&#176;8, &#171; lib&#233;rez les enfants &#187;&lt;/i&gt;, d&#233;cembre 2005, &lt;a href=&#034;http://offensive.samizdat.net&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://offensive.samizdat.net&lt;/a&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Abel Paz, &lt;i&gt;Barcelone 1936. Un adolescent au c&#339;ur de la r&#233;volution espagnole&lt;/i&gt;, La Digitale, 2001 &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Recherches n&#176;28, &#171; Disciplines &#224; domicile. L'&#233;dification de la famille &#187;&lt;/i&gt;, 1977 &lt;br class='manualbr' /&gt;Marie Rouanet, &lt;i&gt;Les enfants du bagne,&lt;/i&gt; Pocket, 2001 &lt;br class='manualbr' /&gt;Carole Sandrel, &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; contre l'enfant&lt;/i&gt;, Stock 2, &#171; Lutter &#187;, 1977 &lt;br class='manualbr' /&gt;Demetrius Zambaco, &lt;i&gt;Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles&lt;/i&gt;, Solin, 2001 [1882]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un peu (tr&#232;s peu) de bandes dessin&#233;es &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Kiniko Nananan, &lt;i&gt;Blue&lt;/i&gt;, Casterman, 2004 &lt;br class='manualbr' /&gt;Riad Sattouf, &lt;i&gt;Ma circoncision&lt;/i&gt;, Br&#233;al jeunesse, 2004 &lt;br class='manualbr' /&gt;Craig Thompson, &lt;i&gt;Blankets&lt;/i&gt;, Casterman, &#171; &#233;critures &#187;, 2004 &lt;br class='manualbr' /&gt;Daniel Clowes, &lt;i&gt;Ghost world&lt;/i&gt;, Vertige graphic, 1999 &lt;br class='manualbr' /&gt;et tout Bob et Bobette, Fifi Brindacier et Zora la rousse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelques films (fictions, documentaires) &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Lindsay Anderson, &lt;i&gt;If...&lt;/i&gt;, 1968 &lt;br class='manualbr' /&gt;Asia Argento, &lt;i&gt;Le livre de J&#233;r&#233;mie&lt;/i&gt;, 2004 &lt;br class='manualbr' /&gt;Jean-Claude Brisseau, &lt;i&gt;De bruit et de fureur&lt;/i&gt;, 1987 &lt;br class='manualbr' /&gt;Jules Celma, &lt;i&gt;L'&#233;cole est finie&lt;/i&gt;, 1975 &lt;br class='manualbr' /&gt;Jacques Doillon, &lt;i&gt;Le petit criminel&lt;/i&gt;, 1990 &lt;br class='manualbr' /&gt;Kinji Fukasaku, &lt;i&gt;Battle royale&lt;/i&gt;, 2000 &lt;br class='manualbr' /&gt;Jean-Luc Godard &amp; Anne-Marie Mi&#233;ville, &lt;i&gt;France tour d&#233;tour 2 enfants&lt;/i&gt;, 1979 &lt;br class='manualbr' /&gt;Werner Jacobs, &lt;i&gt;Hurrah : L'&#233;cole est en feu&lt;/i&gt;, 1969 ; &lt;i&gt;L'&#233;cole est supprim&#233;e demain&lt;/i&gt;, 1971 &lt;br class='manualbr' /&gt;Charles Laughton, &lt;i&gt;La nuit du chasseur&lt;/i&gt;, 1955 &lt;br class='manualbr' /&gt;Agn&#232;s Merlet, &lt;i&gt;Le fils du requin&lt;/i&gt;, 1993 &lt;br class='manualbr' /&gt;Maurice Pialat, &lt;i&gt;L'enfance nue&lt;/i&gt;, 1968 &lt;br class='manualbr' /&gt;Christophe Ruggia, &lt;i&gt;Les diables&lt;/i&gt;, 2002 &lt;br class='manualbr' /&gt;Volker Schl&#246;ndorff, &lt;i&gt;Le tambour&lt;/i&gt;, 1979 &lt;br class='manualbr' /&gt;Jean Vigo, &lt;i&gt;Z&#233;ro de conduite&lt;/i&gt;, 1933&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques sites internet apportant des infos compl&#233;mentaires :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://ecolesdifferentes.free.fr&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://ecolesdifferentes.free.fr&lt;/a&gt; [publie un annuaire des &#233;coles diff&#233;rentes] &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.pasde0deconduite.ras.eu.org&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.pasde0deconduite.ras.eu.org&lt;/a&gt; [analyses contre le rapport Inserm] &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; et pas mal de textes sur &lt;a href=&#034;http://infokiosques.net&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://infokiosques.net&lt;/a&gt;, th&#232;me &#171; &#233;ducation &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Notes sur l'&#233;cologisme d'&#201;tat et le capitalisme vert</title>
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		<dc:date>2009-03-08T14:47:55Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Collectif contre la soci&#233;t&#233; nucl&#233;aire</dc:creator>


		<dc:subject>Ecologie radicale</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Critiques du citoyennisme</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Si l'on critique le Grenelle de l'environnement aujourd'hui ou que l'on se bat contre les THT, par exemple, c'est pour tenter de soulever un peu, avec nos peu de forces et sans trop d'illusions, toute la merde qui est derri&#232;re. Nous prenons la peine et le temps de nous arr&#234;ter sur ce Grenelle du conditionnement alors qu'il est d&#233;j&#224; loin dans l'actualit&#233; m&#233;diatique car nous refusons tout ce qu'il porte de r&#233;signation, de mensonge, de s&#233;paration et, d&#233;j&#224;, de matraque. Parce qu'il va nous &#234;tre d&#233;clin&#233; dans les prochaines ann&#233;es, pour les autres questions s&#233;par&#233;es qui constituent les agendas des techniciens du pouvoir : Grenelle du logement, Grenelle de la pr&#233;carit&#233;, Grenelle des banlieues, Grenelle de l'insertion... Parce ce qu'il sanctionne la mise en place de formes de despotisme aggrav&#233;, &#224; l'&#233;chelle mondiale, justifi&#233;es comme toujours par la protection que l'&#201;tat est cens&#233; apporter aux individus en &#233;change de leur subordination.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique20" rel="directory"&gt;N&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot48" rel="tag"&gt;Ecologie radicale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot99" rel="tag"&gt;Critiques du citoyennisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH102/arton655-4a6fb.jpg?1780469145' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='102' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff655.jpg?1234196959&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Soutenons les engagements du Grenelle afin de pouvoir sauvegarder notre atout du nucl&#233;aire civil&#8230;&lt;/i&gt; &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Jean-Christophe Le Duigou, secr&#233;taire de la CGT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Face &#224; la hausse du prix du p&#233;trole, je conseille aux Fran&#231;ais de faire du v&#233;lo. &lt;/i&gt; &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Christine Lagarde, ministre de l'&#233;conomie et de la simplicit&#233; volontaire.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D'un Grenelle &#224; l'autre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mai 1968 : des dizaines de millions de personnes cessent de travailler ; des usines et autres lieux sont occup&#233;s ; l'&#201;tat a peur ; une id&#233;e de la r&#233;volution s'est propag&#233;e et a commenc&#233; &#224; bousculer les vieux autoritarismes. Juin 1968 : les accords de Grenelle viennent remettre dans l'ordre les choses et les id&#233;es. De r&#233;volution, il n'est plus question, l'heure est &#224; la r&#233;forme, &#224; l'&#233;largissement du processus cogestionnaire. C'est gr&#226;ce &#224; lui que l'&#201;tat se pr&#233;sente comme l'arbitre neutre qui transcende les int&#233;r&#234;ts de classe. Les syndicats sont les vrais gagnants de l'histoire ; ils reprennent la main sur le mouvement social qui les avait d&#233;savou&#233;s et parfois d&#233;pass&#233;s. Ils obtiennent en &#233;change davantage de droits de repr&#233;sentation, avec le pognon qui va avec, dans les entreprises et les institutions &#233;tatiques. Le paritarisme, cr&#233;&#233; &#224; la Lib&#233;ration, s'impose encore plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Automne 2007 : le &#171; Grenelle de l'environnement &#187; pr&#233;sent&#233; officiellement comme une vaste&lt;br class='autobr' /&gt;
consultation de la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187; &#8211; comme si elle avait, un jour, exist&#233; en dehors de l'&#201;tat &#8211; se termine apr&#232;s beaucoup de tintamarre m&#233;diatique, de publicit&#233; institutionnelle et d'envol&#233;es enthousiastes. Il s'est agi &#171; d'&#233;laborer une vingtaine de mesures fortes qui inscrivent le d&#233;veloppement de la France dans une perspective durable &#187;. Pour faire vivre ces gros mots, six&lt;br class='autobr' /&gt;
groupes de travail ont &#233;t&#233; constitu&#233;s : Climat et sant&#233;, Biodiversit&#233; et ressources naturelles, Adopter des modes de production et de consommation durables, Construire une d&#233;mocratie &#233;cologique, Promouvoir des modes de d&#233;veloppement &#233;cologiques favorables &#224; l'emploi et &#224; la comp&#233;titivit&#233;. A l'&#233;t&#233; 2007, deux groupes transversaux &#8211; un sur les d&#233;chets et un autre sur les OGM &#8211; &#233;taient venus compl&#233;ter in extremis cette mise en sc&#232;ne, cette &#171; machine de guerre &#187;, selon les mots de Borloo, le ministre de l'&#233;cologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;sultats imm&#233;diats du Grenelle se comptent sur les doigts d'un manchot, et sont directement&lt;br class='autobr' /&gt;
au service de l'industrie et du d&#233;veloppement &#233;conomique, comme promis. La &#171; promesse de ne pas cr&#233;er de nouveaux sites nucl&#233;aires &#187; n'engage &#224; rien puisque la France dispose d&#233;j&#224; de 58 sites&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On compte parmi ceux-ci 34 r&#233;acteurs g&#233;n&#233;rateurs d'&#233;lectricit&#233; de 900 MW, 20 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, pr&#234;ts &#224; &#234;tre &#233;quip&#233;s de nouveaux r&#233;acteurs. L'EPR&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'EPR (European Pressurized Reactor), de Flamanville : c'est parti ! Le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, par exemple, s'installe sur le site d&#233;j&#224; existant de Flamanville et le projet ITER&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les r&#233;acteurs nucl&#233;aires habituels, y compris l'EPR de derni&#232;re g&#233;n&#233;ration, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#224; Cadarache. D'autre part, la France signe des &#171; accords de coop&#233;ration dans le nucl&#233;aire civil &#187; avec la Libye, le Maghreb, les &#201;mirats arabes unis, le Qatar, la Chine, etc., et contribue donc &#224; cr&#233;er des sites nucl&#233;aires dans le monde entier, le&lt;br class='autobr' /&gt;
vernis &#233;cologiste justifiant ici la relance du nucl&#233;aire &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire. Les autres &#171; engagements &#187; vont dans le m&#234;me sens : &#171; Ne pas augmenter les capacit&#233;s routi&#232;res [&#8230;] sauf cas de s&#233;curit&#233; ou d'int&#233;r&#234;t local ! &#187;, ce qui, juste avant les &#233;lections municipales, fait sourire ; &#171; R&#233;duire de moiti&#233; la quantit&#233; de pesticides utilis&#233;s d'ici dix ans [&#8230;] si possible &#187; (Sarkozy) ; &#171; Renouveler int&#233;gralement le parc automobile &#187;, en taxant les voitures &#8220;trop polluantes&#8221;, autant dire les bagnoles de ceux qui n'ont pas les moyens ou l'envie de s'en payer une tous les cinq ans ; enfin, travailler &#224; industrialiser et &#224; standardiser encore davantage la production agricole bio, en&lt;br class='autobr' /&gt;
augmenter la productivit&#233; et la capacit&#233; de distribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#244;t&#233; &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187;, les gagnants sont les associations reconnues par l'&#201;tat, dont les syndicats, CGT en t&#234;te, qui voient leur pouvoir cogestionnaire &#233;largi au domaine de &#171; l'environnement &#187;, du Conseil &#233;conomique et social aux divers comit&#233;s d'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Hyper-responsabilisation et carotte bio&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le Grenelle de l'environnement&#8482; a pr&#233;tendu rassembler autour d'une m&#234;me table repr&#233;sentants&lt;br class='autobr' /&gt;
de l'&#201;tat et de la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187;, des entreprises aux ONG porte-parole auto-proclam&#233;es des&lt;br class='autobr' /&gt;
consom'acteurs. En r&#233;alit&#233;, multinationales de l'environnement, industriels, politiciens, syndicalistes&#8230; se sont mis d'accord pour faire converger leurs int&#233;r&#234;ts. Quant aux citoyens, cette abstraction qui r&#233;duit d&#233;j&#224; les individus &#224; des sujets de l'&#201;tat qui votent et qui participent quand on les sonne, ils n'ont eu que tr&#232;s peu droit de cit&#233;. Les rares moments de &#171; consultation locale &#187; qui devait en faire participer quelques-uns les ont mis dans la peau de candidats de jeux t&#233;l&#233;vis&#233;s. A&lt;br class='autobr' /&gt;
la fin du d&#233;bat, candidat atomis&#233;, tu buzz oui ou non, mais, surtout, tu es content de participer. Comme le dit cr&#226;nement Dominique Bourg, qui a lui-m&#234;me dirig&#233; un groupe de travail &#171; charg&#233; de r&#233;fl&#233;chir &#224; la promotion des modes de d&#233;veloppement &#233;cologiques favorables &#224; la comp&#233;titivit&#233; et &#224; l'emploi &#187; : &#171; Ce travail collectif d'&#233;laboration est indispensable pour accro&#238;tre la l&#233;gitimit&#233; et l'acceptabilit&#233; des mesures environnementales. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;In Regards sur l'actualit&#233;, la documentation fran&#231;aise, n&#176; 338, f&#233;vrier 2008&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire autant de bruit sur une pseudo-participation du quidam ordinaire permet de mettre abstraitement tous les &#171; acteurs sociaux &#187; sur un m&#234;me plan en terme de responsabilit&#233; : individu, association, entreprise et &#201;tat, tous affrontant la m&#234;me adversit&#233; &#233;cologique. Car, par rapport &#224; 1968, la p&#233;riode n'est m&#234;me plus &#224; la reconnaissance d'int&#233;r&#234;ts divergents et &#224; leur transcendance par le biais de l'&#201;tat, mais bien au nivellement des antagonismes, &#224; leur n&#233;gation pure et simple au moyen d'une id&#233;e positive : la participation &#224; une grande &#339;uvre commune, au sauvetage de la plan&#232;te, &#224; la conservation de l'esp&#232;ce humaine. La lutte des classes est une nouvelle fois enterr&#233;e. Exploit&#233;s et exploiteurs seraient enfin rassembl&#233;s au sein d'une grandiloquente union sacr&#233;e, face &#224; un int&#233;r&#234;t sup&#233;rieur universel qui serait ext&#233;rieur, mais commun &#224; tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre la mystique unificatrice produite par ce mot d'ordre, l'objectif pratique est de cr&#233;er une&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;quivalence g&#233;n&#233;ralis&#233;e des responsabilit&#233;s et donc des &#171; gestes &#187; que chacun peut et doit faire. Chacun, l&#224; o&#249; il est, devrait &#171; agir pour sauver la plan&#232;te &#187;. Il s'agit une fois de plus de sauver le monde tel qu'il est et tel qu'il ne va pas. Quand ils disent : &#171; Trie tes d&#233;chets &#187;, il y a la police des poubelles qui va avec. Quand ils disent &#171; Velib &#187;, il y a localisation satellitaire GPS, pub Decaux, carte de cr&#233;dit et Navigo qui vont avec&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Mobilit&#233; durable, plaquette publicitaire de la Macif. Pour lutter &#224; la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. A nouvelles obligations, nouveaux motifs de coercition, le citoyen y trouvant m&#234;me mati&#232;re &#224; la morale du consom'acteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant aux contre-Grenelle du pauvre organis&#233;s ici et l&#224;, ils ont &#233;t&#233; aussi verrouill&#233;s que les discussions officielles. Les sp&#233;cialistes se sont succ&#233;d&#233;s &#224; la tribune, les chiffres se sont accumul&#233;s et les salles se sont tues. On a m&#234;me vu un congr&#232;s publier avant m&#234;me sa tenue les actes de ses conclusions. Et, sur le fond, les d&#233;croissants les plus en vogue ont martel&#233; encore une fois que la solution passe par la &#171; simplicit&#233; volontaire &#187;, plus d'&#201;tat et la contrainte. Comme si l'&#201;tat avait besoin d'eux pour multiplier ses lois, ses r&#232;gles, ses fili&#232;res, ses seuils, son quadrillage. Comme si la &#171; simplicit&#233; involontaire &#187; n'&#233;tait pas d&#233;j&#224; quotidienne et impos&#233;e &#224; tous les pauvres par l'&#233;conomie&lt;br class='autobr' /&gt;
elle-m&#234;me. Le capitalisme, tout en continuant &#224; d&#233;velopper les forces productives et &#224; promouvoir le consum&#233;risme, anticipe sur la d&#233;croissance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La victoire de l'environnementalisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis la fin des ann&#233;es 1970 &#8211; si l'on consid&#232;re qu'auparavant il lui est arriv&#233; de participer d'une&lt;br class='autobr' /&gt;
contestation plus g&#233;n&#233;rale de la soci&#233;t&#233; &#8211;, l'&#233;cologie a soigneusement entretenu l'id&#233;e de sa neutralit&#233; politique (&#171; ni &#224; droite, ni &#224; gauche &#187;). Obs&#233;d&#233;e par les seuls rapports de production, la lutte de classe traditionnelle n'a jamais suffisamment consid&#233;r&#233; les cons&#233;quences de la production elle-m&#234;me et la d&#233;gradation du monde. En r&#233;action, l'&#233;cologie a contribu&#233; &#224; faire oublier les rapports d'exploitation et de domination. C'est uniquement parce qu'elle acceptait de s&#233;parer de plus en plus la &#171; destruction de la nature &#187; de la question sociale, sous quelque forme que ce soit, que l'&#233;cologie a fini par s'imposer dans toutes les t&#234;tes et tous les discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Grenelle de l'environnement&#8482; marque le couronnement de la diffusion de la pens&#233;e &#233;cologiste&lt;br class='autobr' /&gt;
au sein du pouvoir et le projet politique des Verts est l'un des grands gagnants des derni&#232;res &#233;lections. Travaillant &#224; r&#233;pandre la confusion &#224; travers, notamment, la notion de &#171; respect de l'environnement &#187;, l'&#233;cologie a gagn&#233; son pari. Choisissant de pointer d&#233;magogiquement la question du &#171; cadre de vie &#187; &#8211; loin des constats les plus &#233;l&#233;mentaires sur des pollutions r&#233;elles &#8211;, elle est parvenue &#224; diffuser ses contrev&#233;rit&#233;s simplettes les plus commodes &#224; distiller, contrev&#233;rit&#233;s qui &#233;pousent, bien s&#251;r, si bien les exigences d'ordre public ou d'urbanisme anti-pauvre. N'importe&lt;br class='autobr' /&gt;
quel hyper-centre pi&#233;ton de grande ville en t&#233;moigne. La pierre y est raval&#233;e, les bancs absents ou design et volontairement inconfortables, et les pauvres et autres errants en sont chass&#233;s &#224; coup d'arr&#234;t&#233;s antimendicit&#233; ou anti-alcool. L'environnementalisme a en effet restreint d&#233;finitivement le champ de ses revendications aux papiers gras, aux tags sur les murs, au v&#233;lo et au tramway en ville, au point de perdre de vue la critique &#8211; m&#234;me la plus &#233;dulcor&#233;e &#8211; des pollutions les plus voyantes. Le plus gros mensonge &#233;tant de faire croire &#224; une possible action individuelle sur des d&#233;tails et que cette action, si minuscule soit-elle, aurait une incidence sur la r&#233;alit&#233; des d&#233;sastres industriels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce Grenelle consacre une vision hors sol du monde et de ses habitants ; une &#233;cologie technocratique&lt;br class='autobr' /&gt;
qui ne voit plus une rivi&#232;re, mais un taux de nitrate, un seuil tol&#233;rable ou non des poissons morts, bref, un ensemble de param&#232;tres, de chiffres qui contribuent un peu plus &#224; &#233;loigner le r&#233;el, &#224; l'enfermer dans des cases. On ne consid&#232;re pas la totalit&#233; du monde vivant, mais des &#233;cosyst&#232;mes industrialis&#233;s dont on mesure et pr&#233;tend ma&#238;triser les intrans et les sortants. Si l'agriculture industrielle a, depuis cinquante ans, rendu les sols st&#233;riles, ce sont les biobios et autres &#233;colos soi-disant apolitiques qui continuent d'achever ce qui restait des campagnes. Le pu&#231;age des animaux, par exemple, est la derni&#232;re &#233;tape de l'obligation faite aux &#233;leveurs de rendre leurs b&#234;tes &#171; tra&#231;ables &#187; de la naissance &#224; la mort. Or, la tra&#231;abilit&#233; constituait la revendication principale des &#233;colos lors des derni&#232;res crises sanitaro-industrielles (grippe aviaire, vache folle, poulets &#224; la dioxyne&#8230;), r&#233;ponse sanitaire adapt&#233;e &#224; l'organisation industrielle de l'&#233;levage. La revendication &#233;colo n'a produit ni plus ni moins qu'un affinement de la d&#233;tection d'in&#233;vitables maladies engendr&#233;es directement par l'&#233;levage intensif. Et la tra&#231;abilit&#233; est loin de ne servir qu'&#224; retrouver des denr&#233;es dangereuses d&#233;j&#224; commercialis&#233;es. Elle est surtout envisag&#233;e comme mode de &#171; gouvernementabilit&#233; &#187;, pour rendre illicite a priori des &#171; circulations non ma&#238;trisables &#187;, c'est-&#224;-dire tout ce qui n'est pas produit et &#233;chang&#233; industriellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce Grenelle, on a assist&#233; &#224; la reprise officielle de discours promus par des structures de&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; protection de l'environnement &#187; et par les entreprises qui travaillent &#224; la promotion d'un rayonnant d&#233;veloppement durable. L'&#201;tat vient, &#224; sa fa&#231;on et quand il le d&#233;cide, redonner une dimension universelle &#224; un domaine s&#233;par&#233;. D'une part, les ONG environnementales ont enfin r&#233;alis&#233; leurs v&#339;ux puisque leur travail de lobbying se fixe pr&#233;cis&#233;ment comme but ultime&lt;br class='autobr' /&gt;
leur propre r&#233;cup&#233;ration officielle par l'&#201;tat. D'autre part, les industries ach&#232;vent de soigner leur image. Le gouvernement actuel, sans doute plus finement que ses pr&#233;d&#233;cesseurs, &#233;tatise une communication d'entreprise qui, depuis la fin des ann&#233;es 1980, agence d&#233;veloppement &#233;conomique, respect de l'environnement et prise en compte du risque industriel majeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusque dans ses formes m&#234;mes, le Grenelle de l'environnement s'est inspir&#233; de la &#171; risquologie &#187; et&lt;br class='autobr' /&gt;
de ces dispositifs de concertation avec les populations pour fabriquer l'acceptation sociale d'une soci&#233;t&#233; v&#233;ritablement canc&#233;rig&#232;ne, pathog&#232;ne et mortif&#232;re. La France ne fait l&#224; que rattraper son retard sur ces questions par rapport &#224; l'Allemagne ou aux pays du Nord de l'Europe. La culture nucl&#233;aire du secret et le lobby puissant qui s&#233;vit en France depuis un demi-si&#232;cle ont longtemps &#233;t&#233; des freins &#224; la diffusion d'un &#233;cologisme d'&#201;tat, tout de fa&#231;ade qu'il soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'inverse, aujourd'hui, le nucl&#233;aire nous est pr&#233;sent&#233; comme une solution, et non plus comme un&lt;br class='autobr' /&gt;
probl&#232;me. Un nucl&#233;ariste serait un &#233;cologiste qui lutte contre le r&#233;chauffement climatique. N'ayant plus de luttes un peu trop virulentes &#224; &#233;teindre, l'&#201;tat n'a plus &#224; s'embarrasser d'interlocuteurs conciliants qui r&#233;clament une sortie en dix, vingt ou trente ans, des &#233;nergies alternatives ou une d&#233;croissance soutenue par l'&#201;tat industriel. Nous en sommes l&#224; et une &#233;vidence partag&#233;e s'est perdue, celle qui animait les violents affrontements de Chooz, Vireux ou Plogoff, il n'y a pas si longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Real-&#233;colo-politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D&#233;cembre-f&#233;vrier 2008 : le Grenelle et ses promesses de cogestion de l'environnement sont loin&lt;br class='autobr' /&gt;
dans les t&#234;tes. Il faut passer &#224; la deuxi&#232;me phase : la discussion des lois &#224; l'Assembl&#233;e et au S&#233;nat. Les unes apr&#232;s les autres, les pseudo-victoires deviendront de vraies d&#233;faites. Pour ouvrir le bal, le projet de loi sur les OGM. Le ton a un peu chang&#233; : &#171; On a donn&#233; une tribune et une audience &#224; des gens qui ne repr&#233;sentent pas grand chose, et ils ont cru que le Parlement se contenterait d'&#234;tre une simple chambre d'enregistrement ! Ce n'est pas &#231;a la d&#233;mocratie. Il y a le temps de la d&#233;mocratie&lt;br class='autobr' /&gt;
participative, de l'information et de la consultation de la population, mais la d&#233;cision revient aux instances d&#233;lib&#233;ratrices pr&#233;vues par nos institutions. A nous d'expliquer nos lois &#187;, balance le s&#233;nateur UMP des Yvelines, Dominique Braye.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, cette loi a surtout pour objet de s'aligner sur la l&#233;gislation europ&#233;enne en vigueur et permettre aux agriculteurs fran&#231;ais qui cultivent des OGM depuis des ann&#233;es et sur des milliers d'hectares avec des semences import&#233;s de le faire l&#233;galement. Plus tant de consid&#233;rations &#233;colos l&#224;-dedans. On officialise l'existence des OGM ou plut&#244;t, comme le dit la novlangue, leur &#171; coexistence &#187; avec les autres cultures. La loi repose les bases de la tra&#231;abilit&#233; des OGM, du champ au stockage en passant par le transport. Au passage, les d&#233;put&#233;s discutent de la possibilit&#233; de la culture OGM dans les parc nationaux. Pourquoi pas, apr&#232;s tout, en attendant les Biogm !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour encadrer p&#233;nalement l'affaire, la loi pr&#233;voit deux ans d'emprisonnement et 75 000 euros pour non-respect des distances de s&#233;curit&#233; dans les champs, &#171; le fait de ne pas avoir d&#233;f&#233;r&#233; &#224; une des mesures de destruction ordonn&#233;e par l'autorit&#233; administrative &#187; et surtout &#171; le fait de d&#233;truire ou de d&#233;grader une parcelle de culture autoris&#233; &#187;. La peine pour ce dernier d&#233;lit pouvant aller jusqu'&#224; trois ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende. Cultivateur d'OGM trop entreprenant et faucheur sont renvoy&#233;s dos &#224; dos. Le s&#233;nateur Dominique Braye, toujours plein de bon sens &#233;tatique, d&#233;clare : &#171; Je suis responsable d'une collectivit&#233; qui compte des quartiers sensibles, o&#249; des jeunes ont &#233;t&#233; plusieurs fois condamn&#233;s pour avoir br&#251;l&#233; des voitures. Je serais bien en peine de leur expliquer comment des gens qui d&#233;truisent des champs entiers, avec des cons&#233;quences bien plus graves, sont toujours en libert&#233;, honor&#233;s, quand ce n'est pas embrass&#233;s ! &#187; Malheureux retour de b&#226;tons pour les faucheurs volontaires qui font pourtant tout depuis des ann&#233;es pour ne pas &#234;tre confondus avec le tout venant de la d&#233;linquance, quitte &#224; condamner souvent les gestes de col&#232;re des quartiers populaires. Notons au passage les jolies noms des commissions cens&#233;es repr&#233;sent&#233;es citoyens et contre-experts au sein de l'&#201;tat : &#171; Haut conseil des biotechnologies &#187; et &#171; Comit&#233; de la soci&#233;t&#233; civile &#187; (sic). Elles ne formulent, bien s&#251;r, plus que des recommandations.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;cologie d'&#201;tat &#233;gale capitalisme high-tech vert&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si ce Grenelle est une vaste communication d'&#201;tat, il n'en correspond pas moins &#224; une ouverture de march&#233;s bien r&#233;els qui se cr&#233;ent sur des pollutions et des destructions bien r&#233;elles. Et si le capital ne se r&#233;forme plus, il trouve ainsi dans la d&#233;pollution, la valorisation de mati&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Le gouvernement a donn&#233; un coup d'acc&#233;l&#233;rateur au d&#233;veloppement des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de quoi innover. Les biocarburants, par exemple, sont pr&#233;sent&#233;s comme la solution miracle, arriv&#233;e &#224; point nomm&#233;, aux gaz &#224; effet de serre, au tr&#232;s m&#233;diatique r&#233;chauffement climatique et, surtout, &#224; l'&#233;puisement prochain des &#233;nergies fossiles. Les industries du p&#233;trole et des OGM, dans une conjonction parfaite, ont enfin trouv&#233; un biais pour incarner le renouveau agricole bio. En r&#233;alit&#233;, l'arriv&#233;e des biocarburants r&#233;pond ni plus ni moins aux n&#233;cessit&#233;s actuelles du march&#233; : ils repr&#233;sentent de nouveaux d&#233;bouch&#233;s pour l'agriculture industrielle en Europe et aux Etats-Unis en perp&#233;tuelle surproduction, et contribuent &#224; discipliner &#233;conomiquement les coins du tiers-monde qui ne l'&#233;taient pas encore. Une fois encore, les questions dites environnementales et la question sociale sont &#233;troitement imbriqu&#233;es : la monoculture intensive de canne &#224; sucre, de c&#233;r&#233;ales, d'huile de palme, dynamise la d&#233;forestation, l'expropriation et la mise en salariat des paysans qui avaient conserv&#233; une capacit&#233; d'autonomie insupportable au capital. Produire des c&#233;r&#233;ales pour les moteurs de bagnoles est par ailleurs devenue tellement plus rentable que remplir les estomacs des masses que les prix des denr&#233;es de premi&#232;re n&#233;cessit&#233; ont explos&#233;. L'augmentation des prix du ma&#239;s par exemple a &#233;t&#233; telle que des &#233;meutes de la faim ont eu lieu au Mexique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme toujours, c'est &#224; une fuite en avant technologique que l'on nous pr&#233;pare. &#171; Les deux&lt;br class='autobr' /&gt;
pieds sur l'acc&#233;l&#233;rateur face au mur &#187;, ont d&#233;cid&#233; nos gouvernants aux visages graves. Car, cette fois-ci, ils semblent oblig&#233;s de croire dans la r&#233;alit&#233; de la d&#233;gradation des conditions de vie et il ne reste que quelques extr&#233;mistes comme Luc Ferry, Michel Crichton ou Claude All&#232;gre pour continuer &#224; noircir des pages de leur prose n&#233;gationniste. Les vrais progressistes, eux, ne nient plus et, s'ils ne peuvent pas prendre au s&#233;rieux les mesures pr&#233;conis&#233;es par le Grenelle, ils croient vraiment &#224; la capacit&#233; technique des hommes &#224; modifier notre &#232;re g&#233;ologique. Ils pensent pouvoir &#171; cr&#233;er la nature &#187; apr&#232;s l'avoir d&#233;truite. Il faut, selon eux, mener une politique de grands travaux &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire, voici venu le temps de la &#171; g&#233;oing&#233;nierie &#187;. Ils remettent un prix Nobel &#224; un&lt;br class='autobr' /&gt;
savant fou qui veut injecter du souffre dans la stratosph&#232;re pour r&#233;fl&#233;chir davantage les rayons du soleil et ainsi faire baisser la temp&#233;rature du globe ; contre le r&#233;chauffement climatique toujours, ils jouent avec des canons &#224; eau de mer pour blanchir les stratocumulus et renvoyer les rayons du soleil ; ils r&#233;fl&#233;chissent &#224; la meilleure technique pour envoyer massivement des iodures d'argent dans les nuages pour les faire &#233;clater &#224; leur convenance ; ils veulent s&#233;questrer le C02 dans des gisements de p&#233;trole &#233;puis&#233;s ou sous les oc&#233;ans ; ils promettent de cr&#233;er g&#233;n&#233;tiquement d'ici un an des structures capables de transformer du C02 en p&#233;trole&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des d&#233;sastres au D&#233;sastre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;S'il n'y a pas de solution alternative et s'il ne s'agit pas d'am&#233;nager ce monde, nous sommes loin de nier la r&#233;alit&#233; des d&#233;sastres. Mais ces derniers ne sont pas plus &#233;cologiques qu'ils ne sont sociaux. L'imbrication r&#233;elle des rapports sociaux para&#238;t aujourd'hui encore plus &#233;vidente que jamais. D&#232;s que l'on se penche sur un probl&#232;me tout le reste suit. La &#171; question environnementale &#187; d&#233;borde sur la &#171; question migratoire &#187;, qui d&#233;borde sur la &#171; question carc&#233;rale &#187;, qui d&#233;borde sur la &#171; question sociale &#187; et ainsi de suite, jusqu'&#224; ne plus &#234;tre des questions s&#233;par&#233;es mais une remise en cause radicale d'un monde qui se veut lui-m&#234;me totalisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mobilisation totale des hommes et des choses impos&#233;e par l'&#233;conomie et les &#201;tats est un ph&#233;nom&#232;ne plan&#233;taire qui n'&#233;pargne pas un arbre, pas un &#234;tre. Parmi les centaines de millions d'&#233;trangers venus peupler le monde d'autres &#233;trangers, comment distinguer celui qui a fui une guerre de celle qui a fui une famine due &#224; la d&#233;forestation ? Comment savoir si celui-ci a fui une catastrophe &#233;cologique ou le coup d'&#201;tat qui l'a directement suivi ? Comment mesurer les d&#233;sastres quotidiens de la production industrielle de masse ? Comment dissocier en leur sein la destruction des campagnes d'un licenciement de masse ? En ao&#251;t 2005, qui, de la &#171; nature d&#233;cha&#238;n&#233;e &#187;, de l'&#201;tat ou du monde industriel, porte la responsabilit&#233; de la destruction de la Nouvelle-Orl&#233;ans et de la mort de centaines de personnes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Katrina est l'un de ces ouragans qui se multiplient &#224; une allure inqui&#233;tante depuis une dizaine d'ann&#233;es et qui sont directement li&#233;s au r&#233;chauffement des oc&#233;ans. Les digues cens&#233;es prot&#233;ger la ville et ses quartiers pauvres surtout &#233;taient trop petites et les ing&#233;nieurs le savaient. Les flics prot&#232;gent la marchandise et les maisons des riches en tirant sur les &#171; pillards &#187;, souvent noirs et toujours pauvres. L'arm&#233;e emp&#234;che aux gens de passer dans la ville voisine, trop blanche et trop bourgeoise, et ment sur d'&#233;ventuels secours. Les prisonniers se noient dans leur cellule ou sont stock&#233;s dans de grandes cages de zoo apport&#233;s par h&#233;licopt&#232;re. Une mar&#233;e noire remonte le Mississipi et pollue le fleuve sur des kilom&#232;tres. L'&#201;tat, apr&#232;s avoir appliqu&#233; la loi martiale, refuse toujours deux ans apr&#232;s de reconstruire &#233;coles et h&#244;pitaux. Le r&#233;chauffement climatique a lav&#233; la ville de ses pauvres. Et la Nouvelle-Orl&#233;ans ne sera plus jamais qu'un parc &#224; th&#232;me du jazz.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;* * * * * * *&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Si l'on critique le Grenelle de l'environnement aujourd'hui ou que l'on se bat contre les THT, par exemple, c'est pour tenter de soulever un peu, avec nos peu de forces et sans trop d'illusions, toute la merde qui est derri&#232;re. Nous prenons la peine et le temps de nous arr&#234;ter sur ce Grenelle du conditionnement alors qu'il est d&#233;j&#224; loin dans l'actualit&#233; m&#233;diatique car nous refusons tout ce qu'il porte de r&#233;signation, de mensonge, de s&#233;paration et, d&#233;j&#224;, de matraque. Parce qu'il va nous &#234;tre d&#233;clin&#233; dans les prochaines ann&#233;es, pour les autres questions s&#233;par&#233;es qui constituent les agendas des techniciens du pouvoir : Grenelle du logement, Grenelle de la pr&#233;carit&#233;, Grenelle des banlieues, Grenelle de l'insertion... Parce ce qu'il sanctionne la mise en place de formes de despotisme aggrav&#233;, &#224; l'&#233;chelle mondiale, justifi&#233;es comme toujours par la protection que l'&#201;tat est cens&#233; apporter aux individus en &#233;change de leur subordination&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce n'est pas que des mots si l'on regarde les derni&#232;res mesures prises en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Paris, mars 2008.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; et comment nous joindre :&lt;br class='manualbr' /&gt;Collectif contre la soci&#233;t&#233; nucl&#233;aire&lt;br class='manualbr' /&gt;c/o CNT-AIT, BP 46, 91103 Corbeil Cedex&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On compte parmi ceux-ci 34 r&#233;acteurs g&#233;n&#233;rateurs d'&#233;lectricit&#233; de 900 MW, 20 de1 300 MW et 4 de 1 450 MW. Ils ont &#233;t&#233; mis en service entre 1977 et 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'EPR (European Pressurized Reactor), de Flamanville : c'est parti ! Le r&#233;acteur nucl&#233;aire de troisi&#232;me g&#233;n&#233;ration d'une capacit&#233; de 1 650 MW d'EDF dans la Manche est d&#233;sormais en chantier. 10 000 tonnes de b&#233;ton sont coul&#233;es en continu pour r&#233;aliser la premi&#232;re partie de la dalle du plancher du futur b&#226;timent du r&#233;acteur. Le premier chantier de ce type a d&#233;but&#233; en Finlande en 2005. La construction de l'EPR de Flamanville a pour objectif de p&#233;renniser les comp&#233;tences nucl&#233;aires du groupe, qui compte mettre en service plus de 6 000 MW de capacit&#233;s de production d'&#233;lectricit&#233; suppl&#233;mentaires d'ici 2012 en France. La mise en service du r&#233;acteur t&#234;te de s&#233;rie EPR, qui repr&#233;sente un investissement de 3,3 milliards d'euros, est pr&#233;vue pour 2012 et rassemblera les acteurs du nucl&#233;aire fran&#231;ais, dont Bouygues, Alsthom et Areva. Ce chantier s'inscrit &#171; dans la continuit&#233; technologique des r&#233;acteurs &#224; eau pressuris&#233;e actuels, en agr&#233;geant tous les progr&#232;s r&#233;cents pour offrir une plus grande souplesse d'utilisation et la garantie d'une production d'&#233;lectricit&#233; s&#251;re, comp&#233;titive et sans &#233;mission de CO2 &#187;, selon BTP Magazine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les r&#233;acteurs nucl&#233;aires habituels, y compris l'EPR de derni&#232;re g&#233;n&#233;ration, produisent de l'&#233;nergie &#224; partir la fission contr&#244;l&#233;e de l'atome, d&#233;riv&#233;e de la technologie de la bombe A. Avec le laboratoire pharaonique ITER, c'est la fusion nucl&#233;aire, bien plus &#233;nerg&#233;tique et issue de la technologie de la bombe H, que les Docteurs Folamour veulent ma&#238;triser. A Cadarache, pour d&#233;marrer la moindre exp&#233;rience de 5 secondes, le monstre aura besoin de 1 200 MW d'&#233;lectricit&#233; d'origine nucl&#233;aire, produite par des r&#233;acteurs du Tricastin. Plus, la chambre exp&#233;rimentale &#224; fusion est construite avec les m&#233;taux des cuves actuelles de r&#233;acteur &#224; eau pressuris&#233;e. Les alliages pouvant r&#233;sist&#233; plus de 60 secondes &#224; la fusion, sans &#234;tre rapidement abras&#233;s et devenir hautement radioactifs, n'existent pas encore ! En cas d'emballement &#171; exp&#233;rimental &#187;, on imagine la suite&#8230; ITER n'est pas l'un de ces laboratoires o&#249; l'on effectue des exp&#233;riences en milieu confin&#233;, c'est lui-m&#234;me l'exp&#233;rience grandeur nature, ce qui est bien conforme &#224; la tradition du nucl&#233;aire depuis Hiroshima.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;In Regards sur l'actualit&#233;, la documentation fran&#231;aise, n&#176; 338, f&#233;vrier 2008&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La Mobilit&#233; durable, plaquette publicitaire de la Macif. Pour lutter &#224; la fois contre le r&#233;chauffement climatique et enrayer l'h&#233;catombe cardio-vasculaire, certaines bo&#238;tes &#224; la pointe du capitalisme vert commencent a sugg&#233;rer &#224; leurs employ&#233;s de ne plus prendre ni voiture ni m&#234;me transport public pour aller au chagrin. Au passage, elles pourront ainsi diminuer leurs frais de remboursement des titres de transports des salari&#233;s. C'est toujours &#231;a de pris, et pour la bo&#238;te, et pour la s&#233;cu. Le has been, qui continuera &#224; prendre sa bagnole au lieu de ses pieds ou d'un v&#233;lib (parce qu'il habite en zone 5, mais c'est son probl&#232;me) et qui se d&#233;couvrira un cholest&#233;rol, devra lui-m&#234;me payer ses soins. On l'avait pr&#233;venu : &#171; Rando, boulot, dodo &#187; ou rien. Pour les gosses, on a m&#234;me d&#233;j&#224; invent&#233; un terme, le P&#233;dibus ; traduction dans la novlangue &#233;colo de &#171; aller &#224; l'&#233;cole &#224; pied avec ses potes &#187;, mais sous la conduite d'adultes volontaires, qui seront bient&#244;t consid&#233;r&#233;s comme p&#233;nalement responsables en cas de probl&#232;me de s&#233;curit&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Le gouvernement a donn&#233; un coup d'acc&#233;l&#233;rateur au d&#233;veloppement des biocarburants en annon&#231;ant la construction de seize nouvelles usines de production lors du dernier salon de l'Agriculture. Objectif : atteindre 5,75 % d'incorporation dans les carburants &#224; l'horizon 2008. Un niveau qui devra atteindre 7 % en 2010. Parmi les projets retenus par l'&#201;tat, celui de Sarp Industries, pr&#233;vu sur la zone portuaire de Limay-Porcheville. Ce projet industriel innovant porte sur la cr&#233;ation d'un site de fabrication de biodiesel ax&#233; sur la valorisation de d&#233;chets - des huiles alimentaires usag&#233;es - avec compl&#233;ments d'huile pure d'origine v&#233;g&#233;tale. La future usine de biocarburant sera implant&#233;e &#224; proximit&#233; du centre de traitement et de valorisation de d&#233;chets dangereux de Sarp Industries. &#171; L'&#233;nergie produite par Sarp sera utilis&#233;e pour faire fonctionner le process de l'usine de biocarburants &#187;, explique le directeur de la com' de Sarp Industries V&#233;olia Propret&#233;. L'unit&#233; de Limay produira 60 000 tonnes de biodiesel par an. Les huiles utilis&#233;es pour la fabrication du biocarburant proviendront des cha&#238;nes de restauration rapide et de la restauration collective, sur toute la partie situ&#233;e au nord de la Loire. La collecte de cette mati&#232;re premi&#232;re sera prise en charge par Eco-gras, une filiale d&#233;di&#233;e de V&#233;olia Propret&#233;. Le biodiesel fabriqu&#233; &#224; Limay sera utilis&#233; dans les bus de la Connex, g&#233;r&#233;s par V&#233;olia Transport, et dans les camions de marchandises d&#233;pendant du r&#233;seau V&#233;olia Propret&#233;. C'est ce qu'on appelle une synergie parfaite. &#171; Ce projet marque le d&#233;but d'une nouvelle &#232;re pour Sarp. Comme on a su le faire en 1975 avec la valorisation des d&#233;chets dangereux, on est en train d'&#233;crire un nouveau chapitre de l'histoire de l'entreprise. L'avenir, c'est la valorisation de la mati&#232;re ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce n'est pas que des mots si l'on regarde les derni&#232;res mesures prises en France en mati&#232;re nucl&#233;aire o&#249; convergent des consid&#233;rations sanitaires, militaires et polici&#232;res. L'&#201;tat fran&#231;ais organise depuis septembre 2005 le stockage de pilules d'iode dans toutes les pharmacies. Les pharmaciens seront convi&#233;s, dans l'heure, sur ordre de l'arm&#233;e &#224; les distribuer &#224; toutes la population &#171; en cas l'attaque terroriste &#187;. Parall&#232;lement, l'&#201;tat ne pouvant plus mentir sur les risques des centrales r&#233;fl&#233;chit &#224; une gestion &#224; long terme de territoire irradi&#233; suite &#224; un accident majeur. Il a mis en place le Comit&#233; directeur pour la gestion de la phase post-accidentelle d'une situation d'urgence radiologique (Codirpa), charg&#233; d'&#233;valuer toute une s&#233;rie de questions : &#171; Faut-il ou non autoriser le retour des populations dans les territoires contamin&#233;s, et si oui &#224; quelle &#233;ch&#233;ance ? Comment organiser leur suivi sanitaire, g&#233;rer les d&#233;chets, dimensionner les indemnisations ? Une masse d'interrogations est n&#233;e de ces exercices sp&#233;culatifs, conduits dans des groupes de travail sp&#233;cialis&#233;s &#187; (Le Monde du 21 f&#233;vrier 2008). Tout &#231;a sent fortement la police et l'arm&#233;e. D'ailleurs, des consignes pr&#233;cises seront donn&#233;es tr&#232;s prochainement aux pr&#233;fets &#224; ce sujet&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat</title>
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		<dc:date>2009-03-01T13:04:30Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Clastres</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>CCAN (Nancy)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;3 textes de Pierre Clastres :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; &lt;i&gt;Introduction&lt;/i&gt; de l'&#233;dition de Mar&#233;e Noire.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; &lt;i&gt;L'anthropologie politique&lt;/i&gt;, une interview de 1974.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; &lt;i&gt;La question du pouvoir dans les soci&#233;t&#233;s primitives&lt;/i&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat&lt;/i&gt; (chapitre 11).&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; &lt;i&gt;Rep&#232;res biographiques&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; &lt;i&gt;Bibliographie&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique12" rel="directory"&gt;S&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot1" rel="tag"&gt;Anarchismes, anarchie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot10" rel="tag"&gt;Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot78" rel="tag"&gt;CCAN (Nancy)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L120xH150/arton654-39522.jpg?1780466357' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='120' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff654.jpg?1234195373&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voici 3 textes de l'ethnologue fran&#231;ais &lt;strong&gt;Pierre Clastres&lt;/strong&gt; (1934-1977) sur la question du pouvoir politique dans les soci&#233;t&#233;s primitives. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il a particuli&#232;rement &#233;tudi&#233; les Indiens Guaranis du br&#233;sil et les Indiens Guayakis du Paraguay dans les ann&#233;es 60.&lt;br class='manualbr' /&gt;Politiquement, il fut proche du groupe r&#233;volutionnaire &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; et du courant libertaire. S'il ne peut &#234;tre qualifi&#233; d'anarchiste, on peut cependant le d&#233;finir comme un anti-autoritaire.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ses recherches d'anthropologie politique ont &#233;t&#233; centr&#233;es sur la question des origines de l'autorit&#233; politique, sur la gen&#232;se de la division entre domin&#233;s et dominants dans les soci&#233;t&#233;s primitives, sur le processus d'apparition de l'&#201;tat. En cela ses travaux ont toujours suscit&#233; un int&#233;r&#234;t au sein du mouvement anar. D'autant plus qu'ils font appara&#238;tre, &#224; l'inverse des postulats de l'&#233;conomicisme marxiste, que la domination politique pr&#233;c&#232;de et fonde l'exploitation &#233;conomique, que c'est de la division de la soci&#233;t&#233; primitive en dominants et domin&#233;s que na&#238;t la division de la soci&#233;t&#233; en classes, que l'apparition du travail ali&#233;n&#233;, de l'&#233;conomie comme sph&#232;re autonome par rapport &#224; la soci&#233;t&#233; r&#233;sulte fondamentalement de l'&#233;mergence de l'Autorit&#233; &#233;tatique et de son corollaire, le pouvoir de contrainte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier texte date de 1974. Il s'agit en fait d'une longue interview parue dans une revue radicale, &lt;i&gt;Antimythes&lt;/i&gt;. Le deuxi&#232;me texte a &#233;t&#233; publi&#233; en 1976 dans la revue &lt;i&gt;Interrogations&lt;/i&gt;. Le troisi&#232;me texte constitue le chapitre 11, le chapitre de conclusion, du fameux livre de Pierre Clastres : &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat&lt;/i&gt; paru en 1974.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce beau livre de pr&#232;s de 190 pages, un incontournable, est publi&#233; par les &#233;ditions de Minuit (7, rue Bernard Palissy, 75006 Paris) et peut &#234;tre command&#233; dans toute librairie digne de ce nom.&lt;br class='manualbr' /&gt;On peut &#233;galement trouver du m&#234;me auteur : &lt;i&gt;Chroniques des Indiens Guayakis&lt;/i&gt;, &#233;ditions Plon, 1972, et &lt;i&gt;Le grand parler. Mythes et chants sacr&#233;s des Indiens Guaranis&lt;/i&gt;, &#233;ditions du Seuil, 1974.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Textes initialement regroup&#233;s &amp; introduits par le SIA de Caen &#8212; SIA BP 257 14013 Caen cedex &#8212; &lt;a href=&#034;mailto:s.ia(((AAA)))laposte.net&#034; class=&#034;spip_mail&#034;&gt;s.ia(((AAA)))laposte.net&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SOMMAIRE :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; L'anthropologie politique, une interview de 1974&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; La question du pouvoir dans les soci&#233;t&#233;s primitives&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8226; &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat&lt;/i&gt; (chapitre 11)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction de l'&#233;dition de Mar&#233;e Noire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce texte, &#171; la soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat &#187;, que nous r&#233;&#233;ditons est la conclusion d'un recueil d'articles, de m&#234;me nom, &#233;crit par Pierre Clastres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat, &#201;dition de Minuit, 1974.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; portant sur les soci&#233;t&#233;s primitives, et plus particuli&#232;rement sur les soci&#233;t&#233;s am&#233;rindiennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin de nous de vouloir id&#233;aliser, ou prendre pour mod&#232;le, ces soci&#233;t&#233;s. Elles ont-elles aussi leurs d&#233;fauts : r&#233;partition sexuelle du travail, primat du collectif sur l'individu, relation conflictuelle, voire violente, avec les soci&#233;t&#233;s voisines&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins ces soci&#233;t&#233;s, disparus pour la plupart mais encore intacte en certains endroits du globe, nous permettent de &#171; d&#233;coloniser &#187; notre imaginaire : la soci&#233;t&#233; occidentale, hi&#233;rarchis&#233; et autoritaire, n'est pas le seul mod&#232;le. Il existe d'autre mode d'organisation possible : des soci&#233;t&#233;s sans &#201;tats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trop souvent la soci&#233;t&#233; &#171; moderne &#187;, la soci&#233;t&#233; industrielle et technicienne, est consid&#233;r&#233;e comme l'aboutissement de l'organisation sociale ou, pour les plus mod&#233;r&#233;s, un stade plus &#233;volu&#233; par lesquelles devront passer les soci&#233;t&#233;s dite primitives. Il n'en est rien, et Pierre Clastres nous le d&#233;montre dans ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; primitive n'est pas une soci&#233;t&#233; &#171; sous &#233;volu&#233;e &#187;, soci&#233;t&#233; qui n'aurait pas encore abouti &#224; la forme &#233;tatique. Bien au contraire, la soci&#233;t&#233; primitive, sans &#201;tat, est un autre choix de soci&#233;t&#233;, une soci&#233;t&#233; qui s'organise de fa&#231;on &#224; lutter contre l'&#233;mergence de l'&#201;tat et de tout pouvoir coercitif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soci&#233;t&#233; sans &#201;tat, donc. Mais aussi une soci&#233;t&#233; sans classe. Contrairement aux id&#233;es marxistes, Pierre Clastres d&#233;montre &#233;galement que la division en classe sociale ne vient pas de l'&#233;conomie mais de l'&#233;mergence de l'&#201;tat : le politique prime sur l'&#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre mythe trop souvent persistant : la soci&#233;t&#233; primitive serait une soci&#233;t&#233; du manque et de la survie. Cette croyance vient du fait que les soci&#233;t&#233;s primitives ont un niveau technologique peu d&#233;velopp&#233; (par rapport &#224; celui des soci&#233;t&#233;s modernes, mais bien suffisant pour leur mode de vie) et une &#233;conomie de subsistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, rien n'est plus faux. Au contraire, les soci&#233;t&#233;s primitives sont des soci&#233;t&#233;s d'abondance, mais d'abondance dans la sobri&#233;t&#233; : pas de courses effr&#233;n&#233;es dans les rendements ou les innovations technologiques. La production et donc le travail sont remis &#224; leur juste place : produire le n&#233;cessaire pour combler les besoins (ce qui inclus un stock pour pr&#233;venir les al&#233;as climatiques).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du coup le travail s'en trouve transformer : on ne perd plus sa vie &#224; la gagner. D'une part il redevient une activit&#233; utile, plaisante et socialisante ; d'autre part sa dur&#233;e journali&#232;re est drastiquement r&#233;duite 4 heures de labeur sont suffisante &#224; ces soci&#233;t&#233;s pour subvenir &#224; leurs besoins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en va de m&#234;me pour la technique, on cr&#233;e de nouveaux outils uniquement pour s'adapter aux conditions ext&#233;rieures lorsque le besoin s'en fait sentir. Contrairement &#224; nos soci&#233;t&#233;s occidentales, les outils s'adapte aux modes et aux choix de vies et non l'inverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces soci&#233;t&#233;s primitives nous permettent donc d'imaginer et d'&#233;laborer un autre mode d'organisation sociale : une soci&#233;t&#233; antiautoritaire et d&#233;croissante, o&#249; le progr&#232;s et le travail reprendrait leur juste place, n&#233;cessaire mais non primordiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Gijomo&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'anthropologie politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'est-ce que, pour toi, &#171; l'anthropologie politique &#187; ? Comment te situes-tu dans ta d&#233;marche ethnologique actuelle (notamment par rapport au structuralisme) ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du structuralisme d'abord. Je ne suis pas structuraliste. mais ce n'est pas que j'aie quoi que ce soit contre le structuralisme, c'est que je m'occupe, comme ethnologue, de champs qui ne rel&#232;vent pas d'une analyse structurale a mon avis ; ceux qui s'occupent de parent&#233;, de mythologie, l&#224; apparemment &#231;a marche, le structuralisme, et L&#233;vi-Strauss l'a bien d&#233;montr&#233; que ce soit quand il a analys&#233; les structures &#233;l&#233;mentaires de la parent&#233;, ou les mythologiques. Ici je m'occupe, disons, en gros, d'anthropologie politique, la question de la chefferie et du pouvoir, et l&#224; j'ai l'impression que &#231;a ne fonctionne pas ; &#231;a rel&#232;ve d'un autre type d'analyse. Maintenant ceci dit il est tr&#232;s probable que si je prenais un corpus mythologique je serais forcement structuraliste parce que je ne vois pas tr&#232;s bien comment analyser un corpus mythologique d'une mani&#232;re extra-structuraliste... ou alors faire des sottises, genre la psychanalyse du mythe ou la marxisation du mythe &#8212; &#171; &lt;i&gt;Le mythe, c'est l'opium du sauvage&lt;/i&gt; &#187; &#8212; mais &#231;a, ce n'est pas s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu ne renvoies pas seulement &#224; la soci&#233;t&#233; primitive ; ton interrogation sur le pouvoir est interrogation sur notre soci&#233;t&#233;. Qu'est-ce qui fonde ta d&#233;marche ? Qu'est-ce qui justifie le passage ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage, il est impliqu&#233; par d&#233;finition. Je suis ethnologue, c'est-&#224;-dire que je m'occupe des soci&#233;t&#233;s primitives, plus sp&#233;cialement de celles d'Am&#233;rique du Sud o&#249; j'ai fait tous mes travaux de terrain. Alors l&#224;, on part d'une distinction qui est interne &#224; l'ethnologie, &#224; l'anthropologie, les soci&#233;t&#233;s primitives, qu'est-ce que c'est ? Ce sont les soci&#233;t&#233;s sans &#233;tat. Forc&#233;ment parler de soci&#233;t&#233;s sans &#233;tat c'est nommer en m&#234;me temps les autres, c'est-&#224;-dire les soci&#233;t&#233;s &#224; &#233;tat. O&#249; est le probl&#232;me ? De quelle mani&#232;re il m'int&#233;resse, et pourquoi j'essaie de r&#233;fl&#233;chir l&#224;-dessus ? C'est que je me demande pourquoi les soci&#233;t&#233;s sans &#233;tat sont des soci&#233;t&#233;s sans &#233;tat et alors il me semble m'apercevoir que si les soci&#233;t&#233;s primitives sont des soci&#233;t&#233;s sans &#233;tat c'est parce qu'elles sont des soci&#233;t&#233;s de refus de l'&#233;tat, des soci&#233;t&#233;s contre l'&#233;tat. L'absence de l'&#233;tat dans les soci&#233;t&#233;s primitives ce n'est pas un manque, ce n'est pas parce qu'elles sont l'enfance de l'humanit&#233; et qu'elles sont incompl&#232;tes, ou qu'elles ne sont pas assez grandes, qu'elles ne sont pas adultes, majeures, c'est bel et bien parce qu'elles refusent l'&#201;tat au sens large, l'&#201;tat d&#233;fini comme dans sa figure minimale qui est la relation de pouvoir. Par l&#224; m&#234;me parler des soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat ou des soci&#233;t&#233;s contre l'&#201;tat, c'est parler des soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat, forc&#233;ment le passage, il n'y en a m&#234;me pas, ou il est d'avance possible ; et la question qui s'enracine dans le passage, c'est : d'o&#249; sort l'&#201;tat, quelle est l'origine de l'&#201;tat ? Mais c'est tout de m&#234;me deux questions s&#233;par&#233;es : &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; comment les soci&#233;t&#233;s primitives font-elles pour ne pas avoir l'&#201;tat ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; d'o&#249; sort l'&#201;tat ? &lt;br class='manualbr' /&gt;Alors, &#171; &lt;i&gt;l'ethnologie politique&lt;/i&gt; &#187; ? Si on veut dire &#171; &lt;i&gt;est-ce que l'analyse de la question du pouvoir dans les soci&#233;t&#233;s primitives, dans les soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat, peut nourrir une r&#233;flexion politique sur nos propres soci&#233;t&#233;s ?&lt;/i&gt; &#187;, certainement, mais ce n'est pas n&#233;cessaire. Je peux tr&#232;s bien m'arr&#234;ter &#224; des questions sinon acad&#233;miques, du moins de pure anthropologie sociale : &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; comment la soci&#233;t&#233; primitive fonctionne-t-elle pour emp&#234;cher l'&#201;tat ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; d'o&#249; sort l'&#201;tat ? &lt;br class='manualbr' /&gt;Je peux m'arr&#234;ter l&#224;, et rester purement et simplement ethnologue. D'ailleurs, en gros, c'est ce que je fais. _ Mais il n'y a pas de doute qu'une r&#233;flexion ou une recherche sur, en fin de compte, l'origine de la division de la soci&#233;t&#233;, ou sur l'origine de l'in&#233;galit&#233;, au sens o&#249; les soci&#233;t&#233;s primitives sont pr&#233;cis&#233;ment des soci&#233;t&#233;s qui emp&#234;chent la diff&#233;rence hi&#233;rarchique, une telle r&#233;flexion, une telle recherche peuvent nourrir une r&#233;flexion sur ce qui se passe dans nos soci&#233;t&#233;s. Et, l&#224;, d'ailleurs tr&#232;s vite on rencontre la question du marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce que tu pourrais pr&#233;ciser ? Quels sont tes rapports avec les ethnologues marxisants ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes rapports avec ceux de mes coll&#232;gues qui sont marxistes sont marqu&#233;s par un d&#233;saccord au niveau de ce qu'on fait, au niveau de ce qu'on &#233;crit, pas forc&#233;ment au niveau personnel. La plupart des marxistes sont orthodoxes, je dis la plupart parce qu'il y on a qui. ne le sont pas, heureusement ; mais ceux qui sont orthodoxes, ils s'en tiennent beaucoup plus &#224; la lettre qu'a l'esprit. Alors la th&#233;orie de l'&#201;tat, dans ce sens l&#224;, qu'est-ce que c'est ? C'est conception instrumentale de l'&#201;tat, c'est-&#224;-dire, l'&#201;tat c'est l'instrument de la domination, de la classe dominante sur les autres ; &#224; la fois dans la logique et dans la chronologie, l'&#201;tat vient apr&#232;s, une fois que la soci&#233;t&#233; est divis&#233;e en classes, qu'il y a des riches et des pauvres, des exploiteurs et des exploit&#233;s ; l'&#201;tat c'est l'instrument des riches pour mieux exploiter et mystifier les pauvres et les exploit&#233;s. &#224; partir de recherches et de r&#233;flexion qui ne quittent pas le terrain de la soci&#233;t&#233; primitive, de la soci&#233;t&#233; sans &#201;tat, il me semble que c'est le contraire, ce n'est pas la division en groupes sociaux oppos&#233;s, ce n'est pas la division en riches et pauvres, on exploiteurs et exploit&#233;s, la premi&#232;re division, et celle qui fonde en fin de compte toutes les autres, c'est la division entre ceux qui commandent et ceux qui ob&#233;issent, c'est-&#224;-dire l'&#201;tat, parce que fondamentalement c'est &#231;a, c'est la division de la soci&#233;t&#233; entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui subissent le pouvoir. &lt;br class='manualbr' /&gt;Une fois qu'il y a &#231;a, c'est-&#224;-dire la relation commandement/ob&#233;issance, c'est-&#224;-dire un type ou un groupe de types qui commandent aux autres qui ob&#233;issent, tout est possible &#224; ce moment l&#224; ; parce que celui qui commande, qui a le pouvoir, il a le pouvoir de faire faire ce qu'il veut aux autres, puisqu'il devient le pouvoir pr&#233;cis&#233;ment, il peut leur dire &#171; &lt;i&gt;travaillez pour moi&lt;/i&gt; &#187;, et, &#224; ce moment-l&#224;, l'homme de pouvoir peut se transformer tr&#232;s facilement en exploiteur, c'est-&#224;-dire en celui qui fait travailler les autres. Mais la question est, que quand on r&#233;fl&#233;chit s&#233;rieusement &#224; la mani&#232;re dont fonctionnent ces machines sociales que sont les soci&#233;t&#233;s primitives, on ne voit pas comment ces soci&#233;t&#233;s l&#224; peuvent se diviser, je veux dire, peuvent se diviser en riches et pauvres. On ne voit pas parce que tout fonctionne pour emp&#234;cher cela pr&#233;cis&#233;ment. Par contre on voit beaucoup mieux, on comprend beaucoup mieux, enfin plusieurs questions obscures se clarifient, &#224; mon avis, si on pose d'abord l'ant&#233;riorit&#233; de la relation de pouvoir. &lt;br class='manualbr' /&gt;C'est pourquoi il me semble que pour y voir plus clair dans ces questions il faut carr&#233;ment renverser la th&#233;orie marxiste de l'origine de l'&#201;tat &#8212; c'est un point &#233;norme et pr&#233;cis en m&#234;me temps &#8212; et il me semble moins que l'&#201;tat soit l'instrument de domination d'une classe, donc ce qui vient apr&#232;s une division ant&#233;rieure de la soci&#233;t&#233;, et que c'est au contraire l'&#201;tat qui engendre les classes. Cela peut se d&#233;montrer &#224; partir d'exemples de soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat non-occidentales, je pense particuli&#232;rement &#224; l'&#201;tat Inca dans les Andes. Mais on pourrait prendre aussi bien d'autres exemples parfaitement occidentaux, et puis m&#234;me un exemple tr&#232;s contemporain c'est l'URSS. Naturellement je simplifie, je ne suis pas russologue ni kremlinologue... mais enfin si on regarde massivement, vu d'un peu loin, mais pas de tr&#232;s loin, la r&#233;volution de 17, qu'est-ce qu'elle a fait ? &lt;br class='manualbr' /&gt;Elle a supprim&#233; les relations de classe, tout simplement en supprimant une classe les exploiteurs, les bourgeois, les grands propri&#233;taires, l'aristocratie et l'appareil d'&#201;tat qui marchait avec tout ce qui &#233;tait la monarchie, ce qui fait qu'il n'est rest&#233; qu'une soci&#233;t&#233; dont on pourrait dire qu'elle n'&#233;tait plus divis&#233;e puisque l'un des termes de la division avait &#233;t&#233; &#233;limin&#233;, il est rest&#233; une soci&#233;t&#233; non divis&#233;e et par l&#224;-dessus une machine &#233;tatique (le parti aidant) d&#233;tenant le pouvoir au b&#233;n&#233;fice du peuple travailleur, des ouvriers et des paysans. Bon. Qu'est-ce que c'est que l'URSS actuelle ? Sauf si on est militant du parti communiste, auquel cas l'URSS c'est le socialisme, c'est l'&#201;tat des travailleurs, etc., si on n'est pas dans la th&#233;ologie et le cat&#233;chisme, si on n'est pas dans l'aveuglement et tout ce qu'on veut, l'URSS qu'est-ce que c'est ? C'est une soci&#233;t&#233; de classes, je ne vois pas pourquoi h&#233;siter &#224; utiliser ce vocabulaire, c'est une soci&#233;t&#233; de classes et une soci&#233;t&#233; de classes qui s'est constitu&#233;e purement &#224; partir de l'appareil d'&#201;tat. Il me semble qu'on voit bien l&#224; la g&#233;n&#233;alogie des classes, c'est-&#224;-dire des riches et des pauvres, des exploiteurs et des exploit&#233;s, c'est-&#224;-dire cette division l&#224;, cette division &#233;conomique de la soci&#233;t&#233; &#224; partir de l'existence de l'appareil d'&#201;tat. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'&#201;tat sovi&#233;tique, centr&#233; sur le parti communiste, a engendr&#233; une soci&#233;t&#233; de classes, une nouvelle bourgeoisie russe qui n'est certainement pas moins f&#233;roce que la plus f&#233;roce des bourgeoisies europ&#233;ennes au XIX&#232;me si&#232;cle, par exemple. &#231;a me parait s&#251;r, et lorsque je dis cette chose qui a l'air surr&#233;aliste, &#224; savoir que c'est l'&#201;tat qui engendre les classes, on veut l'illustrer en prennent des exemples dans des mondes compl&#232;tement diff&#233;rents de celui dans lequel on vit, &#224; savoir les Incas ou l'URSS. Il est probable que des sp&#233;cialistes, disons, de l'&#233;gypte ancienne ou d'autres r&#233;gions, ou d'autres cultures, des soci&#233;t&#233;s que Marx d&#233;signait sous le nom de despotisme asiatique ou d'autres sous le nom de civilisation hydraulique, je pense que les sp&#233;cialistes de ces soci&#233;t&#233;s iraient, je suppose, dans le m&#234;me sens que moi, ils montreraient comment &#224; partir de la division politique s'engendre, d'ailleurs tr&#232;s facilement, la division &#233;conomique, &#224; dire ceux qui ob&#233;issent deviennent en m&#234;me temps les pauvres et les exploit&#233;s, ceux qui commandant, les riches et les exploiteurs. C'est parfaitement normal parce que d&#233;tenir le pouvoir c'est pour l'exercer ; un pouvoir qui ne s'exerce pas ce n'est pas un pouvoir ; et l'exercice du pouvoir par quoi passe-t-il ? Par l'obligation qu'on fait aux autres de travailler pour soi m&#234;me. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ce n'est pas du tout l'existence du travail ali&#233;n&#233; qui engendre l'&#201;tat mais je pense que c'est exactement le contraire, c'est &#224; partir du pouvoir, de la d&#233;tention du pouvoir que s'engendre le travail ali&#233;n&#233; ; le travail ali&#233;n&#233; qu'est-ce que c'est ? &#171; &lt;i&gt;Je travaille non pour moi, mais je travaille pour les autres&lt;/i&gt; &#187; ou plut&#244;t, &#171; &lt;i&gt;je travaille un peu pour moi et beaucoup pour les autres &lt;/i&gt; &#187;. Celui qui a le pouvoir, il peut dire aux autres : &#171; &lt;i&gt;Vous allez travailler pour moi &lt;/i&gt; &#187;. Et alors appara&#238;t le travail ali&#233;n&#233; ! La premi&#232;re forme et la forme la plus universelle du travail ali&#233;n&#233; &#233;tant l'obligation de payer le tribut. Car si je dis &#171; &lt;i&gt;c'est moi qui ai le pouvoir et c'est vous qui le subissez&lt;/i&gt; &#187;, il faut que je le prouve ; et je le prouve en vous obligeant &#224; payer le tribut, c'est-&#224;-dire &#224; d&#233;tourner une partie de votre activit&#233; &#224; mon profit exclusif. De par l&#224; m&#234;me, je ne suis pas seulement celui qui a le pouvoir, mais celui qui exploite les autres ; et il n'y a pas de machine &#233;tatique sans cette institution qui s'appelle le tribut. Le premier acte de l'homme de pouvoir, c'est exiger tribut, paiement de tribut de ceux sur qui il exerce le pouvoir. &lt;br class='manualbr' /&gt;Alors, vous me direz : &#171; pourquoi ob&#233;issent-ils ? Pourquoi payent-ils le tribut ? &#187;. &#231;a, c'est la question de l'origine de l'&#201;tat, justement. Je ne sais pas tr&#232;s bien, mais il y a dans la relation de pouvoir quelque chose qui n'est pas seulement de l'ordre de la violence. Ce serait trop facile, parce que &#231;a r&#233;soudrait le probl&#232;me tout de suite ! Pourquoi y-a-t-il l'&#201;tat ? Parce qu'&#224; un moment donn&#233;, ici ou l&#224;, un type ou un groupe de types disent : &#171; &lt;i&gt;Nous avons le pouvoir et vous allez ob&#233;ir&lt;/i&gt; &#187;. Mais l&#224;, deux choses peuvent se passer : ou bien ceux qui entendent ce discours disent &#171; &lt;i&gt; oui c'est vrai, vous avez le pouvoir et on va ob&#233;ir&lt;/i&gt; &#187; ou bien &#171; &lt;i&gt;non, non, vous n'avez pas le pouvoir et la preuve, c'est qu'on ne va pas vous ob&#233;ir&lt;/i&gt; &#187; et ils pourront traiter les autres de fous ou on va les tuer. Ou bien on ob&#233;it, ou bien on n'ob&#233;it pas ; et il faut bien qu'il y ait eu cette reconnaissance du pouvoir, puisque l'&#201;tat est apparu ici et l&#224; dans diverses soci&#233;t&#233;. En fait, la question de l'origine de cette relation de pouvoir, de l'origine de l'&#201;tat, &#224; mon avis, se d&#233;double, au sens o&#249; il y a une question du haut et une question du bas : &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; la question du haut, c'est : qu'est-ce qui fait que, quelque part &#224; un moment donn&#233;, un type dise &#171; &lt;i&gt;c'est moi le chef et vous allez m'ob&#233;ir ?&lt;/i&gt; &#187;. C'est la question du sommet de la pyramide. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; la question du bas, de la base de la pyramide, c'est : pourquoi les gens acceptent-ils d'ob&#233;ir, alors que ce n'est pas un type ou un groupe de types qui d&#233;tient une force, une capacit&#233; de violence suffisante pour faire r&#233;gner la terreur sur tout le monde. Donc il y a autre chose ; cette acceptation de l'ob&#233;issance renvoie &#224; autre chose. Je ne sais pas trop ce que c'est ; je suis un chercheur... donc je cherche. Mais tout ce qu'on peut dire pour le moment, il me semble, c'est que si la question est pertinente, la r&#233;ponse n'est pas &#233;vidente. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais on ne peut pas faire l'&#233;conomie de la question du bas, c'est-&#224;-dire pourquoi les gens acceptent-ils d'ob&#233;ir. Si l'on veut r&#233;fl&#233;chir s&#233;rieusement &#224; la question de l'origine de la relation de pouvoir, &#224; la question de l'origine de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'&#233;tait d&#233;j&#224; l&#224; les deux questions que posait Rousseau au d&#233;but du Contrat Social, quand il disait : jamais un homme ne sera suffisamment fort pour &#234;tre toujours le plus fort, et pourtant il y a &#201;tat ; sur quoi fonder alors le pouvoir politique ? J'ai eu l'impression, en lisant La Soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat, qu'il y avait une analogie entre ta d&#233;marche et celle de Rousseau, avec un point d'ancrage tr&#232;s significatif : la r&#233;f&#233;rence &#224; des petites soci&#233;t&#233;s (je pense aux r&#233;f&#233;rences de Rousseau &#224; Gen&#232;ve, &#224; la Corse, aux petites vall&#233;es suisses), une telle recherche d&#233;bouchant sur la question de l'origine du pouvoir politique.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas une recherche. C'est ce que m'apprennent les soci&#233;t&#233;s primitives... L&#224;, on se d&#233;place un petit peu, mais en fait on est toujours dans le m&#234;me champ. &#224; quelle condition une soci&#233;t&#233; peut-elle &#234;tre sans &#201;tat ? Une des conditions est que la soci&#233;t&#233; soit petite... Par ce biais-l&#224;, je rejoins ce que tu viens de dire &#224; propos de Rousseau. C'est vrai, les soci&#233;t&#233;s primitives ont ceci en commun qu'elles sont petites, je veux dire d&#233;mographiquement, territorialement ; et &#231;a, c'est une condition fondamentale pour qu'il n'y ait pas apparition d'un pouvoir s&#233;par&#233; dans ces soci&#233;t&#233;s. &#224; ce point de vue l&#224;, on pourrait opposer terme &#224; terme les soci&#233;t&#233;s primitives sans &#201;tat et les soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat : les soci&#233;t&#233;s primitives sont du c&#244;t&#233; du petit, du limit&#233;, du r&#233;duit, de la scission permanente, du c&#244;t&#233; du multiple, tandis que les soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat sont exactement du c&#244;t&#233; du contraire ; elles sont du c&#244;t&#233; de la croissance, du c&#244;t&#233; de l'int&#233;gration, du c&#244;t&#233; de l'unification, du c&#244;t&#233; de l'Un. Les soci&#233;t&#233;s primitives, ce sont des soci&#233;t&#233;s du multiple ; les soci&#233;t&#233;s non-primitives, &#224; &#201;tat, ce sont des soci&#233;t&#233;s de l'Un. L'&#201;tat, c'est le triomphe de l'Un. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tu viens d'&#233;voquer Rousseau ; on pourrait en &#233;voquer un autre, qui s'est pos&#233; la question fondamentale, celle que je posais il y a un instant, &#224; savoir ce que j'appelais la question du bas : pourquoi les gens ob&#233;issent-ils, alors qu'ils sont infiniment plus forts et plus nombreux que celui qui commande ? C'est une question myst&#233;rieuse, en tous cas pertinente, et celui qui se l'est pos&#233;e il y a tr&#232;s longtemps et avec une nettet&#233; parfaite, c'&#233;tait La Bo&#233;tie dans le &lt;i&gt;Discours sur la servitude volontaire&lt;/i&gt;. C'est une vieille question, mais ce n'est pas parce que c'est une vieille question qu'elle est d&#233;pass&#233;e. Je ne pense pas qu'elle est du tout d&#233;pass&#233;e ; au contraire il est temps de revenir &#224; cette question l&#224;, c'est-&#224;-dire sortir un peu du mar&#233;cage &#8220;marxiste&#8221;, qui rabat l'&#234;tre de la soci&#233;t&#233; sur, parlons massivement, l'&#233;conomique, alors que peut-&#234;tre il est plut&#244;t dans le politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu disais que tu rencontrais naturellement le probl&#232;me du marxisme. Est-ce que tu ne rencontres pas aussi la grille de lecture psychanalytique et pourquoi est-ce que tu n'y fais pas r&#233;f&#233;rence ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, c'est autre chose. Je dois dire que je suis quasiment analphab&#232;te en ce qui concerne la litt&#233;rature psychanalytique. Donc, l'absence de r&#233;f&#233;rence vient de l'absence de culture. Et deuxi&#232;mement je n'en ai pas besoin. Je n ai pas besoin de faire r&#233;f&#233;rence &#224; la lecture, &#224; la grille psychanalytique pour ce que je cherche. Peut-&#234;tre que, ce faisant, je me limite ou je perds du temps, mais jusqu'&#224; pr&#233;sent je n'en ai pas eu besoin. Et je dois dire que d'autre part les quelques lectures que j'ai eu de textes qui sont &#224; cheval sur l'ethnologie et la psychanalyse ne m'ont pas encourag&#233; &#224; aller dans cette direction. Lorsque, parlant de la question du pouvoir, je parle du d&#233;sir de pouvoir, ou &#224; l'autre bout, c'est-&#224;-dire en bas, du d&#233;sir de soumission, je sais bien que &#8220;d&#233;sir&#8221; &#231;a fait partie du vocabulaire et de l'arsenal de concepts de la psychanalyse ; mais enfin, je peux tr&#232;s bien avoir pris &#231;a chez Hegel ou m&#234;me chez Karl Marx, et en fait mes r&#233;f&#233;rences sont plut&#244;t de ce c&#244;t&#233;-l&#224;. Tr&#232;s simplement, l&#224;, je ne sais pas grand-chose ; je ne sais presque rien pour ce qui est de la psychanalyse, et puis &#231;a ne me manque pas. Naturellement, si un jour il me semble que j'arrive &#224; une impasse et que la grille psychanalytique me permette d'en sortir, alors l&#224;, je ferai un effort... Mais pour le moment, non, je n' ai pas besoin de cet instrument l&#224; ; je pense au contraire que &#231;a me brouillerait les id&#233;es ; les id&#233;es, c'est pas grave, mais &#231;a brouillerait le r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Le pouvoir dans la soci&#233;t&#233; sauvage&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu dis que le fondement de la distinction entre soci&#233;t&#233; primitive et soci&#233;t&#233; non-primitive, c'est la division dans un cas, la non-division dans l'autre. Mais il me semble que si la division riche/pauvre, exploiteur/exploit&#233; n'existe pas par exemple chez les Guayaki, il existe un autre type de division, ne serait-ce que homme/femme, bien s&#251;r, et normaux/d&#233;viants. Dans la Chronique des Indiens Guayaki, par exemple, tu as pris le cas de deux p&#233;d&#233;rastes, il y en a un qui s'adapte aux normes et l'autre non. Quelle sorte de pouvoir s'exerce sur lui pour lui faire sentir que sa position est anormale ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; on est loin, on s'&#233;carte. Quelle sorte de pouvoir ? Comment dire... le point de vue du groupe, le point de vue de la communaut&#233;, l'&#233;thique de la soci&#233;t&#233;. L&#224;, c'est un cas pr&#233;cis : les Guayaki, c'est, c'&#233;tait, puisqu'il faut en parler au pass&#233;, une soci&#233;t&#233; de chasseurs. Alors l&#224;, un bonhomme qui n'est pas un chasseur, c'est presque un moins que rien. Donc le type, il n'a pas tellement le choix ; n'&#233;tant pas chasseur, pratiquement il n'est plus un homme. Il n'y a pas un chemin tr&#232;s grand &#224; parcourir pour aller de l'autre c&#244;t&#233;, c'est-&#224;-dire dans l'autre secteur de la soci&#233;t&#233;, qui est le monde f&#233;minin. Mais je ne sais pas si on peut parler en terme de pouvoir. En tous cas, ce n'est pas un pouvoir au sens o&#249; on en a parl&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent, un pouvoir de nature politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un pouvoir non coercitif ? Mais est-ce que le fait de ne pas rep&#233;rer un pouvoir qui soit cristallis&#233; sur un bonhomme ne te fait pas dire que c'est une soci&#233;t&#233; sans pouvoir, parce que, justement, il n'est pas cristallis&#233; sur quelques individus ? Mais il existe quand m&#234;me bien une division, une r&#233;probation sociale, qui fait que les individus ne se comportent pas n'importe comment. Ainsi, dans les relations matrimoniales, le type qui refuse que sa femme ait un second &#233;poux (La chronique des indiens Guayaki), finalement, il rentre dans le rang au bout d'un certain temps. Alors le pouvoir existe quand m&#234;me puisqu'il y a des normes de comportement ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont des normes soutenues par la soci&#233;t&#233; enti&#232;re, ce ne sont pas des normes impos&#233;es par un groupe particulier &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233;. Ce sont les normes de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me ; ce sont le normes &#224; travers lesquelles la soci&#233;t&#233; se maintient ; ce sont les normes que tout le monde respecte ; elles ne sont impos&#233;es par personne. Les normes dans les soci&#233;t&#233;s primitives, les interdits, etc&#8230; C'est comme les lois chez nous, on peut toujours transiger un petit peu. Mais enfin l&#224;, ce ne sont pas les normes d'un groupe sp&#233;cial de la soci&#233;t&#233;, qui les impose au reste de la soci&#233;t&#233; ; c'est les normes de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me. Ce n'est pas une question de pouvoir. D'ailleurs pouvoir de qui ? Sur qui ? C'est le pouvoir de la soci&#233;t&#233; prise comme un tout unitaire, puisqu'elle n'est pas divis&#233;e, c'est le pouvoir de la soci&#233;t&#233; comme un tout sur les individus qui la composent. Et ces normes, comment sont-elles apprises, acquises, int&#233;rioris&#233;es ? Par la vie, l'&#233;ducation des enfants, etc. On n'est pas dans le champ du pouvoir. De la m&#234;me mani&#232;re que le &#8220;pouvoir&#8221; d'un p&#232;re sur ses enfants, dans la soci&#233;t&#233; primitive, ou d'un mari sur sa femme, ou s'il en a plusieurs, sur ses femmes, n'a rien &#224; voir avec cette relation de pouvoir que je place comme essence de l'&#201;tat, de la machine &#233;tatique. Le pouvoir d'un p&#232;re sur ses enfants, cela n'a rien &#224; voir avec le pouvoir d'un chef sur les gens qui lui ob&#233;issent ; &#231;a n'a rien &#224; voir. Il ne faut pas confondre les domaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a une division de l'espace, qui est g&#233;n&#233;ralement pos&#233;e comme d&#233;terminante chez H. Lefebvre et les situs, c'est la division ville/campagne. Dans la Chronique des indiens Guayaki et surtout dans le chapitre &#8220;L'arc et le panier&#8221; de La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat, tu fais appara&#238;tre une autre division entre espace masculin et espace f&#233;minin. A quoi renvoie cette division ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est normal qu'il y ait cette division dans ce cas. N'oublions pas qu'il s'agit de chasseurs nomades ; c'est normal qu'il y ait deux espaces assez bien diff&#233;renci&#233;s, car la chasse, c'est une affaire d'hommes et &#231;a se fait dans la for&#234;t. C'est un domaine de for&#234;ts de toutes fa&#231;ons, tout le monde est dans la for&#234;t ; mais il y a une distinction entre le campement o&#249; on s'arr&#234;te, o&#249; on dort, o&#249; on mange, etc., qui est l'espace de tout le monde (les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards...) et la for&#234;t, qui est tr&#232;s marqu&#233;e par ceux qui y passent leur temps, qui sont les hommes en tant que chasseurs. Il se trouve que, &#224; part &#231;a, en raison de la composition d&#233;mographique des Guayaki, les femmes &#233;taient plus nombreuses que les hommes ; donc le campement &#233;tait plus marqu&#233; du c&#244;t&#233; des femmes que du c&#244;t&#233; des hommes ; d'autant plus que les hommes, ils s'en vont &#224; la chasse, entre hommes et que les femmes restent avec les enfants au campement. Donc, sans pousser trop loin cette opposition, on peut en effet distinguer deux espaces : &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; la for&#234;t, c'est l'espace de la chasse, du gibier et des hommes en tant que chasseurs. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; le campement, c'est plut&#244;t l'espace f&#233;minin, avec les enfants, la cuisine, la vie familiale, etc. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ceci dit, on n'a pas l&#224; quoi que ce soit qui rappelle une quelconque relation de pouvoir des uns sur les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En fait, l'espace divis&#233; entre ville et campagne est un espace hi&#233;rarchis&#233;, autoritaire. Ici, il n'y a pas un rapport identique de hi&#233;rarchie entre les deux espaces ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, pas du tout ! M&#234;me si on prend d'autres cas, parce que l&#224; c'est un cas sp&#233;cial, c'est des chasseurs nomades (apr&#232;s tout, c'est tr&#232;s rare une soci&#233;t&#233; de chasseurs nomades, ou plut&#244;t c'&#233;tait tr&#232;s rare...), m&#234;me si on prend le cas le plus courant qui est celui des soci&#233;t&#233;s primitives d'agriculteurs s&#233;dentaires (c'&#233;tait le cas de la quasi totalit&#233; des indiens d'Am&#233;rique du Sud, et je ne parle pas des Andes, je parle des indiens de for&#234;t, les sauvages-&#224;-plumes-tout-nus, l'Amazonie quoi... presque tous sont des agriculteurs s&#233;dentaires, m&#234;me s'ils vont &#224; la chasse, s'ils p&#234;chent, s'ils cueillent... ce sont des agriculteurs s&#233;dentaires), il n'y a aucune distinction entre le village, comme premi&#232;re image de la ville, et la campagne. &#231;a n'a strictement rien &#224; voir. &lt;br class='manualbr' /&gt;La distinction ville/campagne appara&#238;t quand il y a la ville, avec des gens qui ne sont pas des villageois, parce que villageois, &#231;a correspond &#224; village, mais qui sont des bourgeois, des gens qui habitent le bourg, avec des chefs. C'est l&#224; o&#249; habitent les chefs d'abord. La ville et la distinction ville/campagne apparaissent avec et apr&#232;s l'apparition de l'&#201;tat, parce que l'&#201;tat, ou la figure du despote, se fixe tout de suite dans un centre, avec ses forteresses, ses temples, ses magasins... Alors l&#224;, forc&#233;ment, il y a une distinction entre le centre et le reste ; le centre, &#231;a devient la ville, et le reste, &#231;a devient la campagne. Mais cette distinction l&#224; ne fonctionne pas du tout dans une soci&#233;t&#233; primitive, m&#234;me si on a des communaut&#233;s primitives qui ont une taille consid&#233;rable. &lt;br class='manualbr' /&gt;La dimension n'y change rien : qu'on ait affaire &#224; une bande de chasseurs Guayaki de 30 personnes. ou a un village Guarani de 1500 personnes, il n'y a absolument pas la distinction ville/campagne. Ville/campagne, c'est quand l'&#201;tat est l&#224;, quand il y a le chef, et sa r&#233;sidence, et sa capitale, et ses d&#233;p&#244;ts, ses casernes, ses temples, etc. Les villes sont cr&#233;&#233;e par l'&#201;tat ; c'est pour &#231;a que les villes, les cit&#233;s sont aussi anciennes que l'&#201;tat l&#224; o&#249; il y a &#201;tat, il y a ville ; l&#224; o&#249; il y a exercice de la relation de pouvoir il y a distinction ville /campagne. Forc&#233;ment parce que tous les gens qui habitent dans la ville autour de celui qui commande, il faut bien qu'ils mangent, il faut bien qu'ils vivent, et alors ce sont les autres, ceux qui sont hors de la ville, ceux qui sont dans la campagne qui travaillent pour eux. &lt;br class='manualbr' /&gt;D'ailleurs, c'est pour &#231;a qu'on pourrait m&#234;me dire que la figure du paysan, en tant que telle, appara&#238;t &#224; l'int&#233;rieur de la machine &#233;tatique, le paysan &#233;tant celui qui vit et travaille dans la campagne partiellement au profit de ceux qui sont dans la ville et qui commandent, c'est-&#224;-dire qu'il paie le tribut, il paie le tribut sous forme de services personnels qui sont soit des corv&#233;es, soit des produits de ses champs... Mais le tribut, &#224; quoi sert-il ? Il sert d'abord &#224; marquer le pouvoir, c'est le signe du pouvoir ! Il n'y a pas d'autre moyen de manifester le fait du pouvoir. Cela ne peut passer que par le tribut. De quelle mani&#232;re, moi disant &#171; &lt;i&gt;je suis le chef, j'ai le pouvoir&lt;/i&gt; &#187;, vais-je le manifester ? En vous demandant quelque chose, ce quelque chose, &#231;a s'appelle le tribut. Le tribut c'est le signe du pouvoir et en m&#234;me temps c'est le moyen d'entretenir, d'assurer la permanence de la sph&#232;re du pouvoir, de tous ceux qui entourent le chef. Et la bureaucratie se gonfle tr&#232;s vite &#224; partir du moment o&#249; il y a un chef, un despote, il est tr&#232;s vite entour&#233; de gens qui assurent son pouvoir, des gardes du corps, des guerriers. Ils peuvent se transformer tr&#232;s rapidement en fonctionnaires sp&#233;cialis&#233;s pour aller ramasser le tribut, ou le comptabiliser, le compter, en statisticiens, en pr&#234;tres, enfin toute la constellation des soldats, des fonctionnaires, des scribes, des pr&#234;tres appara&#238;t tr&#232;s vite avec la figure, autour de la figure du chef. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il suffit que le champ d'application de la relation de pouvoir soit un peu vaste ; alors &#224; ce moment l&#224;, il y a tout de suite tout ce qui entoure la figure du chef : les pr&#234;tres, les militaires, les scribes, les fonctionnaires, les inspecteurs, etc&#8230; et une vie de cour, une aristocratie. Tous ces gens l&#224; ne vont pas travailler, parce qu'ils ont en fait autre chose &#224; faire, ce n'est m&#234;me pas par paresse, par d&#233;sir de jouissance comme le ma&#238;tre chez Hegel, mais parce qu'ils ont autre chose &#224; faire, ils ont &#224; &#234;tre pr&#234;tres, g&#233;n&#233;raux, fonctionnaires, etc. Ils ne peuvent pas en m&#234;me temps cultiver les champs, &#233;lever des troupeaux, donc il faut que les autres travaillent pour eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a des sorciers dans la soci&#233;t&#233; primitive, des shamans. Comment rendre compte de leur place ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; on revient un peu &#224; ce dont on parlait tout &#224; l'heure, des ambigu&#239;t&#233;s du terme de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Oui, je crois qu'en fait un certain nombre de nos questions jouent sur ce type d'ambigu&#239;t&#233;, &#224; savoir : coercition qui assure la coh&#233;sion sociale et d'un autre c&#244;t&#233; pouvoir politique ; et il me semble que tu distingues tr&#232;s nettement les deux, alors que &#231;a nous apparaissait moins clairement. C'est peut-&#234;tre ce point-l&#224; qui nous a le plus &#8220;choqu&#233;&#8221; dans l'ensemble des questions qu'on a pu se poser. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, tu dis coercition ; il n'y a pas de coercition dans les soci&#233;t&#233;s primitives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'exemple, la n&#233;cessit&#233; de rendre, de donner et de rendre, de recevoir et de rendre. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;change et la r&#233;ciprocit&#233; ! Il serait absurde de nier, disons, l'obligation d'&#233;changer, d'&#233;changer des biens ou des services, comme celle d'&#233;changer les femmes pour respecter les r&#232;gles matrimoniales, et d'abord la prohibition de l'inceste, mais l'&#233;change des biens qui se passe tous les jours, qu'on voit, c'est celui de la nourriture principalement, d'ailleurs on ne voit pas tr&#232;s bien ce qui pourrait circuler d'autre. Cela se passe entre qui et qui ? Quelles sont les personnes englob&#233;es dans ce r&#233;seau de circulation des biens ? Ce sont principalement les parents, la, parent&#233;, ce qui implique non seulement les consanguins mais aussi les alli&#233;s, les beaux-fr&#232;res... &lt;br class='manualbr' /&gt;C'est une obligation, mais &#224; peu pr&#232;s de la m&#234;me mani&#232;re que c'est chez nous une obligation de faire un cadeau &#224; un neveu ou de porter des fleurs &#224; une grand-m&#232;re. En plus c'est le r&#233;seau qui d&#233;finit ce qu'on pourrait appeler les assurances sociales. Sur qui un individu d'une soci&#233;t&#233; primitive peut-il d'abord compter ? C'est sur sa parent&#233;. La mani&#232;re de montrer qu'on escompte, &#233;ventuellement, en cas de besoin, l'aide des parents et des alli&#233;s, c'est de leur offrir de la nourriture, c'est un circuit permanent de petits cadeaux. Ce n'est pas compliqu&#233; ; quand les femmes font la cuisine, quand la viande ou n'importe quoi d'autre est pr&#234;t, on voit, en effet, tout de suite, la femme elle-m&#234;me, ou un enfant qu'elle envoie, porter une petite quantit&#233;, quasiment symbolique d'aliment &#8212; &#231;a ne constitue pas un repas &#8212; &#224; telle personne, telle personne, telle personne, etc. Ce sont presque toujours des parents ou des alli&#233;s, pourquoi fait-on cela ? &lt;br class='manualbr' /&gt;Parce qu'on sait qu'eux-m&#234;mes feront la m&#234;me chose, on pourra compter sur ces gens-l&#224;, en cas de besoin, de catastrophe... ce sont les assurances, la s&#233;curit&#233; sociale. C'est une s&#233;curit&#233; sociale qui n'est pas d'&#201;tat, elle est de parent&#233;. Mais il ne viendrait jamais &#224; l'id&#233;e d'un sauvage d'offrir quoi que ce soit &#224; quelqu'un dont il n'a rien &#224; attendre. &#231;a ne lui viendrait pas m&#234;me &#224; l'esprit ! C'est pour cela que le champ des &#233;changes est rabattu, je ne dis cas exclusivement mais, principalement sur les r&#233;seaux d'alliance et de parent&#233;. Maintenant, il peut y avoir naturellement d'autres types d'&#233;change qui, eux, ont une fonction diff&#233;rente, qui sont plus ritualis&#233;s, et qui concernent, par exemple, les relations d'une communaut&#233; avec une autre communaut&#233; alors-l&#224;, on est dans l'ordre des &#8220;relations internationales&#8221; en quelque sorte. Ces &#233;changes inter-parentaux et inter-alli&#233;s, dont je parlais, se passent &#224; l'int&#233;rieur de la communaut&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tu parlais tout &#224; l'heure du shaman, en effet, le shaman (il n'y a pas de doute), c'est probablement l'homme qui a, disons, le plus de pouvoir. Mais, qu'est-ce que son pouvoir ? Ce n'est pas du tout un pouvoir de nature politique ; je veux dire, le lieu o&#249; il est inscrit dans la soci&#233;t&#233;, ce n'est pas du tout un lieu &#224; partir duquel il peut dire &#171; &lt;i&gt;je suis le chef, donc vous allez ob&#233;ir&lt;/i&gt; &#187;. Absolument pas. Il y a des shamans, selon les groupes, qui ont une plus ou moins grande r&#233;putation, selon qu'ils sont plus ou moins grands shamans. Il y a des shamans qui ont une r&#233;putation formidable, c'est-&#224;-dire dont la r&#233;putation s'&#233;tend tr&#232;s loin chez des groupes qui ne le connaissent m&#234;me pas. Le shaman, en tant que m&#233;decin, c'est-&#224;-dire en tant que ma&#238;tre des maladies, est ma&#238;tre de la vie et de la mort : s'il soigne quelqu'un, il met la maladie, il enl&#232;ve la maladie du corps du patient ; il est ma&#238;tre de la vie. En tant que tel, il soigne et il gu&#233;rit. Mais en m&#234;me temps, il est forc&#233;ment ma&#238;tre de la mort, c'est-&#224;-dire qu'il manipule les maladies, et s'il est capable d'arracher la maladie... ou plut&#244;t d'arracher une personne &#224; la maladie, inversement il est capable de jeter la maladie sur quelqu'un. Ce qui fait que la m&#233;tier de shaman n'est pas un m&#233;tier de tout repos, parce que si quelque chose d'anormal arrive dans la soci&#233;t&#233; (soit que le shaman &#233;choue plusieurs fois dans ses cures, soit que quelque chose d'autre se passe), le shaman fonctionnera, de pr&#233;f&#233;rence, comme bouc &#233;missaire dans la soci&#233;t&#233;. Le shaman sera rendu responsable de ce qui se passe, des choses anormales qui se passent dans la soci&#233;t&#233;, des choses qui font peur et qui inqui&#232;tent les gens, c'est lui qu'on va rendre responsable en raison du fait qu'en tant que ma&#238;tre de la vie, il est ma&#238;tre de la mort. On dira &#171; &lt;i&gt;c'est lui&lt;/i&gt; &#187;, c'est lui qui jette des sorts, c'est lui qui rend les enfants malades etc. &lt;br class='manualbr' /&gt;Que fait-on dans ce cas l&#224; ? Eh bien, le plus souvent, le shaman est tu&#233; ! Il est tu&#233;. C'est pour cela que je disais tout &#224; l'heure que le m&#233;tier de shaman, ce n'est pas un m&#233;tier de tout repos. Mais, en tous cas, le prestige et le respect dont peut b&#233;n&#233;ficier le shaman dans une tribu ne lui donne pas la moindre possibilit&#233; de fonder l'&#201;tat, de dire : &#171; &lt;i&gt;c'est moi qui commande&lt;/i&gt; &#187; ; il n'y penserait m&#234;me pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Son prestige n'est-il pas sujet &#224; caution ? Ce n'est pas n&#233;cessairement un personnage, disons, sacr&#233;. Dans les deux &#8220;contes&#8221; que tu rapportes sur les shaman, on se moque d'eux.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les shamans ne sont pas du tout dans le sacr&#233;. Les Indiens ne sont pas du tout par rapport au shaman comme l'indien des Andes, autrefois, par rapport &#224; l'inca ou comme le chr&#233;tien, ici, devant le Pape. Simplement on sait que si on est malade on peut compter sur lui et on sait aussi qu'il faut faire attention avec ce bonhomme parce qu'il a des pouvoirs, il n'a pas le Pouvoir, il a des pouvoirs, ce n'est pas du tout la m&#234;me chose. Parce qu'il est aid&#233; par ses esprits assistants (comment et pourquoi est-il aid&#233; par ses esprits assistants ? Parce qu'il a appris, c'est long pour devenir shaman, &#231;a demande des ann&#233;es et des ann&#233;es, disons, d'&#233;tudes), il a des pouvoirs, mais &#231;a ne lui donnera jamais le Pouvoir, il n'en veut pas ! &#224; quoi &#231;a lui servirait ? Et puis les gens rigoleraient ! Il ne faut s&#251;rement pas, &#224; mon avis, chercher l'origine du pouvoir dans le prestige du shaman. Ce n'est certainement pas de ce c&#244;t&#233;-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il est &#8220;inspir&#233;&#8221;... Y a-t-il un rapport entre le shaman et le proph&#232;te ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun. Cela n'a rien &#224; voir. Les shamans il faut voir exactement ce qu'ils sont, des m&#233;decins. Ils soignent les gens et, en m&#234;me temps, ils tuent les ennemis. Un shaman soigne les gens de sa communaut&#233;, il soigne, si on le lui demande, les gens des communaut&#233;s alli&#233;es, et il tue les ennemis. Il est, en ce sens, un pur instrument de la communaut&#233;. Comment tue-t-il ? Il tue comme un shaman, il appelle toute son arm&#233;e d'esprits-assistants et il les envoie tuer les ennemis ; de sorte que, par exemple, dans une communaut&#233; x, il y a un enfant qui meurt, ou quelqu'un d'autre, et que le shaman local n'a pas r&#233;ussi &#224; le soigner. Que vont-ils dire &#171; &lt;i&gt;C'est le shaman de tel groupe qui a tu&#233; cette personne&lt;/i&gt; &#187; d'o&#249; la n&#233;cessit&#233; de se venger de faire un raid etc&#8230; &lt;br class='manualbr' /&gt;Le shaman c'est &#231;a. Il fonctionne comme m&#233;decin pour la communaut&#233; et comme machine de guerre au service de sa communaut&#233; contre les ennemis. Un proph&#232;te ce n'est jamais un m&#233;decin, il ne soigne pas. D'ailleurs, pour prendre l'exemple de l'Am&#233;rique du Sud, il y a eu des proph&#232;tes chez les Tupi-Guarani, mais tous les chroniqueurs font parfaitement la diff&#233;rence entre les shamans d'un c&#244;t&#233;, qui sont sorciers, m&#233;decins, et les proph&#232;tes de l'autre. Les proph&#232;tes parlent, ils font des discours de communaut&#233; en communaut&#233;, de village en village. Ils s'appellent d'un nom particulier les &#8220;carai&#8221;' ; tandis que les shamans s'appellent les &#8220;paji&#8221; La distinction est parfaitement claire. Je pense m&#234;me qu'on peut aller un peu plus loin et dire que les proph&#232;tes ne sont pas d'anciens shamans. C'est une figure vraiment diff&#233;rente. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;La guerre&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans une note, en bas de page des &lt;i&gt;M&#233;moires de G&#233;ronimo&lt;/i&gt;, Celui-ci est d&#233;fini comme shaman de guerre. Qu'est-ce que cela peut-il vouloir dire ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'en sais rien. Cela n'a qu'une importance secondaire. G&#233;ronimo &#233;tait un chef de guerre. C'est possible qu'en m&#234;me temps il ait eu quelques talents de shaman, connu des chants sp&#233;ciaux. Mais c'&#233;tait un chef de guerre, principalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On pourrait reprendre cette question de la guerre, &#224; savoir : quel est le statut de la guerre dans les soci&#233;t&#233;s primitives ? Ce qui nous ram&#232;ne au probl&#232;me de savoir s'il faut parler de soci&#233;t&#233;s isol&#233;es, ou d'ensembles le soci&#233;t&#233;s, de rapports inter-groupes. La guerre est-elle un ph&#233;nom&#232;ne exceptionnel ou, finalement, ne fait-elle pas partie de la quotidiennet&#233;, de la vie de la communaut&#233; ? Dans la mesure o&#249; l'on parle du r&#244;le de chef au moment de la guerre, qu'est-ce que cela peut vouloir dire ? Est-ce un ph&#233;nom&#232;ne exceptionnel ou n'est-ce pas &#224; l'horizon de toute la vie sociale ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est certain ; la guerre est inscrite dans l'&#234;tre m&#234;me des soci&#233;t&#233;s primitives. Je veux dire que la soci&#233;t&#233; primitive ne peut pas fonctionner sans la guerre ; donc la guerre est permanente. Dire que dans la soci&#233;t&#233; primitive la guerre est permanente ne veut pas dire que les sauvages se font la guerre du matin au soir et tout le temps. Quand je dis que la guerre est permanente, je veux dire qu'il y a toujours, pour une communaut&#233; donn&#233;e quelque part des ennemis, donc des gens qui sont susceptibles de venir nous attaquer. L'attaque en question ne se produit que de temps an temps, mais les relations d'hostilit&#233; entre les communaut&#233;s elles, sont permanentes ; c'est pourquoi je dis, la guerre est permanente, l'&#233;tat de guerre est permanent. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pourquoi ? L&#224;, on rejoint ce dont on a parl&#233; tout au d&#233;but, &#224; propos de la taille des soci&#233;t&#233;s. Je disais &#224; quelle condition une soci&#233;t&#233; pouvait &#234;tre primitive ? L'une de ces conditions qui est essentielle, c'est la taille de la soci&#233;t&#233;, de la communaut&#233;, il ne peut y avoir, du moins je le pense, de soci&#233;t&#233; &#224; la fois grande et primitive. Pour qu'une soci&#233;t&#233; soit primitive, il faut qu'elle soit petite. Pour qu'une soci&#233;t&#233; soit petite, il faut qu'elle refuse d'&#234;tre grande, et pour refuser d'&#234;tre grande, il y a comme technique, qui est universellement utilis&#233;e dans les soci&#233;t&#233;s primitives et, en tous cas, dans les soci&#233;t&#233;s am&#233;ricaines, la fission, scission. Elle peut &#234;tre parfaitement amicale quand la soci&#233;t&#233; juge, estime que sa croissance d&#233;mographique d&#233;passe un certain seuil optimal il y a toujours quelqu'un qui propose &#224; un certain nombre de gens de partir. En g&#233;n&#233;ral, ces s&#233;parations suivent des lignes de parent&#233; ; &#231;a peut &#234;tre un groupe de fr&#232;res, qui d&#233;cident d'aller fonder une autre communaut&#233;, qui sera naturellement alli&#233;e &#224; celle qu'ils quittent puisque non seulement ils sont alli&#233;s mais encore ils sont parents. Mais ils fondent une autre communaut&#233;, donc il y a ce processus permanent de scission. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais au moins aussi important est le fait de la guerre, car la guerre primitive, la guerre dans les soci&#233;t&#233;s primitives, cet &#233;tat de guerre permanent dont je parlais, &#233;tat de guerre qui devient effectif de temps en temps, l&#224;, &#231;a d&#233;pend vraiment des soci&#233;t&#233;s. Toutes les soci&#233;t&#233;s primitives sont guerri&#232;res ou presque, mais elles le sont avec plus ou moins d'intensit&#233;, il y a des peuples tr&#232;s guerriers, il y a des peuples qui le sont moins, mais enfin pour tous, en tous cas, la guerre fait partie de l'horizon. Quels sont les effets de la guerre ? Les effets de la guerre sont de maintenir constamment la s&#233;paration entre les communaut&#233;s. En effet avec des ennemis on ne peut avoir que des rapports d'hostilit&#233;, c'est-&#224;-dire de s&#233;paration : ce rapport de s&#233;paration, l'hostilit&#233; culminant dans la guerre effective, mais l'effet de la guerre, de l'&#233;tat de guerre c'est de maintenir la s&#233;paration entre les communaut&#233;s, c'est-&#224;-dire la division. L'effet principal de la guerre, c'est de cr&#233;er tout le temps du multiple, et, ce faisant, la possibilit&#233; pour qu'il y ait le contraire du multiple n'existe pas. Tant que les communaut&#233;s seront, par le moyen de la guerre, dans un &#233;tat de s&#233;paration, de froideur ou d'hostilit&#233; entre elles, tant que chaque communaut&#233; est et reste par ce moyen-l&#224; dans l'autosuffisance, on pourrait dire dans l'autogestion pratiquement, il ne peut y avoir d'&#201;tat. La guerre dans les soci&#233;t&#233;s primitives, c'est d'abord emp&#234;cher l'Un ; l'Un c'est d'abord l'unification, c'est-&#224;-dire l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce qu'on pourrait revenir sur les ph&#233;nom&#232;nes de scission ? Tu dis que c'&#233;tait des soci&#233;t&#233;s petites et, d&#233;s qu'elles croissaient, elles se scindaient. Comment expliques-tu que les soci&#233;t&#233;s Tuni-Guarani aient atteint des dimensions assez colossales. Pourquoi ce m&#233;canisme de scission ne fonctionnait-il plus ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224;, je ne peux pas r&#233;pondre avec beaucoup de pr&#233;cision sauf sur les chiffres. La particularit&#233; des Tupi-Guarani en Am&#233;rique du Sud, c'est que les tribus ou les communaut&#233;s qui constituaient ce que j'appelle la soci&#233;t&#233; Tupi-Guarani, &#233;taient d'une taille tr&#232;s consid&#233;rable, &#224; tel point qu'on est forc&#233; de penser &#224; une esp&#232;ce d'explosion d&#233;mographique, toutes proportions gard&#233;es, ce n'est pas la Chine ou l'Inde ; explosion d&#233;mographique qui d'ailleurs a conduit les Tupi-Guarani &#224; une esp&#232;ce d'expansion territoriale, ils avaient occup&#233; un espace gigantesque. Tr&#232;s probablement parce qu'ils avaient besoin d'espace vital, comme ils &#233;taient &#224; la fois tr&#232;s nombreux et tr&#232;s guerriers, ils partaient ils chassaient les occupants qu'ils rencontraient et ils se mettaient &#224; leur place ; ils les chassaient ou ils les tuaient, ou ils les int&#233;graient... je ne sais pas. Mais, en tous cas, ils arrivaient, se mettaient &#224; la place des autres apr&#232;s les avoir mis dehors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alors pourquoi cela ? Je veux dire pourquoi y a-t-il chez eux cette remarquable pouss&#233;e d&#233;mographique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela, moi, je n'en sais rien. Et ce n'est plus seulement un probl&#232;me d'ethnologue. C'est un probl&#232;me qui concerne un tas de gens ; il peut concerner les g&#233;n&#233;ticiens, les &#233;cologistes &#8230; je ne sais pas trop que dire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais, en tous cas, ce que je peux dire (&#231;a appara&#238;t de plus en plus au fur et &#224; mesure que des chercheurs s'int&#233;ressent aux questions de population dans les soci&#233;t&#233;s primitives) c'est que, disons, les soci&#233;t&#233;s primitives sont des &#8220;soci&#233;t&#233;s du codage&#8221;, pour employer le vocabulaire de &lt;i&gt;L'Anti-&#338;dipe&lt;/i&gt;. Disons que la soci&#233;t&#233; primitive, c'est toute une multiplicit&#233; de flux qui circulent, ou bien, autre m&#233;taphore, une machine avec ses organes. La soci&#233;t&#233; primitive code, c'est-&#224;-dire contr&#244;le, tient bien en main tous les flux, tous les organes. Je veux dire par l&#224; qu'elle tient bien en main ce qu'on pourrait appeler le flux du pouvoir ; elle le tient bien en main, et le tient en elle, elle ne le laisse pas sortir ; car si elle le laisse sortir, l&#224;, il y a conjonction entre chef et pouvoir ; et l&#224;, on est dans la figure minimale de l'&#201;tat, c'est-&#224;-dire la premi&#232;re division de la soci&#233;t&#233; (entre celui qui commande et ceux qui ob&#233;issent). Cela elle ne le laisse pas faire ; la soci&#233;t&#233; primitive contr&#244;le cet organe qui s'appelle la chefferie. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais il semble bien qu'il y a un flux que la soci&#233;t&#233; primitive appara&#238;t parfois loin de contr&#244;ler, c'est le flux d&#233;mographique. On a dit souvent que les soci&#233;t&#233;s primitives savaient contr&#244;ler leur d&#233;mographie ; tant&#244;t c'est vrai ; tant&#244;t ce n'est pas vrai. Il est &#233;vident qu'en ce qui concerne les Tupi-Guarani, au moment o&#249; on les conna&#238;t, c'est-&#224;-dire d&#232;s le d&#233;but du XVI&#232;me si&#232;cle, &#231;a ne les d&#233;rangeait pas, parce qu'ils &#233;taient en expansion territoriale. Il n'y avait pas de probl&#232;me. Mais il y aurait eu un probl&#232;me par exemple, si, voulant ou plut&#244;t &#233;tant oblig&#233;s d'avoir une expansion territoriale, ils avaient trouv&#233; des adversaires d&#233;cid&#233;s et d&#233;termin&#233;s pour prot&#233;ger le territoire qu'ils voulaient occuper. Qu'est-ce qui se serait pass&#233; ? Quand il y a ouverture d&#233;mographique et fermeture territoriale, alors l&#224;, il y a des probl&#232;mes. L&#224; il y a quelque chose qui peut-&#234;tre &#233;chappe &#224; la soci&#233;t&#233; primitive, la d&#233;mographie. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ils ont des tas de techniques pour contr&#244;ler la d&#233;mographie : la pratique constante de l'avortement, la pratique tr&#232;s courante de l'infanticide, la grande quantit&#233; de prohibitions sexuelles ; par exemple, tant qu'une femme n'a pas sevr&#233; un enfant (le sevrage intervient au bout de deux ou trois ans), presque d'une mani&#232;re universelle, les relations sexuelles sont interdites entre cette femme et son mari ; Si la femme a un enfant (car, comme je le disais tout &#224; l'heure, les prohibitions, les tabous, c'est fait pour &#234;tre respect&#233;, mais aussi pour &#234;tre viol&#233;), ou est enceinte alors que son premier n'est pas sevr&#233;, il y a de grandes chances pour que l'on pratique l'avortement, ou que l'on tue l'enfant d&#232;s sa naissance. Malgr&#233; &#231;a, il peut y avoir une tr&#232;s consid&#233;rable croissance de la population sur un horizon, une &#233;conomie et une &#233;cologie sauvage... &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Pouvoir et langage&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Toute une s&#233;rie de questions que nous nous sommes pos&#233;es tournaient autour du probl&#232;me du langage : d'un c&#244;t&#233; le langage est pr&#233;sent&#233; comme &#224; l'origine du pouvoir coercitif (c'est la parole du proph&#232;te) d'un autre c&#244;t&#233;, le langage est oppos&#233; &#224; la violence.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est toujours dans cette question du codage. On sait qu'en Am&#233;rique (et pas seulement on Am&#233;rique, &#231;a aussi apparemment c'est universel), le leader, le chef de tribu, le chef dans la soci&#233;t&#233; primitive, il faut qu'il ait diverses qualit&#233;s qui le qualifient, en vue d'exercer cette fonction ; et, entre autres qualit&#233;s, il y a la n&#233;cessit&#233; de savoir parler, d'&#234;tre un bon orateur. Cela a &#233;t&#233; constat&#233; constamment. Alors on peut dire que c'est parce que les sauvages aiment les beaux discours ; ils &#233;prouvent du plaisir &#224; entendre un bon orateur ; ce qui est vrai ; ils adorent &#231;a. Mais je crois qu'il faut aller plus loin et que, dans cette obligation qui fait qu'on ne peut pas &#234;tre reconnu comme chef si l'on est pas un bon orateur, il y a quelque chose qui fait que la communaut&#233;, qui reconna&#238;t untel comme son leader, elle le pi&#232;ge dans le langage. Elle pi&#232;ge le leader dans le langage, dans les discours qu'il prononce, dans les mots qu'il prononce. Il ne s'agit pas simplement du plaisir d'entendre un beau discours. Mais &#224; un niveau plus profond et naturellement pas conscient, cela rel&#232;ve de la philosophie politique qui est impliqu&#233;e dans le fonctionnement m&#234;me de la soci&#233;t&#233; primitive. Le leader, le chef, c'est-&#224;-dire celui qui pourrait &#234;tre le d&#233;tenteur du pouvoir, le commandant, celui qui donne des ordres, il ne peut pas le devenir, parce qu'il est pi&#233;g&#233; dans le langage, pi&#233;g&#233; au sens o&#249; son obligation, c'est de parler. &lt;br class='manualbr' /&gt;Tant qu'il est dans le langage, dans ce langage (parce que donner un ordre, c'est aussi parler...), cette obligation d'&#234;tre bon orateur, il ne peut pas s'en d&#233;p&#234;trer. Au cas o&#249; il lui viendrait &#224; l'id&#233;e de passer dans un autre type de langage, qui est le langage du commandement (il donne un ordre et l'ordre est ex&#233;cut&#233;), il ne le pourrait pas. Moi, je ne peux pas comprendre cette obligation d'&#234;tre un bon orateur autrement que comme un des multiples moyens que se donne la soci&#233;t&#233; primitive pour maintenir dans la disjonction chefferie et pouvoir. Tant que le chef est dans le discours et dans ce que j'ai appel&#233; le &#8220;discours &#233;difiant&#8221;, qui est un discours vide, il n'a pas le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il rapporte l'histoire de la tribu, les raisons qui l'ont faite... &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, et c'est un discours profond&#233;ment conservateur. Mais conservateur de quoi ? De la soci&#233;t&#233;, C'est un discours contre le changement, entre autres le changement le plus consid&#233;rable qui pourrait se passer dans la soci&#233;t&#233; primitive : celui qui laisserait appara&#238;tre un type qui dise &#224; la soci&#233;t&#233; &#171; &lt;i&gt;c'est moi le chef et &#224; partir de maintenant vous allez ob&#233;ir&lt;/i&gt; &#187;. Donc, c'est pour que le chef ne puisse pas dire cela, qu'il est un bon orateur, il est maintenant fig&#233;, prisonnier dans l'espace du langage. Tant qu'il est dans l'espace du langage, il est &#224; l'int&#233;rieur d'un cercle de craie et il ne peut pas en sortir. Il est l'homme qui parle, un point c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et que l'on n'est m&#234;me pas tenu d'&#233;couter, semble-t-il ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, il n'y a aucune obligation, Si on &#233;tait oblig&#233; de l'entendre, l&#224;, il y aurait de la loi ; on aurait d&#233;j&#224; bascul&#233; de l'autre c&#244;t&#233;, Il n'y a aucune obligation dans les soci&#233;t&#233;s primitives, du moins dans les rapports soci&#233;t&#233;/chefferie. Le seul qui ait des obligations, c'est le chef. C'est-&#224;-dire que c'est rigoureusement le contraire, le renversement total de ce qui se passe dans les soci&#233;t&#233;s o&#249; il y a l'&#201;tat,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le chef, c'est celui qui doit ob&#233;ir ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans nos pays, c'est le contraire : c'est la soci&#233;t&#233; qui a des obligations par rapport &#224; celui qui commande, alors que le chef n'en a aucune, Et pourquoi le chef qui commande, le despote, n'a-t-il aucune obligation ? Parce qu'il a le pouvoir, bien entendu ! Alors, le pouvoir, cela veut dire pr&#233;cis&#233;ment : &#171; &lt;i&gt;Les obligations, maintenant, ce n'est plus pour moi, c'est pour vous&lt;/i&gt; &#187;. Dans la soci&#233;t&#233; primitive, c'est exactement le contraire. Il n'y a que le chef qui a des obligations : obligation d'&#234;tre bon orateur, et non seulement d'avoir du talent, mais de le prouver constamment, c'est-&#224;-dire r&#233;galer les gens par ses discours, obligation d'&#234;tre g&#233;n&#233;reux. &lt;br class='manualbr' /&gt;Qu'est-ce que veut dire l'obligation d'&#234;tre g&#233;n&#233;reux dans des soci&#233;t&#233;s ou, disons, l'activit&#233; &#233;conomique est autosuffisante au niveau des unit&#233;s des production ? Les unit&#233;s de production, ce sont les familles &#233;l&#233;mentaires (un homme, une femme et les enfants). Elles sont autosuffisantes, c'est-&#224;-dire que chaque unit&#233;, en mettant entre parenth&#232;ses les petits flux de biens qui sont &#233;chang&#233;s, n'a pas besoin des autres (ou presque) pour subsister ; d'autre part sa production ne va pas au-del&#224; de ses besoins. Mais pour le chef, c'est bien diff&#233;rent, parce que s'il est oblig&#233; d'&#234;tre g&#233;n&#233;reux, il est oblig&#233; (s'il veut remplir son devoir de g&#233;n&#233;rosit&#233;) de faire aller sa production au-del&#224; de ses besoins. Il est oblig&#233; de faire aller sa production en y incluant ses obligations de leader, c'est-&#224;-dire d'avoir toujours un petit stock de diverses choses &#224; mettre en circulation &#233;ventuellement, si on lui demande. &lt;br class='manualbr' /&gt;Donc, &#234;tre chef &#231;a veut dire faire des discours, pour ne rien dire (si on veut dire &#231;a de mani&#232;re ramass&#233;e), et travailler un peu plus que les autres. Lorsque je dis que dans la soci&#233;t&#233; primitive le chef est le seul &#224; avoir des obligations par rapport &#224; la soci&#233;t&#233;, on peut le prendre au pied de la lettre ; c'est vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi devient-on chef ? Qui devient chef et pourquoi ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment devient-on chef ? D'abord, il faut qu'il y ait un chef. Alors attention ! Je ne suis pas en train de dire : &#171; &lt;i&gt;Il faut qu'il y ait l'&#201;tat ; Si on n'a pas de chef, on est foutu ; il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui commande&lt;/i&gt; &#187;. Ce n'est pas &#231;a, puisque le chef ne commande pas, pr&#233;cis&#233;ment. Mais auparavant, la machine sociale primitive fonctionne bien, si elle a, je ne sais pas trop comment dire, un porte-parole. Le chef est d'abord un porte-parole, au sens propre. Dans les relations inter-tribales ou inter-communautaires, il est &#233;vident que tout le monde ne va pas parler &#224; la fois, parce que, sinon on n'entends plus rien. Or les relations inter-tribales sont essentielles, en raison m&#234;me de l'&#233;tat permanent de guerre. Quand on a des ennemis, il faut avoir des alli&#233;s ; il faut avoir des r&#233;seaux d'alliances, et les n&#233;gociateurs, les porte-paroles des communaut&#233;s, ce sont les leaders, en raison du fait, pr&#233;cis&#233;ment, qu'ils sont habiles &#224; parler. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais je pense que l'on pourrait aller un peu plus loin que cela et dire que sans leader la soci&#233;t&#233; serait incompl&#232;te. Alors, j'ai l'air de me contredire compl&#232;tement, mais je m'explique tout de suite, en me fondant d'ailleurs sur des donn&#233;es ethnologiques. Une soci&#233;t&#233; qui n'aurait pas de leader, de type qui parle, serait incompl&#232;te, au sens o&#249; il faut que la figure du pouvoir possible (c'est-&#224;-dire ce que la soci&#233;t&#233; veut emp&#234;cher), le lieu du pouvoir, ne soit pas perdu. Il faut que ce lieu soit d&#233;fini. Il faut quelqu'un dont on puisse dire : &#171; &lt;i&gt;Voil&#224;, le chef c'est lui, et c'est pr&#233;cis&#233;ment lui qu'on emp&#234;chera d'&#234;tre le chef&lt;/i&gt; &#187;. Si on ne peut pas s'adresser &#224; lui pour lui demander des choses, s'il n'y a pas cette figure-l&#224; qui occupe ce lieu du pouvoir possible, on ne peut pas emp&#234;cher que ce pouvoir devienne r&#233;el. Pour emp&#234;cher que ce pouvoir devienne r&#233;el, il faut pi&#233;ger ce lieu, il faut y mettre quelqu'un, et ce quelqu'un c'est le chef. Quand il est chef, on lui dit : &#171; &lt;i&gt;&#224; partir de maintenant, tu es celui qui va &#234;tre le porte-parole, celui qui va faire des discours, celui qui va remplir correctement son obligation de g&#233;n&#233;rosit&#233;, tu vas travailler un peu plus que les autres, tu vas &#234;tre celui qui est au service de la communaut&#233;&lt;/i&gt; &#187;. S'il n'y avait pas ce lieu-l&#224;, le lieu de l'apparente n&#233;gation de la soci&#233;t&#233; primitive en tant que soci&#233;t&#233; sans pouvoir, elle serait incompl&#232;te. &lt;br class='manualbr' /&gt;Je me rappelle, j'&#233;tais il y a trois ans, avec mon copain Jacques Lizot, chez les Indiens Yanomami, en Amazonie v&#233;n&#233;zu&#233;lienne ; c'est la r&#233;gion des sources de l'Or&#233;noque, &#224; cheval sur l'extr&#234;me sud du Venezuela et l'extr&#234;me nord du Br&#233;sil, c'est-&#224;-dire que c'est le c&#339;ur du syst&#232;me amazonien ; disons que c'est encore une des derni&#232;res taches &#8220;blanches&#8221; de l'Amazonie. Et l&#224;, vit la derni&#232;re grande soci&#233;t&#233; primitive au monde certainement, car les Yanomami sont, bien que &#231;a soit assez difficile &#224; &#233;valuer, entre 12 et 15.000, ce qui est &#233;norme. Quand on compare avec les chiffres actuels des Indiens d'Am&#233;rique. On &#233;tait dans une petite communaut&#233; de 50-60 personnes. Et &#224; la suite de je ne sais quel conflit intra-communautaire, il n'y avait plus de leader. Je ne sais pas ce qu'ils en avaient fait, s'ils l'avaient tu&#233; ou si le type avait d&#233;missionn&#233; si on peut dire, ou si le type &#233;tait parti. Bref, c'&#233;tait une communaut&#233; sans leader, sans porte-parole. Il n'y avait personne qui pouvait jouer le r&#244;le de chef du protocole, parce que c'est un peu &#231;a... Ils ont eu la visite d'un groupe alli&#233;, qui, lui, avait un leader, c'est-&#224;-dire le type qui parlait ; et ce type a fait un tr&#232;s joli discours au groupe qui n'avait pas de leader. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il leur a dit : &#171; &lt;i&gt;Vous &#234;tes moins que rien, vous n'avez m&#234;me pas de leader, vous n'arriverez &#224; rien&lt;/i&gt; &#187;. Il ne voulait pas dire du tout : &#171; &lt;i&gt;Vous avez besoin de quelqu'un qui commande, d'un chef (au sens o&#249; on l'entend actuellement)&lt;/i&gt; &#187;. Il &#233;tait bien plac&#233;, lui, pour le savoir ; il savait tr&#232;s bien qu'il ne commandait pas, mais il &#233;tait presque agac&#233; de voir ce qu'il voyait, parce que le spectacle n'&#233;tait pas complet. Il y avait un lieu qui est, on peut le dire, structuralement inscrit dans la soci&#233;t&#233; primitive, qui est le lieu de la chefferie, et ce lieu &#233;tait inoccup&#233;. &#171; &lt;i&gt;Si vous n'avez pas de leader, vous &#234;tes foutu&lt;/i&gt; &#187;, parce qu'il y avait un vide, une absence ; il manquait un organe. &lt;br class='manualbr' /&gt;Je pense que l'organe existe en vue de pouvoir &#234;tre cod&#233;. S'il n'existe pas, alors on ne sait pas trop o&#249; le chercher. Il faut qu'on puisse le voir. Si ce lieu-l&#224; n'est pas occup&#233;, la soci&#233;t&#233; n'est pas compl&#232;te. Je ne veux naturellement pas dire que s'il n'y a pas de chef, au sens de chef qui commande, rien ne marche. C'est le contraire pr&#233;cis&#233;ment. Et si le lieu du pouvoir apparent est vide, alors peut-&#234;tre n'importe quel zigoto va arriver de n'importe o&#249; et va leur dire : &#171; &lt;i&gt;C'est moi le chef, je commande&lt;/i&gt; &#187;. Ils risquent d'&#234;tre emmerd&#233;s, parce qu'il n'y a plus de chef du protocole, le porte-parole, l'homme qui fait les discours, pour dire : &#171; &lt;i&gt;Mais non, c'est moi&lt;/i&gt; &#187;. Et je pense que c'est pour cela que, dans l'anecdote que je viens de vous raconter, le leader visiteur disait aux autres : &#171; &lt;i&gt;Vous n'&#234;tes rien, vous risquez de n'&#234;tre rien, parce que vous &#234;tes &#224; la merci de n'importe qui, de n'importe quoi&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cela se passe un peu comme si la parole &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme potentiellement dangereuse, et qu'en la localisant &#224; un endroit pr&#233;cis, on &#233;vite qu'elle devienne dangereuse. Et &#224; ce moment-l&#224;, le proph&#232;te serait celui qui la prendrait d'ailleurs, d'un ailleurs incontr&#244;l&#233; et incontr&#244;lable ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, bien entendu. On pourrait dire, en ramassant &#231;a dans une formule, que quand le lieu du pouvoir est occup&#233;, quand l'espace de la chefferie est rempli, il n'y a pas d'erreur possible, la soci&#233;t&#233; ne se trompera pas sur ce dont elle doit se m&#233;fier, puisque c'est l&#224;, devant elle. Le danger visible, perceptible, est facile a conjurer, puisqu'on l'a sous les yeux. Quand la place est vide (et elle ne l'est jamais tr&#232;s longtemps), n'importe quoi est possible. Si la soci&#233;t&#233; primitive fonctionne comme machine anti-pouvoir, elle fonctionnera d'autant mieux que le lieu du pouvoir possible est occup&#233;. C'est ce que je veux dire. Donc, au-del&#224; des fonctions quotidiennes que remplit le chef, qui sont ses fonctions presque professionnelles (faire des discours, servir de porte-parole dans les relations avec les autres groupes, organiser des f&#234;tes, lancer des invitations), il y a une fonction structurale, au sens o&#249; cela fait partie de la structure m&#234;me de la machine sociale, qui est qu'il faut que ce lieu-l&#224; existe et soit occup&#233;, pour que la soci&#233;t&#233; comme machine contre l'&#201;tat ait constamment sous les yeux le lieu &#224; partir duquel sa destruction est possible : c'est le lieu de la chefferie, du pouvoir, qu'elle a &#224; rendre inexistant (et elle y r&#233;ussit parfaitement). Et c'est en ce sens que je disais que s'il n'y avait pas ce lieu elle serait incompl&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La constance du discours et aussi la constance du contr&#244;le du groupe sur le discours du chef, finalement, est peut-&#234;tre le moyen de voir s'il ne devient pas fou, enfin s'il ne veut pas s'accaparer le pouvoir ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu. Tant qu'il fait des discours, et en g&#233;n&#233;ral c'est, disons, tous les jours ou presque, et tant qu'il fait le m&#234;me discours, on est tranquille parce que, en plus, le chef en tant qu'orateur ne dit jamais des choses diff&#233;rentes de ce que veut entendre la soci&#233;t&#233;. Lui-m&#234;me fonctionne comme organe de maintien de la soci&#233;t&#233; (en tant que soci&#233;t&#233; sans pouvoir), car ce qu'il dit, c'est un discours qui se r&#233;f&#232;re constamment aux normes traditionnelles de la soci&#233;t&#233; ; c'est le discours &#8220;&#233;difiant&#8221; : &#171; &lt;i&gt;On a parfaitement v&#233;cu comme &#231;a jusqu'&#224; pr&#233;sent, en respectant les normes que nous ont appris nos anc&#234;tres, surtout n'y changeons rien&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans &lt;i&gt;Yanoama&lt;/i&gt; (c'est un livre qui est paru dans la collection o&#249; j'ai publi&#233; la &lt;i&gt;Chronique des Indiens Guayaki&lt;/i&gt;), il est question des indiens dont je parlais il y a quelques instants, les Yanomami. C'est absolument passionnant. L'auteur est un italien, Ettore Blocca, mais en fait, ce n'est pas lui l'auteur ; lui, c'est un escroc. Le vrai auteur est une femme qui s'appelle Jielena Valero, une br&#233;silienne qui a &#233;t&#233; enlev&#233;e par les Indiens Yanomami. Cela devait se passer en 1939. Elle avait compl&#232;tement disparu, et elle a refait surface 21 ou 22 ans apr&#232;s, avec quatre enfants. Donc elle a pass&#233; plus de 20 ans dans cette soci&#233;t&#233; incroyable, et elle s'est &#233;chapp&#233;. Le livre en question, c'est ce qu'elle a raconte &#224; cet italien qui n'a pas jug&#233; ind&#233;cent de signer lui-m&#234;me le livre, alors que c'est purement 100 heures de magn&#233;tophone. Bref, il y a un &#233;pisode formidable. Elle raconte 20 ans de sa vie l&#224;. Cela n'a pas &#233;t&#233; dr&#244;le tous les jours, parce qu'il ne faut pas avoir une vision boy-scout des sauvages. Il ne faut surtout pas prendre au pied de la lettre ce que dit Jaulin, par exemple, sur les indiens : les intentions sont peut-&#234;tre bonnes, mais c'est radicalement faux. &lt;br class='manualbr' /&gt;Bref, elle parle longuement de son premier mari. Parce qu'elle est devenue indienne, cette femme a eu deux maris ; elle parle en tous cas de deux maris dans son r&#233;cit ; et elle parle surtout du premier, pour qui elle &#233;prouvait ce qu'on pourrait appeler de l'amour. Elle en fait un portrait &#233;mouvant. Qui &#233;tait ce type ? C'&#233;tait un leader, justement. Il l'a prise, elle, comme sa derni&#232;re femme. Il en avait 4 &#224; c&#244;t&#233;. C'&#233;tait une situation classique : le leader a toujours beaucoup de femmes. Elle a &#233;t&#233; sa plus r&#233;cente &#233;pouse, et d'ailleurs, visiblement, sa pr&#233;f&#233;r&#233;e, peut-&#234;tre du fait qu'elle venait du monde des blancs : elle avait plus de prestige. Pourquoi ce type &#233;tait-il leader ? La plupart des leaders Yanomami sont des leaders de guerre, des organisateurs de raids. Et c'&#233;tait un grand leader, un type courageux. Seulement, peu &#224; peu, ce type est devenu fou. Il est devenu parano&#239;aque et m&#233;galomane : c'est la dynamique de la guerre, c'est le destin des guerriers. Qu'est-ce que veut le guerrier ? Il veut faire tout le temps la guerre. &lt;br class='manualbr' /&gt;C'est normal, puisqu'il est guerrier. Et peu &#224; peu, au lieu de vouloir faire des guerres qui correspondaient &#224; ce que voulait la soci&#233;t&#233;, la tribu dont il &#233;tait le leader, il a voulu faire la guerre &#224; son propre compte. Il avait un compte personnel, qui ne concernait que lui, avec un groupe. Et il a voulu entra&#238;ner sa tribu dans cette guerre-l&#224;. Mais cette guerre, ce n'&#233;tait pas celle de la soci&#233;t&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Alors, qu'est-ce qui s'est pass&#233; ? On pourrait dire qu'une des diff&#233;rences entre les sauvages et les autres, c'est que eux, les sauvages, quand ils ne veulent pas faire la guerre, ils ne la font pas ; tandis que nous, quand l'&#201;tat veut qu'on fasse la guerre, qu'on veuille ou qu'on ne veuille pas, jusqu'&#224; pr&#233;sent en tous cas, il fallait y aller ! Qu'est-ce qui s'est pass&#233; dans le cas de ce leader ? Les gens l'ont abandonn&#233; ; ils l'ont abandonn&#233; &#224; tel point que, lui, d'un autre c&#244;t&#233;, ne pouvait pas perdre la face (parce que c'&#233;tait un guerrier), il n'allait pas dire : &#171; &lt;i&gt;Bon, puisque vous ne venez pas avec moi, je n'y vais pas non plus&lt;/i&gt; &#187;. Un guerrier ne peut pas dire &#231;a. Alors qu'est-ce qu'il a fait ? Il est parti attaquer tout seul et il a &#233;t&#233; tu&#233; naturellement ! C'&#233;tait un suicide. Mais il &#233;tait condamn&#233; &#224; mort, parce qu'il n'avait pas &#224; imposer sa guerre &#224; la soci&#233;t&#233; qui n'en voulait pas. Voil&#224; comment on emp&#234;che les chefs d'&#234;tre chefs. L&#224;, il y a un exemple magnifique. C'est ce qui est arrive constamment &#224; G&#233;ronimo, ind&#233;pendamment du fait que c'&#233;tait un h&#233;ros. &lt;br class='manualbr' /&gt;Et les indiens aux &#201;tats-Unis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a deux aspects : d'une part le fait que G&#233;ronimo avait une haine absolument visc&#233;rale des Mexicains... &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais des autres indiens, des autres Apaches aussi...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais il &#233;tait apparemment plus motiv&#233; pour les guerres contre les Mexicains que contre les Am&#233;ricains du Nord...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'il avait souffert personnellement, puisque les Mexicains avaient tu&#233; sa premi&#232;re famille et sa m&#232;re ; mais beaucoup d'autres Apaches aussi...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, m&#234;me quand il partait avec 2 ou 3 types, s'ils revenaient apr&#232;s s'&#234;tre fait castagner, ils rentraient penauds et on faisait silence. Mais si c'&#233;tait une victoire (m&#234;me s'ils &#233;taient partis &#224; 2 ou 3), il y avait une f&#234;te. C'&#233;tait un &#8220;d&#233;saveu&#8221; nettement plus limit&#233; que dans le cas du leader Yanomami... &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, mais l&#224;, on peut tenir compte du fait que, probablement, les Apaches savaient tr&#232;s bien qu'ils risquaient d'avoir besoin de lui &#224; un quelconque moment ; apr&#232;s tout, il &#233;tait tr&#232;s comp&#233;tent comme guerrier (il l'a assez prouv&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D'accord, mais &#224; la fois par ses &lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt; et par celles de son neveu Cochise Junior (&#231;a se recoupe assez bien sur pas mal de points), on voit l'image que G&#233;ronimo pouvait avoir dans la soci&#233;t&#233; apache. Le massacre de sa famille, c'&#233;tait en 1858. En 1859, c'est la grande razzia de tous les Apaches, comme vengeance. En 59, il y retourne avec 2 mecs ; il y a un &#233;chec ; tout le monde se tait, on n'en cause pas... &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les 2 compagnons ont &#233;t&#233; tu&#233;s et lui seul est revenu. En fait, il y avait des tas d'exp&#233;ditions avec 2 ou 3 types...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En 10 ans, jusqu'en 1868, il y a tous les ans une ou deux exp&#233;ditions ; mais en 1863, par exemple, il est parti avec trois mecs ; ils ont &#233;t&#233; victorieux ; et quand ils sont rentr&#233;s, &#231;a a &#233;t&#233; une grande fiesta ; le &#8220;d&#233;saveu&#8221; &#233;tait limit&#233; : on le laissait dans son coin, il faisait ce qu'il voulait, on le consid&#233;rait un peu comme un marginal, mais pas comme un danger potentiel ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'il aurait voulu faire, lui, G&#233;ronimo ? Exactement comme ce chef amazonien, dont je parlais il y a un instant. Il aurait voulu qu'&#224; chaque fois qu'il en avait envie, les autres en aient envie aussi. Il voulait entra&#238;ner avec lui 2 ou 3 ou 400 Apaches, et ils ne voulaient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais il n'&#233;tait pas chef de tribu. Il n'&#233;tait pas au lieu d'une chefferie. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, ce n'&#233;tait pas un chef au sens institutionnel ; c'&#233;tait un chef de guerre et il &#233;tait connu comme tel &#224; cause de sa comp&#233;tence technique. C'&#233;tait un technicien de la guerre, un sp&#233;cialiste. Alors, quand on avait besoin de lui, on l'appelait. Mais quand il voulait faire sa guerre et qu'il avait besoin des autres, Si les autres ne voulaient pas, ils n'y allaient pas ; c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O&#249; on le craignait, c'&#233;tait plut&#244;t de mani&#232;re indirecte, dans la p&#233;riode des 10 ans d'apr&#232;s (dont parle surtout Cochise Junior), car il faisait des razzias et il y avait des chocs en retour, des repr&#233;sailles ; mais au niveau du fait que lui, personnellement, voulait faire se guerre, il ne me semble pas qu'il y avait une r&#233;probation, on ne le suivait pas ; c'est tout. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#231;a. Mais dans le cas du guerrier Yanomami, il voulait imposer sa guerre &#224; la soci&#233;t&#233; ; les gens n'ont pas voulu ; il &#233;tait le leader d'un groupe assez nombreux (ils &#233;taient entre 150 et 200 personnes). Je suis pass&#233; par ce groupe ; c'&#233;tait d&#233;j&#224; assez consid&#233;rable. C'est la communaut&#233; classique amazonienne. Ils ne l'ont pas frapp&#233;, ni tu&#233;, mais simplement ils lui ont tourn&#233; le dos. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais alors, je connais un autre cas, dans un autre groupe, d'un type qui &#233;tait aussi un leader de guerre, qui, lui, est all&#233; beaucoup plus loin. Il commen&#231;ait, du fait de son prestige, du fait de sa violence (c'&#233;tait un violent), &#224; diriger sa violence contre les gens du groupe dont il &#233;tait le leader. Cela a dur&#233; un petit moment, puis ; un jour, ils l'ont tu&#233;. C'&#233;tait il n'y a pas tellement longtemps (une dizaine d'ann&#233;es), c'est relativement frais. Ils l'ont tu&#233; au milieu de la place autour de laquelle est &#233;difi&#233; le village, les abris. Ils l'ont tu&#233;, tous. On m'a racont&#233; qu'il &#233;tait perc&#233; peut-&#234;tre de 30 fl&#232;ches ! Voil&#224; ce qu'on fait avec les chefs qui veulent faire les chefs. &lt;br class='manualbr' /&gt;Dans certains cas, on leur tourne le dos, &#231;a suffit. Si &#231;a ne va pas, on les liquide, carr&#233;ment. Cela doit &#234;tre plut&#244;t rare, mais enfin, c'est dans le champ de possibilit&#233;s du rapport entre la soci&#233;t&#233; et la chefferie, si la chefferie ne reste pas &#224; sa place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est la diff&#233;rence avec G&#233;ronimo : il ne semble pas qu'il ait voulu s'imposer. Il disait : &#171; &lt;i&gt;Je pars ; est-ce qu'il y a des mecs qui viennent avec moi ?&lt;/i&gt; &#187; C'est tout. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Probablement, il faisait un peu de chantage. On peut tr&#232;s bien imaginer ce qu'il devait leur dire : &#171; &lt;i&gt;Vous &#234;tes des l&#226;ches ; les Mexicains vous tuent et vous ne voulez m&#234;me pas continuer &#224; vous venger&lt;/i&gt; &#187; ; et deuxi&#232;mement : &#171; &lt;i&gt;Comment ? Vous refusez de me suivre, moi qui vous ai procur&#233; cette victoire totale ?&lt;/i&gt; &#187;. Parce qu'en effet la premi&#232;re fois, &#231;a a &#233;t&#233; une victoire totale sur les Mexicains. On imagine tr&#232;s bien ce qu'il pouvait leur dire... Maintenant, pensez a d'autres exemples, toujours en Am&#233;rique du Nord : les &#233;quivalents de G&#233;ronimo dans d'autres soci&#233;t&#233;s, les &#8220;Grands Chefs&#8221; de Western, Sitting Bull, Red Cloud, et d'autres. C'&#233;taient de tr&#232;s grands leaders, mais qui n'avaient pas un poil de pouvoir. Red Cloud, qui, vers 1865, &#233;tait capable d'entra&#238;ner avec lui un &#8220;nuage&#8221; de cavaliers sioux (3 ou 400), n'avait pas un poil de pouvoir, au sens de commandement. Il ne commandait rien du tout. Simplement, c'&#233;tait un type tr&#232;s intelligent. Il faut voir aussi que les leaders, c'est les types les plus intelligents de la communaut&#233;, les plus fins, les plus politiques, pour d&#233;ployer par rapport aux autres communaut&#233;s, non pas leur strat&#233;gie &#224; eux, mais celle de la communaut&#233; dont ils sont purement les instruments. Red Cloud, Sitting Bull et autres, on peut dire qu'ils avaient acquis un prestige tr&#232;s grand, mais ils n'&#233;taient pas du tout du c&#244;t&#233; du pouvoir. Cela n'a rien a voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Le sauvage et nous&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question plus g&#233;n&#233;rale &#224; propos du type d'interrogation que tu peux formuler sur notre soci&#233;t&#233; contemporaine, &#224; partir de l'&#233;tude des soci&#233;t&#233;s primitives : n'y a-t-il pas une sorte d'utilisation de la soci&#233;t&#233; primitive ? C'est un peu la question pos&#233;e au d&#233;but de cet entretien. J'ai cru, &#224; la lecture des textes de La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat, apercevoir un certain nombre de r&#233;f&#233;rences plus ou moins implicites &#224; des gens comme Nietzsche (tu parles du &#8220;gai savoir&#8221; des indiens...). Je me demande si la r&#233;f&#233;rence aux primitifs ne fonctionne pas comme peut fonctionner dans la pens&#233;e de Nietzsche ou celle de Heidegger la r&#233;f&#233;rence aux pr&#233;socratiques, c'est-&#224;-dire &#224; ceux qui sont avant et en m&#234;me temps &#224; ceux qui sont ext&#233;rieurs, en ce qu'on ne peut pas penser le passage des pr&#233;socratiques &#224; Socrate, des primitifs aux &#8220;civilis&#233;s&#8221;. J'ai l'impression qu'il ne s'agit pas seulement d'analogie ou de clin d'&#339;il, mais que &#231;a recouvre autre chose dans ta d&#233;marche. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, au moins dans les textes les plus anciens, parce que, l&#224;, apr&#232;s tout (il y a un vocabulaire philosophique ; ainsi dans le plus ancien, qui est intitul&#233; &lt;i&gt;&#233;change et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne&lt;/i&gt; ; je l'ai &#233;crit en 1962, &#231;a fait un moment ; ceci dit, je n'ai pas grand chose &#224; y changer. On ne peut pas m'accuser de changer d'id&#233;es comme de chemises ! Mais &#224; cette &#233;poque-l&#224;, je n'&#233;tais pas sorti de la philo, au sens o&#249; j'&#233;tais &#233;tudiant en philo ; je pr&#233;parais d'assez loin l'agr&#233;gation. Et je dois dire que j'&#233;tais en effet dans Heidegger. Alors, c'est plut&#244;t des tics qui marquent le moment o&#249; je l'ai &#233;crit. Bien que &#231;a ne soit pas toujours que des tics : quand Heidegger dit : &#171; &lt;i&gt;Le langage est la maison de l'&#234;tre ; dans son abri, habite l'homme&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;L'homme est le berger de l'Autre&lt;/i&gt; &#187;, on pourrait le dire des sauvages. Il y a dans les soci&#233;t&#233;s primitives un respect du langage, qui n'existe pas ailleurs. La, il faudrait citer les textes-m&#234;mes produits par les sauvages. C'est pour &#231;a, un petit peu, que j'ai fait &lt;i&gt;Le Grand Parler&lt;/i&gt;, parce que c'est &#231;a.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les r&#233;f&#233;rences &#224; Heidegger, Nietzsche, elles sont l&#224;. Mais pour le moment, &#231;a ne va pas plus loin. Sauf Nietzsche... L&#224;, je peux reconna&#238;tre et affirmer clairement l'influence de Nietzsche, surtout de la &lt;i&gt;G&#233;n&#233;alogie de la morale&lt;/i&gt;, naturellement. Parce que, si je n'avais pas r&#233;fl&#233;chi un peu sur la &lt;i&gt;G&#233;n&#233;alogie de la morale&lt;/i&gt;, j'aurais ou plus de difficult&#233;s &#224; &#233;crire quelque chose comme &lt;i&gt;De la torture dans les soci&#233;t&#233;s primitives&lt;/i&gt; (dans &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat&lt;/i&gt;). C'est s&#251;r. Mais l&#224;, la r&#233;f&#233;rence n'est plus du tout litt&#233;raire et pour faire joli ; elle est s&#233;rieuse. On voit bien que quelqu'un comme Nietzsche, qui probablement ne savait rien et se foutait compl&#232;tement (et il avait raison) de l'ethnologie de son &#233;poque. Il y voyait infiniment plus clair que tous les gens de son &#233;poque sur la question de la m&#233;moire, de la marque...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y aurait une question sur le rapport &#224; la nature. Tu dis d'une part que ce n'est pas d&#233;terminant, et d'un autre c&#244;t&#233;, apr&#232;s avoir lu &lt;i&gt;Pieds nus sur la terre sacr&#233;e&lt;/i&gt;, j'ai eu l'impression qu'ils avaient une attitude radicalement diff&#233;rente de la n&#244;tre par rapport &#224; la nature, une attitude, disons, de respect et un grand &#233;tonnement devant le Blanc qui profane all&#232;grement. Est-ce que &#231;a correspond &#224; quelque chose que tu vois, cette diff&#233;rence d'attitude, ou est-ce que ce n'est qu'une diff&#233;rence apparente ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pieds nus sur la terre sacr&#233;e&lt;/i&gt;, ce sont des textes recueillis par Mac Luhan, avec de belles photos. Je n'ai lu que deux ou trois textes ; il y en a qui sont magnifiques. Pour revenir &#224; ce dont on parlait avant, voil&#224; un exemple du langage, de la mani&#232;re dont parlent ces gens. C'est splendide. C'est profond&#233;ment &#233;mouvant. Il faut &#234;tre un &#8220;sauvage&#8221; pour parler comme &#231;a. Plus personne ne le fait. C'est impossible de trouver l'analogue aujourd'hui. Sans r&#233;duire la question au mode de production, c'est li&#233;, c'est m&#234;me profond&#233;ment li&#233;. Le sauvage est un type qui ne saccage pas. Il prend dans la nature ce dont il a besoin. Quand ses besoins sont satisfaits, il s'arr&#234;te. C'est pr&#233;cis&#233;ment toute la question de l'&#233;conomie primitive. L'&#233;conomie primitive, comme toute &#233;conomie, est destin&#233;e &#224; satisfaire des besoins. Lorsque le sauvage estime que ses besoins sont satisfaits, il s'arr&#234;te d'avoir une activit&#233; de production. Par cons&#233;quent, il ne va pas couper inutilement des branches d'arbres, ni fl&#233;cher pour rien un gibier. Jamais il ne fera &#231;a. Il fl&#232;che du gibier pour manger de la viande. C'est pour cela que ce n'est s&#251;rement pas les soci&#233;t&#233;s primitives qui risquaient de d&#233;truire le milieu. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ceci dit, on pourrait dire que les soci&#233;t&#233;s primitives, avec les diff&#233;rences &#233;cologiques locales, avaient parfaitement r&#233;alis&#233; ce que Descartes voulait : &#234;tre ma&#238;tre et possesseur de la nature ! Les indiens d'Amazonie sont parfaitement ma&#238;tres de leur milieu, qui est la for&#234;t tropicale. Les esquimaux sont parfaitement ma&#238;tres de leur milieu, qui est la neige et la glace : c'est une &#233;conomie sans agriculture, par d&#233;finition ! Les Australiens, les gens du d&#233;sert, avec tr&#232;s peu d'eau, dans des circonstances &#233;cologiques qui nous paraissent, &#224; nous, pas dures, mais impossibles, ils &#233;taient l&#224;, ils &#233;taient devenus ma&#238;tres du milieu ; je ne dis pas qu'ils n'auraient pas &#233;t&#233; mieux ailleurs, c'est possible, mais en tout cas, l&#224; o&#249; ils &#233;taient ils &#233;taient ma&#238;tres de leur milieu ; quand ils avaient soif, ils savaient o&#249; trouver de l'eau... ils n'&#233;taient pas en panne. &lt;br class='manualbr' /&gt;D'ailleurs, ce n'est pas compliqu&#233;, une soci&#233;t&#233;, par d&#233;finition, elle contr&#244;le son milieu. Pour quelle raison ? Parce que si elle ne le contr&#244;le pas, ou bien elle meurt, ou bien elle s'en va. La soci&#233;t&#233; primitive contr&#244;le absolument son milieu, mais elle le contr&#244;le en vue de quoi ? Non pour construire le capitalisme, c'est-&#224;-dire pour accumuler, pour produire au-del&#224; des besoins, elle produit jusqu'aux besoins et elle ne va pas au-del&#224; ce sont des soci&#233;t&#233;s sans surplus. Pourquoi ? Pas du tout parce qu'elles ne sont pas foutues de produire, parce qu'elles sont au point z&#233;ro de la technique. Les sauvages sont de parfaits techniciens et quand je dis que chaque soci&#233;t&#233; est ma&#238;tresse de son milieu, je ne le dis pas en l'air, ils savent parfaitement utiliser toutes les ressources du milieu par rapport &#224; leurs besoins. Leurs techniques sont tr&#232;s fines. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pour prendre des exemples am&#233;ricains, ce sont des gens qui, apr&#232;s tout, dans de nombreuses tribus sud-am&#233;ricaines, avaient une technologie chimique extr&#234;mement raffin&#233;e, pour produire du curare, par exemple. Le curare se trouve dans des v&#233;g&#233;taux, dans des lianes, une liane c'est une liane et le curare c'est un petit flacon de poison qu'on passe sur les pointes de fl&#232;ches ; et bien, entre la liane et la petite r&#233;serve de poison, il y a un tas d'op&#233;rations. Il faut des connaissances chimiques ; savoir que c'est de telle liane d'abord, qu'il faut m&#233;langer &#224; d'autres trucs... Je ne vois pas comment on pourrait dire que les connaissances scientifiques des Indiens d'Amazonie &#233;taient inf&#233;rieures &#224; celles des Europ&#233;ens. Seulement, elles &#233;taient adapt&#233;es &#224; leurs besoins. &lt;br class='manualbr' /&gt;Dans les grands &#201;tats, ce qu'on appelle les hautes civilisations, (ce qui ne veut rien dire, il n'y a pas de haute et de basse civilisation ; simplement avec le regard europ&#233;en, les bonnes civilisations, les hautes civilisations sont celles o&#249; il y a l'&#201;tat, c'&#233;tait les Incas, les Azt&#232;ques, et le reste c'&#233;tait les basses civilisations, c'est-&#224;-dire inf&#233;rieures, parce que sans &#201;tat) on s'&#233;tonne qu'il n'y ait pas eu la roue. Ce n'est pas du tout une lacune ou une carence. On dit m&#234;me que les Azt&#232;ques, les enfants azt&#232;ques, avaient de petits jouets qui incluaient la roue ; par ailleurs, ils sculptaient des pierres en rond, ils savaient donc parfaitement ce qu'&#233;tait un cercle, et ils &#233;taient certainement capables de faire rouler un cercle de la m&#244;me mani&#232;re qu'ils faisaient rouler des boules, puisqu'ils avaient des jeux de balle. Alors pourquoi n'avaient-ils pas la roue ? &lt;br class='manualbr' /&gt;Parce que cela ne leur servait &#224; rien . Quand on aborde ces probl&#232;mes, je crois qu'il ne faut pas partir de la question &#171; &lt;i&gt;pourquoi&lt;/i&gt; &#187;, mais de la question &#171; &lt;i&gt;&#224; quoi &#231;a leur aurait servi ?&lt;/i&gt; &#187; On s'&#233;tonne, par exemple, de ce que dans l'Empire Inca il y a eu un syst&#232;me routier fabuleux, incroyable, les Espagnols &#233;taient stup&#233;faits, ils disaient &#171; &lt;i&gt;il n'y a pas l'&#233;quivalent chez nous&lt;/i&gt; &#187;. Ceux qui &#233;taient instruits parmi eux, disaient que &#231;a ressemblait au r&#233;seau routier des Romains. Alors un magnifique syst&#232;me routier et pas de roue ! Cela para&#238;t contradictoire, mais c'est normal. &#224; quoi la roue leur aurait-elle servi ? La roue marche principalement avec la domestication des animaux de trait il n'y avait pas d'animal de trait domesticable dans les Andes ; le seul animal domesticable, et il avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; domestiqu&#233; effectivement, c'&#233;tait le lama. Mais le lama ne peut porter qu'une faible charge, il ne faut pas lui en mettre plus de vingt kilos, et donc l'accrocher &#224; une charrette, cela n'aurait servi &#224; rien. Il peut donc parfaitement y avoir la route et pas de roue. Inversement, quand les sauvages voient quelque chose qui leur est utile, ils le prennent. D'ailleurs, c'est souvent le signe de la fin ; c'est l'histoire du fer en Am&#233;rique : l'arriv&#233;e du fer a &#233;t&#233; une catastrophe. Inversement, l'int&#233;gration du cheval dans certaines soci&#233;t&#233;s d'Am&#233;rique du Sud et du Nord a &#233;t&#233;, pendant un moment, une esp&#232;ce de promotion pour ces soci&#233;t&#233;s. Mais ce qu'il y a de s&#251;r, c'est que les soci&#233;t&#233;s primitives r&#233;solvent les probl&#232;mes qui se posent &#224; elles. Elles les r&#233;solvent toujours. Sinon, ce n'est pas compliqu&#233; ; une soci&#233;t&#233; qui n'arrive pas &#224; r&#233;soudre ses probl&#232;mes, elle meurt, elle dispara&#238;t. &lt;br class='manualbr' /&gt;Si je prends les principales propri&#233;t&#233;s des soci&#233;t&#233;s primitives, d'abord, on l'a dit au tout d&#233;but, une soci&#233;t&#233; est primitive &#224; condition d'&#234;tre petite. Peut-&#234;tre suis-je trop prisonnier de ces r&#233;f&#233;rences d&#233;mographiques, mais il me semble que le probl&#232;me de la population est sans solution. Dans l'Europe occidentale riche et relativement peu peupl&#233;e, relativement au Tiers-monde, &#231;a peut durer encore quelque temps... mais pour le reste ? J'ai l'impression que pour la premi&#232;re fois dans l'histoire de l'Humanit&#233;, qui dure quand m&#234;me depuis un bon million d'ann&#233;es, pour la premi&#232;re fois ce que l'autre avait dit n'est plus vrai ; l'autre c'est Marx quand il disait &#171; &lt;i&gt;l'Humanit&#233; ne se pose que les probl&#232;mes qu'elle peut r&#233;soudre&lt;/i&gt; &#187;. L&#224;, il y a des probl&#232;mes insolubles, entre autres celui de la croissance d&#233;mographique. Je n'en sais rien, je me trompe peut-&#234;tre, mais il me semble que la question de la croissance d&#233;mographique, qui est toujours sup&#233;rieure &#224; la croissance de l'alimentation, introduit un d&#233;calage qui ne fait, forc&#233;ment, que s'agrandir. Et, c'est ce &#224; quoi on est en train d'assister actuellement, c'est la famine dans le Sahel africain. Vous me direz, c'est la s&#233;cheresse. Oui bien s&#251;r, il n'a pas plu pendant des ann&#233;es, mais il y a d'autres probl&#232;mes ; et puis, surtout, l&#224; o&#249; c'est peut-&#234;tre encore plus grave, parce que l&#224; on n'y voit pas de solution, c'est dans le Bangladesh, l'Inde, le Pakistan : quand on voit soit les &#233;cologistes, soit les technocrates de la FAO, ou du Club de Rome dire la m&#234;me chose, &#224; savoir que d'ici 20 ans il y a 500 millions de personnes qui vont crever de faim en Asie, en Inde, c'est mal parti, et puis c'est sans retour. &lt;br class='manualbr' /&gt;C'est pour &#231;a qu'&#224; mon avis, et c'&#233;tait le point de d&#233;part et ce sera le point d'arriv&#233;e, je ne veux pas faire de la question de la d&#233;mographie le deus ex machina qui explique tout, mais je crois que c'est un facteur fondamental car si on prend &#231;a au s&#233;rieux, &#224; savoir que la condition pour qu'une soci&#233;t&#233; primitive soit primitive, c'est-&#224;-dire sans &#201;tat, finalement une soci&#233;t&#233; o&#249; il y ait le minimum d'ali&#233;nation et par cons&#233;quent le maximum de libert&#233;, si la condition pour tout cela est qu'elle soit petite, qu'est-ce qui fait d'abord, qu'une soci&#233;t&#233; cesse d'&#234;tre petite ? C'est la croissance d&#233;mographique. &lt;br class='manualbr' /&gt;D'ailleurs on s'aper&#231;oit, &#224; propos de cette question que lorsqu'il y a &#201;tat, il se passe le contraire exact de ce qui se passe dans la soci&#233;t&#233; primitive. Tout &#224; l'heure on parlait de la guerre, l'&#201;tat emp&#234;che la guerre, l'&#201;tat emp&#234;che l'&#233;tat de guerre. La guerre du moins change compl&#232;tement de sens quand on est dans la soci&#233;t&#233; &#224; &#201;tat. L'&#201;tat emp&#234;che la guerre dans le champ o&#249; il a le pouvoir, &#233;videmment. Il ne peut pas tol&#233;rer la guerre, la guerre civile ; il est l&#224; pour garder unitaires les gens sur lesquels il exerce la pouvoir. Mais l&#224; on parlait de d&#233;mographie : tous les &#201;tats, on peut dire que c'est inscrit, probablement, dans l'essence de tous les &#201;tats, sont natalistes, tous les &#201;tats veulent une augmentation quasiment planifi&#233;e de la population. Enfin tous les &#201;tats sont natalistes, tous veulent une population plus nombreuse et certains planifient la d&#233;mographie ; par un certain c&#244;t&#233; les empereurs Incas n'&#233;taient pas du tout loin d'une planification des naissances, mais dans le sens de l'augmentation, en jouant sur les mariages et sur la quasi-interdiction d'&#234;tre c&#233;libataires. Quand il est interdit d'&#234;tre c&#233;libataire, il faut se marier, et quand on est mari&#233; on a de grandes chances de faire des enfants... &lt;br class='manualbr' /&gt;Tous les &#201;tats sont natalistes, forc&#233;ment, parce que plus la population est nombreuse, plus on a de tributaires, de gens qui paient le tribut, les imp&#244;ts, plus on a de producteurs ; plus les masses &#224; manipuler sont nombreuses, plus le pouvoir est grand plus la richesse et la force sont grandes. C'est pour cela que d'un autre c&#244;t&#233; on peut dire &#233;galement que la vocation d'un &#201;tat, de la machine &#233;tatique, pas simplement du type qui la contr&#244;le &#224; un moment donn&#233;, (c'est dans l'essence m&#234;me de la machine &#233;tatique, me semble-t-il) c'est d'&#234;tre condamn&#233; &#224; la fuite en avant, &#224; la conqu&#234;te. L'histoire des grands empires, des grands despotes, c'est une conqu&#234;te permanente, la limite &#233;tant une autre machine &#233;tatique aussi forte, c'est la seule chose qui puisse l'arr&#234;ter, ou des sauvages, des vrais qui ne savent pas et surtout qui ne veulent pas savoir ce que c'est que l'&#201;tat. L'expansion des Incas, c'est frappant, elle s'est arr&#234;t&#233;e &#224; mi-pente des Andes vers l'Amazonie, parce que l&#224; commen&#231;ait le r&#232;gne des sauvages, des communaut&#233;s, des tribus qui n'avaient rien a foutre de payer un tribut &#224; un chef dont ils ne voulaient pas. Mais, sinon, la vocation de toute machine &#233;tatique, c'est de s'&#233;tendre et, &#224; la limite, de devenir plan&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais les &#8220;sauvages&#8221; peuvent-ils appara&#238;tre dans la soci&#233;t&#233; ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si tu entends par &#8220;sauvages&#8221; les gens dont on a parl&#233; jusqu'ici, c'est-&#224;-dire des gens qui disent &#171; &lt;i&gt;&#224; bas les chefs !&lt;/i&gt; &#187;, il y en a toujours eu ! simplement, cela devient de moins en moins facile de dire &#231;a. Ou plut&#244;t, enfin &#224; mon avis, le destin des &#201;tats actuels, sous lesquels nous vivons, c'est d'&#234;tre de plus en plus &#233;tatiques, si je peux dire. Et il ne faut pas se laisser avoir par les apparences, ou peut-&#234;tre m&#234;me par la volont&#233; sinc&#232;re de quelqu'un comme Giscard d'Estaing, c'est-&#224;-dire la volont&#233; de lib&#233;ralisme. &#233;videmment, Giscard d'Estaing, personnellement, je le trouve plus sympathique que Pompidou ; je raisonne peut-&#234;tre de mani&#232;re &#233;pidermique, mais enfin j'ai &#233;t&#233; tr&#232;s content qu'il vire ce trio sinistre Marcellin, Druon, Royer. Mais il ne faut pas se faire d'illusions, ind&#233;pendamment de la bonne volont&#233; ou pas du type qui, provisoirement, dirige la machine &#233;tatique. &lt;br class='manualbr' /&gt;La machine d'&#201;tat, dans toutes les soci&#233;t&#233;s occidentales, devient de plus an plus &#233;tatique, c'est-&#224;-dire qu'elle va devenir de plus en plus autoritaire ; et de plus an plus autoritaire, pendant un bon moment au moins, avec l'accord profond de la majorit&#233;, qu'on appelle le plus souvent la majorit&#233; silencieuse ; la majorit&#233; silencieuse &#233;tant certainement tr&#232;s &#233;galement r&#233;partie &#224; gauche et &#224; droite. J'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par une enqu&#234;te, parue dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, sur les attitudes des gens par rapport &#224; la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et donc par rapport &#224; une future soci&#233;t&#233; socialiste, o&#249; le probl&#232;me pourrait se poser. Les gens qui sont le plus attach&#233;s &#224; la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et qui la d&#233;fendraient mordicus, pour 47 %, c'&#233;tait des &#233;lecteurs communistes. Alors, &#224; mon avis, on ira de plus en plus vers des formes d'&#201;tat autoritaires, parce que tout le monde veut plus d'autorit&#233;. Sit&#244;t que Giscard dispara&#238;t pendant 4 heures parce qu'il est avec une petite amie quelque part, c'est l'affolement : o&#249; est le chef ? Il a disparu, on n'est pas command&#233; ! &lt;br class='manualbr' /&gt;La machine &#233;tatique va aboutir &#224; une esp&#232;ce de fascisme, pas un fascisme de parti, mais un fascisme int&#233;rieur. Quand je disais la machine &#233;tatique, il ne s'agissait pas seulement de l'appareil d'&#201;tat (le gouvernement, l'appareil central d'&#201;tat). Il y a des sous-machines, qui sont de v&#233;ritables machines d'&#201;tat et de pouvoir, et qui fonctionnent, en d&#233;pit parfois des apparences, en harmonie avec cette machine centrale d'&#201;tat. Je pense aux partis et aux syndicats, principalement au PC et &#224; la CGT. Il faut analyser le PC et la CGT (je quitte un peu mon terrain, car on n'est plus chez les sauvages) ; il faut les analyser comme des organes tr&#232;s importants de la m&#233;ga-machine &#233;tatique. Je veux dire par l&#224; que la soci&#233;t&#233;, telle qu'elle est actuellement, aurait le plus grand mal &#224; fonctionner, s'il n'y avait pas ce fantastique relais de pouvoir et de colmatage, qui peut aller m&#234;me jusqu'&#224; l'abus de pouvoir, que constitue l'appareil du PC et de la CGT ; il ne faut pas les s&#233;parer : ce sont des formations produites par la m&#234;me soci&#233;t&#233; et, en fait, il y a une profonde complicit&#233; de structure, je ne veux pas dire qu'ils se t&#233;l&#233;phonent le soir pour se demander : &#171; &lt;i&gt;Alors, comment &#231;a a &#233;t&#233; aujourd'hui ?&lt;/i&gt; &#187; ; il y a une profonde complicit&#233; de structure entre Marchais et S&#233;guy et les princes qui nous gouvernent. C'est &#233;vident. Et apr&#232;s tout, le parti, quel qu'il soit, que veut-il ? Il veut occuper le pouvoir ; il est d&#233;j&#224; pr&#234;t &#224; prendre la machine en main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je n'ai pas l'impression que la soci&#233;t&#233; soit de plus en plus coh&#233;rente et de plus en plus rationnelle. Cela, c'est la vision de la science fiction, &#224; la limite, qui nous fait voir l'&#233;volution de la soci&#233;t&#233; vers &lt;i&gt;le Meilleur des mondes&lt;/i&gt; ou vers &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt;. Mais je me demande dans quelle mesure on n'assiste pas, au contraire, au morcellement, &#224; une juxtaposition d'oppositions qui ne d&#233;bouchent pas, dont on ne peut pas rendre compte, disons, en se r&#233;f&#233;rant &#224; un appareil qui fonctionnerait, dont on ne peut pas non plus rendre compte comme apparition d'une nouvelle structure au sein de la soci&#233;t&#233;. C'est vraiment le morcellement. Reprenons l'exemple de l'&#233;cole ; il y a une vision de l'&#233;cole comme appareil id&#233;ologique (Althusser), tu as vu le texte ... J'ai l'impression que ce que nous disons ne renvoie pas exactement au m&#234;me type de probl&#233;matique que la tienne. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense qu'on est proches, et ce n'est pas pour faire le radical-socialiste, en rapprochant les points de vue de mani&#232;re artificielle. C'est parce qu'il y a du morcellement, qu'il y a plus de centralisme ; il me semble que c'est compl&#232;tement li&#233;. Le capitalisme contemporain se d&#233;glingue visiblement, il fonctionne au jour le jour. Mais c'est parce que &#231;a se d&#233;glingue, et que &#231;a p&#232;te par ici, par l&#224;, &#224; la p&#233;riph&#233;rie souvent du syst&#232;me, que le syst&#232;me tend &#224; devenir de plus on plus syst&#233;matique ou autoritaire. Tout &#224; l'heure, je n'avais pas dit que l'&#201;tat &#233;tait de plus en plus totalitaire ; j'avais dit : l'&#201;tat tend &#224; devenir de plus en plus &#233;tatique. Tu me diras qu'&#224; un moment donn&#233;, si l'&#201;tat devient le tout, on est dans le totalitarisme. C'est &#233;vident. La risque n'est absolument pas a exclure d'ailleurs. Mais je pense que c'est parce qu'il y a de plus en plus de failles, ici et l&#224;, qu'il y a de plus en plus d'&#8220;anti-faille&#8221;, c'est-&#224;-dire d'&#201;tat. L'&#201;tat peut tr&#232;s bien r&#233;cup&#233;rer les trucs, par exemple l'avortement. Avant, les femmes n'&#233;taient pas ma&#238;tresses d'elles-m&#234;mes, de leur corps, comme on dit, &#224; cause de l'&#201;tat, parce que l'&#201;tat ne voulait pas, parce qu'il y avait des lois. Et ne pas respecter la loi, c'est &#234;tre hors-la-loi ; &#234;tre hors-la-loi, c'est &#234;tre jug&#233; et &#234;tre mis en prison. &lt;br class='manualbr' /&gt;Maintenant, les femmes peuvent &#234;tre ma&#238;tresses d'elles-m&#234;mes, mais il n'y a pas capitulation de l'&#201;tat. Elles le peuvent gr&#226;ce &#224; l'&#201;tat. Avant, il leur disait &#171; &lt;i&gt;vous ne pouvez pas&lt;/i&gt; &#187; ; maintenant, il leur dit &#171; &lt;i&gt;vous pouvez&lt;/i&gt; &#187;. Mais ce n'est pas une d&#233;faite de la machine &#233;tatique. Tant mieux que la loi sur l'avortement ait &#233;t&#233; vot&#233;e ; sans doute elle est insuffisante... Mais il ne faut pas se faire d'illusions ; ce n'est pas une d&#233;faite de la machine &#233;tatique, ni de la morale bourgeoise : c'est parti d'en haut, m&#234;me si, gr&#226;ce &#224; diverses organisations (comme le MLAC), &#231;a n'a pas &#233;t&#233; seulement d'en haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il suffit de voir les mots d'ordre ; au d&#233;part c'&#233;tait &#171; &lt;i&gt;avortement libre et gratuit&lt;/i&gt; &#187;, mais c'est devenu &#171; &lt;i&gt;avortement libre et rembours&#233; par la S&#233;curit&#233; sociale&lt;/i&gt; &#187;. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, la S&#233;curit&#233; sociale, c'est l'&#201;tat ! &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La question du pouvoir dans les soci&#233;t&#233;s primitives&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Pierre Clastres.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Paru dans la revue&lt;/i&gt; Interrogations &lt;i&gt;en Mars 1976&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, l'ethnologie a connu un d&#233;veloppement brillant gr&#226;ce &#224; quoi les soci&#233;t&#233;s primitives ont &#233;chapp&#233; sinon &#224; leur destin (la disparition) du moins &#224; l'exil auquel les condamnait, dans la pens&#233;e et l'imagination de l'Occident, une tradition d'exotisme tr&#232;s ancienne. &#224; la conviction candide que la civilisation europ&#233;enne &#233;tait absolument sup&#233;rieure &#224; tout autre syst&#232;me de soci&#233;t&#233; s'est peu &#224; peu substitu&#233;e la reconnaissance d'un relativisme culturel qui, renon&#231;ant &#224; l'affirmation imp&#233;rialiste d'une hi&#233;rarchie des valeurs, admet d&#233;sormais, s'abstenant de les juger, la coexistence des diff&#233;rences socioculturelles. En d'autres termes, on ne projette plus sur les soci&#233;t&#233;s primitives le regard curieux ou amus&#233; de l'amateur plus ou moins &#233;clair&#233;, plus ou moins humaniste, on les prend en quelque sorte au s&#233;rieux. La question est de savoir jusqu'o&#249; va cette prise au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'entend-on pr&#233;cis&#233;ment par soci&#233;t&#233; primitive ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse nous est fournie par l'anthropologie la plus classique lorsqu'elle veut d&#233;terminer l'&#234;tre sp&#233;cifique de ces soci&#233;t&#233;s, lorsqu'elle veut indiquer ce qui fait d'elles des formations sociales irr&#233;ductibles : les soci&#233;t&#233;s primitives sont les soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat, elles sont les soci&#233;t&#233;s dont le corps ne poss&#232;de pas d'organe s&#233;par&#233; du pouvoir politique. C'est selon la pr&#233;sence ou l'absence de l'&#201;tat ; que l'on op&#232;re un premier classement des soci&#233;t&#233;s, au terme duquel elles se r&#233;partissent en deux groupes : les soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat et les soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat, les soci&#233;t&#233;s primitives et les autres. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que toutes les soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat soient identiques entre elles : on ne saurait r&#233;duire &#224; un seul type les diverses figures historiques de l'&#201;tat et rien ne permet de confondre entre eux. L'&#201;tat despotique archa&#239;que, ou l'&#201;tat, lib&#233;ral bourgeois, ou l'&#201;tat totalitaire fasciste ou communiste. Prenant donc garde d'&#233;viter cette confusion qui emp&#234;cherait en particulier de comprendre la nouveaut&#233; et la sp&#233;cificit&#233; radicales de l'&#201;tat totalitaire. On retiendra qu'une propri&#233;t&#233; commune fait s'opposer en bloc les soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat aux soci&#233;t&#233;s primitives. Les premi&#232;res pr&#233;sentent toutes cette dimension de division inconnue chez les autres, toutes les soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat sont divis&#233;es, en leur &#234;tre, en dominants et domin&#233;s, tandis que les soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat ignorent cette division : d&#233;terminer les soci&#233;t&#233;s primitives comme soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat, c'est &#233;noncer qu'elles sont, en leur &#234;tre, homog&#232;nes parce qu'elles sont indivis&#233;es. Et l'on retrouve ici la d&#233;finition ethnologique de ces soci&#233;t&#233;s : elles n'ont pas d'organe s&#233;pare du pouvoir, le pouvoir n'est pas s&#233;par&#233; de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prendre au s&#233;rieux les soci&#233;t&#233;s primitives revient ainsi &#224; r&#233;fl&#233;chir sur cette proposition qui, en effet, les d&#233;finit parfaitement : on ne peut y isoler une sph&#232;re politique distincte de la sph&#232;re du social. On sait que, d&#233;s son aurore grecque, la pens&#233;e politique de l'Occident a su d&#233;celer dans le politique l'essence du social humain (l'homme est un animal politique), tout en saisissant l'essence du politique dans la division sociale entre dominants et domin&#233;s, entre ceux qui savent et donc commandent et ceux qui ne savent pas et donc ob&#233;issent. Le social c'est le politique, le politique c'est l'exercice du pouvoir (l&#233;gitime ou non, peu importe ici) par un ou quelques-uns sur le reste de la soci&#233;t&#233; (pour son bien ou son mal, peu importe ici) : pour H&#233;raclite, comme pour Platon et Aristote, il n'est de soci&#233;t&#233; que sous l'&#233;gide des rois, la soci&#233;t&#233; n'est pas pensable sans sa division entre ceux qui commandent et ceux qui ob&#233;issent et l&#224; o&#249; fait d&#233;faut l'exercice du pouvoir, on se trouve dans l'infrasocial, dans la non-soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; peu pr&#232;s en ces termes que les premiers Europ&#233;ens jug&#232;rent les Indiens d'Am&#233;rique du Sud, &#224; l'aube du XVII&#232;me si&#232;cle. Constatant que les &#8220;chefs&#8221; ne poss&#233;daient aucun pouvoir sur les tribus, que personne n'y commandait ni n'y ob&#233;issait, ils d&#233;claraient que ces gens n'&#233;taient point polic&#233;s, que ce n'&#233;taient point de v&#233;ritables soci&#233;t&#233;s : des sauvages sans foi, sans loi, sans roi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est bien vrai que, plus d'une fois, les ethnologues eux-m&#234;mes ont &#233;prouv&#233; un embarras certain lorsqu'il s'agissait non point tant de comprendre, mais simplement de d&#233;crire cette tr&#232;s exotique particularit&#233; des soci&#233;t&#233;s primitives : ceux que l'on nomme les leaders sont d&#233;munis de tout pouvoir, la chefferie s'institue &#224; l'ext&#233;rieur de l'exercice du pouvoir politique. Fonctionnellement, cela para&#238;t absurde : comment penser dans la disjonction chefferie et pouvoir ? &#224; quoi servent les chefs, s'il leur manque l'attribut essentiel qui ferait d'eux justement des chefs, &#224; savoir la possibilit&#233; d'exercer le pouvoir sur la communaut&#233; ? En r&#233;alit&#233;, que le chef sauvage ne d&#233;tienne pas le pouvoir de commander ne signifie pas pour autant qu'il ne sert &#224; rien : Il est au contraire investi par la soci&#233;t&#233; d'un certain nombre de t&#226;ches et l'on pourrait &#224; ce titre voir en lui une sorte de fonctionnaire (non r&#233;mun&#233;r&#233;) de la soci&#233;t&#233;. Que fait un chef sans pouvoir ? Il est, pour l'essentiel, commis &#224; prendre en charge et &#224; assumer la volont&#233; de la soci&#233;t&#233; d'appara&#238;tre comme une totalit&#233; une, c'est-&#224;-dire l'effort concert&#233;, d&#233;lib&#233;r&#233; de la communaut&#233; en vue d'affirmer sa sp&#233;cificit&#233;, son autonomie, son ind&#233;pendance par rapport aux autres communaut&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d'autres termes, le leader primitif est principalement l'homme qui parle au nom de la soci&#233;t&#233; lorsque circonstances et &#233;v&#233;nements la mettent en relation avec les autres. Or ces derniers se r&#233;partissent toujours, pour toute communaut&#233; primitive, en deux classes : les amis et les ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec les premiers, il s'agit de nouer ou de renforcer des relations d'alliance, avec les autres il s'agit de mener &#224; bien, lorsque le cas se pr&#233;sente, les op&#233;rations guerri&#232;res. Il s'ensuit que les fonctions concr&#232;tes, empiriques du leader se d&#233;ploient dans le champ, pourrait-on dire, des relations internationales et exigent par suite les qualit&#233;s aff&#233;rentes &#224; ce type d'activit&#233; : habilet&#233;, talent diplomatique en vue de consolider les r&#233;seaux d'alliance qui assureront la s&#233;curit&#233; de la communaut&#233; courage, dispositions guerri&#232;res en vue d'assurer une d&#233;fense efficace contre les raids des ennemis ou, si possible, la victoire en cas d'exp&#233;dition contre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ne sont-ce point l&#224;, objectera-t-on, les t&#226;ches m&#234;mes d'un ministre des affaires &#233;trang&#232;res ou d'un ministre de la d&#233;fense ? Assur&#233;ment. &#224; cette diff&#233;rence pr&#232;s n&#233;anmoins, mais fondamentale : c'est que le leader primitif ne prend jamais de d&#233;cision de son propre chef (si l'on peut dire) en vue de l'imposer ensuite &#224; sa communaut&#233;. La strat&#233;gie d'alliance qu'il d&#233;veloppe, la tactique militaire qu'il envisage ne sont jamais les siennes propres, mais celles qui r&#233;pondent exactement au d&#233;sir ou &#224; la volont&#233; explicite de la tribu. Toutes les tractations ou n&#233;gociations &#233;ventuelles sont publiques, l'intention de faire la guerre n'est proclam&#233;e qu'autant que la soci&#233;t&#233; veut qu'il en soit ainsi. Et il ne peut naturellement en &#234;tre autrement : un leader aurait-il en effet l'id&#233;e de mener, pour son propre compte, une politique d'alliance ou d'hostilit&#233; avec ses voisins, qu'il n'aurait de toute mani&#232;re aucun moyen d'imposer ses buts &#224; la soci&#233;t&#233; puisque, nous le savons, il est d&#233;pourvu de tout pouvoir. Il ne dispose, en fait, que d'un droit, ou plut&#244;t d'un devoir de porte-parole : dire aux Autres le d&#233;sir et la volont&#233; de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'en est-il, d'autre part, des fonctions du chef non plus comme pr&#233;pos&#233; de son groupe aux relations ext&#233;rieures avec les &#233;trangers, mais dans ses relations internes avec le groupe soi-m&#234;me ? Il va de soi que si la communaut&#233; le reconna&#238;t comme leader (comme porte-parole) lorsqu'elle affirme son unit&#233; par rapport aux autres unit&#233;s, elle le cr&#233;dite d'un minimum de confiance garantie par les qualit&#233;s qu'il d&#233;ploie pr&#233;cis&#233;ment au service de sa soci&#233;t&#233;. C'est ce que l'on nomme le prestige, tr&#232;s g&#233;n&#233;ralement confondu, &#224; tort bien entendu, avec le pouvoir. On comprend ainsi fort bien qu'au sein de sa propre soci&#233;t&#233;, l'opinion du leader, &#233;tay&#233;e par le prestige dont il jouit, soit, le cas &#233;ch&#233;ant, entendue avec plus de consid&#233;ration que celle des autres individus. Mais l'attention particuli&#232;re dont on honore (pas toujours d'ailleurs) la parole du chef ne va jamais jusqu'&#224; la laisser se transformer en parole de commandement, en discours de pouvoir : le point de vue du leader ne sera &#233;cout&#233; qu'autant qu'il exprime le point de vue de la soci&#233;t&#233; comme totalit&#233; une. Il en r&#233;sulte que non seulement le chef ne formule pas d'ordres, dont il sait d'avance que personne n'y ob&#233;irait, mais qu'il ne peut m&#234;me pas (c'est-&#224;-dire qu'il n'en d&#233;tient pas le pouvoir) arbitrer lorsque se pr&#233;sente par exemple un conflit entre deux individus ou deux familles. Il tentera non pas de r&#233;gler le litige au nom d'une loi absente dont il serait l'organe, mais de l'apaiser en faisant appel, au sens propre, aux bons sentiments des parties oppos&#233;es, en se r&#233;f&#233;rant sans cesse &#224; la tradition de bonne entente l&#233;gu&#233;e, depuis toujours, par les anc&#234;tres. De la bouche du chef jaillissent non pas les mots qui sanctionneraient la relation de commandement-ob&#233;issance, mais le discours de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me sur elle-m&#234;me, discours au travers duquel elle se proclame elle-m&#234;me communaut&#233; indivis&#233;e et volont&#233; de pers&#233;v&#233;rer en cet &#234;tre indivis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soci&#233;t&#233;s primitives sont donc des soci&#233;t&#233;s indivis&#233;es (et pour cela, chacune se veut totalit&#233; une) : soci&#233;t&#233; sans classes &#8212;pas de riches exploiteurs des pauvres &#8212;, soci&#233;t&#233;s sans division en dominants et domin&#233;s &#8212; pas d'organe s&#233;par&#233; du pouvoir. Il est temps maintenant de prendre compl&#232;tement au s&#233;rieux cette derni&#232;re propri&#233;t&#233; sociologique des soci&#233;t&#233;s primitives. La s&#233;paration entre chefferie, et pouvoir signifie-t-elle que la question du pouvoir ne s'y pose pas, que ces soci&#233;t&#233;s sont a-politiques ? A cette question. la pens&#233;e &#233;volutionniste et sa variante en apparence la moins sommaire, le marxisme (engelsien surtout) r&#233;pond qu'il en est bien ainsi et que cela tient au caract&#232;re primitif, c'est-&#224;-dire premier de ces soci&#233;t&#233;s : elles sont l'enfance de l'humanit&#233;, le premier &#226;ge de son &#233;volution, et comme telles incompl&#232;tes, inachev&#233;es, destin&#233;es par cons&#233;quent &#224; grandir, &#224; devenir adultes, &#224; passer de l'a-politique au politique. Le destin de toute soci&#233;t&#233;, c'est sa division, c'est le pouvoir s&#233;par&#233; de la soci&#233;t&#233;, c'est l'&#201;tat comme organe qui sait et dit le bien commun &#224; tous et se charge de leur imposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est la conception traditionnelle, quasi g&#233;n&#233;rale, des soci&#233;t&#233;s primitives comme soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat. L'absence de l'&#201;tat marque leur incompl&#233;tude, le stade embryonnaire de leur existence, leur a-historicit&#233;. Mais en est-il bien ainsi ? On voit bien qu'un tel jugement n'est en fait qu'un pr&#233;jug&#233; id&#233;ologique, implique la conception de l'histoire comme mouvement n&#233;cessaire de l'humanit&#233; &#224; travers des figures du social qui s'engendrent et s'encha&#238;nent m&#233;caniquement. Mais que l'on refuse cette n&#233;o-th&#233;ologie de l'histoire et son continuisme fanatique : d&#232;s lors les soci&#233;t&#233;s primitives cessent d'occuper le degr&#233; z&#233;ro de l'histoire, grosses qu'elles seraient en m&#234;me temps de toute l'histoire &#224; venir, inscrite d'avance en leur &#234;tre. Lib&#233;r&#233;e de ce peu innocent exotisme, l'anthropologie peut alors prendre au s&#233;rieux la vraie question du politique : pourquoi les soci&#233;t&#233;s primitives sont-elles des soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat ? Comme soci&#233;t&#233;s compl&#232;tes, achev&#233;es, adultes et non plus comme embryons infra-politiques, les soci&#233;t&#233;s primitives n'ont pas l'&#201;tat parce qu'elles le refusent, parce qu'elles refusent la division du corps social en dominants et domin&#233;s. La politique des sauvages, c'est bien en effet de faire sans cesse obstacle &#224; l'apparition d'un organe s&#233;par&#233; du pouvoir, d'emp&#234;cher la rencontre d'avance sue fatale entre institution de la chefferie et exercice du pouvoir. Dans la soci&#233;t&#233; primitive, il n'y a pas d'organe s&#233;par&#233; du pouvoir parce que le pouvoir n'est pas s&#233;par&#233; de la soci&#233;t&#233;, par ce que c'est elle qui le d&#233;tient, comme totalit&#233; une, en vue de maintenir son &#234;tre indivis&#233;, en vue de conjurer l'apparition en son sein de l'in&#233;galit&#233; entre ma&#238;tres et sujets, entre le chef et la tribu. D&#233;tenir le pouvoir, c'est l'exercer ; l'exercer, c'est dominer ceux sur qui il s'exerce : voil&#224; tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce dont ne veulent pu (ne voulurent pas) les soci&#233;t&#233;s primitives, voil&#224; pourquoi les chefs y sont sans pouvoir, pourquoi le pouvoir ne se d&#233;tache pas du corps un de la soci&#233;t&#233;. Refus de l'in&#233;galit&#233;, refus du pouvoir s&#233;par&#233; : m&#234;me et constant souci des soci&#233;t&#233;s primitives. Elles savaient fort bien qu'&#224; renoncer &#224; cette lutte, qu'&#224; cesser d'endiguer ces forces souterraines qui se nomment d&#233;sir de pouvoir et d&#233;sir de soumission et sans la lib&#233;ration desquelles ne saurait se comprendre l'irruption de la domination et de la servitude, elles savaient qu'elles y perdraient leur libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chefferie n'est, dans la soci&#233;t&#233; primitive, que le lieu suppos&#233;, apparent du pouvoir. Quel en est le lieu r&#233;el ? C'est le corps social lui-m&#234;me qui le d&#233;tient et l'exerce comme unit&#233; indivis&#233;e. Ce pouvoir non s&#233;par&#233; de la soci&#233;t&#233; s'exerce en un seul sens, Il anime un seul projet : maintenir dans l'indivision l'&#234;tre de la soci&#233;t&#233;, emp&#234;cher que l'in&#233;galit&#233; entre les hommes installe la division dans la soci&#233;t&#233;. Il s'ensuit que ce pouvoir s'exerce sur tout ce qui est susceptible d'ali&#233;ner la soci&#233;t&#233;, d'y introduire l'in&#233;galit&#233; : Il s'exerce, entre autres, sur l'institution d'o&#249; pourrait surgir la captation du pouvoir, la chefferie. Le chef est, dans la tribu, sous surveillance : la soci&#233;t&#233; veille &#224; ne pas laisser le go&#251;t du prestige se transformer en d&#233;sir de pouvoir. Si le d&#233;sir de pouvoir du chef devient trop &#233;vident, la proc&#233;dure mise en jeu est simple : on l'abandonne, voire m&#234;me on le tue. Le spectre de la division hante peut-&#234;tre la soci&#233;t&#233; primitive, mais elle poss&#232;de les moyens de l'exorciser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exemple des soci&#233;t&#233;s primitives nous enseigne que la division n'est pas inh&#233;rente &#224; l'&#234;tre du social, qu'en d'autres termes l'&#201;tat n'est pas &#233;ternel, qu'il a, ici et l&#224;, une date de naissance. Pourquoi a-t-il &#233;merg&#233; ? La question de l'origine de l'&#201;tat doit se pr&#233;ciser ainsi : &#224; quelles conditions une soci&#233;t&#233; cesse-t-elle d'&#234;tre primitive ? Pourquoi les codages qui conjurent l'&#201;tat d&#233;faillent-ils, &#224; tel ou tel moment de l'histoire ? Il est hors de doute que seule l'interrogation attentive du fonctionnement des soci&#233;t&#233;s primitives permettra d'&#233;clairer le probl&#232;me des origines. Et peut-&#234;tre la lumi&#232;re ainsi jet&#233;e sur le moment de la naissance de l'&#201;tat &#233;clairera-t-elle &#233;galement les conditions de possibilit&#233; (r&#233;alisables ou non) de sa mort.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La soci&#233;t&#233; contre l'&#233;tat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Chapitre 11 de&lt;/i&gt; La soci&#233;t&#233; contre l'&#233;tat &lt;i&gt;(1974)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soci&#233;t&#233;s primitives sont des soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat : ce jugement de fait, en lui-m&#234;me exact, dissimule en v&#233;rit&#233; une opinion, un jugement de valeur qui gr&#232;ve d&#232;s lors la possibilit&#233; de constituer une anthropologie politique comme science rigoureuse. Ce qui en fait est &#233;nonc&#233;, c'est que les soci&#233;t&#233;s primitives sont priv&#233;es de quelque chose &#8212; l'&#201;tat &#8212; qui leur est, comme &#224; toute autre soci&#233;t&#233; &#8212; la n&#244;tre par exemple &#8212; n&#233;cessaire. Ces soci&#233;t&#233;s sont donc incompl&#232;tes. Elles ne sont pas tout &#224; fait de vraies soci&#233;t&#233;s &#8212; elles ne sont pas polic&#233;es &#8212; elles subsistent dans l'exp&#233;rience peut-&#234;tre douloureuse d'un manque &#8212; manque de l'&#201;tat &#8212; qu'elles tenteraient, toujours en vain, de combler. Plus ou moins confus&#233;ment, c'est bien cela que disent les chroniques des voyageurs ou les travaux des chercheurs : on ne peut pas penser la soci&#233;t&#233; sans l'&#201;tat, l'&#201;tat est le destin de toute soci&#233;t&#233;. On d&#233;c&#232;le en cette d&#233;marche un ancrage ethnocentriste d'autant plus solide qu'il est le plus souvent incons&#173;cient. La r&#233;f&#233;rence imm&#233;diate, spontan&#233;e, c'est, sinon le mieux connu, en tout cas le plus familier. Chacun de nous porte en effet en soi, int&#233;rioris&#233;e comme la foi du croyant, cette certitude que la soci&#233;t&#233; est pour l'&#201;tat. Comment d&#232;s lors concevoir l'existence m&#234;me des soci&#233;t&#233;s primitives, sinon comme des sortes de laiss&#233;s pour compte de l'histoire uni&#173;verselle, des survivances anachroniques d'un stade lointain partout ailleurs depuis longtemps d&#233;pass&#233; ? On reconna&#238;t ici l'autre visage de l'ethnocentrisme, la conviction compl&#233;&#173;mentaire que l'histoire est &#224; sens unique, que toute soci&#233;t&#233; est condamn&#233;e &#224; s'engager en cette histoire et &#224; en parcourir les &#233;tapes qui, de la sauvagerie, conduisent &#224; la civilisation. &#171; &lt;i&gt;Tous les peuples polic&#233;s ont &#233;t&#233; sauvages&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit Raynal. Mais le constat d'une &#233;volution &#233;vidente ne fonde nullement une doctrine qui, nouant arbitrairement l'&#233;tat de civilisation &#224; la civilisation de l'&#201;tat, d&#233;signe ce dernier comme terme n&#233;cessaire assign&#233; &#224; toute soci&#233;t&#233;. On peut alors se demander ce qui a retenu sur place les derniers peuples encore sauvages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re les formulations modernes, le vieil &#233;volutionnisme demeure, en fait, intact. Plus subtil de se dissimuler dans le langage de l'anthropologie, et non plus de la philosophie, il affleure n&#233;anmoins au ras des cat&#233;gories qui se veulent scien&#173;tifiques. On s'est d&#233;j&#224; aper&#231;u que, presque toujours, les soci&#233;t&#233;s archa&#239;ques sont d&#233;termin&#233;es n&#233;gativement, sous les esp&#232;ces du manque : soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat, soci&#233;t&#233;s sans &#233;criture, soci&#233;t&#233;s sans histoire. Du m&#234;me ordre appara&#238;t la d&#233;termi&#173;nation de ces soci&#233;t&#233;s sur le plan &#233;conomique : soci&#233;t&#233;s &#224; &#233;conomie de subsistance. Si l'on veut signifier par l&#224; que les soci&#233;t&#233;s primitives ignorent l'&#233;conomie de march&#233; o&#249; s'&#233;coulent les surplus produits, on ne dit strictement rien, on se contente de relever un manque de plus, et toujours par r&#233;f&#233;rence &#224; notre propre monde ces soci&#233;t&#233;s qui sont sans &#201;tat, sans &#233;criture, sans histoire, sont &#233;galement sans march&#233;. Mais, peut objecter le bon sens, &#224; quoi bon un march&#233; s'il n'y a pas de surplus ? Or l'id&#233;e d'&#233;conomie de subsistance rec&#232;le en soi l'affirmation implicite que, si les soci&#233;t&#233;s pri&#173;mitives ne produisent pas de surplus, c'est parce qu'elles en sont incapables, enti&#232;rement occup&#233;es qu'elles seraient &#224; produire le minimum n&#233;cessaire &#224; la survie, &#224; la subsistance. Image ancienne, toujours efficace, de la mis&#232;re des Sauvages. Et, afin d'expliquer cette incapacit&#233; des soci&#233;t&#233;s primitives de s'arracher &#224; la stagnation du vivre au jour le jour, &#224; cette ali&#233;nation permanente dans la recherche de la nourriture, on invoque le sous-&#233;quipement technique, l'inf&#233;riorit&#233; techno&#173;logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'en est-il en r&#233;alit&#233; ? Si l'on entend par technique l'ensemble des proc&#233;d&#233;s dont se dotent les hommes, non point pour s'assurer la ma&#238;trise absolue de la nature (ceci ne vaut que pour notre monde et son d&#233;ment projet cart&#233;sien dont on commence &#224; peine &#224; mesurer les cons&#233;quences &#233;cologiques), mais pour s'assurer une ma&#238;trise du milieu naturel adapt&#233;e et relative &#224; leurs besoins, alors on ne peut plus du tout parler d'inf&#233;riorit&#233; technique des soci&#233;t&#233;s pr&#173;imitives : elles d&#233;montrent une capacit&#233; de satisfaire leurs besoins au moins &#233;gale &#224; celle dont s'enorgueillit la soci&#233;t&#233; industrielle et technicienne. C'est dire que tout groupe humain parvient, par force, &#224; exercer le minimum n&#233;cessaire de domination sur le milieu qu'il occupe. On n'a jusqu'&#224; pr&#233;sent connaissance d'aucune soci&#233;t&#233; qui se serait &#233;tablie, sauf par contrainte et violence ext&#233;rieure, sur un espace naturel impossible &#224; ma&#238;triser : ou bien elle dispara&#238;t, ou bien elle change de territoire. Ce qui surprend chez les Eskimo ou chez les Australiens, c'est justement la richesse, l'imagination et la finesse de l'activit&#233; technique, la puissance d'invention et d'efficacit&#233; que d&#233;montre l'outillage utilis&#233; par ces peuples. Il n'est d'ailleurs que de se promener dans les mus&#233;es ethnographiques : la rigueur de fabrications des instruments de la vie quotidienne fait presque de chaque modeste outil une oeuvre d'art. Il n'y a donc pas de hi&#233;rarchie dans le champ de la technique, il n'y a pas de technologie sup&#233;rieure ni inf&#233;rieure ; on ne peut mesurer un &#233;quipement technologique qu'&#224; sa capacit&#233; de satisfaire, en un milieu donn&#233;, les besoins de la soci&#233;t&#233;. Et, de ce point de vue, il ne para&#238;t nullement que les soci&#233;t&#233;s primitives se montr&#232;rent incapables de se donner les moyens de r&#233;aliser cette fin. Cette puissance d'innovation technique dont font preuve les soci&#233;t&#233;s primitives se d&#233;ploie, certes, dans le temps. Rien n'est donn&#233; d'embl&#233;e, il y a toujours le patient travail d'observation et de recherche, la longue succession des essais, erreurs, &#233;checs et r&#233;ussites. Les pr&#233;historiens nous enseignent le nombre de mill&#233;naires qu'il fallut aux hommes du pal&#233;olithique pour substituer aux grossiers bifaces du d&#233;but les admirables lames du solutr&#233;en. D'un autre point de vue, on remarque que la d&#233;couverte de l'agriculture et la domestication des plantes sont presque contemporaines en Am&#233;rique et dans l'Ancien Monde. Et force est de constater que les Am&#233;rindiens ne le c&#232;dent en rien, bien au contraire, dans l'art de s&#233;lectionner et diff&#233;rencier de multiples vari&#233;t&#233;s de plantes utiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arr&#234;tons-nous un instant &#224; l'int&#233;r&#234;t funeste qui porta les Indiens &#224; vouloir des instruments m&#233;talliques. Il se rapporta en effet directement &#224; la question de l'&#233;conomie dans les soci&#233;t&#233;s primitives, mais nullement de la mani&#232;re qu'on pourrait croire. Ces soci&#233;t&#233;s seraient, dit-on, condamn&#233;es &#224; l'&#233;conomie de subsistance pour cause d'inf&#233;riorit&#233; technologique. Cet argument n'est fond&#233;, on vient de le voir, ni en droit ni en fait. Ni en droit, car il n'y a pas d'&#233;chelle abs&#173;traite &#224; quoi mesurer les &#8220;intensit&#233;s&#8221; technologiques : l'&#233;qui&#173;pement technique d'une soci&#233;t&#233; n'est pas comparable direc&#173;tement &#224; celui d'une soci&#233;t&#233; diff&#233;rente, et rien ne sert d'opposer le fusil &#224; l'arc. Ni en fait, puisque l'arch&#233;ologie, l'ethnographie, la botanique, etc., nous d&#233;montrent pr&#233;ci&#173;s&#233;ment la puissance de rentabilit&#233; et d'efficacit&#233; des techno&#173;logies sauvages. Donc, si les soci&#233;t&#233;s primitives reposent sur une &#233;conomie de subsistance, ce n'est pas faute de savoir-faire technique. Voil&#224; justement la vraie question : l'&#233;cono&#173;mie de ces soci&#233;t&#233;s est-elle r&#233;ellement une &#233;conomie de subsistance ? Si l'on donne un sens aux mots, si par &#233;co&#173;nomie de subsistance on ne se contente pas d'entendre &#233;conomie sans march&#233; et sans surplus &#8212; ce qui serait un simple truisme, le pur constat de la diff&#233;rence &#8212;, alors en effet on affirme que ce type d'&#233;conomie permet &#224; la soci&#233;t&#233; qu'il fonde de seulement subsister, on affirme que cette soci&#233;t&#233; mobilise en permanence la totalit&#233; de ses forces pro&#173;ductives en vue de fournir &#224; ses membres le minimum n&#233;ces&#173;saire &#224; la subsistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; un pr&#233;jug&#233; tenace, curieusement coextensif &#224; l'id&#233;e contradictoire et non moins courante que le Sauvage est paresseux. Si dans notre langage populaire on dit &#171; &lt;i&gt;tra&#173;vailler comme un n&#232;gre&lt;/i&gt; &#187;, en Am&#233;rique du Sud en revanche on dit &#171; &lt;i&gt;fain&#233;ant comme un Indien&lt;/i&gt; &#187;. Alors, de deux choses l'une ou bien l'homme des soci&#233;t&#233;s primitives, am&#233;ricaines et autres, vit en &#233;conomie de subsistance et passe le plus clair de son temps dans la recherche de la nourriture ; ou bien il ne vit pas en &#233;conomie de subsistance et peut donc se permettre des loisirs prolong&#233;s en fumant dans son hamac. C'est ce qui frappa, sans ambigu&#239;t&#233;, les premiers observateurs europ&#233;ens des Indiens du Br&#233;sil. Grande &#233;tait leur r&#233;probation &#224; constater que des gaillards pleins de sant&#233; pr&#233;f&#233;raient s'attifer comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer sur leurs jardins. Gens donc qui ignoraient d&#233;lib&#233;r&#233;ment qu'il faut gagner son pain &#224; la sueur de son front. C'en &#233;tait trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au travail, et ils en p&#233;rirent. Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, d&#232;s son aurore le premier pose que la vraie soci&#233;t&#233; se d&#233;ploie &#224; l'ombre protectrice de l'&#201;tat ; le second &#233;nonce un imp&#233;ratif cat&#233;gorique : il faut travailler. Les Indiens ne consacraient effectivement que peu de temps &#224; ce que l'on appelle le travail. Et ils ne mouraient pas de faim n&#233;anmoins. Les chroniques de l'&#233;poque sont una&#173;nimes &#224; d&#233;crire la belle apparence des adultes, la bonne sant&#233; des nombreux enfants, l'abondance et la vari&#233;t&#233; des ressources alimentaires. Par cons&#233;quent, l'&#233;conomie de sub&#173;sistance qui &#233;tait celle des tribus indiennes n'impliquait nullement la recherche angoiss&#233;e, &#224; temps complet, de la nourriture. Donc une &#233;conomie de subsistance est compatible avec une consid&#233;rable limitation du temps consacr&#233; aux activit&#233;s productives. Soit le cas des tribus sud-am&#233;ricaines d'agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fai&#173;n&#233;antise irritait tant les Fran&#231;ais et les Portugais. La vie &#233;conomique de ces Indiens se fondait principalement sur l'agriculture, accessoirement sur la chasse, la p&#234;che et la collecte. Un m&#234;me jardin &#233;tait utilis&#233; pendant quatre &#224; six ann&#233;es cons&#233;cutives. Apr&#232;s quoi on l'abandonnait, en raison de l'&#233;puisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l'in&#173;vasion de l'espace d&#233;gag&#233; par une v&#233;g&#233;tation parasitaire difficile &#224; &#233;liminer. Le gros du travail, effectu&#233; par les hommes, consistait &#224; d&#233;fricher, &#224; la hache de pierre et par le feu, la superficie n&#233;cessaire. Cette t&#226;che, accomplie &#224; la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole &#8212; planter, sarcler, r&#233;colter &#8212;, conform&#233;ment &#224; la division sexuelle du travail, &#233;tait pris en charge par les femmes. Il en r&#233;sulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c'est-&#224;-dire la moiti&#233; de la population, travaillaient environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient &#224; des occupations &#233;prouv&#233;es non comme peine mais comme plaisir : chasse, p&#234;che ; f&#234;tes et beuveries ; &#224; satisfaire enfin leur go&#251;t passionn&#233; pour la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ces donn&#233;es massives, qualitatives, impressionnistes trouvent une confirmation &#233;clatante en des recherches r&#233;cen&#173;tes, certaines en cours, de caract&#232;re rigoureusement d&#233;mons&#173;tratif, puisqu'elles mesurent le temps de travail dans les soci&#233;t&#233;s &#224; &#233;conomie de subsistance. Qu'il s'agisse de chasseurs-nomades du d&#233;sert du Kalahari ou d'agriculteurs s&#233;dentaires am&#233;rindiens, les chiffres obtenus r&#233;v&#232;lent une r&#233;partition moyenne du temps quotidien de travail inf&#233;rieure &#224; quatre heures par jour. J. Lizot, install&#233; depuis plusieurs ann&#233;es chez les Indiens Yanomami d'Amazonie v&#233;n&#233;zu&#233;lienne, a chronom&#233;triquement &#233;tabli que la dur&#233;e moyenne du temps consacr&#233; chaque jour au travail par les adultes, toutes acti&#173;vit&#233;s comprises, d&#233;passe &#224; peine trois heures. Nous n'avons point nous-m&#234;mes effectu&#233; de mesures analogues chez les Guayaki, chasseurs nomades de la for&#234;t paraguayenne. Mais on peut assurer que les Indiens, hommes et femmes, passaient au moins la moiti&#233; de la journ&#233;e dans une oisivet&#233; presque compl&#232;te, puisque chasse et collecte prenaient place, et non chaque jour, entre 6 heures et 11 heures du matin environ. Il est probable que des &#233;tudes semblables, men&#233;es chez les derni&#232;res populations primitives, aboutiraient, compte tenu des diff&#233;rences &#233;cologiques, &#224; des r&#233;sultats voisins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voici donc bien loin du mis&#233;rabilisme qu'enveloppe l'id&#233;e d'&#233;conomie de subsistance. Non seulement l'homme des soci&#233;t&#233;s primitives n'est nullement contraint &#224; cette existence animale que serait la recherche permanente pour assurer la survie ; mais c'est m&#234;me au prix d'un temps d'activit&#233; remarquablement court qu'est obtenu &#8212; et au-del&#224; &#8212; ce r&#233;sultat. Cela signifie que les soci&#233;t&#233;s primitives disposent, si elles le d&#233;sirent, de tout le temps n&#233;cessaire pour accro&#238;tre la production des biens mat&#233;riels. Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces soci&#233;t&#233;s voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d'activit&#233; paisible suffisent &#224; assurer les besoins du groupe ? &#224; quoi cela leur servirait-il ? A quoi serviraient les surplus ainsi accumul&#233;s ? Quelle en serait la destination ? C'est toujours par force que les hommes travaillent au-del&#224; de leurs besoins. Et pr&#233;cis&#233;ment cette force-l&#224; est absente du monde primitif, l'absence de cette force externe d&#233;finit m&#234;me la nature des soci&#233;t&#233;s pri&#173;mitives. On peut d&#233;sormais admettre, pour qualifier l'orga&#173;nisation &#233;conomique de ces soci&#233;t&#233;s, l'expression d'&#233;conomie de subsistance, d&#232;s lors que l'on entend par l&#224; non point la n&#233;cessit&#233; d'un d&#233;faut, d'une incapacit&#233;, inh&#233;rents &#224; ce type de soci&#233;t&#233; et &#224; leur technologie, mais au contraire le refus d'un exc&#232;s inutile, la volont&#233; d'accorder l'activit&#233; produc&#173;trice &#224; la satisfaction des besoins. Et rien de plus. D'autant que, pour cerner les choses de plus pr&#232;s, il y a effectivement production de surplus dans les soci&#233;t&#233;s primitives la quan&#173;tit&#233; de plantes cultiv&#233;es produites (manioc, ma&#239;s, tabac, coton, etc.) d&#233;passe toujours ce qui est n&#233;cessaire &#224; la consommation du groupe, ce suppl&#233;ment de production &#233;tant, bien entendu, inclus dans le temps normal de travail. Ce surplus-l&#224;, obtenu sans surtravail, est consomm&#233;, consum&#233;, &#224; des fins proprement politiques, lors des f&#234;tes, invitations, visites d'&#233;trangers, etc. L'avantage d'une hache m&#233;tallique sur une hache de pierre est trop &#233;vident pour qu'on s'y attarde : on peut abattre avec la premi&#232;re peut-&#234;tre dix fois plus de travail dans le m&#234;me temps qu'avec la seconde ; ou bien accomplir le m&#234;me travail en dix fois moins de temps. Et lorsque les Indiens d&#233;couvrirent la sup&#233;riorit&#233; productive des haches des hommes blancs, ils les d&#233;sir&#232;rent, non pour produire plus dans le m&#234;me temps, mais pour produire autant en un temps dix fois plus court. C'est exactement le contraire qui se produisit, car avec les haches m&#233;talliques firent irrup&#173;tion dans le monde primitif indien la violence, la force, le pouvoir qu'exerc&#232;rent sur les Sauvages les civilis&#233;s nouveaux venus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les soci&#233;t&#233;s primitives sont bien, comme l'&#233;crit J. Lizot &#224; propos des Yanomami, des soci&#233;t&#233;s de refus du travail : &#171; &lt;i&gt;Le m&#233;pris des Yanomami pour le travail et leur d&#233;sint&#233;r&#234;t pour un progr&#232;s technologique autonome est certain&lt;/i&gt; &#187;. Premi&#232;res soci&#233;t&#233;s du loisir, premi&#232;res soci&#233;t&#233;s d'abondance, selon la juste et gaie expression de M. Sahlins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le projet de constituer une anthropologie &#233;conomique des soci&#233;t&#233;s primitives comme discipline autonome a un sens, celui-ci ne peut advenir de la simple prise en compte de la vie &#233;conomique de ces soci&#233;t&#233;s on demeure dans une ethnologie de la description, dans la description d'une dimen&#173;sion non autonome de la vie sociale primitive. C'est bien plut&#244;t lorsque cette dimension du &#8220;fait social total&#8221; se constitue comme sph&#232;re autonome que l'id&#233;e d'une anthro&#173;pologie &#233;conomique appara&#238;t fond&#233;e : lorsque dispara&#238;t le refus du travail, lorsqu'au sens du loisir se substitue le go&#251;t de l'accumulation, lorsqu'en un mot se fait jour dans le corps social cette force externe que nous &#233;voquions plus haut, cette force sans laquelle les Sauvages ne renonceraient pas au loisir et qui d&#233;truit la soci&#233;t&#233; en tant que soci&#233;t&#233; primitive cette force, c'est la puissance de contraindre, c'est la capacit&#233; de coercition, c'est le pouvoir politique. Mais aussi bien l'anthropologie cesse d&#232;s lors d'&#234;tre &#233;conomique, elle perd en quelque sorte son objet &#224; l'instant o&#249; elle croit le saisir, l'&#233;conomie devient politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'homme des soci&#233;t&#233;s primitives, l'activit&#233; de pro&#173;duction est exactement mesur&#233;e, d&#233;limit&#233;e par les besoins &#224; satisfaire, &#233;tant entendu qu'il s'agit essentiellement des besoins &#233;nerg&#233;tiques : la production est rabattue sur la reconstitution du stock d'&#233;nergie d&#233;pens&#233;e. En d'autres termes, c'est la vie comme nature qui &#8212; &#224; la production pr&#232;s des biens consomm&#233;s socialement &#224; l'occasion des f&#234;tes &#8212; fonde et d&#233;termine la quantit&#233; de temps consacr&#233; &#224; la reproduire. C'est dire qu'une fois assur&#233;e la satisfaction globale des besoins &#233;nerg&#233;tiques, rien ne saurait inciter la soci&#233;t&#233; primitive &#224; d&#233;sirer produire plus, c'est-&#224;-dire &#224; ali&#233;ner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l'oisivet&#233;, le jeu, la guerre ou la f&#234;te. &#224; quelles conditions peut se transformer ce rapport de l'homme primitif &#224; l'activit&#233; de production ? &#224; quelles condi&#173;tions cette activit&#233; s'assigne-t-elle un but autre que la satis&#173;faction des besoins &#233;nerg&#233;tiques ? C'est l&#224; poser la question de l'origine du travail comme travail ali&#233;n&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la soci&#233;t&#233; primitive, soci&#233;t&#233; par essence &#233;galitaire, les hommes sont ma&#238;tres de leur activit&#233;, ma&#238;tres de la circu&#173;lation des produits de cette activit&#233; : ils n'agissent que pour eux-m&#234;mes, quand bien m&#234;me la loi d'&#233;change des biens m&#233;diatise le rapport direct de l'homme &#224; son produit. Tout est boulevers&#233;, par cons&#233;quent, lorsque l'activit&#233; de pro&#173;duction est d&#233;tourn&#233;e de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-m&#234;me, l'homme primitif produit aussi pour les autres, sans &#233;change et sans r&#233;ciprocit&#233;. C'est alors que l'on peut parler de travail quand la r&#232;gle &#233;galitaire d'&#233;change cesse de constituer le &#8220;code civil&#8221; de la soci&#233;t&#233;, quand l'activit&#233; de production vise &#224; satisfaire les besoins des autres, quand &#224; la r&#232;gle &#233;changiste se substitue la terreur de la dette. C'est bien l&#224; en effet qu'elle s'inscrit, la diff&#233;&#173;rence entre le Sauvage amazonien et l'Indien de l'empire inca. Le premier produit en somme pour vivre, tandis que le second travaille, en plus, pour faire vivre les autres, ceux qui ne travaillent pas, les ma&#238;tres qui lui disent il faut payer ce que tu nous dois, il faut &#233;ternellement rembourser ta dette &#224; notre &#233;gard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand, dans la soci&#233;t&#233; primitive, l'&#233;conomique se laisse rep&#233;rer comme champ autonome et d&#233;fini, quand l'activit&#233; de production devient travail ali&#233;n&#233;, comptabilis&#233; et impos&#233; par ceux qui vont jouir des fruits de ce travail, c'est que la soci&#233;t&#233; n'est plus primitive, c'est qu'elle est devenue une soci&#233;t&#233; divis&#233;e en dominants et domin&#233;s, en ma&#238;tres et sujets, c'est qu'elle a cess&#233; d'exorciser ce qui est destin&#233; &#224; la tuer : le pouvoir et le respect du pouvoir. La division majeure de la soci&#233;t&#233;, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c'est la nouvelle disposition ver&#173;ticale entre la base et le sommet, c'est la grande coupure politique entre d&#233;tenteurs de la force, qu'elle soit guerri&#232;re ou religieuse, et assujettis &#224; cette force. La relation politique de pouvoir pr&#233;c&#232;de et fonde la relation &#233;conomique d'exploi&#173;tation. Avant d'&#234;tre &#233;conomique, l'ali&#233;nation est politique, le pouvoir est avant le travail, l'&#233;conomique est une d&#233;rive du politique, l'&#233;mergence de l'&#201;tat d&#233;termine l'apparition des classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inach&#232;vement, incompl&#233;tude, manque : ce n'est certes point de ce c&#244;t&#233;-l&#224; que se r&#233;v&#232;le la nature des soci&#233;t&#233;s primi&#173;tives. Elle s'impose bien plus comme positivit&#233;, comme ma&#238;&#173;trise du milieu naturel et ma&#238;trise du projet social, comme volont&#233; libre de ne laisser glisser hors de son &#234;tre rien de ce qui pourrait l'alt&#233;rer, le corrompre et le dissoudre. C'est &#224; cela qu'il s'agit de se tenir fermement les soci&#233;t&#233;s primi&#173;tives ne sont pas les embryons retardataires des soci&#233;t&#233;s ult&#233;rieures, des corps sociaux au d&#233;collage &#8220;normal&#8221; inter&#173;rompu par quelque bizarre maladie, elles ne se trouvent pas au point de d&#233;part d'une logique historique conduisant tout droit au terme inscrit d'avance, mais connu seulement a posteriori, notre propre syst&#232;me social. (Si l'histoire est cette logique, comment peut-il exister encore des soci&#233;t&#233;s primi&#173;tives ?) Tout cela se traduit, sur le plan de la vie &#233;conomique, par le refus des soci&#233;t&#233;s primitives de laisser le travail et la production les engloutir, par la d&#233;cision de limiter les stocks aux besoins socio-politiques, par l'impossibilit&#233; intrins&#232;que de la concurrence &#8212; &#224; quoi servirait, dans une soci&#233;t&#233; primi&#173;tive, d'&#234;tre un riche parmi des pauvres ? &#8212; en un mot, par l'interdiction, non formul&#233;e mais dite cependant, de l'in&#233;&#173;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qui fait que dans une soci&#233;t&#233; primitive l'&#233;cono&#173;mie n'est pas politique ? Cela tient, on le voit, &#224; ce que l'&#233;conomie n'y fonctionne pas de mani&#232;re autonome. On pourrait dire qu'en ce sens les soci&#233;t&#233;s primitives sont des soci&#233;t&#233;s sans &#233;conomie par refus de l'&#233;conomie. Mais doit-on alors d&#233;terminer aussi comme absence l'&#234;tre du politique en ces soci&#233;t&#233;s ? Faut-il admettre que, puisqu'il s'agit de soci&#233;t&#233;s &#171; &lt;i&gt;sans loi et sans roi&lt;/i&gt; &#187;, le champ du politique leur fait d&#233;faut ? Et ne retomberions-nous pas ainsi dans l'orni&#232;re classique d'un ethnocentrisme pour qui le manque marque &#224; tous les niveaux les soci&#233;t&#233;s diff&#233;rentes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc pos&#233;e la question du politique dans les soci&#233;t&#233;s primitives. Il ne s'agit pas simplement d'un probl&#232;me &#8220;int&#233;&#173;ressant&#8221;, d'un th&#232;me r&#233;serv&#233; &#224; la r&#233;flexion des seuls sp&#233;&#173;cialistes, car l'ethnologie s'y d&#233;ploie aux dimensions d'une th&#233;orie g&#233;n&#233;rale (&#224; construire) de la soci&#233;t&#233; et de l'histoire. L'extr&#234;me diversit&#233; des types d'organisation sociale, le foisonnement, dans le temps et dans l'espace, de soci&#233;t&#233;s dissemblables, n'emp&#234;chent pas cependant la possibilit&#233; d'un ordre dans le discontinu, la possibilit&#233; d'une r&#233;duction de cette multiplicit&#233; infinie de diff&#233;rences. R&#233;duction massive puisque l'histoire ne nous offre, en fait, que deux types de soci&#233;t&#233; absolument irr&#233;ductibles l'un &#224; l'autre, deux macro-classes dont chacune rassemble en soi des soci&#233;t&#233;s qui, au-del&#224; de leurs diff&#233;rences, ont en commun quelque chose de fondamental. Il y a d'une part les soci&#233;t&#233;s primitives, ou soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat, il y a d'autre part les soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat. C'est la pr&#233;sence ou l'absence de la formation &#233;tatique (susceptible de prendre de multiples formes) qui assigne &#224; toute soci&#233;t&#233; son lieu logique, qui trace une ligne d'irr&#233;ver&#173;sible discontinuit&#233; entre les soci&#233;t&#233;s. L'apparition de l'&#201;tat a op&#233;r&#233; le grand partage typologique entre Sauvages et Civi&#173;lis&#233;s, elle a inscrit l'ineffa&#231;able coupure dans l'au-del&#224; de laquelle tout est chang&#233;, car le Temps devient Histoire. On a souvent, et avec raison d&#233;cel&#233; dans le mouvement de l'histoire mondiale deux acc&#233;l&#233;rations d&#233;cisives de son rythme. Le moteur de la premi&#232;re fut ce que l'on appelle la r&#233;volution n&#233;olithique (domestication des animaux, agri&#173;culture, d&#233;couverte des arts du tissage et de la poterie, s&#233;den&#173;tarisation cons&#233;cutive des groupes humains, etc.). Nous vivons encore, et de plus en plus (si l'on peut dire) dans le prolongement de la seconde acc&#233;l&#233;ration, la r&#233;volution indus&#173;trielle du XIX&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a &#233;videmment pas de doute que la coupure n&#233;oli&#173;thique a consid&#233;rablement boulevers&#233; les conditions d'exis&#173;tence mat&#233;rielle des peuples auparavant pal&#233;olithiques. Mais cette transformation fut-elle assez fondamentale pour affecter en sa plus extr&#234;me profondeur l'&#234;tre des soci&#233;t&#233;s ? Peut-on parler d'un fonctionnement diff&#233;rent des syst&#232;mes sociaux selon qu'ils sont pr&#233;n&#233;olithiques ou postn&#233;olithiques ? L'ex&#173;p&#233;rience ethnographique indique plut&#244;t le contraire. Le passage du nomadisme &#224; la s&#233;dentarisation serait la cons&#233;&#173;quence la plus riche de la r&#233;volution n&#233;olithique, en ce qu'il a permis, par la concentration d'une population stabilis&#233;e, la formation des cit&#233;s et, au-del&#224;, des appareils &#233;tatiques. Mais on d&#233;cide, ce faisant, que tout &#8220;complexe&#8221; technoculturel d&#233;pourvu de l'agriculture est n&#233;cessairement vou&#233; au noma&#173;disme. Voil&#224; qui est ethnographiquement inexact : une &#233;conomie de chasse, p&#234;che et collecte n'exige pas obligatoire&#173;ment un mode de vie nomadique. Plusieurs exemples, tant en Am&#233;rique qu'ailleurs, l'attestent : l'absence d'agriculture est compatible avec la s&#233;dentarit&#233;. Ce qui laisserait supposer au passage que si certains peuples n'ont pas acquis l'agri&#173;culture, alors qu'elle &#233;tait &#233;cologiquement possible, ce n'est pas par incapacit&#233;, retard technologique, inf&#233;riorit&#233; culturelle, mais, plus simplement, parce qu'ils n'en avaient pas besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire post-colombienne de l'Am&#233;rique pr&#233;sente le cas de populations d'agriculteurs s&#233;dentaires qui, sous l'effet d'une r&#233;volution technique (conqu&#234;te du cheval et, accessoire&#173;ment, des armes &#224; feu) ont choisi d'abandonner l'agriculture pour se consacrer &#224; peu pr&#232;s exclusivement &#224; la chasse, dont le rendement &#233;tait multipli&#233; par la mobilit&#233; d&#233;cupl&#233;e qu'assu&#173;rait le cheval. D&#232;s lors qu'elles devinrent &#233;questres, les tribus des Plaines en Am&#233;rique du Nord ou celles du Chaco en Am&#233;rique du Sud intensifi&#232;rent et &#233;tendirent leurs d&#233;place&#173;ments mais on est l&#224; bien loin du nomadisme sur lequel on rabat g&#233;n&#233;ralement les bandes de chasseurs-collecteurs (tels les Guayaki du Paraguay) et l'abandon de l'agriculture ne s'est pas traduit, pour les groupes en question, par la disper&#173;sion d&#233;mographique ni par la transformation de l'organisation sociale ant&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que nous apprennent ce mouvement du plus grand nom&#173;bre de soci&#233;t&#233;s de la chasse &#224; l'agriculture, et le mouvement inverse, de quelques autres, de l'agriculture &#224; la chasse ? C'est qu'il para&#238;t s'accomplir sans rien changer &#224; la nature de la soci&#233;t&#233; ; que celle-ci demeure identique &#224; elle-m&#234;me lorsque se transforment seulement ses conditions d'existence mat&#233;rielle ; que la r&#233;volution n&#233;olithique, si elle a consid&#233;ra&#173;blement affect&#233;, et sans doute facilit&#233;, la vie mat&#233;rielle des groupes humains d'alors, n'entra&#238;ne pas m&#233;caniquement un bouleversement de l'ordre social. En d'autres termes, et pour ce qui concerne les soci&#233;t&#233;s primitives, le changement au niveau de ce que le marxisme nomme l'infrastructure &#233;cono&#173;mique ne d&#233;termine pas du tout son reflet corollaire, la superstructure politique, puisque celle-ci appara&#238;t ind&#233;pen&#173;dante de sa base mat&#233;rielle. Le continent am&#233;ricain illustre clairement l'autonomie respective de l'&#233;conomie et de la soci&#233;t&#233;. Des groupes de chasseurs-p&#234;cheurs-collecteurs, noma&#173;des ou non, pr&#233;sentent les m&#234;mes propri&#233;t&#233;s socio-politiques que leurs voisins agriculteurs s&#233;dentaires : &#171; &lt;i&gt;infrastructures&lt;/i&gt; &#187; diff&#233;rentes, &#171; &lt;i&gt;superstructure&lt;/i&gt; &#187; identique. Inversement, les soci&#233;t&#233;s m&#233;so-am&#233;ricaines &#8212; soci&#233;t&#233;s imp&#233;riales, soci&#233;t&#233;s &#224; &#201;tat &#8212; &#233;taient tributaires d'une agriculture qui, plus inten&#173;sive qu'ailleurs, n'en demeurait pas moins, du point de vue de son niveau technique, tr&#232;s semblable &#224; l'agriculture des tribus &#8220;sauvages&#8221; de la For&#234;t Tropicale : &#171; &lt;i&gt;infrastructure&lt;/i&gt; &#187; identique, &#171; &lt;i&gt;superstructures&lt;/i&gt; &#187; diff&#233;rentes, puisqu'en un cas il s'agit de soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat, dans l'autre d'&#201;tats achev&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc bien la coupure politique qui est d&#233;cisive, et non le changement &#233;conomique. La v&#233;ritable r&#233;volution, dans la protohistoire de l'humanit&#233;, ce n'est pas celle du n&#233;oli&#173;thique, puisqu'elle peut tr&#232;s bien laisser intacte l'ancienne organisation sociale, c'est la r&#233;volution politique, c'est cette apparition myst&#233;rieuse, irr&#233;versible, mortelle pour les soci&#233;t&#233;s primitives, ce que nous connaissons sous le nom d'&#201;tat. Et si l'on veut conserver les concepts marxistes d'infrastructure et de superstructure, alors faut-il peut-&#234;tre accepter de recon&#173;na&#238;tre que l'infrastructure, c'est le politique, que la super&#173;structure, c'est l'&#233;conomique. Un seul bouleversement struc&#173;turel, abyssal, peut transformer, en la d&#233;truisant comme telle la soci&#233;t&#233; primitive : celui qui fait surgir en son sein, ou de l'ext&#233;rieur, ce dont l'absence m&#234;me d&#233;finit cette soci&#233;t&#233;, l'autorit&#233; de la hi&#233;rarchie, la relation de pouvoir, l'assujet&#173;tissement des hommes, l'&#201;tat. Il serait bien vain d'en recher&#173;cher l'origine en une hypoth&#233;tique modification des rapports de production dans la soci&#233;t&#233; primitive, modification qui, divisant peu &#224; peu la soci&#233;t&#233; en riches et pauvres, exploiteurs et exploit&#233;s, conduirait m&#233;caniquement &#224; l'instauration d'un organe d'exercice du pouvoir des premiers sur les seconds, &#224; l'apparition de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hypoth&#233;tique, cette modification de la base &#233;conomique est, bien plus encore, impossible. Pour qu'en une soci&#233;t&#233; donn&#233;e le r&#233;gime de la production se transforme dans le sens d'une plus grande intensit&#233; de travail en vue d'une produc&#173;tion de biens accrue, il faut ou bien que les hommes de cette soci&#233;t&#233; d&#233;sirent cette transformation de leur genre de vie traditionnel, ou bien que, ne la d&#233;sirant pas, ils s'y voient contraints par une violence ext&#233;rieure. Dans le second cas, rien n'advient de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me, qui subit l'agression d'une force externe au b&#233;n&#233;fice de qui va se modifier le r&#233;gime de production : travailler et produire plus pour satisfaire les besoins des ma&#238;tres nouveaux du pouvoir. L'oppression politique d&#233;termine, appelle, permet l'exploi&#173;tation. Mais l'&#233;vocation d'un tel &#8220;sc&#233;nario&#8221; ne sert de rien, puisqu'elle pose une origine ext&#233;rieure, contingente, imm&#233;&#173;diate, de la violence &#233;tatique, et non point la lente r&#233;alisation des conditions internes, socio-&#233;conomiques, de son apparition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat, dit-on, est l'instrument qui permet &#224; la classe domi&#173;nante d'exercer sa domination violente sur les classes domi&#173;n&#233;es. Soit. Pour qu'il y ait apparition d'&#201;tat, il faut donc qu'il y ait auparavant division de la soci&#233;t&#233; en classes sociales antagonistes, li&#233;es entre elles par des relations d'exploitation. Donc la structure de la soci&#233;t&#233; &#8212; la division en classes &#8212; devrait pr&#233;c&#233;der l'&#233;mergence de la machine &#233;tatique. Obser&#173;vons au passage la fragilit&#233; de cette conception purement instrumentale de l'&#201;tat. Si la soci&#233;t&#233; est organis&#233;e par des oppresseurs capables d'exploiter les opprim&#233;s, c'est que cette capacit&#233; d'imposer l'ali&#233;nation repose sur l'usage d'une force, c'est-&#224;-dire sur ce qui fait la substance m&#234;me de l'&#201;tat, &#171; &lt;i&gt;monopole de la violence physique l&#233;gitime&lt;/i&gt; &#187;. &#224; quelle n&#233;cessit&#233; r&#233;pondrait d&#232;s lors l'existence d'un &#201;tat, puisque son essence &#8212; la violence &#8212; est immanente &#224; la division de la soci&#233;t&#233;, puisqu'il est, en ce sens, donn&#233; d'avance dans l'oppression qu'exerce un groupe social sur les autres ? Il ne serait que l'inutile organe d'une fonction remplie avant et ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Articuler l'apparition de la machine &#233;tatique &#224; la transfor&#173;mation de la structure sociale conduit seulement &#224; reculer le probl&#232;me de cette apparition. Car il faut alors se demander pourquoi se produit, au sein d'une soci&#233;t&#233; primitive, c'est-&#224;-dire d'une soci&#233;t&#233; non divis&#233;e, la nouvelle r&#233;partition des hommes en dominants et domin&#233;s. Quel est le moteur de cette transformation majeure qui culminerait dans l'installa&#173;tion de l'&#201;tat ? Son &#233;mergence sanctionnerait la l&#233;gitimit&#233; d'une propri&#233;t&#233; priv&#233;e pr&#233;alablement apparue, l'&#201;tat serait le repr&#233;sentant et le protecteur des propri&#233;taires. Fort bien. Mais pourquoi y aurait-il apparition de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e en un type de soci&#233;t&#233; qui ignore, parce qu'il la refuse, la pro&#173;pri&#233;t&#233; ? Pourquoi quelques-uns d&#233;sir&#232;rent-ils proclamer un jour ceci est &#224; moi, et comment les autres laiss&#232;rent-ils ainsi s'&#233;tablir le germe de ce que la soci&#233;t&#233; primitive ignore, l'autorit&#233;, l'oppression, l'&#201;tat ? Ce que l'on sait maintenant des soci&#233;t&#233;s primitives ne permet plus de rechercher au niveau de l'&#233;conomique l'origine du politique. Ce n'est pas sur ce sol-l&#224; que s'enracine l'arbre g&#233;n&#233;alogique de l'&#201;tat. Il n'y a rien, dans le fonctionnement &#233;conomique d'une soci&#233;t&#233; primitive, d'une soci&#233;t&#233; sans &#201;tat, rien qui permette l'introduction de la diff&#233;rence entre plus riches et plus pau&#173;vres, car personne n'y &#233;prouve le d&#233;sir baroque de faire, poss&#233;der, para&#238;tre plus que son voisin. La capacit&#233;, &#233;gale chez tous, de satisfaire les besoins mat&#233;riels, et l'&#233;change des biens et services, qui emp&#234;che constamment l'accumulation priv&#233;e des biens, rendent tout simplement impossible l'&#233;clo&#173;sion d'un tel d&#233;sir, d&#233;sir de possession qui est en fait d&#233;sir de pouvoir. La soci&#233;t&#233; primitive, premi&#232;re soci&#233;t&#233; d'abon&#173;dance, ne laisse aucune place au d&#233;sir de surabondance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soci&#233;t&#233;s primitives sont des soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat parce que l'&#201;tat y est impossible. Et pourtant tous les peuples civilis&#233;s ont d'abord &#233;t&#233; sauvages qu'est-ce qui a fait que l'&#201;tat a cess&#233; d'&#234;tre impossible ? Pourquoi les peuples cess&#232;rent-ils d'&#234;tre sauvages ? Quel formidable &#233;v&#233;nement, quelle r&#233;volution laiss&#232;rent surgir la figure du Despote, de celui qui commande &#224; ceux qui ob&#233;issent ? D'o&#249; vient le pou&#173;voir politique ? Myst&#232;re, provisoire peut-&#234;tre, de l'origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il para&#238;t encore impossible de d&#233;terminer les conditions d'apparition de l'&#201;tat, on peut en revanche pr&#233;ciser les condi&#173;tions de sa non-apparition, et les textes qui ont &#233;t&#233; ici rassem&#173;bl&#233;s tentent de cerner l'espace du politique dans les soci&#233;t&#233;s sans &#201;tat. Sans foi, sans loi, sans roi : ce qu'au XVI&#232;me si&#232;cle l'Occident disait des Indiens peut s'&#233;tendre sans difficult&#233; &#224; toute soci&#233;t&#233; primitive. Ce peut &#234;tre m&#234;me le crit&#232;re de distinction : une soci&#233;t&#233; est primitive si lui fait d&#233;faut le roi, comme source l&#233;gitime de la loi, c'est-&#224;-dire la machine &#233;tatique. Inversement, toute soci&#233;t&#233; non primitive est une soci&#233;t&#233; &#224; &#201;tat : peu importe le r&#233;gime socio-&#233;conomique en vigueur. C'est pour cela que l'on peut regrouper en une seule classe les grands despotismes archa&#239;ques &#8212; rois, empe&#173;reurs de Chine ou des Andes, pharaons &#8212;, les monarchies plus r&#233;centes &#8212; l'&#201;tat c'est moi &#8212; ou les syst&#232;mes sociaux contemporains, que le capitalisme y soit lib&#233;ral comme en Europe occidentale, ou d'&#201;tat comme ailleurs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc pas de roi dans la tribu, mais un chef qui n'est pas un chef d'&#201;tat. Qu'est-ce que cela signifie ? Simple&#173;ment que le chef ne dispose d'aucune autorit&#233;, d'aucun pou&#173;voir de coercition, d'aucun moyen de donner un ordre. Le chef n'est pas un commandant, les gens de la tribu n'ont aucun devoir d'ob&#233;issance. L'espace de la chefferie n'est pas le lieu du pouvoir, et la figure (bien mal nomm&#233;e) du &#8220;chef&#8221; sauvage ne pr&#233;figure en rien celle d'un futur despote. Ce n'est certainement pas de la chefferie primitive que peut se d&#233;duire l'appareil &#233;tatique en g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quoi le chef de la tribu ne pr&#233;figure-t-il pas le chef d'&#201;tat ? En quoi une telle anticipation de l'&#201;tat est-elle impossible dans le monde des Sauvages ? Cette discontinuit&#233; radicale &#8212; qui rend impensable un passage progressif de la chefferie primitive &#224; la machine &#233;tatique &#8212; se fonde natu&#173;rellement sur cette relation d'exclusion qui place le pouvoir politique &#224; l'ext&#233;rieur de la chefferie. Ce qu'il s'agit de penser, c'est un chef sans pouvoir, une institution, la chefferie, &#233;trang&#232;re &#224; son essence, l'autorit&#233;. Les fonctions du chef, telles qu'elles ont &#233;t&#233; analys&#233;es ci-dessus, montrent bien qu'il ne s'agit pas de fonctions d'autorit&#233;. Essentiellement charg&#233; de r&#233;sorber les conflits qui peuvent surgir entre individus, familles, lignages, etc., il ne dispose, pour r&#233;tablir l'ordre et la concorde, que du seul prestige que lui reconna&#238;t la soci&#233;t&#233;. Mais prestige ne signifie pas pouvoir, bien entendu, et les moyens que d&#233;tient le chef pour accomplir sa t&#226;che de paci&#173;ficateur se limitent &#224; l'usage exclusif de la parole : non pas m&#234;me pour arbitrer entre les parties oppos&#233;es, car le chef n'est pas un juge, il ne peut se permettre de prendre parti pour l'un ou l'autre ; mais pour, arm&#233; de sa seule &#233;loquence, tenter de persuader les gens qu'il faut s'apaiser, renoncer aux injures, imiter les anc&#234;tres qui ont toujours v&#233;cu dans la bonne entente. Entreprise jamais assur&#233;e de la r&#233;ussite, pari chaque fois incertain, car la parole du chef n'a pas force de loi. Que l'effort de persuasion &#233;choue, alors le conflit risqu&#233; de se r&#233;soudre dans la violence et le prestige du chef peut fort bien n'y point survivre, puisqu'il a fait la preuve de son impuissance &#224; r&#233;aliser ce que l'on attend de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#224; quoi la tribu estime-t-elle que tel homme est digne d'&#234;tre un chef ? En fin de compte, &#224; sa seule comp&#233;tence &#8220;techni&#173;que&#8221; : dons oratoires, savoir-faire comme chasseur, capacit&#233; de coordonner les activit&#233;s guerri&#232;res, offensives ou d&#233;fen&#173;sives. Et, en aucune mani&#232;re, la soci&#233;t&#233; ne laisse le chef passer au-del&#224; de cette limite technique, elle ne laisse jamais une sup&#233;riorit&#233; technique se transformer en autorit&#233; politique. Le chef est au service de la soci&#233;t&#233;, c'est la soci&#233;t&#233; en elle-m&#234;me &#8212; lieu v&#233;ritable du pouvoir &#8212; qui exerce comme telle son autorit&#233; sur le chef. C'est pourquoi il est impossible pour le chef de renverser ce rapport &#224; son profit, de mettre la soci&#233;t&#233; &#224; son propre service, d'exercer sur la tribu ce que l'on nomme le pouvoir jamais la soci&#233;t&#233; primitive ne tol&#232;rera que son chef se transforme en despote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haute surveillance en quelque sorte, &#224; quoi la tribu soumet le chef, prisonnier en un espace d'o&#249; elle ne le laisse pas sortir. Mais a-t-il envie d'en sortir ? Arrive-t-il qu'un chef d&#233;sire &#234;tre chef ? Qu'il veuille substituer au service et &#224; l'int&#233;r&#234;t du groupe la r&#233;alisation de son propre d&#233;sir ? Que la satisfaction de son int&#233;r&#234;t personnel prenne le pas sur la soumission au projet collectif ? En vertu m&#234;me de l'&#233;troit contr&#244;le auquel la soci&#233;t&#233; &#8212; par sa nature de soci&#233;t&#233; pri&#173;mitive et non, bien s&#251;r, par souci conscient et d&#233;lib&#233;r&#233; de surveillance &#8212; soumet, comme tout le reste, la pratique du leader, rares sont les cas de chefs plac&#233;s en situation de transgresser la loi primitive : tu n'es pas plus que les autres. Rares certes, mais non inexistants : il se produit parfois qu'un chef veuille faire le chef, et non point par calcul machiav&#233;lique mais bien plut&#244;t parce qu'en d&#233;finitive il n'a pas le choix, il ne peut pas faire autrement. Expliquons-nous. En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, un chef ne tente pas (il n'y songe m&#234;me pas) de subvertir la relation normale (conforme aux normes) qu'il entretient avec son groupe, subversion qui, de serviteur de la tribu, ferait de lui le ma&#238;tre. Cette relation normale, le grand cacique Alaykin, chef de guerre d'une tribu abipone du Chaco argentin, l'a d&#233;finie parfaitement dans la r&#233;ponse qu'il fit &#224; un officier espagnol qui voulait le convaincre d'en&#173;tra&#238;ner sa tribu en une guerre qu'elle ne d&#233;sirait pas : &#171; &lt;i&gt;Les Abipones, par une coutume re&#231;ue de leurs anc&#234;tres, font tout &#224; leur gr&#233; et non &#224; celui de leur cacique. Moi, je les dirige, mais je ne pourrais porter pr&#233;judice &#224; aucun des miens sans me porter pr&#233;judice &#224; moi-m&#234;me ; si j'utilisais les ordres ou la force avec mes compagnons, aussit&#244;t ils me tourneraient le dos. Je pr&#233;f&#232;re &#234;tre aim&#233; et non craint d'eux.&lt;/i&gt; &#187; Et, n'en doutons pas, la plupart des chefs indiens auraient tenu le m&#234;me discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cependant des exceptions, presque toujours li&#233;es &#224; la guerre. On sait en effet que la pr&#233;paration et la conduite d'une exp&#233;dition militaire sont les seules circonstances o&#249; le chef trouve &#224; exercer un minimum d'autorit&#233;, fond&#233;e seule&#173;ment, r&#233;p&#233;tons-le, sur sa comp&#233;tence technique de guerrier. Une fois les choses termin&#233;es, et quelle que soit l'issue du combat, le chef de guerre redevient un chef sans pouvoir, en aucun cas le prestige cons&#233;cutif &#224; la victoire ne se transforme en autorit&#233;. Tout se joue pr&#233;cis&#233;ment sur cette s&#233;paration maintenue par la soci&#233;t&#233; entre pouvoir et prestige, entre la gloire d'un guerrier vainqueur et le commandement qu'il lui est interdit d'exercer. La source la plus apte &#224; &#233;tancher la soif de prestige d'un guerrier, c'est la guerre. En m&#234;me temps, un chef dont le prestige est li&#233; &#224; la guerre ne peut le conserver et le renforcer que dans la guerre : c'est une sorte de fuite oblig&#233;e en avant qui le fait vouloir organiser sans cesse des exp&#233;ditions guerri&#232;res dont il escompte retirer les b&#233;n&#233;fices (symboliques) aff&#233;rents &#224; la victoire. Tant que son d&#233;sir de guerre correspond &#224; la volont&#233; g&#233;n&#233;rale de la tribu, en particulier des jeunes gens pour qui la guerre est aussi le principal moyen d'acqu&#233;rir du prestige, tant que la volont&#233; du chef ne d&#233;passe pas celle de la soci&#233;t&#233;, les relations habituelles entre la seconde et le premier se maintiennent inchang&#233;es. Mais le risque d'un d&#233;passement du d&#233;sir de la soci&#233;t&#233; par celui de son chef, le risque pour lui d'aller au-del&#224; de ce qu'il doit, de sortir de la stricte limite assign&#233;e &#224; sa fonction, ce risque est permanent. Le chef, parfois, accepte de le courir, il tente d'imposer &#224; la tribu son projet individuel, il tente de substituer son int&#233;r&#234;t personnel &#224; l'int&#233;r&#234;t collectif. Renversant le rapport normal qui d&#233;termine le leader comme moyen au service d'une fin socialement d&#233;finie, il tente de faire de la soci&#233;t&#233; le moyen de r&#233;aliser une fin purement priv&#233;e : la tribu au service du chef, et non plus le chef au service de la tribu. Si &#171; &#231;a marchait &#187; alors on aurait l&#224; le lieu natal du pouvoir politique, comme contrainte et violence, on aurait la premi&#232;re incarnation, la figure mini&#173;male de l'&#201;tat. Mais &#231;a ne marche jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le tr&#232;s beau r&#233;cit des vingt ann&#233;es qu'elle passa chez les Yanomami, Elena Valero parle longuement de son premier mari, le leader guerrier Fousiwe. Son histoire illustre parfaitement le destin de la chefferie sauvage lorsqu'elle est, par la force des choses, amen&#233;e &#224; transgresser la loi de la soci&#233;t&#233; primitive qui, vrai lieu du pouvoir, refuse de s'en dessaisir, refuse de le d&#233;l&#233;guer. Fousiwe est donc reconnu comme &#8220;chef&#8221; par sa tribu &#224; cause du prestige qu'il s'est acquis comme organisateur et conducteur de raids victorieux contre les groupes ennemis. Il dirige par cons&#233;quent des guerres voulues par sa tribu, il met au service de son groupe sa comp&#233;tence technique d'homme de guerre, son courage, son dynamisme, il est l'instrument efficace de sa soci&#233;t&#233;. Mais le malheur du guerrier sauvage veut que le prestige acquis dans la guerre se perde vite, si ne s'en renouvellent pas cons&#173;tamment les sources. La tribu, pour qui le chef n'est que l'instrument apte &#224; r&#233;aliser sa volont&#233;, oublie facilement les victoires pass&#233;es du chef. Pour lui, rien n'est acquis d&#233;fini&#173;tivement et, s'il veut rendre aux gens la m&#233;moire si ais&#233;ment perdue de son prestige et de sa gloire, ce n'est pas seulement en exaltant ses exploits anciens qu'il y parviendra, mais bien en suscitant l'occasion de nouveaux faits d'armes. Un guerrier n'a pas le choix il est condamn&#233; &#224; d&#233;sirer la guerre. C'est exactement l&#224; que passe la limite du consensus qui le recon&#173;na&#238;t comme chef. Si son d&#233;sir de guerre co&#239;ncide avec le d&#233;sir de guerre de la soci&#233;t&#233;, celle-ci continue &#224; la suivre. Mais si le d&#233;sir de guerre du chef tente de se rabattre sur une soci&#233;t&#233; anim&#233;e par le d&#233;sir de paix &#8212; aucune soci&#233;t&#233;, en effet, ne d&#233;sire toujours faire la guerre &#8212;, alors le rapport entre le chef et la tribu se renverse, le leader tente d'utiliser la soci&#233;t&#233; comme instrument de son but individuel, comme moyen de sa fin personnelle. Or, ne l'oublions pas, le chef primitif est un chef sans pouvoir comment pourrait-il imposer la loi de son d&#233;sir &#224; une soci&#233;t&#233; qui le refuse ? Il est &#224; la fois prisonnier de son d&#233;sir de prestige et de son impuissance &#224; le r&#233;aliser. Que peut-il alors se passer ? Le guerrier est vou&#233; &#224; la solitude, &#224; ce combat douteux qui ne le conduit qu'&#224; la mort. Ce fut l&#224; le destin du guerrier sud-am&#233;ricain Fousiwe. Pour avoir voulu imposer aux siens une guerre qu'ils ne d&#233;siraient pas, il se vit abandonn&#233; par sa tribu. Il ne lui restait plus qu'&#224; mener seul cette guerre, et il mourut cribl&#233; de fl&#232;ches. La mort est le destin du guerrier, car la soci&#233;t&#233; primitive est telle qu'elle ne laisse pas substituer au d&#233;sir de prestige la volont&#233; de pouvoir. Ou, en d'autres termes, dans la soci&#233;t&#233; primitive, le chef, comme possibilit&#233; de volont&#233; de pouvoir, est d'avance condamn&#233; &#224; mort. Le pouvoir politique s&#233;par&#233; est impossible dans la soci&#233;t&#233; pri&#173;mitive, il n'y a pas de place, pas de vide que pourrait combler l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moins tragique en sa conclusion, mais tr&#232;s semblable en son d&#233;veloppement est l'histoire d'un autre leader indien, infiniment plus c&#233;l&#232;bre que l'obscur guerrier amazonien, puisqu'il s'agit du fameux chef apache Geronimo. La lecture de ses &lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt;, bien qu'assez futilement recueillis, se r&#233;v&#232;le fort instructive. Geronimo n'&#233;tait qu'un jeune guerrier comme les autres lorsque les soldats mexicains attaqu&#232;rent le camp de sa tribu et firent un massacre de femmes et d'enfants. La famille de Geronimo fut enti&#232;rement exter&#173;min&#233;e. Les diverses tribus apaches firent alliance pour se venger des assassins et Geronimo fut charg&#233; de conduire le combat. Succ&#232;s complet pour les Apaches, qui an&#233;antirent la garnison mexicaine. Le prestige guerrier de Geronimo, principal artisan de la victoire, fut immense. Et, d&#232;s ce moment-l&#224;, les choses changent, quelque chose se passe en Geronimo, quelque chose passe. Car si, pour les Apaches, satisfaits d'une victoire qui r&#233;alise parfaitement leur d&#233;sir de vengeance, l'affaire est en quelque sorte class&#233;e, Geronimo, quant a lui, ne l'entend pas de cette oreille : il veut continuer &#224; se venger des Mexicains, il estime insuffisante la d&#233;faite sanglante impos&#233;e aux soldats. Mais il ne peut, bien s&#251;r, aller seul &#224; l'attaque des villages mexicains. Il tente donc de convaincre les siens de repartir en exp&#233;dition. En vain. La soci&#233;t&#233; apache, une fois atteint le but collectif &#8212; la ven&#173;geance &#8212; aspire au repos. Le but de Geronimo est donc un objectif individuel pour la r&#233;alisation duquel il veut entra&#238;ner la tribu. Il veut faire de la tribu l'instrument de son d&#233;sir, alors qu'il fut auparavant, en raison de sa comp&#233;tence de guerrier, l'instrument de la tribu. Bien entendu, les Apaches n'ont Jamais voulu suivre Geronimo, tout comme les Yanomamj refus&#232;rent de suivre Fousiwe. Tout au plus le chef apache r&#233;ussissait-il (parfois, au prix de mensonges) &#224; convaincre quelques jeunes gens avides de gloire et de butin. Pour l'une de ces exp&#233;ditions, l'arm&#233;e de Geronimo, h&#233;ro&#239;que et d&#233;risoire, se composait de deux hommes ! Les Apaches qui, en fonction des circonstances, acceptaient le leadership de Geronimo pour son habilet&#233; de combattant, lui tournaient syst&#233;matiquement le dos lorsqu'il voulait mener sa guerre personnelle. Geronimo, dernier grand chef de guerre nord-am&#233;ricain, qui passa trente ann&#233;es de sa vie &#224; vouloir &#8220;faire le chef&#8221;, et n'y parvint pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La propri&#233;t&#233; essentielle (c'est-&#224;-dire qui touche &#224; l'essence) de la soci&#233;t&#233; primitive, c'est d'exercer un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la compose, c'est d'interdire l'auto&#173;nomie de l'un quelconque des sous-ensembles qui la consti&#173;tuent, c'est de maintenir tous les mouvements, internes, conscients et inconscients, qui nourrissent la vie sociale, dans les limites et dans la direction voulues par la soci&#233;t&#233;. La tribu manifeste entre autres (et par la violence s'il le faut) sa volont&#233; de pr&#233;server cet ordre social primitif. en interdisant l'&#233;mergence d'un pouvoir politique individuel, central et s&#233;par&#233;. Soci&#233;t&#233; donc &#224; qui rien n'&#233;chappe, qui ne laisse rien sortir hors de soi-m&#234;me, car toutes les issues sont ferm&#233;es. Soci&#233;t&#233; qui, par cons&#233;quent, devrait &#233;ternellement se reproduire sans que rien de substantiel ne l'affecte &#224; travers le temps.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est n&#233;anmoins un champ qui, semble-t-il, &#233;chappe, en partie au moins, au contr&#244;le de la soci&#233;t&#233;, il est un &#8220;flux&#8221; auquel elle para&#238;t ne pouvoir imposer qu'un &#8220;codage&#8221; imparfait : il s'agit du domaine d&#233;mographique, domaine r&#233;gi par des r&#232;gles culturelles, mais aussi par des lois natu&#173;relles, espace de d&#233;ploiement d'une vie enracin&#233;e &#224; la fois dans le social et dans le biologique, lieu d'une &#8220;machine&#8221; qui fonctionne peut-&#234;tre selon une m&#233;canique propre et qui serait, par suite, hors d'atteinte de l'emprise sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans songer &#224; substituer &#224; un d&#233;terminisme &#233;conomique un d&#233;terminisme d&#233;mo-graphique, &#224; inscrire dans les causes &#8212; la croissance d&#233;mographique &#8212; la n&#233;cessit&#233; des effets &#8212; trans&#173;formation de l'organisation sociale &#8212;, force est pourtant de constater, surtout en Am&#233;rique, le poids sociologique du nombre de la population, la capacit&#233; que poss&#232;de l'augmen&#173;tation des densit&#233;s d'&#233;branler &#8212; nous ne disons pas d&#233;truire &#8212; la soci&#233;t&#233; primitive. Il est tr&#232;s probable en effet qu'une condition fondamentale d'existence de la soci&#233;t&#233; primitive consiste dans la faiblesse relative de sa taille d&#233;mo&#173;graphique. Les choses ne peuvent fonctionner selon le mod&#232;le primitif que si les gens sont peu nombreux. Ou, en d'autres termes, pour qu'une soci&#233;t&#233; soit primitive, il faut qu'elle soit petite par le nombre. Et, de fait, ce que l'on constate dans le monde des Sauvages, c'est un extraordinaire morcellement des &#8220;nations&#8221;, tribus, soci&#233;t&#233;s en groupes locaux qui veillent soigneusement &#224; conserver leur auto&#173;nomie au sein de l'ensemble dont ils font partie, quitte &#224; conclure des alliances provisoires avec les voisins &#8220;compa&#173;triotes&#8221;, si les circonstances &#8212; guerri&#232;res en particulier &#8212; l'exigent. Cette atomisation de l'univers tribal est certaine&#173;ment un moyen efficace d'emp&#234;cher la constitution d'ensem&#173;bles socio-politiques int&#233;grant les groupes locaux et, au-del&#224;, un moyen d'interdire l'&#233;mergence de l'&#201;tat qui, en son essence, est unificateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, il est troublant de constater que les Tupi-Guarani paraissent, &#224; l'&#233;poque o&#249; l'Europe les d&#233;couvre, s'&#233;carter sensiblement du mod&#232;le primitif habituel, et sur deux points essentiels : le taux de densit&#233; d&#233;mographique de leurs tribus ou groupes locaux d&#233;passe nettement celui des populations voisines ; d'autre part, la taille des groupes locaux est sans commune mesure avec celle des unit&#233;s socio-politiques de la For&#234;t Tropicale. Bien entendu, les villages tupinamba par exemple, qui rassemblaient plusieurs milliers d'habitants, n'&#233;taient pas des villes ; mais ils cessaient &#233;galement d'appar&#173;tenir &#224; l'horizon &#8220;classique&#8221; de la dimension d&#233;mographique des soci&#233;t&#233;s voisines. Sur ce fond d'expansion d&#233;mographique et de concentration de la population se d&#233;tache &#8212; fait &#233;gale&#173;ment inhabituel dans l'Am&#233;rique des Sauvages, sinon dans celle des Empires &#8212; l'&#233;vidente tendance des chefferies &#224; acqu&#233;rir un pouvoir inconnu ailleurs. Les chefs tupi-guarani n'&#233;taient certes pas des despotes, mais ils n'&#233;taient plus tout &#224; fait des chefs sans pouvoir. Ce n'est pas ici le lieu d'entre&#173;prendre la longue et complexe t&#226;che d'analyser la chefferie chez les Tupi-Guarani. Qu'il nous suffise simplement de d&#233;celer, &#224; un bout de la soci&#233;t&#233;, si l'on peut dire, la crois&#173;sance d&#233;mographique, et &#224; l'autre, la lente &#233;mergence du pouvoir politique. Il n'appartient sans doute pas &#224; l'ethno&#173;logie (ou du moins pas &#224; elle seule) de r&#233;pondre &#224; la question des causes de l'expansion d&#233;mographique dans une soci&#233;t&#233; primitive. Rel&#232;ve en revanche de cette discipline l'articu&#173;lation du d&#233;mographique et du politique, l'analyse de la force qu'exerce le premier sur le second par l'interm&#233;diaire du sociologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons, au long de ce texte, cess&#233; de proclamer l'impossibilit&#233; interne du pouvoir politique s&#233;par&#233; dans une soci&#233;t&#233; primitive, l'impossibilit&#233; d'une gen&#232;se de l'&#201;tat &#224; partir de l'int&#233;rieur de la soci&#233;t&#233; primitive. Et voil&#224; que, semble-t-il, nous &#233;voquons nous-m&#234;mes, contradictoirement, les Tupi-Guarani comme un cas de soci&#233;t&#233; primitive d'o&#249; commen&#231;ait &#224; surgir ce qui aurait pu devenir l'&#201;tat. Incon&#173;testablement se d&#233;veloppait, dans ces soci&#233;t&#233;s, un processus, en cours sans doute depuis fort longtemps, de constitution d'une chefferie dont le pouvoir politique n'&#233;tait pas n&#233;gli&#173;geable. Au point m&#234;me que les chroniqueurs fran&#231;ais et portugais de l'&#233;poque n'h&#233;sitent pas &#224; attribuer aux grands chefs de f&#233;d&#233;rations de tribus les titres de &#171; &lt;i&gt;roys de pro&#173;vince&lt;/i&gt; &#187; ou &#171; &lt;i&gt;roytelets&lt;/i&gt; &#187;. Ce processus de transformation profonde de la soci&#233;t&#233; tupi-guarani rencontra une interruption brutale avec l'arriv&#233;e des Europ&#233;ens. Cela signifie-t-il que, si la d&#233;couverte du Nouveau Monde avait &#233;t&#233; diff&#233;r&#233;e d'un si&#232;cle par exemple, une formation &#233;tatique se serait impos&#233;e aux tribus indiennes du littoral br&#233;silien ? Il est toujours facile, et risqu&#233;, de reconstruire une histoire hypoth&#233;tique que rien ne viendrait d&#233;mentir. Mais, dans le cas pr&#233;sent, nous pensons pouvoir r&#233;pondre avec fermet&#233; par la n&#233;gative : ce n'est pas l'arriv&#233;e des Occidentaux qui a coup&#233; court &#224; l'&#233;mergence possible de l'&#201;tat chez les Tupi-Guarani, mais bien un sursaut de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me en tant que soci&#233;t&#233; primitive, un sursaut, un soul&#232;vement en quelque sorte dirig&#233;, sinon explicitement contre les chefferies, du moins, par ses effets, destructeur du pouvoir des chefs. Nous voulons parler de cet &#233;trange ph&#233;nom&#232;ne qui, d&#232;s les derni&#232;res d&#233;cennies du XV&#232;me si&#232;cle, agitait les tribus tupi-guarani, la pr&#233;dication enflamm&#233;e de certains hommes qui, de groupe en groupe, appelaient les Indiens &#224; tout abandonner pour se lancer &#224; la recherche de la Terre sans Mal, du paradis terrestre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chefferie et langage sont, dans la soci&#233;t&#233; primitive, intrin&#173;s&#232;quement li&#233;s, la parole est le seul pouvoir d&#233;volu au chef : plus que cela m&#234;me, la parole est pour lui un devoir. Mais il est une autre parole, un autre discours, articul&#233; non par les chefs, mais par ces hommes qui aux XV&#232;me et XVI&#232;me si&#232;cles entra&#238;naient derri&#232;re eux les Indiens par milliers en de folles migrations en qu&#234;te de la patrie des dieux : c'est le discours des karai, c'est la parole proph&#233;tique, parole virulente, &#233;mi&#173;nemment subversive d'appeler les Indiens &#224; entreprendre ce qu'il faut bien reconna&#238;tre comme la destruction de la soci&#233;t&#233;. L'appel des proph&#232;tes &#224; abandonner la terre mauvaise, c'est-&#224;-dire la soci&#233;t&#233; telle qu'elle &#233;tait, pour acc&#233;der &#224; la Terre sans Mal, &#224; la soci&#233;t&#233; du bonheur divin, impliquait la condamnation &#224; mort de la structure de la soci&#233;t&#233; et de son syst&#232;me de normes. Or, &#224; cette soci&#233;t&#233; s'imposaient de plus en plus fortement la marque de l'autorit&#233; des chefs, le poids de leur pouvoir politique naissant. Peut-&#234;tre alors est-on fond&#233; &#224; dire que si les proph&#232;tes, surgis du c&#339;ur de la soci&#233;t&#233;, proclamaient mauvais le monde o&#249; vivaient les hommes, c'est parce qu'ils d&#233;celaient le malheur, le mal, dans cette mort lente &#224; quoi l'&#233;mergence du pouvoir condamnait, &#224; plus ou moins long terme, la soci&#233;t&#233; tupi-guarani, comme soci&#233;t&#233; pri&#173;mitive, comme soci&#233;t&#233; sans &#201;tat. Habit&#233;s par le sentiment que l'antique monde sauvage tremblait en son fondement, hant&#233;s par le pressentiment d'une catastrophe socio-cosmique, les proph&#232;tes d&#233;cid&#232;rent qu'il fallait changer le monde, qu'il fallait changer de monde, abandonner celui des hommes et gagner celui des dieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parole proph&#233;tique encore vivante, ainsi qu'en t&#233;moignent les textes &lt;i&gt;Proph&#232;tes dans la jungle&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;De l'un sans le multiple&lt;/i&gt;. Les trois ou quatre mille Indiens Guarani qui subsistent mis&#233;rablement dans les for&#234;ts du Paraguay jouissent encore de la richesse incomparable que leur offrent les karai. Ceux-ci ne sont plus, on s'en doute, des conduc&#173;teurs de tribus, comme leurs anc&#234;tres du XVI&#232;me si&#232;cle, il n'y a plus de recherche possible de la Terre sans Mal. Mais le d&#233;faut d'action semble avoir permis une ivresse de la pens&#233;e, un approfondissement toujours plus tendu de la r&#233;flexion sur le malheur de la condition humaine. Et cette pens&#233;e sauvage, presque aveuglante de trop de lumi&#232;re, nous dit que le lieu de naissance du Mal, de la source du malheur, c'est l'Un.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut peut-&#234;tre en dire un peu plus long et se demander ce que le sage guarani d&#233;signe sous le nom de l'Un. Les th&#232;mes favoris de la pens&#233;e guarani contemporaine sont les m&#234;mes qui inqui&#233;taient, voici plus de quatre si&#232;cles, ceux que d&#233;j&#224; on appelait karai, proph&#232;tes. Pourquoi le monde est-il mauvais ? Que pouvons-nous faire pour &#233;chapper au mal ? Questions qu'au fil des g&#233;n&#233;rations ces Indiens ne cessent de se poser : les karai de maintenant s'obstinent path&#233;tiquement &#224; r&#233;p&#233;ter le discours des proph&#232;tes d'antan. Ceux-ci savaient donc que l'Un, c'est le mal, ils le disaient, de village en village, et les gens les suivaient dans la recherche du Bien, dans la qu&#234;te du non-Un. On a donc, chez les Tupi&#173;-Guarani du temps de la D&#233;couverte, d'un c&#244;t&#233; une pratique &#8212; la migration religieuse &#8212; inexplicable si on n'y lit pas le refus de la voie o&#249; la chefferie engageait la soci&#233;t&#233;, le refus du pouvoir politique s&#233;par&#233;, le refus de l'&#201;tat ; de l'autre, un discours proph&#233;tique qui identifie l'Un comme la racine du Mal et affirme la possibilit&#233; de lui &#233;chapper. A quelles conditions penser l'Un est-il possible ? Il faut que, de quelque fa&#231;on, sa pr&#233;sence, ha&#239;e ou d&#233;sir&#233;e, soit visible. Et c'est pourquoi nous croyons pouvoir d&#233;celer, sous l'&#233;qua&#173;tion m&#233;taphysique qui &#233;gale le Mal &#224; l'Un, une autre &#233;quation plus secr&#232;te et d'ordre politique, qui dit que l'Un, c'est l'&#201;tat. Le proph&#233;tisme tupi-guarani, c'est la tentative h&#233;ro&#239;que d'une soci&#233;t&#233; primitive pour abolir le malheur dans le refus radical de l'Un comme essence universelle de l'&#201;tat. Cette lecture &#8220;politique&#8221; d'un constat m&#233;taphysique devrait alors inciter &#224; poser une question, peut-&#234;tre sacri&#173;l&#232;ge : ne pourrait-on soumettre &#224; semblable lecture toute m&#233;taphysique de l'Un ? Qu'en est-il de l'Un comme Bien, comme objet pr&#233;f&#233;rentiel que, d&#232;s son aurore, la m&#233;taphy&#173;sique occidentale assigne au d&#233;sir de l'homme ? Tenons-nous en &#224; cette troublante &#233;vidence : la pens&#233;e des proph&#232;tes sau&#173;vages et celle des Grecs anciens pensent la m&#234;me chose, l'Un ; mais l'Indien Guarani dit que l'Un c'est le Mal, alors qu'H&#233;raclite dit qu'il est le Bien. A quelles conditions penser l'Un comme Bien est-il possible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons, pour conclure, au monde exemplaire des Tupi&#173;-Guarani. Voici une soci&#233;t&#233; primitive qui, travers&#233;e, menac&#233;e par l'irr&#233;sistible ascension des chefs, suscite en elle-m&#234;me et lib&#232;re des forces capables, f&#251;t-ce au prix d'un quasi-suicide collectif, de mettre en &#233;chec la dynamique de la chefferie, de couper court au mouvement qui l'e&#251;t peut-&#234;tre port&#233;e &#224; transformer les chefs en rois porteurs de loi. D'un c&#244;t&#233; les chefs, de l'autre, et contre eux, les proph&#232;tes tel est, trac&#233; selon ses lignes essentielles, le tableau de la soci&#233;t&#233; tupi&#173;-guarani &#224; la fin du XV&#232;me si&#232;cle. Et la &#8220;machine&#8221; proph&#233;tique fonctionnait parfaitement bien puisque les karai &#233;taient capables d'entra&#238;ner &#224; leur suite des masses &#233;tonnantes d'In&#173;diens fanatis&#233;s, dirait-on aujourd'hui, par la parole de ces hommes, au point de les accompagner jusque dans la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que cela veut dire ? Les proph&#232;tes, arm&#233;s de leur seul logos, pouvaient d&#233;terminer une &#8220;mobilisation&#8221; des Indiens, ils pouvaient r&#233;aliser cette chose impossible dans la soci&#233;t&#233; primitive unifier dans la migration reli&#173;gieuse la diversit&#233; multiple des tribus. Ils parvenaient a r&#233;aliser, d'un seul coup, le &#8220;programme&#8221; des chefs ! Ruse de l'histoire ? Fatalit&#233; qui malgr&#233; tout voue la soci&#233;t&#233; pri&#173;mitive elle-m&#234;me &#224; la d&#233;pendance ? On ne sait. Mais, en tout cas, l'acte insurrectionnel des proph&#232;tes contre les chefs conf&#233;rait aux premiers, par un &#233;trange retournement des choses, infiniment plus de pouvoir que n'en d&#233;tenaient les seconds. Alors peut-&#234;tre faut-il rectifier l'id&#233;e de la parole comme oppos&#233; de la violence. Si le chef sauvage est commis &#224; un devoir de parole innocente, la soci&#233;t&#233; primitive peut aussi, en des conditions certainement d&#233;termin&#233;es, se porter &#224; l'&#233;coute d'une autre parole, en oubliant que cette parole est dite comme un commandement : c'est la parole proph&#233;&#173;tique. Dans le discours des proph&#232;tes g&#238;t peut-&#234;tre en germe le discours du pouvoir et, sous les traits exalt&#233;s du meneur d'hommes qui dit le d&#233;sir des hommes se dissimule peut-&#234;tre la figure silencieuse du Despote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parole proph&#233;tique, pouvoir de cette parole : aurions-nous l&#224; le lieu originaire du pouvoir tout court, le commen&#173;cement de l'&#201;tat dans le Verbe ? Proph&#232;tes conqu&#233;rants des &#226;mes avant d'&#234;tre ma&#238;tres des hommes ? Peut-&#234;tre. Mais, jusque dans l'exp&#233;rience extr&#234;me du proph&#233;tisme (parce que sans doute la soci&#233;t&#233; tupi-guarani avait atteint, pour des raisons d&#233;mographiques ou autres, les limites extr&#234;mes qui d&#233;terminent une soci&#233;t&#233; comme soci&#233;t&#233; primitive), ce que nous montrent les Sauvages, c'est l'effort permanent pour emp&#234;cher les chefs d'&#234;tre des chefs, c'est le refus de l'unifi&#173;cation, c'est le travail de conjuration de l'Un, de l'&#201;tat. L'histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l'his&#173;toire de la lutte des classes. L'histoire des peuples sans histoire, c'est, dira-t-on avec autant de v&#233;rit&#233; au moins, l'his&#173;toire de leur lutte contre l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Rep&#232;res biographiques (1934 &#8211; 1977)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Philosophe de formation, anthropologue et ethnologue au CNRS puis&lt;br class='autobr' /&gt;
directeur d'&#233;tudes &#224; la cinqui&#232;me section de l'Ecole Pratique des&lt;br class='autobr' /&gt;
Hautes Etudes, sp&#233;cialiste des indiens d'Am&#233;rique. A la lecture de ses&lt;br class='autobr' /&gt;
textes on est vite d&#233;sempar&#233; par le caract&#232;re atypique et novateur qui&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;chappe &#224; toute incorporation dans les clivages habituels de&lt;br class='autobr' /&gt;
l'anthropologie politique : il n'est pas structuraliste mais ne&lt;br class='autobr' /&gt;
rejette pas L&#233;vi-Strauss, il n'est pas marxiste mais ne rejette pas&lt;br class='autobr' /&gt;
Marx. Comment classer l'&#339;uvre de Clastres ? Certainement pas dans un&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;clectisme, ni dans une transaction diplomatique entre le&lt;br class='autobr' /&gt;
structuralisme et le marxisme. Clastres lui-m&#234;me a donn&#233; &#224; ses travaux&lt;br class='autobr' /&gt;
une &#233;tiquette de nouvelle anthropologie qui reste volontairement peu&lt;br class='autobr' /&gt;
explicite. Une des parent&#233;s th&#233;oriques de Clastres est &#224; chercher&lt;br class='autobr' /&gt;
incontestablement outre-Atlantique, notamment du c&#244;t&#233; de M. Sahlins,&lt;br class='autobr' /&gt;
auteur d'&#194;ge de pierre, &#226;ge d'abondance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son oeuvre la plus reconnue, La soci&#233;t&#233; contre l'Etat, dont nous&lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;&#233;ditons la conclusion, Pierre Clastres critique &#224; la fois les&lt;br class='autobr' /&gt;
notions &#233;volutionniste qui voudrait que l'Etat organis&#233; soit la&lt;br class='autobr' /&gt;
finalit&#233; de toute soci&#233;t&#233; et rousseauiste de l'innocence naturelle de&lt;br class='autobr' /&gt;
l'homme. La connaissance de la notion de pouvoir est inn&#233;e dans toute&lt;br class='autobr' /&gt;
soci&#233;t&#233;, ce qui explique cette tendance naturelle de l'homme &#224;&lt;br class='autobr' /&gt;
pr&#233;server son autonomie vis &#224; vis de celui-ci. Les soci&#233;t&#233;s sont donc&lt;br class='autobr' /&gt;
per&#231;ues comme &#233;tant des structures faites d'un r&#233;seau de normes&lt;br class='autobr' /&gt;
complexes qui emp&#234;chent activement l'expansion d'un pouvoir despotique&lt;br class='autobr' /&gt;
et autoritaire. En opposition, l'&#201;tat est alors cette constellation&lt;br class='autobr' /&gt;
l&#233;gislative &#233;manant d'un pouvoir hi&#233;rarchique qu'elle l&#233;gitime, tout&lt;br class='autobr' /&gt;
particuli&#232;rement dans ces soci&#233;t&#233;s qui ont &#233;chou&#233; &#224; maintenir en place&lt;br class='autobr' /&gt;
des m&#233;canismes naturels qui l'emp&#234;chent de prendre cette forme. Il&lt;br class='autobr' /&gt;
oppose ainsi les grandes civilisations andines aux petites unit&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
politiques form&#233;es par les tribus amazoniennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retiendra sa th&#232;se principale : les soci&#233;t&#233;s dites &#171; primitives &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
ne sont pas des soci&#233;t&#233;s qui n'auraient pas encore d&#233;couvert le&lt;br class='autobr' /&gt;
pouvoir et l'&#201;tat, mais au contraire des soci&#233;t&#233;s construites pour&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;viter que l'&#201;tat n'apparaisse. Dans Arch&#233;ologie de la violence,&lt;br class='autobr' /&gt;
Clastres s'oppose ainsi aux interpr&#233;tations structuralistes et&lt;br class='autobr' /&gt;
marxistes de la guerre dans les soci&#233;t&#233;s amazoniennes. Selon lui, la&lt;br class='autobr' /&gt;
guerre entre tribus est une fa&#231;on de repousser la fusion politique, et&lt;br class='autobr' /&gt;
donc emp&#234;cher la menace d'une d&#233;l&#233;gation de pouvoir menant aux d&#233;rives&lt;br class='autobr' /&gt;
intrins&#232;quement li&#233;es &#224; la trop grande taille d'une soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Bibliographie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#338;uvres de Pierre Clastres :&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Chronique des Indiens Guayaki&lt;/i&gt; , &#233;d. Pocket, coll. Terre humaine,&lt;br class='autobr' /&gt;
Paris, 2001 (1&#232;re &#233;dition : 1972).
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt; Le Grand Parler : mythes et chants sacr&#233;s des Indiens Guarani&lt;/i&gt;, &#233;d.&lt;br class='autobr' /&gt;
du Seuil, coll. Recherches anthropologiques, Paris, 1974.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; contre l'Etat&lt;/i&gt;, &#233;d. de Minuit, Paris, 1978 (1&#232;re &#233;dition : 1974).
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt; Les marxistes et leur anthropologie&lt;/i&gt;, Libre, Paris, 1978.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Recherches d'anthropologie politique&lt;/i&gt;, &#233;d. du Seuil, Paris, 1980.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Mythologie des Indiens Chulupi&lt;/i&gt;, Peeters, coll. Biblioth&#232;que de&lt;br class='autobr' /&gt;
l'Ecole des hautes &#233;tudes, Paris-Louvain, 1992.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;Arch&#233;ologie de la violence : la guerre dans les soci&#233;t&#233;s primitives&lt;/i&gt;,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;d. de l'Aube, La Tour-d'Aigues, 2005 (1&#232;re &#233;dition : 1997).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Autour de Pierre Clastres :&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; M. Abensour (dir.), &lt;i&gt;L'esprit des lois sauvages&lt;/i&gt;, Pierre Clastres ou&lt;br class='autobr' /&gt;
une nouvelle anthropologie politique, Seuil, Paris, 1987.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; M. Sahlins, &lt;i&gt;&#194;ge de pierre, &#226;ge d'abondance&lt;/i&gt;. L'&#233;conomie des soci&#233;t&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
primitives, traduction fran&#231;aise de T. Jolas, Gallimard, Paris, 1976&lt;br class='autobr' /&gt;
(pr&#233;face de Pierre Clastres).
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#201;tienne de La Bo&#233;tie, &lt;i&gt;Discours de la servitude volontaire&lt;/i&gt;, Payot,&lt;br class='autobr' /&gt;
Paris, 1976 (postface de Pierre Clastres).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pierre Clastres sur le net :&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Pierre Clastres, &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://increvablesanarchistes.org/articles/1968_81/clastre_pouvoirprimitif.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La question du pouvoir dans les soci&#233;t&#233;s primitives&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Yoram Moati, Pierre Clastres, &lt;a href=&#034;http://perso.orange.fr/libertaire/archive/2000/228-mai/clastres.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'anthropologie anarchiste&lt;br class='autobr' /&gt;
(Alternative Libertaire N&#176;228, mai 2000)&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://perso.orange.fr/libertaire/archive/2000/228-mai/clastres3.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Un entretien avec Pierre Clastres paru dans la revue L'ANTI-MYTHES&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://seddata.free.fr/clastres.ogg&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Emission &#171; Voix singuli&#232;res de Terre Humaine &#187; (France Culture) sur&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre Clastres&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La soci&#233;t&#233; contre l'&#201;tat, &#201;dition de Minuit, 1974.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Auto-r&#233;ductions !</title>
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		<dc:creator>anonymes, Tout doit partir</dc:creator>


		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvance autonome</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvements sociaux</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ves et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Le Parti communiste (PCI) et les syndicats appellent la population &#224; se serrer la ceinture, mais les comit&#233;s autonomes r&#233;pondent que les prol&#233;taires n'ont pas &#224; se sacrifier pour la bonne marche de l'&#233;conomie, et d&#233;fendent plut&#244;t le vol et l'auto-r&#233;duction. L'auto-r&#233;duction, &#231;a consiste &#224; refuser ensemble de payer le prix demand&#233; pour diff&#233;rents services, l'&#233;lectricit&#233;, le t&#233;l&#233;phone, les transports, les loyers, et m&#234;me la nourriture et les autres biens de consommation. On paye soit l'ancien prix (lorsqu'il augmente), soit moiti&#233; prix, soit rien du tout.&lt;/i&gt; &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Italie, ann&#233;es 70's&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique5" rel="directory"&gt;A&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot73" rel="tag"&gt;Mouvance autonome&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot93" rel="tag"&gt;Mouvements sociaux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot95" rel="tag"&gt;Gr&#232;ves et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH138/arton620-fd98c.jpg?1780469154' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='138' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff620.jpg?1229955069&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Exproprier notre histoire au pouvoir. Lui arracher ce qu'il aimerait garder sous silence et nous en nourrir. La faire exister, ne plus &#234;tre d&#233;racin&#233;s, ne plus venir de nulle part. Savoir que d'autres &#233;taient l&#224; avant nous. Savoir apprendre de &#231;a, profiter des r&#233;flexions, des exp&#233;riences, des auto-critiques, des scissions... Voil&#224; aussi une t&#226;che d'un mouvement r&#233;volutionnaire s'affrontant au pouvoir qui voudrait nous voir isol&#233;s et sans pass&#233; (o&#249; alors terrass&#233;s par l'histoire des vaincus). Nous avons compil&#233; des extraits de textes reprenant des exp&#233;riences d'auto-r&#233;ductions dans le mouvement autonome italien des ann&#233;es '70. Pour ce faire, nous avons joyeusement pill&#233; une lecture d&#233;nomm&#233;e &#8220;intervento&#8221; qui se base principalement sur diff&#233;rents documents d'&#233;poque. &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Tout doit partir n&#176; 1, juillet 2008&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Contexte politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On parle d'un mouvement social &#8220;autonome&#8221;, car autonome des partis et des syndicats. Refusant la d&#233;l&#233;gation et la repr&#233;sentation, les exploit&#233;-e-s se pr&#233;occupent de prendre en charge leurs besoins, sans m&#233;diation, sans confiance dans les institutions, ici et maintenant, sans attendre une hypoth&#233;tique et lointaine r&#233;volution pr&#233;par&#233;e par des &#233;lites. En 1973, la crise appara&#238;t en Italie comme dans les autres pays occidentaux. Le Parti communiste (PCI) et les syndicats appellent la population &#224; se serrer la ceinture, mais les comit&#233;s autonomes r&#233;pondent que les prol&#233;taires n'ont pas &#224; se sacrifier pour la bonne marche de l'&#233;conomie, et d&#233;fendent plut&#244;t le vol et l'auto-r&#233;duction. L'auto-r&#233;duction, &#231;a consiste &#224; refuser ensemble de payer le prix demand&#233; pour diff&#233;rents services, l'&#233;lectricit&#233;, le t&#233;l&#233;phone, les transports, les loyers, et m&#234;me la nourriture et les autres biens de consommation. On paye soit l'ancien prix (lorsqu'il augmente), soit moiti&#233; prix, soit rien du tout. Cette forme de d&#233;sob&#233;issance va se r&#233;pandre comme une tra&#238;n&#233;e de poudre dans tout le pays, souvent soutenue par les ouvriers des services concern&#233;s. Si le mouvement des auto-r&#233;ductions a pu se d&#233;velopper &#224; une &#233;chelle de masse, c'est qu'il existait en Italie des luttes d'usines particuli&#232;rement fortes et permanentes. Mais c'est aussi parce qu'&#224; la diff&#233;rence de l'Angleterre, o&#249; les ouvriers restent souvent enferm&#233;s au seul niveau de l'entreprise, ici les conflits sortent de l'usine. Le capitalisme casse le mod&#232;le de l'usine, o&#249; les ouvrier-e-s sont rassembl&#233;-e-s et relativement puissant-e-s. Il d&#233;localise, sous-traite, disperse et r&#233;duit les unit&#233;s de production. La lutte des classes est toujours moins centralis&#233;e dans l'habituelle usine, entre l'ouvrier-e et le patron, et se dilue de plus en plus dans beaucoup d'aspects de la vie quotidienne, et touche d'autres personnes. Les autonomes remarquent ce glissement, et se mettent &#224; lutter sur tous les domaines de la vie : logement, acc&#232;s aux fluides, information parall&#232;le, patriarcat... Ils analysent la situation en parlant &#171; d'usine diffuse &#187;, concept qui justifiait la sortie de l'usine au nom du fait que tout, en d&#233;finitive, de la consommation de marchandises culturelles au travail domestique, contribuait d&#233;sormais &#224; la reproduction de la soci&#233;t&#233; capitaliste, et que donc l'usine &#233;tait d&#233;sormais partout. Le mouvement r&#233;volutionnaire n'appartient plus &#224; la classe ouvri&#232;re en tant que telle, mais &#224; &#171; l'ouvrier social &#187; : une cat&#233;gorie suffisamment &#233;lastique pour int&#233;grer les femmes, les ch&#244;meurs, les artistes, les marginaux, les jeunes r&#233;volt&#233;s de toutes sortes. Cette &#233;volution contenait en soi, &#224; plus ou moins br&#232;ve &#233;ch&#233;ance, la rupture avec le socialisme et avec ceux qui, comme les Brigades Rouges et certains collectifs de l'autonomie ouvri&#232;re, voulaient croire que &#171; la classe ouvri&#232;re reste de toutes fa&#231;ons le noyau central et dirigeant de la r&#233;volution communiste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;lectricit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Auto-r&#233;duire ses factures d'&#233;lectricit&#233;, &#231;a veut dire refuser unilat&#233;ralement de payer le prix demand&#233;, par conscience et par refus du syst&#232;me de profit qui tourne autour des fluides. Les factures sont pay&#233;es soit &#224; l'ancien prix (apr&#232;s une augmentation), soit &#224; moiti&#233; prix, soit au prix que paient les entreprises, soit pas du tout. Parfois elles sont orn&#233;es du tampon du comit&#233; d'usine. Ces auto-r&#233;ductions prennent beaucoup d'ampleur. Ainsi le 12 novembre 1974 &#224; Turin, par exemple, 80.000 personnes manifesteront et br&#251;leront la lettre que l'ENEL (&#233;quivalent italien d'EDF) leur a envoy&#233; pour les menacer poliment de poursuites judiciaires s'ils et elles continuent &#224; auto-r&#233;duire leur facture. Parfois, les habitant-e-s d'un quartier s'organisent pour faire des &#171; piquets &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
devant les compteurs de leurs immeubles, et emp&#234;cher ainsi que les employ&#233;-e-s de l'ENEL puissent les relever. Parfois, ce sont les employ&#233;-e-s m&#234;mes qui refusent de relever les compteurs ou de couper l'&#233;lectricit&#233; : les mouvements d'auto-r&#233;duction de l'&#233;lectricit&#233; sont, pour beaucoup, lanc&#233;s et appuy&#233;s par les comit&#233;s d'ouvriers de l'ENEL, bien plac&#233;s pour conna&#238;tre et diffuser les d&#233;tails des finances de l'ENEL... En 1974, on peut estimer &#224; 280.000 les foyers qui recourent dans toute l'Italie &#224; l'auto-r&#233;duction. Devant l'ampleur de la catastrophe, l'ENEL et le gouvernement se d&#233;p&#234;chent de n&#233;gocier. Ils trouvent d'ailleurs des syndicats assez contents de s'asseoir autour du tapis vert. La gauche syndicale a &#233;t&#233; d&#233;bord&#233;e et partout, sauf &#224; Turin, les luttes les plus importantes sont men&#233;es par des collectifs ou des groupes autonomes, dans un cadre r&#233;solument extra-syndical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autant qu'immanquablement, autour des auto-r&#233;ductions des notes d'&#233;lectricit&#233;, surgissent les probl&#232;mes du gaz de chauffage, du t&#233;l&#233;phone, des charges locatives, de la redevance de la t&#233;l&#233;vision, etc. La lutte risque alors d'&#233;chapper aux limites pr&#233;cises d'une n&#233;gociation et sur l'exercice du pouvoir des prol&#233;taires dans la soci&#233;t&#233;. Ainsi le PCI, face &#224; l'&#233;mergence de ce mouvement, restera indiff&#233;rent, se limitera &#224; lancer des p&#233;titions contre l'augmentation des tarifs de l'&#233;lectricit&#233;, ou encore sabotera directement les luttes,&lt;br class='autobr' /&gt;
en s'en dissociant publiquement, en arrachant les affiches, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tract &#233;dit&#233; &#224; Rome en 1973 par un comit&#233; d'ouvriers de l'ENEL :&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;&#171; Tout a augment&#233;, et l'argent on en a de moins en moins. Nous devons aller nous faire exploiter &#224; l'usine pour rapporter un salaire de mis&#232;re. Il nous faut des mois de lutte pour arracher une augmentation. Tandis que pour les patrons et le gouvernement, un simple trait de plume suffit pour augmenter les prix. Les prix, les imp&#244;ts, les loyers et les tarifs.&lt;br class='manualbr' /&gt;Organisons-nous pour reprendre le salaire qu'ils nous volent tous les jours. Notre &#171; non aux licenciements &#187;, ce sera le salaire garanti, que nous travaillions ou pas, notre &#171; non &#224; la vie ch&#232;re &#187; consistera &#224; reprendre notre argent : en ne payant pas le loyer des patrons, en d&#233;cidant nous-m&#234;mes du prix des loyers, en occupant les maisons vides. Nous voulons des transports gratuits pay&#233;s par les patrons. Ne payons plus les notes astronomiques l'&#233;lectricit&#233;, de gaz, de t&#233;l&#233;phone : d&#233;cidons de payer ce que nous voulons en auto-r&#233;duisant.&lt;br class='manualbr' /&gt;Organisons-nous pour payer un prix qui corresponde &#224; nos revenus en ce qui concerne les produits alimentaires de premi&#232;re n&#233;cessit&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour l'&#233;lectricit&#233;, les prol&#233;taires payent 45 lires. Agnelli, le patron de la Fiat, paye 10 lires.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les prol&#233;taires de certains quartiers de Rome, de Turin et de Milan ont r&#233;pondu &#224; la chert&#233; de l'&#233;lectricit&#233; et aux notes astronomiques en auto-r&#233;duisant : payons tous comme Agnelli. L'auto-r&#233;duction se fait en exp&#233;diant un mandat postal en indiquant le relev&#233; de la consommation : nombre de kWh x 10 lires = tant de lires.&lt;br class='manualbr' /&gt;PAYONS L'ELECTRICITE CE QU'ELLE COUTE ET NON CE QU'ILS VEULENT NOUS LA FAIRE PAYER ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Transport&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan des transports en commun, les luttes autonomes revendiquent la nationalisation des transports en commun, la baisse des tarifs, voire la gratuit&#233;. L'auto-r&#233;duction s'exprime alors par le paiement collectif de l'ancien prix du billet quand celui-ci vient d'augmenter. Des comit&#233;s naissent un peu partout en Italie et m&#232;nent des actions comme le blocage des routes ou des voies ferr&#233;es. Le 19 Ao&#251;t 1974, &#224; peine rentr&#233;s des vacances, les ouvriers de la Fiat Rivalta (seconde usine Fiat apr&#232;s Mirafiori) ont la bonne surprise d'apprendre que les tarifs des bus qui les conduisent de Turin ou de sa banlieue &#224; l'usine ont augment&#233; de 25% &#224; 30%. Propos&#233;es en leur absence par le gouvernement &#224; la r&#233;gion, ces augmentations ont &#233;t&#233; vot&#233;es, fin juillet, par des organismes r&#233;gionaux trop heureux de faire une fleur aux entreprises de transports qui prosp&#232;rent sur le dos des ouvriers. Pris de court, les ouvriers commencent par payer, mais, le 24 ao&#251;t, le m&#233;contentement est si grand que la d&#233;cision d'auto-r&#233;duire est prise &#224; l'unanimit&#233;. Sur les bus de la SIPAV qui les transportent de Pinerolo (grande banlieue de Turin) aux d&#233;partements de Rivalta, la lutte s'organise rapidement : les ouvriers &#233;lisent des d&#233;l&#233;gu&#233;s de car et adoptent une attitude que la Stampa qualifie pour la premi&#232;re fois de &#171; d&#233;sob&#233;issance civile &#187;. A Pinerolo, le 26 Ao&#251;t, d'importants barrages emp&#234;chent les bus de partir ; la compagnie est alors contrainte de revenir &#224; l'ancien tarif. Mais, m&#234;me de celui-ci, les ouvriers ne veulent plus. De ce moment, la FLM (Federazione di Lavoratori Metalmeccanichi) de Turin entre &#224; son tour dans la lutte : elle a fait distribuer sur toute la ligne des abonnements auto-r&#233;duits qui portent son cachet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le 2 septembre, les ouvriers emp&#234;chent de nouveau les bus de partir de Pinerolo. Et la FLM peut bien distribuer ses abonnements auto-r&#233;duits, les ouvriers pr&#233;f&#232;rent ce jour-l&#224; exhiber leur force de classe et voyager gratuitement.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 3 septembre, les barrages se multiplient dans la banlieue de Turin, impliquant un nombre grandissant de gens. L'ampleur de la &#171; d&#233;sob&#233;issance &#187; contraint alors les autorit&#233;s &#224; n&#233;gocier directement avec les comit&#233;s pour l'auto-r&#233;duction, qui imposent le retour aux vieux tarifs. La lutte sur les transports cesse &#224; Turin aussi soudainement qu'elle avait commenc&#233;, mais l'exemple a &#233;t&#233; compris. Et, tandis qu'&#224; Turin se pr&#233;parent les premi&#232;res auto-r&#233;ductions de l'&#233;lectricit&#233;, autour de tous les grands centres industriels italiens, la lutte pour des transports meilleurs, moins chers ou gratuits, va prendre une forme nouvelle. C'est ainsi qu'&#224; Salmone, dans la grande banlieue milanaise, la compagnie &#233;tait revenue aux anciens tarifs deux heures seulement apr&#232;s l'annonce des premi&#232;res auto-r&#233;ductions. L'ampleur du mouvement surprend tellement les autorit&#233;s que, le 27 septembre, le pr&#233;fet de Milan convoque une s&#233;rie de journalistes, t&#233;l&#233;phone aux principaux directeurs des quotidiens milanais et leur d&#233;clare : &#171; Je ne veux pas vous enseigner votre m&#233;tier, mais vous ne traitez pas de la bonne mani&#232;re un sujet aussi d&#233;licat que celui-l&#224;... Si vous &#233;crivez, par exemple, sur le journal que deux cents personnes n'ont pas pay&#233; hier le billet de tram, alors demain il y en aura deux mille pour ne pas le faire : et c'est comme &#231;a que la d&#233;sob&#233;issance marche &#224; toute vapeur ! &#187;. _ Tout un programme. Mais le pr&#233;fet de Milan n'est pas le seul &#224; s'inqui&#233;ter. Dans un communiqu&#233; rendu public le m&#234;me jour, la FIOM d&#233;clare : &#171; Le mouvement ouvrier a d&#233;pass&#233; le stade de la lutte passive, (...). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;T&#233;l&#233;phone&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement d'auto-r&#233;duction des factures de t&#233;l&#233;phone d&#233;marre tr&#232;s vite : en six mois, plusieurs dizaines de milliers de foyers refusent de payer la somme que leur demande la SIP, &#233;quivalent italien de France Telecom. En 1974, 52000 foyers italiens refusent de payer leur facture de t&#233;l&#233;phone. La SIP envoie des menaces de coupure par &#233;crit et les met en application d&#233;but octobre. Mais la riposte ne se fait pas attendre. A Rome, o&#249; la SIP a coup&#233; plusieurs milliers de t&#233;l&#233;phone dans les banlieues prol&#233;taires, un premier attentat, symbolique, a lieu contre un central t&#233;l&#233;phonique. Mais quelques jours plus tard, une charge de plastic fait sauter, avec le central de la via Shakespeare, 14.000 lignes de t&#233;l&#233;phone, dont ceux de tous les minist&#232;res, ainsi que de la pr&#233;sidence de la R&#233;publique. Le lendemain, l'op&#233;ration se r&#233;p&#232;te &#224; G&#234;nes, o&#249; 15.000 t&#233;l&#233;phones sont &#224; leur tour priv&#233;s de lignes. Dans chaque cas, l'op&#233;ration vise des quartiers bourgeois, en repr&#233;sailles des coupures intervenues dans les quartiers les plus pauvres ; on comptera, dans la semaine, vingt-sept attentats contre des centraux t&#233;l&#233;phoniques dans toute l'Italie, dont quatre au moins &#8220;r&#233;ussiront&#8221;. _ Parall&#232;lement, des magistrats ordonnent &#224; la SIP de r&#233;tablir les lignes aux usagers qui auto-r&#233;duisaient, la d&#233;cision de couper ayant &#233;t&#233; prise sans tenir compte de la loi, tr&#232;s stricte en Italie sur ce point. Pour ceux qui auto-r&#233;duisaient, c'est une premi&#232;re victoire, non pas tant sur les augmentations, qui restent inchang&#233;es, mais c'est la premi&#232;re fois que des prol&#233;taires s'emparent collectivement, et par la violence, d'un droit insupportable &#224; toute soci&#233;t&#233; capitaliste : celui de ne plus rien payer du tout. A Milan, dans la premi&#232;re semaine d'avril 1975, un groupe d'usagers p&#233;n&#232;tre lors d'une gr&#232;ve syndicale dans un central t&#233;l&#233;phonique et d&#233;truit, &#224; coups de barre de fer, les enregistreurs d'unit&#233;s. Permettant ainsi &#224; tout un quartier de t&#233;l&#233;phoner gratuitement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Logement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est en 69 que se produit l'explosion r&#233;sultant des tensions accumul&#233;es durant toutes les ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes. A Rome, 70.000 prol&#233;taires parqu&#233;s dans des ghettos et dans des conditions catastrophiques ont en face d'eux 40.000 appartements vides qui ne trouvent pas d'acqu&#233;reurs ou de locataires en raison du co&#251;t des loyers. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'Association des Entrepreneurs du b&#226;timent romain reconna&#238;t elle-m&#234;me qu'il s'agit l&#224; d'une &#171; marge de man&#339;uvre indispensable &#187;. Le climat politique g&#233;n&#233;ral cr&#233;&#233; par les luttes ouvri&#232;res et &#233;tudiantes exerce alors une grande influence dans le d&#233;clenchement d'un nouveau genre d'action : il ne s'agit plus d'une occupation symbolique servant de moyen de pression suppl&#233;mentaire dans le cadre d'une n&#233;gociation au sommet. Cette derni&#232;re est refus&#233;e et les occupations prennent l'allure d'une prise de possession violente qui traduit confus&#233;ment la volont&#233; des prol&#233;taires de prendre les biens n&#233;cessaires &#224; leurs besoins. Ces luttes vont avoir pour cons&#233;quence de d&#233;mystifier l'&#201;tat qui &#233;tait pr&#233;sent&#233; comme &#171; m&#233;diateur &#187; dans la prestation des services pour tous les citoyens. Elles mettent le doigt sur la nature de classe de l'&#201;tat et de l'administration communale et concr&#233;tisent une extension directe de la lutte de l'usine vers la soci&#233;t&#233;. En juillet 1969, la commune de Nichelino (banlieue &#171; rouge &#187; de Turin) est occup&#233;e : aucun-e de ses habitant-e-s ne paye de loyer. En 1974, 600 familles d'ouvrier-e-s de Fiat Mirafiori (Turin toujours) se mettent &#224; squatter des b&#226;timents vides. _ En 1976 &#224; Milan, 5.000 familles squattent, 20.000 auto-r&#233;duisent leur loyer et 12.000 leur facture d'&#233;lectricit&#233;. 100 b&#226;timents sont ouvertement squatt&#233;s. &#171; Les retards de paiement des loyers, habituellement de1 &#224; 2%, ont grimp&#233; &#224; un niveau &#8220;politique&#8221; : 20%. &#187; A Rome, c'est &#224; partir du 15 janvier 1974 qu'on entre dans la phase ascendante du mouvement : en trois mois, plus de quatre mille appartements vont &#234;tre successivement occup&#233;s, (...) &lt;br class='manualbr' /&gt;D&#233;but septembre 1974, cela fait onze mois que 147 familles occupent des immeubles appartenant &#224; l'IACP (Istituto Autonomo delle Case Popolari, organisme de logements sociaux). Le jeudi 5 septembre, la police intervient de mani&#232;re ultra-violente pour d&#233;loger les gens qui avaient investis ces immeubles. Ils parvinrent &#224; expulser quelques familles, mais c'&#233;tait sans compter sur la d&#233;termination des personnes ni sur leur capacit&#233; &#224; organiser la contre-attaque. Les jours suivants, des personnes affluent de tous les quartiers pour s'affronter avec la police. Un manifestant y perdra la vie. Et quand plus tard, la police sortira &#224; nouveau ses armes &#224; feu, elle aura la surprise de voir que le plomb ne vient pas uniquement de son c&#244;t&#233;. Huit policiers sont touch&#233;s gri&#232;vement, dont un commissaire. Le vent a tourn&#233;. L'occupation militaire, qui avait dur&#233; quatre jours, prend ainsi fin. Le lendemain, les n&#233;gociations pour reloger dans les m&#234;mes conditions les 147 familles de San Basilio, les 30 de Casal Bruciato et les 40 de Bagni di Tivoli commencent. Elles aboutiront tr&#232;s vite tant la d&#233;termination du quartier a fait peur. (...) Les &#171; accords &#187; se multiplient. Le mouvement des occupations &#233;tait d&#233;j&#224; massif &#224; Naples, Salerne et Turin. Le 27 novembre, les 700 &#224; 800 familles qui occupaient gagnent : 368 familles obtiennent un appartement dans les quinze jours, 325 dans les trois mois et les 130 autres en 1975. Elles obtiennent &#233;galement la garantie que le loyer ne d&#233;passera pas 12% de leur salaire, ce qui est tr&#232;s proche de la revendication initialement pos&#233;e : pas de loyer au-dessus de 10% du salaire ! Ces luttes ont par ailleurs pu mettre en crise la structure du secteur du b&#226;timent public. L&#224; o&#249;, en effet, la politique r&#233;formiste du PCI n'avait jamais r&#233;ussi &#224; venir &#224; bout de la sp&#233;culation, la lutte ouverte a commenc&#233; &#224; le faire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Supermarch&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les auto-r&#233;ductions dans les supermarch&#233;s consistent &#224; s'y rendre en nombre et &#224; en sortir les marchandises sans payer ou en n'en payant qu'une partie. Des noyaux d'ouvriers d&#233;cid&#233;s vont choisir la seule forme de lutte capable de faire c&#233;der les supermarch&#233;s : l'appropriation collective, violente s'il le faut, remettant en cause le respect de toute propri&#233;t&#233; priv&#233;e ; sans qu'il s'agisse pour les ouvriers d'un vol, comme l'affirmait un tract distribu&#233; lors d'une de ces actions : &#171; les biens que nous avons pris sont &#224; nous, comme est n&#244;tre, tout ce qui existe parce que nous l'avons produit &#187;. Voici le r&#233;cit d'une auto-r&#233;duction organis&#233;e &#224; Milan en 1976, paru dans le journal Contro-informazione. &#171; Ceux de l'Alfa et des petites usines du quartier Sempione avaient choisi comme objectif un quartier populaire, Quarto Oggiaro. Pourquoi Quarto Oggiaro ? Pour la composante sociale qu'on y trouve, ouvriers des grandes et petites usines et sous-prol&#233;taires qui sont directement touch&#233;s par le probl&#232;me de l'augmentation des prix. De plus, 50% des habitants y pratiquent la gr&#232;ve des loyers. La chose a &#233;t&#233; bien organis&#233;e, et tout &#224; &#233;t&#233; fait pour garantir aux camarades un maximum d'impunit&#233;, ainsi qu'aux gens qui rentraient &#171; faire des achats &#187;. Un retrait&#233; est sorti, le chariot plein de vivres, et il a dit en milanais : &#171; Ils ont raison ceux-l&#224;, on ne peut pas vivre avec 75.000 lires par mois &#187;, et il s'en est all&#233; &#224; la maison avec son chariot. Les gens n'ont m&#234;me pas respect&#233; le mot d'ordre syndical qui voulait qu'on paye la moiti&#233; environ du prix des produits. Ils ont compris que m&#234;me cette attitude n'est plus possible, et l'opinion selon laquelle il faut prendre les choses sans attendre l'intervention du syndicat est en train de prendre racine chez les prol&#233;taires et les m&#233;nag&#232;res exploit&#233;s du quartier, refusant la logique du contrat : &#171; Je te donne une chose et tu m'en donnes une autre &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le Salaire</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nanni Balestrini</dc:creator>


		<dc:subject>Critiques du travail</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ves et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Qu'est-ce que c'est, le salaire d'un ouvrier. Moi, ma feuille&lt;br class='autobr' /&gt;
de paie, je ne la lisais jamais, parce que je m'en foutais pas&lt;br class='autobr' /&gt;
mal. Mais sur la feuille, il y a toutes les cases dans lesquelles&lt;br class='autobr' /&gt;
le patron divise la paie qu'il donne &#224; l'ouvrier. En gros, deux&lt;br class='autobr' /&gt;
parties : la premi&#232;re partie, c'est le salaire de base, il correspond&lt;br class='autobr' /&gt;
aux heures de travail qu'on a faites &#224; l'usine. &#199;a devrait &#234;tre le seul&lt;br class='autobr' /&gt;
salaire. En r&#233;alit&#233;, il est toujours tr&#232;s bas, c'est-&#224;-dire qu'il ne suffit&lt;br class='autobr' /&gt;
jamais au minimum vital de l'ouvrier. Alors, il y a l'autre partie&lt;br class='autobr' /&gt;
du salaire, la partie mobile. Dans la partie mobile, il peut y avoir&lt;br class='autobr' /&gt;
plusieurs cases : prime de production, prime d'assiduit&#233;, prime&lt;br class='autobr' /&gt;
de rendement, indemnit&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
vari&#233;es, et caetera.&lt;br class='manualbr' /&gt;Toutes ces divisions ne servent qu'&#224; lier le salaire de l'ouvrier&lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; la production du patron. Le salaire au rendement, par&lt;br class='autobr' /&gt;
exemple, c'est la paie pour le nombre de pi&#232;ces que produit&lt;br class='autobr' /&gt;
l'ouvrier. Moyennant quoi, l'ouvrier doit toujours &#234;tre z&#233;l&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
et ob&#233;ir aux ordres de ses chefs. Parce que c'est eux qui &#233;tablissent&lt;br class='autobr' /&gt;
cette partie variable de son salaire, qui lui est absolument&lt;br class='autobr' /&gt;
indispensable pour vivre. Et qui permet au patron de&lt;br class='autobr' /&gt;
maintenir un contr&#244;le politique sur la classe ouvri&#232;re, de faire&lt;br class='autobr' /&gt;
qu'elle accepte de collaborer &#224; sa propre exploitation.&lt;br class='manualbr' /&gt;Et c'est&lt;br class='autobr' /&gt;
la raison pour laquelle, quand, nous, on demande&lt;br class='autobr' /&gt;
des augmentations&lt;br class='autobr' /&gt;
sur le salaire de base, le patron et les syndicats&lt;br class='autobr' /&gt;
veulent toujours nous les donner sur la partie variable.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot95" rel="tag"&gt;Gr&#232;ves et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L107xH150/arton633-3f4e9.jpg?1780462754' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='107' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff633.jpg?1229954864&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'ann&#233;e 1969 et les ouvriers de la Fiat &#224; Turin lancent, en quelque&lt;br class='autobr' /&gt;
sorte, plus de dix ann&#233;es d'une intense lutte de classe et de l'&#233;bullition&lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;volutionnaire en Italie. L'usine Mirafiori de Fiat &#224; Turin est&lt;br class='autobr' /&gt;
alors le plus vaste complexe industriel europ&#233;en.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous reproduisons dans cette brochure le chapitre 6 intitul&#233;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Le Salaire&#8221; &lt;i&gt;de&lt;/i&gt; Nous voulons tout&lt;i&gt; de Nanni Balestrini. Publi&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
en 1971, ce r&#233;cit retrace la lutte insurrectionnelle des ouvriers&lt;br class='autobr' /&gt;
de Mirafiori. Le chapitre 6, plus th&#233;orique que les autres, est une&lt;br class='autobr' /&gt;
analyse assez limpide de ce qu'est la lutte de classe au sein d'une&lt;br class='autobr' /&gt;
usine, de comment s'expriment les rapports de force et conflits d'int&#233;r&#234;t&lt;br class='autobr' /&gt;
entre patrons, contre-ma&#238;tres, jaunes, syndicats et ouvriers...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;hobolo, novembre 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Chez Fiat, &#231;a faisait d&#233;j&#224; deux ou trois semaines que c'&#233;tait commenc&#233;. Les luttes avaient commenc&#233; apr&#232;s la gr&#232;ve pour Battipaglia que les syndicats de Fiat avaient prudemment limit&#233;e &#224; trois heures. Le 11 avril avait eu lieu la premi&#232;re assembl&#233;e politique, de 1.500 ouvriers des Presses Sud de Mirafiori. &#199;'a &#233;t&#233; la premi&#232;re occasion qu'ont saisie les ouvriers de chez Fiat pour lutter contre le plan des patrons : cr&#233;er le ch&#244;mage et faire venir les M&#233;ridionaux apr&#232;s les avoir affam&#233;s. Cr&#233;er une &#233;norme masse de r&#233;serve de jeunes, et les obliger &#224; partir, comme au service militaire, pour travailler dans les usines du Nord. Le travail, apr&#232;s &#231;a, devient presque une r&#233;compense, un cadeau que nous font les patrons. Nous faire venir dormir dans les gares, ou entass&#233;s dans une pi&#232;ce au loyer prohibitif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a, c'&#233;tait un ouvrier qui l'expliquait aux ateliers des Auxiliaires, apr&#232;s la gr&#232;ve pour Battipaglia. Il a grimp&#233; sur une table de la cantine et il a expliqu&#233; pourquoi les M&#233;ridionaux sont oblig&#233;s de monter dans le Nord. Alors la direction a pris la mesure habituelle : mutation de l'ouvrier &#224; Mirafiori Nord pour l'isoler de tous. Mais le mardi 15, il y avait d&#233;j&#224; un groupe d'ouvriers qui discutaient, un second meeting. Ils sont intervenus &#224; la cantine, ont demand&#233; un arr&#234;t de travail et impos&#233; &#224; la commission interne la r&#233;int&#233;gration imm&#233;diate de l'ouvrier dans son &#233;quipe. Moi, je ne savais pas encore qu'il s'&#233;tait pass&#233; tout &#231;a, avant. Je l'ai appris ensuite, dans les discussions avec les camarades. Apr&#232;s que j'ai eu largu&#233; le turbin pour toujours. Apr&#232;s le bordel que j'ai fait ce jour-l&#224;, &#224; Mirafiori.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quarante-huit heures apr&#232;s, la lutte des Auxiliaires a commenc&#233;, pour les cat&#233;gories et les superminima : 2 heures de d&#233;brayage par &#233;quipe. On demandait l'&#233;limination de la troisi&#232;me cat&#233;gorie pour les Auxiliaires. Pour faire participer &#224; la lutte les ouvriers de la premi&#232;re cat&#233;gorie, le syndicat demandait aussi l'augmentation des superminima. Les ouvriers ont donn&#233; imm&#233;diatement le coup d'envoi des arr&#234;ts de travail. Le syndicat a suivi. Mais &#231;a n'&#233;tait qu'une phase d'essai. C'est au bout d'un mois que la lutte a commenc&#233; &#224; s'&#233;tendre progressivement &#224; tous les ateliers de Mirafiori.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment fonctionne Mirafiori. Le premier des deux grands courants de la production part des Fonderies o&#249; sont construits les &#233;l&#233;ments du moteur, monobloc et culasse d'aluminium. Apr&#232;s, la M&#233;canique, o&#249; les moteurs sont mont&#233;s et compl&#233;t&#233;s avec le reste de leurs &#233;l&#233;ments. Ensuite, les moteurs passent &#224; l'Assemblage, la cha&#238;ne de montage. Le deuxi&#232;me courant part des Presses, o&#249; sont moul&#233;es les parties en t&#244;le de la carrosserie. Puis l'Assemblage, o&#249; elles sont soud&#233;es et peintes. Pendant que les carrosseries parcourent la cha&#238;ne, on y monte le moteur et les parties m&#233;caniques. Les voitures sont habill&#233;es, dot&#233;es de leurs roues, et finalement font leur sortie sur le parc de stockage.&lt;br class='autobr' /&gt;
A la mi-mai, commencent les gr&#232;ves des caristes. Pour que les r&#233;serves s'&#233;puisent et que le contrecoup de l'arr&#234;t de travail p&#232;se sur les ateliers, que les caristes relaient entre eux par les transports internes, la gr&#232;ve s'&#233;tend sur toute la dur&#233;e des trois huit. A midi, le premier jour, Fiat avance la premi&#232;re offre : 40 lires de l'heure d'augmentation pour tous les caristes de troisi&#232;me cat&#233;gorie, de fa&#231;on &#224; sauver la hi&#233;rarchie avec la diff&#233;rence de 10 lires pour la deuxi&#232;me. Refus net des caristes de Mirafiori Nord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lundi 19 mai, les caristes font gr&#232;ve encore pendant toute la premi&#232;re &#233;quipe. La liaison s'&#233;tablit avec les autres postes et commencent des assembl&#233;es par atelier. On repousse la proposition des chefs d'atelier, d'envoyer une d&#233;l&#233;gation d'ouvriers discuter &#224; la direction. Les caristes r&#233;pondent que, pour eux, ce serait plus commode si Fiat envoyait ses repr&#233;sentants aux assembl&#233;es d'ouvriers. Dans les assembl&#233;es, les ouvriers d&#233;cident : ce qui importe, c'est la revendication salariale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu' est-ce que c'est, le salaire d'un ouvrier. Moi, ma feuille de paie, je ne la lisais jamais, parce que je m'en foutais pas mal. Mais sur la feuille, il y a toutes les cases dans lesquelles le patron divise la paie qu'il donne &#224; l'ouvrier. En gros, deux parties : la premi&#232;re partie, c'est le salaire de base, il correspond aux heures de travail qu'on a faites &#224; l'usine. &#199;a devrait &#234;tre le seul salaire. En r&#233;alit&#233;, il est toujours tr&#232;s bas, c'est-&#224;&#172;-dire qu'il ne suffit jamais au minimum vital de l'ouvrier. Alors, il y a l'autre partie du salaire, la partie mobile. Dans la partie mobile, il peut y avoir plusieurs cases : prime de production, prime d'assiduit&#233;, prime de rendement, indemnit&#233;s vari&#233;es, et caetera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces divisions ne servent qu'&#224; lier le salaire de l'ouvrier &#224; la production du patron. Le salaire au rendement, par exemple, c'est la paie pour le nombre de pi&#232;ces que produit l'ouvrier. Moyennant quoi, l'ouvrier doit toujours &#234;tre z&#233;l&#233; et ob&#233;ir aux ordres de ses chefs. Parce que c'est eux qui &#233;tablissent cette partie variable de son salaire, qui lui est absolument indispensable pour vivre. Et qui permet au patron de maintenir un contr&#244;le politique sur la classe ouvri&#232;re, de faire qu'elle accepte de collaborer &#224; sa propre exploitation. Et c'est la raison pour laquelle, quand, nous, on demande des augmentations sur le salaire de base, le patron et les syndicats veulent toujours nous les donner sur la partie variable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que plus le patron nous augmente de cette fa&#231;on-l&#224;, plus le salaire de l'ouvrier est li&#233; &#224; la production, et plus augmente le contr&#244;le politique, de la part du patron. Au rendement, tout de m&#234;me, le patron, on peut encore l'avoir par la r&#233;duction volontaire de la production : en faisant moins de pi&#232;ces qu'on ne devrait. Parce que si on en fait en suppl&#233;ment, le patron y gagne toujours, en pi&#232;ces, plus que l'argent qu'il donne en &#233;change &#224; l'ouvrier. Tandis qu'avec la r&#233;duction volontaire, le pognon que ne gagne pas l'ouvrier est la contrepartie d'une tr&#232;s grande quantit&#233; de pi&#232;ces que le patron n'a pas, et c'est lui qui y perd le plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette partie variable du salaire, donc, est celle qui paie la diff&#233;rence de quantit&#233; de travail fournie par les ouvriers. Il y a aussi ce qu'on appelle la structure verticale du salaire, c'est-&#224;-dire les diff&#233;rences de salaire entre un ouvrier et un autre, selon le type de travail qu'il fait. C'est le syst&#232;me des qualifications et des cat&#233;gories, et des autres instruments que le patron utilise &#224; tour de r&#244;le pour diviser ses ouvriers entre eux : les cotations de poste, la promotion au m&#233;rite, les superminima diff&#233;renci&#233;s, l'&#233;valuation des t&#226;ches, jusqu'aux m&#233;thodes arri&#233;r&#233;es comme le dessous de table et le salaire noir. Tout &#231;a paie la diff&#233;rence de qualit&#233; du travail fourni par les ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce fait que le type de travail que fait un ouvrier a une valeur diff&#233;rente, qu'il est pay&#233; plus ou moins que le travail d'un autre ouvrier, &#231;a, c'est une invention capitaliste. C'est les patrons qui ont invent&#233; &#231;a, pour avoir en main un autre instrument de contr&#244;le politique sur la classe ouvri&#232;re. Et n'oublions pas que le parti et le syndicat aussi sont d'accord avec cette invention capitaliste. Pour eux aussi, il est juste que le pognon que re&#231;oit un ouvrier soit bas&#233; sur la diff&#233;rence de qualit&#233; du travail qu'il fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces diff&#233;rences de salaire servent au patron pour exercer un chantage continuel sur l'ouvrier : Si tu veux passer professionnel, si tu veux am&#233;liorer ta condition, faut &#234;tre sage, faut pas casser les pieds, faut pas faire gr&#232;ve, et caetera. Et &#231;a lui sert pour diviser les ouvriers pendant la lutte, parce qu'alors tout le monde pose des revendications diff&#233;rentes suivant sa qualification et sa cat&#233;gorie, et on lutte dispers&#233;s. Le patron trouve toujours un syndicat obligeant pour signer les accords d'augmentations suivant les diff&#233;rentes qualifications et cat&#233;gories.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, il y a l'horaire de travail. Huit heures de travail, quand ce n'est pas neuf ou dix, &#231;a d&#233;truit compl&#232;tement l'ouvrier. Il lui reste peu d'&#233;nergie pendant le temps qu'on dit libre, pour communiquer avec les autres ouvriers et s'organiser politiquement. Pourquoi est-ce que les patrons veulent maintenir toujours aussi &#233;lev&#233; l'horaire de travail ? Avant tout, pour avoir le contr&#244;le politique de la situation m&#234;me hors de l'usine. Au second plan, vient l'id&#233;e de faire produire plus aux ouvriers. Mais aujourd'hui, les ouvriers refusent le travail, ils veulent avoir moins d'heures de travail pour pouvoir s'organiser politiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il y a le statut, c'est-&#224;-dire la division, faite par le patron, des forces de production en deux secteurs. Les ouvriers d'un c&#244;t&#233;, les employ&#233;s et techniciens de l'autre. Par exemple, la r&#233;glementation des absences pour maladie est &#233;tudi&#233;e pour imposer le travail &#224; l'ouvrier. S'il a trois jours d'absence, l'ouvrier perd son salaire compl&#232;tement. Dans le statut des employ&#233;s et des techniciens, c'est pas pareil. Justement, c'est &#233;tudi&#233; pour emp&#234;cher l'ouvrier de rester chez lui quand &#231;a ne lui va pas de travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais puisque les objectifs des ouvriers, c'est uniquement le n&#233;cessaire &#233;conomique et mat&#233;riel, leurs besoins vitaux, et qu'ils se foutent compl&#232;tement des exigences des patrons, c'est-&#224;-dire de la production qui &#233;tablit dans quelle mesure ces besoins-l&#224; doivent &#234;tre satisfaits. Alors c'est clair que le probl&#232;me politique est maintenant d'attaquer tous ensemble les instruments de contr&#244;le politique que le patron a en main. Et qu'il utilise pour lier la classe ouvri&#232;re : pour la faire participer aux exigences de sa production &#224; lui, &#224; son exploitation &#224; elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'instrument qu'ont les ouvriers pour enrayer cette exploitation par les patrons, c'est le refus du salaire comme compensation de la quantit&#233; et de la qualit&#233; du travail. C'est le refus du lien qu'il y a entre le salaire et la production. C'est la revendication d'un salaire &#233;tabli pas par les patrons en fonction de la production, mais en fonction des besoins mat&#233;riels des ouvriers. Autrement dit : augmentations &#233;gales pour tous sur le salaire de base. Les primes mat&#233;rielles comme le rendement, les cat&#233;gories et caetera, pour l'ouvrier, c'est la participation &#224; sa propre exploitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et qui est-ce qui fait la putain pour aller n&#233;gocier avec le patron quelques sous en plus pour l'ouvrier, en &#233;change de nouveaux instruments de contr&#244;le politique ? le syndicat. Qui devient lui aussi un instrument de contr&#244;le politique sur la classe ouvri&#232;re. Dans la lutte pour ses objectifs &#233;conomiques et donc politiques, la classe ouvri&#232;re finit toujours par trouver en face le syndicat. Parce que lorsque les ouvriers veulent plus donner au patron une autre par celle de contr&#244;le politique en &#233;change d'une augmentation, alors le syndicat, qui fait la putain et qui va n&#233;gocier l'&#233;change, les ouvriers le mettent hors jeu.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249; l'exigence ouvri&#232;re, celle du salaire garanti, ind&#233;pendant de la productivit&#233;. D'o&#249; l'exigence ouvri&#232;re d'augmentations sur le salaire de base, sans attendre les conventions collectives. D'o&#249; l'exigence ouvri&#232;re des 40 heures, 36 pour ceux qui travaillent par &#233;quipes, pay&#233;es 48 tout de suite. D'o&#249; l'exigence ouvri&#232;re de la parit&#233; statutaire tout de suite. Simplement pour le fait d'entrer dans l'enfer de l'usine : Nous voulons un salaire minimum garanti de 120.000 lires par mois :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que cet argent, nous en avons besoin pour vivre dans cette soci&#233;t&#233; de merde. Parce que nous ne voulons plus nous &#233;reinter aux pi&#232;ces. Parce que nous voulons &#233;liminer les divisions entre ouvriers que le patron a invent&#233;es. Parce que nous voulons &#234;tre unis pour mieux lutter. Parce qu'alors, nous pourrons refuser les cadences impos&#233;es par le patron. Parce que plus d'argent comme salaire de base, cela veut dire de plus grandes possibilit&#233;s de lutte. Nous voulons les 40 heures, 36 pour les &#233;quipes, pay&#233;es 48, tout de suite :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que nous ne voulons pas passer la moiti&#233; de notre vie &#224; l'usine. Parce que le travail est malsain. Parce que nous voulons avoir plus de temps pour nous organiser politiquement. Nous voulons la parit&#233; statutaire entre ouvriers et employ&#233;s, tout de suite :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que nous voulons un mois de vacances. Parce que nous voulons mener la bataille contre le patron tous unis, ouvriers et techniciens. Parce que nous voulons pouvoir rester chez nous sans perdre tout notre salaire quand nous n'avons plus la force de travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers 11 h 30, le lundi 19, les caristes de Mirafiori Nord r&#233;ussissent &#224; communiquer par t&#233;l&#233;phone avec les camarades de Mirafiori Sud. Une demi-heure plus tard, les caristes de Mirafiori Sud s'arr&#234;tent. Jusqu'&#224; 14 h 30. A la seconde &#233;quipe, encore deux heures de d&#233;brayage pour les cinquante lires. S'ils nous en offrent 50, on leur en demandera 70, qu'ils disent. Le lendemain, les syndicats pr&#233;voient pour les caristes une gr&#232;ve de deux heures au d&#233;but de chaque &#233;quipe. Les ouvriers en font trois &#224; la premi&#232;re comme &#224; la seconde. Mercredi 21, les chefs r&#233;ussissent &#224; arr&#234;ter la gr&#232;ve de la premi&#232;re &#233;quipe &#224; la sixi&#232;me heure. Mais avant la fermeture, les grutiers se lancent : ils arr&#234;tent deux heures sur le probl&#232;me des qualifications et bloquent la fourniture des pi&#232;ces aux cha&#238;nes de montage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeudi 22 mai, l'&#233;largissement du cercle autour des caristes et des grutiers se transmet aux premiers d&#233;partements fixes. Les ouvriers des Grandes Presses se joignent &#224; la lutte. Le syndicat proclame une gr&#232;ve de deux heures par &#233;quipe. La gr&#232;ve de dix heures &#224; midi de la premi&#232;re &#233;quipe commence par une manif interne qui arrache &#224; leurs machines les ouvriers qui travaillaient encore. Faillite de la derni&#232;re tentative de Fiat pour r&#233;sorber les engorgements cr&#233;&#233;s par ces premi&#232;res gr&#232;ves. Le matin, les chefs essaient de pousser la cha&#238;ne de la 124 de 600 &#224; 641 pi&#232;ces. Les ouvriers refusent de se mettre au travail. Les dirigeants et la commission interne les d&#233;cident &#224; s'y mettre mais il ne faut pas qu'ils comptent sur les 41 pi&#232;ces en plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A 14 h 30, le m&#234;me jeudi 22, arrive la seconde &#233;quipe des Grandes Presses, mais elle est oblig&#233;e de travailler peu et mal parce que la gr&#232;ve des caristes bloque l'arriv&#233;e du mat&#233;riel. Une heure plus tard, commence la gr&#232;ve de deux heures, comme pr&#233;vu. A ce moment-l&#224;, circule la proposition de faire gr&#232;ve pendant les deux heures, de 21 heures &#224; 23 heures, o&#249; doit arriver le mat&#233;riel pour les caristes. Un dirigeant passe et demande aux ouvriers ce qu'ils veulent, mais per&#172;sonne ne veut rien. Le dirigeant conclut qu'ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Dans le sillage du dirigeant, arrive la commission interne : les ouvriers des Presses ne doivent pas faire comme les caristes qui font gr&#232;ve tout seuls. Cela fait du tort &#224; Fiat tout entier, qui peut tr&#232;s bien prononcer le lock-out.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la seconde &#233;quipe, les syndicats avaient propos&#233; un arr&#234;t de trois &#224; cinq heures. Les ouvriers d&#233;cident ensemble de le faire durer de deux heures &#224; six heures. Vendredi 23, la premi&#232;re &#233;quipe des Presses fait les deux heures &#233;tablies par le syndicat et, apr&#232;s discussion, d&#233;cide de prolonger la gr&#232;ve jusqu'&#224; 14h30. Pendant ce temps, les ouvriers des cha&#238;nes de montage accueillent l'invitation &#224; la lutte de leurs camarades. A partir de ce jour-l&#224;, de Mirafiori ne sortent plus ni 124 ni 125, seulement quelques rares 600 et 850. Il y a d&#233;sormais 12.000 ouvriers en gr&#232;ve. Samedi 24, le syndicat d&#233;cide que ce n'est pas la peine de faire gr&#232;ve puis qu'il n'y a ce jour-l&#224; qu'une &#233;quipe. On travaille mais on r&#233;duit volontairement la production : il ne sort que 1.300 pi&#232;ces au lieu des 3.500 ordinaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les assembl&#233;es et les discussions on dit : Notre objectif, ce ne sont pas ces 50 malheureuses lires, m&#234;me si elles nous rendraient bien service, c'est l'organisation ouvri&#232;re permanente, capable de battre &#224; n'importe quel moment le patron. Dans le cul la d&#233;mocratie, &#231;a fait 25 ans qu'il y a la d&#233;mocratie et &#231;a fait 25 ans qu'on l'a dans le cul. Il faut qu'on s'organise, les syndicats, c'est nous, il n'y a aucune arm&#233;e plus forte que la classe ouvri&#232;re unie et organis&#233;e. La bataille continue les jours suivants, toujours avec des cort&#232;ges et des assembl&#233;es de d&#233;partement, et elle s'&#233;tend spontan&#233;ment aux Petites et Moyennes Presses. L&#224;, la gr&#232;ve est d&#233;clar&#233;e par les ouvriers de fa&#231;on autonome, pas par le syndicat. Pourquoi cette gr&#232;ve qui continue jour apr&#232;s jour et qui fait tache d'huile ? Que veulent les ouvriers de Fiat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers de Fiat, pour la premi&#232;re fois, ne se sont pas mis en mouvement pour des revendications de d&#233;tail avanc&#233;es par le syndicat, comme celle du d&#233;l&#233;gu&#233; de cha&#238;ne. Ils refusent en bloc l'organisation du travail &#224; l'usine et le d&#233;cident seuls. Pour 80, 90, 100 mille lires par mois, ils ont des rythmes de travail &#233;puisants, insupportables, que le patron augmente continuellement. Un fait : aux Carrosseries de la 124, on produisait 320 voitures par jour d&#233;but 1968, 360 en octobre, 380 apr&#232;s Avola. Aujourd'hui, le patron pousse jusqu'&#224; 430 et c'est seulement parce qu'il y a les luttes en cours qu'il va pas plus loin. Ces augmentations sont rendues possibles uniquement par l'acc&#233;l&#233;ration de cadence du montage &#224; la cha&#238;ne. Mais les ouvriers de Fiat ne veulent plus rien savoir, ils veulent d&#233;cider eux-m&#234;mes de leur travail.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils veulent une garantie de salaire qui leur permette de vivre, ils se foutent des augmentations au m&#233;rite, des augmentations au pourcentage, des coefficients et caetera. C'est-&#224;-dire de tous les m&#233;canismes invent&#233;s par les patrons avec le concours des syndicats, pour lier de plus en plus le salaire &#224; l'exploitation et diviser les ouvriers entre eux. Ils s'en foutent, du d&#233;l&#233;gu&#233; de cha&#238;ne pour lequel les syndicats veulent les faire lutter. Le d&#233;l&#233;gu&#233; de cha&#238;ne est une esp&#232;ce de contr&#244;leur qui doit veiller au respect de l'accord sur les cadences, autant dire sur la l&#233;galit&#233; de l'exploitation. Et c'est justement cela que les ouvriers refusent. C'est la lutte contre les cadences de travail, que veulent les ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que les d&#233;l&#233;gu&#233;s de cha&#238;ne, les patrons les veulent, parce qu'ils en ont besoin tout de suite. Ils veulent leur pr&#233;sence &#224; des transactions rapides et &#224; la signature des conventions. Ils les veulent pour qu'ils assurent de fa&#231;on permanente et d&#233;mocratique le contr&#244;le des ouvriers, et de leurs mouvements politiques. Mais maintenant les ouvriers de Fiat ont refus&#233; d'attendre l'&#233;ch&#233;ance des conventions fix&#233;es par les patrons en accord avec les syndicats. Les conventions qui devraient bloquer toute lutte pour trois ans et favoriser les plans du patron. Tout cela est discut&#233; et d&#233;cid&#233; par les ouvriers Fiat dans des assembl&#233;es par d&#233;partement. Pendant leurs heures de travail, les ouvriers essaient de se donner pour la premi&#232;re fois une organisation autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les syndicats, qu'ont-ils fait jusqu'&#224; pr&#233;sent ? Ils ont cherch&#233; &#224; &#233;touffer les luttes ou &#224; les isoler. Aux Petites et Moyennes Presses, et &#224; la M&#233;canique, ils ont dit que la gr&#232;ve spontan&#233;e &#233;tait ill&#233;gale : Si vous la faites, nous, nous ne discuterons pas. Ils ont dit que la gr&#232;ve non proclam&#233;e par le syndicat est consid&#233;r&#233;e comme un sabotage. Que si l'on obtenait de fortes augmentations salariales, elles seraient ensuite absorb&#233;es par la convention nationale. Et &#231;a c'est pas vrai, parce qu'au m&#234;me moment des accords ont &#233;t&#233; sign&#233;s chez Nebiolo et chez Olivetti, qui excluent l'absorption des augmentations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont d&#233;form&#233; la r&#233;alit&#233; m&#234;me de la lutte, en faisant courir des bruits selon lesquels, par exemple, la lutte aux Presses &#233;tait finie, tandis que ce n'&#233;tait pas vrai. Disant qu'au cas o&#249; la production subirait des dommages par suite de l'engrenage des luttes, c'est-&#224;-dire du fait que les ateliers faisaient gr&#232;ve chacun deux heures en coordonnant leur action de fa&#231;on &#224; bloquer la production, Fiat prononcerait le lock-out.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils faisaient courir le bruit que si la semaine suivante les cha&#238;nes &#233;taient encore bloqu&#233;es, Fiat mettrait les ouvriers au ch&#244;mage partiel. Ils bluffaient sur les transactions, en affirmant que certains r&#233;sultats avaient &#233;t&#233; atteints, quand ce n'&#233;tait pas vrai. Ils faisaient circuler l'avis selon lequel il faudrait &#233;viter que se recr&#233;e chez Fiat le climat des ann&#233;es 50, c'est-&#224;-dire la chasse aux sorci&#232;res et le licenciement des ouvriers les plus actifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont dit que le risque existait qu'on en arrive &#224; une convention s&#233;par&#233;e, anticip&#233;e, chez Fiat, et qu'on briserait ainsi l'unit&#233; des travailleurs de la cat&#233;gorie. Comme si c'&#233;tait pas justement ce que eux, ils ont toujours fait. Ouvriers, si les syndicats ont continu&#233; &#224; isoler et &#233;touffer la lutte, si la presse de tous les partis ne dit pas ce qui se passe vrai&#172;ment chez Fiat, le mot d'ordre des ouvriers sera : Tout Fiat en lutte. Aux menaces de mise &#224; pied, les ouvriers de Mirafiori r&#233;pondent : Tout Fiat en lutte !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mardi 27 mai : Gr&#232;ve de 8 heures. A l'int&#233;rieur de l'usine se forme un cort&#232;ge qui parcourt les ateliers 5, 7, 13 en hurlant : Pouvoir ouvrier. Les pancartes portent : Nous voulons travailler moins et gagner plus. La manif a &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;e en assembl&#233;e par les ouvriers d&#232;s leur entr&#233;e &#224; l'usine. Pendant l'assembl&#233;e, on a d&#233;cid&#233; qu'on voulait : l'augmentation salariale de 50 lires pour tous plus 80 lires pour la nuit sur 5 semaines. L'attaque a port&#233; sur les temps de production. Le syndicat doit devenir l'instrument d'ex&#233;cution des d&#233;cisions des ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#232;ves d&#233;clar&#233;es par les ouvriers dans des assembl&#233;es internes : Atelier 13, premi&#232;re et seconde &#233;quipe, Atelier 1, premi&#232;re &#233;quipe 4 heures, deuxi&#232;me &#233;quipe 4 heures. Atelier 3, premi&#232;re &#233;quipe 4 heures, deuxi&#232;me &#233;quipe 4 heures. Gr&#232;ves d&#233;clar&#233;es par les syndicats : Auxiliaires, premi&#232;re &#233;quipe 2 heures, deuxi&#232;me &#233;quipe 2 heures. Atelier 5, premi&#232;re &#233;quipe 4 heures, d&#233;clar&#233;es : deux heures. Deuxi&#232;me &#233;quipe 8 heures, d&#233;clar&#233;es : 2 heures. La production de la journ&#233;e atteint le niveau le plus bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Journal pour les portes 15 et 17, ateliers des Presses : &lt;i&gt;Fiat se paie notre poire en nous offrant 7 lires. Les syndicats se foutent de notre gueule en disant que Fiat offre 36,30 lires. Voyons un peu ces 36,30 lires. 21,50, nous les avons d&#233;j&#224;, par l'accord sur la cantine du mois dernier. 9,80 sont li&#233;es au rendement, et nous devrons donc les gagner jour apr&#232;s jour, &#224; la sueur de notre front. Plus 5, les 5 lires que la direction, par un violent effort, a port&#233;es &#224; 7. Ne nous vendons pas pour 7 lires. Le combat continue. La M&#233;canique et les cha&#238;nes sont sur le point de se joindre &#224; notre combat&lt;/i&gt;. Journal pour les portes 18 et 20, &lt;i&gt;M&#233;canique : La lutte aux Presses et aux Auxiliaires continue. Il faut l'&#233;tendre &#224; la M&#233;canique et aux cha&#238;nes. Nous devons demander la deuxi&#232;me cat&#233;gorie pour tous, y compris les travailleurs des cha&#238;nes m&#233;caniques. Nous devons r&#233;aliser le contr&#244;le ouvrier sur les cadences et sur le nombre de machines auxquelles il faut travailler&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Textes des journaux de lutte distribu&#233;s aux portes 1 et 2 des cha&#238;nes : &lt;i&gt;La gr&#232;ve des Presses continue, ne croyez pas les bobards mis en circulation par les chefs. Les Presses et les Auxiliaires ne peuvent faire gr&#232;ve seuls, ils vous demandent votre collaboration. Les raisons de lutter sont les m&#234;mes : Contr&#244;le sur la production. Passage de cat&#233;gorie pour tout le monde. Comment nous pouvons lutter avec les Presses et les Auxiliaires ? En arr&#234;tant les cha&#238;nes qui fonctionnent encore&lt;/i&gt;. Mercredi 28 mai : Aux cha&#238;nes des carrosseries, les ouvriers se sont arr&#234;t&#233;s et ont tent&#233; de former un cort&#232;ge. Le chef d'atelier est arriv&#233; et a r&#233;ussi &#224; les en emp&#234;cher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeudi 29 mai : Un jeune ouvrier m&#233;ridional a tent&#233; d'entrer avec une pancarte. Les gardiens l'en ont emp&#234;ch&#233;, il y a eu affrontement. A la seconde &#233;quipe, un groupe de quatre-vingts ouvriers environ, des cha&#238;nes de la Carrosserie, aussit&#244;t apr&#232;s avoir point&#233;, s'est r&#233;uni au bout des cha&#238;nes et s'est dirig&#233; en cort&#232;ge vers la cha&#238;ne de la 500, la seule qui ces jours derniers ait continu&#233; &#224; produire &#224; plein temps, dans l'intention de la bloquer. A ce moment-l&#224;, chefs et syndicats, intervenant d'un commun accord, ont r&#233;ussi &#224; r&#233;duire la manif &#224; une quinzaine d'ouvriers. Ces quinze-l&#224; s'en sont foutus, ils ont continu&#233; &#224; se d&#233;placer au milieu des autres en discutant et peu &#224; peu le cort&#232;ge s'est reform&#233;, bloquant compl&#232;tement la production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Plus une seule voiture ne sort de chez Fiat.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#192; l'air libre - S'opposer &#224; la r&#233;pression</title>
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		<dc:date>2008-06-16T13:25:08Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>anonymes, un ami de Ludd</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Prison, justice, r&#233;pression</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvance autonome</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;strong&gt;&#034;&lt;i&gt;&#192; l'air libre. Notes sur la r&#233;pression et ses contours&lt;/i&gt;&#034;&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;strong&gt;&#034;&lt;i&gt;S'opposer &#224; la r&#233;pression. R&#233;flexe conditionn&#233; ou mouvement volontaire ?&lt;/i&gt;&#034;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 textes italiens des derni&#232;res ann&#233;es qui tentent d'amener une analyse critique sur les luttes &#034;anti-r&#233;pression&#034; en Italie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derniers temps, l'Etat italien utilise &#224; tour de bras l'outil antiterroriste local, &#224; savoir l'accusation d'&#034;&lt;i&gt;association subversive&lt;/i&gt;, et m&#232;ne r&#233;guli&#232;rement des coups de filets anti-anarchistes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment r&#233;sister &#224; la pression ? Comment continuer la lutte subversive ?... Quelques pistes dans ces deux textes.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot73" rel="tag"&gt;Mouvance autonome&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L146xH150/arton589-74865.jpg?1780469154' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='146' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff589.jpg?1210872594&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#192; l'air libre&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Notes sur la r&#233;pression et ses contours&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Nous devons abandonner tout mod&#232;le, et &#233;tudier nos possibilit&#233;s &#187;&lt;/i&gt; E.A. Poe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les notes qui suivent naissent d'une exigence : celle de r&#233;fl&#233;chir ensemble sur la situation actuelle afin de trouver le fil d'une perspective possible. Elles sont le fruit de plusieurs discussions au cours desquelles se sont m&#233;lang&#233;s le bilan critique d'exp&#233;riences pass&#233;es, l'insatisfaction &#224; propos des initiatives de lutte actuelles et l'espoir dans les potentialit&#233;s existantes. Elles ne sont pas la ligne d'un groupe en comp&#233;tition avec les autres, ni ne sous-tendent la pr&#233;tention et l'illusion de remplir les vides &#8212; de vie et de passions projectuelles &#8212; &#224; partir de l'accord plus ou moins formel sur certaines th&#232;ses. Si elles contiennent certaines critiques d&#233;plaisantes, ce n'est pas pour le go&#251;t en soi de les remuer, mais plut&#244;t parce que je crois qu'il est aussi urgent de se dire les choses d&#233;sagr&#233;ables. Comme toutes les paroles de ce monde, elles ne trouveront un &#233;cho que chez ceux qui ont une exigence identique. En somme, une petite base de discussion pour comprendre ce qu'on peut faire, et avec qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait par exp&#233;rience qu'une des plus grandes forces de la r&#233;pression est de semer la confusion et de distiller la m&#233;fiance parmi les autres aussi bien qu'en soi-m&#234;me, et de cr&#233;er des fermetures identitaires et des suspicions plus ou moins paralysantes. En ce sens, plus t&#244;t seront approfondis certains probl&#232;mes, et mieux ce sera. Des temps difficiles se pr&#233;parent, au cours desquels nos habitudes pratiques et mentales ne seront pas qu'un peu secou&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il est vrai que le pr&#233;jug&#233; le plus dangereux est celui de penser ne pas en avoir, cela me ferait toutefois plaisir que ces notes soient critiqu&#233;es pour ce qu'elles disent, sans lecture a priori. Un tel d&#233;sir en explique le ton aussi bien que le style.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une maison inhabitable&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation dans laquelle nous nous trouvons me semble &#234;tre celle de ceux qui se barricadent entre quatre murs pour d&#233;fendre des espaces dans lesquels ils n'ont pas envie de vivre. C'est pourquoi &lt;br class='autobr' /&gt;
discuter d'ouverture, d'&#233;largissement et d'alliances cache le fait que nous sommes en train de d&#233;fendre une maison en ruines dans un quartier inhabitable. La seule issue me semble &#234;tre d'incendier les lieux et d'aller &#224; l'air libre, en y chassant l'odeur de moisi. Mais qu'est-ce que &#231;a veut dire, en dehors de la m&#233;taphore ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;poque dans laquelle nous vivons est si prodigue en bouleversements que nos propres capacit&#233;s d'interpr&#233;ter les &#233;v&#233;nements, et encore plus de les pr&#233;figurer, sont tomb&#233;es (ou sont en train de le faire) sous les d&#233;combres. Si ceci concerne tous les r&#233;volutionnaires, les visions du monde et de la vie bas&#233;es sur les mod&#232;les autoritaires et quantitatifs en sortent particuli&#232;rement en piteux &#233;tat. Les gestionnaires des luttes des autres ne g&#232;rent plus que d'inutiles repr&#233;sentations politiques de conflits d&#233;j&#224; pacifi&#233;s ; et les luttes qui percent la pacification se laissent toujours moins g&#233;rer. L'illusion du parti &#8212; sous toutes ses formes &#8212; est d&#233;sormais le cadavre d'une illusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La disposition, l'alignement et la dissolution des forces en pr&#233;sence, dans les petits comme dans les grands conflits sociaux, est toujours plus myst&#233;rieuse. Ce qui a toujours &#233;t&#233; un de nos traits distinctif &#8212; une vision non homog&#232;ne et non cumulative de la force, une r&#233;pulsion pour la dictature du Nombre &#8212; correspond en partie aux conditions sociales actuelles et aux impr&#233;visibles possibilit&#233;s de rupture qu'elles contiennent. Des transformations elles-m&#234;mes de la domination &#8212; &#224; travers son r&#233;seau de structures, de technologies et de savoirs &#8212; aux &#233;v&#233;nements comme la gu&#233;rilla en cours en Irak, nous pouvons tirer quelques enseignements. Il semble clair que les conflits se d&#233;roulent toujours moins au sens d'un affrontement de deux arm&#233;es ou fronts, et toujours plus au sens d'une myriade de pratiques diffuses et incontr&#244;lables. Une domination faite de mille n&#339;uds pousse ses ennemis &#224; se rendre plus impr&#233;visibles. Une fa&#231;on non centralis&#233;e de concevoir les actions et les rapports n'est pas seulement plus libertaire, donc, mais aussi plus efficace contre les mailles du contr&#244;le. Si une telle conscience existe sur le plan th&#233;orique, nous ne r&#233;ussissons pas toujours &#224; l'appliquer dans nos propositions pratiques. D'un c&#244;t&#233; on affirme que le pouvoir n'est pas un quartier g&#233;n&#233;ral (mais plut&#244;t un rapport social), d'un autre pourtant on propose des initiatives qui le repr&#233;sentent ainsi. Je pense que nous devrions chercher les formes d'action plus ad&#233;quates &#224; nos caract&#233;ristiques et &#224; nos forces (quantitatives et qualitatives). Malheureusement, nous continuons de penser qu'agir &#224; quelques uns doive forc&#233;ment vouloir dire agir de mani&#232;re isol&#233;e. C'est ainsi que face &#224; l'incarc&#233;ration de compagnons et, plus g&#233;n&#233;ralement, &#224; l'exacerbation de la r&#233;pression, ce sont toujours les m&#234;mes propositions qui sortent : le rassemblement, la manifestation, etc. Il ne s'agit pas, bien entendu, de critiquer ces formes de protestations en tant que telles, mais la mentalit&#233; qui le plus souvent les accompagne. Dans certains contextes &#8212; actuellement surtout locaux &#8212;, &#224; l'int&#233;rieur d'une s&#233;rie d'initiatives, m&#234;me la manifestation ou le rassemblement peuvent avoir leur sens. Mais lorsque cet entrelacement entre les formes d'actions manque, et, surtout, lorsqu'on raisonne entre stricts compagnons, je pense que r&#233;p&#233;ter certains mod&#232;les finit par cr&#233;er un sentiment d'impuissance et par reproduire le m&#233;canisme connu des &#233;ch&#233;ances plus ou moins militantes. L&#224; aussi, il y a besoin d'air frais. On peut s'organiser, m&#234;me &#224; cent, en voulant, pour intervenir de fa&#231;on int&#233;ressante en manifs plus ou moins vastes. Mais si on est cent et pas un de plus, disons, pourquoi faire une manif ? Que peuvent faire cent compagnons dans une ville dont ils connaissent &lt;br class='autobr' /&gt;
les points n&#233;vralgiques ? Qu'est-ce que nous enseignent toutes ces luttes qui, au niveau mondial, red&#233;couvrent l'usage passionnant et potentiellement subversif du blocage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup se sont rendus compte que le probl&#232;me de la r&#233;pression ne peut &#234;tre r&#233;duit au cercle des r&#233;volutionnaires. La r&#233;pression &#8212; directe comme indirecte &#8212; implique des franges toujours plus larges de la population. C'est la r&#233;ponse d'une domination qui sent crouler la terre sous ses pieds, consciente de l'ab&#238;me qui se creuse entre l'insatisfaction g&#233;n&#233;rale et la capacit&#233; de r&#233;cup&#233;ration de ses serviteurs historiques : les partis et les syndicats. Sans en approfondir ici les raisons, il suffit de dire que si les subversifs parlent autant de prison c'est parce qu'il est toujours plus facile d'y finir et qu'ils sentent, en m&#234;me temps, la n&#233;cessit&#233; de ne pas se limiter, face &#224; un tour de vis complexe, &#224; la d&#233;fense de ses propres compagnons incarc&#233;r&#233;s. L&#224; commencent les probl&#232;mes. Si on ne r&#233;ussit pas &#224; s'opposer &#224; la r&#233;pression ind&#233;pendamment des individus sur lesquels elle s'abat, alors chacun d&#233;fendra ses propres amis et compagnons, ceux dont il partage les id&#233;es, les passions et les projets &#8212; et c'est in&#233;vitable qu'il en soit ainsi. La solidarit&#233; contre la r&#233;pression, lorsque cette derni&#232;re frappe des r&#233;volutionnaires avec lesquels on n'a aucune affinit&#233;, doit &#234;tre bien distincte du soutien aux projets politiques qu'on ne partage pas ou qui sont justement antith&#233;tiques &#224; ses propres d&#233;sirs antipoliticiens. Or, plus le cercle des initiatives se restreint aux r&#233;volutionnaires, plus on risque justement d'aider &#224; ressusciter des hypoth&#232;ses autoritaires heureusement en ruines. Plus elle est vaste, vice et versa, et plus les deux niveaux (celui de la solidarit&#233; contre, et celui de la solidarit&#233; avec, c'est-&#224;-dire de la complicit&#233;) sont bien s&#233;parables. Ainsi, il est plut&#244;t &#233;tonnant que, sachant la port&#233;e sociale et universelle de la manie r&#233;pressive, il soit propos&#233; comme &#171; solution &#187; de plusieurs c&#244;t&#233;s l'unit&#233; d'action entre... les composantes r&#233;volutionnaires. De cette fa&#231;on, non seulement on s'isole du reste des exploit&#233;s qui subissent comme nous le poids du contr&#244;le social et de la flicaille, mais on s'illusionne aussi sur un des aspects non n&#233;gligeables : une telle &#171; unit&#233; d'action &#187; a un prix (peut-&#234;tre pas dans l'imm&#233;diat, si les rapports de force sont favorables, mais &#224; la longue si). Si plut&#244;t que d'&#234;tre cent anarchistes &#224; une initiative, nous sommes cent cinquante parce que nous rejoignent cinquante marxistes-l&#233;ninistes, et que pour obtenir cela on doit signer des affiches et des tracts r&#233;dig&#233;s dans un jargon plus ou moins imp&#233;n&#233;trable, il s'agit peut-&#234;tre l&#224; d'un quelconque &#171; &#233;largissement &#187; ? Ne serait-il pas plus significatif d'organiser une initiative, m&#234;me &#224; dix, mais en affrontant les probl&#232;mes ressentis par beaucoup et en exprimant des contenus plus proches de notre fa&#231;on de penser et de sentir ? Quant &#224; la solidarit&#233; sp&#233;cifique avec nos compagnons &#224; l'int&#233;rieur, il existe bien d'autres formes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne voudrais pas que cette attitude soit lue comme une &#171; fermeture id&#233;ologique &#187; ou comme la recherche d'une h&#233;g&#233;monie sur d'autres groupes. C'est justement pour ne pas raisonner en termes de sigles, de chapelles et de formalismes qu'il vaut mieux que les propositions soient larges et claires, sans avoir comme interlocuteurs des groupes politiques pr&#233;cis, mais au contraire tout un chacun qui se sent concern&#233; : ensuite, ceux qui veulent participer d'&#233;gal &#224; &#233;gal sont les bienvenus. Si les autres r&#233;volutionnaires appliquaient la m&#234;me m&#233;thode, cela serait profitable &#224; tous. Il flotte un air d'alliances plus ou moins de convenances que je trouve irrespirable. Les fronts uniques, les unit&#233;s d'action entre forces r&#233;volutionnaires &#8212; bien au- del&#224; d'un objectif sp&#233;cifique de lutte, dans laquelle on se confronte avec toute personne int&#233;ress&#233;e, qu'elle soit un camarade ou pas &#8212; font partie, pour moi, de la d&#233;fense d'une maison inhabitable. Et ceci, ind&#233;pendamment de combien Pierre ou Paul sont des personnes gentilles, correctes ou sympathiques ; c'est un probl&#232;me de perspectives. R&#233;pondant &#224; Bordiga, Malatesta dit une fois plus ou moins cela : &#171; Mais si, comme le pr&#233;tendent ces marxistes, les diff&#233;rences entre eux et nous sont si subtiles, pourquoi plut&#244;t que de vouloir nous faire adh&#233;rer &#224; leurs comit&#233;s ne viennent-ils pas dans les n&#244;tres ? &#187;. Faire les choses entre anarchistes, donc ? Pas du tout. Agir sur des bases claires, m&#234;me &#224; quelques uns, mais s'adresser &#224; tous les exploit&#233;s, &#224; tous les insatisfaits de cette perp&#233;tuit&#233; sociale. Et ins&#233;rer dans ce que nous disons et faisons &#8212; qu'il s'agisse d'une lutte contre les incin&#233;rateurs, contre les expulsions ou pour un toit &#8212; le probl&#232;me de la prison (et donc de nos compagnons &#224; l'int&#233;rieur). Non pas en juxtaposant ou en collant au reste &#171; la question carc&#233;rale &#187;, mais au contraire en d&#233;voilant les liens r&#233;els sur la base de l'exp&#233;rience commune. N'importe quelle lutte autonome se heurte, un jour ou l'autre, &#224; la r&#233;pression (soit en l'affrontant ouvertement, soit en se repliant pour l'&#233;viter). M&#234;me les occupations de maison posent le probl&#232;me de la police, des int&#233;r&#234;ts qu'elle d&#233;fend, du contr&#244;le des quartiers, des ghettos et des taules. L'auto-organisation sociale est &#233;galement toujours une auto-d&#233;fense contre la r&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sauter au c&#339;ur de l'occasion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons, sous certains aspects, une occasion historique : celle d'intervenir dans des conflits sociaux &#8212; pr&#233;sents et &#224; venir &#8212; sans m&#233;diation. Si les &#233;pigones des forces autoritaires qui ont &#233;touff&#233; tant d'&#233;lans subversifs sont, comme nombre et projets, mal en point, pourquoi les aider &#224; sortir de leur d&#233;sastre ? Pourquoi s'attarder parmi les momies alors que le vent souffle fort ? Eux font des calculs politiques, nous pas. C'est dans l'exp&#233;rience pratique qu'on verra qui est vraiment pour l'auto-organisation. Basons-nous sur cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le red&#233;ploiement r&#233;formiste g&#233;n&#233;ral, les quelques composantes anticapitalistes et anti-institutionnelles sont comme des incendies dans la nuit &#8212; la tentation est donc forte de s'en tenir strictement en de&#231;&#224; de certaines barricades. Mais ce n'est pas l&#224; que r&#233;side notre force. Fourier disait qu'une passion est r&#233;volutionnaire si elle permet une &#233;l&#233;vation imm&#233;diate du plaisir de vivre. Cela me semble &#234;tre le crit&#232;re le plus fiable. Je sais que de nombreux jeunes se sont rapproch&#233;s de certains milieux anarchistes parce qu'ils ont d&#233;couvert qu'on vit mieux avec la solidarit&#233; et le courage de ses propres id&#233;es. Pourquoi ? Parce que le poids de la marchandise et du travail est moins fort lorsqu'on l'affronte ensemble, parce que les comportements hors-la-loi sont contagieux pour ceux qui aiment la libert&#233;, parce que les rapports amoureux peuvent &#234;tre plus sinc&#232;res et plus satisfaisants sans bride, parce que dans l'union de la pens&#233;e et de l'action se renouvelle, comme le disait Simone Weil, le pacte de l'esprit avec l'univers. Voil&#224; ce que l'enthousiasme &#8212; celui de la l&#233;g&#232;ret&#233; soucieuse et non pas celui de la frivolit&#233; d&#233;courageante &#8212; devrait apporter &#224; nos pratiques. Parce que &#171; porter la panique &#224; la surface des choses &#187; est passionnant ; parce qu'il n'y a pas de f&#234;te sans rupture de la normalit&#233;. Laissons &#224; d'autres certains langages de militants tristes et fuyons les mod&#232;les que conna&#238;t et attend le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne sortira pas du gu&#233; sur lequel on se trouve actuellement par quelque initiative, m&#234;me bien r&#233;ussie. Il faut s'avouer que les temps seront plut&#244;t longs. Trouver des affinit&#233;s r&#233;elles, exp&#233;rimenter &#224; nouveau des formes d'action collective articul&#233;es et imaginatives, berner le contr&#244;le policier, sont des possibilit&#233;s &#224; r&#233;inventer au milieu de mille obstacles. &#171; Oui, mais en attendant les compagnons sont dedans, en attendant la r&#233;pression s'&#233;chauffe &#187; &#8212; pourrait- on nous r&#233;pondre. Mais la meilleure chose que nous puissions entreprendre pour les compagnons incarc&#233;r&#233;s n'est- elle pas de rendre socialement dangereuse cette exigence de vie pour laquelle ils sont enferm&#233;s ? En un sens, il est inutile de se regarder dans des miroirs politiques qui nous disent que nous sommes nus. Mieux vaut une nudit&#233; consciente que quelque habit tiss&#233; d'illusions. Mieux vaut recommencer &#224; z&#233;ro, loin de l'odeur de cadavres et du bric-&#224;-brac id&#233;ologique incompr&#233;hensible aux ind&#233;sirables de ce monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, il y a besoin pour de multiples aspects d'une forte secousse qui porte des comportements inou&#239;s dans les rapports individuels comme sur la place publique. Non pas au sens du go&#251;t de jouer les histrions et de fa&#231;on autopromotionnelle dans une sorte de veine artistique &#8212;notoirement cadav&#233;rique &#8212;, mais comme une nouvelle exigence de vie qui s'affirme effront&#233;ment. D'une tension &#233;thique qui ne confonde jamais oppresseurs et opprim&#233;s, et qui n'&#233;puise pas son propre souffle contre les serviteurs du pouvoir &#8212; en cherchant &#224; s'en lib&#233;rer, par la violence aussi &#8212; mais pour aller au-del&#224;. Il y a besoin d'une nouvelle bont&#233;, arm&#233;e et r&#233;solue, capable de bouleverser les calculs de boutiquiers de nos contemporains, capable de faire du m&#233;pris de l'argent un comportement individuel et social. Il y besoin, en somme, que l'insupportabilit&#233; de ce monde &#8212;de son travail comme de ses maisons, de ses biens de consommation comme de sa morale &#8212; trouve sa propre expression irr&#233;sistible, constante, quotidienne. C'est dans notre vie que se joue la guerre sociale, parce que c'est dans la vie de tous les jours que le capital tisse son r&#233;seau d'ali&#233;nation, de d&#233;pendance, de petites et grandes capitulations. C'est l&#224; l'alpha et l'om&#233;ga de toute subversion &lt;br class='autobr' /&gt;
sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ne dites pas que nous sommes peu...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dites seulement que nous sommes. C'est ainsi que commen&#231;ait un autocollant antimilitariste il y a plusieurs ann&#233;es. Il continuait ensuite en disant qu'il suffisait de quelques nuages noirs pour obscurcir le ciel. Il ne s'agit pas uniquement d'une astuce de l'optimisme, mais aussi d'une exp&#233;rience r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant de nombreuses ann&#233;es &#8212; au moins une quinzaine &#8212; il y a eu en g&#233;n&#233;ral peu d'attention dans le mouvement anarchiste d'action directe (celui qui est autonome de la F&#233;d&#233;ration Anarchiste et du syndicalisme, pour &#234;tre clair) aux conflits sociaux et aux formes plus &lt;br class='autobr' /&gt;
ou moins significatives d'auto-organisation des exploit&#233;s. Outre les raisons historiques (le grande pacification des ann&#233;es 80), c'&#233;tait d&#251; &#224; un probl&#232;me de mentalit&#233;. De nombreux compagnons qui parlaient d'insurrection &#8212; un fait indubitablement social &#8212; percevaient la soci&#233;t&#233; comme un espace peupl&#233; presque enti&#232;rement d'esclaves et de r&#233;sign&#233;s. Avec un tel regard, ils restaient ainsi suspendus entre les d&#233;clarations de principe et leurs exp&#233;riences effectives : ind&#233;cis sur le fait de mener une r&#233;volte ouvertement solitaire, lents &#224; ouvrir leur porte &#224; des possibilit&#233;s collectives (c'est peut-&#234;tre de l&#224;, qui sait, que naissait une certaine ranc&#339;ur ensuite balanc&#233;e dans les pol&#233;miques entre compagnons). A c&#244;t&#233; de cette faible sensibilit&#233; aux luttes qui rompent avec la massification &#8212;mais qui sortent cependant de cette massification &#8212;, s'est en revanche d&#233;velopp&#233;e une certaine &lt;br class='autobr' /&gt;
capacit&#233; d'intervention autonome li&#233;e &#224; une diffusion significative de pratiques d'attaques contre les structures de la domination (du nucl&#233;aire au militaire, en passant par les banques, les dispositifs de contr&#244;le technologique ou les laboratoires de vivisection). A pr&#233;sent, quelque chose est en train de changer, comme si une exigence individuelle confuse rencontrait de nouvelles conditions sociales &#8212; et voici que des compagnons parlent &#224; l'improviste de lutte de classe, parfois en empruntant lectures et jargon au marxisme. Mais bien souvent, au-del&#224; de la rh&#233;torique des tracts, la vision de la soci&#233;t&#233; est rest&#233;e la m&#234;me : autour de nous, en somme, il n'y a que des complices du pouvoir. Je pense que dans tout &#231;a joue pour beaucoup un manque d'exp&#233;rience de luttes sociales directement v&#233;cues et stimulantes. Quelques tentatives locales ont exist&#233; et existent, sans toutefois rejoindre cette difficult&#233; instructive des conflits plus larges. Encore une fois, nous sommes sur un gu&#233;. Certaines r&#233;flexions pratiques sont n&#233;es sur la base des diff&#233;rents blocages r&#233;alis&#233;s par les travailleurs ou par d'autres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'Italie conna&#238;t peu de &#171; grands mouvements sociaux &#187; &#224; la fran&#231;aise. Aussi (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Nous nous y sommes jet&#233;s &#224; nombreux, demandant &#224; ces luttes beaucoup plus que ce qu'elles pouvaient exprimer &#8212; sauf pour retourner chez soi en se plaignant de la servilit&#233; des exploit&#233;s. D'autres occasions ne manqueront pas, pas plus qu'une plus grande attention de notre part. Mais &#231;a ne suffit pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que c'est moins que jamais le moment de renoncer au go&#251;t de l'action directe, m&#234;me &#224; peu nombreux. Mais celle-ci devrait seulement &#234;tre majoritairement li&#233;e &#224; des contextes sociaux, &#224; des insatisfactions perceptibles. Combien d'occasions avons-nous perdues (apr&#232;s G&#234;nes, au cours des blocages contre les trains de la mort [qui transportaient armes et troupes italiennes en partance vers l'Irak], apr&#232;s Nassiriya [o&#249; 19 carabiniers ont explos&#233; d'un coup en Irak en novembre 2003], au cours de la trag&#233;die du Cap Anamur [bateau d'immigr&#233;s que la marine italienne a laiss&#233; couler au large des c&#244;tes], etc.) ? Le temps est l'&#233;l&#233;ment au sein duquel vivent les hommes, et la r&#233;volte est faite d'occasions. Nous devrions mieux &#233;tudier nos possibilit&#233;s, plut&#244;t que de tourner ainsi souvent en rond. Il y eut diverses nobles exceptions, bien entendu (plusieurs actions apr&#232;s G&#234;nes, d'autres contre les biotechnologies ou la machine &#224; expulser, certains sabotages contre la guerre, etc.), mais sporadiques, entour&#233;es du bruit provoqu&#233; par une rh&#233;torique inutile, par des proclamations au vent et une distinction pratique (et &#233;thique) tout sauf claire sur qui sont les ennemis. Et justement en une p&#233;riode o&#249;, face &#224; la violence indiscrimin&#233;e dont s'emparent toujours plus souvent des instances de r&#233;sistance et de lib&#233;ration des damn&#233;s de la terre, cette clart&#233; serait n&#233;cessaire. Surtout de la part de ceux qui r&#233;p&#232;tent sans cesse que la meilleure th&#233;orie est la pratique, mais laissent ensuite au hasard beaucoup de ce qu'ils font&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous y voyons l&#224; une claire allusion critique aux m&#233;thodes de la F&#233;d&#233;ration (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Peut-&#234;tre qu'&#233;blouis par les effets sp&#233;ciaux du spectacle, nous sommes les premiers &#224; peu croire aux cons&#233;quences de nos actions (nous laissant aller &#224; l'&#224; peu pr&#232;s), ou bien &#224; en exag&#233;rer la port&#233;e (nous laissant prendre par l'illusion m&#233;diatique). Il y a des cons&#233;quences qui continuent &#224; produire des causes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le grand jeu &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand jeu, me semble-t-il, r&#233;side dans la capacit&#233; de r&#233;unir une certaine dose de non-conformisme quotidien (perturber partout o&#249; c'est possible la normalit&#233; sociale, des d&#233;bats citoyens aux foires &#224; la consommation et &#224; l'abrutissement culturel, du travail &#224; la parano&#239;a du contr&#244;le) avec la c&#233;l&#233;rit&#233; d'action au moment opportun. En &#233;tant des v&#233;hicules de la joie de vivre et non des Cassandre du futur effondrement du capitalisme. Pour que l'action anonyme et destructrice exprime la construction d'une vie qui ne soit pas anonyme. Trop vague ? Certes, et il ne pourrait pas en &#234;tre &lt;br class='autobr' /&gt;
autrement. S'agissant du plus s&#233;rieux des jeux, c'est &#224; chacun de jouer la partie. Les difficult&#233;s existent et sont &#233;normes, vu la perte progressive des espaces d'autonomie, tragiquement &#233;rod&#233;s par le syst&#232;me social actuel et ses mille narcotiques technologiques. Et pourtant, les limites r&#233;sident surtout dans notre r&#233;solution et notre fantaisie, lourds que nous sommes du fardeau de l'habitude des gestes, des paroles, des rapports. Une rencontre plus large entre les diff&#233;rents milieux na&#238;tra des parcours respectifs d'autonomie de pens&#233;e et de lutte, non pas d'une somme de forces dict&#233;e par &lt;br class='autobr' /&gt;
l'urgence. Alors, les discussions ne seront pas un ballet immobile de phrases toutes faites, mais au contraire l'occasion d'apprendre les uns des autres, de faire finalement communiquer les modes de &lt;br class='autobr' /&gt;
vivre, c'est-&#224;-dire les mondes r&#233;ciproques. Alors retrouverons-nous la confiance et l'enthousiasme, et quelque chose qui ressemble &#224; une exp&#233;rience commune pourra na&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volte est aussi la rencontre entre la l&#233;g&#232;ret&#233; et la rigueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Un ami de Ludd&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Traduit du texte italien &#034;&lt;i&gt;All'aria aperta. Note su repressione e dintorni&lt;/i&gt;&#034;, qui a circul&#233; en septembre 2004. Extraits de &lt;i&gt;Cette Semaine n&#176; 91&lt;/i&gt;, hiver 2006.]&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;S'opposer &#224; la r&#233;pression :&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;r&#233;flexe conditionn&#233; ou mouvement volontaire ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il souffle un vent mauvais, inutile de se le cacher. Tellement mauvais que m&#234;me parmi les belles &#226;mes de la gauche serpente une certaine inqui&#233;tude. On d&#233;nonce avec toujours plus de v&#233;h&#233;mence l'instauration d'un &#171; r&#233;gime &#187; [fasciste] de la part du gouvernement actuel. C'est vrai qu'&#224; droite ils n'ont jamais oubli&#233; leur penchant traditionnel pour l'huile de ricin et la matraque. Mais reste le fait que r&#233;pressions, censure et interdictions forment le pain quotidien que nous administrent tous les gouvernements, quels qu'ils soient. En r&#233;alit&#233;, au-del&#224; de la faction politique momentan&#233;ment charg&#233;e de l'administrer, c'est ce monde &#224; sens unique qui exige une vie &#224; sens unique, fait d'une pens&#233;e &#224; sens unique et d'un comportement &#224; sens unique... dans une authentique coh&#233;rence de l'abjection. Jusqu'&#224; la mise au ban de toute critique, de tout d&#233;saccord et de toute opposition, qui l&#224; o&#249; il s'expriment sont ponctuellement isol&#233;s, circonscrits, calomni&#233;s, &#233;touff&#233;s, enferm&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit de jeter un coup d'&#339;il sur ce qui se passe un peu partout en Italie au cours de cette derni&#232;re p&#233;riode. A l'int&#233;rieur du &#171; mouvement &#187;, enqu&#234;tes, arrestations, perquisitions, coups et mises en garde se succ&#232;dent et sont en train d'atteindre tout le monde, des t&#234;tes chaudes aux plus froides, en passant par les ti&#232;des. Les portes des prisons se referment sur tous : il suffit d'&#234;tre accus&#233; d'avoir commis un attentat, constitu&#233; l'&#233;ni&#232;me association subversive, fait obstacle &#224; un contr&#244;le d'identit&#233; ou une arrestation, &#233;loign&#233; un infiltr&#233; d'une manifestation, particip&#233; &#224; un rassemblement, occup&#233; un immeuble, et bient&#244;t la simple accusation d'avoir repeint des vitrines d&#233;bordantes de marchandises deviendra un motif suffisant pour finir derri&#232;re les barreaux. En m&#234;me temps, ils utilisent &#224; fond les mille possibilit&#233;s donn&#233;es par le code p&#233;nal pour faire obstacle de fa&#231;on velout&#233;e &#224; toute forme d'activit&#233;, distribuant des feuilles d'expulsion et interdisant l'acc&#232;s aux villes alentours (gracieuse version moderne et &#233;dulcor&#233;e du vieux bannissement). Il est facile de pr&#233;voir l'accroissement de telles pratiques r&#233;pressives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui importe le plus, ce n'est pas seulement que le mouvement &#8211; dans ses simples nuances &#8211; soit dans le collimateur de la r&#233;pression, mais bien que la soci&#233;t&#233; toute enti&#232;re subisse un &#233;troit serrage de vis. L'interdiction de critiquer la pr&#233;sence des troupes italiennes en Irak a atteint des niveaux incroyables : un club de foot disqualifi&#233; parce que ses supporters n'ont pas manifest&#233; leur deuil pour les militaires mort &#224; Nassiriya&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lors d'une attaque le 10 novembre 2003 &#224; Nassiriya en Irak, 19 carabiniers (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; des lyc&#233;ens amen&#233;s au commissariat pour interrogatoire apr&#232;s avoir accroch&#233; des banderoles contre la guerre ; des &#233;tudiants perquisitionn&#233;s &#224; leur domicile pour avoir diffus&#233; des tracts ; le brouillage d'un site d'information comme Indymedia demand&#233; au parlement parce qu'il a h&#233;berg&#233; des voix hors du ch&#339;ur national. Plus g&#233;n&#233;ralement, on passe au peigne fin des &#233;coles enti&#232;res &#224; la recherche de drogues, on expulse du pays des &#233;trangers en quelques heures parce qu'ils sont suspect&#233;s d'on ne sait quoi, on les expulse de leurs maisons par centaines au c&#339;ur de l'hiver, on censure des &#233;missions satiriques parce que trop satiriques... on pourrait continuer ainsi longtemps. Les exemples ne manquent pas. Au contraire, ils vont aller en augmentant, tout comme la r&#233;action d&#233;lirante &#224; la gr&#232;ve sauvage de l'ATM &#224; Milan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Soci&#233;t&#233; publique de transport. En Italie, les gr&#232;ves l&#233;gales doivent (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui a contraint la ville &#224; marcher &#224; pied toute la journ&#233;e : si &#224; droite on &#233;voque de dures punitions pour les gr&#233;vistes, &#224; gauche certains demandent la r&#233;quisition de l'arm&#233;e en cas de nouvel arr&#234;t du service des transports. Il est &#233;galement facile d'imaginer ce qui va se passer lorsque la nouvelle loi sur les drogues sera appliqu&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;TIG et peines de prison pour la possession de quelques grammes&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Face &#224; &#231;a, il semble urgent d'avoir un d&#233;bat public, avant que tout espace de parole et d'action ne nous devienne totalement interdit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commen&#231;ons par un pr&#233;liminaire. Le fait qu'aujourd'hui quiconque n'est pas pr&#234;t &#224; bondir au garde-&#224;-vous finisse dans le collimateur de la r&#233;pression, signifie que la division entre les &#171; bons &#187; &#224; dorloter et les &#171; m&#233;chants &#187; &#224; punir a fait son temps. Tout &#231;a ne servira certainement pas &#224; unir les diff&#233;rents esprits du mouvement &#8211; en bonne paix avec tous ceux qui pr&#244;nent l'&#339;cum&#233;nisme -, divis&#233;s par bien d'autres choses que la note de bonne conduite &#224; obtenir sur le bulletin de l'Etat, mais pourrait contribuer &#224; balayer un vieux lieu commun, stupide et par trop diffus&#233;, selon lequel la r&#233;pression &#233;quivaudrait &#224; un certificat de radicalit&#233; : &#171; je suis r&#233;prim&#233;, donc je suis &#187;. Conviction qui porte certains &#224; croire que plus on est r&#233;prim&#233; et plus on est, dans un d&#233;lire d'autosatisfaction qui chaque fois touche au sacrifice. Il est &#233;vident qu'&#224; partir du moment o&#249; la r&#233;pression s'&#233;tend &#224; tous les secteurs de la soci&#233;t&#233;, il devient ridicule de penser qu'elle touche seulement ceux qui portent atteinte &#224; la s&#251;ret&#233; de l'Etat. Cela signifie, contrairement &#224; ce que pensent les chefs mafieux des diff&#233;rents rackets militants, que l'augmentation de la r&#233;pression ne correspond en rien &#224; l'accroissement de la menace r&#233;volutionnaire du mouvement ou de l'une de ses composantes. Pour &#234;tre sinc&#232;re, il nous semble que le mouvement, entendu en son sens le plus large, est en train d'atteindre un de ses points les plus bas, d'un c&#244;t&#233; totalement occup&#233; &#224; conqu&#233;rir les rivages m&#233;diatiques et institutionnels et, de l'autre, &#224; se d&#233;battre dans une carence chronique de perspectives. M&#234;me l'explosion de G&#234;nes il y a quelques ann&#233;es semble plus li&#233;e &#224; un ensemble de circonstances, produites essentiellement &#224; un niveau international, qu'&#224; une hypoth&#233;tique maturit&#233; que le mouvement aurait atteinte ici en Italie (le reflux qui a imm&#233;diatement suivi en est la preuve).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais alors, si le mouvement n'est en fait pas aussi fort, pas aussi dangereux pour le sommet des riches, pourquoi assistons-nous &#224; cette succession d'arrestations et d'intimidations ? De notre point de vue, c'est la situation sociale dans son ensemble qui est d&#233;sormais tellement faible qu'elle ne permet pas de courir le moindre risque. L'&#233;difice est encore debout dans toute sa monumentale majest&#233;, mais ses fondations sont pourries et les craquements se font de plus en plus bruyants. Nous ne sommes pas plus r&#233;prim&#233;s parce que nous sommes plus forts, d&#233;cid&#233;ment non, mais parce qu'eux sont plus faibles. Soyons clairs, nous ne disons pas que cet ordre social ne serait pas en mesure d'imposer son vouloir, qu'il serait vuln&#233;rable militairement ou d'autres choses. Seulement qu'il avance plus par mouvement d'inertie que par une action propulsive, en s'appuyant plus sur une r&#233;signation passive que sur un consensus actif, dans un contexte totalement d&#233;chir&#233; qui ne garantit plus aucune stabilit&#233; durable. En somme, la pr&#233;carit&#233; est &#233;galement en train d'affliger la domination. Consciente de sa faiblesse, elle est oblig&#233;e de crier fort et d'intimider ses ennemis, qu'ils soient vrais ou pr&#233;sum&#233;s : elle le fait maintenant parce qu'elle peut encore se le permettre. Ceci l'am&#232;ne aussi &#224; exag&#233;rer tous les &#233;v&#233;nements pour cr&#233;er l'inqui&#233;tude capable de justifier publiquement des mesures autrement improposables, mais aussi pour provoquer cette panique qui n&#233;cessit&#233; une dose de s&#233;curit&#233; capable de l'encourager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'avons d&#233;j&#224; dit, ce grognement des chiens de garde du pouvoir inspire certes la peur, mais r&#233;v&#232;le aussi une certaine fragilit&#233;. Ceci devrait nous faire r&#233;fl&#233;chir quant aux possibilit&#233;s qui s'ouvrent &#224; nous, sur la mani&#232;re de contourner les bulldogs pour &#233;tendre nos mains sur ce qu'ils prot&#232;gent. A l'inverse, il semble que leurs aboiements soient devenus obsessionnels pour beaucoup de compagnons, faisant que certains s'occupent exclusivement de soigner leurs blessures infect&#233;es par ces morsures, et que d'autres les d&#233;fient pour le seul plaisir de l'affrontement ou parce qu'incapables de voir plus loin. Nous voulons faire observer comment, dans ces deux cas, un glissement de nos objectifs, et donc aussi de nos pratiques, a lieu, comment notre fin change, puisque de la lutte contre l'existant on passe &#224; la lutte contre les forces qui le d&#233;fendent. C'est la m&#234;me chose ? Non, &#231;a ne l'est pas, &#224; moins de confondre cause et effet. Combattre et se d&#233;fendre contre les forces de police ne signifie pas en soi subvertir les rapports sociaux de domination. Et dans une p&#233;riode o&#249; les rapports sociaux sont particuli&#232;rement instables, c'est l&#224; qu'il faut porter notre attention, notre critique th&#233;orique et pratique, en &#233;vitant le plus possible d'&#234;tre pouss&#233; uniquement par un r&#233;flexe conditionn&#233; provoqu&#233; par la r&#233;pression. Parce que, sinon, on finit par abandonner le terrain fertile mais inconnu des conflits sociaux pour rester dans celui, st&#233;rile mais connu, de l'opposition entre nous et eux, entre compagnons et flics, dans un affrontement riche en spectateurs mais pauvre en complices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;sormais, par le simple fait d'enqu&#234;ter et d'incarc&#233;rer, l'Etat r&#233;ussit souvent &#224; donner &#224; qui est r&#233;prim&#233; l'illusion d'&#234;tre de ce fait dangereux, d'&#234;tre d&#233;j&#224; en train de faire quelque chose de concret. Il nous donne &#224; tous l'illusion mortelle d'&#234;tre forts, que notre agitation est significative, l&#224; o&#249; en r&#233;alit&#233; nous sommes tr&#232;s faibles (bien que nuisibles pour la domination). De cette mani&#232;re, nous pouvons nous dire satisfaits de notre activit&#233;, si limit&#233;e soit-elle, sans nous demander comment la perfectionner, en repoussant tous les d&#233;bats critiques, souvent per&#231;us comme une perte de temps. En outre, comme on le sait bien, la r&#233;pression pousse le mouvement &#224; la d&#233;fensive, nous pousse tous &#224; nous occuper des camarades arr&#234;t&#233;s, des avocats &#224; trouver, du fric &#224; ramasser, des manifestations devant les prisons &#224; organiser, des audiences auxquelles participer. M&#234;me ceux qui ont recours &#224; des pratiques de protestation plus extr&#234;mes, comme l'envoi de colis pi&#233;g&#233;s, n'&#233;chappent pas &#224; cette logique : l'Etat contre le mouvement, le mouvement contre l'Etat, dans une suite fr&#233;n&#233;tique d'arrestations puis de protestations contre les arrestations qui portent &#224; de nouvelles arrestations qui portent &#224; de nouvelles arrestations... Oui, nous sommes tous r&#233;prim&#233;s. Mais pouvons-nous dire pour cela que nous sommes dangereux ? Ou bien que toute cette r&#233;pression qui s'abat sur le mouvement n'est rien d'autre qu'une mani&#232;re de nous emp&#234;cher de le devenir vraiment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre le moment d'&#233;claircir certaines questions. Le soutien mat&#233;riel &#224; celui qui finit en prison, triste &#233;ventualit&#233; qui est en train de devenir toujours plus concr&#232;te pour chacun et m&#233;riterait une meilleure consid&#233;ration, est et doit rester un probl&#232;me technique. D'une bien autre nature est la question de ce que nous voulons faire contre ce monde intol&#233;rable. Bien que cela puisse sembler cruel, il faut repousser le chantage moral qui est exerc&#233; chaque fois qu'un compagnon est arr&#234;t&#233;. Il n'existe aucun devoir de solidarit&#233; &#224; respecter. Personne ne finit en prison &#224; la place de celui qui est dehors, personne n'est hors de la prison gr&#226;ce &#224; celui qui est enferm&#233;. M&#234;me si sa lib&#233;ration est une de nos principales pr&#233;occupations, elle ne peut devenir le but auquel nous devons tout subordonner. Nous ne pouvons cesser de courir uniquement parce que celui qui est &#224; c&#244;t&#233; de nous a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;. Nous devons plut&#244;t nous donner les moyens pour cr&#233;er les conditions de sa lib&#233;ration et de celle des autres, observant et nous concentrant sur ce que nous voyons devant nous tout en nous rendant impr&#233;visibles, nous ne fixant pas sur des &#233;ch&#233;ances pr&#233;&#233;tablies mais en &#233;tablissant les n&#244;tres. Notre agenda ne peut &#234;tre calqu&#233; ni sur celui du gouvernement ni sur celui de la justice, et encore moins sur celui des diff&#233;rents groupuscules politiques qui cherchent les projecteurs de la notori&#233;t&#233;. En somme, plut&#244;t que de se renfermer pour se trouver face aux murs d'une prison &#224; exiger la lib&#233;ration de qui y est enferm&#233;, il serait mieux de continuer &#224; courir, toujours plus forts et dans toutes les directions. Pas uniquement parce que c'est la meilleure mani&#232;re d'exprimer sa solidarit&#233;, puisque que la conscience qu'il y en a qui continuent le chemin entrepris est plus agr&#233;able que tous les saluts bruyants ; mais surtout parce que c'est aussi la meilleure mani&#232;re de montrer l'inutilit&#233; de ces s&#233;ries d'arrestations &#224; ceux qui les ordonnent et les ex&#233;cutent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi nous pensons que la meilleure mani&#232;re de d&#233;battre de ce qu'il faut faire face &#224; la r&#233;pression (&#224; part chaque consid&#233;ration et accord de type technique) consiste en r&#233;alit&#233; &#224; s'interroger constamment sur quoi faire pour nuire &#224; cette soci&#233;t&#233; dans son ensemble et &#224; trouver les r&#233;ponses au cours de l'action. Parce qu'il est vrai qu'il souffle un vent mauvais, inutile de se le cacher. Mais il est bien vrai que si nous d&#233;sirons vraiment le d&#233;cha&#238;nement de la temp&#234;te, ce vent qui souffle ne peut qu'&#234;tre un faux probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Traduction de &lt;i&gt;Constratare la repressione : riflesso condizionato o moto proprio ?&lt;/i&gt; 4 pages paru fin d&#233;cembre 2003 en Italie. Extrait de &lt;i&gt;Tout le monde dehors n&#176;5&lt;/i&gt;, f&#233;vrier 2004]&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'Italie conna&#238;t peu de &#171; grands mouvements sociaux &#187; &#224; la fran&#231;aise. Aussi la gr&#232;ve sauvage des traminots et chauffeurs de bus de d&#233;cembre 2003 avec blocage des d&#233;p&#244;ts a-t-elle pris au d&#233;pourvu les compagnons, qui apr&#232;s un temps de latence se sont lanc&#233;s dans les grandes villes avec enthousiasme dans des pratiques de solidarit&#233; (voir les traductions de Quale Guerra dans Cette Semaine n&#176; 87, f&#233;vrier/mars 2004, p.19). La reprise de la lutte en Val Susa contre le TAV &#224; partir de septembre 2005 a souvent constitu&#233; pour nombre d'entre eux la premi&#232;re exp&#233;rience de lutte sociale et populaire &#233;largie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous y voyons l&#224; une claire allusion critique aux m&#233;thodes de la F&#233;d&#233;ration Anarchiste Informelle alors naissante, dont plusieurs actions revendiqu&#233;es consistaient en l'envoi de colis pi&#233;g&#233;s, laissant &#171; au hasard &#187; de l'acheminement postal et des personnes charg&#233;es d'ouvrir le courrier des grands de ce monde le soin d'&#234;tre cibl&#233;es ou &#224; c&#244;t&#233; de la plaque.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lors d'une attaque le 10 novembre 2003 &#224; Nassiriya en Irak, 19 carabiniers sont tu&#233;s et une dizaine bless&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Soci&#233;t&#233; publique de transport. En Italie, les gr&#232;ves l&#233;gales doivent s'adapter aux horaires de travail pour ne pas g&#234;ner la production.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;TIG et peines de prison pour la possession de quelques grammes&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Chronologie des derniers &#233;v&#232;nements dans les centres de r&#233;tention</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
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		<dc:subject>Prison, justice, r&#233;pression</dc:subject>
		<dc:subject>Migrations, luttes contre les fronti&#232;res</dc:subject>
		<dc:subject>Hobolo (Paris)</dc:subject>
		<dc:subject>Infokiosque fant&#244;me (partout)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sommaire&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226;1&#8226; &lt;strong&gt;Chronologie des derniers &#233;venements dans les centres de r&#233;tention.&lt;/strong&gt; (20 d&#233;cembre 2007 - 8 mars 2008)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226;2&#8226; &lt;strong&gt;Ils disent que c'est un centre de r&#233;tention, mais c'est une prison.&lt;/strong&gt; Interview de &#171; X se disant Samir &#187; &#224; la sortie du centre de r&#233;tention de Lyon. Mars 2007&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique7" rel="directory"&gt;C&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot20" rel="tag"&gt;Prison, justice, r&#233;pression&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot35" rel="tag"&gt;Migrations, luttes contre les fronti&#232;res&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot65" rel="tag"&gt;Hobolo (Paris)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Infokiosque fant&#244;me (partout)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L143xH150/arton557-b839d.jpg?1780462754' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='143' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff557.jpg?1205868919&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Chronologie &#233;tablie en r&#233;gion parisienne par des individus dont le contact est &lt;a href=&#034;mailto:fermeturetention@yahoo.fr&#034; class=&#034;spip_mail&#034;&gt;fermeturetention (((AAA))) yahoo . fr&lt;/a&gt; et trouv&#233;e sur le site &lt;a href=&#034;http://cettesemaine.free.fr/spip/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Br&#232;ves du d&#233;sordre&lt;/a&gt;. Les informations et t&#233;moignages compil&#233;s sont &#233;videmment non-exhaustifs et restent &#224; compl&#233;ter. Cette brochure est une seconde version corrig&#233;e et augment&#233;e : d'autres versions suivront en fonction des &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CRA : Centre de R&#233;tention Administrative. &#224; Vincennes, il y a deux centres, le CRA 1 et le CRA 2.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;CHRONOLOGIE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;20 d&#233;cembre 2007&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Des sans-papiers d&#233;tenus au centre de r&#233;tention du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) entament un mouvement de protestation : cahiers de dol&#233;ances, revendications &#233;crites sur les v&#234;tements ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;27 d&#233;cembre&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Certains des d&#233;tenus commencent une gr&#232;ve de la faim, expliquant entre autre : &#171; Nous nous sommes fait arr&#234;t&#233;s pour certains lors de d&#233;marches au commissariat, pour d'autres lors de d&#233;marches administratives, pour beaucoup lors de rafles anti-immigr&#233;s. Nous refusons d'&#234;tre trait&#233;s comme des sous-hommes et appelons l'ensemble des gens qui pensent encore que nous sommes des &#234;tres humains &#224; dire &#171; Stop &#187; &#224; cette politique raciste. &#187; Abou consid&#233;r&#233; par la police comme un des meneurs du mouvement est transf&#233;r&#233; au CRA de Vincennes. Le m&#234;me jour, les d&#233;tenus de Vincennes entament &#224; leur tour une gr&#232;ve de la faim et refusent de rentrer dans leurs chambres. Abou, qui passe devant le tribunal est lib&#233;r&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans la nuit du 28 au 29 d&#233;cembre, 150 CRS font irruption dans le centre de Vincennes pour forcer manu militari les d&#233;tenus &#224; rejoindre leurs chambres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;29 d&#233;cembre&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Le mouvement s'&#233;tend dans les deux centres de Vincennes o&#249; de nombreux sans-papiers rejoignent la gr&#232;ve de la faim et refusent de rentrer dans leurs chambres. Les CRS entrent &#224; nouveau pour mater la r&#233;volte. Des prisonniers sont mis en isolement. Mais les gr&#233;vistes continuent d'exprimer leur d&#233;termination &#224; ne pas c&#233;der. Ils demandent l'arr&#234;t de la politique du chiffre, des rafles et des expulsions. Ce n'est pas une &#171; am&#233;lioration des conditions de r&#233;tention &#187; qu'ils veulent, mais bien la fermeture des centres eux-m&#234;mes, car ceux-ci ne peuvent pas &#234;tre humanis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;30 d&#233;cembre&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;T&#233;moignage au CRA de Vincennes : &#171; Il y a &#224; peu pr&#232;s un mois, un sans papier s'est &#233;vad&#233; du centre de r&#233;tention de Vincennes. Depuis cet &#233;v&#232;nement, les policiers sont particuli&#232;rement &#233;nerv&#233;s et virulents envers les &#171; retenus &#187;. Par exemple, ils entrent dans les chambres pour faire des fouilles &#224; n'importe quelle heure de la nuit, ils font entre 8 &#224; 10 rondes par 24 heures, au lieu de 3 habituellement. Suite &#224; cette &#233;vasion, les policiers ont eu pour ordre de d&#233;nombrer, tous les soirs, les sans-papiers pour v&#233;rifier qu'aucun ne s'est enfui. Avant hier, les retenus n'ont pas accept&#233; de se faire comptabiliser comme du b&#233;tail et ont refus&#233; de remonter dans leur chambre. Les policiers ont appel&#233; les CRS en renfort qui ont pass&#233; une partie de la nuit &#224; Vincennes. Hier soir, routine. Les policiers ex&#233;cutent leur tour de surveillance et accusent un homme en train de fumer d'avoir fait entrer un briquet en r&#233;tention. Ils le menottent pour l'emmener en isolement. Les autres sans papiers jugent cet acte injustifi&#233; et interpellent &#224; leur tour les policiers pour leur demander de le rel&#226;cher. Ils font valoir leurs droits et leur refus de l'arbitraire. Mouvement de masse, violences polici&#232;res, au final, il y a trois bless&#233;s l&#233;gers parmi les retenus. Ils ont vu un m&#233;decin, apparemment pas de jambe cass&#233;e. Les CRS sont revenus en renfort et sont rest&#233;s jusqu'&#224; 4 heures du matin. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;31 d&#233;cembre&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Peu apr&#232;s minuit un feu d'artifice a &#233;t&#233; tir&#233; au-dessus du centre de r&#233;tention de Vincennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;02 janvier 2008&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les sans-papiers d&#233;tenus au Mesnil-Amelot communiquent qu'ils poursuivent la gr&#232;ve de la faim.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;03 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Une manifestation rassemble 200 personnes devant le centre de r&#233;tention de Vincennes. La mobilisation prend de l'ampleur. Tous les jours des rassemblements ont lieu devant le centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;04 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La pr&#233;fecture organise une visite guid&#233;e pour les journalistes afin de prouver que rien ne se passe &#224; l'int&#233;rieur et que les conditions de d&#233;tention n'y sont pas inhumaines, les crapules relaient complaisament. &lt;br class='manualbr' /&gt;Le m&#234;me jour, Paul Wem, prisonnier du Mesnil-Amelot &#233;galement consid&#233;r&#233; par les keufs comme un meneur, est expuls&#233; vers le Gabon alors que le Tribunal administratif de Melun n'avait pas encore statu&#233; sur le recours form&#233; la veille contre son APRF (arr&#234;t&#233; de reconduite &#224; la fronti&#232;re). Or, il se trouve qu'il ne serait pas gabonais, mais camerounais. &#192; ce titre, l'acc&#232;s au territoire gabonais lui est interdit &#8211; et il demeure enferm&#233;, en zone d'attente au moins dix-neuf jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;05 janvier&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;Une manifestation rassemble un millier de personnes devant le CRA de Vincennes. Parloir sauvage, chants et &#233;change de slogans avec les d&#233;tenus ; feu d'artifice depuis le parking. Les flics chargent et matraquent, une personne est arr&#234;t&#233;e, elle sera rel&#226;ch&#233;e le lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;09 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les d&#233;tenus nous racontent que le samedi 5 janvier, la police est venue les voir et leur &#224; demand&#233; d'arr&#234;ter en &#233;change d'une prochaine lib&#233;ration. Alors que la gr&#232;ve de la faim a cess&#233;, personne n'a &#233;t&#233; lib&#233;r&#233; et les pressions polici&#232;res continuent : les fouilles quotidiennes plusieurs fois par jour, les difficult&#233;s &#224; voir un m&#233;decin... Leur impression est que les autorit&#233;s du centre veulent les diviser. Ce qui fait dire &#224; certains que si rien ne change d'ici demain, ils reprendront la gr&#232;ve de la faim.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Ne voyant aucune lib&#233;ration, les d&#233;tenus ont refus&#233; d'&#234;tre compt&#233;s et de descendre au r&#233;fectoire. Ils nous disent qu'ils restent solidaires et prennent les d&#233;cisions ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Ils continuent de se r&#233;unir et d&#233;noncent la mani&#232;re dont la police leur attribue arbitrairement une nationalit&#233;, comment les d&#233;tenus sub-sahariens sans passeport sont pr&#233;sent&#233;s aux ambassades de Guin&#233;e, du Mali ou du S&#233;n&#233;gal qui d&#233;livrent des laissez-passer sans preuve de leur nationalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Un d&#233;tenu t&#233;moigne de ce &#224; quoi peut ressembler une journ&#233;e au centre de r&#233;tention de Vincennes. &#171; Tous les matins on nous fouille. On descend au r&#233;fectoire vers 9 heures. Ce midi, on nous a servi des haricots blancs p&#233;rim&#233;s depuis le 5 janvier. Quand on l'a signal&#233;, on nous a r&#233;pondu qu'ils n'&#233;taient pas l&#224; pour regarder les dates. Qu'ils ne voulaient rien savoir. Quand on se repose, les policiers viennent fouiller les chambres. La nuit, ils sont dans le couloir. Lorsque qu'on doit se rendre aux toilettes, ils nous suivent et laissent la porte ouverte. Ils nous provoquent. Ils nous d&#233;rangent la nuit en mettant l'alarme entre minuit une heure, pour qu'on ne dorme pas. Malgr&#233; tout, on doit se r&#233;unir pour communiquer. Il ne faut pas qu'on l&#226;che. Il faut que tout le monde soit d'accord pour relancer la lutte. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;14 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous continuons de t&#233;l&#233;phoner quotidiennement au centre de r&#233;tention de Vincennes. On nous a confirm&#233; que dans un pavillon, une vingtaine de personnes ont refus&#233; de s'alimenter pendant au moins trois jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Nouvelles du CRA de Vincennes : &#171; On continue de discuter entre nous. On fait des r&#233;unions entre les deux pavillons : une personne se rend au grillage pour raconter aux autres ce qu'il se passe dans l'autre pavillon et vice-versa. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
16 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; On a fait une r&#233;union. On s'est parl&#233; pour relancer le mouvement. Beaucoup de personnes n'ont pas le moral. Il ne faut pas baisser les bras. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;19 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans le cadre de la journ&#233;e d'action contre les centres de r&#233;tention et contre la directive europ&#233;enne qui pr&#233;voit d'allonger la dur&#233;e de r&#233;tention, 4000 personnes manifestent jusqu'au centre de r&#233;tention de Vincennes. &#171; Pr&#232;s de 400-500 personnes rentrent sur le parking. Les flics tentent de les en emp&#234;cher. Gros p&#233;tards qui d&#233;tonnent, caillasses, pots d'&#233;chappement, bouts de bois et cannettes commencent &#224; voler sur les gardes mobiles et les keufs. De l'autre c&#244;t&#233;, loin derri&#232;re les diff&#233;rentes lignes de gardes mobiles, et derri&#232;res les barbel&#233;s du centre, les retenus sont l&#224;. Ils gueulent &#171; Libert&#233; &#187;, ils chantent, agitent des draps blancs ainsi que des banderoles. Ils ne semblent pas se laisser abattre et ils ont l'air toujours bien d&#233;termin&#233;s. Pas d'arrestation, un feu d'artifice tir&#233;, une voiture (de keufs ou de bourge ?) a vu un de ses pneus crever... Le soir m&#234;me, la police est entr&#233;e dans les chambres pour fouiller et retourner les matelas. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Des manifs ont lieu dans de nombreuses autres villes contre les centres de r&#233;tention : Angers, N&#238;mes, Lyon, Rennes ... A Toulouse, une personne enferm&#233;e cr&#226;me son matelas au moment du rassemblement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;22 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Depuis le matin, 20 sans-papiers (sur les 30 pr&#233;sents) retenus au CRA de Palaiseau sont en gr&#232;ve de la faim pour obtenir leur lib&#233;ration. &#192; minuit, &#224; Vincennes, les d&#233;tenus ont refus&#233; d'&#234;tre compt&#233;s et de rentrer dans leurs chambres. Ils ont essay&#233; de dormir dehors. Les CRS sont intervenus pour les obliger &#224; r&#233;int&#233;grer leurs chambres. Tout le monde criait L-I-B-E-R-T-&#201;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;23 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A Vincennes, des d&#233;tenus ont mis le feu &#224; leur chambre, en br&#251;lant des papiers. La police et les pompiers sont intervenus. Ambiance extr&#234;mement tendue. 6 personnes en gr&#232;ve de la faim au centre de r&#233;tention de Nantes. Un rassemblement est appel&#233; le jour m&#234;me devant le centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;24 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Certains d&#233;tenus ont refus&#233; de manger et ont jet&#233; la nourriture sur le sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;25 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Depuis 18h30, les sans-papiers du centre de r&#233;tention de Vincennes se battent contre la police. Ils ont commenc&#233; par refuser de se rendre r&#233;fectoire pour protester contre les traitements indignes qu'on leur inflige tous les jours. 21 heures : un d&#233;tenu nous raconte que Brard (d&#233;put&#233;-maire de Montreuil) est venu dans le centre de r&#233;tention : &#171; Il nous a dit qu'il fallait respecter les policiers. Il nous a dit qu'ils n'&#233;taient pas responsables et que les d&#233;cisions venaient de plus haut. Les gens lui ont r&#233;pondu qu'ils ne cherchaient pas am&#233;liorer leurs conditions de d&#233;tention, ils veulent la libert&#233;. &#187;. Une chambre a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; incendi&#233;e. Sur place, on parle d'&#233;meutes. A Nantes, un des gr&#232;vistes de la faim est lib&#233;r&#233;. Un autre consid&#233;r&#233; comme un des meneurs est envoy&#233; sur Rennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;26 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Entre 16h et 20h, une trentaine de personnes se rassemblent en solidarit&#233; devant le centre de Vincennes. Fort d&#233;ploiement de flics qui tentent de canaliser le rassemblement loin des grilles, mais &#224; deux reprises des parloirs sauvages s'improvisent avec cris et &#233;changes de slogans avec les retenus. Ensuite le parking est &#233;vacu&#233; manu militari.&lt;br class='manualbr' /&gt;Compte rendu de d&#233;tenus : Midi &#171; Un premier feu a pris dans les toilettes. Ensuite, deux chambres ont br&#251;l&#233;. On a refus&#233; de manger. On a emp&#234;ch&#233; l'acc&#232;s au r&#233;fectoire en bloquant les portes. La police nous a demand&#233; de laisser passer ceux qui voulaient manger. Ils ont fini par nous d&#233;gager. Mais seulement une minorit&#233; est all&#233; manger. &#187; Pendant le rassemblement (15h) : &#171; La police nous emp&#234;che l'acc&#232;s &#224; la passerelle depuis laquelle nous pouvons vous voir. Mais nous pouvons vous entendre. &#187;. 18h : &#171; Une soixantaine de CRS sont entr&#233;s dans le centre. Ils ont fouill&#233; toutes les chambres. Ils nous ont fouill&#233;. Ils ont trouv&#233; un briquet. Ils ont transf&#233;r&#233; deux personnes dans l'autre b&#226;timent. &#187; Le soir, des d&#233;tenus sont tabass&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;27 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La tension ne cesse de monter depuis hier soir au centre de r&#233;tention de Vincennes. Les familles ont attendu en vain de pouvoir rendre visite &#224; leur proche. Les affrontements directs entre sans-papiers et policiers ont repris d&#232;s cet apr&#232;s-midi. Deux d&#233;parts de feux ont de nouveau n&#233;cessit&#233; l'intervention des pompiers. Un sans-papier qui doit sortir tant&#244;t expliquait se faire tout petit, rester dans son coin pour ne pas se faire remarquer : &#171; on dirait que c'est la guerre ici &#187;. Autres &#233;chos &#224; 15h : &#171; Aujourd'hui, dans le b&#226;timent deux, le feu a pris dans une chambre de quatre personnes. Les pompiers sont entr&#233;s pour &#233;teindre le feu. Ils nous ont enferm&#233;s dans le r&#233;fectoire. 20 policiers sont venus chercher 4 personnes violemment. Ils sont en garde-&#224;-vue pour avoir mis le feu au centre. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Vers 15 heures, une soixantaine de personnes tentent de se rassembler pour protester contre le camp de r&#233;tention de vincennes, mais la pr&#233;sence polici&#233;re massive encadre imm&#233;diatement le rassemblement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;28 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Rassemblement d'une vingtaine de personnes &#224; Nantes devant le CRA au commissariat Waldeck-Rousseau, o&#249; un d&#233;tenu continue la gr&#232;ve de la faim entam&#233;e le 20 janvier. Des slogans sont lanc&#233;s au rythme des t&#244;les ondul&#233;es du chantier. Un rassemblement est appel&#233; tous les soirs devant le Centre &#224; partir de 17h30. A Rennes, au CRA de St Jacques de la Lande une gr&#232;ve de la faim a &#233;galement d&#233;but&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Au Centre de Vincennes, l'ambiance est extr&#234;mement tendue. Trois tentatives de suicide et les personnes sont transport&#233;es &#224; l'H&#244;tel Dieu. Quatre d&#233;tenus sont mis en isolement : motif, ils parlent trop avec les &#171; agitateurs &#171; de l'ext&#233;rieur, ou ils se sont mis en col&#232;re pour une visite supprim&#233;e. Quatre autres personnes sont extraites du Centre et plac&#233;es en garde &#224; vue. Consid&#233;r&#233;s comme meneurs, ils sont accus&#233;s de la mise &#224; feu des chambres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;29 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A l'issue de la garde &#224; vue, deux des personnes sont rel&#226;ch&#233;es et ne sont pas ramen&#233;es en centre de r&#233;tention. Deux autres d&#233;tenus qui ont fait une tentative de suicide sont lib&#233;r&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;30 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Les deux autres personnes plac&#233;es en garde &#224; vue, sont transf&#233;r&#233;es au d&#233;p&#244;t pour passer devant la 23&#232;me chambre correctionnelle &#224; Cit&#233;. Pour l'une d'entre elles, le dossier est directement class&#233; par le procureur faute d'&#233;l&#233;ments, elle est rel&#226;ch&#233;e. La deuxi&#232;me passe en comparution imm&#233;diate. La qualification retenue est &#171; incendie involontaire avec une cigarette oubli&#233;e allum&#233;e &#187;. Il prend deux mois avec sursis mais est imm&#233;diatement lib&#233;r&#233;. Les quatre sont donc libres. Au Centre de Vincennes, deux nouvelles tentatives de suicide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;31 janvier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Des d&#233;tenus contact&#233;s par t&#233;l&#233;phone &#224; Vincennes expliquent que certains d'entre eux sont toujours en isolement, d'autres en gr&#232;ve de la faim, d'autres d&#233;sesp&#233;r&#233;s parlent de suicide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1er f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Une quinzaine de d&#233;tenus d&#233;chirent leurs cartes (qui servent &#224; la fois &#224; avoir acc&#232;s &#224; la bouffe, au m&#233;decin, &#224; la Cimade, mais aussi &#224; vous contr&#244;ler &#224; chaque instant et &#224; vous compter &#224; minuit). Ils les jettent ensuite dans le couloir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Un d&#233;tenu explique que la situation est toujours tendue dans le Centre : de nombreuses personnes sont en gr&#232;ve de la faim, tous les jours il y a des tentatives de suicides (par pendaison, m&#233;docs ou en se tailladant les veines). Apr&#232;s passage &#224; l'H&#244;tel Dieu, c'est tr&#232;s al&#233;atoire : ces personnes sont soit rel&#226;ch&#233;es, soit ramen&#233;es au Centre. Il dit aussi que des bagarres &#233;clatent r&#233;guli&#232;rement avec les flics et que ces derniers flippent qu'ils foutent le feu. Le rassemblement et les feux d'artifice de samedi soir ont bien &#233;t&#233; entendus &#224; l'int&#233;rieur. &#199;a fait toujours chaud au coeur...&lt;br class='manualbr' /&gt;Au CRA 2, des d&#233;tenus se sont r&#233;unis pour &#233;crire une lettre au commandant du centre. La police a voulu isoler la personne qu'il jugait &#234;tre &#224; l'initiative de cette lettre. Les d&#233;tenus s'y sont oppos&#233;s. Deux d'entre eux ont &#233;t&#233; mis en isolement, un autre a le doigt cass&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;CRA 1 : &#171; Dimanche, on a refus&#233; de manger le midi et le soir. La nourriture &#233;tait p&#233;rim&#233;e. On a d&#233;cid&#233; d'&#233;crire une lettre au commandant. Pendant qu'on l'&#233;crivait un policier est pass&#233; dans le couloir pour demander ce qu'on faisait. Il a ajout&#233; que c'&#233;tait n'importe quoi. Quelqu'un lui a r&#233;pondu &#171; ta geule ! &#187;. Il est parti et il est revenu avec 5 coll&#232;gues. Ils ont voulu le prendre r&#233;cup&#233;rer la lettre. On a refus&#233;. On a dit qu'il n'avait rien fait qu'il ne faisait qu'&#233;crire une lettre. On a manifest&#233; pour qu'il laisse le monsieur. Alors, une quarantaine de policiers du centre ont d&#233;barqu&#233; et nous ont frapp&#233;s. Un monsieur a le doigt cass&#233;. Il a un certificat m&#233;dical. Il a port&#233; plainte contre le policier avec la Cimade. Ce soir on a une r&#233;union tous ensemble. &#187; &#171; On a voulu &#233;crire une lettre au commandant. &#192; ce moment-l&#224;, un monsieur &#233;gyptien est venu me voir pour me demander s'il pouvait dormir avec des gens qui parlent la m&#234;me langue que lui. Le policier &#233;tait press&#233; de le ramener dans sa chambre. J'ai r&#233;pondu au policier de nous laisser nous entraider et de se taire. Cinq autres policiers sont revenus pour m'enmener. Les autres retenus s'y sont oppos&#233;s. Ils sont alors revenus &#224; vingt pour m'emmener. Les autres retenus s'y sont oppos&#233;s. Ils ont cass&#233; le doigt &#224; un monsieur et ils ont gard&#233; deux personnes. Pendant tout ce temps, on s'est mobilis&#233; pour qu'ils les lib&#232;rent. Ils ont finalement &#233;t&#233; rel&#226;ch&#233;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;04 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Hier, une quinzaine de personnes ont d&#233;chir&#233; leurs cartes et les ont jet&#233;es dans le couloir. La police nous parle mal. Les rasoirs qu'ils nous donnent, je ne sais pas ce qu'ils ont. Parfois, je me demande s'ils n'ont pas d&#233;j&#224; servi. Tous les gens qui s'en servent ont des boutons. Hier soir, un nouveau retenu est arriv&#233;, les flics ne lui ont pas donn&#233; de chambre, ils lui ont dit : &#171; trouve-toi une chambre &#187;. Ils font cela quand il n'y plus de place dans le centre. Les refus de comptage, je dirais que c'est presque tous les jours. Parfois, on refuse un peu. Parfois, on refuse beaucoup. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;05 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;CRA 2 : &#171; Il n'y a toujours pas de chauffage. Le soir, il fait froid dans les chambres. &#199;a fait 11 jours que je suis ici. C'est la premi&#232;re fois que je rentre dans un centre de r&#233;tention C'est une prison, &#231;a rend les gens d&#233;pressifs. Moi, je ne m'alimente pas depuis 11 jours. Hier soir, les flics ont &#233;teint la t&#233;l&#233;. Un jeune a demand&#233; aux flics de la rallumer. La polici&#232;re lui a r&#233;pondu : &#171; Va te faire enculer ! &#187; Il lui a saut&#233; dessus. Ils se sont battus. Ils l'ont plac&#233; en isolement. On a manifest&#233; pendant 20 minutes pour qu'il en sorte. Ils l'ont sorti de l'isolement. Aujourd'hui, il a &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;. Ils m'ont retir&#233; mon portable parce qu'il y avait une cam&#233;ra. On n'a pas le droit d'avoir de stylos ni de papier. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Je suis pass&#233; hier devant le Juge des Libert&#233;s et de la D&#233;tention. On &#233;tait sept. C'&#233;tait d&#233;cid&#233; d'avance. On a tous pris 15 jours de plus. Tout &#224; l'heure, le commandant m'a re&#231;u dans le couloir. Je lui ai parl&#233; de nos pr&#233;occupations. Ils nous ram&#232;nent des jeunes policiers qui nous insultent. Nous avons des probl&#232;mes pour acc&#233;der aux soins. Des personnes sont expuls&#233;es sans &#234;tre averties &#224; l'avance. Ils viennent les chercher t&#244;t le matin pour les emmener. Les gens du guichet ne nous respectent pas. Quand nous avons besoin de leur demander quelque chose, ils ne nous r&#233;pondent pas. Ils restent &#224; parler au t&#233;l&#233;phone. La nourriture est p&#233;rim&#233;e. Les briquets sont interdits. Si nous voulons fumer, il faut demander du feu aux policiers qui disent ne pas en avoir. Les policiers se moquent de nous. Ils nous disent qu'ici on est nourri et log&#233; et nous demandent ce que l'on veut de plus. Ils nous manquent de respect. Parmi les policiers certains sont racistes. Ils disent qu'ils sont chez eux et pas nous. Ils veulent cr&#233;er des probl&#232;mes entre les ethnies. Lorsqu'on refuse de manger, ils nous disent de laisser manger les Chinois, de laisser manger les Congolais. Mais nous sommes tous d'accord pour ne pas manger et personne n'est forc&#233;. Nous, on veut notre libert&#233;. On n'est pas venu en France pour aller en prison. On a dit au commandant qu'aujourd'hui nous attendions des r&#233;ponses &#224; notre lettre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;07 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; J'ai parl&#233; au commandant au sujet de la lettre. Il m'a dit l'avoir fax&#233;e au pr&#233;fet. Mais il n'y a toujours pas de r&#233;sultats. Des gens ont &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;s. Des nouveaux arrivent dans le centre. Je ne peux pas leur parler de la lutte tout de suite. Je dois d'abord leur expliquer comment fonctionne le centre. Ils doivent d'abord r&#233;gler leurs affaires avec l'ambassade. C'est dur de les convaincre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;08 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;CRA 1 : &#171; Il y a un peu de calme. La plupart des anciens, les plus combattants ont &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;s. Il y a beaucoup de nouveaux. Il ne peuvent pas tout de suite se mettre &#224; protester. Il faut qu'ils voient et qu'ils comprennent. Ceux qui sortent de garde-&#224;-vue, ils ont faim, on ne peut pas leur dire de ne pas manger. Pour l'instant, il n'y a pas de c&#339;ur &#224; faire des choses. Moi aussi, j'ai senti que j'&#233;tais en danger. Mais, je sais qu'il est important que nous exprimions notre col&#232;re. On a toujours pas eu de r&#233;ponse &#224; la lettre que nous avons &#233;crite. On s'est un peu arr&#234;t&#233;. Quand nous faisons des choses &#224; l'int&#233;rieur notre but est de mobiliser les associations. Si elles ne se mobilisent pas, c'est difficile. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous les informons de la manif du lendemain. &#171; C'est bien, cela va nous faire plaisir. On va essayer de sortir et de manifester avec vous. &#187; Nous leur expliquons que la police nous emp&#234;che d'approcher trop proche du centre... &#171; Nous aussi, elle nous emp&#234;che de venir vous voir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il y a un gar&#231;on malade. Il &#233;tait dans une chambre en bas proche de l'infirmerie. Quatre policiers sont venus pour l'emmener de force dans une chambre en haut. Nous sommes tous sortis des chambres et nous avons dit aux policiers de l'emmener &#224; l'h&#244;pital ou de le laisser dans la chambre proche de l'infirmerie. Ils l'ont finalement emmen&#233; &#224; l'h&#244;pital. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;09 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous appelons depuis le rassemblement devant le centre de r&#233;tention de Vincennes. CRA 1 : &#171; On vous entend. Nous aussi, on a manifest&#233; &#224; l'int&#233;rieur pour vous accompagner. Une personne a &#233;t&#233; mise en isolement. On s'est tous rassembl&#233;s. Une personne de chaque communaut&#233; est pr&#233;sente. On discute de ce que l'on peut faire dans les prochains jours. Il faut que vous restiez mobilis&#233;s. &#187; CRA 2 : &#171; On est sortis dehors. On vous a vus. On s'est tous mis &#224; la grille et on a cri&#233; libert&#233;. J'ai l'impression qu'en France tout le monde devient &#171; bleu &#187;. Les policiers &#233;taient plus nombreux que vous les manifestants. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Ce midi, nous avons refus&#233; de manger. La date de p&#233;remption de la nourriture est aujourd'hui. Nos proches ne peuvent pas nous amener &#224; manger dans le centre. Les policiers disent que c'est interdit. Nous devons aussi acheter nos cigarettes dans le centre. On en d&#233;pense de l'argent ici. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Les gens n'ont pas le moral. Plus personne ne descend dans les salles communes. Le r&#233;fectoire et la salle t&#233;l&#233; sont vides. Les gens restent dans leur chambre. On sort s'asseoir dehors entre 14 et 16 heures quand il y a du soleil. Je suis l&#224; depuis 18 jours et je suis fatigu&#233;. J'ai envie de sortir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;A 1h25 du matin, nous recevons un coup de t&#233;l&#233;phone de quelqu'un avec qui nous sommes en contact &#224; l'int&#233;rieur du centre : &#171; Tout a commenc&#233; vers 23h30 suite &#224; une provocation de la police. Nous &#233;tions devant la t&#233;l&#233;. La police a &#233;teint la t&#233;l&#233; sans rien dire, sans explication. On a demand&#233; qu'ils la rallument. Ils n'ont pas voulu. Le ton est mont&#233; tr&#232;s vite. Ils ont voulu prendre une personne pour la mettre en isolement. On a emp&#234;ch&#233; la police de le prendre. Ils nous ont demand&#233; de monter dans les chambres pour le comptage, on a refus&#233;. Alors, ils sont revenus en nombre. Ils &#233;taient plus de 50. Ils y avaient des CRS et des policiers. Ils nous ont s&#233;par&#233;s en deux groupes puis ils nous ont tabass&#233;s dans l'escalier, dans le couloir dans les chambres. Je dirais qu'il y a cinq personnes bless&#233;es dont deux graves. L'un semble avoir le bras cass&#233;, l'autre le nez cass&#233;. Pour celui qui a le nez cass&#233;, ils sont rentr&#233;s dans sa chambre et ils l'ont tabass&#233;. Il y a plein de sang dans sa chambre et dans le couloir. L'infirmier est venu et il a dit qu'il ne pouvait rien faire et qu'il fallait appeler les pompiers. Les pompiers sont venus. Ils ont emport&#233; cinq ou six personnes. Certains sont &#224; l'h&#244;pital, d'autres sont en isolement, on ne sait pas trop. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;T&#233;moignage recueillis ce matin mardi 12 f&#233;vrier 2008 &#224; 11h. &#171; Entre 3h30 et 4 h, ils sont venus nous fouiller. Ils nous ont tous sortis dehors. Certains n'ont pas eu le temps de s'habiller. On a attendu une demi-heure dans le froid. Pendant ce temps-l&#224;, ils ont fouill&#233; les chambres. Puis, ils nous ont fouill&#233;s 10 par 10. Quand nous sommes rentr&#233;s dans les chambres, on a trouv&#233; un Coran d&#233;chir&#233; et pi&#233;tin&#233;. Des chargeurs de portables d&#233;truits, les fils coup&#233;s, des t&#233;l&#233;phones avaient disparus. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;D&#233;part et mise &#224; feux de deux chambres &#224; 3 heures. Deux bless&#233;s graves emmen&#233;s &#224; l'H&#244;tel Dieu dans la nuit. Cet apr&#232;s midi, un est rentr&#233; au CRA avec le certificat medical : traumatisme cr&#226;nien sans perte de connaissance, avec plaie et agrafes, et h&#233;matomes importants au bras. Le deuxi&#232;me n'est pas revenu ce soir, il aurait le nez cass&#233;. Les 4 personnes consid&#233;r&#233;es comme responsables des violences ont &#233;t&#233; transport&#233;es au CRA2. On apprendra quelques jours plus tard que la police a fait usage de tasers.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le m&#234;me jour, pr&#233;textant une &#233;vacuation sanitaire, 400 flics d&#233;barquent dans le foyer pour travailleurs immigr&#233;s de la rue des terres-au-cur&#233;, dans le 13e arrondissement de Paris. Deux r&#233;sidants terroris&#233;s par les chiens et les portes qui volent en &#233;clats sautent par la fen&#234;tre. L'un d'eux est toujours hospitalis&#233;. Le foyer est ravag&#233; et &#171; liquid&#233; &#187;, selon le mot des flics sur place. 115 personnes sont rafl&#233;es pour d&#233;faut de papiers d'identit&#233; ou aide au s&#233;jour d'immigrants ill&#233;gaux. Une manifestation s'organise l'apr&#232;s-midi m&#234;me. Le lendemain, une marche r&#233;unit 1000 personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Aujourd'hui, la police des polices (IGS) est venue dans le centre. On a t&#233;moign&#233; contre les policiers qui ont tabass&#233; les mecs et pour le coran d&#233;chir&#233;. On attend maintenant de voir comment &#231;a se passe. Quatre personnes sont toujours en isolement. Ils les ont pris quand il y a eu les violences. On ne peut pas les voir. On ne peut pas leur parler. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;14 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La version politico-polici&#232;re pr&#233;sentant les r&#233;sidants comme des marchands de sommeil tombe lorsque les tribunaux relaxent neuf personnes accus&#233;es de partager leur propre chambre. Des r&#233;unions ont lieu tous les soirs au foyer &#224; 18 heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Depuis l'arriv&#233;e des gens du foyer, le centre est archi-plein. Tous les soirs, les CRS et un inspecteur sont pr&#233;sents pour le comptage. Pour l'instant, c'est plut&#244;t calme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;18 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Rien de nouveau. C'est calme. Deux personnes ont &#233;t&#233; lib&#233;r&#233; aujourd'hui. Il y a des gens qui dorment par terre. Les CRS ne viennent plus pour le comptage. Il y a seulement les policiers. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Ils ne restent que trois anciens qui ont particip&#233; &#224; presque toute la mobilisation. Les autres ont pour la plupart &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;. C'est difficile de parler avec les nouveaux. Ils sont d&#233;prim&#233;s. Ils viennent de garde &#224; vue. Ils ont peur. Dans l'autre b&#226;timent les gens cr&#232;vent de froid. Il n'y a plus de chauffage. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;19 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; On s'est r&#233;uni aujourd'hui, les repr&#233;sentants de chaque communaut&#233; &#233;taient pr&#233;sentes. On pense faire une gr&#232;ve de la faim de quatre jours. Mais on veut que tous les retenus suivent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;20 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Hier soir, on a fait une r&#233;union, on est rest&#233; longtemps, on a parl&#233; de la gr&#232;ve de la faim. Ce matin on a parl&#233; avec les maliens, parce qu'il faut qu'on soit tous solidaires. On essaie d'organiser les choses. On s'est mis d'accord sur quatre jours pour le gr&#232;ve. Apr&#232;s on a fait la lettre pour la Cimade et l&#224; ma chambre c'est comme un bureau, tout le monde vient la signer ! On essaye de contacter les gens de l'autre centre pour qu'ils suivent. On a commenc&#233; la gr&#232;ve de la faim ce midi. Personne n'est all&#233; manger. Six policiers sont all&#233;s voir les Chinois pour leur dire de manger. Ils ont refus&#233;. Apr&#232;s, on s'est regard&#233; et on a rigol&#233;. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#192; midi l'ensemble des d&#233;tenus du centre n&#176;1 ont refus&#233; de manger, d&#233;butant ainsi leur gr&#232;ve de la faim. Ils se sont r&#233;unis pour &#233;crire un communiqu&#233; qui sera remis &#224; la Cimade avec la signature de l'ensemble des retenus et qui nous a &#233;t&#233; dict&#233; au t&#233;l&#233;phone.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;strong&gt;Communiqu&#233; des gr&#233;vistes de la faim du centre de r&#233;tention de Vincennes.&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;Nous avons l'honneur de vous informer que l'on vit une situation tr&#232;s difficile et catastrophique. Le manque de la moindre des choses, la nourriture, les chambres sans chauffage, pas d'eau chaude, l'hygi&#232;ne, les provocations des services de l'ordre et la chose la plus importante : la privation de notre libert&#233;. Dans le centre de r&#233;tention des chambres ont &#233;t&#233; incendi&#233;es. Un coran a &#233;t&#233; d&#233;chir&#233; par les CRS. On a pas eu de r&#233;ponse satisfaisante &#224; notre &#233;gard de monsieur le procureur de la r&#233;publique. Apr&#232;s notre t&#233;moignage, c'est comme si rien ne s'&#233;tait pass&#233;. Quand nous sommes malades, les m&#233;decins ne nous donnent que du doliprane et des cachets pour dormir. _ On a 90% des d&#233;tenus qui sont musulmans, ils nous servent de la viande pas hallal. Apr&#232;s trop de demande et des gr&#232;ves, personne ne nous a &#233;cout&#233;. Le manque de courtoisie bien que nous sommes dans un centre de r&#233;tention et pas p&#233;nitentiaire, mais c'est le contraire qu'on subit et de cela on garde un sentiment de m&#233;pris.&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour toutes ces raisons nous demandons &#224; tous les medias qu'ils soient au courant et qu'ils &#233;coutent les t&#233;moignages des retenus. Nous exigeons notre lib&#233;ration et nous commen&#231;ons une gr&#232;ve de la faim qui durera un d&#233;lai de 4 jours. &lt;br class='manualbr' /&gt;Notre place n'est pas ici mais dehors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gr&#233;vistes de la faim du centre de r&#233;tention de Vincennes&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;(texte dict&#233; au t&#233;l&#233;phone depuis le centre de r&#233;tention de Vincennes)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;21 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Matin : &#171; Cette nuit, ils ont d&#233;chir&#233; ma carte. Ma chambre est devenu un bureau. Les gens viennent pour signer le texte ou quand ils ont besoin d'un renseignement, d'une information. Alors, j'ai coll&#233; ma carte sur la porte avec de la confiture pour que les gens sachent que c'est ici. Le matin, je l'ai retrouv&#233;e par terre d&#233;chir&#233;e. Il ne m'aime pas. Un policier m'a boucul&#233; dans les escaliers. Je lui est demand&#233; de s'escuser. Ils m'ont mis en isolement. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s-midi : &#171; On a arr&#234;t&#233; la gr&#232;ve. La police est venue parler aux gens. Une trentaine de personne est all&#233;e manger, cela a cass&#233; le moral des autres. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;22 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Un s&#233;nateur UMP et un journaliste sont venus nous voir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;23 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; On s'est mobilis&#233; parce qu'une personne a d&#233;pass&#233; les trente deux jours et il ne le lib&#233;rait pas. On est pass&#233; dans toutes les chambres pour expliquer la situation. On est tous descendu &#224; l'accueil. On a tap&#233; sur les tables, on a cri&#233; &#171; libert&#233; &#187;. Le chef du centre est descendu et il a demand&#233; pourquoi on faisait cela. On a expliqu&#233; le cas. Il a dit qu'il allait t&#233;l&#233;phoner &#224; la pr&#233;fecture. Une heure apr&#232;s il est redescendu et il a dit : &#034; Tu peux aller chercher tes affaires, tu es libre. &#034; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;25 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Plusieurs s&#233;nateurs sont venus nous voir. Il y avait aussi Fran&#231;ois Hollande. Nous avons parl&#233; avec lui. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;27 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#224; 19h au CRA 1 : &#171; Aujourd'hui, 2 maliens se sont fait expulser au CRA 1. Ils viennent d'afficher que demain, il y aura 12 expulsions vers le Mali, l'Alg&#233;rie et la Turquie. Hier, nous avons &#233;t&#233; 18 personnes &#224; &#234;tre convoqu&#233;es devant le consul. Ils nous ont emmen&#233;s jusqu'au centre de r&#233;tention du Mesnil-Amelot o&#249; se trouvait d&#233;j&#224; le consul. Ils nous ont transf&#233;r&#233; en car, mais ils ne nous ont pas attach&#233; pendant le transport. Nous ne sommes rest&#233;s que 2-3 minutes chacun avec le consul. Pour l'instant ils ne nous ont rien dit. J'attends de voir ce qu'il va se passer pour moi. J'en suis &#224; mon 15&#232;me jours de r&#233;tention. Je passe vendredi ou samedi devant le juge car le pr&#233;c&#233;dent m'avait maintenu jusqu'&#224; samedi 16h40. Le tribunal administratif a d&#233;j&#224; refus&#233; mon recours. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; C'est la deuxi&#232;me fois que je passe par ce centre. La premi&#232;re fois j'y suis entr&#233; le 29 novembre et sorti le 31 d&#233;cembre. Je confirme les violences qui ont &#233;t&#233; commises par les policiers. Hier soir la plupart de ceux qui ont entam&#233; une gr&#232;ve de la faim, ont mang&#233;. Il reste une vingtaine de personnes en gr&#232;ve. Des journalistes sont pass&#233;s au centre suite aux manifestations que nous avons faites jusqu'au 25 f&#233;vrier. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Je connais un monsieur ici qui est malade. Il a mal au ventre depuis qu'il est entr&#233; dans le centre. Il a des enfants n&#233;s en France. Il est pass&#233; devant le juge des libert&#233;s mais il ne l'a pas lib&#233;r&#233;. Il est pass&#233; devant le tribunal administratif mais il est toujours l&#224;. De toutes mani&#232;res le juge n'&#233;coute m&#234;me pas les avocats. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Et au CRA 2 : &#171; Tout le monde ici est d&#233;prim&#233;. Cela fait 4 jours que je suis en gr&#232;ve de la faim. Hier, on a parl&#233; avec le commandant. On veut soit &#234;tre lib&#233;r&#233;, soit &#234;tre expuls&#233;, mais nous ne voulons plus &#234;tre prisonnier dans le centre. Il a bien eu notre lettre de dol&#233;ances et l'a envoy&#233; au pr&#233;fet. Il y a beaucoup d'expulsion par jour. Nous n'avons peut &#234;tre pas de papiers mais nous avons des droits. &#192; l'infirmerie, quoi qu'on ait comme maladie, ils nous donnent toujours le m&#234;me m&#233;dicament : du Di-Antalvic. Personne ne nous donne de renseignements. La police est partout. &#192; minuit, ils nous comptent. Ils tapent dans les portes. Ils entrent. Ils fouillent les chambres. Ils se foutent de savoir si les gens dorment. Certains ne savent m&#234;me pas qu'ils vont &#234;tre expuls&#233;s. En principe ils doivent pr&#233;venir les gens 72 heures avant. Mais nous ne sommes pr&#233;venus que la veille. Et il arrive que les policiers viennent chercher les gens &#224; 5 heures du matin pour les emmener &#224; l'a&#233;roport et les expulser sans qu'ils le sachent. 70 % des personnes du centre sont expuls&#233;es. Dans mon b&#226;timent, ils expulsent surtout des Magr&#233;bins &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Au sujet du texte que nous avons r&#233;dig&#233; hier, le commandant nous a affirm&#233; l'avoir envoy&#233; au pr&#233;fet. Il nous a dit qu'il n'y aura pas de r&#233;ponses favorables. On a demand&#233; &#224; voir un responsable mais personne ne r&#233;pond &#224; notre demande. On essaye avec des coll&#232;gues de faire exister une mobilisation. Une personne fait la gr&#232;ve de la faim depuis 28 jours. Moi je suis en gr&#232;ve depuis 4 jours. Certaines personnes sont en danger dans leur pays. Si elles rentrent, elles risquent d'aller en prison pour des ann&#233;es, d'autres peuvent se faire tuer ? Les gens ont peur. Ils ne veulent pas se battre. Ils sont trop d&#233;prim&#233;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;28 f&#233;vrier&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;CRA 2 : &#171; Avant ils nous r&#233;veillaient &#224; 3h du matin pour le comptage ; maintenant c'est &#224; 18h. Certains continuent la gr&#232;ve de la faim, ils sont tr&#232;s fatigu&#233;s ; moi j'ai fait la gr&#232;ve lundi, mardi, mercredi et j'ai arr&#234;t&#233; car il y a eu des pressions du commandant et ils nous disent que de toute fa&#231;on cela ne sert &#224; rien. Ce matin 2 maliens du foyer de terres au cur&#233; ont &#233;t&#233; expuls&#233;s d'Orly ; ils ont appel&#233; du S&#233;n&#233;gal pendant leur transit. Ceux d'hier sont revenus au centre. Demain il y aura 2 autres expulsions. Il a &#233;t&#233; voir le consul mardi et pour l'instant il n'a pas la r&#233;ponse ; il sera au TGI demain &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;CRA 1 : Les d&#233;tenus parlent d'un climat plut&#244;t calme &#224; l'int&#233;rieur du centre. Les fouilles ne se passent plus au milieu de la nuit, mais au guichet o&#249; ils donnent leur carte pour le d&#238;ner. Les fouilles se font donc tous les soirs, avant le d&#238;ner, vers 18h00. Chaque jour il y a des expulsions, le nom des personnes ainsi que le num&#233;ro de vol et l'horaire de d&#233;part sont affich&#233;s dans un tableau entre 20h00 et 22h00. Aujourd'hui 9 marocains ont &#233;t&#233; expuls&#233;s, demain l'expulsion de 2 maliens avec escale &#224; Casablanca est pr&#233;vue. Hier un jeune Alg&#233;rien de 27-28 ans a tent&#233;, pour la seconde fois, de se suicider. Il s'est pendu avec les lacets de son blouson. Il l'a fait dans la nuit, vers 2h00 mais il ne c'est pas rendu compte qu'il y avait une cam&#233;ra devant lui et donc les policiers sont tout suite intervenus, l'ont gard&#233; pendant la nuit et puis l'ont laiss&#233; retourner dans sa chambre. &#171; Il nous a dit qu'il en avait marre de rester enferm&#233; ; soit ils le rel&#226;chent ou soit ils le conduisent au bled, mais c'est ici, enferm&#233;, qu'il ne veut pas rester. Il est dans le centre depuis 12 jours. C'est le harc&#232;lement quotidien dans le centre qui est dur : les personnes qui doivent aller au TGI &#224; 10h00 sont r&#233;veill&#233;es &#224; 6h00 du matin. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texte envoy&#233; par les d&#233;tenus de CRA 2 de Vincennes :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
Tous les d&#233;tenus du centre de r&#233;tention de Vincennes&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Au secours, au secours, je suis le droit de l'homme ma vie est en danger. L'homme est devenu un chiffre. L'homme est chass&#233; dans les gares, dans son lieu de travail et dans les lieux publics. Arr&#234;tons ! Arr&#234;tons la chasse &#224; l'homme ! c'est urgent ! Attention ! j'entends un cri ! D'o&#249; vient-il ? Il approche, c'est un demandeur de secours. Est ce que j'ai entendu LIBERT&#201; ? Je m'approche de lui, oui c'est la LIBERT&#201; qui est en danger. Qu'est ce qu'elle dit ? Elle dit &#171; c'est fini ! c'est fini ! ma vie est partie. Je n'ai plus de vie ici avec un syst&#232;me Sarkozy. &#187; J'ai pris ma soeur et je suis parti. Mais on entendait beaucoup de cris de demandeurs de secours. Tout le monde crie. Les oiseaux crient, la nature aussi. On dirait un nouveau Tsunami et tout &#231;a dans un pays de fraternit&#233;, d'&#233;galit&#233; et de libert&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3 mars&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;CRA 2 : On nous raconte qu'il y a d&#233;j&#224; 4 personnes du Foyer Terre aux Cur&#233;s qui ont &#233;t&#233; expuls&#233;es et que 11 sont toujours &#224; Vincennes. &#171; Je suis pass&#233; au TGI de cit&#233; ce matin. J'ai appel&#233; mon avocat, mais il n'a pas voulu venir. Le juge m'a dit que sans avocat il ne pouvait pas me faire sortir. La plupart d'entre nous sommes pass&#233;s par plusieurs tribunaux et nous avons aussi rencontr&#233; le Consul. L'atmosph&#232;re au centre est plus calme, m&#234;me si la nuit, les bruits continuent. J'ai fait trois jours de gr&#232;ve de la faim, mais si on est que trois, c'est difficile. Les policiers disaient aux personnes que l'on mangeait alors que nous ne mangions pas. Il faut &#234;tre beaucoup pour que les policiers se rendent compte que nous faisons la gr&#232;ve et qu'ils nous &#233;coutent. Les vols pour demain n'ont pas encore &#233;t&#233; affich&#233;s. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8 mars&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Plus d'une centaine de personnes se sont rassembl&#233;es &#224; Nantes samedi 8 mars entre 11h et 13h.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Chronologie mise &#224; jour le 12 mars 2008.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&#176;&lt;/center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ils disent que c'est un centre de r&#233;tention, mais c'est une prison.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Interview de &#171; X se disant Samir &#187; &#224; la sortie du centre de r&#233;tention de Lyon.&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Extrait de l'Envol&#233;e n&#176; 19 mars 2007&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est quoi ton parcours ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pris le train, direction Saint-Jean-de-Maurienne, le train s'est arr&#234;t&#233; &#224; Chamb&#233;ry, il y a des flics qui sont mont&#233;s ; ils n'ont pas le droit de contr&#244;ler dans une gare qui n'est pas internationale, pourtant ils ont contr&#244;l&#233;. Ils choisissent et c'est l'arrestation. Les flics, ils sont de Lyon, ils sortent, et devant la gare, ils demandent : &#171; il est o&#249;, le commissariat ? &#187; C'&#233;taient des flics sp&#233;ciaux. Personne ne r&#233;pondait : les gens croyaient que c'&#233;tait une blague. Ils ont fait venir une voiture de Lyon devant la gare alors que le commissariat &#233;tait &#224; 50 m&#232;tres. Je suis rest&#233; deux heures dans ce commissariat, et apr&#232;s, ils m'ont amen&#233; &#224; la police aux fronti&#232;res &#224; Chamb&#233;ry aussi (PAF). Premier interrogatoire : &#171; t'es d'o&#249; ? &#187;, etc. ; fouille &#224; fond, ils cherchent la moindre trace de ton origine, ils lisent les bouts de papiers qui tra&#238;nent dans tes poches, les num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Toi, t'avais quoi comme papiers d'identit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais rien du tout. Interrogatoire, &#171; comment t'es rentr&#233; en France ? &#187;, faire les empreintes... et moi, j'avais quelques arrestations avant, j'ai fait quelques centres de r&#233;tention. Ils ont tout ressorti : les empreintes digitales, toutes les arrestations, la photo, le nom. Le nom,c'est celui que je donnais avant : &#171; X se disant Samir &#187;. J'ai quatre reconduites &#224; la fronti&#232;re (APRF), deux de Paris, une des Bouches-du-Rh&#244;ne, une de Lyon&#8230; Ils les ont toutes sorties et envoy&#233; tout &#231;a au Pr&#233;fet qui d&#233;cide s'il t'envoie en centre de r&#233;tention. J'ai attendu vingt-quatre heures en garde &#224; vue &#224; Chamb&#233;ry ; et apr&#232;s, comme pr&#233;vu, j'ai &#233;t&#233; amen&#233; au centre de Lyon le lendemain. A peine arriv&#233;, fouille, photo&#8230; Je suis habitu&#233; &#224; &#231;a, c'est pour te faire ta carte d'identit&#233; &#224; l'int&#233;rieur du centre. C'est une carte o&#249; il y a nom, pr&#233;nom, num&#233;ro de chambre, adresse du centre et photo, mais pas d'empreintes digitales.T'as des papiers dans le centre pendant un mois (rire) et t'as pas le droit de tra&#238;ner dans le centre sans tes papiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans le centre, &#231;a se passe comment ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce centre, il y a 120 places, mais il n'est jamais plein, il y a entre 80 et 100 personnes. Il y a deux couloirs et une petite cour entre les deux. Chacun des couloirs est coup&#233; en deux par un grillage. Le couloir famille, il est coup&#233; en deux avec un couloir pour les jeunes filles ; et le couloir homme, il est divis&#233; en deux. La grille, elle est ouverte la journ&#233;e et ferm&#233;e la nuit. Ils te r&#233;veillent vers 8 heures pour aller d&#233;jeuner ; apr&#232;s, tu reviens dans ta chambre, t'as acc&#232;s &#224; tout le centre ; apr&#232;s, vers 11 heures, ils ferment tout en disant qu'ils vont faire le nettoyage jusqu'&#224; 14 heures ; mais tu retrouves ta chambre exactement pareil, mais les lits d&#233;faits. Moi, je pense que c'est la fouille des chambres. Ils essayent de mettre la main sur les papiers qu'on t'a fil&#233;s pendant les visites pour prouver qui tu es. M&#234;me l'hiver, ils laissent un b&#233;b&#233; de quatre ou cinq mois dehors pendant trois heures, que tu sois malade ou pas, ils s'en foutent, le temps de fouiller. Apr&#232;s, &#224; 12 heures, ils appellent pour la bouffe dans la salle &#224; manger, et un truc bizarre se passe : quand tu bouffes, apr&#232;s, tu te sens faible, t'as envie de dormir. Moi je pense, je suis pas s&#251;r mais tout le monde le pense, qu'il y a des m&#233;dicaments dans la bouffe. Apr&#232;s, tout le monde va dormir. Par contre, la bouffe du soir, &#224; 6 heures, elle a l'air normale ; on ne peut pas confirmer &#224; cent pour cent, mais bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;T'as pu te balader et discuter avec tout le monde ? En fait, vous &#234;tes souvent ensemble ? T'es pas enferm&#233; dans ta chambre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils t'enferment la nuit de 10 heures du soir &#224; 8 heures du matin. Ils disent que c'est un centre de r&#233;tention, mais c'est une prison. En tout cas, c'est la situation &#224; l'int&#233;rieur. Avec le bureau de la Cimade qui sont des manipulateurs : c'est une association qui s'occupe du droit des &#233;trangers, et la premi&#232;re chose qu'ils te disent, c'est de remettre ton passeport. Si tu le fais pas, ils te disent qu'on peut rien faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Cimade, c'est la seule association qui entre dans les centres de r&#233;tention, officiellement pour apporter une aide juridique ind&#233;pendante aux sans-papiers, et l&#224;, ce que tu dis, c'est qu'ils prennent le relais de l'administration, qu'ils collaborent directement en disant qu'il faut avant tout donner ton identit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais que la premi&#232;re chose qu'ils disent, comme les avocats commis d'office, c'est : &#171; je peux rien faire &#187; ; alors comme droit des &#233;trangers, c'est un peu l&#233;ger. En regardant d'autres cas, m&#234;me pas seulement moi, les demandes d'asile, ils les transmettent, mais du coup, ils obligent &#224; donner l'identit&#233;. Sinon, &#231;a dure dix secondes ; si tu donnes pas tes papiers, ils te donnent un num&#233;ro de fax, une carte t&#233;l&#233;phonique si t'en as pas. Moi, je vois rien d'autre. Les demandes d'asile, elles sont toutes refus&#233;es, et les gens qui ont donn&#233; leurs papiers, ils sont s&#251;rs d'&#234;tre expuls&#233;s. Il y a aussi l'OMI (Office des migrations internationales), qui te permet d'avoir des mandats, de recevoir des choses de l'ext&#233;rieur, et l&#224; aussi tu dois donner ton nom et ta nationalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu peux expliquer pourquoi &#231;a te para&#238;t capital de ne pas donner son passeport ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir du moment o&#249; tu donnes pas de passeport, ils savent pas d'o&#249; tu es ; et pour les laisser chercher un peu, tu ne donnes m&#234;me pas ton origine g&#233;ographique, car ils peuvent retrouver : faut toujours t'&#233;loigner de 5, 6 pays. Si tu ne fais pas &#231;a, ils sont trop forts dans les interrogatoires. Ils te laissent un flic gentil, qui te dit : &#171; on peux t'aider que si tu donnes ton identit&#233; &#187;. Ils vont jusqu'&#224; dire qu'ils font ce travail pour sauver des gens, puis quand tu marches pas dans leur truc, ils te menacent de la prison. C'est pas seulement des menaces : &#224; Lyon, j'ai vu plusieurs personnes aller en prison, et &#231;a fait peur aux gens qui sont dans le centre et qui donnent pas leur identit&#233;, ils l&#226;chent&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chose importante, c'est de ne pas donner ton identit&#233;, ni ton origine, de ne pas marcher dans leur truc. Ne pas tra&#238;ner avec des papiers qui prouvent d'o&#249; tu viens. Il faut toujours garder le m&#234;me nom que tu as donn&#233; la premi&#232;re fois, m&#234;me date de naissance, m&#234;mes noms des parents. Si tu changes pas, ils peuvent pas dire que tu as menti et te poursuivre p&#233;nalement pour &#231;a. Ils contactent le consulat que tu as d&#233;sign&#233;, et si lui, il te d&#233;clare inconnu, ils r&#233;essayent les interrogatoires ; ils regardent aussi avec qui tu tra&#238;nes, avec qui tu parles, ils &#233;coutent les conversations au t&#233;l&#233;phone portable. Ce n'est pas une preuve pour t'expulser, mais c'est pour savoir &#224; quel consul ils vont t'amener.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des flics de toutes les origines &#224; la PAF et des traducteurs sur place qui traduisent les conversations au t&#233;l&#233;phone. Quand tu rentres, tu donnes ton num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone, et d&#232;s que tu appelles, ton nom s'affiche sur l'ordinateur avec le num&#233;ro que tu as donn&#233; ; ils v&#233;rifient avec les cam&#233;ras que c'est bien toi qui t&#233;l&#233;phones avec. Il y a aussi des civils qui viennent dans la salle &#224; manger pour savoir de quelle origine tu es. Ils te tchatchent, te montrent qu'ils sont des humains, qu'ils ont des enfants, et dans la conversation, ils disent en faisant semblant de chercher un nom : &#171; et, tu sais, l&#224;, l'autre, le Tunisien&#8230; comment c'est d&#233;j&#224; ? &#187;, en esp&#233;rant que tu dises : &#171; non, lui il est Marocain. &#187; Ils tentent des tas de pi&#232;ges comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et toi, comment &#231;a s'est pass&#233; &#224; ton arriv&#233;e dans le centre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premier interrogatoire, un flic en civil dans son bureau. J'avais plus de cigarettes apr&#232;s les vingt-quatre heures de garde &#224; vue. Il m'en donne une, l'allume, fait le gentil, sort le dossier, les quatre APRF : &#171; cette fois, tu vas avoir du mal &#224; t'en sortir, mais j'ai vu ton dossier, t'as pas fait de d&#233;lit, t'es un travailleur, un mec bien ; je vais essayer de t'aider ; t'as gal&#233;r&#233; ; le moyen pour t'aider, c'est que tu donnes ton identit&#233; &#187; ; &#231;a commence bien. Je lui dis : &#171; je vais r&#233;fl&#233;chir &#187;. Je lui donne quelques alias et quelques pays (rire). Le mec, il me dit : &#171; t'as dit t'es Alg&#233;rien, t'es Tunisien, mais moi je suis s&#251;r que tu es Marocain &#187; ; j'ai dit : &#171; voil&#224;, c&#8216;est &#231;a, je suis Marocain&#8230; &#187; ; l&#224;, il s'&#233;nerve,me menace : &#171; si t'as d&#233;cid&#233; de me pourrir la vie, moi aussi je vais te pourrir la vie, je vais te foutre en prison&#8230; &#187; Le lendemain, c'est un autre de la PAF qui m'appelle, et cette fois il fait pas le gentil, direct : &#171; tu sors pas de ce bureau si tu me dis pas d'o&#249; tu viens &#187;. Je dis rien, je vais r&#233;fl&#233;chir pour pouvoir sortir. Et &#231;a recommence le lendemain. Ils m'emm&#232;nent au tribunal, je parle &#224; l'avocat commis d'office et lui explique le vice de proc&#233;dure au moment de l'arrestation, car c'&#233;tait pas une gare internationale. Et puis devant le juge, il s'est assis en d&#233;clarant : &#171; je n'ai rien &#224; dire &#187;. Impossible de parler, le juge te dit de te taire. C'est une machine. Tu peux faire confiance &#224; personne, le but c'est expulser, point barre. Le proc&#232;s, il dure deux minutes pour chaque retenu. Le rendu, tu l'as dix minutes apr&#232;s, hyper rapide ; il a donn&#233; une prolongation de r&#233;tention de quinze jours &#224; tout le monde. En fait, j'ai eu deux jours de centre de r&#233;tention comme une sorte de d&#233;p&#244;t avant de passer devant le juge ; l&#224;, il t'envoie quinze jours en centre, le temps qu'ils te reconnaissent. Et si au bout des quinze jours, t'es pas reconnu, tu repasses devant le juge qui te renvoie en centre pour quinze jours. &#199;a fait en tout un maximum de 32 jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu peux revenir sur ce qui s'est pass&#233; apr&#232;s ton premier passage devant le juge ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A mon retour au centre apr&#232;s le passage devant le juge, j'ai commenc&#233; la gr&#232;ve de la faim le 28 novembre. J'ai fait quatre jours tout seul. Avec menaces, deux interrogatoires par jour ; quand t'es dans la cour, ils te parlent au micro ; par exemple, je fumais dans le couloir avec 6 personnes, ils disent : &#171; Samir, sors fumer dehors &#187;. Avec les cam&#233;ras, ils voient tout ce qui se passe et te foutent la pression ; encore plus quand il y a eu le rassemblement contre les centres de r&#233;tention &#224; Lyon, le 2 d&#233;cembre. La veille, un flic qui a lu sur Internet le communiqu&#233; que j'avais envoy&#233; m'a d&#233;j&#224; convoqu&#233; pour avoir des infos sur le rassemblement. Le jour m&#234;me, je suis encore convoqu&#233; au bureau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, je dis que je ne suis pas au courant. Ils me foutent la pression en disant qu'ils savent que c'est l'extr&#234;me-gauche, des casseurs, des trucs comme &#231;a. Je r&#233;ponds que c'est mes amis et que je les aime (rire). Bref, tous les jours &#231;a se passe comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Donc l&#224;, ils commencent &#224; te reprocher de leur tenir t&#234;te, d'avoir des liens avec l'ext&#233;rieur et de faire sortir des informations ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;T'&#233;cris sur une feuille et tu le communiques par t&#233;l&#233;phone ou tu le fais sortir pendant une visite. C'est pas tr&#232;s difficile. Dans le centre de Lyon, m&#234;me par la fen&#234;tre, il y a deux chambres o&#249; tu as acc&#232;s &#224; la rue.Tu ne peux pas lancer, car il y a un grillage, mais tu peux crier ; les gens, ils peuvent te voir. Je suis rest&#233; quatre jours en gr&#232;ve de la faim. Ils m'ont fait chier, menac&#233;, et m&#234;me si je suis habitu&#233; aux centres, je sais que &#231;a commence &#224; &#234;tre plus s&#233;rieux et je commence &#224; les croire un peu. Le juge aussi a parl&#233; de trois ans de prison, et dans le centre, ils parlent de deux mois. Le 4 d&#233;cembre, j'ai fait le tour des chambres. Tout le monde s'est mis en gr&#232;ve de la faim, sauf deux malades. Il y avait aussi la famille Raba &#224; ce moment-l&#224;. Le matin, personne va manger, le midi non plus, et l&#224;, les flics, ils commencent &#224; avoir peur, il se passe quelque chose qu'ils ne comprennent pas ; apr&#232;s on a donn&#233; la liste des gr&#233;vistes aux flics avec les signatures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s vite, ils ont commenc&#233; &#224; appeler toute la liste un par un dans un bureau. Ils menacent, profitent des gens qui parlent pas bien fran&#231;ais. &#199;a a march&#233;, tout le monde a sign&#233; un papier comme quoi il arr&#234;te la gr&#232;ve, et en sortant du bureau tout le monde allait manger. Du coup, &#224; 6 heures de l'apr&#232;s-midi, la gr&#232;ve de la faim s'est arr&#234;t&#233;e. D'ailleurs, dans les hauts-parleurs, ils annon&#231;aient que le soir il y avait un menu sp&#233;cial avec des frites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est comme &#231;a que &#231;a se passe. J'essayais de convaincre les gens &#224; la porte du r&#233;fectoire en disant que c'&#233;tait le jeu des flics. Je les emp&#234;chais pas, mais je leur disais qu'ils s'&#233;taient engag&#233;s, qu'&#224; l'ext&#233;rieur aussi des gens s'&#233;taient engag&#233;s, qu'il fallait pas l&#226;cher. &#171; Pourquoi t'as peur, t'es d&#233;j&#224; enferm&#233;, ils peuvent rien faire de plus, c'est du blabla ce que disent les flics &#187;. Un flic est venu m'emp&#234;cher de continuer, il m'a attrap&#233;, je l'ai frapp&#233; direct, un coup de poing dans le ventre&#8230; ses coll&#232;gues m'ont mis &#224; l'isolement, ils gueulaient mais ils m'ont pas frapp&#233;. Je suis rest&#233; quelques heures en isolement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a diff&#233;rents r&#233;gimes d'enfermement&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l'isolement, c'est une cellule de 3-4 m&#232;tres carr&#233;s. Sans fen&#234;tre. Ils peuvent te laisser trois, quatre, cinq jours, comme ils veulent. Il y a des gens quasiment tous les jours dans ces cellules. Apr&#232;s une bagarre, ou quelqu'un qui a gueul&#233;, qui fait n'importe quel truc, ils le mettent direct. C'est des chambres individuelles. Je sais qu'il y en a au moins deux. Le lendemain, on &#233;tait que 5-6 gr&#233;vistes, on a d&#233;cid&#233; d'arr&#234;ter. Les gens, ils commen&#231;aient &#224; avoir peur de moi &#224; l'int&#233;rieur, &#224; cause aussi de la bagarre avec le flic. Les t&#233;l&#233;phones portables sont pas interdits, c'est pas comme &#224; Vincennes. Apr&#232;s 6 heures, quand les cabines &#233;taient ferm&#233;es, je recevais des appels sur les portables des autres, mais l&#224;, plus personne ne voulait me filer son t&#233;l&#233;phone. J'ai gal&#233;r&#233; quelque temps. Je n'arrivais pas &#224; savoir exactement, mais en gros les flics disaient que j'allais finir en prison et donc que j'allais foutre les autres dans la merde pour rien. J'ai d&#251; attendre qu'il y ait de nouveaux arrivants pour leur emprunter leur t&#233;l&#233;phone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment &#231;a s'est fini pour toi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, j'ai eu deux consulats en tout. D'abord le consulat alg&#233;rien, qui ne m'a pas reconnu et qui a dit que j'&#233;tais Tunisien ; donc ils m'ont amen&#233; au consulat tunisien. En principe, c'est lui qui se d&#233;place au centre, mais l&#224; ils m'ont amen&#233; &#224; Grenoble pour le voir. Ils ont fait 150 km pour dix minutes. Trois flics en escorte. Le consul tunisien n'a pas r&#233;pondu non plus, il faisait une recherche et n'a pas donn&#233; sa r&#233;ponse dans le d&#233;lai de trente jours. M&#234;me s'il m'avait d&#233;clar&#233; inconnu, je serais all&#233; en prison, mais l&#224; il n'y a pas eu de r&#233;ponse du tout. J'ai eu un coup de chance de ne pas y aller parce que sinon, apr&#232;s deux mois de prison, tu reviens en centre de r&#233;tention ; et apr&#232;s, c'est l'expulsion. Et si tu refuses l'avion, apr&#232;s tu retournes en prison, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;T'as quelque chose &#224; ajouter pour conclure ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ben&#8230; qu'il faut lutter &#224; l'int&#233;rieur et pas oublier que tu ne peux pas faire confiance &#224; un flic.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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