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		<title>Retour sur la bataille de Villiers-le-Bel</title>
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		<dc:date>2012-05-23T02:41:17Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mathieu Rigouste</dc:creator>


		<dc:subject>Prison, justice, r&#233;pression</dc:subject>
		<dc:subject>Urbanisme</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes</dc:subject>
		<dc:subject>Oppressions de classe</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce texte est extrait de &#034;Vengeance d'Etat - Villiers-le-Bel : des r&#233;voltes aux proc&#232;s&#034; &#233;dit&#233; en 2011 aux &#233;ditions Syllepse.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 25 novembre 2007, Lakhamy et Moushin, deux adolescents de Villiers-le-Bel, d&#233;c&#232;dent suite &#224; la collision de leur moto avec une voiture de police. Plusieurs nuits de r&#233;voltes &#233;clatent, laissant s'exprimer la col&#232;re de centaines d'habitants qui refusent de croire &#224; la version polici&#232;re d'un accident. Des dizaines de policiers sont bless&#233;s, notamment par des tirs d'armes &#224; feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;pression judiciaire succ&#232;de &#224; la pacification polici&#232;re. Trois s&#233;ries de proc&#232;s ont lieu, apportant chacun leur lot de condamnations. Le 21 juin 2010, s'ouvre le proc&#232;s des tireurs pr&#233;sum&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un proc&#232;s pour l'exemple, au terme duquel cinq habitants de Villiers-le-Bel seront condamn&#233;s &#224; des peines allant de 3 &#224; 15 ans de prison, en l'absence de preuves, et essentiellement sur la base de t&#233;moignages anonymes.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique24" rel="directory"&gt;R&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot20" rel="tag"&gt;Prison, justice, r&#233;pression&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot53" rel="tag"&gt;Urbanisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot92" rel="tag"&gt;Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot157" rel="tag"&gt;Oppressions de classe&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH109/arton927-af1c2.jpg?1781170783' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='109' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff927.jpg?1333656119&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'ordre s&#233;curitaire et le soul&#232;vement des quartiers populaires&lt;br&gt;
RETOUR SUR LA BATAILLE DE VILLIERS-L-BEL&lt;/h2&gt;&lt;p style=&#034;text-align: center;&#034;&gt;&lt;strong&gt;Mathieu Rigouste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J'ai v&#233;cu 25 ans &#224; Gennevilliers, banlieue populaire de Paris o&#249; quel&#173;ques (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Que la guerre &#224; la drogue provoque plus d'abus policiers, une r&#233;pression plus puissante et la suspension des libert&#233;s civiles pour tous les habitants des quartiers ne devrait pas surprendre, &#233;tant donn&#233; la longue histoire de la police des communaut&#233;s de couleur. La relation coloniale qui structurait originellement la pr&#233;sence polici&#232;re reste pratiquement inchang&#233;e. Comme des arm&#233;es d'occupation avec quasiment aucun lien organique dans le quartier auquel elles sont assign&#233;es, ces forces de police de la grande ville n'op&#232;rent pas diff&#233;remment des forces imp&#233;riales d'hier : chaque sujet colonis&#233; est suspect. Il est rare ce policier, m&#234;me parmi les Noirs, les Latinos et les femmes, qui voit sa t&#226;che principale comme le fait de travailler pour ou d'&#234;tre employ&#233; par les communaut&#233;s de couleur des quartiers pauvres. Au lieu de &#231;a, la police travaille pour l'Etat et la municipalit&#233;, et son r&#244;le est de garder &#224; vue une population enti&#232;rement criminalis&#233;e, de contenir le chaos entre les murs du ghetto et de s'assurer que les plus indisciplin&#233;s restent dans le rang. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Robin D. G. Kelley&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Slangin' Rocks, Palestinian Style &#187;, in Jill Nelson, Police Brutality. An (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'imp&#233;rialisme occidental est entr&#233; dans une nouvelle phase d'expansion &#224; la fin du 20e si&#232;cle. Pour se restructurer, il attaque et d&#233;poss&#232;de les derniers territoires qui r&#233;sistent encore &#224; l'accumulation illimit&#233;e du profit et de la puissance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;David Harvey, Le nouvel imp&#233;rialisme, Les Prairies ordinaires, 2010.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#192; l'int&#233;rieur m&#234;me des pays dominants, les quartiers populaires concentrent celles et ceux qui pro&#173;fitent le moins de l'ordre en place et qui ont donc le plus int&#233;r&#234;t &#224; s'en d&#233;barrasser. Ces quartiers sont pris entre les m&#226;choires de l'&#201;tat et du capital : une double strat&#233;gie, politique et &#233;conomique qui cherche &#224; les encadrer et &#224; les provoquer, &#224; les contenir et &#224; les attaquer, pour les soumettre, les transformer ou d&#233;truire ceux qui entravent encore l'extension des m&#233;galopoles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les terrains de chasse du syst&#232;me s&#233;curitaire ne se laissent pas &#233;craser sans combattre. Villiers-le-Bel est une bataille importante dans cette longue campagne inachev&#233;e. Elle a permis d'exp&#233;rimenter de nouvelles technologies de contr&#244;le, de surveillance et de r&#233;pression, elle a m&#233;diatis&#233; ces savoir-faire et les mat&#233;riels fran&#231;ais sur le march&#233; international de la s&#233;curit&#233; int&#233;rieure. Elle a servi &#224; criminaliser davantage la r&#233;volte des quartiers populaires. Mais elle devait aussi offrir une revanche aux policiers victimis&#233;s durant les batailles de Clichy-sous-Bois (octobre-d&#233;cembre 2005). Humili&#233;s une nouvelle fois, caillass&#233;s par des adolescents et de jeunes adultes, insult&#233;s par leurs parents, m&#233;pris&#233;s par des retrait&#233;s, une partie de ces policiers est entr&#233;e dans un processus de radicalisation. Pendant la guerre d'Alg&#233;rie, la contre-insurrection avait d&#233;j&#224; d&#233;bord&#233;. Une fraction fasciste s'&#233;tait alors constitu&#233;e &#224; l'int&#233;rieur de l'arm&#233;e et avait tent&#233; de prendre le pouvoir. L'ordre s&#233;curitaire, lui, se confronte &#224; un probl&#232;me de d&#233;bordement dans la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut montrer que les r&#233;voltes des quartiers populaires s'inscrivent dans la longue histoire des r&#233;sistances &#224; la domination imp&#233;rialiste. Analyser l'influence des techniques de guerre coloniale sur les nouvelles m&#233;thodes de r&#233;pression, le r&#244;le des march&#233;s politiques et &#233;conomiques de la s&#233;curit&#233;, d&#233;crire les contradictions et les failles dans la police. La bataille de Villiers-le-Bel nous parle des transformations &#224; l'oeuvre dans les strat&#233;gies et les armes, les forces et les faiblesses de l'oppresseur.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Imp&#233;rialisme, s&#233;gr&#233;gation et r&#233;pression&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les in&#233;galit&#233;s sociales, &#233;conomiques et politiques produites par le capitalisme provoquent in&#233;vitablement de l'indiscipline et des r&#233;voltes dans les classes populaires. Il existe ainsi un ph&#233;nom&#232;ne de &#171; crises &#187; cycliques lorsque l'&#201;tat ne dispose plus de la puissance n&#233;cessaire pour soumettre des masses r&#233;volt&#233;es et que les exploiteurs font face &#224; une baisse importante de leurs taux de profit. L'&#201;tat et le capital doivent alors restructurer leur alliance. L'imp&#233;rialisme est un processus d'expansion qui &#233;merge pour faire remonter les taux de profit et emp&#234;cher l'autonomisation des classes domin&#233;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, L'imp&#233;rialisme, Les origines du totalitarisme, tome 2, (1951) (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. A travers la conqu&#234;te coloniale et la soumission de nouveaux territoires et de nouvelles &#171; populations &#187; (de la main d'oeuvre et des consommateurs), l'&#201;tat met de nouveaux march&#233;s &#224; disposition de la bourgeoisie, il d&#233;veloppe ainsi &#233;norm&#233;ment ses capacit&#233;s militaires et polici&#232;res et peut d&#233;porter une partie de ses &lt;i&gt;classes dangereuses&lt;/i&gt; aux colonies pour qu'elles y assurent les couches inf&#233;rieures de l'encadrement. La colonie constitue d&#232;s lors un laboratoire o&#249; s'exp&#233;rimente une forme de gouvernement des vaincus bas&#233; sur une domination blanche et militaro-polici&#232;re. De l&#224; reviennent une culture, des techniques, des mat&#233;riels et des personnels qui influencent la transformation du contr&#244;le en m&#233;tropole, en particulier la police des pauvres, des ouvriers et des &#233;trangers. Le syst&#232;me imp&#233;rialiste entretient ainsi un lien constant entre les m&#233;thodes d'encadrement des colonis&#233;s et la mani&#232;re de tenir les quartiers populaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin du 19e si&#232;cle, un premier probl&#232;me s'est pos&#233; sur le front int&#233;rieur de l'&#201;tat fran&#231;ais et des grands pays imp&#233;rialistes. Les masses ouvri&#232;res se sont organis&#233;es et les exp&#233;riences insurrectionnelles se succ&#232;dent (1848, 1871). Confront&#233; &#224; l'emploi de m&#233;thodes militaires et de troupes rapatri&#233;es d'Alg&#233;rie, le ph&#233;nom&#232;ne r&#233;volutionnaire a pourtant continu&#233; &#224; se propager. Il est devenu tr&#232;s risqu&#233; pour l'&#201;tat d'&#233;craser militairement les gr&#232;ves et les r&#233;voltes. Il faut &#233;viter de provoquer des insurrections, cesser de massacrer les foules en col&#232;re, inventer des mat&#233;riels, des techniques et des doctrines de basse intensit&#233;. On cherche d&#232;s lors &#224; d&#233;velopper les moyens de disperser les attroupements et &#224; repousser l'emploi du contact physique. Tout en conservant la capacit&#233; de haute intensit&#233;, au cas o&#249;. C'est le d&#233;but de ce que la police appelle le &#171; maintien de l'ordre &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Patrick Bruneteaux, Maintenir l'ordre, Les transformations de la vio&#173;lence (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, une premi&#232;re hybridation militaro-polici&#232;re, l'origine des CRS ou de la gendarmerie mobile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un second probl&#232;me s'est pos&#233; sur le front colonial dans la seconde partie du 20e si&#232;cle. Le degr&#233; d'in&#233;galit&#233;s y &#233;tait tel que malgr&#233; le d&#233;ploiement de l'arm&#233;e puis l'envoi des appel&#233;s, l'insurrection se g&#233;n&#233;ralisait et qu'un autre mouvement r&#233;volutionnaire s'y d&#233;veloppait &#224; grande vitesse. En Indochine, l'arm&#233;e fran&#231;aise a invent&#233; sa doctrine de &#171; contre-insurrection &#187;, un syst&#232;me de terreur militaro-polici&#232;re qu'elle finit de tester en Alg&#233;rie, o&#249; l'&#201;tat lui confie tous les pouvoirs. &lt;br class='autobr' /&gt;
En 1957, Alger a servi de premier grand laboratoire pour l'application de cette nouvelle doctrine sur la population d'une grande ville.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le n&#233;ocolonialisme et la soci&#233;t&#233; postcoloniale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la fin de l'Empire, l'imp&#233;rialisme fran&#231;ais se perp&#233;tue aujourd'hui &#224; travers la domination n&#233;ocoloniale de territoires extra-nationaux en Afrique notamment et &#224; l'int&#233;rieur du territoire national par certaines formes de s&#233;gr&#233;gation et de subordination : en Euskadi, Gwada, Corsica, Breizh... et dans certains quartiers populaires. Dans ce nouvel imp&#233;rialisme, la guerre dans la population et le contr&#244;le des pauvres forment un continuum de &#171; D&#233;fense et de s&#233;curit&#233; int&#233;rieure &#187;.&lt;/br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le prototype du n&#233;ocolonialisme a &#233;merg&#233; &#224; travers la fabrication de l'&#201;tat &#171; ind&#233;pendant &#187; du Maroc en 1956, la formation de sa police, de son arm&#233;e et de ses administrations par l'&#201;tat fran&#231;ais. Durant les derni&#232;res ann&#233;es de la guerre d'Alg&#233;rie, le gouvernement du g&#233;n&#233;ral de Gaulle a mis en place cette nouvelle forme de subordination indirecte, plus proche du mod&#232;le colonial anglo-saxon, dans la majeure partie de son pr&#233;-carr&#233; africain. Des cadres &#233;taient s&#233;lectionn&#233;s dans la bourgeoisie colonis&#233;e s'ils s'engageaient &#224; conserver une partie des int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques, strat&#233;giques et politiques de la France. Ils recevaient alors en &#233;change les manettes de l' &#171; &#201;tat ind&#233;pendant &#187;. Ceux qui continuaient de lutter pour des soci&#233;t&#233;s &#233;galitaires furent &#233;limin&#233;s. &lt;/br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
En France, malgr&#233; les &#171; ind&#233;pendances &#187;, la culture dominante n'a pas &#233;t&#233; d&#233;colonis&#233;e et une soci&#233;t&#233; &#171; postcoloniale &#187; a vu le jour. Les g&#233;n&#233;rations qui ont pris les commandes avaient &#233;t&#233; form&#233;es durant les guerres d'Indochine, du Maroc et d'Alg&#233;rie. Dans l'administration, la police, l'arm&#233;e, les m&#233;dias, la classe dirigeante, le patronat, une partie des id&#233;es, des techniques et des pratiques ont perdur&#233;, certaines ont &#233;t&#233; reconduites et r&#233;nov&#233;es pour &#234;tre appliqu&#233;es en particulier aux non-blancs puis, sous des formes d&#233;riv&#233;es, aux classes populaires. Le r&#233;pertoire colonial est rest&#233; ouvert et disponible, il fournit encore aujourd'hui, l'une des grandes bo&#238;tes &#224; outils de la soci&#233;t&#233; s&#233;curitaire.&lt;/br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;De la bataille d'Alger &#224; la bataille de Villiers-le-Bel &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dot&#233; des pleins pouvoirs civils et militaires le 4 janvier 1957, le G&#233;n&#233;ral Massu est charg&#233; de pacifier Alger, de d&#233;manteler les r&#233;seaux du Front de Lib&#233;ration Nationale (FLN), de paralyser et de soumettre l'ensemble de la population colonis&#233;e de la ville. Il va tester la contre-insurrection en contexte urbain. Pour cela, il met en marche plusieurs r&#233;giments, des forces de police, de gendarmerie et des CRS, des unit&#233;s de la DST, du contre-espionnage (SDECE) et des commandos du 11&#232;me Choc. La combinaison de ces forces doit permettre de terroriser les insurg&#233;s et leur &#171; milieu de prolif&#233;ration &#187; en quadrillant la Casbah de mani&#232;re rationnelle et intensive. Le Colonel Roger Trinquier, th&#233;oricien de cette &#171; guerre moderne &#187;, fut charg&#233; de concevoir l'op&#233;ration qu'il nomma Dispositif de Protection Urbaine (DPU). Le principe consiste &#224; encadrer les quartiers musulmans avec des troupes de &lt;i&gt;maintien de l'ordre&lt;/i&gt; tout en envoyant des unit&#233;s d'intervention &#224; l'int&#233;rieur pour se saisir des &lt;i&gt;suspects&lt;/i&gt;. Cette conqu&#234;te virile, combinaison de quadrillage et de p&#233;n&#233;tration, d&#233;veloppe une tension &#233;norme &#224; l'int&#233;rieur de la zone boucl&#233;e. Les rues sont r&#233;organis&#233;es par des couloirs de barbel&#233;s, des contr&#244;les d'identit&#233; filtrent et &#233;tranglent la vie sociale, les maisons sont num&#233;rot&#233;es, les familles fich&#233;es et tous les suspects embarqu&#233;s pour &#234;tre &#171; interrog&#233;s &#187;. C'est un m&#233;lange d' op&#233;rations &#171; coup de poing &#187; et &#171; coup de filet &#187;. La g&#233;n&#233;ralisation de la torture, des meurtres et des disparitions va affaiblir et d&#233;sorganiser profond&#233;ment le Front de Lib&#233;ration Nationale &#224; Alger. Mais la violence de la r&#233;pression radicalise la majorit&#233; des colonis&#233;s. Le FLN se reconstitue en quelques mois puis se renforce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contre-insurrection est une technique de guerre longue qui alimente constamment les rangs de la r&#233;bellion, une m&#233;thode qui oblige l'&#201;tat &#224; financer un v&#233;ritable march&#233; public de la guerre int&#233;rieure. Les promoteurs de cette doctrine n'ont pas insist&#233; sur ce fait particuli&#232;rement probl&#233;matique, ils ont fait de &#171; la bataille d'Alger &#187; une vitrine de l'&#171; excellence &#187; fran&#231;aise dans le domaine de la contre-r&#233;volution et l'ont vendue &#224; qui voulait bien y croire. La violence d'&#201;tat servait jusqu'alors &#224; maintenir les rapports de domination ; l'influence des gigantesques complexes militaro-industriels sortis des deux guerres mondiales transforme progressivement la guerre et le contr&#244;le en des march&#233;s tr&#232;s profitables. La contre-insurrection sera l'un des secteurs importants de ce commerce international de la violence d'&#201;tat qui ne cesse de se d&#233;velopper depuis lors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En exportant le mod&#232;le de la &#171; bataille d'Alger &#187;, la France a diffus&#233; sa m&#233;thode de contre-insurrection durant toute la guerre froide. Les arm&#233;es des &#201;tats-Unis, de nombreux pays latino-am&#233;ricains ou africains y ont &#233;t&#233; form&#233;es et ont exp&#233;riment&#233; chaque fois une version particuli&#232;re adapt&#233;e au type de &#171; population &#187; &#224; pacifier et &#224; la figure de &#171; l'ennemi int&#233;rieur &#187; &#224; &#233;craser. Chaque fois on a vu se d&#233;velopper la militarisation de la soci&#233;t&#233; et du pouvoir, une industrie &#233;tatique de la torture et du meurtre, la privatisation des services publics et la r&#233;duction de l'&#201;tat &#224; ses fonctions r&#233;pressives. Presque partout o&#249; la contre-insurrection a &#233;t&#233; r&#233;employ&#233;e, des &#201;tats et des bourgeoisies ont pu se r&#233;tablir &#224; travers des guerres int&#233;rieures de basse intensit&#233; et de longue dur&#233;e. La contre-insurrection conna&#238;t une sorte de premier apog&#233;e international autour de 1968, lorsque les &#201;tats du &#171; monde libre &#187; affrontent de larges r&#233;voltes sociales et des mouvements r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les grands &#201;tats imp&#233;rialistes, l'emploi de la contre-insurrection en contexte colonial a eu une influence importante sur la transformation des m&#233;caniques r&#233;pressives &#224; l'int&#233;rieur du territoire national. Aux &#201;tats-Unis, la contre-insurrection a &#233;t&#233; employ&#233;e contre les r&#233;volutionnaires du Black Panther Party puis elle a s&#233;diment&#233; dans la police des ghettos &#224; travers la &#171; guerre contre le crime et la drogue &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur la continuation des programmes de contre-insurrection issus des ann&#233;es (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'exp&#233;rimentation de la guerre contre-r&#233;volutionnaire en Irlande du Nord a transform&#233; la r&#233;pression des r&#233;voltes ouvri&#232;res en Angleterre. En France, la r&#233;ouverture du r&#233;pertoire anti-subversif en mai 1968 a n&#233;cessit&#233; d'inventer une forme de contre-insurrection applicable &#224; l'int&#233;rieur de la m&#233;tropole imp&#233;rialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en essayant de l'employer, non plus pour immuniser &#171; les populations &#187; (les colonis&#233;s) mais &#171; la population en g&#233;n&#233;ral &#187; (les classes populaires), que s'est forg&#233;e la m&#233;canique s&#233;curitaire. Au croisement des deux probl&#232;mes fondateurs du maintien de l'ordre, la soci&#233;t&#233; s&#233;curitaire se confronte &#224; de nouvelles contradictions :&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle doit d&#233;velopper toujours plus de puissance r&#233;pressive, ce qui provoque un co&#251;t important pour l'&#201;tat. Ce dernier cesse d'investir dans la &lt;i&gt;pacification sociale&lt;/i&gt; et tente de contenir les indisciplines populaires dans des espaces clos. Pour entretenir ses nouvelles forces particuli&#232;rement offensives, il doit leur trouver des occasions de servir. Elles assureront l'enfermement des quartiers populaires. &lt;br class='autobr' /&gt;
Toutes ces restructurations favorisent le d&#233;veloppement de ph&#233;nom&#232;nes insurrectionnels ainsi que les contradictions entre les agents de la r&#233;pression et le bloc de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solution s&#233;curitaire se d&#233;ploie dans l'apr&#232;s-1968. Elle consiste &#224; d&#233;velopper les moyens de faire du profit &#224; partir de la r&#233;pression des &#171; d&#233;sordres &#187;, &#224; favoriser les march&#233;s priv&#233;s de la s&#233;curisation et &#224; r&#233;duire le co&#251;t du contr&#244;le en impliquant &#171; la population &#187; dans son propre encadrement. Il reste toujours &#224; &#233;viter d'engendrer des d&#233;bordements incontr&#244;lables. Mais d&#232;s lors, la possibilit&#233; de provoquer des &#171; d&#233;sordres g&#233;rables &#187; devient extr&#234;mement profitable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1970, l'offensive n&#233;o-lib&#233;rale et la restructuration industrielle engendrent un ch&#244;mage de masse et de nouvelles formes de pr&#233;carit&#233; dans les quartiers populaires. Dans le m&#234;me temps, le maintien de l'ordre et la police des pauvres se modernisent et se transforment, notamment en r&#233;f&#233;rence &#224; l'exp&#233;rience alg&#233;rienne. Des mat&#233;riels et des techniques de protection et de contr&#244;le des foules sont import&#233;es dans les CRS et des unit&#233;s polici&#232;res de type &#171; commando &#187; sont cr&#233;&#233;es pour &lt;i&gt;p&#233;n&#233;trer les milieux populaires&lt;/i&gt;. C'est l'origine des BAC. La g&#233;n&#233;ration d'officiers qui prend les commandes de cette police modernis&#233;e a &#233;t&#233; form&#233;e durant la guerre d'Alg&#233;rie, parmi eux, certains essaient de &#171; d&#233;mocratiser l'institution &#187; mais la plupart a eu tr&#232;s peur des r&#233;voltes de mai 1968 et tente d'appliquer aux quartiers ouvriers en g&#233;n&#233;ral et aux non-blancs en particulier, des techniques et des logiques issues de la pacification coloniale. Cet &#233;tau de mis&#232;re et d'oppression d&#233;clenche des r&#233;voltes d&#232;s la fin des ann&#233;es 1970, &#224; Vaulx-en-Velin, notamment, en septembre 1979 et &#224; Villeurbanne en 1980, o&#249; le maire, Charles Hernu, d&#233;cide de &#171; &lt;i&gt;raser ce vivier &#224; d&#233;linquance&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la r&#233;volte du quartier des Minguettes &#224; V&#233;nissieux, en 1981, les m&#233;dias dominants accompagnent la r&#233;pression polici&#232;re en &#233;laborant des dispositifs de l&#233;gitimation (criminalisation, bestialisation et d&#233;politisation) par l'image et le discours. Ils alimentent le terreau de l'expansion polici&#232;re et de la &#171; r&#233;novation urbaine &#187;. Un cycle s'est &#233;tabli : l'occupation polici&#232;re provoque des r&#233;voltes, leur r&#233;pression et sa m&#233;diatisation permettent de justifier la transformation d'une partie du quartier ou sa destruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout au long des ann&#233;es 1980, cette offensive m&#233;diatique contre les quartiers populaires et les descendants de la colonisation se renforce. Il faut trouver des boucs &#233;missaires pour justifier la pr&#233;carisation de masse et l'expansion s&#233;curitaire. Les r&#233;voltes commencent &#224; se multiplier, les r&#233;volt&#233;s &#224; s'observer puis &#224; se d&#233;couvrir une condition et des pratiques communes. C'est &#224; cette &#233;poque que se forge la &#171; politique de la ville &#187; et ses grands projets immobiliers de &#171; r&#233;novation urbaine &#187; (r&#233;habilitation, r&#233;organisation, destruction et reconstruction) qui permettront &#224; certains grands entrepreneurs de devenir de v&#233;ritables &lt;i&gt;profiteurs d'&#233;meutes&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au milieu des ann&#233;es 1990, alors que la criminalisation, le contr&#244;le, la r&#233;pression et la pr&#233;carisation s'accentuent, les r&#233;voltes continuent de se multiplier, dans le temps et dans l'espace. Une culture et une conscience des quartiers s&#233;gr&#233;gu&#233;s se renforcent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la fin de la guerre froide et la r&#233;duction des march&#233;s publics de l'armement, les complexes militaro-industriels s'investissent davantage dans la s&#233;curit&#233; int&#233;rieure. La multiplication de polices antibandes (notamment les unit&#233;s d'intervention type BAC) qui agressent et provoquent des r&#233;voltes va permettre le d&#233;veloppement des polices anti&#233;meutes. Ce cercle de provocation/r&#233;pression devient un march&#233; politique et &#233;conomique fondamental. Les mat&#233;riels et la formation aux techniques antibandes, antiterroristes et anti&#233;meutes g&#233;n&#232;rent des sommes colossales en termes de recherche et d&#233;veloppement, de maintien en condition op&#233;rationnelle ou d'audits et conseils, aussi bien dans le cadre de march&#233;s publics que priv&#233;s, nationaux et internationaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la dynamique du capitalisme s&#233;curitaire continue sa course effr&#233;n&#233;e en &#233;tendant les in&#233;galit&#233;s, la s&#233;gr&#233;gation et la pression polici&#232;re. Elle multiplie les risques d'insurrections massives et de d&#233;bordements incontr&#244;lables. L'&#201;tat doit absolument ma&#238;triser la fabrication de &#171; d&#233;sordres g&#233;rables &#187;, c'est-&#224;-dire tenir mieux ses milices et mieux encadrer les conditions de d&#233;veloppement de l'&#233;meute. Cette nouvelle &#171; immunisation du milieu &#224; risque &#187; passe par l'architecture et l'urbanisme (&lt;i&gt;la pr&#233;vention situationnelle&lt;/i&gt;), la collaboration de l'ensemble des institutions publiques, des acteurs priv&#233;s et de la &lt;i&gt;population&lt;/i&gt; elle-m&#234;me (&lt;i&gt;la coproduction de s&#233;curit&#233;&lt;/i&gt;), par la s&#233;paration et l'individualisation des modes de vie, la propagande et la publicit&#233; (&lt;i&gt;diffuser l'esprit de s&#233;curit&#233;&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la fin des ann&#233;es 1990, un nouvel imp&#233;rialisme se traduit aussi dans le d&#233;veloppement des m&#233;galopoles. Celles-ci cherchent &#224; soumettre et/ou d&#233;truire les territoires qui entravent leur extension. La pr&#233;sence continue d'une police particuli&#232;rement agressive provoque immanquablement des affrontements qui permettent de justifier la &#171; r&#233;novation urbaine &#187;. Ce ph&#233;nom&#232;ne se d&#233;veloppe durant les ann&#233;es 2000. Selon une &#233;tude sur les r&#233;voltes de 2005, 66% des communes urbaines dont certains quartiers sont class&#233;s en &#171; zone urbaine sensible &#187; ont connu des soul&#232;vements tandis que ce &#171; taux d'&#233;meutes &#187; est mont&#233; &#224; plus de 85% dans celles qui appartiennent &#224; la premi&#232;re vague de conventions sign&#233;es avec l'Agence Nationale de la R&#233;novation Urbaine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hugues Lagrange, &#171; La structure et l'accident &#187;, in Hugues Lagrange, Marc (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une autre enqu&#234;te rapporte que les municipalit&#233;s qui re&#231;oivent le plus d'argent de cette ANRU sont celles qui d&#233;truisent le plus de cit&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hac&#232;ne Belmessous, Op&#233;ration Banlieues. Comment l'Etat pr&#233;pare la guerre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Autrement dit, &lt;i&gt;la r&#233;novation urbaine&lt;/i&gt; multiplie les r&#233;voltes et promeut les destructions. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces chantiers de d&#233;molition/reconstruction fournissent des march&#233;s aux g&#233;ants du b&#226;timent et lib&#232;rent de l'espace pour l'avanc&#233;e de la tr&#232;s grande ville bourgeoise et de ses d&#233;pendances petite-bourgeoises&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Jean-Pierre Garnier, Une violence &#233;minemment contemporaine. Essais sur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Quadriller des cit&#233;s avec des unit&#233;s de maintien de l'ordre et les attaquer avec des unit&#233;s d'intervention devient ainsi un autre moyen de pr&#233;parer l'extension des nouvelles m&#233;galopoles imp&#233;rialistes (Grand Paris, Grand Lyon, Grand Toulouse...) Les quartiers et les classes populaires qui g&#234;nent le d&#233;veloppement de ces villes sont &#233;tiquet&#233;s &#171; criminog&#232;nes &#187; et deviennent alors des terrains de chasse et de d&#233;foulement policier. Les cit&#233;s de Villiers-le-Bel sont sur cette longue liste.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une contre-insurrection m&#233;diatico-polici&#232;re &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le 25 novembre 2007, Moushin Sehhouli, 15 ans, et Lakhamy Samoura, 16 ans, sont tu&#233;s &#224; Villiers-le-Bel, dans le Val-d'Oise. Leur moto a &#233;t&#233; percut&#233;e par une voiture de police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les habitants des quartiers d&#233;sign&#233;s par l'&#201;tat comme des &#171; zones criminog&#232;nes &#187; sont habitu&#233;s aux chasses polici&#232;res. Peu de gens imaginent alors que les deux adolescents se seraient jet&#233;s d'eux-m&#234;mes, sans casques, sous les roues des forces de l'ordre. C'est pourtant la version de la police et des m&#233;dias dominants. Selon plusieurs r&#233;cits r&#233;cup&#233;r&#233;s sur les blogs d'habitants de Villiers-le-Bel, le v&#233;hicule de police se serait plut&#244;t mis en travers de la moto pour stopper sa course. Cette pratique n'a rien d'inhabituel. Le fait de percuter un deux-roues pour pouvoir capturer son conducteur porte m&#234;me un nom, le parechocage. C'est une technique &lt;i&gt;&#224; l&#233;talit&#233; tr&#232;s al&#233;atoire&lt;/i&gt; qui a progressivement &#233;t&#233; int&#233;gr&#233;e au r&#233;pertoire des pratiques r&#233;elles de la police des quartiers populaires&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quelques mois plus tard, en septembre 2008, &#224; Romans-sur-Is&#232;re dans le sud (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chasses polici&#232;res sont en effet tr&#232;s ritualis&#233;es et les habitants en connaissent rigoureusement les m&#233;canismes. &#192; pied ou en voiture, les fonctionnaires qui p&#233;n&#232;trent dans le quartier viennent pour &#171; faire une affaire &#187;, c'est-&#224;-dire capturer quelqu'un pour l'amener au commissariat. La &#171; mise &#224; disposition &#187; (MAD) de l'interpell&#233; aupr&#232;s de la Justice vaut un b&#226;ton, un point dans la notation du commissariat, une gratification pour l'agent. Le fait de faire du z&#232;le &#224; ce niveau porte aussi un nom, la &#171; b&#226;tonnite &#187;. Il suffit pour obtenir ce &#171; bon point &#187; de p&#233;n&#233;trer en &#171; zone criminog&#232;ne &#187; et, selon le &#171; flair &#187; du policier, de d&#233;signer un &#171; suspect &#187; du regard ou verbalement. Le fait d'interpeller &#224; r&#233;p&#233;tition ou d'insulter suffit g&#233;n&#233;ralement pour obtenir un geste ou une parole de la personne contr&#244;l&#233;e qui permet de l'embarquer pour &#171; outrage et r&#233;bellion &#187;. Il arrive aussi r&#233;guli&#232;rement que cette peine serve &#224; couvrir la violence polici&#232;re sans reposer sur aucune r&#233;alit&#233;. Elle est soutenue par l'assermentation du fonctionnaire et il est ensuite quasiment impossible de d&#233;montrer que l'on a &#233;t&#233; victime d'un enl&#232;vement policier. Les agents qui s'engagent dans les &#171; interventions en zone sensible &#187; sont des policiers volontaires et particuli&#232;rement motiv&#233;s par l'id&#233;e d'&#234;tre &lt;i&gt;le dernier rempart face aux barbares&lt;/i&gt;. Ils rejoignent des unit&#233;s d'intervention f&#233;roces, qui circulent en bandes, parfois masqu&#233;es, employant des indics, la brutalit&#233;, la tromperie et l'intimidation. &#171; &lt;i&gt;En se d&#233;pla&#231;ant par petits groupes, tr&#232;s mobiles, exactement comme les auteurs de violence&lt;/i&gt; &#187; explique Eric Le Douaron, directeur central de la s&#233;curit&#233; publique (DCSP). Ces polices &lt;i&gt;commando&lt;/i&gt; harc&#232;lent et insultent, emploient des propos racistes et sexistes, provoquent, font du chantage, menacent et brutalisent... Charg&#233;es de faire du &lt;i&gt;flagrant-d&#233;lit&lt;/i&gt;, elles ont tendance &#224; laisser faire, voire &#224; pousser, le passage &#224; l'acte pour mieux s'en saisir. Nombreux sont les habitants qui les fuient pour &#233;viter m&#234;me leurs vexations quotidiennes. Mais celui qui s'&#233;chappe est automatiquement pris en chasse, et s'il est attrap&#233;, se voit souvent pass&#233; &#224; tabac. En moyenne depuis 30 ans, pr&#232;s d'une dizaine de personnes meurent par an en France, en croisant la police dans un quartier populaire. Des milliers de personnes sont &#171; enlev&#233;es &#187; par des fonctionnaires carri&#233;ristes, frustr&#233;s, apeur&#233;s ou fascin&#233;s qui les font dispara&#238;tre selon leur bon vouloir, pour quelques heures ou quelques jours de GAV, quelques mois ou quelques ann&#233;es de prison. Parfois &#224; tout jamais. La police des quartiers populaires est structur&#233;e sur le mode de la domination virile, la &lt;i&gt;pacification des cit&#233;s&lt;/i&gt; reproduisant les arch&#233;types de la soumission des corps f&#233;minins dans l'imaginaire patriarcal. La conqu&#234;te coloniale avait &#233;t&#233; soutenue par une id&#233;ologie de la &lt;i&gt;p&#233;n&#233;tration du territoire vierge&lt;/i&gt;, de sa &lt;i&gt;prise par la force&lt;/i&gt; pour l'&lt;i&gt;ensemencer&lt;/i&gt;. La colonie, la plantation et la cit&#233; sont con&#231;ues comme des territoires f&#233;minins et infirmes pour mieux justifier leur soumission et leur domestication&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Elsa Dorlin, La matrice de la race. G&#233;n&#233;alogie coloniale et sexuelle de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Villiers-le-Bel, selon plusieurs r&#233;cits, les policiers ont vaguement tent&#233; un massage cardiaque, puis, &#224; mesure que des groupes de passants en col&#232;re approchaient, ils se seraient enfuis. Une op&#233;ration m&#233;diatico-polici&#232;re de dernier cri a &#233;t&#233; automatiquement d&#233;ploy&#233;e, &lt;i&gt;en pr&#233;vision de l'&#233;meute&lt;/i&gt;. Alors que la couverture m&#233;diatique soutient, de mani&#232;re assez classique, la th&#232;se de la mort accidentelle et criminalise les deux adolescents tu&#233;s, ce sont des nouveaux dispositifs policiers, &#233;labor&#233;s apr&#232;s les batailles de l'automne 2005, qui sont mis en oeuvre dans et autour de Villiers-le-Bel. Comme souvent, c'est le d&#233;ploiement policier et la chape de contre-v&#233;rit&#233;s m&#233;diatiques qui &#233;touffent la douleur des habitants et motivent les passages &#224; l'acte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant quelques jours, des forces de maintien de l'ordre ont boucl&#233; et tent&#233; de paralyser plusieurs quartiers de la ville puis des environs avec des forces de maintien de l'ordre (CRS, Gendarmerie mobile). Des unit&#233;s d'intervention (BAC notamment) ont &#233;t&#233; envoy&#233;es pour p&#233;n&#233;trer les zones cl&#244;tur&#233;es, pour y traquer et capturer des &#171; suspects &#187;. Une v&#233;ritable combinaison d'&#233;tranglement et de provocation, de &#171; coup de poing &#187; et de &#171; coup de filet &#187;. Des techniques, des mat&#233;riels et des troupes ont &#233;t&#233; test&#233;s contre les quartiers populaires de Villiers-le-Bel. Notamment la combinaison d'unit&#233;s sp&#233;cialis&#233;es et classiques, polici&#232;res et militaires, antibandes, anti&#233;meutes et antiterroristes (BAC, RAID, GIGN...). Un lieutenant d'une compagnie de s&#233;curisation &#8211; une &#171; force d'intervention rapide &#187; &lt;i&gt;&#224; l'int&#233;rieur&lt;/i&gt; &#8211; est un ancien militaire, form&#233; au &lt;i&gt;contr&#244;le des foules&lt;/i&gt; au Kosovo. Sa fonction &#224; Villiers-le-Bel symbolise bien la mani&#232;re dont les techniques de guerre coloniale peuvent revenir influencer la police des pauvres en soci&#233;t&#233; imp&#233;rialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur un principe comparable au DPU de la bataille d'Alger, Villiers-le-Bel a subi une tactique de pacification militaro-polici&#232;re bas&#233;e sur des formes de quadrillage et d'action commando de basse intensit&#233;. Les cit&#233;s de la ville ont &#233;t&#233; soumises au principe de la punition collective, un principe directement h&#233;rit&#233; du droit colonial et qui a structur&#233; toute la r&#233;pression jusque dans sa partie judiciaire. Elles ont &#233;t&#233; recouvertes sous des nuages de gaz lacrymog&#232;nes, transperc&#233;es par des tirs de Flash-Balls et les viseurs infra-rouge de troupes d'&#233;lites h&#233;liport&#233;es, balay&#233;es pendant plusieurs nuits par les projecteurs et le vacarme des h&#233;licopt&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ans, presque jour pour jour, apr&#232;s la mort de Zyed et Bouna &#224; Clichy-sous-Bois, la r&#233;volte de Villiers-le-Bel est rest&#233;e localis&#233;e et n'a dur&#233; que quelques jours mais son intensit&#233; a frapp&#233; les esprits aussi fort que les nuits de l'automne 2005. Elle a pris des formes impr&#233;vues. Des habitants de plusieurs quartiers de Villiers-le-Bel et des environs (Goussainville, Sarcelles, Cergy, Garges-l&#232;s-Gonnesse) ont sabot&#233; la m&#233;canique polici&#232;re. Ils ont d&#233;stabilis&#233; l'appareil r&#233;pressif et de nouvelles fissures sont apparues. Les &#171; experts des violences urbaines &#187; d&#233;noncent &#224; la fois l'&#171; organisation des &#233;meutiers &#187; et leur &#171; sauvagerie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourtant bien le degr&#233; d'oppression, le mensonge m&#233;diatico-politique et la profondeur des in&#233;galit&#233;s qui ont d&#233;termin&#233; l'auto-d&#233;fense collective puis la contre-attaque. Le commissaire Jean-Fran&#231;ois Illy, d&#233;p&#234;ch&#233; sur place peu apr&#232;s le drame a &#233;t&#233; rou&#233; de coups par des passants. Plusieurs centaines de personnes ont affront&#233;, avec de simples pierres, des boulons ou des cocktails Molotov, les compagnies de maintien de l'ordre de la 5&#232;me puissance mondiale. Il est difficile de saisir sans l'avoir v&#233;cu, la mani&#232;re dont ceux qui ne prennent pas la rue peuvent soutenir la r&#233;volte. Cela passe parfois par le simple fait de ne pas collaborer avec la police, de ne pas emp&#234;cher ceux qui le veulent de sortir, d'ouvrir sa porte pour abriter une personne poursuivie, de jeter des projectiles par les fen&#234;tres, de filmer, d'interpeller les uniformes, de rep&#233;rer leurs manoeuvres et d'alerter ceux qui sont en bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la rue, malgr&#233; les dimensions du dispositif, des groupes mobiles de quelques individus ont mis en fuite des unit&#233;s professionnelles et ont incendi&#233; leurs v&#233;hicules. Des commerces et des &#233;tablissements publics ont &#233;t&#233; d&#233;vast&#233;s, dont une &#233;cole, les imp&#244;ts et une antenne de police. Selon les d&#233;clarations des journalistes, des politiciens ou des policiers, sur 650 policiers d&#233;ploy&#233;s chaque journ&#233;e, le nombre de bless&#233;s a navigu&#233; entre une soixantaine et pr&#232;s de 120, c'est-&#224;-dire du simple au double. Cinq auraient &#233;t&#233; &#171; gravement &#187; bless&#233;s mais pr&#232;s d'une soixantaine auraient &#233;t&#233; touch&#233;s par &#171; armes &#224; feu &#187;. Ces incoh&#233;rences trahissent une strat&#233;gie politique de criminalisation qui ne s'inqui&#232;te pas de vraisemblance. Les commentateurs ont g&#233;n&#233;ralement omis de signaler que les armes employ&#233;es &#233;taient des carabines &#224; plombs et des chevrotines, rien &#224; voir avec des &#171; armes de guerre &#187;. Ils ont masqu&#233; le fait que depuis le milieu des ann&#233;es 1990, il arrive r&#233;guli&#232;rement que la col&#232;re pousse des r&#233;volt&#233;s &#224; tirer sur la police et que des parpaings, bien plus dangereux qu'un grenaille, d&#233;valent sur les voitures de police. Aucun rapport officiel n'a fait mention des dizaines d'habitants bless&#233;s, gaz&#233;s, frapp&#233;s, ou choqu&#233;s par des &#171; armes &#224; l&#233;talit&#233; r&#233;duite &#187;, l'occupation polici&#232;re et le harc&#232;lement m&#233;diatique, simplement parce qu'ils ont eu le malheur de vivre dans une des r&#233;serves o&#249; la police chasse. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la r&#233;pression est rentr&#233;e bredouille et bless&#233;e, certains de ces &#233;l&#233;ments humili&#233;s et ivres de vengeance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Il faut sacrifier des boucs &#233;missaires&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le 29 novembre 2007, le chef de l'&#201;tat annon&#231;ait &#224; ses troupes le commencement d'une deuxi&#232;me phase : &#171; &lt;i&gt;Mettez les moyens que vous voulez, &#231;a ne peut pas rester impuni, c'est une priorit&#233; absolue.&lt;/i&gt; &#187; Pour soigner et consoler ses agents, il doit se saisir de &#171; coupables &#187;. Leur &#171; ex&#233;cution juridique &#187; devra dissuader les prochaines r&#233;voltes. Malgr&#233; l'emploi de cam&#233;ras, la recherche d'ADN sur les canettes de bi&#232;re ou en r&#233;coltant les crachats de la rue, aucune preuve n'avait permis d'engager des arrestations. Pour pouvoir les justifier, une campagne de d&#233;lation r&#233;mun&#233;r&#233;e est organis&#233;e selon les anciennes m&#233;thodes d'action psychologique issues des pacifications coloniales. Des milliers de tracts incitant &#224; d&#233;noncer des &#171; tireurs &#187; et des &#171; leadeurs &#187; sont distribu&#233;s dans les immeubles. L'assurance de l'anonymat et plusieurs milliers d'euros de r&#233;mun&#233;ration sont promis aux d&#233;lateurs. Les poubelles de certains immeubles se sont remplies de ces tracts. Mais, alors qu'il est particuli&#232;rement improbable de distinguer des individus cagoul&#233;s, de nuit et sous un d&#233;luge de gaz, certains &#171; voisins &#187;, attir&#233;s par la perspective de r&#233;mun&#233;rations ou quelque d&#233;sir de vengeance ont transmis les noms de coupables de convenance. Ils n'ont officiellement jamais &#233;t&#233; pay&#233;s et une liste d'une quarantaine de boucs &#233;missaires a finalement &#233;t&#233; adopt&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement, d'autres dispositifs visant &#224; dissocier les habitants ont &#233;t&#233; mis en oeuvre. Des &#171; repr&#233;sentants des jeunes &#187; ont rapidement &#233;t&#233; d&#233;sign&#233;s par le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur et mis en sc&#232;ne par quelques grands m&#233;dias. Un rappeur &#171; citoyen &#187; a &#233;t&#233; re&#231;u &#224; l'&#201;lys&#233;e et des &#171; jeunes bien int&#233;gr&#233;s &#187; ont &#233;t&#233; propuls&#233;s par les m&#233;dias et les partis politiques. D&#233;crits comme le &#171; bon grain &#187; &#224; bien dissocier de l'ivraie, ces personnages qui appelaient au &#171; retour au calme &#187; ont &#233;t&#233; mis en sc&#232;ne en opposition avec le &#171; &lt;i&gt;reste des voyous et des tueurs&lt;/i&gt; &#187;. Mais nombreux parmi les habitants les ont d&#233;sign&#233;s comme des &#171; Khoubzistes &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Khoubz &#187; d&#233;signe le pain en arabe dialectal&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ceux qu'on ach&#232;te pour une bouch&#233;e de pain. Malcom X employait la notion de &#171; n&#232;gres domestiques &#187;. Eric, un habitant de Villiers-le-Bel, membre du comit&#233; de soutien aux inculp&#233;s, r&#233;sumait la position du collectif &#224; ce sujet : &#171; Pour nous c'est clair : Fuck les partis politiques ! Droite ou gauche, c'est la m&#234;me salade, on va pas s'allier avec des gens qui travaillent contre nous. Nous, on avance avec le peuple, avec les gens, c'est comme &#231;a qu'on a toujours &#233;t&#233;. On n'a jamais eu besoin d'eux. Et puis ils auraient du mal avec nous, parce qu'on est quasiment ing&#233;rables ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les trois mois qui suivirent, une seconde op&#233;ration de grande ampleur a &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;e pour interpeller ceux qui ont &#233;t&#233; s&#233;lectionn&#233;s. L'op&#233;ration est d&#233;clench&#233;e le 18 f&#233;vrier 2008. Pendant quelques jours, plus de mille policiers du RAID, de l'Office central de r&#233;pression du banditisme (OCRB), de la PJ de Versailles et d'Ile-de-France, couverts par de nombreux m&#233;dias &lt;i&gt;embarqu&#233;s&lt;/i&gt;, ont ratiss&#233; les quartiers &#224; la mani&#232;re de battues, afin d'emp&#234;cher toute circulation, pour frapper les esprits et saturer les rues pendant les perquisitions. En deux &#171; vagues &#187;, &#224; six heures du matin, la Police Judiciaire, prot&#233;g&#233;e de CRS et de membres du Raid, a ainsi pu boucler une dizaine d'immeubles &#224; Villiers-le-Bel, monter et emporter plusieurs dizaines de personnes s&#233;lectionn&#233;es par les policiers dans la r&#233;gion et jusqu'en Seine-Saint-Denis. Cette &#171; &lt;i&gt;tr&#232;s belle op&#233;ration&lt;/i&gt; &#187; selon les mots de la ministre de l'Int&#233;rieur Michelle Alliot-Marie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;AFP, 18 f&#233;vrier 2008.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, a &#233;t&#233; organis&#233;e sur le principe des rafles antiterroristes, ces autres mani&#232;res de faire dispara&#238;tre un groupe qui se banalisent depuis les chasses aux islamistes des ann&#233;es 1990. &#171; &lt;i&gt;J'esp&#232;re que les habitants comprendront que nous sommes l&#224; pour restaurer l'ordre et la paix&lt;/i&gt; &#187; avait pris le temps de pr&#233;ciser Marie-Th&#233;r&#232;se de Givry, la procureure de Pontoise. Qu Xing, num&#233;ro deux de l'ambassade chinoise &#224; Paris, comparait la r&#233;pression de Villiers-le-Bel et celle men&#233;e au Tibet, en raillant un journaliste : &#171; &lt;i&gt;Est-ce que vous laisseriez une mission des Nations unies pour voir ce qui s'est pass&#233; &#224; Villiers-le-Bel&lt;/i&gt; &#187; ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cit&#233; dans Alain Bertho, Le temps des &#233;meutes, Bayard, 2009, p. 90.&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Jean-Marie Le Pen souligna pour sa part que cette op&#233;ration lui rappelait celle d'un &#171; bataillon &#187; en Indochine, lorsqu'il &#233;tait lieutenant dans la L&#233;gion &#233;trang&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;AFP, 20 f&#233;vrier 2008.&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Exp&#233;rimentation, d&#233;monstration et commerce des techniques de provocation/r&#233;pression&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Villiers-le-Bel est alors s&#233;lectionn&#233; comme terrain d'entra&#238;nement pour tester et d&#233;velopper de nouveaux dispositifs d'occupation, les Unit&#233;s territoriales de quartier (Uteq) qui auront en charge de quadriller la circulation et la vie sociale sur la &#171; place publique &#187; des &#171; Zones urbaines sensibles &#187; et de faciliter la d&#233;lation anonyme. &#171; &lt;i&gt;Nous n'allons pas faire de l'&#238;lotage pacifique&lt;/i&gt; &#187; assure Val&#233;rie Moulin, commissaire responsable de l'unit&#233;. Les Uteq doivent assurer le &#171; renseignement op&#233;rationnel &#187;, favoriser le signalement de d&#233;lits. &#171; C'est s&#251;r qu'on va d&#233;ranger, mais c'est le but : l'Uteq est une police &lt;i&gt;offensive &#187; ajoute-t-elle. &#171; L'objectif est de rentrer gentiment dans les quartiers, accompagn&#233;s par des renforts, mais juste au cas o&#249;.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;20 minutes, 9 juin 2009.&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; Ces unit&#233;s auront la charge de maintenir la pression jusqu'aux proc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles m&#234;lent les principes du quadrillage et de la p&#233;n&#233;tration, sorte de fusion entre le groupe mobile de harc&#232;lement type BAC et le groupe de maintien de l'ordre type CRS. Maka Kant&#233; raconte : &#171; &lt;i&gt;ils sont l&#224;, ils peuvent passer &#224; six ou sept, arm&#233;s jusqu'aux dents, ils marchent dans la ville, en faisant les cowboys. Ils arrivent, nous on est assis en train de discuter de tout et de rien, on tue le temps. Tu vois huit policiers qui passent et les huit vont s'arr&#234;ter en face de nous, j'comprends pas. On m'a souvent parl&#233; des UTEQ, mais quand je suis sorti et quand j'ai vu &#231;a, &#231;a m'a &#233;tonn&#233;. Les gens du quartier y m'ont dit, les huit ils bloquent tout le p&#233;rim&#232;tre. Ils sont l&#224; &#224; marcher comme des cow-boys, &#224; regarder &#224; droite &#224; gauche. Pourquoi ? La question que je veux leur poser, c'est pourquoi. Ils sont l&#224; alors qu'il ne se passe rien de particulier.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir entretien avec Maka Kant&#233; dans le volume d'o&#249; est tir&#233; ce texte.&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours d'une discussion, un apr&#232;s-midi de juin 2009 &#224; Villiers-le-Bel, T. expliquait &#224; propos des Uteq : &#171; &lt;i&gt;Ici c'est pas l'Irak, en Irak c'est la guerre, ici c'est comme en 1941, c'est l'occupation.&lt;/i&gt; &#187; Maka Kant&#233;, lui, fait r&#233;f&#233;rence &#224; l'apartheid&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Test&#233;es &#224; Villiers, les Uteq ont par la suite &#233;t&#233; &#233;tendues &#224; d'autres &#171; zones criminog&#232;nes &#187;, &#224; Grenoble notamment, o&#249; elles d&#233;ploient le m&#234;me syst&#232;me de contention et o&#249; une r&#233;volte puissante a suivi le meurtre de Karim Boudouda, tu&#233; d'une balle de la BAC en pleine t&#234;te en juillet 2010. Depuis janvier 2011, des Brigades Sp&#233;cialis&#233;es de Terrain remplacent les Uteq. Elles sont organis&#233;es sur le m&#234;me principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Terrains de chasse et terrains d'entra&#238;nement de la police, les quartiers populaires sont aussi consid&#233;r&#233;s par l'&#201;tat comme des laboratoires et des vitrines pour les march&#233;s internationaux de la r&#233;pression (conseil, audit, techniques, doctrines et mat&#233;riels). De nombreuses r&#233;voltes de quartiers passent largement inaper&#231;ues lorsqu'elles ne sont pas m&#233;diatis&#233;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir par exemple Alain Bertho, Le temps des &#233;meutes, Bayard, 2009.&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les experts anti&#233;meutes s'int&#233;ressent d'ailleurs particuli&#232;rement aux moyens de bien contr&#244;ler des m&#233;dias qu'ils consid&#232;rent, lorsqu'ils ne reproduisent pas exactement les versions officielles, comme des &#171; propagateurs d'&#233;meutes &#187;. En revanche, les op&#233;rations m&#233;diatico-polici&#232;res comme celles qui ont &#233;t&#233; men&#233;es &#224; Villiers-le-Bel servent de vitrines internationales pour marteler le concept publicitaire d'&#171; excellence fran&#231;aise dans le domaine du maintien de l'ordre &#187;. Celui-ci permet de faire fonctionner des r&#233;seaux de &#171; coop&#233;ration technique &#187; aupr&#232;s des minist&#232;res de l'Int&#233;rieur &#233;trangers partout autour de la plan&#232;te. Ces r&#233;seaux vendent du conseil, des techniques, des doctrines, des mat&#233;riels et des interventions dans le domaine de l'antiterrorisme, de l'antibande et de l'anti&#233;meute. En France, c'est un &#171; service public &#187; qui s'en occupe, le Service de Coop&#233;ration Technique International de Police (SCTIP), renomm&#233; Direction de la Coop&#233;ration Internationale (DCI) en septembre 2010. Implant&#233; dans une centaine de pays &#171; alli&#233;s &#187; et en couvrant plus de 150, le SCTIP a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; en 1961 par le g&#233;n&#233;ral-pr&#233;sident de Gaulle pour former les polices des n&#233;o-colonies et s'assurer qu'elle d&#233;pendront bien de la France &#224; l'&#233;gard de leurs techniques et de leurs mat&#233;riels de r&#233;pression. Il organise, pour le compte des industries fran&#231;aises publiques et priv&#233;es, un vaste march&#233; international. Gr&#226;ce &#224; l'implantation d' &#171; assistants de s&#233;curit&#233; int&#233;rieure &#187; dans les ambassades fran&#231;aises, il est possible de r&#233;cup&#233;rer du renseignement et d'influencer, mais aussi de promouvoir l' &#171; excellence r&#233;pressive fran&#231;aise &#187; et de favoriser l'achat de formations et de mat&#233;riels par les minist&#232;res de l'Int&#233;rieur et les grandes entreprises des pays &#171; alli&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De grandes firmes implant&#233;es en France se gavent de ces march&#233;s, elles sont souvent repr&#233;sent&#233;es par des d&#233;put&#233;s au parlement et de hauts fonctionnaires dans les grands corps d'&#201;tat (les Ing&#233;nieurs de l'armement en particulier) o&#249; se n&#233;gocient les budgets publics. Les nouveaux march&#233;s identifi&#233;s &#224; Villiers-le-Bel ont &#233;t&#233; distribu&#233;s en quelques semaines : drones, boucliers, lunettes de vis&#233;es, lanceurs 40 (super Flash-Balls), Tasers (pistolets &#233;lectriques), cam&#233;ras embarqu&#233;es ou personnelles, h&#233;licopt&#232;res sp&#233;cialis&#233;s et v&#233;hicules de p&#233;n&#233;tration, grenades de d&#233;sencerclement. &#171; On arrive &#224; l'&#233;quipement militaire &#187; remarquait judicieusement Philippe Capon, responsable du secteur CRS &#224; l'UNSA-Police.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Monde, 22 mars 2008&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces mat&#233;riels sont vendus &#224; l'international, souvent li&#233;s &#224; des packs techniques. Il s'agit donc de faire la promotion d'une m&#233;thode pour marchander les outils, la formation et l'entretien. Devant des responsables policiers des pays europ&#233;ens, l'&#233;tat major de la Direction centrale de la s&#233;curit&#233; publique (DCSP) pr&#233;sentait ainsi en octobre 2008 son &#171; nouveau mod&#232;le de maintien de l'ordre dans les quartiers difficiles &#187;, &#233;labor&#233; dans la continuit&#233; de la bataille de Villiers-le-Bel. En premi&#232;re ligne seront d&#233;sormais dispos&#233;s des escadrons de CRS, de gendarmerie mobile et des compagnies de s&#233;curisation.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Un budget est alors attribu&#233; pour cr&#233;er neuf compagnies de s&#233;curisa&#173;tion &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les effectifs en civil doivent &#234;tre multipli&#233;s pour atteindre un tiers des personnels engag&#233;s. Ils seront principalement affect&#233;s aux BAC pour proc&#233;der aux interpellations. &#171; &lt;i&gt;Au cours du colloque, de nombreux responsables policiers europ&#233;ens ont salu&#233; le haut niveau de performance fran&#231;aise en mati&#232;re de maintien de l'ordre&lt;/i&gt; &#187; expliquent les journalistes qui couvrent &#171; la banlieue &#187; pour Le Monde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contre-insurrection et l'ordre s&#233;curitaire sont des machineries violentes qui alimentent leur propre extension en propageant les conditions de la r&#233;volte. Elle ne sont pas capables de soumettre compl&#232;tement un &#171; milieu de population &#187;, elles ont plut&#244;t tendance &#224; enliser les dimensions du conflit et &#224; &#233;tendre les champs de bataille. Elles ont cet int&#233;r&#234;t particulier de g&#233;n&#233;rer les vastes march&#233;s publics et priv&#233;s de la guerre de basse intensit&#233;, dans le temps et dans l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les points de rupture de la machinerie s&#233;curitaire &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les signes se sont multipli&#233;s qui montraient des risques de dissociation dans la police. &#171; &lt;i&gt;On se sert d'une op&#233;ration de police &#224; des fins politiques&lt;/i&gt; &#187; se permettait un secr&#233;taire de l'UNSA-Police apr&#232;s la rafle de f&#233;vrier 2008. Le responsable du syndicat Alliance Police Nationale d&#233;clarait &#224; son tour dans le Figaro du 15 mars 2009 : &#171; &lt;i&gt;La violence monte crescendo depuis les &#233;v&#233;nements de Villiers-le-Bel et les &#233;v&#233;nements d'outre-mer. On n'h&#233;site pas &#224; tirer sur des policiers. Si on ne sanctionne pas plus durement les agresseurs de nos coll&#232;gues, nous allons &#224; la catastrophe et on ne s'en sortira pas.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'institution judiciaire remplit une fonction d&#233;cisive dans la distribution de la violence d'&#201;tat. Elle d&#233;livre l'impunit&#233; &#224; la brutalit&#233; polici&#232;re et trie, parmi les captur&#233;s, ceux qui &#233;chapperont &#224; la punition et &#224; l'enfermement. La mani&#232;re dont des officiers ont pris position publiquement face &#224; la Justice et au gouvernement est un signe &#233;vident que des contradictions se renforcent dans les polices de combat et que ce ph&#233;nom&#232;ne est clairement li&#233; au d&#233;veloppement de l'ordre s&#233;curitaire et de sa grammaire contre-insurrectionnelle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout au long de la proc&#233;dure judiciaire, des affrontements se sont renouvel&#233;s entre ces nouvelles unit&#233;s d'occupation des quartiers et ceux qui ont d&#233;cid&#233; de ne pas subir le harc&#232;lement quotidien. La volont&#233; de maintenir la pression sur le temps long avec des troupes offensives a exacerb&#233; la f&#233;rocit&#233; des policiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au printemps 2009, juste avant le proc&#232;s des &#171; caillasseurs &#187;, ils se sont livr&#233;s &#224; une s&#233;rie de provocations : des tirs aux fen&#234;tres de grenades lacrymog&#232;nes jusque dans des appartements ; en mai une unit&#233; de CRS a d&#233;charg&#233; ses Flash-Balls sur la place du quartier et crev&#233; l'oeil de deux habitants. Des dizaines de douilles ont &#233;t&#233; r&#233;colt&#233;es le lendemain par les habitants. &#171; &lt;i&gt;Villiers-le-Bel, c'est plus possible, la police est post&#233;e &#224; tous les ronds-points, &#224; partir d'une certaine heure, ce n'est plus la peine de rouler. Ils t'arr&#234;tent &#224; chaque coin de rue, l'occupation polici&#232;re de Villiers-le-Bel est un fait que personne ne peut nier, elle est l&#224;&lt;/i&gt; &#187; raconte Maka Kant&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces provocations ont &#233;t&#233; m&#234;l&#233;es, quelques semaines avant le premier proc&#232;s, &#224; une surench&#232;re dans la criminalisation m&#233;diatique. Des peines tr&#232;s lourdes ont &#233;t&#233; rendues. Un &#224; trois ans fermes pour avoir jet&#233; des pierres contre des unit&#233;s sur-arm&#233;es et sur-prot&#233;g&#233;es, dont les coll&#232;gues avaient tu&#233; quelques heures plus t&#244;t deux adolescents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second proc&#232;s se d&#233;roule aux assises pour &#171; &lt;i&gt;tentative de meurtre en bande organis&#233;e sur des fonctionnaires de police&lt;/i&gt; &#187;. Alors que les inculp&#233;s encourent la perp&#233;tuit&#233;, une ordonnance de non-lieu est rendue pour les policiers impliqu&#233;s dans la mort de Moushin et Lakhamy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V&#233;cue comme une nouvelle provocation par les familles des victimes, cette d&#233;cision doit apaiser les policiers. Elle r&#233;v&#232;le cependant un peu plus la n&#233;cessit&#233; pour l'&#201;tat de venger ses agents humili&#233;s. Dans l'appareil r&#233;pressif et les m&#233;dias dominants, des franges se sont radicalis&#233;es et d'autres s'interrogent alors sur les mani&#232;res dont l'&#201;tat tente de s'assurer le monopole de la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La qualit&#233; de la couverture m&#233;diatique a suscit&#233; de nombreuses critiques dans la police car certains m&#233;dias pourtant bien domestiqu&#233;s ont cherch&#233; &#224; nuancer le montage. Sans pourtant mettre en doute la grille de lecture polici&#232;re qu'ils reconduisaient consciencieusement, certains journalistes ont tent&#233; de vacciner leurs r&#233;cits en reconnaissant l'existence d'une brutalit&#233; polici&#232;re qu'ils situaient pourtant &#224; la marge. Il leur fallait notamment r&#233;pondre &#224; de nombreuses prises de position de personnalit&#233;s publiques ou d'anonymes, de chercheurs et de comit&#233;s de soutien se d&#233;clarant solidaires des inculp&#233;s et des r&#233;voltes des quartiers populaires ; des solidarit&#233;s qui se sont multipli&#233;es tout au long de la bataille et qui se sont mobilis&#233;es &#233;nergiquement autour du deuxi&#232;me proc&#232;s. Ces d&#233;gradations de la couverture m&#233;diatique ont d&#233;voil&#233; un peu plus la m&#233;canique du montage. L'id&#233;e qu'on sacrifiait des r&#233;sistants s'est r&#233;pandue. Dans la police et les m&#233;dias, un sentiment de trahison s'est m&#234;l&#233; au d&#233;sir de vengeance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouveaux montages m&#233;diatiques ont alors &#233;t&#233; organis&#233;s pour att&#233;nuer les risques de rupture dans les rangs de la r&#233;pression. Sur la cha&#238;ne de t&#233;l&#233;vision ARTE par exemple, une dizaine de jours avant le d&#233;but du second proc&#232;s, une soir&#233;e enti&#232;re a &#233;t&#233; consacr&#233;e aux malheurs des forces de l'ordre, &lt;i&gt;d&#233;consid&#233;r&#233;es et mal-trait&#233;es&lt;/i&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La police et Sarko &#187; , Thema &#171; Que fait la police ? &#187;, Arte, 8 juin 2010. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; La parole est donn&#233;e &#224; la fraction de la police qui critique l'&#201;tat parce que ce dernier lui demande d'&#233;viter de tuer. L'&#233;mission s'attarde sur la bataille de Villiers-le-Bel pour d&#233;noncer &#171; &lt;i&gt;la violence barbare de certains habitants&lt;/i&gt; &#187; des quartiers populaires. Elle aborde longuement la radicalisation d'un groupe de policiers, tournant le dos au chef de l'&#201;tat durant l'enterrement d'un des leurs, mort en service quelques semaines plus t&#244;t. Les signes annon&#231;ant les d&#233;bordements s'accumulent. Un policier y admet que certains de ses coll&#232;gues ont commenc&#233; &#224; &lt;i&gt;se faire justice eux-m&#234;mes&lt;/i&gt; depuis &lt;i&gt;les &#233;meutes de 2005&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant le mois pr&#233;c&#233;dent le proc&#232;s pour &#171; tentative de meurtre &#187;, le comit&#233; &#171; Justice et v&#233;rit&#233; pour Villiers-le-Bel &#187; organisa une tourn&#233;e de solidarit&#233; dans quelques grandes villes fran&#231;aises. Il s'agissait de porter la parole des habitants en contournant la m&#233;diatisation polici&#232;re puis de r&#233;colter de l'argent pour soutenir les inculp&#233;s. Cette initiative a &#233;t&#233; automatiquement d&#233;nonc&#233;e par des fractions de policiers et de journalistes exalt&#233;s. Dans Le Figaro et sur des sites d'extr&#234;me droite, on accusait l'&#201;tat de tol&#233;rer des &#171; tueurs de flics &#187;. La section rouennaise du syndicat Unit&#233; SGP police FO interpella la hi&#233;rarchie pr&#233;fectorale et la mairie de Rouen par voie de presse. &#171; &lt;i&gt;Ce comit&#233; appelle clairement &#224; casser du flic, cela n'est pas tol&#233;rable dans un &#201;tat de droit. [...] Nous avons &#233;crit &#224; Mme le maire de Rouen et &#224; M. le pr&#233;fet pour les alerter. Il est clair que certains troubles &#224; l'ordre peuvent exister avec la tenue de tels &#233;v&#233;nements. C'est &#224; eux de prendre leur responsabilit&#233;. L'&#201;tat est cens&#233; prot&#233;ger les fonctionnaires de police&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paris-Normandie, samedi 15 mai 2010.&#034; id=&#034;nh24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le syndicat avait aussi cr&#233;&#233; un groupe sur Facebook o&#249; se d&#233;versaient les commentaires d'injures et les menaces de repr&#233;sailles polici&#232;res. Il avait m&#234;me menac&#233; qu'une manifestation de policiers se d&#233;roule aux abords de la salle durant le concert de soutien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le proc&#232;s aux assises commence le 21 juin 2010 au Tribunal de Pontoise. Le chef de l'&#201;tat pr&#233;cise clairement la sc&#233;nographie : &#171; &lt;i&gt;Les policiers ont fait face &#224; des voyous arm&#233;s qui, s'ils ont tir&#233;, avaient l'intention de blesser ou de tuer&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'&#233;lan de solidarit&#233; avec les inculp&#233;s a pouss&#233; certains journalistes &#224; mettre en question plusieurs aspects du proc&#232;s : le choix d'une petite salle d'audience et la r&#233;servation d'un tr&#232;s grand nombre de places aux policiers, le d&#233;ploiement des forces de l'ordre autour du Palais de justice, le syst&#232;me de d&#233;lation r&#233;mun&#233;r&#233;e, la non-comparution des t&#233;moins anonymes, le traitement injurieux de la d&#233;fense par les magistrats, le non-respect de la pr&#233;somption d'innocence... Organis&#233; comme un lynchage, le second proc&#232;s va pourtant r&#233;v&#233;ler les fractures qui traversent l'ordre s&#233;curitaire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le mercredi 23 juin, le chef de l'&#201;tat retournait discr&#232;tement &#8211; sans cam&#233;ra et sans s'annoncer &#8211; dans la cit&#233; des 4000 &#224; La Courneuve qu'il disait vouloir nettoyer au karcher en 2005. Excit&#233; par la soumission des territoires pauvres, il est venu contempler la destruction d'une barre HLM. Comme souvent lors de ses d&#233;placement publics, il est insult&#233; par un passant. L'individu est mis au sol et bless&#233; par le service d'ordre du Pr&#233;sident. Le seul journaliste pr&#233;sent sur les lieux, &#171; par hasard &#187; raconte-t-il, est frapp&#233; pour l'emp&#234;cher de filmer la sc&#232;ne. Le r&#233;cit officiel du d&#233;placement pr&#233;sidentiel sera r&#233;dig&#233; par l'&#201;lys&#233;e et directement transmis aux agences de presse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'AFP s&#233;lectionne l'information et la redirige vers &#171; les grands m&#233;&#173;dias &#187;. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. France T&#233;l&#233;vision annonce qu'elle pense porter plainte. C'est un nouveau risque de rupture, sur &lt;i&gt;la gauche&lt;/i&gt; cette fois et dans l'appareil m&#233;diatique, o&#249; enfle la critique contre les d&#233;marches pr&#233;sidentielles visant &#224; domestiquer la moindre r&#233;sistance journalistique. Mais le Prince amadoue ses porte-voix et les courroies de transmission ne c&#232;dent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres &#233;v&#233;nements vont multiplier les contradictions : la comparution de t&#233;moins de l'accusation trop peu cr&#233;dibles, les invraisemblances dans les r&#233;cits des agents de police, l'inexistence de preuves formelles en particulier, l'aveu de d&#233;clarations mensong&#232;res ou la mise en cause de l'interrogatoire par plusieurs &#171; t&#233;moins &#187; fournis par la police. Mathieu Bozor, par exemple (j'ai assist&#233; physiquement &#224; la sc&#232;ne) finit par avouer devant le juge, le jury et toute la salle, que l'Officier de Police Judiciaire qui l'a auditionn&#233; et vient de parler avant lui, a menti. Que pendant plusieurs jours, alors qu'il &#233;tait inculp&#233; pour jets de pierre, cet OPJ l'a menac&#233; de le faire passer aux assises pour &#171; tentative de meurtre &#187; s'il ne coop&#233;rait pas. Expliquant qu'il avait une famille et qu'il ne voulait pas retourner en prison, il avait fini, &#233;puis&#233;, par accepter de d&#233;noncer n'importe qui, c'est-&#224;-dire ceux que les policiers avaient pr&#233;s&#233;lectionn&#233;s et lui demandaient de &lt;i&gt;reconna&#238;tre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme si ces mots n'avaient pas &#233;t&#233; prononc&#233;s, malgr&#233; l'&#233;vidence de l'arbitraire, la juge acheva le proc&#232;s en saluant le travail et le m&#233;rite des policiers. Les inculp&#233;s &#233;cop&#232;rent de peines de prisons allant de 3 &#224; 15 ans fermes. Leurs corps ont &#233;t&#233; enferm&#233;s pour &#233;touffer les r&#233;voltes. C'est un message fort en direction de la police qui signifie que le souverain est pr&#234;t &#224; payer cher la domesticit&#233; de ses milices. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la &lt;i&gt;hoggra&lt;/i&gt; laisse des traces&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La &#171; hoggra &#187; d&#233;signe l'humiliation, le m&#233;pris et la violence de l'&#201;tat en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En octobre 2011, un proc&#232;s en appel aura lieu au Tribunal de Nanterre. La justice bourgeoise devra d&#233;cider si elle veut continuer &#224; faire semblant d'&#234;tre &#233;quitable ou si elle assume d&#233;sormais sa fonction d'&#233;crasement. Associons nos voix et nos forces pour obtenir la lib&#233;ration de tous les prisonniers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;dit du roi de France, transmis aux administrateurs de Guyane en 1776, r&#233;sume bien le probl&#232;me qui occupe l'&#201;tat moderne, de Cayenne &#224; Villiers-le-Bel : &#171; &lt;i&gt;Il serait d'ailleurs dangereux de donner aux n&#232;gres le spectacle d'un ma&#238;tre puni pour des violences commises contre son esclave.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Maintenant il faut s'organiser&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat imp&#233;rialiste n'a jamais assez de l&#233;gitimit&#233; pour se passer de chiens de garde nombreux, f&#233;roces et impitoyables. Ces polices de choc sont responsables de la plupart des violences mises en accusation lors des r&#233;voltes des quartiers populaires. Elles s'imposent comme le principal rempart de l'&#201;tat face &#224; des mutineries qu'elles g&#233;n&#232;rent elles-m&#234;mes. Elles le tiennent en quelque sorte en joug. Il appara&#238;t qu'&#224; force d'emploi, elles se radicalisent et entrent en opposition avec leur hi&#233;rarchie et le sommet de l'&#201;tat. Elles &lt;i&gt;s'autonomisent&lt;/i&gt;. Les unit&#233;s offensives de l'ordre s&#233;curitaire sont aussi l'un de ses points faibles. Pour les garder bien group&#233;es autour de lui, il doit r&#233;guli&#232;rement leur sacrifier des insurg&#233;s, assouvir leur d&#233;sir de vengeance. Casamayor, un juge perturbateur, habitu&#233; &#224; observer de pr&#232;s la police, a con&#231;u une hypoth&#232;se forte &#224; ce sujet&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Casamayor, La police, Gallimard, 1973.&#034; id=&#034;nh27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il pense que le bloc de pouvoir a int&#233;r&#234;t &#224; laisser prolif&#233;rer les pratiques brutales des policiers ainsi que la haine et les injures &#224; leur &#233;gard pour mieux les tenir group&#233;s autour de lui, pour s'assurer qu'ils ne penseront jamais &#224; le trahir, &#224; rompre les rangs pour &lt;i&gt;rejoindre le peuple&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La campagne s&#233;curitaire contre les quartiers et les classes populaires renforce les contradictions &#224; l'int&#233;rieur des appareils r&#233;pressifs. La bataille de Villiers-le-Bel montre la n&#233;cessit&#233; de plus en plus forte pour l'&#201;tat imp&#233;rialiste de sacrifier des insoumis. Il lui faut &#224; tout prix &#233;viter &#171; la crosse en l'air &#187; et &#171; le canon retourn&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gardiens de l'ordre devraient se m&#233;fier de la mani&#232;re dont leurs chefs les manipulent, car la r&#233;pression ne fait que ralentir le processus de soul&#232;vement des quartiers populaires., tandis que l'oppression l'alimente. Ceux qui ne veulent pas rejoindre les luttes pour l'&#233;mancipation, doivent donc se pr&#233;parer &#224; tirer sur le peuple ou &#224; se faire tirer dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a exactement cinquante ans, alors qu'il exp&#233;rimentait la contre-insurrection en m&#233;tropole, le 17 octobre 1961, l'&#201;tat sacrifiait &#224; la police une manifestation pacifique de 20 000 colonis&#233;s. Plus de 200 parmi eux ont &#233;t&#233; assassin&#233;s cette nuit-l&#224; par des fonctionnaires asserment&#233;s et jamais punis. &#192; peu pr&#232;s autant de personnes, g&#233;n&#233;ralement des descendants de la colonisation, ont &#233;t&#233; tu&#233;es par d'autres policiers dans les quartiers populaires depuis l'&#233;mergence du syst&#232;me s&#233;curitaire au d&#233;but des ann&#233;es 1970. &lt;/br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est un autre massacre, &#224; petit feu. &lt;/br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut opposer &#224; ce carnage un front uni contre la violence d'&#201;tat. Dans les ann&#233;es 1960, les militants r&#233;volutionnaires du Black Panther Party ont ouvert des voies dans les ghettos des &#201;tats-Unis. Ils ont form&#233; des groupes pour surveiller la police et s'opposer &#224; leurs agressions. Conscients que la police prot&#233;geait les privil&#232;ges des riches et des blancs, ils avaient commenc&#233; &#224; cr&#233;er des formes d'auto-organisation : petits d&#233;jeuners gratuits pour les enfants &#224; l'entr&#233;e des &#233;coles, une presse autonome, des caisses de solidarit&#233;, des librairies et des centres d'&#233;ducation populaire. Ils ont essay&#233; de s'organiser entre opprim&#233;Es pour abolir la domination raciste, sexiste et capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leurs chefs ont &#233;t&#233; tu&#233;s par la contre-insurrection mais pas leurs id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui effraie l'&#201;tat &#224; Villiers-le-Bel comme dans d'autres r&#233;voltes, c'est qu'il n'y ait pas de chefs. Il lui faut en fabriquer pour mieux les faire tomber. Aux &#201;tats-Unis, un ancien membre du Black Panther Party et de la Black Liberation Army symbolise la continuit&#233; et l'&#233;volution des combats pour l'&#233;mancipation des ghettos. Ashanti Alston appelle toutes et tous les opprim&#233;s &#224; s'unir et s'auto-organiser, d&#233;sormais au-del&#224; de la couleur de peau, par et pour l'&#233;galit&#233; et l'autogestion. Les hi&#233;rarchies nous divisent et sont injustes, nous n'en avons pas besoin pour nous organiser, mais certaines lignes trac&#233;es par les r&#233;volutionnaires du Black Panther Party devraient continuer de nous &#233;clairer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face la r&#233;pression, ils criaient d'une seule voix : &#171; &lt;i&gt;Tout le pouvoir au peuple !&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but des ann&#233;es 2000, des comit&#233;s anti-r&#233;pression r&#233;apparaissent en France, aux &#201;tats-Unis, au Canada, en Gr&#232;ce... R&#233;unis autour de l'id&#233;e que l'ordre s&#233;curitaire impose de se doter d'outils d'auto-d&#233;fense permanents, ils font de la formation politique et juridique, montent des caisses de solidarit&#233; pour soutenir les inculp&#233;s et payer les avocats, ils inventent des m&#233;dias alternatifs pour contourner la presse dominante et porter la voix des victimes, ils essaient de s'opposer &#224; la violence polici&#232;re en la rendant visible (&#171; cop-watching &#187;), en la d&#233;non&#231;ant publiquement (tracts, sites internet, manifestations).&lt;/br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis l'automne 2010, un &#171; appel de Poitiers &#187;, &#233;mis par plusieurs de ces comit&#233;s (Toulouse, Bordeaux, P&#233;rigueux, Saint-Nazaire, Tours, Blois, Poitiers et Paris) invite &#224; coordonner et &#224; f&#233;d&#233;rer les forces qui luttent contre la r&#233;pression, les violences racistes et s&#233;curitaires en France . Au printemps 2011, de Grasse, le comit&#233; V&#233;rit&#233; et Justice pour Hakim Ajimi (tu&#233; en 2008 par la BAC) a &#233;mis un autre appel. Avec les comit&#233;s V&#233;rit&#233; et Justice pour Lamine Dieng, Mamadou Marega, Abou Bakari Tandia, Ali Ziri et &#220;m&#252;t, ils r&#233;pondent &#224; &#171; Poitiers &#187; et appellent &#224; constituer &#171; une assembl&#233;e de coordination nationale r&#233;unissant les proches de victimes et les militant-e-s de base travaillant contre les violences d'&#201;tat &#187; . Elle devait se tenir en octobre 2011, au moment du dernier proc&#232;s de Villiers-le-Bel.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J'ai v&#233;cu 25 ans &#224; Gennevilliers, banlieue populaire de Paris o&#249; quel&#173;ques cit&#233;s servent de terrains de chasse &#224; la police. J'y ai vu l'oppression quotidienne, la mis&#232;re et la s&#233;gr&#233;gation. J'y ai aussi appris l'entraide, la solidarit&#233; et l'espoir. Depuis dix ans j'enqu&#234;te sur les m&#233;thodes de r&#233;pres&#173;sion et le d&#233;veloppement du syst&#232;me s&#233;curitaire, je recueille aussi la pa&#173;role de ceux qui s'y affrontent. J'ai vu les Uteq &#224; Villiers-le-Bel quelques apr&#232;s-midi de juin 2009, j'y ai &#233;cout&#233; ce qu'on voulait bien me raconter de la bataille, j'ai assist&#233; au proc&#232;s exactement un an plus tard et recueilli toutes les sources qui pouvaient permettre de d&#233;cortiquer la m&#233;canique qui s'est abattue sur celles et ceux de Villiers-le-Bel.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Slangin' Rocks, Palestinian Style &#187;, in Jill Nelson, &lt;i&gt;Police Brutality. An Anthology&lt;/i&gt;, Norton, NY, 2000, p.49. &lt;/br&gt;Robin D. G. Kelley est professeur d'histoire dans plusieurs universit&#233;s des &#201;tats-Unis. Il est le premier Africain-Am&#233;ricain &#224; avoir obtenu, en 2010 la chaire d'histoire am&#233;ricaine &#224; l'Universit&#233; d'Oxford. Il s'est lui-m&#234;me d&#233;crit comme un &#171; Marxiste surr&#233;aliste f&#233;ministe qui n'est pas juste contre quelque chose mais pour l'&#233;mancipation, pour la lib&#233;ration &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;David Harvey, &lt;i&gt;Le nouvel imp&#233;rialisme&lt;/i&gt;, Les Prairies ordinaires, 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;L'imp&#233;rialisme, Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, tome 2, (1951) Seuil, 1982.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Patrick Bruneteaux, &lt;i&gt;Maintenir l'ordre, Les transformations de la vio&#173;lence d'Etat en r&#233;gime d&#233;mocratique&lt;/i&gt;, Presses de Sciences Po, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur la continuation des programmes de contre-insurrection issus des ann&#233;es 1960 (CointelPro) dans le Patriot Act des ann&#233;es 2000, voir les &#233;crits d'Ashanti Alston, historien, ancien membre du Black Panther Party et de la Black Liberation Army et notamment le zine qu'il publie, Anarchist Panther.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hugues Lagrange, &#171; La structure et l'accident &#187;, in Hugues Lagrange, Marc Oberti, &lt;i&gt;Emeutes urbaines et protestation, une singularit&#233; fran&#231;aise&lt;/i&gt;, Presses de Sciences Po, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hac&#232;ne Belmessous, &lt;i&gt;Op&#233;ration Banlieues. Comment l'Etat pr&#233;pare la guerre dans les banlieues&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir Jean-Pierre Garnier, &lt;i&gt;Une violence &#233;minemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l'effacement des classes populaires&lt;/i&gt;, Agone, mars 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Quelques mois plus tard, en septembre 2008, &#224; Romans-sur-Is&#232;re dans le sud de la France, un jeune homme de 15 ans meurt, percut&#233;, par une voiture de la BAC. Celle-ci &#233;tait lanc&#233;e &#224; sa poursuite &#171; pare-choc contre pare-choc &#187; racontent les t&#233;moins. Une centaine de personnes a attaqu&#233; le commissariat et tent&#233; d'y p&#233;n&#233;trer.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elsa Dorlin, &lt;i&gt;La matrice de la race. G&#233;n&#233;alogie coloniale et sexuelle de la nation fran&#231;aise&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Khoubz &#187; d&#233;signe le pain en arabe dialectal&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;AFP&lt;/i&gt;, 18 f&#233;vrier 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cit&#233; dans Alain Bertho, &lt;i&gt;Le temps des &#233;meutes&lt;/i&gt;, Bayard, 2009, p. 90.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;AFP&lt;/i&gt;, 20 f&#233;vrier 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;20 minutes&lt;/i&gt;, 9 juin 2009.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir entretien avec Maka Kant&#233; dans le volume d'o&#249; est tir&#233; ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir par exemple Alain Bertho, &lt;i&gt;Le temps des &#233;meutes&lt;/i&gt;, Bayard, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Monde, 22 mars 2008&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Un budget est alors attribu&#233; pour cr&#233;er neuf compagnies de s&#233;curisa&#173;tion &#224; d&#233;ployer sur le territoire hexagonal. &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 18 octobre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; La police et Sarko &#187; , Thema &#171; Que fait la police ? &#187;, Arte, 8 juin 2010. Ce document a &#233;t&#233; coproduit par &lt;i&gt;Doc en Stock&lt;/i&gt; la bo&#238;te de produc&#173;tion du tr&#232;s sarkozyste et n&#233;o-conservateur Daniel Leconte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Paris-Normandie&lt;/i&gt;, samedi 15 mai 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'AFP s&#233;lectionne l'information et la redirige vers &#171; les grands m&#233;&#173;dias &#187;. Son directoire est nomm&#233; par le chef de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La &#171; hoggra &#187; d&#233;signe l'humiliation, le m&#233;pris et la violence de l'&#201;tat en arabe dialectal.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Casamayor, &lt;i&gt;La police&lt;/i&gt;, Gallimard, 1973.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pourquoi faudrait-il punir ?</title>
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		<dc:date>2011-03-15T13:51:43Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Baker</dc:creator>


		<dc:subject>Prison, justice, r&#233;pression</dc:subject>
		<dc:subject>Nadarlana (Montpellier)</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#034;&lt;i&gt;La punition est-elle n&#233;cessaire &#224; la justice ?&lt;br&gt;
Le droit p&#233;nal, par d&#233;finition, est fond&#233; sur la peine. Une peine est une souffrance qu'on inflige. Est-ce bien de faire du mal &#224; quelqu'un ?&lt;br&gt;
Est-ce intelligent ? Utile ? &#192; qui ?&lt;br&gt;
Personne n'ose plus dire que la prison permet aux bandits de s'amender.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle ne sert qu'&#224; une seule chose qu'elle r&#233;ussit d'ailleurs fort bien : punir. M&#234;me les plus timides r&#233;formateurs se heurtent &#224; cette &#233;vidence, adoucir les cruaut&#233;s de l'incarc&#233;ration s'oppose forc&#233;ment &#224; son principe : elle est une peine, elle est faite et uniquement faite pour punir le coupable, pour lui &#234;tre p&#233;nible.&lt;br&gt;
Pourquoi punir ?&lt;/i&gt;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte int&#233;gral est t&#233;l&#233;chargeable ici : &lt;a href=&#034;http://tahin-party.org/baker.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://tahin-party.org/baker.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;P&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot20" rel="tag"&gt;Prison, justice, r&#233;pression&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot68" rel="tag"&gt;Nadarlana (Montpellier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH150/arton578-577de.jpg?1780463578' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff578.jpg?1273402871&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Questions d'avant-propos&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La punition est-elle n&#233;cessaire &#224; la justice ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le droit p&#233;nal, par d&#233;finition, est fond&#233; sur la peine. Une peine est une souffrance qu'on inflige. Est-ce bien de faire du mal &#224; quelqu'un ? Est-ce intelligent ? Utile ? &#192; qui ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne n'ose plus dire que la prison permet aux bandits de s'amender. Elle ne sert qu'&#224; une seule chose qu'elle r&#233;ussit d'ailleurs fort bien : punir. M&#234;me les plus timides r&#233;formateurs se heurtent &#224; cette &#233;vidence, adoucir les cruaut&#233;s de l'incarc&#233;ration s'oppose forc&#233;ment &#224; son principe : elle est une peine, elle est faite et uniquement faite pour punir le coupable, pour lui &#234;tre p&#233;nible.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi punir ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ch&#226;timent s'ancre dans l'histoire la plus archa&#239;que de l'humanit&#233;, celle des terreurs supr&#234;mes que les hommes ont traduites en dieux et d&#233;esses au coeur d&#233;moniaque. Pas une religion pour sauver l'autre lorsqu'il est question des supplices r&#233;serv&#233;s aux damn&#233;s. L'enfer chr&#233;tien n'a rien &#224; envier &#224; l'enfer hindou. En Occident, la condamnation terrible de la faute lors d'un jugement de l'&#226;me apr&#232;s la mort s'enracine dans le culte orphique introduit en Gr&#232;ce entre le VIIe et le VIe si&#232;cle avant notre &#232;re ; ses origines se perdent dans les traditions v&#233;diques du deuxi&#232;me mill&#233;naire. Il est vraisemblable que l'id&#233;e d'une faute punie dans l'au-del&#224; &#233;tait d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;poque bien ancienne. L'orphisme a beaucoup influenc&#233; les Pythagoriciens puis Platon. Sous tous les cieux, les humains scandalis&#233;s de voir l'&#233;ternelle injustice du monde ont cherch&#233; &#224; r&#233;tablir au s&#233;jour des ombres l'impossible &#233;quit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On doit punir. C'est un imp&#233;ratif. De quel ordre ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est puni celui qui est jug&#233; coupable d'avoir enfreint la Loi, laquelle varie suivant les groupes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Loi n'est pas l'expression d'une &#233;thique quelconque : au service du pouvoir disposant des plus grandes forces de coercition, elle n'existe &lt;i&gt;que &lt;/i&gt;par la sanction. La Loi du Milieu ou la Loi d'un groupe rebelle peut s'affirmer aussi brutale que celle de l'&#201;tat. Quelle que soit la situation, la Loi est toujours celle du plus fort : le petit ca&#239;d fait la loi jusqu'&#224; ce qu'il se retrouve face &#224; un plus gros ca&#239;d ou &#224; un ma&#238;tre lequel ne peut qu'ob&#233;ir &#224; toute une hi&#233;rarchie disposant de forces de plus en plus importantes jusqu'&#224; son sommet. En d&#233;mocratie populaire ou bourgeoise, c'est la police qui fait respecter la Loi, la Justice qui punit les contrevenants. Entre la justice (l'&#233;quit&#233;) &#224; laquelle chacun aspire et la Justice (l'institution) qui fait fonctionner la machine sociale au d&#233;triment des relations libres entre les &#234;tres, le pr&#233;cipice est infranchissable.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parlant &#224; peine, l'enfant est aussit&#244;t sensible au sentiment d'injustice : quand il a mal et qu'il pleure (trop) longtemps, on crie, on le boude, on le frappe parfois ; ou bien sa petite soeur a trouv&#233; un ballon et pas lui ou bien il s'est fait piquer par une gu&#234;pe et pas elle. Toute sa vie, qu'il se r&#233;signe ou se r&#233;volte, l'homme consid&#233;rera les injustices dont il sera victime comme &lt;i&gt;quelque chose qui ne devrait pas &#234;tre&lt;/i&gt;, autrement dit un mal. La gr&#234;le peut d&#233;truire toutes les r&#233;coltes du paysan, la mort prendre l'amante ador&#233;e, les voleurs vous d&#233;pouiller, la maladie frapper le tout-petit, le jaloux br&#251;ler la maison, l'&#201;tat vous jeter dans la guerre, une enfant peut &#234;tre viol&#233;e. Parce que le mal est &lt;i&gt;insens&#233;&lt;/i&gt;, l'homme est &#233;cras&#233; par un trop grand d&#233;sarroi, il lui faut trouver une justification &#224; l'injustice. D'o&#249; cette justice incompr&#233;hensible d'en-Haut, d'o&#249; ces dieux plus ou moins puissants, puis le plus puissant d'entre tous et enfin, en Occident, &#224; partir du moyen &#226;ge, un Dieu raisonnable (avant la tentative rat&#233;e d'en faire, trois si&#232;cles plus tard, la d&#233;esse de la Raison).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Au rythme de l'histoire, la valse des id&#233;es&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a d'abord puni pour bien montrer aux dieux qu'on prenait leur parti contre ceux qui, volontairement ou non, les offensaient.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers codes sum&#233;riens nomment, classent les infractions et &#233;chelonnent les peines en fonction de la faute (code d'Ouroukaniga r&#233;dig&#233; vers 2400), mais il faut attendre l'&#233;poque romaine pour que le droit soit rationnalis&#233; dans ses moindres d&#233;tails et devienne en grande partie une vue de l'esprit, car dans les faits, il demeure, et jusqu'&#224; nos jours, fonci&#232;rement sentimental d&#233;pendant toujours du degr&#233; d'&#233;motion provoqu&#233; par le scandale (en France longtemps on a br&#251;l&#233; la langue des sacril&#232;ges ; en 2002 dans un pays tr&#232;s civilis&#233; comme le Nigeria, on lapide les femmes adult&#232;res). Les sanctions n'apparaissent exag&#233;r&#233;es que lorsque l'infraction elle-m&#234;me est en voie d'&#234;tre d&#233;criminalis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;*&lt;br /&gt;
* *&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les philosophes se sont donn&#233; du mal pour justifier le ch&#226;timent (on peut remarquer que la cl&#233;mence n'a aucun besoin d'&#234;tre justifi&#233;e et qu'on s'est partout et toujours inclin&#233; devant les exemples qu'en a donn&#233; l'histoire).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de faire admettre qu'il est n&#233;cessaire de faire du mal &#224; qui a fait du mal, trois types d'arguments sont mis en avant par ceux que nous appellerons les l&#233;galistes, les soci&#233;taires-r&#233;alistes et les humanitaires.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) La pens&#233;e l&#233;galiste&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Loi est la Loi, m&#234;me si elle para&#238;t injuste, elle a sa raison d'&#234;tre. Vu la petitesse des hommes, sa force vient de la seule sanction. La Loi dit o&#249; est le Bien, elle vient de Dieu, de la Nature ou de l'Humanit&#233; (en tout cas d'un mot avec majuscule qui dit sa transcendance). Ce Bien est donc universel. De m&#234;me qu'on doit ob&#233;ir &#224; la Loi, on doit punir qui la transgresse. Ainsi le veut l'Ordre des choses. Les l&#233;galistes sont hommes de foi. Ils croient vraiment &#224; ce Bien universel.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me n'est pas tant celui du Bien - nous pouvons admettre que chacun veuille bien faire pour vivre pleinement au mieux - que de l'universalit&#233; de ce Bien. Le Bien de tel meurtrier, c'est de se d&#233;barrasser de cette m&#232;re qui l'emp&#234;che d'exister, le Bien de tel terroriste de d&#233;stabiliser un gouvernement pour un autre &#034; plus respectueux des droits de l'individu &#034;, le Bien de tel souverain d'&#233;craser &#034; l'axe du Mal &#034;, le Bien d'un tueur en s&#233;rie de &#034; tuer ces salopes qui font souffrir les hommes &#034;...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour les l&#233;galistes, le Bien &#233;tant ce qui est dans la Loi, la question de son universalit&#233; est r&#233;solue. Le Bien universel est totalitaire,mais ce n'est pas grave puisque c'est le Bien. Les l&#233;galistes ne peuvent litt&#233;ralement pas concevoir que certains s'insurgent contre une phrase elle que &#034; Tout homme a le droit de respirer &#034; ; il leur semble aller de soi que chacun pense en termes de droits, d'autorisations et de devoirs. (Mais par ailleurs, ils n'h&#233;sitent pas &#224; supprimer sans &#233;tat d'&#226;me ce &#034;droit de respirer &#034; lorsqu'il s'agit de punir quelqu'un ou un pays.)&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les l&#233;galistes et autres supporters des Droits de l'Homme se r&#233;clament volontiers de Kant : gr&#226;ce &#224; sa raison, l'homme qui se plie volontairement &#224; la loi morale y gagne en libert&#233; int&#233;rieure ; il n'a plus de souci &#224; se faire puisqu'on a pens&#233; pour lui (c'est la grande libert&#233; du soldat de deuxi&#232;me classe rampant sur un champ de mines par rapport &#224; celle du g&#233;n&#233;ral qui, lui, doit r&#233;fl&#233;chir). Condamner celui qui a transgress&#233; la loi morale, c'est le faire b&#233;n&#233;ficier du bon discernement de tous, c'est le consid&#233;rer comme digne de l'exigence humaine la plus haute.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hegel ira plus loin que Kant. Peu importe le contenu des lois, ce qui est absolu, c'est la Loi elle-m&#234;me car seul l'&#201;tat et donc ses institutions garantissent la libert&#233; des individus.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) La pens&#233;e soci&#233;taire-r&#233;aliste&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se veut purement pragmatique. Il faut s'organiser pour vivre en soci&#233;t&#233;. Celle-ci repose sur l'adh&#233;sion de gr&#233; ou de force &#224; des valeurs communes. Si on ne joue pas le jeu, la Soci&#233;t&#233; vous rejette, ce qui signifie qu'elle vous tue ou vous bannit hors de la communaut&#233; (en exil ou en prison). La Justice doit conforter chacun dans l'id&#233;e que la Soci&#233;t&#233; le prot&#232;ge s'il respecte ses r&#232;gles, lesquelles varient suivant les pays, les &#233;poques, les modes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On corrige un criminel comme on corrige, chez ces gens-l&#224;, un chien ou un enfant. &lt;i&gt;Pour lui apprendre&lt;/i&gt;. La peur de la correction ne fonctionne que sur les plus conformistes et les plus fragiles. Dans le domaine de la d&#233;linquance, elle agit en sens contraire : les &#034; durs &#034;, &#224; plus forte raison les plus rebelles, affirment tr&#232;s fort qu'ils n'ont pas peur de la punition. Il est vrai qu'elle les stimule souvent. &#192; pragmatique, pragmatique et demi : ce qui compte, c'est de ne pas se faire prendre, de jouer serr&#233;. Car il s'agit d'un jeu.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vision soci&#233;taire-r&#233;aliste, pour vivre en harmonie, chacun doit respecter les r&#232;gles, &#233;videmment contingentes et conventionnelles, le fameux contrat social. C'est bien joli de nous parler de si&#232;cle en si&#232;cle de r&#232;gle du jeu, mais il y a toujours eu des individus que ce jeu n'int&#233;ressait pas. Ils peuvent assur&#233;ment s'abstenir de lire sur une chaise-longue au milieu du terrain de rugby comme &#233;viter de manger leur casse-cro&#251;te sur la table de bridge. Mais &lt;i&gt;o&#249; &lt;/i&gt;pourraient-ils donc aller d&#232;s lors que la plan&#232;te tout enti&#232;re n'est qu'un immense terrain de rugby ou une table de bridge o&#249; se d&#233;roule une partie sans fin ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est le type de remarque qui ne peut &#233;branler les soci&#233;taires-r&#233;alistes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car tant pis pour les rares asociaux : la seule chose qui compte c'est la Soci&#233;t&#233; qui a une vie, une vie qu'il faut pr&#233;server, elle peut en effet mourir, &#234;tre remplac&#233;e par une autre. La Soci&#233;t&#233; est compos&#233;e d'individus-fourmis qui n'ont d'autre raison d'&#234;tre que celle de lui &lt;i&gt;appartenir&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;alistes, beaucoup de soci&#233;taires constatent que les conditions de vie modifient le comportement des d&#233;linquants. Ils peuvent aussi bien entourer de chevaux de frise un &#034; quartier difficile &#034; et renforcer la police par des troupes militaires qu'y mettre des &#233;ducateurs, y d&#233;velopper l'aide scolaire, y construire une salle de concert et faire effectivement baisser ainsi le taux de la d&#233;linquance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soci&#233;taires-r&#233;alistes veulent l'efficacit&#233;, c'est pourquoi le crime ni le criminel n'ont, en soi, aucune importance. &#192; tel point qu'ils ne voient aucun inconv&#233;nient &#224; faire entrer dans le Droit ce que, dans ce domaine pr&#233;cis, l'on peut consid&#233;rer comme une pure aberration : le concept de dangerosit&#233;. On en arrive &#224; punir des individus &lt;i&gt;susceptibles &lt;/i&gt;d'agir dans un sens que r&#233;prouve la Soci&#233;t&#233;. Les soci&#233;taires-r&#233;alistes placent de grands espoirs dans les progr&#232;s de la g&#233;n&#233;tique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; premi&#232;re vue, ils semblent tr&#232;s oppos&#233;s aux l&#233;galistes. Pourtant existe un point de jonction : la Soci&#233;t&#233; est le Grand Tout dont les individus ne sont que les parties. Elle est aujourd'hui aussi sacr&#233;e que l'&#233;tait l'id&#233;e de Dieu, elle est l'Absolu et la Loi est son &#233;manation. C'est l'&#233;chec de l'ath&#233;isme.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les tr&#232;s rares ath&#233;es, comme Max Stirner (1806-1856), l'individu vivant dans la Soci&#233;t&#233; peut toujours, s'il en a la volont&#233;, refuser &lt;i&gt;d'appartenir librement &lt;/i&gt;&#224; ce conglom&#233;rat f&#233;roce. On ne peut &#233;chapper &#224; la Soci&#233;t&#233; ni vivre sans elle, mais on peut penser par soi-m&#234;me. Rien ne nous emp&#234;che, secr&#232;tement ou non, de la combattre comme on lutte contre la mort ou les injustices. Avec ou sans violence. Un sourire paisible ou ravageur sur les l&#232;vres et dans l'esprit. Chacun seul avec des alli&#233;s possibles.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) La pens&#233;e humanitaire&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'individu qui a faut&#233; est forc&#233;ment tr&#232;s malheureux. Le ch&#226;timent va lui permettre de se racheter ; en &#034; payant sa dette &#034; au prix de sa souffrance, il pourra &#034; refaire sa vie &#034;. La prison est une retraite o&#249; il comprendra ce que sont le bien et le mal, o&#249; des professionnels vont s'employer &#224; le culpabiliser le mieux possible pour l'&#233;duquer, entendons pour l'amener &#224; une bonne conduite. Pour ce faire, le conditionner, le dresser, l'instruire et transformer les prisons st&#233;riles en utiles camps de r&#233;&#233;ducation. Du si&#232;cle des Lumi&#232;res, les humanitaristes ont h&#233;rit&#233; une ind&#233;racinable foi en l'Homme ; les institutions sont le fruit de la pens&#233;e des hommes et nous devons &#224; travers elles admirer l'intelligence humaine. On peut, bien s&#251;r, on le doit m&#234;me, les am&#233;liorer. Car on va vers un mieux, c'est &#034; le sens de l'Histoire &#034; ; les progr&#232;s techniques vont de pair avec les progr&#232;s &#034; humains &#034;, c'est-&#224;-dire... de la morale. &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, toute guerre sera interdite. &#034; (C'est bien possible en effet, mais elles n'en seront pas moins atroces. Probablement pires.) Les humanitaires affichent souvent ainsi un fond de candide optimisme.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; ce qu'affirment trop vite leurs d&#233;tracteurs, ils ne r&#233;pugnent nullement &#224; la violence quand c'est pour la bonne cause, &#034;contre les ennemis de la libert&#233; &#034;. La notion d'&lt;i&gt;ennemi de la libert&#233;&lt;/i&gt;, on s'en doute, demeure infiniment floue et chaque humanitariste se fait son id&#233;e de ceux qu'on devrait mettre hors d'&#233;tat de nuire. Ce sont ces animaux nuisibles, ces hommes sans humanit&#233;, ces sous-hommes qu'il faut incarc&#233;rer. C'est regrettable - et il ne faut pas les faire trop souffrir -, mais n&#233;anmoins n&#233;cessaire. H&#233;las. &lt;br /&gt;
Moralistes l&#233;galistes, soci&#233;taires-r&#233;alistes, et enfin adeptes d'une pens&#233;e humanitaire ont certes des arguments, mais aucun n'a su nous convaincre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Le d&#233;sir de punir&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est a posteriori qu'on justifie le ch&#226;timent. Car avant la raison, le d&#233;sir.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;sultant d'une &#233;motion violente, en g&#233;n&#233;ral la col&#232;re, le ch&#226;timent passe pour &#234;tre administr&#233; froidement. Mais au coeur de toute punition, le plaisir de tenir quelqu'un en son pouvoir, de montrer qui est le plus fort. &#192; tort ou &#224; raison, le punisseur, f&#251;t-il un tueur en s&#233;rie, a la ferme assurance d'&#234;tre &lt;i&gt;du bon c&#244;t&#233;&lt;/i&gt;, du c&#244;t&#233; de la loi, de l'ordre, du bon droit.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne veut jamais le coupable, mais un coupable. Il n'est pas n&#233;cessaire qu'il soit l'auteur d'un forfait, une ch&#232;vre fera aussi bien l'affaire. C'est magique. Les partisans du ch&#226;timent font tous comme si, par une sorte d'heureuse fatalit&#233;, les coupables &#233;taient punis et les justes r&#233;compens&#233;s.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, les erreurs judiciaires sont constantes, particuli&#232;rement en &#034; comparution imm&#233;diate &#034; o&#249; l'on juge en toute h&#226;te. Mais il faut que les d&#233;g&#226;ts soient spectaculaires (t&#234;tes tomb&#233;es &#224; tort, une vie pour rien derri&#232;re les barreaux, etc.) pour qu'elles &#233;meuvent qui que ce soit. Les criminologues et les policiers le savent pertinemment mais cela excite le monde qu'on ait arr&#234;t&#233; le coupable (lui ou un autre), on va pouvoir le punir, ce qui signifie se venger (&#034; vengeance : d&#233;dommagement moral de l'offens&#233; par la punition de l'offenseur &#034;. D&#233;finition du dictionnaire Robert).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut noter cependant que le d&#233;sir de vengeance n'est pas naturel, il est le fruit d'une culture fond&#233;e par exemple sur un certain code de l'honneur. Il y entre une forme de devoir, de soumission &#224; la loi de son milieu. Toute vendetta est socialis&#233;e, codifi&#233;e, ritualis&#233;e. Depuis l'antiquit&#233;, la Justice d'&#201;tat est cens&#233;e remplacer les vengeances priv&#233;es.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;chec sur toute la ligne. Le ch&#226;timent p&#233;nal engendre un besoin de se&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;venger qui se retourne contre des tiers. L'homme humili&#233; bat sa femme qui frappe les gosses qui maltraitent le chien qui mord le premier venu. La peine inflig&#233;e par un tribunal va jusqu'au bout d'une violence institutionnelle qui appelle forc&#233;ment une r&#233;ponse. Il nous faut renoncer &#224; cette chim&#232;re d'une vengeance qui, assum&#233;e par l'&#201;tat &#224; la place des particuliers, en serait plus pure, plus d&#233;sint&#233;ress&#233;e. Elle n'est gu&#232;re plus reluisante ni plus intelligente que l'autre. Quand la Justice punit un voleur, elle entretient chez tous les voleurs le besoin de se venger.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand elle s'attaque &#224; un &#034; sauvageon &#034;, elle ensauvage la cit&#233;.&lt;br /&gt;
L'id&#233;e d'une Justice qui rend le mal pour le mal ne peut mener qu'au m&#233;pris de toute justice.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gardons cependant dans un coin de notre t&#234;te que certaines personnes ont toujours consid&#233;r&#233; l'esprit de vengeance comme leur &#233;tant &#233;tranger, elles pr&#233;f&#232;rent ignorer l'offenseur (voire l'oublier), lui pardonner ou exiger des explications. Et si par ailleurs la tentation de se venger reste commune, tout le monde n'y succombe pas forc&#233;ment.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne n'est &#224; l'abri de la haine ni de la b&#234;tise, mais on peut bien quand m&#234;me souhaiter n'&#234;tre ni haineux ni b&#234;te, ou le moins possible. Rien ne nous oblige &#224; adh&#233;rer &#224; cette curiosit&#233; visqueuse des gens de bien pour les faits divers les plus sanglants.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le public raffole des crimes, des viols et des supplices. La souffrance d'autrui flatte le sadisme qui rampe en nous. &#034; Et puis demander que celui qui a fait le mal encoure une peine qui fasse vraiment mal autorise le plaisir, intense pour certains, de faire mal &#224; leur tour en toute l&#233;gitimit&#233; et en toute impunit&#233;. &#034; (Anne-Marie Marchetti dans &lt;i&gt;Perp&#233;tuit&#233;s&lt;/i&gt;. Plon 2001). Il y a quelque chose de pathologique dans l'exaltation qu'&#233;prouvent certains &#224; ch&#226;tier celui qui a commis une faute.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La volont&#233; de punir est &#224; l'origine de presque tous les crimes de sang non accidentels. Sombres histoires de jalousies ou de r&#232;glements de comptes. Mais le pire des assassins dans toute l'histoire de l'humanit&#233;, ne saurait rivaliser avec les professionnels de la r&#233;pression. Les ch&#226;timents ordonn&#233;s par voie de justice ont d&#233;pass&#233; en cruaut&#233; tous les crimes les plus barbares. Les juges d'aujourd'hui ne sont ni plus ni moins cruels que ceux d'il y a trois si&#232;cles en France, un si&#232;cle en Chine, par exemple. Ils envoient quelqu'un en prison pour dix ans parce que tel est le bar&#232;me. Ils n'h&#233;siteraient pas davantage &#224; faire couper des mains, &#224; condamner des hors-la-loi &#224; mourir empal&#233;s, rou&#233;s, br&#251;l&#233;s vifs, &#233;cartel&#233;s, lynch&#233;s... Tout juge d'aujourd'hui applique la loi de son temps exactement comme il aurait appliqu&#233; ou appliquerait celle d'un autre code. Nous ne sommes ni meilleurs ni pires qu'&#224; l'&#233;poque de la pr&#233;histoire. Un peu plus d&#233;traqu&#233;s, peut-&#234;tre. Mais il y eut, il y aura toujours des individus pour dire non.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entend souvent &#034; Les criminels n'ont pas eu piti&#233; de leur victime, pourquoi devrions-nous nous mettre &#224; leur place ? &#034; Parce que nous ne sommes quand m&#234;me pas tous des assassins, en d&#233;pit de cette id&#233;e extravagante si souvent exprim&#233;e : &#034; Si l'on ne punissait pas les violeurs et les tueurs, tout le monde serait violeur et tueur. &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Cruaut&#233; toute particuli&#232;re de la prison&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant des si&#232;cles, les ge&#244;les n'&#233;taient con&#231;ues que dans le but de mettre quelques jours en s&#251;ret&#233; ceux qu'on allait juger, supplicier ou ex&#233;cuter, &#224; moins que le condamn&#233; n'attende un convoi vers les mines, les gal&#232;res ou le bagne. C'est la R&#233;volution fran&#231;aise qui a introduit l'incarc&#233;ration comme une peine en soi. Officiellement la prison d'aujourd'hui doit remplir trois r&#244;les : surveiller, punir, r&#233;ins&#233;rer.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La surveillance se veut une arme effrayante ; il est demand&#233; &#224; chacun de rendre compte de ses gestes tout au long de la journ&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La punition est ce que la prison fait de mieux. Elle est la &#034; peine privative de libert&#233; &#034; par excellence. En &#244;tant radicalement &#224; quelqu'un les conditions a priori de toute existence, le temps et l'espace, on annihile le condamn&#233;. Une condamnation &#224; vingt ans, c'est 175 000 heures de mort &#224; vivre. Un no man's time. &#034; Cette punition doit tirer son efficacit&#233; de l'ennui ou plut&#244;t du &lt;i&gt;harassement moral &lt;/i&gt;caus&#233; par la monotonie des marches continuelles, interrompues seulement par de courts intervalles. &#034; (R&#232;glement des prisons de 1839 &#224; 1945). Certains s'en tirent ? Oui, comme d'un cancer du foie. On est tent&#233; alors de croire au miracle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart d'entre nous ne supporteraient pas d'&#234;tre enferm&#233;s plus de quelques heures, m&#234;me chez eux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imagine-t-on l'horreur qu'on &#233;prouverait pour un criminel qui aurait s&#233;questr&#233; et constamment humili&#233; sa victime pendant trois mois, vingt ou trente ans ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prison, c'est avant tout celle de la petite d&#233;linquance, des gens qui passent l&#224; quelques mois dans les pires des &#233;tablissements p&#233;nitentiaires, les &lt;i&gt;maisons d'arr&#234;t&lt;/i&gt;. L'angoisse de l'attente du proc&#232;s, la promiscuit&#233;, la duret&#233; du personnel qui &#034; en voit trop passer &#034; et ne sait jamais &#224; qui il a affaire, leur d&#233;go&#251;tante v&#233;tust&#233;, tout concourt &#224; les rendre proprement infernales. D'autant que la Justice se montrant de plus en plus s&#233;v&#232;re, on ne saurait s'&#233;tonner de ce qu'en retour la violence augmente dans les cit&#233;s et surtout dans les concentr&#233;s de cit&#233;s que sont les taules.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;i&gt;centres de d&#233;tention &lt;/i&gt;sont plus modernes ; on y effectue les peines moyennes (entre 5 et 15 ans) ou les derni&#232;res ann&#233;es d'une longue peine. Le r&#233;gime y est plus souple, on peut y obtenir une permission.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les centrales (une douzaine en France), les gros monstres o&#249; l'on incarc&#232;re les longues peines, sont de v&#233;ritables citadelles. L&#224; sont les &#034; durs &#034;, souvent condamn&#233;s &#224; perp&#233;tuit&#233; qui n'ont plus rien &#224; perdre. Ils sont redout&#233;s des surveillants d'o&#249; un &#233;trange &#233;quilibre des forces qui rend souvent l'ambiance moins perverse et insupportable que dans les lieux pr&#233;c&#233;dents.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon qu'on est dans un &#233;tablissement pour de longues ou de courtes peines, qu'on a le sida ou non, des liens avec l'ext&#233;rieur ou qu'on est seul au monde, qu'on est un homme ou une femme, un individu sensible ou non, on n'accomplira pas son temps de d&#233;tention de la m&#234;me fa&#231;on. C'est d'ailleurs l'une des aberrations de la prison que celui-ci soit plus &#034; puni &#034; avec deux ans que cet autre avec dix. Mais toutes les condamnations &#224; la d&#233;tention ont un point commun : elles se veulent &#034; infamantes &#034;, c'est-&#224;-dire d&#233;shonorantes et avilissantes. La subordination permanente qu'on fait subir au prisonnier est un stigmate, cette marque qu'on appelait justement d'infamie jadis appliqu&#233;e au fer rouge.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lieu d'asservissement, la prison ne peut que pervertir ou d&#233;molir les hommes. On y a le droit d'exiger du condamn&#233; n'importe quoi. Et plus il acceptera n'importe quoi et plus il fera preuve d'&#034; aptitude &#224; la r&#233;insertion &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, il est clair que l'enfermement carc&#233;ral n'a qu'un but : casser le bonhomme. Il est fr&#233;quent d'entendre des &#233;ducateurs affirmer qu'il faut &#034; briser leur orgueil en les mettant devant leur &#233;chec &#034;. Sans parler des discours de quelques psychoth&#233;rapeutes sur la n&#233;cessit&#233; de &#034; leur faire int&#233;grer la loi &#034; en les for&#231;ant &#224; respecter tout r&#232;glement, entendons n'importe quelle injonction d'un surveillant.&lt;br /&gt;
Il existe un moyen simple d'obtenir du d&#233;tenu sa soumission. Le prisonnier n'a qu'une seule raison de vivre : sortir. Or il peut &#234;tre lib&#233;r&#233; &#224; mi-peine s'il n'a jamais &#233;t&#233; condamn&#233; auparavant, sinon aux deux tiers de la peine. Il &lt;i&gt;peut &lt;/i&gt;&#234;tre lib&#233;r&#233;. Mais... Mais les autorit&#233;s ne le laisseront sortir que lorsqu'elles le jugeront bon, quand il aura pay&#233; les frais de justice, quand il aura montr&#233; patte blanche, quand il se sera &#233;cras&#233;. &#192; moins qu'en fin de peine on ne l'envoie dans une &#034; unit&#233; pour malades difficiles &#034;, l'un des quatre terribles h&#244;pitaux psychiatriques-prisons d'o&#249; l'on ne sait si l'on sortira un jour.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surveiller, punir, mais aussi r&#233;ins&#233;rer... Le propre de la prison &#233;tant la d&#233;sinsertion absolue, toute &#034; insertion &#034; ne peut n&#233;cessairement se faire qu'en dehors de la prison et malgr&#233; elle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, la &#034; r&#233;insertion &#034; n'est qu'un mot du vocabulaire moderne pour &#034; amendement &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le personnel p&#233;nitentiaire doit se justifier &#224; ses propres yeux. C'est un peu g&#234;nant d'&#234;tre des gardiens. On fait donc comme s'il ne s'agissait pas de surveiller des hommes mais des sous-hommes, des brutes sans conscience. Il se trouve en effet que le d&#233;tenu semble peu enclin au remords, sans doute parce que la repr&#233;sentation des faits lors du proc&#232;s n'a pas le moindre rapport avec ce qu'&#233;ventuellement il se reproche. Il y a &#034; erreur sur la personne &#034;, ce qui le d&#233;douane de son acte. La r&#233;insertion suppos&#233;e commence donc pour le personnel &#224; &#034; conscientiser &#034; le d&#233;tenu, &#224; lui faire honte sinon de son acte (ce qui semble difficile) du moins de son existence. Pour qu'il perde toute fiert&#233;, il devra demander la permission pour tout. Pas un seul de ses gestes qui ne r&#233;sulte d'une autorisation. Jusqu'&#224; ce qu'il comprenne qu'il n'est plus rien.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quoi devenir d&#233;ment. On estime &#224; 30 % le nombre de d&#233;tenus malades mentaux. Bien s&#251;r, un bon nombre d'entre eux souffraient d&#233;j&#224; de troubles psychiatriques avant leur incarc&#233;ration. C'est d&#251; en grande partie &#224; la politique actuelle des h&#244;pitaux psychiatriques qui ne pouvant plus garder ind&#233;finiment enferm&#233;s les fous, ce qui est une bonne chose jette &#224; la rue les &#034; cas lourds &#034;. S'ils troublent l'ordre public, c'est du ressort de la police. Avec &#224; la clef un discours sur leur &#034; droit &#224; la citoyennet&#233; &#034;. Mais cela ne peut expliquer la mont&#233;e prodigieuse des cas de folie en prison. Certes la France d&#233;tient le record mondial des suicides, des d&#233;pressions, de la consommation de psychotropes. Mais cela non plus ne suffit pas &#224; comprendre pourquoi tous les trois jours quelqu'un se tue en prison, souvent au mitard.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les psychiatres de la p&#233;nitentiaire, apr&#232;s les criminologues, osent enfin dire que l'allongement spectaculaire de la dur&#233;e des peines est &#224; l'origine de ce d&#233;sespoir qui brise toute raison.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des principaux dangers est celui du d&#233;lire mystique. &#192; juste titre, les aum&#244;niers catholiques et protestants se m&#233;fient des conversions spectaculaires ; ils ont les si&#232;cles d'exp&#233;rience que de jeunes aum&#244;niers musulmans n'ont pas encore. La prison est le lieu id&#233;al de radicalisation de la haine. Quand un homme d&#233;sax&#233; est gav&#233; de son indignit&#233;, il ne demande pas mieux que d'accomplir son salut au nom d'une autre justice. Qu'aura g&#233;n&#233;r&#233; la prison sinon un certain go&#251;t de la mort r&#233;demptrice ? Et six mois auront ici suffi.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sains d'esprit ou non, les d&#233;tenus vivent quelque chose qui leur reste incompr&#233;hensible et lorsqu'ils r&#233;p&#232;teront : &#034; J'ai fait une connerie, je paye &#034; ce seront les mots souffl&#233;s par les &#233;ducateurs ou les psys pour &#034; faire bien &#034; et donc les rapprocher de la sortie. On attend d'eux qu'ils assument. Ils assumeront tout ce qu'on voudra pourvu que ce soit un bon point pour la lib&#233;ration.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sortie... Ils ne sont pas les seuls &#224; ne penser qu'&#224; elle. Quand les juges condamnent quelqu'un &#224; la d&#233;tention, ils ravagent en passant la vie de quelques autres : les familles des prisonniers sont les victimes oubli&#233;es de la Justice. Mais la moiti&#233; des d&#233;tenus ne re&#231;oivent aucune visite d'un proche durant leur incarc&#233;ration et plus les ann&#233;es passent et moins on vient les voir. Parfois pourtant, des gens qui s'aiment vivent le d&#233;chirement. Que de femmes de d&#233;tenus se font un cancer ayant us&#233; toutes leurs forces dans l'angoisse et le chagrin ! Ne parlons pas des m&#232;res incarc&#233;r&#233;es qu'on ne peut nourrir que d'anxiolytiques. L'amour, les enfants, la recherche &#233;perdue &#224; travers les petites annonces de la consolatrice possible tiennent dans les taules une place essentielle. Si quelques-uns vivent d'&#233;minentes (et &#233;ph&#233;m&#232;res) passions platoniques, les autres - et les m&#234;mes aussi d'ailleurs - sont condamn&#233;s &#224; une sexualit&#233; crasseuse.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les humiliations les plus r&#233;voltantes de la prison, le viol constant de toute pudeur. Vous devez vous exposer nu, &#234;tre &#034; fouill&#233; &#224; corps &#034;, aller aux toilettes devant ceux qui partagent votre cellule, vous rendre aux douches sans portes, vivre sous les contr&#244;les effectu&#233;s &#224; travers l'oeilleton. Votre courrier est lu, votre cellule r&#233;guli&#232;rement inspect&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une id&#233;e tr&#232;s commun&#233;ment admise que la prison est inhumaine et parfaitement odieuse pour un innocent, mais qu'elle est justifi&#233;e pour les coupables. Qu'elle soit &#034; injuste &#034; ou &#034; juste &#034; peut encore se concevoir, mais odieuse pour les premiers et pas pour les seconds est insens&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;fenseurs de l'incarc&#233;ration ont deux arguments. Le premier c'est qu'il faut punir. Les coupables ont fait souffrir, ils doivent souffrir &#224; leur tour. On &#233;limine ceux qui g&#234;nent comme le fait n'importe quel truand. On supprime les d&#233;linquants, c'est cela la prison id&#233;ale. Et pour &#234;tre s&#251;r que nul n'interviendra pour faire &#233;voluer ce temps immobile, on a invent&#233; une super-peine : la peine de s&#251;ret&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me argument, celui de la s&#233;curit&#233;. On met les d&#233;linquants en prison uniquement pour s'en prot&#233;ger (on veut m&#234;me bien leur faire une prison toute dor&#233;e). Mais c'est rat&#233; puisqu'on en sort ; la mort que dispense la Justice n'arrache que quelques ann&#233;es ou quelques d&#233;cennies d'une vie. L'&#233;chelle des peines explique qu'une multitude de condamnations &#224; quelques mois encombrent les prisons avant de devenir de bien plus longues peines par le ph&#233;nom&#232;ne presque &#034; naturel &#034;, vu le contexte, des r&#233;cidives. La prison ne peut donc garder la soci&#233;t&#233; des malfaiteurs puisque chaque jour l'administration p&#233;nitentiaire d&#233;verse dans la rue autant de gens qu'elle en accueille. Chaque jour sortent des individus plus pauvres, plus furieux, plus d&#233;sesp&#233;r&#233;s et plus avilis qu'ils n'&#233;taient entr&#233;s. 25 % des sortants de prison se retrouvent sur le trottoir de leur libert&#233; avec moins de 15 euros sur eux. Et le r&#233;cidiviste appara&#238;t comme l'incarnation d'une pure perversit&#233; ?!&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que celui qui n'a pas d'argent s'en procure d'une mani&#232;re ou d'une autre, c'est bien compr&#233;hensible. Beaucoup plus perturbant celui dont la prison a fait un d&#233;s&#233;quilibr&#233;. En prison, on enferme des hommes excit&#233;s et tout, absolument tout, concourt &#224; les &#233;nerver davantage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mise &#224; l'&#233;cart pour quelque temps des d&#233;linquants est une pure superstition. La prison ne nous prot&#232;ge en rien du tout.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut se demander d'o&#249; vient cette croyance insolite selon laquelle on met les individus dangereux en cage pour qu'ils deviennent inoffensifs. Aussi saugrenu que cela paraisse, un bon nombre voient dans la prison une sorte de sombre retraite o&#249; le remords taraudant le d&#233;linquant fabriquerait un &#234;tre fichu, mais &#224; jamais incapable de reprendre une activit&#233; criminelle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre billeves&#233;e du m&#234;me ordre que le remords r&#233;dempteur : on pourrait en prison apprendre un m&#233;tier (ou plus cot&#233; encore &#034; faire des &#233;tudes &#034;). Certains condamn&#233;s tirent parti de ce temps mort qu'est leur incarc&#233;ration comme dans les camps de concentration sovi&#233;tiques ou nazis on se r&#233;citait des po&#232;mes ou des tables de multiplication quand on s'apercevait qu'on glissait dans l'idiotie. R&#233;flexe de survie. Un sur mille. Mais le go&#251;t d'apprendre n'est pas inn&#233;. Que des &#234;tres d'exception profitent de la prison pour &#233;tudier le droit ou faire de la menuiserie, c'est du d&#233;tournement de haut vol, du grand art.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le besoin de s&#233;curit&#233; est r&#233;el et il est aussi inepte que risqu&#233; de se moquer de la peur des plus faibles et des plus pauvres. Se servir d'elle, les tromper sur ce danger d'un monde partout en voie d'endurcissement pour y substituer le &lt;i&gt;dangereux d&#233;linquant&lt;/i&gt;, c'est de l'impudence. La prison ne met en s&#233;curit&#233; personne, elle g&#233;n&#232;re agressivit&#233; et rancune. La vengeance ne peut appeler que la vengeance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le violeur soit s&#233;questr&#233;, humili&#233;, battu par ses cod&#233;tenus, condamn&#233; au suicide ne mettra personne &#224; l'abri du viol. La question n'est pas &#034; Comment punir ? &#034; mais &#034; Comment n'&#234;tre jamais ni violeur ni viol&#233; ? &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Michel Foucault a &#233;t&#233; d'une superbe rigueur lorsqu'il a d&#233;montr&#233; que depuis sa cr&#233;ation des esprits modernes cherchaient &#224; penser une &lt;i&gt;meilleure prison &lt;/i&gt;et qu'elle ne se maintenait, toujours aussi intol&#233;rable, que gr&#226;ce &#224; eux. Tout ce qui peut rendre la d&#233;tention moins d&#233;gradante est bienvenu. Il est vrai pourtant que les bien-pensants qui d&#233;noncent dans les prisons &#034; une zone de non-droit &#034; et veulent y rem&#233;dier ne semblent pas avoir compris que le droit, dehors comme dedans, est celui du plus fort : les gardiens n'ont pas le droit de frapper les d&#233;tenus et cela se fait bien &#233;videmment. Quant aux droits suppos&#233;s &#233;l&#233;mentaires de tout &#234;tre humain comme celui de se d&#233;placer, de vivre avec ceux qu'on a choisis, d'avoir une vie affective et sexuelle, de jouir de la nature, ils sont par essence antagoniques &#224; la s&#233;questration des personnes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prison &lt;i&gt;n'est pas comme &lt;/i&gt;une torture, elle &lt;i&gt;est &lt;/i&gt;une torture r&#233;elle : la goutte d'eau sur le cr&#226;ne. Pas de blessure et pourtant une &#233;nervation qui rend fou, qui vous fait pr&#233;f&#233;rer mourir. La d&#233;tention n'est pas devenue une torture par d&#233;voiement de son sens ; son but intrins&#232;que en tant que peine est de faire souffrir les condamn&#233;s. Comme la peine de mort, la peine de prison est irr&#233;versible, les ann&#233;es perdues le sont pour toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Aggravation de la r&#233;pression&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Arabie comme aux &#201;tats-Unis, en France comme en Chine, l'heure est &#224; une r&#233;pression de plus en plus brutale. Ce n'est pas d&#251; en France, tant s'en faut, &#224; l'arriv&#233;e au pouvoir en mai 2002 d'un gouvernement de droite particuli&#232;rement raide. Le nouveau Code p&#233;nal, &#233;labor&#233; entre 1981 et 1994 o&#249; il est entr&#233; en vigueur, est incontestablement plus s&#233;v&#232;re que celui qui le pr&#233;c&#233;dait. On a pay&#233; cher la suppression de la peine de mort (12 condamn&#233;s &#224; perp&#233;tuit&#233; en 1980, 53 vingt ans plus tard). Pour des faits identiques, la dur&#233;e moyenne de d&#233;tention a doubl&#233; depuis 1980. Premi&#232;re cons&#233;quence : le nombre de prisonniers de plus de 60 ans a &#233;t&#233; multipli&#233; par cinq.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perp&#233;tuit&#233; &#034; r&#233;elle &#034;, c'est-&#224;-dire incompressible, sans lib&#233;ration conditionnelle possible, a &#233;t&#233; introduite en France contre les meurtriers d'enfants par la loi du 1er f&#233;vrier 1994 (dite loi M&#233;haignerie).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existait d&#233;j&#224; en France 185 prisons, ce qui est beaucoup par rapport &#224; la moyenne europ&#233;enne. Aux Pays-Bas, les d&#233;put&#233;s avaient tr&#232;s sagement vot&#233; un &lt;i&gt;numerus clausus &lt;/i&gt;carc&#233;ral, &#233;vitant ainsi la surpopulation des cellules et l'escalade de la violence individuelle contre la violence institutionnelle. En France, on construit trente nouvelles prisons dont huit pour les mineurs (il s'agit bien de prisons et non de &#034; centres ferm&#233;s &#034; sur lesquels nous reviendrons). Les 13 200 places cr&#233;&#233;es seront occup&#233;es, c'est la loi d'appel du vide, mais les prisons v&#233;tustes resteront aussi surcharg&#233;es que mis&#233;rables. Les cellules de ces b&#226;timents nouveaux confi&#233;s au secteur priv&#233; devront absolument &#234;tre toujours pleines, c'est le but de toute h&#244;tellerie. Voil&#224; pourquoi elles sont dangereuses : quand des op&#233;rateurs priv&#233;s construisent des &#233;tablissements p&#233;nitentiaires, ils misent sur le d&#233;veloppement de la d&#233;linquance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les prisons sont si pleines, n'est-ce pas parce que la d&#233;linquance augmente ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est des &#034; grands crimes &#034;, ceux jug&#233;s aux assises, on constate une baisse des meurtres et assassinats ; en revanche, depuis le milieu des ann&#233;es 80, les condamnations pour viols (et non pas forc&#233;ment les viols, m&#234;me si c'est une hypoth&#232;se envisageable) sont en augmentation constante.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vol simple, le cambriolage, le recel sont en chute dans les statistiques du minist&#232;re de la Justice. En fait, c'est bien ce qu'on appelle la petite d&#233;linquance qui de nos jours d&#233;sempare le commun des mortels.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle augmente en effet et le gouvernement s'en &#233;meut : on a annonc&#233; &#224; grand renfort de presse que le fraudeur de m&#233;tro r&#233;cidiviste ferait de la prison ferme.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le gouvernement form&#233; en 2002 a imm&#233;diatement annonc&#233; pour les jeunes de 13 &#224; 18 ans la construction de prisons et de maisons de redressement (appel&#233;es centres ferm&#233;s), c'est que les dossiers avaient &#233;t&#233; minutieusement pr&#233;par&#233;s par la gauche.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on pense au jeune d&#233;linquant, on le voit volontiers arracher le sac &#224; main d'une vieille dame. Mais on constate en fait une augmentation certaine des coups et blessures (en particulier lors de &#034; bastons &#034; men&#233;es collectivement), des viols &#224; plusieurs et de la vente de drogue.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La principale innovation du minist&#232;re Perben, c'est l'abaissement de l'&#226;ge de la majorit&#233; p&#233;nale qui passe de 13 &#224; 10 ans (10 ans !).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cons&#233;quence imm&#233;diate : l'abaissement de l'&#226;ge de la d&#233;linquance. On sait, dans les milieux de la justice et de la police, que des parents envoient des enfants qui justement ne peuvent &#234;tre gard&#233;s en prison faire les poches des imprudents. Ils enverront d&#233;sormais des enfants plus jeunes, voil&#224; tout.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chancellerie dit vouloir garder les &lt;i&gt;quartiers pour mineurs &lt;/i&gt;dans les prisons d'adultes pour ceux faisant preuve d'une &#034; tr&#232;s grande dangerosit&#233; &#034;, en clair pour les fugueurs des maisons de correction r&#233;nov&#233;es. La loi du 9 septembre 2002 pr&#233;voit l'incarc&#233;ration d&#232;s 13 ans de ceux qui ne se soumettront pas au r&#232;glement des centres ferm&#233;s. On s'en serait dout&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment faire avec les jeunes d&#233;linquants ? Nous n'en savons rien (on pourrait commencer par les interroger). Mais on sait comment accro&#238;tre leur col&#232;re, rendre les adolescents bien plus violents, les pousser au pire : on rouvre les maisons de correction. Les &lt;i&gt;centres &#233;ducatifs ferm&#233;s &lt;/i&gt;pour les jeunes &#224; partir de 13 ans sont &#034; des &#233;tablissements publics ou priv&#233;s habilit&#233;s [...] dans lesquels les mineurs sont plac&#233;s en application d'un contr&#244;le judiciaire ou d'un sursis avec mise &#224; l'&#233;preuve [...]. La violation des obligations auxquelles le mineur est astreint [&#8230;] peut entra&#238;ner le placement en d&#233;tention provisoire ou l'emprisonnement du mineur. &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La loi pr&#233;voit &#233;galement l'instauration d'une proc&#233;dure de jugement rapide &#034; &#224; d&#233;lai rapproch&#233; &#034; et les professionnels de s'inqui&#233;ter de ce que ces jugements aussi capitaux pour la vie des enfants ne s'appuient que sur des actes de police.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les historiens ont &#233;t&#233; renvers&#233;s de l'amn&#233;sie de nos gouvernants. Tous ceux qui ont &#233;tudi&#233; l'histoire des maisons de redressement savent combien elles ont g&#233;n&#233;r&#233; chez ceux qui y sont pass&#233;s de la pure barbarie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enfermement est en soi une violence. Il ne peut qu'engendrer un sentiment de r&#233;volte.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vouloir &#034; prot&#233;ger les jeunes d'eux-m&#234;mes &#034; est un aveu : en eux se tapit un ennemi &#224; abattre. Les experts en bonne &#233;ducation pensent comme des hu&#238;tres et en restent &#224; ce degr&#233; z&#233;ro de la pens&#233;e : respect de l'autorit&#233;, discipline, menaces et punition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e que certains puissent &#233;lever un enfant jusqu'&#224; lui-m&#234;me sans jamais le punir ne les effleure pas ; qu'on puisse s'adresser &#224; lui, &#233;ventuellement lui faire des reproches sur le ton qu'on prendrait avec un ami tr&#232;s cher pour lui parler de quelque chose qui ne va pas appartient &#224; un autre monde ; qu'on ait &#224; coeur de lui pr&#233;senter ses excuses quand on s'est laiss&#233; aller aux invectives leur semble niais. Ils ne voient m&#234;me pas ce qui cr&#232;ve les yeux : l'ob&#233;issance &#224; la loi, c'est ce que les jeunes connaissent le mieux ; dans les centres ferm&#233;s comme dans les rues, ce sont les chefs de bande qui la leur font int&#233;grer. C'est d'&#234;tre uniques qu'ils ont besoin. Un enfant qui se structure dans l'enfermement n'aura d'autre rep&#232;re que l'enfermement et de cesse que de retourner entre les quatre hauts murs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les adolescents jet&#233;s dans les prisons et les centres ferm&#233;s seront condamn&#233;s &#224; &#234;tre priv&#233;s d'amour, ils n'auront m&#234;me pas les bras d'une petite copine pour les consoler et, qui sait, leur apprendre &#224; se laisser aller &#224; un peu de douceur (quant aux jeunes homosexuels et homosexuelles, nous n'osons penser &#224; la r&#233;&#233;ducation et aux &#233;quipes soignantes qu'ils et elles devront affronter). De toute fa&#231;on, sous la f&#233;rule de gens pay&#233;s pour les surveiller, entour&#233;s de seuls camarades partageant la m&#234;me mis&#232;re sexuelle, tous vivront une pubert&#233; bien tordue, une &#034; sexualit&#233; de taulard &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discours s&#233;curitaire s&#232;me le vent. Il r&#233;coltera des temp&#234;tes sur des incendies.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La France actuelle r&#234;ve de la &#034; tol&#233;rance z&#233;ro &#034; &#224; l'am&#233;ricaine. La population incarc&#233;r&#233;e aux &#201;tats-Unis a augment&#233; de 80 % de 1990 &#224; 2000. Plus cette r&#233;pression se durcit et plus la criminalit&#233; augmente. Les &#201;tats-Unis restent attach&#233;s aux ex&#233;cutions capitales malgr&#233; la forte mobilisation d'une minorit&#233; am&#233;ricaine qui se bat pour que disparaisse ce symbole de la vengeance. 71 hommes et femmes, sains d'esprit ou reconnus malades mentaux, ont &#233;t&#233; ex&#233;cut&#233;s en 2002. En r&#233;alit&#233; 3 581 individus avaient &#233;t&#233; condamn&#233;s &#224; mort cette m&#234;me ann&#233;e dont 74 &#226;g&#233;s de 17 ans ou moins (quinze ou seize ans !).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis restent le mod&#232;le des cow-boys du monde entier.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t, pour les petits d&#233;lits, l'Europe conna&#238;tra le pilori remis au go&#251;t du jour Outre-Atlantique sous forme de d&#233;ambulations dans la ville avec une pancarte o&#249; est inscrit le motif de la condamnation. C'est aussi l&#224;-bas que tr&#232;s officiellement il y a beaucoup plus de malades mentaux dans les prisons que dans les h&#244;pitaux psychiatriques. Le sens de l'Histoire...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais face &#224; cette d&#233;rive qui guette l'Europe, comment ont r&#233;agi les pouvoirs publics ? On condamne &#224; d'interminables peines de prison de grands d&#233;lirants, des malades qui comparaissent devant le tribunal bourr&#233;s de neuroleptiques. Comment est-ce possible ? Dans le Code p&#233;nal d'avant 1993, l'ancien article 64 permettait de consid&#233;rer un malade mental comme irresponsable sur le plan p&#233;nal. Dans le nouveau Code, le second alin&#233;a de l'article 122-1 stipule que l'auteur d'une infraction est d&#233;sormais punissable m&#234;me s'il est atteint de graves troubles psychiques, &#034; toutefois la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu'elle d&#233;termine la peine et en fixe le r&#233;gime &#034;. Dans l'esprit du l&#233;gislateur, cette phrase permettait donc d'accorder des circonstances att&#233;nuantes. Or c'est exactement l'inverse qui se produit ; aux yeux des jur&#233;s et des juges, la maladie devient &lt;i&gt;circonstance aggravante &lt;/i&gt;et les peines sont bien plus lourdes pour ceux qui en souffrent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout s'arrange. La loi Perben (art. 48) permet l'hospitalisation &lt;i&gt;avec ou sans consentement &lt;/i&gt;des d&#233;tenus atteints de troubles mentaux ou psychiques. Sont donc en voie d'&#234;tre cr&#233;&#233;es, au sein des h&#244;pitaux psychiatriques, des unit&#233;s sp&#233;cifiques pour des d&#233;tenus, lesquels seront hospitalis&#233;s d'office par la pr&#233;fecture, ce qui permet de contourner les dispositions europ&#233;ennes qui, tirant les le&#231;ons de ce qui s'&#233;tait pass&#233; contre les dissidents en URSS, interdisent le soin forc&#233; en prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Peines de substitution : &#034; Mieux c'est, pire c'est. &#034;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autres temps, autres moeurs. On fera peut-&#234;tre plus d&#233;sastreux qu'avant, mais pas &#224; l'identique. Ce que veut le peuple, ce n'est pas la prison, c'est la punition. Pratiquement personne ne s'oppose &#224; la suppression des peines d'enfermement pourvu seulement qu'elles soient remplac&#233;es par &#034; autre chose de mieux &#034;. Pour les jeunes et vieux branch&#233;s, l'abolition des prisons va dans le sens de la modernit&#233;, il ne faudrait pas rater &#231;a.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les peines pr&#233;vues aujourd'hui en alternative &#224; la prison ne sont propos&#233;es qu'en cas de petit d&#233;lit. Contentons-nous d'en dresser bri&#232;vement la courte liste.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;i&gt;amendes &lt;/i&gt;ne sont pas une solution de rechange &#224; l'incarc&#233;ration puisqu'elles sont une peine de simple police exig&#233;e en cas de contravention ne relevant justement pas des tribunaux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant m&#234;me la sentence, le juge a la possibilit&#233; de demander un &lt;i&gt;contr&#244;le judiciaire &#224; caract&#232;re socio-&#233;ducatif&lt;/i&gt;. Les pr&#233;venus qui s'y soumettent se pr&#233;sentent libres &#224; l'audience, ce qui est un ind&#233;niable avantage leur permettant neuf fois sur dix d'&#233;chapper &#224; la prison. La g&#233;n&#233;ralisation des proc&#233;dures rapides telles que les comparutions imm&#233;diates ont fait tomber en vingt ans de 140 000 &#224; 70 000 le nombre de personnes sous contr&#244;le judiciaire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plus appr&#233;ci&#233;e des solutions permettant &#224; quelqu'un d'&#233;chapper &#224; la d&#233;tention est le &lt;i&gt;sursis&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il y a &lt;i&gt;ajournement de peine &lt;/i&gt;avec mise &#224; l'&#233;preuve, le juge se prononce sur la culpabilit&#233; du pr&#233;venu, mais remet sa d&#233;cision &#224; plus tard quant &#224; la peine. Aura su y faire celui qui aura r&#233;par&#233; le dommage caus&#233; ou montr&#233; sa cure de d&#233;sintoxication.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e du &lt;i&gt;travail d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral &lt;/i&gt;s&#233;duit beaucoup de gens. En g&#233;n&#233;ral, il s'agit de simples corv&#233;es inflig&#233;es comme p&#233;nitences. Pas le bagne, pas les mines de sel, mais un travail forc&#233; et donc en soi quelque chose qui se veut p&#233;nible et, de toute fa&#231;on, une humiliation. &#201;videmment, lorsqu'on propose &#224; quelqu'un de servir gratuitement ou d'aller en taule, c'est mieux que de l'incarc&#233;rer sans discussion, mais parler de choix est un abus de langage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dernier gadget sorti : le &lt;i&gt;bracelet &#233;lectronique&lt;/i&gt;. Le placement sous surveillance &#233;lectronique consiste, sur d&#233;cision de justice, &#224; contr&#244;ler &#224; distance les all&#233;es et venues d'un individu portant un bracelet reli&#233; par un modem &#224; un ordinateur central qui enregistre et signale toute infraction aux r&#232;gles des seuls parcours autoris&#233;s.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les juges restent r&#233;serv&#233;s quant &#224; cette surveillance qui pourrait &#234;tre sujette &#224; quelques pannes plus ou moins machin&#233;es, d'autres braves gens voient tr&#232;s bien quel int&#233;r&#234;t pr&#233;senterait le fameux gadget : ceux en charge de tout le contr&#244;le social. Oh ! bien s&#251;r, on &#034; respectera la libert&#233; individuelle &#034; et &#034; c'est pour son bien &#034; qu'on proposera &#224; un alcoolique d'accepter le port du bracelet lui interdisant l'entr&#233;e des caf&#233;s, &#224; un adolescent de se garder d'approcher des centres commerciaux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien dans l'air du temps, la derni&#232;re solution de rechange quant &#224; l'emprisonnement se met en place sous la forme d'&lt;i&gt;&#233;tablissements pour peines am&#233;nag&#233;es &lt;/i&gt;(EPA). Ce sont des prisons sans barreaux, entre centres de d&#233;tention et foyers de semi-libert&#233;. Ils sont destin&#233;s aux condamn&#233;s &#224; une courte peine ou aux autres quand ils parviennent &#224; la toute fin de leur parcours carc&#233;ral.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un peu &#224; part, car ne faisant pas encore officiellement partie des peines pr&#233;vues par la loi fran&#231;aise, les &lt;i&gt;shame sanctions &lt;/i&gt;ou &#034; peines de la honte &#034; obligeant par exemple - nous y avons fait allusion plus haut - le d&#233;linquant &#224; porter dans les rues un &#233;criteau o&#249; est inscrit sa faute.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce type de ch&#226;timent risque de plaire beaucoup d'ici peu parce qu'il est blessant, c'est-&#224;-dire qu'il repose sur l'id&#233;e que c'est &#224; chacun d'avoir un regard qui blesse le puni ; le premier venu est appel&#233; personnellement &#224; se d&#233;solidariser en public du suppos&#233; coupable, ayant ainsi l'occasion de montrer &#224; tous sa vertu. Ces peines ne pourront qu'exacerber la haine de la part de ceux qui en seront victimes : ce ne sera plus seulement l'institution qui sera tax&#233;e de violence mais &#034; l'homme de la rue &#034;, et ce fort judicieusement.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de poursuivre, disons-le tout net, ces peines pr&#233;tendument &#034; de substitution &#034; ne sont pas, comme on a essay&#233; de nous le faire accroire, une alternative &#224; la prison. Elles se surajoutent &#224; l'arsenal r&#233;pressif actuel et ne remplacent rien. Elles sanctionnent des faits ou des attitudes qui, jusque-l&#224;, &lt;i&gt;ne valaient quand m&#234;me pas &lt;/i&gt;la prison.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs elles vont toujours dans le sens d'un contr&#244;le social accru en emprisonnant dehors ceux qu'on veut r&#233;primer. Car le contr&#244;le est bien le propre de l'emprisonnement (surveillance de l'espace, du temps, des occupations, des fr&#233;quentations). Les peines privatives de libert&#233; n'ont pas besoin de quatre murs pour enfermer quelqu'un.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autant qu'elles s'accompagnent les unes et les autres de diverses mesures toutes charg&#233;es de menaces.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que font donc les modernes ? On peut fort bien sortir de prison 80 % des d&#233;tenus sans alarme ni scandale : le bracelet &#233;lectronique serait effectivement utilis&#233; comme initialement pr&#233;vu pour les pr&#233;venus en d&#233;tention provisoire avant leur jugement ; les toxicomanes qui causent tant de difficult&#233;s aux surveillants seraient envoy&#233;s dans des lieux de soins ; nous avons vu que les autorit&#233;s comp&#233;tentes estimaient &#224; un tiers de la population carc&#233;rale les malades mentaux, ce ne serait sans doute pas un luxe inutile d'en remettre au moins une bonne moiti&#233; entre les mains des psychiatres ; cela ne choquerait pas grand monde si les malades en fin de vie &#233;taient graci&#233;s ; les &#233;trangers n'ayant commis aucune autre infraction que d'&#234;tre en situation administrative irr&#233;guli&#232;re encombrent &#233;tonnamment les prisons et, sur ce terrain, m&#234;me au minist&#232;re de l'Int&#233;rieur, on s'accorde &#224; voir dans la d&#233;tention la r&#233;ponse la plus d&#233;phas&#233;e possible au probl&#232;me pos&#233; ; quant aux petits d&#233;lits, on sait que l'opinion publique est tr&#232;s favorable au travail d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le contribuable, s'il savait qu'un condamn&#233; &#224; un an co&#251;te 22630 euros (et 60 513 d&#233;tenus ?) accepterait, d'un bon coeur avis&#233;, la lib&#233;ration de quatre cinqui&#232;mes des d&#233;tenus - &#224; condition qu'ils soient punis s&#233;v&#232;rement mais autrement que par l'incarc&#233;ration - pourvu que le dernier cinqui&#232;me, les &#034; vrais criminels &#034;, ne sorte jamais.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour eux on peut craindre le pire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Boucs &#233;missaires, symboles, ces captifs-l&#224; canaliseraient la haine de tous, toutefois cette haine serait suppos&#233;e rationnelle puisque les 20 % qui resteraient seraient enferm&#233;s sous l'&#233;tiquette d'&lt;i&gt;individus dangereux&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la question est de savoir ce qu'est un individu dangereux. Et c'est toujours une question de contexte bien entendu. La petite d&#233;linquance est la cons&#233;quence imm&#233;diate de modes de vie impos&#233;s par une politique &#233;conomique donn&#233;e, mais en France chaque grand crime demeure la r&#233;sultante d'une combinaison de hasards. Les circonstances, l'&#226;ge, les conditions de vie, l'&#233;tat de d&#233;pression qu'on traverse, tout se conjugue &#224; un instant x pour que se produise un drame qui aurait pu ne jamais arriver, qui n'arrivera plus. Il est d&#233;raisonnable de consid&#233;rer comme dangereux quelqu'un qui jamais ne r&#233;cidivera.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si un homme ou une femme appara&#238;t comme &#034; &#224; bout &#034;, &#034; pr&#234;t &#224; faire une b&#234;tise &#034;, infiniment d&#233;sesp&#233;r&#233; ou montrant qu'il ne peut plus concevoir les choses qu'&#224; travers la col&#232;re, il y a tout lieu de croire qu'il peut &#234;tre dangereux, en particulier pour lui-m&#234;me. Mais la loi, croit-on, ne permet pas de sanctionner ce genre de virtualit&#233;. Or quand un homme emprisonn&#233; est dans ce m&#234;me &#233;tat, on trouve normal de le surcondamner au pire (dans des &#233;tablissements de haute s&#233;curit&#233;) et sans am&#233;nagement de peine possible sous pr&#233;texte qu'il est &#034; capable du fait &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mieux encore : en prison, les absurdit&#233;s, la surveillance, les outrages et humiliations ne peuvent que rendre furieux les hommes en cage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est parce qu'ils sont incarc&#233;r&#233;s qu'ils sont consid&#233;r&#233;s comme dangereux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous pr&#233;texte de cette dangerosit&#233;, on ne veut plus les lib&#233;rer.&lt;br /&gt;
Un &#234;tre dangereux en soi n'existe pas. Un homme violent ou &#233;nerv&#233;, oui on en conna&#238;t tous. Mais un homme dangereux... ? Les plus grands assassins ne se font pas remarquer. Nous vivons pr&#232;s de criminels potentiels &#224; qui ne manque que l'occasion (qui vraisemblablement ne se pr&#233;sentera jamais).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prison destin&#233;e aux &#034; individus dangereux &#034; sera donc d'une cruaut&#233; extr&#234;me et cependant on voit encore poindre une ultime alternative, la psychiatrisation. On prend pr&#233;texte des psychopathes les plus d&#233;ments pour d&#233;cr&#233;ter que tout meurtrier a besoin de se faire traiter. Car il n'est pas humain de tuer son prochain.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec l'injonction de soins, on a facilement r&#233;gl&#233; le probl&#232;me pour les d&#233;linquants sexuels. La castration et la lobotomie, quand elles peuvent se passer de chirurgie, ont tr&#232;s bonne presse dans le public. Tant qu'il s'agit de pilules ou de piq&#251;res, on est dans le lisse, le doux, le b&#233;nin. Ce n'est manifestement pas que le d&#233;sir sexuel qu'on lui coupe, mais tout d&#233;sir, et avant tout celui de vivre. Sa panique face &#224; l'existence de zoophyte qui lui est propos&#233;e comme &#034; la &#034; solution ne dure pas. Tr&#232;s vite, son indiff&#233;rence laqu&#233;e &#224; tout chagrin, le sien et celui de ses proches, va lui permettre de glisser convenablement dans l'ob&#233;sit&#233; et la d&#233;bilit&#233; mentale attendues. Et tout le monde trouve &#231;a bien.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant qu'on ne les &#034; soigne &#034;, les grands d&#233;linquants sexuels ou les meurtriers atypiques passent devant des experts en psychiatrie qui dictent aux juges et aux jur&#233;s la peine qu'il convient d'infliger. Souvent ils n'ont jamais vu le pr&#233;venu. C'est dans le cas patent d'erreur judiciaire reconnue que le c&#244;t&#233; grossier de ces bouffonneries pourrait &#233;clater au grand jour. Mais lorsque par miracle un innocent est innocent&#233;, personne n'a la curiosit&#233; de revoir ces fameuses expertises qui l'avaient fait &lt;i&gt;scientifiquement &lt;/i&gt;condamner.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les psychoth&#233;rapies en prison sont rares, tr&#232;s superficielles.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Infiniment peu de d&#233;tenus se sentent assez en s&#233;curit&#233; avec un psy pour lui d&#233;baller ce qui pourrait bien les faire passer pour &#034; encore pires &#034; ou &#034; plus faibles &#034; que l'administration ne l'imagine. Les propos sont mesur&#233;s &#224; l'aune de la bonne impression de sinc&#233;rit&#233; qu'on esp&#232;re donner.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui tenterait les penseurs de la criminalit&#233; influenc&#233;s par des films de pure propagande en provenance des pays anglo-saxons, plut&#244;t que la psychanalyse, c'est le behaviorisme. Fond&#233; sur la r&#233;compense et la sanction, il r&#233;concilie le public avec cette bonne vieille id&#233;e qu'on peut corriger quelqu'un, le redresser, le dresser. Ces camps de r&#233;&#233;ducation ont un pass&#233; et un bel avenir. On inculque aux d&#233;linquants les vraies valeurs, la soumission &#224; la hi&#233;rarchie, le go&#251;t de l'effort, le courage physique. Et les juges nioulouques de r&#234;ver d'envoyer tous les voyous s'y refaire une bonne mentalit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut &#233;voquer les voies de modernisation du ch&#226;timent p&#233;nal sans s'arr&#234;ter un instant sur les PEP, &lt;i&gt;projets d'ex&#233;cution des peines&lt;/i&gt;. Ils sont apparus en 1996, il s'agit d'un &#034; projet commun &#224; l'ensemble des intervenants en milieu p&#233;nitentiaire, permettant de signifier au condamn&#233; ce que l'institution attend de lui &#034;. Le d&#233;tenu est cens&#233; se fixer des objectifs et s'engager par contrat &#224; les respecter. Les &#233;tapes en sont fix&#233;es dans un livret qui le suit d'&#233;tablissement en &#233;tablissement. S'il obtient de bonnes notes, ce ne peut qu'&#234;tre un signe de sa volont&#233; de r&#233;insertion. S'il ne s'en sort pas, ce sera absolument de sa faute. Au moins l'administration p&#233;nitentiaire aura tout fait pour qu'il puisse rentabiliser son temps de prison ! En prison comme dehors, contre toute &#233;vidence, il faut s'affirmer pleinement libre. Les projets d'ex&#233;cution des peines instituent une solidarit&#233; entre le d&#233;tenu et l'administration p&#233;nitentiaire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On attend du prisonnier une enti&#232;re collaboration. Il donne ainsi pleinement raison &#224; l'institution. Le condamn&#233; doit faire sien le jugement qu'a prononc&#233; contre lui la Soci&#233;t&#233;, s'y rallier de toute sa bonne volont&#233;. On imagine sans peine la trag&#233;die que vit la victime d'une erreur judiciaire. Bien peu de d&#233;tenus auront le courage de ne pas signer le PEP, en all&#233;guant fort justement qu'un contrat n'est valable que s'il est pass&#233; sans contrainte. De toute fa&#231;on, seront &#233;largis plus t&#244;t comme d&#233;j&#224; aujourd'hui ceux qui ont une bonne t&#234;te, qui savent argumenter, sourire, les moins mal &#233;lev&#233;s, ceux qui poss&#232;dent &#224; l'ext&#233;rieur un capital relationnel, bref, les nantis. Les PEP sont cens&#233;s &#034; resocialiser &#034; les d&#233;tenus. L'administration p&#233;nitentiaire attend d'eux qu'ils se convertissent aux normes socioculturelles des citoyens convenables.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il se trouve que le d&#233;linquant est celui qui a refus&#233; une organisation sociale qu'il juge lui &#234;tre d&#233;favorable. L'asocial vit avec d'autres asociaux, c'est son milieu (et parfois &#034; le milieu &#034;).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le projet d'ex&#233;cution des peines pr&#233;vu pour la dur&#233;e de la d&#233;tention va trouver tout naturellement dehors son prolongement par le &lt;i&gt;suivi socio-judiciaire &lt;/i&gt;institu&#233; par la loi du 17 juin 1998 visant les d&#233;linquants sexuels (du moins dans un premier temps). Cette mesure est une peine qui peut &#234;tre prononc&#233;e par le tribunal en plus de la peine de prison. &#192; leur lib&#233;ration, les d&#233;linquants sexuels doivent accepter de se plier r&#233;guli&#232;rement &#224; divers contr&#244;les sociaux et policiers et r&#233;pondre surtout &#224; &#034; l'injonction de soins &#034; qui leur a &#233;t&#233; signifi&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il s'agit, &#224; la sortie de prison, d'une psychoth&#233;rapie, il est juste un peu saugrenu d'imaginer qu'un juge condamne quelqu'un &#224; &#233;tablir une relation de confiance avec un soignant ; mais lorsqu'il s'agit d'une chimioth&#233;rapie impos&#233;e par des psychiatres peu enclins &#224; se voir rendus responsables d'une &#233;ventuelle r&#233;cidive, on peut &#234;tre certain que le soign&#233; aura droit aux doses les plus monstrueuses possibles de neuroleptiques. Et &#224; vie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les condamnations les plus inqui&#233;tantes vont se diluer dans la vie de chaque jour. Il est d'autant plus clair que s'attaquer &#224; la prison ne suffit pas. C'est le ch&#226;timent en tant que tel qui doit faire l'objet de toute notre m&#233;fiance et d'une surveillance organis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;La punition ne sert &#224; rien, elle est pernicieuse&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A) Elle est inutile&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les juristes reconnaissent &#224; la peine cinq fonctions : r&#233;tribution, intimidation, exemplarit&#233;, amendement et &#233;limination ou neutralisation temporaire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;a) La r&#233;tribution&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;Le sens premier (mais dernier sans doute aussi) est religieux : les bons sont r&#233;compens&#233;s, les m&#233;chants sont punis. Qu'est-ce qui est bien ? Soit ce que veut Dieu, soit Dieu n'existe pas et c'est l'homme qui d&#233;cide de ce qui est bien ou mal en fonction des civilisations o&#249; il &#233;volue. Au m&#233;pris de tout bon sens, la r&#233;tribution est l'affirmation que &lt;i&gt;dans cette vie &lt;/i&gt;le m&#233;chant est puni et l'homme bon au tableau d'honneur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne punit qu'un inf&#233;rieur, celui que l'on veut placer en situation d'inf&#233;riorit&#233; : l'enfant, le subalterne, l'esclave ou l'animal. Un accus&#233; est toujours trait&#233; en inf&#233;rieur. D'autant que c'est un pauvre (quand l'inculp&#233; est riche, le pays est sens dessus dessous, &#034; c'est &#224; n'y rien comprendre &#034;), le pauvre n'a pas de mots pour expliquer, se d&#233;fendre. Le vol est incomparablement plus r&#233;pandu et plus co&#251;teux pour la soci&#233;t&#233; dans les hautes sph&#232;res des affaires et de la finance ; ces d&#233;tournements ing&#233;nieux ne scandalisent pas grand monde. Le vol comme le meurtre sont tr&#232;s admir&#233;s quand ils sont bien faits ; ce qui reste choquant pour la morale, c'est en fait le c&#244;t&#233; trivial de la d&#233;linquance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est vrai que l'homme craint d'&#234;tre tu&#233;. Nous vivons &#224; la merci de tous ceux qui nous entourent, au XXIe si&#232;cle comme aux temps les plus recul&#233;s de la pr&#233;histoire. De toutes les esp&#232;ces, l'esp&#232;ce humaine est la seule &#224; s'entretuer de fa&#231;on de plus en plus al&#233;atoire au fur et &#224; mesure qu'elle &#233;volue. Mais il nous reste heureusement quelque chose des grands singes et c'est ce qui nous prot&#232;ge en temps de paix de trop d'homicides. Il y en a quelques-uns pourtant. La police, en particulier au service des disparitions, sait fort bien que de nombreux crimes de sang, souvent commis par des proches de la victime, restent impunis.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le crime parfait existe.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans parler du quidam outr&#233; de s'&#234;tre fait cambrioler qui n'h&#233;site pas un instant &#224; &#034; rouler &#034; aussit&#244;t sa compagnie d'assurances ; mais voleur, lui ? Comme le larron entr&#233; chez lui, il estime que &#034; voler les riches &#034;, c'est se rendre justice.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La criminalit&#233; r&#233;elle est tellement plus importante que la criminalit&#233; r&#233;prim&#233;e qu'on peut se demander &#224; quels na&#239;fs s'adressent les repr&#233;sentations que sont les proc&#232;s et les prisons.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Crime : en Droit, infraction que les lois punissent d'une peine afflictive ou infamante. &#034; &lt;i&gt;(Petit Robert)&lt;/i&gt;. En soi, le crime n'existe pas.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Infiniment plus d'agressions que celles qui sont passibles des tribunaux d&#233;truisent nos vies. Mais cela rassure de &#034; tenir le coupable &#034;. Ni plus ni moins que dans certaines tribus, dites primitives, o&#249; l'on va r&#233;clamer dans une peuplade voisine le prix du sang pour celui qui, mort de maladie, n'a pu qu'&#234;tre &#034; envo&#251;t&#233; &#034;. Question de croyance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question pour un citoyen n'est pas de savoir o&#249; sont le bien et le mal, &#224; plus forte raison ce que ces mots signifient, mais de se plier aux lois. Pour le Droit, les consciences individuelles et leurs alarmes n'ont pas la plus petite importance. Le Droit est une convention fragile qui ne repose que sur la seule volont&#233; de tous d'ob&#233;ir (par commodit&#233;). Une soci&#233;t&#233; ne peut survivre sans cette soumission. Lois antis&#233;mites d'une &#233;poque, loi Gayssot d'une autre : libre &#224; certains de les trouver sc&#233;l&#233;rates, mais les transgresser entra&#238;ne un ch&#226;timent aux p&#233;nibles effets.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seulement voil&#224; : l'auteur d'un d&#233;lit ou d'un crime a souvent d&#251; choisir entre deux lois : un jeune ne peut se permettre de braver les lois sexistes de son clan sans en subir les cons&#233;quences, une punition s&#233;v&#232;re : il &lt;i&gt;doit &lt;/i&gt;participer &#224; la &#034; tournante &#034; ou &#224; une &#034; exp&#233;dition punitive contre des p&#233;d&#233;s &#034;. Refuser, c'est &#234;tre un insoumis, ce qui entra&#238;ne forc&#233;ment des suites f&#226;cheuses. Normal. La loi au-dessus des lois est celle de l'&#201;tat et personne n'essaie de nous faire avaler que c'est la meilleure, on tente simplement de nous montrer qu'elle dispose de moyens de coercition plus &#233;tendus et plus impitoyables que ceux des autres brutes. Mais cela devrait quand m&#234;me faire s'interroger ceux qui voient dans la sanction une exigence de la r&#233;tribution. &#034; On ne peut quand m&#234;me pas laisser libres d'agir les criminels &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;p&#233;tons que la grande majorit&#233; d'entre eux ne sont jamais arr&#234;t&#233;s ni punis et que les criminels, un jour ou l'autre, retrouvent leur libert&#233;. La question pourrait prendre un autre sens si l'on se demandait comment emp&#234;cher de nuire un individu dangereux. A priori on ne voit pas pourquoi celui qui aurait commis telle action serait plus dangereux que celui qui ne l'aurait pas encore commise, c'est-&#224;-dire n'importe qui. Nous avons d&#233;j&#224; dit plus haut qu'un individu ne devenait dangereux que dans un certain contexte ; nous pouvons tous l'&#234;tre. C'est sur les situations que nous pouvons intervenir, pas sur &#034; celui qui a agi &#034;, et &#224; plus forte raison pas sur &#034; celui qui n'a pas encore agi &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Et les tueurs en s&#233;rie ? &#034; L'expression m&#234;me laisse supposer qu'on range dans cette cat&#233;gorie des tueurs (non professionnels) agissant m&#233;caniquement, or non seulement les assassins qui r&#233;p&#232;tent leurs crimes sont rarissimes mais chacun de ces homicides est unique et affolant pour son auteur (c'est le public qui tient &#224; faire de lui un homme machine). Mais admettons qu'on puisse de loin en loin trouver des meurtriers &#034; pr&#234;ts &#224; recommencer &#034;. Les plombiers cannibales existent et aussi les siamois et autres monstres. La t&#233;ratologie nous enseigne ceci : que rien n'est plus rare qu'une raret&#233;. Face &#224; un couple siamois, &#224; un hermaphrodite, que faire sinon inventer des rapports diff&#233;rents ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Punir celui qui a tu&#233;, c'est seulement lui montrer notre col&#232;re (&#233;ventuellement le tuer), notre agressivit&#233; &#233;pouse la sienne. Et il ne sert &#224; rien de s'abaisser chaque fois jusqu'&#224; ce degr&#233; de notre mis&#232;re.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'indignation n'est pas la m&#234;me face &#224; la d&#233;linquance courante o&#249; c'est notre impuissance qui nous d&#233;sesp&#232;re. Pourtant, en ce domaine, on peut justement agir politiquement (agir dans la cit&#233;). Nous savons fort bien que le voleur pr&#233;f&#233;rerait &#234;tre marchand de biens ou pr&#233;sentateur de t&#233;l&#233;vision et que la d&#233;linquance augmente en fonction non de la pauvret&#233; mais de l'&#233;cart grandissant entre pauvres et riches. Dans ce cas, ce n'est plus tant l'envie qui anime le voleur que la r&#233;bellion.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des jeunes ignorent comment se sortir de cette vie couleur de b&#233;ton. &#192; quinze ans, la d&#233;tresse suinte d&#233;j&#224; de chaque souvenir.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se mettre en rupture de ban permet juste de conna&#238;tre quelques rares instants la fiert&#233; d'avoir su dire non &#224; une vie trop moche. Parfois il n'y a m&#234;me pas eu de rage, seulement un commencement de chagrin.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des juges souhaiteraient pouvoir condamner le crime sans condamner son malheureux auteur, mais ils ne sauraient se cacher que le bl&#226;me en lui-m&#234;me est d&#233;j&#224; violent d&#232;s lors que quelqu'un est &lt;i&gt;accus&#233; &lt;/i&gt;d'avoir commis un d&#233;lit ou une erreur. Dans l'&#233;tat actuel des choses, le proc&#232;s est toujours une c&#233;r&#233;monie de d&#233;gradation, il vous couvre d'opprobre quand bien m&#234;me vous seriez relax&#233; &#224; la fin des d&#233;bats.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun fait ce qu'il peut &#224; un moment donn&#233;. Ce qu'il peut d&#233;pend de l'estime qu'il a de lui-m&#234;me. Rien n'est plus urgent que de lui rendre cette estime, et au prix fort. Avant de condamner. Avant de juger. Avant d'accuser. Avant toute autre chose.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;b) L'intimidation&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut nier que la peur du gendarme influence certains comportements (sur la route par exemple), mais le ch&#226;timent ne fait peur qu'&#224; ceux qu'on intimide facilement, ceux qui sur des rails ne risquent pas de s'&#233;carter du bon chemin. Plus le ch&#226;timent est lourd plus on est cens&#233; s'effrayer, &#234;tre r&#233;vuls&#233;. Or au long des si&#232;cles, on chercha &#224; tremper un doigt ou des linges dans le sang des supplici&#233;s. En France on dut supprimer les ex&#233;cutions publiques en 1939 tant le sang des guillotin&#233;s d&#233;cha&#238;nait de sc&#232;nes d'hyst&#233;rie collective &#233;trangement plus proches de l'amour que du ressentiment esp&#233;r&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;c) L'exemplarit&#233;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les voleurs, les escrocs, les faux-monnayeurs, la prison repr&#233;sente le risque professionnel. Les m&#233;tiers p&#233;rilleux comme ceux de p&#234;cheur ou de mineur n'ont jamais &#233;t&#233; en mal de main d'oeuvre ; tout au contraire ils exercent un fort pouvoir de s&#233;duction et un r&#233;el attachement de la part de ceux qui les ont embrass&#233;s.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui ne se laissent pas intimider, les &#034; d&#233;linquants &#034; revendiquent leur entr&#233;e en prison comme l'intronisation dans le monde des durs. Bien s&#251;r, c'est souvent de la frime. Mais, dans les milieux de la d&#233;linquance, c'est une question de dignit&#233; que de savoir se montrer beau perdant. Chez les petits loulous, il est bien vu de jurer &#034; La zonzon ne me fait pas peur, &#224; moi &#034;, m&#234;me si la premi&#232;re nuit en maison d'arr&#234;t on claque des dents et qu'on sent p&#226;lir ses reins. Devant ses admirateurs - l'exemplarit&#233; ne jouant que dans ce sens -, celui qu'on a lib&#233;r&#233; tire la le&#231;on de son incarc&#233;ration en affirmant : &#034; On va me le payer ! &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;d) L'amendement&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
Des na&#239;fs semblent attendre de la prison que le d&#233;tenu r&#233;fl&#233;chisse et regrette ce qu'il a fait. Sauf dans ces cas tout &#224; fait exceptionnels, quand il y a mort d'enfant ou de l'&#234;tre aim&#233; par exemple, le remords est rarissime et l'on peut supposer qu'il serait identique si l'auteur d'un tel acte n'avait pas &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le repentir est li&#233; &#224; une faute. Mais ce qui est faute &#224; ses propres yeux n'a que tr&#232;s exceptionnellement &#224; voir avec la Loi. Le regret qu'&#233;prouve un d&#233;tenu c'est le plus souvent celui de s'&#234;tre fait prendre ou d'avoir manqu&#233; une affaire en or. Quant &#224; celui qu'on exige de lui au moment du proc&#232;s, il ne s'agit que de d&#233;culpabiliser juges et jur&#233;s en validant l'acte d'accusation.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;e) L'&#233;limination&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes les fonctions de la peine de prison, c'est la seule qui remporte&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;encore les faveurs d'une bonne partie de la population.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien des gens seraient d'accord pour faire dispara&#238;tre les g&#234;neurs et autres fauteurs de troubles, mais &#034; sans leur faire de mal &#034;. Comment pourrait-on imaginer &#034; ne faire aucun mal &#034; &#224; des hommes qu'on prive de libert&#233;, qu'on s&#233;pare des &#234;tres par lesquels ils vivent, qu'on coupe de leur pass&#233; et de leur avenir ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Pendant qu'ils sont enferm&#233;s, au moins on a la paix ! &#034; Mais enfin environ 70 000 malfaiteurs sont lib&#233;r&#233;s chaque ann&#233;e. Finalement la question est bien celle-ci : faut-il les laisser sortir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B) Punir est dangereux&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'importe quel tueur voit bien en prison que la vie d'un homme ne vaut strictement rien. &#034; Mais cette punition, ils l'ont m&#233;rit&#233;e ! &#034; La mani&#232;re dont on punit autrui r&#233;v&#232;le toujours jusqu'&#224; quel degr&#233; de cruaut&#233; on peut descendre. Il serait vain de penser contre ce monde, nous n'y respirons mieux qu'en pensant autrement.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car on peut concevoir la vie autrement. Nous avons d&#233;j&#224; dit que dans certaines familles, il &#233;tait exclu d'abaisser son enfant par le ch&#226;timent, la sanction, la menace, la punition qui sont les armes de celui qui se veut le plus fort contre le faible et ne font passer de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration qu'une chose, le go&#251;t pervers des auto-flagellations ou le d&#233;sir de punir. Bien s&#251;r cela suppose qu'on sache dire non et reprendre l'enfant aim&#233; sans le blesser ; rares sont les parents qui en sont capables.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un enfant qui n'a jamais connu la cl&#233;mence lorsqu'il a fait une b&#234;tise n'&#233;prouvera aucune piti&#233; face &#224; ses victimes. De la m&#234;me fa&#231;on, celui qui aura &#233;t&#233; condamn&#233; froidement &#224; une peine s&#233;v&#232;re pour un hold-up n'h&#233;sitera pas &#224; tuer tout aussi froidement lors d'un prochain braquage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prison appelle la r&#233;cidive parce qu'elle jette dehors des gens d&#233;sax&#233;s, mis&#233;reux, perdus pour tous, mais aussi parce que beaucoup de d&#233;linquants &#034; se sont install&#233;s &#034; en taule, que celle-ci est devenue le lieu o&#249; ils ont &#233;chafaud&#233; comme ils ont pu leur personnalit&#233; de &#034; mauvais gar&#231;on &#034;, qu'elle est l'unique refuge de leur chienne de vie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'on punit, on veut faire expier &#224; quelqu'un sa faute. La douleur inflig&#233;e au coupable est cens&#233;e r&#233;tablir un &#233;quilibre : il faut contrebalancer le crime par une souffrance &#233;quivalente. Quelle id&#233;e ! &#192; ce compte-l&#224;, il serait juste de vitrioler cette femme qui a vitriol&#233; sa rivale, juste de violer l'homme qui a viol&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce serait juste mais cruel et imb&#233;cile. Pourquoi librement agirions-nous en sc&#233;l&#233;rats au nom de la Justice ? Il est aberrant de penser qu'un mal compense ou annule un autre mal. Il le multiplie. Il touche le coupable, mais aussi tous ses proches.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on fait du mal &#224; quelqu'un, il devient une victime. Les d&#233;tenus sont tous des victimes, pas &#034; victimes innocentes &#034;, mais qu'on le veuille ou non, victimes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rares sont ceux, ath&#233;es ou croyants qui voient dans la justice autre chose que le salaire des bons et des m&#233;chants : la possibilit&#233; d'une r&#233;paration et d'une r&#233;conciliation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Pistes abolitionnistes&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les abolitionnistes ont lutt&#233; contre l'impossible, l'esclavage, la peine de mort. Combat utopique et perdu d'avance puisque l'esclavage comme la punition par la mort avaient exist&#233; de tout temps et devaient donc, comme la soumission des femmes et des enfants, comme la maladie et les infirmit&#233;s, de tout temps exister. D'autres abolitionnistes (ou les m&#234;mes) ont engag&#233; le combat contre la prison. On leur oppose ind&#233;finiment cette m&#234;me r&#233;signation : oui, incarc&#233;rer est un peu navrant, un peu barbare, mais il n'y a pas moyen de faire autrement.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On soup&#231;onne les abolitionnistes d'ang&#233;lisme. Mais n'est-ce pas plut&#244;t de l'autre c&#244;t&#233; qu'est l'ang&#233;lisme, quand on s'imagine que la prison peut permettre &#224; la Soci&#233;t&#233; de se prot&#233;ger de la d&#233;linquance en amendant les d&#233;tenus ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce beau printemps de mai 68 qui dura une dizaine d'ann&#233;es, on a r&#233;fl&#233;chi beaucoup et l'on s'est interrog&#233; sur le bien-fond&#233; de l'incarc&#233;ration.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On passa aux actes. Aux Pays-Bas, en 1970, seulement 35 condamnations de trois ans ou plus ont &#233;t&#233; prononc&#233;es ; 49 personnes accus&#233;es d'homicide ont &#233;t&#233; condamn&#233;es &#224; des peines &lt;i&gt;de moins de trois ans ! (Cf. Criminal Justice in the Netherlands, &lt;/i&gt;Louk Hulsman, Delta 1974).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des ann&#233;es 90 o&#249; culmine la sauvagerie officielle, dans presque toutes les contr&#233;es du monde, la population carc&#233;rale a augment&#233; de 20 % et d'au moins 40 % dans la moiti&#233; des pays. &#192; deux exceptions pr&#232;s : la Su&#232;de qui maintient le cap vers la baisse depuis 1997 et surtout la Finlande, seul &#201;tat du monde &#224; avoir enregistr&#233; une baisse constante des incarc&#233;rations tout au long de ces quinze derni&#232;res ann&#233;es. Sur 100 000 habitants, 700 sont en prison aux &#201;tats-Unis, 54 en Finlande ; certes la d&#233;linquance est moindre en Finlande mais si l'on compare &#224; des pays comparables en ce domaine, on voit qu'il y a cinq fois plus de d&#233;tenus en Lettonie, Lituanie ou Estonie. Il y a en Finlande une volont&#233; politique forte, qui s'est enracin&#233;e du temps du communisme en URSS, d'&#233;chapper &#224; la violence d'un &#201;tat policier. De 1970 &#224; 2000, les p&#233;nalistes finlandais ont multipli&#233; les &#233;tudes et recherches sur le co&#251;t de la prison, ses r&#233;sultats et le poids n&#233;faste du ch&#226;timent sur la culture et le bien-&#234;tre d'un pays. Au vu des r&#233;sultats, ils ont choisi d'&#233;viter l'incarc&#233;ration dans toute la mesure du possible.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'au XVIe si&#232;cle, pour cicatriser les plaies, on y versait un pot d'huile bouillante. Ambroise Par&#233; osa faire autrement. Depuis lors, on ligature, on recoud, on r&#233;pare. En e&#251;t-on juste gagn&#233; de la souffrance en moins que cela en aurait valu la peine. Mais il se trouve aussi que c'&#233;tait plus efficace, qu'on y courait moins de risques d'ab&#238;mer &#224; jamais les chairs autour de la blessure.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la p&#233;riode sinistre que nous traversons et parfois &#224; cause d'elle, l'id&#233;e d'abolition pure et simple fait son chemin. Au moins deux angles d'attaque sont actuellement envisag&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A) Suppression de la prison&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les abolitionnistes mod&#233;r&#233;s - une petite minorit&#233; qu'on retrouve en particulier chez des juges - estiment qu'on peut encourager tout ce qui peut faire tomber en d&#233;su&#233;tude la prison ; par les peines de substitution, on pourrait restreindre au maximum les incarc&#233;rations. La fermeture des prisons serait, selon eux, in&#233;luctable vu leur forme mis&#233;rablement anachronique au XXIe si&#232;cle. Ils pensent que, pour commencer, r&#233;duire le temps des peines est le meilleur moyen d'&#233;vacuer le maximum des d&#233;tenus n'ayant pu b&#233;n&#233;ficier de peines de substitution.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une d&#233;marche logique : puisque la peine de mort a &#233;t&#233; supprim&#233;e, il faut aussi - et exactement pour les m&#234;mes raisons &#8211; supprimer l'autre &#233;limination physique qu'est la prison &#224; vie. Ainsi en Norv&#232;ge, en Espagne, au Portugal, &#224; Chypre, en Slov&#233;nie, en Croatie a-t-on aboli la peine de perp&#233;tuit&#233;. Mais le temps n'est pas qu'une dur&#233;e, il est la substance de la vie. On ne vit pas une peine de trois ans de prison de la m&#234;me mani&#232;re quand on est condamn&#233; par la m&#233;decine &#224; mourir &#224; court terme et quand on jouit d'une bonne sant&#233;. La suppression de la peine perp&#233;tuelle est une solution bancale. D'autant que si elle &#233;tait abolie, on courrait assur&#233;ment le risque de voir flamber les peines de 30 ou 20 ans incompressibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B) Suppression du syst&#232;me p&#233;nal&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un congr&#232;s abolitionniste, l'ICOPA, rassemblant criminologues et juristes du monde entier se r&#233;unit tous les deux ans depuis 1983 ; &#224; la suite des id&#233;es d&#233;velopp&#233;es au congr&#232;s d'Amsterdam en 1985, l'ICOPA, International Conference on &lt;i&gt;Prison Abolition&lt;/i&gt;, d&#233;cida de s'appeler d&#233;sormais International Conference on &lt;i&gt;Penal Abolition &lt;/i&gt;(Congr&#232;s international pour l'abolition du syst&#232;me p&#233;nal) : il &#233;tait clairement apparu qu'il ne servait &#224; rien de lutter contre la prison tant que dureraient le syst&#232;me p&#233;nal et la volont&#233; de punir.&lt;br /&gt;
Les abolitionnistes proposent de remplacer la justice r&#233;tributive actuelle (infliger du mal &#224; qui a inflig&#233; du mal) par une autre qui ferait de la victime et non du criminel le centre du processus. Trois grands axes orientent actuellement les id&#233;es abolitionnistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;a) La m&#233;diation&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;Plut&#244;t que de livrer la guerre, on doit faire appel aux diplomates, leur donner le temps et les moyens d'obtenir un r&#232;glement du conflit qui satisfasse les deux parties.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, la m&#233;diation p&#233;nale existe mais n'est mise &#224; contribution que pour les petits d&#233;lits. Dans d'autres pays, notamment au Canada ou encore en Australie, on cherche &#224; faire fonctionner ces instances de m&#233;diation pour des affaires p&#233;nales plus graves en particulier celles mettant en cause de jeunes d&#233;linquants. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit dans tous les cas de rassembler les acteurs et victimes d'agressions.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est exclu de punir ou de sanctionner. Chacun est invit&#233; &#224; r&#233;fl&#233;chir aux moyens &#224; mettre en oeuvre pour r&#233;parer les d&#233;g&#226;ts et &#233;viter que cela ne recommence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un v&#233;ritable bouleversement dans le syst&#232;me judiciaire eut lieu dans les ann&#233;es 90. Jusque-l&#224;, les rencontres entre victimes et offenseurs excluant toute id&#233;e de punition semblaient ne pouvoir fonctionner que pour des affaires &#034; sans gravit&#233; &#034;. Soudain on vit &#224; l'oeuvre ce principe pour les assassinats les plus atroces. En Afrique du Sud, dans les derni&#232;res ann&#233;es de l&lt;i&gt;'apartheid&lt;/i&gt;, des tortures aussi in&#233;dites que monstrueuses ont &#233;t&#233; pratiqu&#233;es par ses partisans mais aussi par les autres.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La commission &lt;i&gt;V&#233;rit&#233; et R&#233;conciliation &lt;/i&gt;a op&#233;r&#233; une v&#233;ritable r&#233;volution dans la Justice. &#192; condition d'avouer publiquement son crime dans un face &#224; face avec la famille de la victime, le coupable &#233;tait assur&#233; de n'&#234;tre pas condamn&#233;, de repartir libre. Mais il devait tenter de comprendre et d'expliquer pourquoi il avait agi ainsi et r&#233;pondre &#224; toutes les questions des personnes qu'il avait tortur&#233;es ou des proches de celles-ci.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant l'id&#233;e de m&#233;diation nous am&#232;ne &#224; nous poser quelques questions.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terrain est min&#233; d&#232;s lors que les commissions s'engluent dans des structures institutionnalis&#233;es. Car qui s'arroge le droit d'arranger les choses ? Des travailleurs sociaux ? Des psychologues ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vraisemblablement des professionnels estimant de leur devoir de raccommoder les trous du tissu communautaire. Mais il se trouve que toute instance visant &#224; une nouvelle institutionnalisation des rapports est &#224; terme porteuse de violence car nous souffrons tous, par-dessus tout, de ne pouvoir cr&#233;er des relations qui ne soient pas imm&#233;diatement r&#233;duites &#224; des rouages sociaux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me obstacle, celui de la participation de l'agresseur et de la victime, pr&#233;sente davantage encore de difficult&#233;s. A priori le d&#233;linquant, lui, refuse les r&#232;gles sociales ; comment accepterait-il de jouer le jeu de la conciliation, de reconna&#238;tre un tort par rapport &#224; une loi qu'il ne reconna&#238;t pas pour sienne ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;me question : quand bien m&#234;me l'affaire serait r&#233;gl&#233;e entre les deux parties, qu'en serait-il des conditions sociales qui ont produit le d&#233;lit ou le crime ? (Reconnaissons en passant que cette question est d&#233;finitivement mise de c&#244;t&#233; dans le syst&#232;me judiciaire actuel.)&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des abolitionnistes avaient tr&#232;s t&#244;t mis en garde les adeptes de la m&#233;diation contre ces questions. Un juriste, Louk Hulsman, a &#233;t&#233; le premier &#224; insister sur la n&#233;cessit&#233; de cr&#233;er pour chaque conflit des commissions &lt;i&gt;ad hoc &lt;/i&gt;dont les membres seraient proches des personnes impliqu&#233;es dans le conflit. &#192; chaque affaire, une commission nouvelle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun, victime et agresseur, s'entoure ainsi de gens qui le soutiennent mais ont d&#233;cid&#233; avec lui de r&#233;gler l'affaire aussi pacifiquement que po sible ; il doit pouvoir choisir ses alli&#233;s et sa m&#233;thode d'approche des &#233;v&#233;nements. Pour tous le crime est une trag&#233;die, mais qui touche aussi bien l'offenseur que l'offens&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que devient l&#224;-dedans la d&#233;fense de la Soci&#233;t&#233; ? Une expression creuse, parfaitement vide. Car ce sont les hommes qui valent la peine d'&#234;tre d&#233;fendus. Le crime ou le d&#233;lit n'est plus une offense &#224; la Loi, mais une offense &#224; quelqu'un.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la troisi&#232;me question pos&#233;e, c'est celle de la pr&#233;vention, non pas bien s&#251;r dans le sens devenu habituel de contr&#244;les policiers, mais en celui de lutte implacable contre la pauvret&#233;, avec une vie culturelle intense, des voyages, des groupes populaires de r&#233;flexion, enfin tout ce qui peut &#233;largir le champ des consciences. Aucune pr&#233;vention ne peut supprimer la col&#232;re, l'indignation des &#034; asociaux &#034;, mais il existe une d&#233;linquance malheureuse parce qu'obligatoire, une &#034; d&#233;viation &#034; en cul-de-sac devenant cul-de-basse-fosse organis&#233;e pour &#233;liminer &#224; force d'&#233;checs les plus malhabiles, les moins &#034; performants &#034;. Contre ce cynisme-l&#224;, on peut agir. Ceux qui admettent la n&#233;cessit&#233; d'une pr&#233;vention admettent que la d&#233;linquance a des origines &#233;conomiques, sociales, urbanistiques, culturelles. Et &#224; cause d'erreurs &#233;conomiques, sociales, urbanistiques, culturelles, des individus singuliers sont jug&#233;s et condamn&#233;s &#224; la prison, avilis et stigmatis&#233;s pour toujours ; c'est eux qu'on punit des fautes commises par les gouvernants qui mettent en place les conditions de la d&#233;linquance. N'est-ce pas dans les fameux &#034; &#201;tats providence &#034; tant d&#233;cri&#233;s o&#249; l'aide sociale a &#233;t&#233; la plus &#233;lev&#233;e, en Scandinavie, que le taux de d&#233;linquance a &#233;t&#233; le plus bas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;b) Supprimer le droit p&#233;nal&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;Peut-on remplacer le droit p&#233;nal par un droit non p&#233;nal ? Des juristes reconnaissent que le droit civil avec quelques modifications peut remplacer avantageusement le droit p&#233;nal fond&#233; sur le ch&#226;timent :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le droit civil &#233;tablit les responsabilit&#233;s sans s'&#233;vertuer &#224; trouver s'il y a eu faute et cherche la r&#233;paration, non la punition. Ils rejoignent ici des philosophes qui consid&#232;rent la culpabilit&#233; comme &#034; un concept impond&#233;rable et scolastique &#034;, comme dit Louk Hulsman, tout &#224; fait hors de propos quand il s'agit de faire face &#224; un &#233;v&#233;nement douloureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;c) Cesser de criminaliser&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;Ces derni&#232;res ann&#233;es, on criminalise en d&#233;pit du bon sens un peu n'importe quoi : il est chim&#233;rique de prouver la volont&#233; d'utiliser des informations confidentielles dans le &#034; d&#233;lit d'initi&#233; &#034; ; les lois sentimentales dict&#233;es par les lobbies du politiquement correct comme celles suppos&#233;es r&#233;agir contre le racisme font pire que mieux ; celles sur le harc&#232;lement sexuel donnent lieu &#224; des d&#233;rives scabreuses. Et que dire des... &#034; incivilit&#233;s &#034; !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut cesser de criminaliser, on peut aussi d&#233;criminaliser. La d&#233;p&#233;nalisation de la drogue permettrait non seulement de vider les maisons d'arr&#234;t, mais de juguler &#224; la source la d&#233;linquance des cit&#233;s tout autant que les principaux r&#233;seaux maffieux du monde : ils n'existent que parce que la drogue est interdite.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;criminaliser ou arr&#234;ter de criminaliser permettrait aussi de r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu'est une loi. Peut-on concevoir qu'un assassinat puisse ne pas &#234;tre un crime ? Nous n'avons pas besoin de loi pour savoir qu'un meurtre est une inadmissible catastrophe.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que nous recherchons la vie, nous sommes pouss&#233;s &#224; vivre en bonne intelligence avec ceux qui nous entourent. Hors les guerres, le fait de tuer reste rare. &#034; Mais il y a des meurtres ! &#034; Oui, il y a des meurtres et depuis des milliers d'ann&#233;es les lois interdisent le meurtre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se prot&#233;ger des agressions comme des inondations, des incendies, des maladies et des infirmit&#233;s qui nous menacent. C'est &#224; chacun de se pr&#233;server. Il est toujours inconsid&#233;r&#233; de trop compter sur &#034; les pouvoirs publics &#034;. Choisir de laisser sa porte ouverte est aussi une mani&#232;re de se prot&#233;ger et pas la plus sotte...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les meurtres, rixes, vols sont des accidents. Nous devons tout tenter pour les &#233;viter, mais nous pouvons vivre avec le risque. Nous le faisons chaque fois que nous traversons une rue ou montons dans une voiture. La prudence, la vigilance, l'intelligence sont nos seuls atouts.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans des centrales comme Saint-Maur ou Clairvaux, la majorit&#233; des d&#233;tenus sont suppos&#233;s dangereux, presque tous ceux qui prennent un caf&#233; avec leur famille, regardent des photos ou roucoulent sont consid&#233;r&#233;s comme de grands criminels. Or les femmes et les enfants qui sont l&#224; ne sont pas en danger. Dans les foyers o&#249; on les accueille, &#224; Emma&#252;s et dans quelques autres lieux, ces &#034; criminels &#034; ne font peur &#224; personne.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas parce qu'ils se seraient convertis &#224; des vues plus honn&#234;tes, mais parce que tout danger rel&#232;ve d'une situation pr&#233;cise. Ouvrir aujourd'hui les prisons ne pr&#233;sente aucun danger parce que cela ne modifierait en rien les situations individuelles o&#249; se retrouveraient t&#244;t ou tard les sortants de prison. En revanche on lutte efficacement contre le viol, le racket, les agressions physiques quand on s'attaque &#224; la mis&#232;re mat&#233;rielle ou sexuelle, &#224; l'alcoolisme, au manque de perspective. La fermeture des prisons s'accompagnerait forc&#233;ment d'une refonte totale de l'&#233;ducation. Il n'est pas dit que l'enfermement des enfants &#224; l'&#233;cole soit la meilleure &#233;ducation possible &#224; la libert&#233;. La d&#233;linquance est pratiquement toujours une r&#233;ponse &#224; l'&#233;chec scolaire. La r&#233;volte des gamins qu'on m&#232;ne &#224; l'abattoir est un signe de clairvoyance et de sant&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons besoin de rebelles, de rebelles conscients. Leur col&#232;re contre le m&#233;pris est la n&#244;tre, mais nous ne pouvons supporter qu'elle soit dirig&#233;e ni par la police ni par les ca&#239;ds qui les enr&#244;lent dans la d&#233;linquance comme d'autres le font pour l'arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;L'ineptie consiste &#224; vouloir conclure (Flaubert)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne servirait &#224; rien de soulever la question du ch&#226;timent si elle &#233;tait r&#233;solue ou en voie de l'&#234;tre. On va vers une r&#233;pression accrue et ce n'est pas le moment de parler de supprimer les prisons. Mais l'abolition de cette punition aussi cruelle qu'irrationnelle doit &#234;tre discut&#233;e &#224; contretemps, c'est le seul moyen pour qu'un jour il en soit temps.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand une solution est mauvaise, il est veule de ne pas oser reposer la question sous pr&#233;texte qu'elle va nous plonger dans le d&#233;sarroi. Si un r&#233;gime quelconque avait d&#233;cid&#233; de r&#233;soudre le probl&#232;me de la d&#233;linquance en peignant les arbres en rouge, quel risque courrions-nous quelque temps plus tard &#224; reconna&#238;tre que &#231;a ne sert &#224; rien ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emprisonner des gens ou peindre des arbres en rouge, c'est pareil.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; chacun de se demander s'il pense qu'il est bon de faire souffrir quelqu'un parce qu'on lui a donn&#233; tort d'avoir lui aussi caus&#233; de la souffrance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains r&#233;torqueront : &#034; Personnellement je n'ai aucun int&#233;r&#234;t &#224; r&#233;clamer un ch&#226;timent pour quelqu'un qui ne m'a pas nui, mais il s'agit des int&#233;r&#234;ts de la Soci&#233;t&#233; et je tiens &#224; la d&#233;fendre &#034;. Quelle diff&#233;rence y a-t-il entre le mal commis dans l'int&#233;r&#234;t de ladite Soci&#233;t&#233; et celui commis dans le sien propre ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si l'on se r&#233;f&#232;re &#224; l'aspect social de la question, nous savons que la prison est inutile puisque les d&#233;linquants en sortent tout aussi d&#233;linquants. Elle est surtout doublement dangereuse : quand ils se retrouvent dehors, les anciens taulards, apr&#232;s avoir ingurgit&#233; les innommables humiliations dont nous avons &#224; peine parl&#233;, d&#233;bordent de haine et ont h&#226;te de se venger. Les coups, les blessures, les viols augmentent, avons-nous dit. Plus une soci&#233;t&#233; est r&#233;pressive, plus elle entra&#238;ne de brutalit&#233; entre ses membres (question de aussi, et c'est se mettre dans une sale position, tout le monde fait comme si la prison r&#233;glait la question, elle aveugle ainsi les consciences, cache l'inanit&#233; de la r&#233;ponse, emp&#234;che qu'on r&#233;fl&#233;chisse &#224; une solution.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des abolitionnistes le sont pour des raisons d'ordre &#233;thique parce qu'ils estiment mal de faire violence &#224; quelqu'un sous pr&#233;texte qu'il a commis une faute. D'autres pensent que la prison est parfaitement irrationnelle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent les deux attitudes sont m&#234;l&#233;es. C'est le cas de certains juristes qui trouvent aberrant de garder l'incarc&#233;ration comme instrument de d&#233;fense des valeurs d&#233;mocratiques : on ne peut garantir la vie en donnant la mort, on ne peut d&#233;fendre la libert&#233; en enfermant des milliers d'individus, on ne peut refuser la violence en utilisant la violence. Quand un &#201;tat dit d&#233;mocratique d&#233;tient un citoyen, il lui fait subir TOUT ce qu'il consid&#232;re comme oppos&#233; &#224; ses valeurs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la plupart des pays, on a supprim&#233; la peine de mort : parce qu'il y a forc&#233;ment des erreurs judiciaires sans possibilit&#233; de rendre les ann&#233;es de vie arrach&#233;es, parce qu'elle flatte le sadisme d'un grand nombre, parce qu'elle est inutile. Ces trois raisons restent tout aussi valables en ce qui concerne l'incarc&#233;ration.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons le r&#233;p&#233;ter : l'enfermement &#224; la merci de gardiens, les pires humiliations qu'un homme puisse vivre, la s&#233;paration d'avec ceux qu'il aime, en un mot la prison, tout cela est une torture. Beaucoup souhaitent qu'il en demeure ainsi. D'autres n'en ont aucune envie. Ils trouvent m&#234;me que c'est destructeur pour eux et pas seulement pour ceux qu'on met sous les verrous.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prison n'est cependant qu'un &#233;piph&#233;nom&#232;ne, elle n'est &lt;i&gt;la grande punition &lt;/i&gt;que parce qu'il y a eu jugement. Et le jugement aussi nous &#233;crase. Aucun homme ne peut en juger un autre. Pas parce qu'il est &#233;videmment vrai que chacun de nous est capable du pire, mais parce que nous manquons d'intelligence et que la conscience d'autrui demeure inconnaissable. Qui juge condamne. Qui condamne d&#233;truit. Toute peine est par d&#233;finition douleur, impossible de sortir de l&#224;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les syst&#232;mes s'effondrent, si solides qu'ils paraissent. L'Ancien R&#233;gime ou les r&#233;publiques sovi&#233;tiques ont bascul&#233; dans le vide tout d'un coup. Le syst&#232;me p&#233;nal durera encore longtemps. Ou bien non.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1610, on br&#251;la en Espagne onze sorci&#232;res devant 30 000 spectateurs enthousiastes et s&#251;rs de la bonne justice de ces autodaf&#233;s. Ce fut une belle f&#234;te. Quatre ans plus tard, l'Espagne renon&#231;ait &#224; cette barbarie et s'&#233;tonnait de l'avoir fait durer si longtemps. Sans que rien n'en transparaisse, pendant de longues ann&#233;es, des penseurs, des juristes, et pourquoi pas quelques servantes, avaient avanc&#233; des arguments jusqu'&#224; saper les fondements de l'&#233;difice qui resplendissait encore de tous ses atroces feux juste avant sa disparition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prison peut et doit dispara&#238;tre, parce qu'elle est afflictive, un d&#233;sastre volontairement organis&#233; par des hommes contre des hommes, parce qu'elle est un supplice, qu'un ch&#226;timent est toujours une sordide affaire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ch&#226;timent peut-il dispara&#238;tre ? Non, pas plus que la cruaut&#233; de l'homme. Il r&#233;appara&#238;tra s'il le faut, en dehors du droit p&#233;nal. Il est la condition de toute loi et la loi la condition de toute soci&#233;t&#233;. Mais rien ne nous emp&#234;che, vivant en soci&#233;t&#233; sans pouvoir y &#233;chapper, de nous &#233;lever contre ce qu'elle s&#233;cr&#232;te comme les punitions, la violence, le travail, l'argent. Nous pouvons, de civilisation en civilisation, refuser notre ali&#233;nation, nous rebeller avec constance, l&#233;galement ou ill&#233;galement qu'importe, bref r&#233;agir, r&#233;fl&#233;chir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ARTI&#200;RES PHILIPPE. &lt;i&gt;Le livre des vies coupables (Autobiographies de criminels [1896-1909])&lt;/i&gt;. Albin Michel. 2000.&lt;br /&gt;
BROSSAT ALAIN. &lt;i&gt;Pour en finir avec les prisons. &lt;/i&gt;La Fabrique. 2001.&lt;br /&gt;
BUFFARD SIMONE. &lt;i&gt;Le froid p&#233;nitentiaire&lt;/i&gt;. Seuil. 1973.&lt;br /&gt;
CAMUS ALBERT - KOESTLER ARTHUR. &lt;i&gt;R&#233;flexions sur la peine capitale&lt;/i&gt;. Calmann-L&#233;vy. 1972.&lt;br /&gt;
CHAUVAUD FREDERIC. &lt;i&gt;Les experts du crime (La m&#233;decine l&#233;gale en France au XIXe si&#232;cle)&lt;/i&gt;. Aubier Montaigne. 2000.&lt;br /&gt;
CHRISTIE NILLS. &lt;i&gt;L'industrie de la punition&lt;/i&gt;. Autrement. 2003.&lt;br /&gt;
FAGET JACQUES. &lt;i&gt;La m&#233;diation. Essai de politique p&#233;nale&lt;/i&gt;.&#201;r&#232;s. 1997.&lt;br /&gt;
GARAPON ANTOINE, GROS FREDERIC, PECH THIERRY. &lt;i&gt;Et ce sera Justice (Punir en d&#233;mocratie)&lt;/i&gt;. Odile Jacob. 2001.&lt;br /&gt;
GUYAU JEAN-MARIE. &lt;i&gt;Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction (1885). &lt;/i&gt;Fayard. 1985.&lt;br /&gt;
HULSMAN LOUK et BERNAT DE CELIS JACQUELINE. &lt;i&gt;Peines perdues. &lt;/i&gt;Centurion. 1982.&lt;br /&gt;
IACUB MARCELA. &lt;i&gt;Le crime &#233;tait presque sexuel&lt;/i&gt;. Champs Flammarion. 2002.&lt;br /&gt;
L&#201;VY THIERRY. &lt;i&gt;L'animal judiciaire&lt;/i&gt;. Grasset. 1975.&lt;br /&gt;
&lt;i&gt;Le crime en toute humanit&#233;&lt;/i&gt;. Grasset. 1984.&lt;br /&gt;
MARCHETTI ANNE-MARIE. &lt;i&gt;Perp&#233;tuit&#233;s&lt;/i&gt;. Plon. Terre humaine. 2001.&lt;br /&gt;
MAURICE PHILIPPE.&lt;i&gt;De la haine &#224; la vie&lt;/i&gt;. Le Cherche-Midi. 2001.&lt;br /&gt;
MILLER ALICE. &lt;i&gt;C'est pour ton bien&lt;/i&gt;. Aubier. 1984.&lt;br /&gt;
NADEAU Marie-Th&#233;r&#232;se. &lt;i&gt;Pardonner l'impardonnable&lt;/i&gt;. M&#233;diaspaul. 2000.&lt;br /&gt;
PAUCHET CATHERINE. &lt;i&gt;Les prisons de l'ins&#233;curit&#233;&lt;/i&gt;. &#201;ditions ouvri&#232;res. 1982.&lt;br /&gt;
PERROT MICHELLE. &lt;i&gt;Les ombres de l'histoire&lt;/i&gt;. Flammarion. 2001.&lt;br /&gt;
PRAIRAT EIRICK. &lt;i&gt;Penser la sanction&lt;/i&gt;. L'Harmattan. 1999.&lt;br /&gt;
RAWLS JOHN. &lt;i&gt;Le&#231;ons sur l'histoire de la philosophie morale&lt;/i&gt;. La D&#233;couverte. 2002.&lt;br /&gt;
SALA-MOLINS LOUIS. &lt;i&gt;La loi, de quel droit ? &lt;/i&gt;Flammarion. 1977.&lt;br /&gt;
TUTU DESMOND. &lt;i&gt;Il n'y a pas d'avenir sans pardon&lt;/i&gt;. Albin Michel. 2000.&lt;br /&gt;
WACQUANT LO&#207;C. &lt;i&gt;Les prisons de la mis&#232;re&lt;/i&gt;. Raisons d'agir. 1999.&lt;br /&gt;
S&#201;NAT. &lt;i&gt;Rapport de la commission d'enqu&#234;te sur les conditions de d&#233;tention dans les &#233;tablissements p&#233;nitentiaires&lt;/i&gt;. Session 1999/2000. Pr&#233;sident : Jean-Jacques HYEST. Rapporteur : Guy-Pierre CABANEL.&lt;br /&gt;
COLLECTIF OCTOBRE 2001. &lt;i&gt;Comment sanctionner le crime ? &lt;/i&gt;&#201;r&#232;s. Juin 2002.&lt;br /&gt;
OUVRAGE COLLECTIF. &lt;i&gt;Au pied du mur&lt;/i&gt;. L'Insomniaque. 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Principaux ouvrages de Catherine Baker :&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
1978 : &lt;i&gt;Les contemplatives, des femmes entre elles&lt;/i&gt;, &#233;d. Stock&lt;br /&gt;
1982 : &lt;i&gt;Balade dans les solitudes ordinaires&lt;/i&gt;, &#233;d. Stock&lt;br /&gt;
1985 : &lt;i&gt;Insoumission &#224; l'&#233;cole obligatoire&lt;/i&gt;, &#233;d. Bernard Barrault (r&#233;&#233;dit&#233; en 2006 par Tahin Party)&lt;br /&gt;
1988 : &lt;i&gt;Les cahiers au feu&lt;/i&gt;, &#233;d Bernard Barrault&lt;br /&gt;
1996 : &lt;i&gt;In&#232;s de Castro ou Votre Souveraine Pr&#233;sence&lt;/i&gt;, Th&#233;&#226;tre de l'Enjeu&lt;br /&gt;
2004 : &lt;i&gt;Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l'abolition du syst&#232;me p&#233;nal&lt;/i&gt;, &#233;d. Tahin Party&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Textes de Catherine Baker trouvables sur internet :&lt;br /&gt;
&lt;a href=&#034;http://tahin-party.org/baker.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://tahin-party.org/baker.html&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
&lt;a href=&#034;http://tahin-party.org/cbaker.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://tahin-party.org/cbaker.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Mai 68 : quelques rep&#232;res historiques</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article588</link>
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		<dc:date>2008-05-12T21:26:01Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Collectif Libertaire Marius Jacob</dc:creator>


		<dc:subject>Critiques de l'&#226;gisme et de l'&#233;ducation</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvements sociaux</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ves et luttes des classes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le texte qui suit ne constitue pas une &#233;ni&#232;me analyse de Mai 68 et de ses cons&#233;quences. Il n'est pas non plus le fait d'un historien. Son seul m&#233;rite serait de mettre (ou remettre) en m&#233;moire la trame, non exhaustive &#233;videmment, des &#034;&#233;v&#233;nements&#034;, assortie des traits qui nous ont paru importants. Nous avons d&#251; faire des choix&#8230;&lt;br /&gt;
Pour &#233;crire ces lignes, nous avons largement fait appel &#224; un certains nombres d'ouvrages d&#233;j&#224; &#034;anciens&#034;. Notre parti pris fut de valoriser le courage des r&#233;volutionnaires authentiques, de souligner les attitudes autoritaires et de ne pas minimiser les saloperies du gouvernement gaulliste et des complices de tous bords du pouvoir &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous n'en finirions pas de citer les groupes et &#034;cat&#233;gories&#034; dans lesquels une majorit&#233;, sinon une forte proportion d'individus, alors en gr&#232;ve illimit&#233;e, contestaient - hors th&#233;orie mais avec parfois une lucidit&#233; et une radicalit&#233; d'une ampleur in&#233;dite - le monde qu'il subissaient et la vie que le capital leur avait impos&#233;e ou qu'ils avaient accept&#233;e par facilit&#233;, ob&#233;issance ou r&#233;signation, des instituteurs aux fossoyeurs, en passant par les cadres, les publicitaires, les musiciens professionnels et les footballeurs&#8230; L'heure &#233;tait &#224; l'urgence de vivre, &#224; la contestation du travail et de toutes les hi&#233;rarchies, au &#171; vivre sans temps mort, jouir sans entrave &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot92" rel="tag"&gt;Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot93" rel="tag"&gt;Mouvements sociaux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot95" rel="tag"&gt;Gr&#232;ves et luttes des classes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L104xH150/arton588-bd52e.jpg?1781147548' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='104' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff588.jpg?1210348281&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le texte qui suit ne constitue pas une &#233;ni&#232;me analyse de Mai 68 et de ses cons&#233;quences. Il n'est pas non plus le fait d'un historien. Son seul m&#233;rite serait de mettre (ou remettre) en m&#233;moire la trame, non exhaustive &#233;videmment, des &#034;&#233;v&#233;nements&#034;, assortie des traits qui nous ont paru importants. Nous avons d&#251; faire des choix&#8230;&lt;br /&gt;
Pour &#233;crire ces lignes, nous avons largement fait appel &#224; un certains nombres d'ouvrages (cf. &#034;Bibliographie&#034; en fin de texte) d&#233;j&#224; &#034;anciens&#034;. Notre parti pris fut de valoriser le courage des r&#233;volutionnaires authentiques, de souligner les attitudes autoritaires et de ne pas minimiser les saloperies du gouvernement gaulliste et des complices de tous bords du pouvoir &#233;tatique.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Rapide cadre historique du &#034;Mai fran&#231;ais&#034;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* Bref tour d'horizon &#233;conomique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;riode pr&#233;c&#233;dant Mai 68 est marqu&#233;e par une tr&#232;s forte croissance &#233;conomique de la France. L'id&#233;ologie &#233;conomique domine, le ma&#238;tre mot est l'expansion. Une restructuration capitaliste sans pr&#233;c&#233;dent, assortie de subventions &#233;tatiques, voit na&#238;tre des fusions et la formation de consortiums industriels, avec &#224; la cl&#233; un renforcement du contr&#244;le des grandes banques. &lt;br /&gt;
Des suppressions de postes ont lieu mais surtout une &#034;rationalisation&#034; du travail (taylorisation : travail parcellaire &#224; la cha&#238;ne) instaurant des &#034;cadences infernales&#034; sous la f&#233;rule mena&#231;ante de l'encadrement (ma&#238;trise, &#034;petits chefs&#034;&#8230;).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parall&#232;lement, l'&#233;tat gaulliste tout en accumulant des r&#233;serves d'or consid&#233;rables profitant des accords de Bretton Woods (1944) qui assurent la conversion du dollar en or, promeut une lourde technobureaucratie qui planifie cette croissance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les villes prennent de l'ampleur en une d&#233;cennie avec la construction de quartiers p&#233;riph&#233;riques constituant des cit&#233;s dortoirs de grands ensembles (ZUP avec HLM) qui c&#244;toient des zones industrielles.&lt;br /&gt;
L'ennui au sein du b&#233;ton rapidement va poindre&#8230; et le supermarch&#233; tout neuf qui a remplac&#233; la petite &#233;picerie et autres commerces de quartier ne le comblera pas longtemps ; pas plus que la t&#233;l&#233;vision qui &#233;quipe de plus en plus de foyers. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une crise &#233;conomique en 1967-68, li&#233;e aux reconversions &#233;conomiques, va avoir pour cons&#233;quence un d&#233;but de ch&#244;mage non n&#233;gligeable, d'autant que nombre de petits agriculteurs, mais aussi de p&#234;cheurs ou d'artisans, d&#233;sormais non rentables sur le nouveau terrain &#233;conomique, vont grossir r&#233;guli&#232;rement cette &#034;arm&#233;e industrielle de r&#233;serve&#034;, au grand plaisir des patrons qui en profitent pour limiter la moindre revendication de ceux qui ont du boulot &#8211; &#034;classique&#034; chantage - (en moins d'un an le nombre des ch&#244;meurs est pass&#233; de 270 000 &#224; 470 000 en Mai 68). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, m&#234;me si la consommation de masse est encourag&#233;e (en terme de loisirs, appareils m&#233;nagers, automobiles&#8230;) toute une partie de la population fran&#231;aise vit dans des conditions tr&#232;s difficiles et souvent extr&#234;mement pr&#233;caires. C'est le cas des jeunes issus du milieu rural que le manque d'avenir a pouss&#233; vers les villes et les centres industriels. Ils vont constituer un prol&#233;tariat &#034;sous-qualifi&#233;&#034;, particuli&#232;rement exploit&#233;, logeant dans des endroits sordides ou dans des foyers o&#249; ils n'ont aucun droit. Il faudra compter avec eux au cours du soul&#232;vement de Mai&#8230;&lt;br /&gt;
Une autre partie de la jeunesse prol&#233;taris&#233;e qui jouera un r&#244;le important est issue des grands ensembles et des &#034;nouveaux&#034; quartiers dont le cadre n'incite pas &#224; la franche ga&#238;t&#233; et aux activit&#233;s permettant de se r&#233;aliser, d'autant que &#034;m&#233;tro-boulot-dodo&#034; est la r&#232;gle pour les parents. &lt;br /&gt;
Toute une frange r&#233;volt&#233;e constituera les fameux &#171; blousons noirs &#187; qui feront peur aux bourgeois et autres &#034;braves gens&#034;, plus &#224; cause de leur apparence ou d'exactions suppos&#233;es que de violences r&#233;elles graves.&lt;br /&gt;
D'autres cat&#233;gories de pauvres et d'exploit&#233;s (plus de 10 millions de personnes) souffrent dans cette soci&#233;t&#233; que le capital remod&#232;le. Il s'agit des retrait&#233;Es, des ouvrierEs sp&#233;cialis&#233;Es (OS), des travailleurs immigr&#233;s, des ouvriers agricoles, des apprentis mais aussi des petits paysans qui ne peuvent plus joindre les deux bouts.&lt;br /&gt;
Au sein de la &#171; classe ouvri&#232;re &#187; on constate de fortes diff&#233;rences de salaire entre Paris et la province. Le SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti) existe &#8211; il est tr&#232;s bas - et concerne un ouvrier sur 5. Le temps de travail moyen a augment&#233; (autour de 45 heures par semaine), le rythme du travail &#233;galement et parall&#232;lement le respect des r&#232;gles de s&#233;curit&#233; reste &#224; l'&#233;tat de recommandation (en 1968, sur 16,5 millions de salari&#233;s, 2,5 millions d'accidents du travail sont d&#233;clar&#233;s &#224; la s&#233;cu).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* Le terrain social et politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En 1968, les cons&#233;quences du colonialisme fran&#231;ais restent vives et la d&#233;colonisation &#034;violente&#034; a laiss&#233; des traces importantes et sanglantes : guerre d'Indochine, 1945/1954 &#8211; insurrection &#224; Madagascar en 1947 &#8211; exp&#233;dition de Suez en 1956 &#8211; guerre d'Alg&#233;rie, 1954/1962, apr&#232;s les bombardements fran&#231;ais de mai 1945 pour &#233;craser la r&#233;volte de S&#233;tif et Guelma (plusieurs dizaines de milliers de morts !).&lt;br /&gt;
Une partie importante de la population et particuli&#232;rement de la jeunesse ne peut accepter ce que fut le comportement de l'&#233;tat qui a b&#233;n&#233;fici&#233; de toutes les connivences - ou parfois d'une &#034;neutralit&#233; bienveillante&#034; - de son personnel politique, des &#034;socialistes&#034; &#224; l'extr&#234;me droite. Cela va entra&#238;ner l'apparition d'un p&#244;le radical &#224; la gauche de la SFIO (Section Fran&#231;aise de l'Internationale Ouvri&#232;re : socialos) et du PCF (Parti Communiste Fran&#231;ais). Par exemple, plusieurs groupes trotskistes, quelques groupes anarchistes et mao&#239;stes se d&#233;veloppent ; le PSU (Parti Socialiste Unifi&#233;) voit le jour&#8230; Le syndicat &#233;tudiant UNEF (Union Nationale des Etudiants de France), o&#249; s'expriment des courants r&#233;volutionnaires, atteint 100 000 membres en 1962.&lt;br /&gt;
Parall&#232;lement, plusieurs organisations r&#233;clamant l'ind&#233;pendance des territoires dans les DOM-TOM s'organisent sur des positions dures.&lt;br /&gt;
&#201;videmment la naissance, la renaissance, de groupes, organisations ou partis ne saurait minimiser l'importance sur le terrain de la participation active d'un grand nombre de personnes non encart&#233;es. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut oublier, au regard de l'importance du ph&#233;nom&#232;ne et compte tenu des graves cons&#233;quences, le fait que pour s'opposer &#224; l'extr&#234;me droite, regroup&#233;e en l'occurrence dans l'OAS, et aux militaires &#034;factieux&#034;, partisans de l'Alg&#233;rie fran&#231;aises (coup d'&#233;tat d'Alger en 1961), coupables d'attentats et autres crimes racistes , le pouvoir gaulliste a cr&#233;&#233; et largement d&#233;velopp&#233; des r&#233;seaux clandestins et des &#034;polices parall&#232;les&#034;, les fameuses &#034;barbouzes&#034;, &#034;les hommes &#224; l'imperm&#233;able et au feutre&#034;. En Mai 68, on retrouvera c&#244;te &#224; c&#244;te les fachos de &#034;l'Alg&#233;rie fran&#231;aise&#034;, amnisti&#233;s, lib&#233;r&#233;s ou ayant &#233;chapp&#233; &#224; la prison, et les nervis des officines gaullistes charg&#233;s initialement de combattre les premiers afin d'assurer une r&#233;pression s&#233;v&#232;re, voire meurtri&#232;re&#8230; Les CDR (comit&#233;s de d&#233;fense de la R&#233;publique) auront alors carte blanche et se d&#233;cha&#238;neront contre les gr&#233;vistes et les militants r&#233;volutionnaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A la veille des &#034;&#233;v&#233;nements de Mai&#034;, les partis de droite organisent des transactions, les partis de gauche traditionnels - tous convaincus de parlementarisme - recherchent la mythique &#034;unit&#233;&#034;, le syndicalisme, bien que d&#233;suni, a d&#233;finitivement opt&#233; pour le r&#233;formisme social, en d&#233;pit des oppositions des minorit&#233;s anticapitalistes et anarcho-syndicalistes.&lt;br /&gt;
La CNT &#8211; AIT (conf&#233;d&#233;ration nationale du travail - association internationale des travailleurs) regroupe des anarcho-syndicalistes, mais son existence est plut&#244;t symbolique. Toutefois dans les mois qui pr&#233;c&#232;dent Mai, dans les colonnes de son mensuel &#034;Le Combat syndicaliste&#034;, deux remarquables articles : &#171; Vive l'Action Directe &#187; et &#171; Le volcan gronde &#187; &#233;noncent des &#233;l&#233;ments que les &#034;&#233;v&#233;nements&#034; mettront sur le devant de l'actualit&#233;&lt;br /&gt;
Il convient de faire une remarque particuli&#232;re concernant la CFDT n&#233;e d'une scission en 1964 du syndicat chr&#233;tien CFTC : la jeune CFDT [elle a bien chang&#233; depuis et s'est vite d&#233;barrass&#233;e de celles et ceux qu'elle nomma &#171; les moutons noirs &#187; !] m&#234;me si ses oripeaux chr&#233;tiens lui collent &#224; la peau, accepte dans ses rangs des militantEs d'extr&#234;me gauche et divers contestataires exclus ou fuyant les staliniens, largement majoritaires &#224; la CGT o&#249; le PCF fait la pluie et le beau temps. Elle fait figure de syndicat d'ouverture perm&#233;able aux id&#233;es contestataires ; elle ne tardera pas d'ailleurs &#224; lever l'&#233;tendard de l'autogestion (ses heures de gloire, elle les aura au cours du conflit Lip &#224; Besan&#231;on&#8230;).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;* Le mouvement ouvrier&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Tandis que le mouvement syndical multiplie les journ&#233;es nationales d'action bien encadr&#233;es et rituelles, dans les entreprises, des conflits locaux souvent longs et tr&#232;s durs apparaissent, et ce depuis 1966 (Janvier 1967 un mois de conflit chez Dassault &#224; Bordeaux- Besan&#231;on conflit chez Rhodia puis &#224; Lyon et P&#233;age du Roussillon,dans le m&#234;me groupe &#8211; chez Berliet &#224; Lyon &#8211; un mois de conflit chez les mineurs lorrains en Mai 67 &#8211; deux mois de gr&#232;ve aux chantiers navals de St-Nazaire &#8230;).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Souvent les cort&#232;ges syndicaux avec leurs &#034;services d'ordre&#034; sont d&#233;bord&#233;s, des affrontements violents ont lieu avec les CRS, les gr&#232;ves de 24 heures sont critiqu&#233;es (Le Mans, Mulhouse, Lyon, Caen, Redon et d'autres villes de l'ouest&#8230;).&lt;br /&gt;
L'agitation ne cessera pas jusqu'au mois de Mai 1968.&lt;br /&gt;
A Caen, en particulier, aux usines Saviem, les jeunes prol&#233;taires, man&#339;uvres et OS, d&#232;s janvier 1968 entament une gr&#232;ve s&#233;v&#232;re que les syndicats suivent tant mal que bien ; ils seront vite d&#233;pass&#233;s : occupation, barricades, interventions des CRS pour faire p&#233;n&#233;trer des jaunes dans l'usine, mais aussi gr&#232;ve de solidarit&#233; de grosses bo&#238;tes de la r&#233;gion en gr&#232;ve illimit&#233;e (Jaeger, Sonormel). Des affrontements tr&#232;s violents ont lieu, les ouvriers s'arment, des incendies sont allum&#233;s, des vitrines bris&#233;es&#8230; (200 bless&#233;s dont 36 flics, 5 peines de prison ferme tombent&#8230;). D'autres bo&#238;tes de Caen se mettent alors en gr&#232;ve (Radiotechnique, SMN, Moulinex) ainsi que des entreprises du Calvados (gr&#232;ve illimit&#233;e chez Marrel) et dans l'ouest du pays ; c'est le cas &#224; Foug&#232;res, Quimper, Redon, Honfleur, La Rochelle. Les marins p&#234;cheurs (salari&#233;s et artisans) de Boulogne &#224; Cherbourg sont en gr&#232;ve illimit&#233;e.&lt;br /&gt;
Des liens de solidarit&#233; se tissent entre les gr&#233;vistes et les &#233;tudiants, enseignants et petits commer&#231;ants. Les syndicats sont souvent impuissants pour garder le contr&#244;le des mouvements. Les revendications d&#233;passent souvent le strict cadre des hausses de salaire, la hi&#233;rarchie est mise en cause ainsi que les cadences ; on revendique du temps libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* Le mouvement &#233;tudiant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La jeunesse &#233;tudiante, entre autres, est tr&#232;s sensible &#224; la guerre du Vietnam conduite par les &#201;tats-unis avec son cort&#232;ge d'atrocit&#233;s. L'imp&#233;rialisme am&#233;ricain fait l'unanimit&#233; contre lui. Cet &#233;l&#233;ment sera important dans les mois pr&#233;c&#233;dant Mai 68. Il sera relativement f&#233;d&#233;rateur des diverses tendances d'extr&#234;me gauche et r&#233;volutionnaires et poussera &#224; l'engagement de nombreux jeunes (et au-del&#224;&#8230;) dont certains militeront ensuite dans les organisations ou du moins resteront mobilis&#233;s contre un &#171; ordre mondial &#187; qui ne leur convient pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autre point &#224; souligner, la rupture des &#233;tudiants (mais aussi de nombreux jeunes prol&#233;taires r&#233;volt&#233;s) avec le mouvement &#034;communiste&#034; traditionnel, repr&#233;sent&#233; par le PCF et la CGT (son &#034;appendice syndical&#034; ou &#034;courroie de transmission&#034; en milieu ouvrier, &#224; cette &#233;poque). &lt;br /&gt;
Les &#034;responsables&#034; du comit&#233; central du PCF ont des expressions du type : &#171; Les agitateurs - fils &#224; papa emp&#234;chent les fils de travailleurs de passer leurs examens&#8230; &#187; (Pierre Juquin &#224; Nanterre le 26 avril 1968, &#224; propos des gr&#232;ves &#233;tudiantes. Il devra prendre pr&#233;cipitamment la fuite&#8230;). Les deux Georges, Marchais (PCF) et S&#233;guy (CGT) rivalisent de b&#234;tise et d'insultes r&#233;actionnaires &#224; l'encontre des &#233;tudiants r&#233;volt&#233;s. Les membres de l'UEC (union des &#233;tudiants communistes) scandent le 1er Mai 1968 &#171; Au boulot les fils &#224; papa &#187; (ce qui en dit long sur leur niveau politique et leur sens de la dialectique). Ce m&#234;me Premier Mai, les &#233;tudiants dans le cort&#232;ge parisien r&#233;pondent par l'Internationale &#224; la Marseillaise entonn&#233;e par les &#034;communistes&#034;. Il y a des affrontements (17 bless&#233;s), tandis que les drapeaux noirs sont arrach&#233;s et d&#233;chir&#233;s&#8230;&lt;br /&gt;
M&#234;me si, &#224; la base, nombre de militants communistes participent aux divers mouvements avec beaucoup d'engagement personnel et de sinc&#233;rit&#233;, la rupture est bien r&#233;elle, profonde et sera durable. Les responsables en particulier et autres bureaucrates ne seront pas &#233;pargn&#233;s par une critique sans concession dans des pamphlets, analyses th&#233;oriques&#8230; (on peut rappeler une citation apparue apr&#232;s les &#034;&#233;v&#233;nements&#034; : &#171; Lisez l'Humanit&#233; &#224; haute voix et vous sentirez mauvais de la bouche &#187;).&lt;br /&gt;
D'ailleurs au sein du mouvement r&#233;volutionnaire, la d&#233;nonciation du stalinisme et des &#034;stals&#034; sera un point tr&#232;s important (sinon essentiel). Cela sera le cas pendant de nombreuses ann&#233;es. Les mao&#239;stes &#8211; staliniens purs et durs - qui reprochent au PCF d'avoir trahi &#034;l'id&#233;al&#034; stalinien auront, sur ce terrain, fort &#224; faire avec les militants trotskistes, anarchistes et bien s&#251;r avec les Situationnistes (et leurs &#034;descendants&#034; et autres Enrag&#233;s&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt; Dans les mois qui pr&#233;c&#232;dent Mai 68 de nombreux affrontements avec les militants d'extr&#234;me droite ont lieu en province (Toulouse et Aix en Provence entre autres) et &#224; Paris. Le groupe fasciste &#034;Occident&#034; prof&#232;re des menaces et passe souvent tr&#232;s violemment &#224; l'acte ; &#233;videmment les ripostes sont &#224; la hauteur. Le gouvernement prendra pr&#233;texte de ces faits pour faire donner &#224; plusieurs reprises ses flics. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tandis qu'&#224; Nanterre, d&#232;s l'automne 1967, l'agitation s'est propag&#233;e, 142 &#233;tudiants militants dans divers groupes d'extr&#234;me gauche (JCR [jeunesse communiste r&#233;volutionnaire] : trotskistes &#8211; CLER [comit&#233; de liaison des &#233;tudiants r&#233;volutionnaires] qui deviendra FER [f&#233;d&#233;ration des &#233;tudiants r&#233;volutionnaires] : trotskistes lambertistes anc&#234;tres du PT [parti des travailleurs] &#8211; UJCml [union des jeunesses communistes marxistes l&#233;ninistes] : mao&#239;stes prochinois), et libertaires (LEA [liaison des &#233;tudiants anarchistes]), en d&#233;pit de leur petit nombre, vont jouer un r&#244;le important en cr&#233;ant le &#034;Mouvement du 22 Mars&#034; (Toulouse verra le &#034;Mouvement du 25 Avril&#034; cr&#233;&#233; apr&#232;s des affrontements avec l'extr&#234;me droite).&lt;br /&gt; Le groupe des &#034;Enrag&#233;s&#034; souvent influenc&#233;s par les th&#232;ses et la pens&#233;e situationnistes (situ.), m&#234;me s'il ne fait pas partie de ce fameux &#034;Mouvement&#034; aura lui aussi un r&#244;le souvent d&#233;cisif en portant haut la critique la plus radicale, en refusant tout compromis et en s'attaquant, avec une lucidit&#233; et une intelligence rares, &#224; toutes les formes de domination, d'oppression et donc de soumission (y compris au sein du mouvement r&#233;volutionnaire ) pr&#233;sentes et en gestation (dont nous subissons les effets directs aujourd'hui avec la cybern&#233;tique [d&#233;finition du Robert : &#171; science constitu&#233;e par l'ensemble des th&#233;ories relatives au contr&#244;le, &#224; la r&#233;gulation et &#224; la communication dans l'&#234;tre vivant et la machine &#187;, sans commentaire&#8230;] et l'agression publicitaire par exemple). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Enrag&#233;s et les Situationnistes restent dans les m&#233;moires pour les affiches, graffitis, inscriptions diverses et bombages humoristico-d&#233;capants et souvent volontairement provocs - mais pas seulement - dont les murs de Mai se firent les supports et qui parcoururent le monde.&lt;br /&gt;
Nous n'avons ni la place, ni les comp&#233;tences pour pr&#233;senter les &#233;crits des Situationnistes, cependant nous ne saurions trop recommander la lecture de deux ouvrages sortis en 1967 et 1968 qui eurent une forte influence en Mai et longtemps apr&#232;s (et qui restent d'une fulgurante actualit&#233;) : &#171; La soci&#233;t&#233; du spectacle &#187; de Guy Debord et le &#171; Trait&#233; de savoir-vivre &#224; l'usage des jeunes g&#233;n&#233;rations &#187; de Raoul Vaneigem. Ces deux auteurs appartenaient &#224; l'IS (Internationale Situationniste : 1957-1971) pour laquelle la r&#233;volution mondiale et totale passait par l'instauration de &#034;Conseils Ouvriers&#034;.&lt;br /&gt;
Un fameux exemple des pratiques de l'IS est l'affaire de Strasbourg : affichant et criant fort une critique et un m&#233;pris du syndicalisme &#233;tudiant, les Situs s'emparent du bureau de l'UNEF en &#233;puisent les caisses en publiant une brochure rageuse et lucide d'un de leurs membres (Mustapha Khayati) : &#171; De la mis&#232;re en milieu &#233;tudiant &#187; en d&#233;cembre 1966. En janvier 67 ils d&#233;cident de fermer le &#034;bureau d'aide psychologique universitaire&#034;, critiquant radicalement les pratiques psychiatriques qui encagent la pens&#233;e. &#201;videmment le bureau de l'UNEF est dissous, le &#171; pr&#233;sident &#187; est exclu de l'universit&#233;&#8230;&lt;br /&gt;
Autre exemple, les t&#233;l&#233;grammes envoy&#233;s par le &#034;comit&#233; d'occupation de la Sorbonne&#034; (place forte des Enrag&#233;s et Situationnistes) le 17 mai 1968. Voici le d&#233;but de ceux envoy&#233;s au &#171; bureau politique du parti communiste de l'URSS Le Kremlin Moscou &#187; et au &#171; bureau politique du parti communiste chinois porte de la paix c&#233;leste P&#233;kin &#187; :&lt;br /&gt; &#171; Tremblez bureaucrates - stop &#8211; Le pouvoir international des conseils de travailleurs/ouvriers va bient&#244;t vous balayer- stop &#8211; L'humanit&#233; ne sera heureuse que le jour o&#249; le dernier bureaucrate aura &#233;t&#233; pendu avec les tripes du dernier capitaliste- stop - &#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* Les premiers &#034;&#233;v&#233;nements&#034; de Mai 68&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; La plus belle sculpture&lt;br /&gt;
C'est le pav&#233; de gr&#232;s, le lourd pav&#233; cubique&lt;br /&gt;
C'est le pav&#233; qu'on jette sur la gueule des flics &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le pav&#233; sera le symbole des &#034;journ&#233;es de Mai&#034;, tant comme projectile contre les CRS qu'en terme de mat&#233;riau pour les barricades ou, tout simplement, pavage des rues arpent&#233;es quotidiennement au cours des manifs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le 2 Mai, le doyen de Nanterre d&#233;cide de fermer la fac de lettres pour la deuxi&#232;me fois depuis le d&#233;but de l'ann&#233;e &#224; la suite, entre autres, des affrontements entre l'extr&#234;me gauche et les fachos (des menaces de destruction des sujets d'exams, de divulgation des corrig&#233;s, de vols de dossiers et d'occupation des centres d'examens&#8230; p&#232;seront &#233;galement dans la d&#233;cision).&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
Le 3 Mai, l'UNEF et le &#034;Mouvement du 22 Mars&#034; r&#233;agissent dans la cour de la Sorbonne. Le meeting dure&#8230; &#201;tudiants du PCF et r&#233;volutionnaires s'affrontent verbalement.&lt;br /&gt;
Quelques fascistes du groupe &#034;Occident&#034; contre-manifestent boulevard St Michel. On s'arme dans la Sorbonne sur proposition des &#034;Enrag&#233;s&#034; et L'UNEF organise un &#034;service d'ordre&#034;. 1500 CRS et gardes mobiles investissent alors le Quartier Latin puis envahissent la Sorbonne. Pendant plus de 2 heures les &#233;tudiants gar&#231;ons sont embarqu&#233;s par les flics. Le Quartier Latin se soul&#232;ve alors au passage des cars, malgr&#233; les appels au calme de l'UNEF et d'autres groupes d'extr&#234;me gauche. Quatre heures d'affrontements, 72 policiers bless&#233;s, 600 arrestations, 4 condamnations &#224; de la prison ferme&#8230; Pour la premi&#232;re fois le cri &#171; CRS &#8211; SS &#187; est lanc&#233; par des milliers de voix.&lt;br /&gt;
UNEF et SNESup (syndicat national de l'enseignement sup&#233;rieur) lancent alors un mot d'ordre de gr&#232;ve illimit&#233;e dans l'enseignement sup&#233;rieur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une manif &#233;tait d&#233;j&#224; pr&#233;vue le 6 Mai. Elle promet d'&#234;tre importante, d'autant que d&#233;sormais la police occupe la Sorbonne et que 8 militants du &#034;Mouvement du 22 Mars&#034; doivent ce jour-l&#224; passer en conseil de discipline (un &#034;Enrag&#233;&#034;, G&#233;rard Bigorgne en Avril avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; exclu pour 5 ans de toute universit&#233; !).&lt;br /&gt;
Ainsi le lundi 6 Mai, &#224; l'encontre de la strat&#233;gie de l'UNEF et du SNESup, 16 000 manifestants (&#233;tudiants, lyc&#233;ens, profs, ch&#244;meurs, ouvriers, &#034;blousons noirs&#034;) affrontent pendant 16 heures d'affil&#233;e la flicaille, boulevard Raspail, dans des combats de rue extr&#234;mement violents (voitures renvers&#233;es, incendies, barricades, pillages de magasins&#8230;), boulevard St Germain (487 bless&#233;s, dont de nombreux policiers). Les premiers drapeaux noirs fleurissent.&lt;br /&gt;
La CGT, par la voix de S&#233;guy, d&#233;nigre violemment les manifestants.&lt;br /&gt;
La presse et le spectacle politique pour lesquels un mouvement sans &#034;leaders&#034; ni &#034;t&#234;tes pensantes&#034; n'est pas envisageable vont cr&#233;er trois &#034;t&#234;tes d'affiche&#034; m&#233;diatiques du mouvement : Jacques Sauvageot (pr&#233;sident par int&#233;rim de l'UNEF, membre du PSU [parti socialiste unifi&#233;, parti politique &#224; la gauche de la gauche institutionnelle, proche de la CFDT, &#034;autogestionnaire&#034;, antistalinien ? fond&#233; en 1960 auto-dissous en 1989]), Alain Geismar (secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du SNESup qui sera un fondateur de la &#034;Gauche Prol&#233;tarienne&#034; [maos]), Daniel Cohn-Bendit membre alors du groupe anarchiste &#034;Noir et Rouge&#034; et &#233;galement du &#034;Mouvement du 22 Mars&#034;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, 45 000 manifestants ; un certain nombre livre bataille contre la police, boulevard Raspail apr&#232;s minuit, et ce, malgr&#233; la dispersion ordonn&#233;e par l'UNEF. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le 8 Mai, le conseil des ministres maintient une position dure malgr&#233; des propos plut&#244;t apaisants du ministre Peyrefitte de l'&#233;ducation nationale. Mais la &#171; crise universitaire &#187; touche d&#233;sormais toutes les universit&#233;s.&lt;br /&gt;
30 000 &#233;tudiants se rassemblent &#224; la halle aux vins &#224; Paris (fac des sciences) ; les membres de la CGT, &#224; la tribune du meeting, se font siffler. Une manif se forme vers 22h ; Le service d'ordre de l'UNEF emp&#234;che les manifestants les plus d&#233;cid&#233;s d'affronter la police. Ces derniers parlent de &#034;trahison&#034;, terme d'autant plus justifi&#233; que des n&#233;gociations ont eu lieu dans l'ombre, se soldant par la promesse gouvernementale de r&#233;ouverture des facs et la &#034;lib&#233;ration&#034; de la Sorbonne si la journ&#233;e &#034;se passe bien&#034;&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi le 9, le recteur, selon l'accord conclu avec l'UNEF et le SNESup, annonce la reprise des cours &#224; Nanterre et la Sorbonne. Des milliers de manifestants se rassemblent boulevard St Michel et mettent en accusation les &#034;leaders&#034; syndicaux (en particulier Geismar et Sauvageot). En effet la Sorbonne est toujours aux mains des flics. Geismar fait amende honorable ! Aragon, stalinien non repenti et &#034;patriote professionnel&#034;, est pris &#224; partie, en particulier par Cohn-Bendit qui propose &#224; 3 000 &#233;tudiants de rejoindre le meeting de solidarit&#233; internationale de la JCR qui se tient se soir-l&#224;. Cela a pour cons&#233;quence d'&#233;viter la bataille avec les flics venus en tr&#232;s grand nombre. Une manif est pr&#233;vue pour le lendemain, d&#233;cision confort&#233;e par le refus cat&#233;gorique minist&#233;riel de rouvrir la Sorbonne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le 10 Mai au matin, r&#233;ouverture de Nanterre et &#8230; gr&#232;ve des profs du SNESup.&lt;br /&gt;
Dans l'apr&#232;s-midi, plus de 20 000 personnes se retrouvent place Denfert-Rochereau ; d&#233;cision : se rendre &#224; l'ORTF (office de radio-t&#233;l&#233;vision fran&#231;aise) en passant par la prison de la Sant&#233; et le minist&#232;re de la &#034;justice&#034;. Tous les ponts de la Seine &#233;tant tenus par la police, les manifestants d&#233;cident d'occuper le Quartier Latin. Malgr&#233;, une fois encore, l'opposition de l'UNEF, des barricades sont spontan&#233;ment &#233;rig&#233;es (une soixantaine). En pleine nuit et pendant 4 heures, les barricadiers, dont une forte proportion d'anarchistes (soulign&#233; par Ren&#233; Vi&#233;net), de nombreuses filles, des centaines d'ouvriers, &#171; bien moins d'une moiti&#233; d'&#233;tudiants &#187; [&#233;crit Ren&#233; Vi&#233;net dans son ouvrage &#171; Enrag&#233;s et Situationnistes dans le mouvement des occupations &#187;], de nombreux lyc&#233;ens, beaucoup d'&#233;trangers, des &#034;blousons noirs&#034;&#8230;, cern&#233;s par les flics vont r&#233;sister aux assauts policiers d'une rare brutalit&#233;. Les r&#233;volutionnaires de tous horizons sont pr&#233;sentEs ; drapeaux noirs et drapeaux rouges &#233;clairent les pav&#233;s entass&#233;s, tandis que nombre d'habitants du quartier portent assistance aux &#233;meutiers. On rel&#232;ve des centaines de bless&#233;s dans les deux camps. La r&#233;pression polici&#232;re est spectaculaire.&lt;br /&gt;
Ce sera la &#034;Nuit des Barricades&#034;, l'&#233;meute est devenue insurrection. Dans le pays c'est un choc consid&#233;rable ! L'info fait le tour du monde&#8230;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
Le 11 Mai, le Quartier Latin est le th&#233;&#226;tre de rassemblements spontan&#233;s de lyc&#233;ens, ouvriers, &#233;tudiants. La gr&#232;ve s'&#233;tend &#224; presque tous les lyc&#233;es et facs en province et des occupations ont lieu &#224; Bordeaux, Strasbourg, Lyon, Nantes (d&#233;j&#224; d&#232;s la fin 1967, dans cette ville les &#233;tudiantEs radicaux apr&#232;s avoir &#171; pris la section locale de l'UNEF &#187;, supprim&#233; le &#034;bureau d'aide psychologique universitaire&#034;, organis&#233; &#171; &#224; plusieurs reprises l'invasion des r&#233;sidences universitaires, les gar&#231;ons chez les filles, puis la r&#233;ciproque &#187; [Ren&#233; Vienet, ouvrage cit&#233; pr&#233;c&#233;demment], avaient occup&#233; le rectorat, particip&#233; &#224; des &#233;meutes, occup&#233; &#224; 1 500 le &#171; palais de justice de Nantes, pavois&#233; pour l'occasion de drapeaux noirs et de drapeaux rouges &#187;&#8230;).&lt;br /&gt;
Pompidou, alors premier ministre revient d'un voyage en Afghanistan et ne peut que reconna&#238;tre que l'&#233;tat et son gouvernement viennent de perdre la bataille ; les &#233;tudiants condamn&#233;s seront lib&#233;r&#233;s, La Sorbonne rouverte et le Quartier Latin &#233;vacu&#233; par la police le 13 Mai. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt; Tandis qu'en province des petits groupes r&#233;actionnaires s'opposent &#224; la gr&#232;ve avant le 13 Mai, que des contradictions apparaissent dans les syndicats (CFDT, UNEF, SNESup), le mouvement prend de l'ampleur gr&#226;ce &#224; l'action des &#233;l&#233;ments radicaux (facs de sciences et de lettres &#233;tant dans la quasi-totalit&#233; &#224; l'initiative des luttes) ; la gr&#232;ve est effective v&#233;ritablement &#224; partir du 9 Mai avec pour principal &#034;mot d'ordre&#034; : &#171; Halte &#224; la r&#233;pression &#187;, m&#234;me si dans les lyc&#233;es elle commence &#224; s'organiser d&#232;s le 6 sur des bases autonomes (formation des CAL [comit&#233;s d'action lyc&#233;ens]).&lt;br /&gt;
Le &#034;Conseil &#201;tudiant&#034; de l'universit&#233; de Strasbourg &#233;lu en assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, en dehors de toute organisation syndicale, est un exemple de d&#233;mocratie directe. Il proclamera l'autonomie de l'universit&#233;, niant de fait toute autorit&#233; de l'&#233;tat au sein du campus universitaire et pendant plus d'un mois les &#233;tudiants imposeront cette &#034;ligne&#034; constituant un symbole national extraordinaire pour les autres universit&#233;s. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les lyc&#233;es, des &#034;cahiers de dol&#233;ances&#034; circulent. Partout l'enseignement magistral est remis en cause ainsi que la discipline rigide ; l'administration est contest&#233;e, la r&#233;pression n'est plus support&#233;e et la libert&#233; d'expression politique revendiqu&#233;e ainsi que la participation directe aux affaires scolaires&#8230;&lt;br /&gt;
Signalons que dans les lyc&#233;es techniques, en province comme &#224; Paris, le mouvement a la m&#234;me ampleur (sinon davantage) que dans les lyc&#233;es d'enseignement g&#233;n&#233;ral (exemple en Moselle avec 99% de gr&#233;vistes le 8Mai dans ces &#233;tablissements). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt; Concernant les syndicats ouvriers dits repr&#233;sentatifs, au d&#233;but des &#034;&#233;v&#233;nements&#034;, la CFDT est embarrass&#233;e par le d&#233;saveu du SGEN (syndicat g&#233;n&#233;ral de l'&#233;ducation nationale) du mouvement &#034;&#233;tudiant&#034; du 4 Mai, FO reste &#034;apolitique&#034;, tandis que la CGT, &#224; l'instar du PCF, tient le type de propos que nous avons d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;s.&lt;br /&gt;
C'est &#224; partir du 8 Mai qu'une &#233;volution se dessine : L'UR-CFDT Paris d&#233;clare approuver les revendications &#233;tudiantes, la CGT, La CFDT (comme conf&#233;d&#233;rations) et la FEN (f&#233;d&#233;ration de l'&#233;ducation nationale) protestent contre la violence polici&#232;re et acceptent une rencontre avec l'UNEF. Cette derni&#232;re entend conserver sa libert&#233; et, finalement, apr&#232;s un communiqu&#233; commun demandant l'amnistie des manifestants condamn&#233;s et le respect des libert&#233;s syndicales et politiques, des manifs sont d&#233;cid&#233;es &#224; l'&#233;chelle nationale pour le 14 Mai ; cette d&#233;cision sera remplac&#233;e par celle d'une journ&#233;e de gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale le 13 Mai.&lt;br /&gt;
Il convient de pr&#233;ciser que sur le terrain, &#224; la base, cette &#034;unit&#233; &#233;tudiants-ouvriers&#034;, est largement pass&#233;e dans les faits, en particulier dans l'ouest et en Bretagne mais aussi &#224; St Etienne et dans le Nord.&lt;br /&gt;
A Toulouse le &#171; Mouvement du 25 Avril &#187; &#224; l'initiative de la gr&#232;ve &#233;tudiante s'oppose bruyamment aux &#034;bureaucrates&#034; de la CGT, CFDT, SGEN, FEN et UNEF. A Marseille, le 11 Mai des dizaines de milliers de manifestants r&#233;alisent l'unit&#233; &#034;manuels-intellectuels&#034;, jeunes et adultes plus &#226;g&#233;s ; une banderole &#171; CRS &#8211; SS &#187; est fix&#233;e sur la fa&#231;ade de l'h&#244;tel de ville.&lt;br /&gt;
Le 13 Mai, la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale est un succ&#232;s relatif d'un point de vue num&#233;rique ; par contre elle est un r&#233;el succ&#232;s politique et en termes de manifs : &#224; Paris pr&#232;s d'un million de manifestants, 50 000 &#224; Toulouse, idem &#224; Marseille, 40 000 &#224; Lyon, 20 000 &#224; Nantes et au Mans&#8230; De Gaulle est conspu&#233;, les manifestants exigent son d&#233;part. De longs affrontements ont lieu avec la police &#224; Nantes, Clermont-Ferrand et au Mans o&#249; les pr&#233;fectures sont attaqu&#233;es. A Caen, les &#233;tudiants sont bloqu&#233;s par le service d'ordre de la CGT. De fait, d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, les relations entre &#233;tudiants r&#233;volt&#233;s et les responsables de ce syndicat ne s'am&#233;liorent pas&#8230;&lt;br /&gt;
Le 14 Mai la Sorbonne est occup&#233;e par les &#233;l&#233;ments les plus radicaux. Le &#034;Comit&#233; d'Occupation de la Sorbonne&#034; est organis&#233; par le &#034;Comit&#233; Enrag&#233;s &#8211; Internationale Situationniste&#034; (15 &#233;lus r&#233;vocables &#224; tout moment) ; il appelle &#224; l'occupation des usines par les travailleurs et &#224; la cr&#233;ation de conseils ouvriers. Un floril&#232;ge des plus belles phrases de Mai, issues des &#233;crits des Situs, d&#233;coreront les murs. Fuyant les magouilles groupusculaires et les &#034;r&#233;cup&#233;rateurs, Enrag&#233;s et Situationnistes cr&#233;eront le CMDO (comit&#233; pour le maintien des occupations qui s'installera &#224; l'institut p&#233;dagogiques. Le th&#233;&#226;tre de l'Od&#233;on sera &#233;galement occup&#233; et les Beaux-Arts deviendront atelier populaire de cr&#233;ation (bient&#244;t c&#233;l&#232;bre gr&#226;ce &#224; se affiches !).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* La gr&#232;ve de Mai 1968&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On consid&#232;re que la gr&#232;ve a d&#233;but&#233; en Lorraine &#224; l'usine Claas de Woippy le 14 Mai. Le m&#234;me jour, elle touche Sud-Aviation &#224; Nantes avec fraternisation ouvriers-&#233;tudiants, occupation, s&#233;questration du staff patronal, piquet de gr&#232;ve et mise en place d'une organisation pour un conflit long et dur. La gr&#232;ve gagne ensuite toutes les usines Renault, Berliet, Rhodiaceta, Rh&#244;ne-Poulenc, SNECMA. L'occupation est &#224; l'ordre du jour. La plupart des gares sont aux mains des cheminots ainsi que les centres de tri postal. Air-France, la RATP entrent dans le mouvement&#8230; Bient&#244;t tout le pays conna&#238;t la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale en dehors de toute consigne syndicale.&lt;br /&gt;
A partir du 18 Mai les appareils syndicaux vont r&#233;agir en tentant de fractionner cet &#233;norme mouvement g&#233;n&#233;ral en une s&#233;rie de gr&#232;ves de bo&#238;tes avec leurs revendications mat&#233;rielles particuli&#232;res ; leurs militants prendront souvent le contr&#244;le des comit&#233;s de gr&#232;ve. Des responsables de la CFDT et de FO d&#233;clarent cependant soutenir les occupations et souhaitent un rapprochement avec les &#233;tudiants. Dans les endroits o&#249; ils sont pr&#233;sents les militants des groupes d'extr&#234;me gauche poussent &#224; l'occupation. &lt;br /&gt;
Le 22 Mai la France compte 9 millions de gr&#233;vistes.&lt;br /&gt;
Ren&#233; Vi&#233;net &#233;crit : &#171; La CGT et le PC d&#233;bord&#233;s de toutes parts d&#233;non&#231;aient toute id&#233;e de &#034;gr&#232;ve insurrectionnelle&#034; tout en faisant mine de durcir leurs positions revendicatives &#187;. S&#233;guy d&#233;clarait que &#171; ses dossiers &#233;taient pr&#234;ts pour une &#233;ventuelle n&#233;gociation &#187; &#187;. De fait, les appels &#224; la responsabilit&#233; se multiplient, pas seulement du c&#244;t&#233; gouvernemental. Alain Delale et Gilles Ragache, historiens et auteurs de &#171; La France de 68 &#187; &#233;crivent :&lt;br /&gt; &#171; Progressivement, les mots d'ordre locaux s'uniformisent et les n&#233;gociations vont se d&#233;rouler &#224; Paris entre le patronat et les permanents syndicaux, &#233;loignant les travailleurs de leurs propres revendications. La gr&#232;ve canalis&#233;e devient sage. &#187;&lt;br /&gt;
La paralysie de l'&#233;conomie pousse les habitants &#224; s'organiser, &#224; communiquer &#224; trouver des solutions originales aux probl&#232;mes mat&#233;riels comme l'alimentation ou la sant&#233; (par exemple des bons d'alimentation ou d'essence sont &#233;dit&#233;s, les services de sant&#233; fonctionnent, des convois ferroviaires de vivres circulent, des agriculteurs offrent ou vendent &#224; bas prix leurs produits, des collectes en faveur des gr&#233;vistes sont organis&#233;es&#8230;) ; des formes d'autogestion &#224; la base fonctionnent m&#234;me timidement&#8230; Dans les usines cetainEs refont 36 avec cartes, boules, accord&#233;on&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;* &#171; La r&#233;cr&#233;ation est finie &#187; (De Gaulle, 24 Mai 1968)&#8230; mais la gr&#232;ve continue&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Jusqu'&#224; pr&#233;sent De Gaulle s'est tu ; il a laiss&#233; les ministres et, en particulier, le premier, Pompidou, face aux difficult&#233;s de l'&#233;tat. Le 24, il parle, proposant un pl&#233;biscite avec menace de guerre civile s'il est d&#233;savou&#233;.&lt;br /&gt;
La gendarmerie a re&#231;u le renfort de 10 000 r&#233;servistes le 16 Mai et le ministre des postes et t&#233;l&#233;communications, Gu&#233;na, vient de supprimer les fr&#233;quences des radiot&#233;l&#233;phones des journalistes de RTL et Europe 1, accus&#233;s d'informer les manifestants et/ou d'inciter indirectement &#224; participer aux &#233;meutes (il faut dire que les appareils de radio, dits &#034;transistors&#034;, passent de mains en mains, nuit et jour, parmi les manifestants et que l'on n'&#233;coute pas la radio &#233;tatique, hautement contr&#244;l&#233;e par la censure gouvernementale, l'ORTF). Les journalistes de ces stations utiliseront alors les lignes t&#233;l&#233;phoniques de particuliers. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le 24 Mai les rues sont bond&#233;es de manifestants.&lt;br /&gt;
L'interdiction de s&#233;jour en France de Daniel Cohn-Bendit, parti en &#034;tourn&#233;e r&#233;volutionnaire&#034; europ&#233;enne le 22 Mai, va ranimer la fougue des manifestants &#233;tudiants auxquels se joindront, entre autres, nombre d'ouvriers d&#233;fiant la CGT qui entend faire cavalier seul pour peser sur l'ouverture de n&#233;gociations avec le gouvernement.&lt;br /&gt;
Au soir du 24 Mai, des &#233;meutes &#233;clatent en plusieurs points du territoire (Lyon, Strasbourg, Paris, Nantes ; Bordeaux le 25 [&#233;norme nuit d'&#233;meutes]) : partout des banderoles en soutien &#224; Cohn-Bendit : &#171; Nous sommes tous des Juifs allemands ! (allusion aux injures scandaleuses &#224; l'encontre de Cohn-Bendit, issues essentiellement des rangs staliniens) et &#171; Les fronti&#232;res on s'en fout ! &#187;.&lt;br /&gt;
Il faut souligner qu'&#224; Paris la Bourse sera saccag&#233;e et en partie incendi&#233;e, deux commissariats totalement mis &#224; sac (Od&#233;on et Beaubourg) et des cars et voitures de police br&#251;l&#233;s&#8230;&lt;br /&gt;
A Lyon, un camion, l&#226;ch&#233; par les milliers d'&#233;meutiers affrontant la police, &#233;crase un commissaire de police. &lt;br /&gt; Ce seront les plus longues &#034;nuits des barricades&#034;. Bilan : 2 morts officiels, 500 bless&#233;s hospitalis&#233;s dont 144 dans un &#233;tat qualifi&#233; de grave.&lt;br /&gt; Fouchet, ministre de l'int&#233;rieur, et les dirigeants du PCF stigmatiseront &#171; la P&#232;gre &#187; (titre d'une chanson chant&#233;e par Dominique Grange et dont le refrain proclame &#171; Nous sommes tous des Juifs allemands ! &#187;)&lt;br /&gt; Il y a plus de cent manifs en France entre le 22 et le 26 Mai&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous n'en finirions pas de citer les groupes et &#034;cat&#233;gories&#034; dans lesquels une majorit&#233;, sinon une forte proportion d'individus, alors en gr&#232;ve illimit&#233;e, contestaient - hors th&#233;orie mais avec parfois une lucidit&#233; et une radicalit&#233; d'une ampleur in&#233;dite - le monde qu'il subissaient et la vie que le capital leur avait impos&#233;e ou qu'ils avaient accept&#233;e par facilit&#233;, ob&#233;issance ou r&#233;signation, des instituteurs aux fossoyeurs, en passant par les cadres, les publicitaires, les musiciens professionnels et les footballeurs&#8230; L'heure &#233;tait &#224; l'urgence de vivre, &#224; la contestation du travail et de toutes les hi&#233;rarchies, &#171; au vivre sans temps mort, jouir sans entrave &#187;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quant aux &#233;trangers pr&#233;sents en France, citons une fois encore Ren&#233; Vi&#233;net : &#171; Rarement tant de drapeaux nationaux furent br&#251;l&#233;s par tant d'&#233;trangers r&#233;solus &#224; en finir une fois pour toutes avec les symboles d'&#233;tat, avant d'en finir avec les &#233;tats eux-m&#234;mes. Le gouvernement fran&#231;ais sut r&#233;pondre &#224; cet internationalisme en livrant aux prisons de tous les pays les Espagnols, les Iraniens, les Tunisiens, les Portugais, les Africains et tous ceux qui r&#234;vaient en France d'une libert&#233; interdite chez eux &#187;&#8230; Sans commentaire, sachant la nature des r&#233;gimes dans les pays cit&#233;s. Pour m&#233;moire plus d'un millier seront expuls&#233;s et le gouvernement ne se privera pas de d&#233;noncer le &#171; complot venu de l'&#233;tranger &#187;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le 25 Mai, c'est le d&#233;but des n&#233;gociations entre le gouvernement, le patronat et les syndicats ; cela se d&#233;roule au minist&#232;re des affaires sociales, rue de Grenelle &#224; Paris (3 membres du gouvernement [Pompidou, premier ministre, Jeanneney, ministre des affaires sociales, Chirac, secr&#233;taire d'&#233;tat &#224; l'emploi] - 11 repr&#233;sentants patronaux [CNPF et PME] - 32 repr&#233;sentants syndicaux [CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC, FEN]).&lt;br /&gt;
Prudemment les syndicats (tandis que les tensions entre CFDT et CGT sont importantes) - compte tenu de l'&#233;tat d'esprit de la &#034;base&#034; - pr&#233;cisent d'entr&#233;e qu'ils doivent rendre compte aux gr&#233;vistes des n&#233;gociations et qu'ils ne sont pas mandat&#233;s pour signer un accord d&#233;finitif.&lt;br /&gt;
Le document &#233;labor&#233; par les &#034;partenaires sociaux&#034; est d&#233;sign&#233; historiquement sous le nom d' &#034;accords de Grenelle&#034;, il est vague sur bien des points, incomplet ; tout au plus, il promet une augmentation des salaires dans l'industrie priv&#233;e de 7% imm&#233;diatement et 3% trois mois plus tard, de porter le SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti) de 2,22 F &#224; 3 F, de r&#233;duire de 5% le ticket mod&#233;rateur pour les soins m&#233;dicaux ; les jours de gr&#232;ve seront r&#233;cup&#233;rables en heures suppl&#233;mentaires et ne seront donc pas pay&#233;es, les gr&#233;vistes recevant simplement une avance de la moiti&#233; du total de ces heures. Enfin, le gouvernement promet de faire voter une loi sur &#034;l'exercice du droit syndical dans l'entreprise&#034; (texte propos&#233; par la CFDT et FO). Une rencontre discr&#232;te Pompidou-S&#233;guy avait eu lieu le 26 au matin&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 27 Mai la poursuite de la gr&#232;ve est vot&#233;e &#224; l'unanimit&#233; dans les grandes entreprises (Sud-Aviation, Renault Flins et Sandouville, Citro&#235;n, Berliet, Rhodiaceta&#8230;). Le mandat des comit&#233;s de gr&#232;ve est rappel&#233; pour d'&#233;ventuelles n&#233;gociations.&lt;br /&gt;
Sur l'&#238;le Seguin aux usines Renault-Billancourt, Jeanson de la CFDT est applaudi tandis qu'il souligne son approbation de la poursuite du mouvement et la n&#233;cessaire solidarit&#233; ouvriers-&#233;tudiants-lyc&#233;ens ; S&#233;guy, apr&#232;s l'intervention de Frachon (CGT) vantant les avantages des accords de Grenelle pour la classe ouvri&#232;re, d'abord siffl&#233; et hu&#233; doit alors conclure son discours par les mots : &#171; Si j'en juge par ce que j'entends, vous ne vous laisserez pas faire &#187; - grand moment de strat&#233;gie manipulatoire et de renversement de situation&#8230;&lt;br /&gt;
Il est &#233;vident que les gr&#233;vistes ont compris que les miettes mat&#233;rielles conc&#233;d&#233;es par les &#171; accords de Grenelle &#187; seraient vite englouties par l'inflation et la hausse des prix. C'est un changement de soci&#233;t&#233;, un renversement politiques qui sont &#224; l'ordre du jour. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A c&#244;t&#233; des CCG (comit&#233;s centraux de gr&#232;ve) dans les villes, qui se consid&#232;rent comme des organes provisoires se substituant aux structures administratives locales, des CA (comit&#233;s d'action), &#224; l'image des CAL (comit&#233;s d'action lyc&#233;ens), se d&#233;veloppent un peu partout ; ils d&#233;fendent en principe l'ind&#233;pendance politique et la d&#233;mocratie r&#233;volutionnaire. Ces comit&#233;s d'action sont cr&#233;&#233;s le plus souvent &#224; l'initiative des groupes d'extr&#234;me gauche mais ils regroupent aussi un grand nombre &#034;d'inorganis&#233;s&#034; qui assisteront aux rivalit&#233;s de pouvoir entre personnes et groupes et aux querelles id&#233;ologiques. L'unification de ces CA sera impossible &#224; l'&#233;chelle nationale, malgr&#233; l'objectif avou&#233; d'un &#034;double pouvoir&#034; vers une soci&#233;t&#233; &#034;socialiste&#034;. L'avant-gardisme comme strat&#233;gie des groupes d'extr&#234;me gauche autoritaires appara&#238;t d'une mani&#232;re flagrante comme un leurre et un d&#233;ni de d&#233;mocratie r&#233;elle (au sens &#233;tymologique) ; les &#034;idiots utiles&#034;, non militants de groupuscules, se r&#233;v&#232;lent souvent tr&#232;s lucides et critiquent durement manipulateurs et r&#233;cup&#233;rateurs, fussent-ils d'extr&#234;me gauche.&lt;br /&gt;
L'UNEF appelle &#224; des manifs partout en France pour le 27 Mai et convoque le m&#234;me jour &#224; un grand rassemblement au stade Charlety &#224; Paris (60 000 personnes) ; ce meeting se veut r&#233;volutionnaire, il regroupe en une partie de l'extr&#234;me gauche et des &#171; leaders &#187; politiques (Mend&#232;s-France du PSU, des membres de la FGDS [f&#233;d&#233;ration de la gauche d&#233;mocrate et socialiste qui deviendra le PS], entre autres&#8230;) en dehors du PCF et de la CGT. Certains groupes d'extr&#234;me gauche, le &#034;Mouvement du 22 Mars&#034; ainsi que les &#034;Enrag&#233;s&#034;, Situationnistes et &#233;videmment les r&#233;volutionnaires ind&#233;pendants lucides ne mettront pas les pieds &#224; Charlety.&lt;br /&gt;
Le 30 Mai il n'est plus question de cr&#233;er un &#034;grand parti r&#233;volutionnaire&#034;, comme il en &#233;tait question au moment de (et un peu avant) &#034;Charlety&#034;.&lt;br /&gt;
Lorsque le PSU annonce qu'il pr&#233;sentera des candidats aux &#233;lections l&#233;gislatives, &#171; &#233;lections - pi&#232;ge &#224; cons &#187; devient &#171; &#233;lections &#8211; trahisons &#187; (ult&#233;rieurement on verra fleurir &#171; &#233;lections &#8211; pi&#232;ge &#224; moutons &#187; et encore aujourd'hui, sous le dessin d'un mouton, la phrase &#171; dessine-moi un &#233;lecteur &#187; se rencontre dans des publications ou sur des affiches anarchistes). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les 29 et 30 Mai plus de 500 000 personnes manifestent en France tandis que les appareils politiques et syndicaux de gauche essaient de trouver un accord de gouvernement visant &#224; prendre la rel&#232;ve du gaullisme apparemment condamn&#233;. Le nom de Mend&#232;s-France est avanc&#233;, tandis que le PCF n'entend pas se contenter de miettes. Dans la coulisse Mitterrand fourbit les armes de sa strat&#233;gie&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Gaulle, un moment d&#233;courag&#233;, se d&#233;cide &#224; frapper fort. Il part d'abord secr&#232;tement &#224; Baden-Baden en Allemagne le 29 Mai o&#249; il rencontre le g&#233;n&#233;ral Massu, commandant du corps exp&#233;ditionnaire fran&#231;ais en zone allemande occup&#233;e et tortionnaire des combattants alg&#233;riens pour l'ind&#233;pendance, ainsi que les plus importants responsables militaires des divisions op&#233;rationnelles en France. Inutile de d&#233;velopper avec quelles intentions&#8230; Dans les minist&#232;res et les partis de droite on &#233;voque l'imminence du danger communiste et la n&#233;cessit&#233; d'une r&#233;sistance arm&#233;e.&lt;br /&gt;
Le 30 Mai, le discours de De Gaulle est pour le moins muscl&#233; ; il d&#233;clare se maintenir au pouvoir, renoncer au r&#233;f&#233;rendum et annonce la dissolution de l'assembl&#233;e nationale.&lt;br /&gt;
Peu de temps apr&#232;s, une manifestation de la droite et de l'extr&#234;me droite (avec service d'ordre arm&#233;) en soutien au r&#233;gime en place et &#224; l'&#233;tat, affirmant les positions les plus r&#233;actionnaires et les plus ignobles (on entendra des slogans comme &#171; Cohn-Bendit &#224; Dachau ! &#187;&#8230;) rassemble jusqu'&#224; 800 000 personnes place de La Concorde.&lt;br /&gt;
A gauche on appelle &#224; des manifs unitaires ; elles n'auront lieu qu'en province.&lt;br /&gt;
Dans cinquante villes environ de province, il y aura des manifestations pro-gouvernementales, les jours suivants (cort&#232;ges importants &#224; Reims, Caen, Lyon, Lille et Marseille). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;* La face &#034;versaillaise&#034; de l'ordre bourgeois&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Dans les villes, fachos, militants des CDR et du SAC multiplient les agressions (Le SAC : service d'action civique [cr&#233;&#233; en 1958, c'est une police politique parall&#232;le non officielle, bref une milice qui comporte d'authentiques malfrats, assurant le service d'ordre gaulliste et la protection des &#171; personnalit&#233;s &#187;. Ses membres sont arm&#233;s et ont une carte rappelant &#233;trangement celle des policiers officiels ; ces attributs leur permettront de commettre exactions et abus de pouvoir en se faisant passer pour d'authentiques flics. Le triste Foccart dirige en sous-main cette organisation plus que trouble&#8230; En 1968 elle compte 12 000 personnes qui n'ont qu'une id&#233;e &#034;liquider les rouges&#034; ; ses chefs cr&#233;eront les CDR en Mai 68, plus &#034;pr&#233;sentables&#034;, qui comptent, quant &#224; eux, 45 000 personnes en juin 1968 et qui appelleront &#224; constituer des &#034;comit&#233;s de vigilance&#034;).&lt;br /&gt;
SM (s&#233;curit&#233; militaire), RG (renseignements g&#233;n&#233;raux) et DST (direction de la surveillance du territoire) ne ch&#244;ment pas&#8230; &lt;br /&gt;
Chez les gardes mobiles et les CRS, les critiques au gouvernement concernent sa &#034;mollesse&#034; face aux manifestantEs&#8230;&lt;br /&gt;
Il convient de pr&#233;ciser que d&#232;s le 11 Mai Messmer ministre des arm&#233;es a d&#233;cid&#233; sur ordre du premier ministre de mettre en alerte des unit&#233;s de l'arm&#233;e. Cette m&#234;me arm&#233;e qui se pr&#234;tera au r&#244;le de &#034;briseuse de gr&#232;ve&#034; en assurant le contr&#244;le a&#233;rien et les transports dits &#034;prioritaires&#034; (courrier et personnes) ainsi que les services de voierie, les transports en commun, le contr&#244;le douanier et m&#234;me l'inhumation des morts. La garde des &#233;metteurs de l'ORTF &#233;choit &#233;galement &#224; l'arm&#233;e en appui &#224; la gendarmerie. Le 30 Mai, des chars convergent vers Paris ainsi que des automitrailleuses ; des troupes sont mobilis&#233;es autour de Paris (&#224; l'ouest de Versailles et &#224; Satory o&#249; furent enferm&#233;s tant de Communards, dont Louise Michel - et o&#249; tant furent fusill&#233;s -, tout un symbole&#8230;)&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un fort courant d'extr&#234;me droite existe chez les sous-officiers et chez certains officiers sup&#233;rieurs ; des contacts sont pris avec des civils nostalgiques de l'Alg&#233;rie fran&#231;aise et de l'OAS et des membres des divers corps de police et gendarmerie. Des groupes de combat sont form&#233;s &#224; Paris, Marseille, Grenoble et Lyon. Ils sont pr&#234;ts pour un coup d'&#233;tat militaire entre le 24 et le 27 Mai. Le risque de guerre civile n'est alors pas n&#233;gligeable&#8230; Le gouvernement s'en inqui&#232;te ainsi que les gaullistes mod&#233;r&#233;s. Ils r&#233;ussiront &#224; d&#233;samorcer la situation et &#224; isoler les tendances d'extr&#234;me droite. Il a &#233;t&#233; promis &#224; l'extr&#234;me droite une acc&#233;l&#233;ration des mesures de gr&#226;ce et d'amnistie au b&#233;n&#233;fices des militants de l'OAS &#224; condition qu'elle int&#232;gre avec ses &#034;troupes&#034; le CNAC (comit&#233; national d'action civique) gaulliste ou les CDR. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alain Delale et Gilles Ragache &#233;voquent le livre de Patrice Ch&#233;roff : &#171; B. comme Barbouzes &#187; dans lequel il est fait mention qu'&#224; compter du 23 Mai et jusqu'&#224; la mi-juin, d'anciens sous-officiers parachutistes donnent des &#171; cours acc&#233;l&#233;r&#233;s de gu&#233;rilla urbaine &#187; &#224; des cadres du SAC, que d'anciens l&#233;gionnaires sont sollicit&#233;s pour int&#233;grer, moyennant finance, des milices et &#171; groupes civiques &#187;. Parall&#232;lement, des groupes de combat se tiennent pr&#234;ts dans plusieurs villes de province ; ils disposent de stocks d'armes, d'&#233;metteurs-r&#233;cepteurs, de v&#233;hicules, planqu&#233;s dans des endroits isol&#233;s, achet&#233;s il y a longtemps (on retrouvera m&#234;me, en Is&#232;re, dans une ferme, des cellules pr&#233;vues pour l'incarc&#233;ration et l'interrogatoire d'&#233;ventuels prisonniers politiques&#8230;).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On devait apprendre en 1974 (Lib&#233;ration, Le Canard Encha&#238;n&#233; et Le Nouvel Observateur), que La DST aurait fourni aux responsables du SAC des listes (52 400 personnes dans 41 villes) de militants de gauche, d'extr&#234;me, gauche , de syndicalistes et de r&#233;volutionnaires (parfois de simples abonn&#233;s &#224; des revues critiques) qui devaient &#234;tre arr&#234;t&#233;es par des commandos et transport&#233;es dans des v&#233;hicules r&#233;quisitionn&#233;s (exemple autobus&#8230;) puis parqu&#233;s dans des stades. On appelle cela une rafle ! Alain Delale et Gilles Ragache, toujours eux, rappellent opportun&#233;ment que cette &#171; op&#233;ration &#187; &#233;tait du m&#234;me ordre que la rafle des Juifs, enferm&#233;s au v&#233;lodrome d'hiver parisien (v&#233;l. d'hiv.) par la police fran&#231;aise en 1942 pour le compte des nazis ; mais &#233;galement celle r&#233;alis&#233;e par le &#034;r&#233;gime des colonels&#034; en Gr&#232;ce, au stade olympique d'Ath&#232;nes, en 1967 ainsi que les &#034;regroupements&#034; meurtriers dans les stades chiliens, au moment du coup d'&#233;tat fasciste de Pinochet, en 1973. &lt;br /&gt;
Ce projet, r&#233;guli&#232;rement repouss&#233;, sera annul&#233; par Foccart le 29 Mai. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;* Une &lt;/strong&gt;&#034;&lt;strong&gt;normalisation&lt;/strong&gt;&#034;&lt;strong&gt; difficile&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Alors que les gr&#233;vistes qui &#171; paralysent le pays &#187; ont rejet&#233; les &#034;accords de Grenelle&#034;, le 31 Mai tous les partis politiques ont accept&#233; de participer aux prochaines &#233;lections l&#233;gislatives annonc&#233;es par De Gaulle.&lt;br /&gt;
Les syndicats ayant abandonn&#233; l'id&#233;e de nouvelles n&#233;gociations nationales, r&#233;clament l'ouverture de n&#233;gociations de branches. Le gouvernement exige, quant &#224; lui, un arr&#234;t imm&#233;diat de la gr&#232;ve dans les services publics : &#233;nergie, transports, communications en priorit&#233;. Les flics vont intervenir dans ces secteurs dans toutes les grandes villes pour virer les occupantEs, d&#233;bloquer les entr&#233;es, prot&#233;ger le travail &#233;ventuel des jaunes&#8230;&lt;br /&gt;
Malgr&#233; les habituelles &#034;consignes de mod&#233;ration syndicales&#034; des heurts ont lieu &#224; Dijon, Nancy, Metz, Nancy, Rennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez les agriculteurs, &#224; partir du 31 Mai &#233;clatent des mouvements tr&#232;s durs, le syst&#232;me capitaliste fond&#233; sur le seul profit est parfois mis en cause. A partir du 4 Juin la baisse des revenus agricoles, les difficult&#233;s, voire l'impossibilit&#233; de vendre la production, entra&#238;ne des r&#233;actions violentes, y compris parfois contre les gr&#233;vistes ouvriers. On verra des tonnes de fruits et l&#233;gumes d&#233;vers&#233;s sur les routes et nombre de r&#233;actions de d&#233;sespoir de petits producteurs agricoles&#8230;&lt;br /&gt; Le monde agricole utilise les m&#234;mes m&#233;thodes de lutte que les gr&#233;vistes et r&#233;volutionnaires, c'est-&#224;-dire l'action directe avec blocages, attaque des b&#226;timents publics, barrages routiers, &#8230;&lt;br /&gt;
La Bretagne et le sud-ouest mais &#233;galement les Pyr&#233;n&#233;es orientales et le Roussillon seront le th&#233;&#226;tre des actions les plus radicales. Les accrochages dureront quasiment jusqu'&#224; la mi-Juillet.&lt;br /&gt;
Tent&#233; au d&#233;but du mouvement par une alliance forte avec les mouvements &#233;tudiant et ouvrier, les agriculteurs refus&#232;rent dans leur majorit&#233; que telle exp&#233;rience se prolonge. Certains, simplement, ne purent (isolement, positions minoritaires) aller au bout de leurs convictions.&lt;br /&gt; Les directions nationales de la FNSEA (f&#233;d&#233;ration nationale des syndicats d'exploitants agricoles) et du MODEF (mouvement de d&#233;fense de l'exploitation familiale) furent fortement contest&#233;es et, souvent, &#224; cause de leur &#034;r&#233;formisme&#034;. Cependant, les militants paysans les plus proches des courants r&#233;volutionnaires (on les appela les &#171; minoritaires socialistes &#187;) devaient se regrouper dans l'&#233;t&#233; 68 et fonder ult&#233;rieurement le groupe tr&#232;s actif des &#034;Paysans-Travailleurs&#034;.&lt;br /&gt;
Officiellement, les &#034;&#233;v&#233;nements&#034; de Mai dans le monde paysans firent trois morts dont deux agriculteurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La reprise du travail va se r&#233;v&#233;ler difficile. Il nous est impossible ici de d&#233;tailler les multiples &#233;v&#233;nements conduisant au processus de &#034;normalisation&#034; que le pouvoir et ses divers alli&#233;s eurent du mal &#224; mener &#224; son terme. &lt;br /&gt;
A partir du 6 juin la reprise du travail eut lieu dans les secteurs de l'assurance et de la banque.&lt;br /&gt;
La CGT, en particulier, fit son possible pour briser la gr&#232;ve. Ce fut le cas &#224; la SNCF o&#249; la reprise eut lieu le 6 Juin, mais &#233;galement aux P&amp;T et &#224; la RATP (votes falsifi&#233;s, fausses infos en faisant croire dans tel endroit que dans les autres centres de l'entreprise la gr&#232;ve avait cess&#233;&#8230;).&lt;br /&gt; A France-Inter sur intervention des CRS, ce m&#234;me jour, les techniciens seront remplac&#233;s par des militaires&#8230;&lt;br /&gt; Chez les enseignants, le moins que l'on puisse dire c'est que la reprise des cours n'alla pas de soi ; deux &#233;l&#233;ments importants : dans le secondaire, le refus de nombreux syndicalistes de casser la gr&#232;ve lyc&#233;enne et chez les instituteurs/trices un d&#233;saveu par beaucoup de la direction du SNI (syndicat national des instituteurs [syndicat majoritaire appartenant &#224; la FEN]), accus&#233;e de &#171; laisser des secteurs de la classe ouvri&#232;re se battre seuls, alors que nos revendications fondamentales communes n'ont pas &#233;t&#233; satisfaites&#8230; &#187; (cit&#233; par A. Delale et G. Ragache). Ce n'est que le 14 Juin que les instits reprendront le boulot.&lt;br /&gt;
C'est encore le 6 Juin, qu'&#224; Renault-Flins les CRS expulsent les ouvriers gr&#233;vistes de l'usine. Ces derniers font appel &#224; la solidarit&#233; et des milliers de r&#233;volutionnaires veulent se rendre &#224; Flins. 3 000 en seront emp&#234;ch&#233;s par les c&#233;g&#233;tistes qui refusent que des trains soient mis &#224; la disposition des manifestants, gare Saint-Lazare. Ils emp&#234;chent &#233;galement dans la nuit du 9 au 10 Juin la d&#233;l&#233;gation ouvri&#232;re de Flins d'entrer dans l'usine de Billancourt pour demander de l'aide&#8230; Auparavant, cette d&#233;l&#233;gation s'&#233;tait adress&#233;e aux &#233;tudiants en gr&#232;ve dans les facs parisiennes et plusieurs &#233;tudiants &#233;taient alors partis pour Flins. Le 6 Juin, donc, 2 000 ouvriers et &#034;solidaires&#034; ayant pu rejoindre Flins (quelques centaines de personnes) affrontent 4 000 CRS et gardes mobiles. Les jours suivants on assiste dans la campagne environnante &#224; une traque organis&#233;e d'une rare violence, des &#034;s&#233;ditieux&#034; (jeeps, h&#233;licopt&#232;res, grenades, &#8230;).&lt;br /&gt;
Le 10 Juin dans l'apr&#232;s-midi, Gilles Tautin, lyc&#233;en de 17 ans, militant de l'UJCML, se noie en voulant &#233;chapper aux flics (qui matraquent ceux qui veulent remonter sur les berges de la Seine). Les flics &#233;vacuent les lieux le lendemain devant les menaces de lynchage.&lt;br /&gt;
Le 11 juin les ouvriers de Flins r&#233;volt&#233;s interdisent aux pontes syndicaux CGT et CFDT de p&#233;n&#233;trer dans les ateliers. Ceux-ci ayant alors recommand&#233; l'&#233;vacuation de l'usine (!), la direction d&#233;passera leurs esp&#233;rances en d&#233;cr&#233;tant le lock-out.&lt;br /&gt;
Le m&#234;me jour, des affrontements longs et extr&#234;mement violents entre ouvriers et CRS se d&#233;roulent &#224; Sochaux, aux usines Peugeot, &#224; la suite de la gr&#232;ve avec r&#233;occupation des ateliers. Les affrontements d&#233;passent largement le p&#233;rim&#232;tre des usines. Les CRS font usage de pistolets-mitrailleurs ; une quinzaine d'ouvriers sont touch&#233;s. Deux ouvriers sont tu&#233;s. La bataille fait rage toute la journ&#233;e. Les CRS quittent la ville dans la soir&#233;e, harcel&#233;s par les ouvriers et une partie de la population. Des locaux de Peugeot sont saccag&#233;s (les syndicats dans la nuit instaureront des &#034;tours de garde&#034; pour les prot&#233;ger&#8230;). Peugeot-Sochaux sera ferm&#233;e pendant dix jours.&lt;br /&gt;
A Nantes et Saint-Nazaire, l'insurrection fera rage, &#233;galement (Sud-Aviation et les Chantiers de l'Atlantique).&lt;br /&gt;
Tandis que la CGT interdit &#224; ses militants toute manifestation, on assiste du 7 au 13 Juin &#224; des combats de rue (rappelant la &#171; gu&#233;rilla urbaine &#187;) contre la police (qui, elle, va utiliser une tactique de quadrillage-ratissage qui avait fait ses preuves durant la guerre d'Alg&#233;rie) dans plusieurs villes fran&#231;aises. Sont attaqu&#233;s permanences gaullistes et commissariats ; tr&#232;s souvent les panneaux &#233;lectoraux sont br&#251;l&#233;s&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des cartes syndicales seront aussi d&#233;chir&#233;es par des militants de base &#233;coeur&#233;s et l'on vit des ouvrierEs &#034;retourner au chagrin&#034; en pleurant&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt; Le 12 Juin, apr&#232;s avoir r&#233;uni le conseil des ministres, le gouvernement interdit toutes les manifestations de rue pendant la campagne &#233;lectorale et dissout sept organisations d'extr&#234;me gauche ainsi que le &#034;Mouvement du 22 Mars&#034;. La &#034;g&#244;che&#034; proteste pour la forme, l'UNEF et la CFDT au niveau national acceptent d'ob&#233;ir ; il n'en sera pas de m&#234;me localement (manifs, le soir m&#234;me, &#224; Toulouse, Marseille, Strasbourg, Poitiers, Bordeaux).&lt;br /&gt;
Toujours le 12 Juin, l'Od&#233;on est &#233;vacu&#233; par surprise, tandis que reprennent les &#034;n&#233;gociations&#034; chez Renault (les ateliers red&#233;marrent le 18 Juin dans la d&#233;sunion syndicale et une atmosph&#232;re de ranc&#339;ur &#233;vidente contre les responsables CGT qui ont incit&#233; &#224; la reprise ; d'ailleurs, seule la CGT participera au &#171; d&#233;fil&#233; de la victoire). &lt;br /&gt;
Dans le m&#234;me temps le gouvernement, reconnaissant envers l'extr&#234;me droite et fid&#232;le, probablement, &#224; des engagements occultes, lib&#232;re ou amnistie les derniers condamn&#233;s de l'OAS (dont Salan, l'un des g&#233;n&#233;raux putschistes d'Alger [son comparse Jouhaud avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; lib&#233;r&#233; le 27 d&#233;cembre 1967]).&lt;br /&gt;
Le 16 Juin, &#224; la suite d'une provocation polici&#232;re (agression arm&#233;e) la Sorbonne est &#233;vacu&#233;e &#224; son tour ; il y eut quelques affrontements violents dans le quartier qui ne se prolong&#232;rent pas&#8230; (le comit&#233; d'occupation de la Sorbonne qui s'&#233;tait &#034;bureaucratis&#233;&#034;, regroupant des militants d'extr&#234;me gauche, de tendances diverses et rivales, dont certains en mal de pouvoir, avait fait expulser le 12 Juin, dans un souci de &#034;reconnaissance&#034; et de &#034;respectabilit&#233;&#034;, le groupe dit des &#034;Katangais&#034; - jeunes en errance dont certains anciens mercenaires et d&#233;serteurs - qui avait pris de l'importance dans ce milieu d&#233;sormais autoritaire ; ils seront arr&#234;t&#233;s par la police). &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
Les gr&#233;vistes qui dans les facs et les usines seront qualifi&#233;Es de &#034;jusqu'au-boutistes&#034; tiendront encore plusieurs jours, voire semaines ; il y aura encore des s&#233;questrations de patrons et de cadres, des heurts violents.&lt;br /&gt;
Le 16 juillet, les ardoisiers de Fumay dans les Ardennes, ainsi que les ouvriers d'une cartonnerie bordelaise, seront les derniers gr&#233;vistes de Mai 68. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Officiellement, il fut recens&#233; 19 morts et 1798 bless&#233;s hospitalis&#233;s&#8230;&lt;br /&gt;
Les &#233;lections l&#233;gislatives donn&#232;rent une majorit&#233; &#233;crasante au parti gaulliste, l'UDR, (majorit&#233; absolue &#224; l'assembl&#233;e le 30 Juin). &lt;br /&gt; L'&#233;coeurement d'un grand nombre d'ouvriers les poussera &#224; ne pas participer &#224; la mascarade &#233;lectorale&#8230;&lt;br /&gt;
Et tandis que la guerre du Vietnam se poursuit, que les &#233;tudiantEs mexicainEs r&#233;volt&#233;s sont massacr&#233;s par l'arm&#233;e juste avant l'ouverture des jeux olympiques (300 morts &#224; Mexico), les chars russes (et ceux des autres arm&#233;es du &#034;pacte de Varsovie&#034;) &#233;crasent le &#034;Printemps de Prague&#034; en Tch&#233;coslovaquie, dans le sang et les larmes de d&#233;sespoir&#8230;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le &#034;Mai fran&#231;ais&#034; eut un retentissement mondial et l'on put observer des mouvements s'en r&#233;clamant et lui ressemblant en Italie, en Espagne, en RFA, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en Gr&#232;ce, en Su&#232;de mais aussi aux Etat-Unis, en Turquie, en Pologne, en Yougoslavie, en Tch&#233;coslovaquie, en Chine, au Japon, en Inde, en Indon&#233;sie, en Tha&#239;lande, au Br&#233;sil, &#224; Saint-Domingue, en Uruguay, au Venezuela, en Argentine, au Chili, au Congo-Kinshasa, au S&#233;n&#233;gal, en Alg&#233;rie, au Maroc, en Tunisie, en Mauritanie&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://www.collectif-libertaire.net/" class="spip_out"&gt;Collectif Libertaire Marius Jacob&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici quelques ouvrages dont vous nous conseillons la lecture&lt;br class='autobr' /&gt;
(certains sont &#233;puis&#233;s depuis longtemps, d'autres ont &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; de nombreuses reprises) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; du spectacle&lt;/i&gt; de Guy Debord &#8211; &#233;ditions Folio
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Trait&#233; de savoir-vivre &#224; l'usage des jeunes g&#233;n&#233;rations&lt;/i&gt; de&lt;br class='autobr' /&gt;
Raoul Vaneigem &#8211; &#233;ditions Folio
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Enrag&#233;s et situationnistes dans le mouvement des occupations&lt;/i&gt; de Ren&#233; Vi&#233;net &#8211; &#233;ditions Gallimard
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Le livre noir des journ&#233;es de Mai&lt;/i&gt;, ouvrage publi&#233; au cours des&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#233;v&#233;nements &#187; par l'UNEF et le SNESup r&#233;unissant des t&#233;moignages&lt;br class='autobr' /&gt;
et d&#233;positions sur la r&#233;pression polici&#232;re des 10 premi&#232;res journ&#233;es de&lt;br class='autobr' /&gt;
manifs recueillis par une commission de t&#233;moignages et un comit&#233; de&lt;br class='autobr' /&gt;
secours aux victimes &#8211; &#233;ditions Seuil
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Internationale Situationniste&lt;/i&gt; 1958-1969 &#8211; &#233;ditions Champ Libre
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Nanterre 1965-66-67-68 vers le Mouvement du 22 Mars&lt;/i&gt; de&lt;br class='autobr' /&gt;
Jean-Pierre Duteuil &#8211; &#233;ditions Acratie
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;L'Enrag&#233;&lt;/i&gt;, collection compl&#232;te des 12 num&#233;ros introuvables (Mai &#8211; Novembre 1968) republi&#233;s en 1978 &#8211; &#233;ditions Jean-Jacques Pauvert
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;La France de 68&lt;/i&gt; d'Alain Delale et Gilles Ragache &#8211; &#233;ditions Seuil
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Les orgasmes de l'histoire, 3000 ans d'insurrections spontan&#233;es&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
d'Yves Fr&#233;mion et Volny &#8211; &#233;ditions l'Atelier du Possible
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;La C.N.T. en Mai 68&lt;/i&gt; &#8211; brochure de la CNT-AIT
&lt;br /&gt;&#8212; &lt;i&gt;Mai 68 par eux-m&#234;mes&lt;/i&gt;, textes de t&#233;moignages et r&#233;flexions recueillis par &#171; Chroniques syndicales &#187; et &#171; Femmes Libres &#187; sur Radio&lt;br class='autobr' /&gt;
Libertaire, et par le groupe Pierre Besnard de la F&#233;d&#233;ration Anarchiste &#8211; &#233;ditions de Monde Libertaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retrouvez des tonnes de lectures subversives sur :&lt;br&gt;
&lt;a href=&#034;https://infokiosques.net&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://infokiosques.net&lt;/a&gt; &lt;br&gt;
&lt;i&gt;des brochures &#224; lire, imprimer, propager&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>La joie de la r&#233;volution</title>
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		<dc:date>2008-04-15T21:13:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ken Knabb</dc:creator>


		<dc:subject>Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives</dc:subject>
		<dc:subject>Situationnistes et apparent&#233;-e-s</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;A travers une &#233;criture simple et claire, Ken Knabb donne dans&lt;br class='autobr' /&gt;
ce recueil de pr&#233;cieux conseils aux r&#233;volutionnaires en herbes&lt;br class='autobr' /&gt;
et permet aux &#034;ancienNEs&#034; de remettre en question certaines&lt;br class='autobr' /&gt;
de leurs conceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cet ouvrage n'aborde pas les raisons de faire la r&#233;volution&lt;br class='autobr' /&gt;
(si vous n'en ressentez pas la n&#233;cessit&#233;, il existe peu de chance&lt;br class='autobr' /&gt;
qu'un quelconque texte vous y incite), vous pourrez y trouver&lt;br class='autobr' /&gt;
de nombreuses pistes pour r&#233;pondre aux questions d'ordre&lt;br class='autobr' /&gt;
pratiques et th&#233;oriques auquelles se confronte t&#244;t ou tard toute&lt;br class='autobr' /&gt;
personne d&#233;sireuse de transformer radicalement la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sommaire :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chapitre 1 : Quelques r&#233;alit&#233;s de la vie&lt;/strong&gt;&lt;br&gt; - Utopie ou rien &lt;br&gt; - Le &#8220;communisme&#8221; stalinien et le &#8220;socialisme&#8221; r&#233;formiste ne sont que des variantes du capitalisme &lt;br&gt; - D&#233;mocratie repr&#233;sentative contre d&#233;mocratie de d&#233;l&#233;gu&#233;s &lt;br&gt; - Les irrationalit&#233;s du capitalisme &lt;br&gt; - Quelques r&#233;voltes modernes exemplaires &lt;br&gt; - Quelques objections fallacieuses &lt;br&gt; - Domination croissante du spectacle &lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chapitre 2 : Pr&#233;liminaires&lt;/strong&gt; &lt;br&gt; - Br&#232;ches individuelles &lt;br&gt; - Interventions critiques &lt;br&gt; - La th&#233;orie contre l'id&#233;ologie &lt;br&gt; - &#201;viter les faux choix, &#233;lucider les v&#233;ritables choix &lt;br&gt; - Le style insurrectionnel &lt;br&gt; - Le cin&#233;ma radical &lt;br&gt; - Le ludisme &lt;br&gt; - Le scandale de Strasbourg &lt;br&gt; - Mis&#232;re de la politique &#233;lectorale &lt;br&gt; - R&#233;formes et institutions alternatives &lt;br&gt; - Le politiquement correct ou l'ali&#233;nation &#233;gale pour tous &lt;br&gt; - Inconv&#233;nients du moralisme et de l'extr&#233;misme simpliste &lt;br&gt; - Avantages de l'audace &lt;br&gt; - Avantages et limites de la non-violence &lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chapitre 3 : Moments de v&#233;rit&#233;&lt;/strong&gt; &lt;br&gt; - Les causes des br&#232;ches sociales &lt;br&gt; - Les bouleversements de l'apr&#232;s-guerre &lt;br&gt; - L'effervescence des situations radicales &lt;br&gt; - L'auto-organisation populaire &lt;br&gt; - Les situationnistes en Mai 1968 &lt;br&gt; - L'ouvri&#233;risme est d&#233;pass&#233;, mais la position des ouvriers est toujours centrale &lt;br&gt; - Gr&#232;ves sauvages et sur le tas &lt;br&gt; - Gr&#232;ves de consommateurs &lt;br&gt; - Ce qui aurait pu arriver en Mai 1968 &lt;br&gt; - Les m&#233;thodes de la confusion et de la r&#233;cup&#233;ration &lt;br&gt; - Le terrorisme renforce l'&#201;tat &lt;br&gt; - La lutte finale &lt;br&gt; - L'internationalisme &lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chapitre 4 : Renaissance&lt;/strong&gt; &lt;br&gt; - Les utopistes n'envisagent pas la diversit&#233; post-r&#233;volutionnaire &lt;br&gt; - D&#233;centralisation et coordination &lt;br&gt; - Quelques garanties contre les abus &lt;br&gt; - Consensus, d&#233;cision majoritaire et hi&#233;rarchies in&#233;vitables &lt;br&gt; - L'&#233;limination des racines de la guerre et du crime &lt;br&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique16" rel="directory"&gt;J&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot10" rel="tag"&gt;Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot15" rel="tag"&gt;Situationnistes et apparent&#233;-e-s&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L104xH150/arton426-f76ed.jpg?1781147548' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='104' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff426.jpg?1208301718&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Vous pouvez &#233;galement lire le texte int&#233;gral sur le site du &lt;a href=&#034;http://www.bopsecrets.org/French/joyrev.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Bureau of Public Secrets&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LA JOIE DE LA R&#201;VOLUTION&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chapitre 1 : Quelques r&#233;alit&#233;s de la vie&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;La racine du manque d'imagination r&#233;gnant ne peut se comprendre si l'on n'acc&#232;de pas &#224; l'imagination du manque ; c'est-&#224;-dire &#224; concevoir ce qui est absent, interdit et cach&#233;, et pourtant possible, dans la vie moderne.&#8221;&lt;br&gt;
Internationale Situationniste n&#176; 7&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Utopie ou rien&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jamais dans toute l'histoire on n'a vu si &#233;clatant contraste entre le possible et l'existant.&lt;br&gt;
Il n'est pas n&#233;cessaire d'examiner ici tous les probl&#232;mes du monde actuel. La plupart sont bien connus, et s'y attarder ne fait souvent qu'amoindrir leur r&#233;alit&#233;. Mais m&#234;me si nous avons &#8220;assez de force pour supporter les maux d'autrui&#8221;, la d&#233;t&#233;rioration sociale actuelle nous frappe tous. Ceux d'entre nous qui n'ont pas &#224; affronter la r&#233;pression physique, n'en subissent pas moins l'&#233;crasement moral d'un monde toujours plus mesquin, angoissant, ignare et laid. Ceux qui &#233;chappent &#224; la mis&#232;re &#233;conomique n'&#233;chappent pas &#224; l'appauvrissement g&#233;n&#233;ralis&#233; de la vie.&lt;br&gt;
Et cette vie elle-m&#234;me, toute pitoyable qu'elle soit, ne pourra se perp&#233;tuer longtemps dans ces conditions. Le saccage de la plan&#232;te par l'expansion mondiale du capitalisme nous a amen&#233;s au point o&#249; il est bien possible que l'humanit&#233; disparaisse en quelques d&#233;cennies.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourtant, ce m&#234;me d&#233;veloppement rend possible l'abolition du syst&#232;me de hi&#233;rarchie et d'exploitation bas&#233; sur la p&#233;nurie, et l'av&#232;nement d'une nouvelle forme de soci&#233;t&#233; r&#233;ellement lib&#233;r&#233;e.&lt;br&gt;
Plongeant de d&#233;sastre en d&#233;sastre vers la folie collective et l'apocalypse &#233;cologique, ce syst&#232;me s'est emball&#233; &#224; une vitesse incontr&#244;lable, m&#234;me par ceux qui s'en pr&#233;tendent les ma&#238;tres. Alors que nous ne pourrons bient&#244;t plus sortir de nos ghettos fortifi&#233;s sans la protection de gardes arm&#233;s, ni nous risquer au grand air sans l'application d'une cr&#232;me pour nous prot&#233;ger du cancer de la peau, il est difficile de prendre au s&#233;rieux ceux qui pr&#244;nent de qu&#233;mander quelques r&#233;formes.&lt;br&gt;
Ce qu'il faut, &#224; mon avis, c'est une r&#233;volution mondiale participative et d&#233;mocratique qui abolira le capitalisme et l'&#201;tat. Ce n'est pas rien, je le reconnais, mais rien de moins ne saurait nous amener &#224; la racine de nos probl&#232;mes. Il peut sembler d&#233;risoire de parler de r&#233;volution, mais toutes les autres solutions s'inscrivent dans la perp&#233;tuation du syst&#232;me actuel, ce qui l'est encore beaucoup plus.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le &#8220;communisme&#8221; stalinien et le &#8220;socialisme&#8221; r&#233;formiste ne sont que des variantes du capitalisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'examiner les implications d'une telle r&#233;volution, et de r&#233;pondre &#224; quelques objections courantes qui lui sont oppos&#233;es, il faut souligner que celle-ci n'a rien &#224; voir avec les st&#233;r&#233;otypes r&#233;pugnants que ce terme &#233;voque g&#233;n&#233;ralement : terrorisme, vengeance, coups politiques, chefs manipulateurs pr&#234;chant le sacrifice, suiveurs zombies scandant les slogans autoris&#233;s, etc. Il ne faut surtout pas la confondre avec les deux &#233;checs principaux de ce projet dans l'histoire moderne, le &#8220;communisme&#8221; stalinien et le &#8220;socialisme&#8221; r&#233;formiste.&lt;br&gt;
Maintenant qu'il a s&#233;vi durant plusieurs d&#233;cennies, en Russie et dans de nombreux autres pays, il est devenu &#233;vident que le stalinisme est tout le contraire d'une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e. L'origine de ce ph&#233;nom&#232;ne grotesque est moins &#233;vidente. Les trotskistes, entre autres, ont cherch&#233; &#224; opposer le stalinisme et le bolchevisme originel de L&#233;nine et Trotsky. Il y a certes des diff&#233;rences, mais elles sont plut&#244;t quantitatives que qualitatives. L'&#201;tat et la r&#233;volution de L&#233;nine, par exemple, pr&#233;sente une critique de l'&#201;tat plus coh&#233;rente que celles qu'on peut trouver dans la plupart des textes anarchistes. Le probl&#232;me, c'est que les aspects radicaux de la pens&#233;e de L&#233;nine ont fini par masquer la pratique effectivement autoritaire des Bolcheviks. Se pla&#231;ant au-dessus des masses qu'il pr&#233;tendait repr&#233;senter, et instaurant une hi&#233;rarchie interne entre les militants et leurs chefs, le Parti bolchevique &#233;tait d&#233;j&#224; en train d'&#233;difier les conditions du d&#233;veloppement du stalinisme lorsque L&#233;nine et Trotsky &#233;taient au pouvoir.(1)&lt;br&gt;
Mais si nous voulons faire mieux, il faut &#234;tre clair sur ce qui a &#233;chou&#233;. Si &#8220;le socialisme&#8221; signifie l'enti&#232;re participation du peuple aux d&#233;cisions qui affectent leur vie, celui-ci n'a exist&#233; ni dans les r&#233;gimes staliniens de l'Est, ni dans les Welfare States de l'Ouest. L'effondrement r&#233;cent du stalinisme n'est ni la justification du capitalisme ni la preuve de l'&#233;chec du &#8220;communisme marxiste&#8221;. Quiconque s'est donn&#233; la peine de lire Marx, ce qui n'est &#233;videmment pas le cas de la plupart de ceux qui le critiquent, sait fort bien que le l&#233;ninisme est une grave distorsion de sa pens&#233;e, et que le stalinisme n'en est qu'une caricature. Il sait aussi que la propri&#233;t&#233; &#233;tatique n'a rien &#224; voir avec le communisme dans son sens authentique de propri&#233;t&#233; commune, communautaire. Ce n'est qu'une variante du capitalisme dans laquelle la propri&#233;t&#233; &#233;tatique-bureaucratique remplace la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, ou fusionne avec celle-ci.&lt;br&gt;
Le long spectacle de l'opposition entre ces deux vari&#233;t&#233;s du capitalisme a occult&#233; leur alliance r&#233;elle. Les conflits s&#233;rieux se limitaient &#224; des batailles par procuration dans le Tiers-Monde (Vietnam, Angola, Afghanistan, etc.). Aucun des deux partis n'a jamais fait la moindre tentative s&#233;rieuse pour renverser l'ennemi au coeur de son empire. Le Parti communiste fran&#231;ais a sabot&#233; la r&#233;volte de Mai 1968, et les puissances occidentales, qui sont intervenues massivement dans les pays o&#249; on ne voulait pas d'elles, ont refus&#233; d'envoyer ne serait-ce que les quelques armes antichars dont avaient besoin les insurg&#233;s hongrois de 1956. Guy Debord a fait observer en 1967 que le capitalisme d'&#201;tat stalinien s'&#233;tait r&#233;v&#233;l&#233; un simple &#8220;parent pauvre&#8221; du capitalisme occidental, et que son d&#233;clin commen&#231;ait &#224; priver les dirigeants occidentaux de la pseudo-opposition qui les renfor&#231;ait en figurant l'unique alternative possible &#224; leur syst&#232;me. &#8220;La bourgeoisie est en train de perdre l'adversaire qui la soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute n&#233;gation de l'ordre existant&#8221; (La Soci&#233;t&#233; du Spectacle, th&#232;ses 110-111).&lt;br&gt;
Bien que les dirigeants occidentaux aient pr&#233;tendu se r&#233;jouir de l'effondrement du stalinisme comme d'une victoire de leur propre syst&#232;me, aucun d'entre eux ne l'avait pr&#233;dit ; et il est &#233;vident qu'ils n'ont actuellement aucune id&#233;e sur ce qu'il convient de faire en r&#233;ponse &#224; tous les probl&#232;mes pos&#233;s par cet effondrement, si ce n'est tirer un maximum de profit de la situation avant que tout s'&#233;croule. En r&#233;alit&#233; les compagnies multinationales et monopolistes qui proclament la &#8220;libre entreprise&#8221; comme panac&#233;e savent bien que le capitalisme de libre-&#233;change aurait explos&#233; depuis longtemps du fait de ses propres contradictions s'il n'avait pas &#233;t&#233; sauv&#233; malgr&#233; lui par quelques r&#233;formes pseudo-socialistes.&lt;br&gt;
Ces r&#233;formes (services sociaux, assurances sociales, journ&#233;e de huit heures, etc.) ont beau pallier certains des d&#233;fauts les plus choquants du syst&#232;me, elles n'ont aucunement permis de le d&#233;passer. Ces derni&#232;res ann&#233;es, elles n'ont m&#234;me pas permis de pallier ses crises end&#233;miques. De toute fa&#231;on, les am&#233;liorations les plus importantes n'ont &#233;t&#233; acquises que par des luttes populaires longues et souvent violentes, qui ont fini par forcer la main des bureaucrates. Les partis gauchistes et les syndicats qui pr&#233;tendaient mener ces luttes ont surtout servi de soupapes de s&#233;curit&#233;, r&#233;cup&#233;rant les tendances radicales et lubrifiant les m&#233;canismes de la machine sociale.&lt;br&gt;
Comme l'ont montr&#233; les situationnistes, la bureaucratisation des mouvements radicaux, qui a transform&#233; les gens en suiveurs continuellement &#8220;trahis&#8221; par leurs chefs, est li&#233;e &#224; la spectacularisation croissante de la soci&#233;t&#233; capitaliste moderne, qui en a fait des spectateurs d'un monde qui leur &#233;chappe - et cette tendance est devenue toujours plus &#233;vidente, bien que ceci ne soit g&#233;n&#233;ralement compris que tr&#232;s superficiellement.&lt;br&gt;
Consid&#233;r&#233;s dans leur ensemble, tous ces ph&#233;nom&#232;nes indiquent que la cr&#233;ation d'une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e exige la participation active de tous. Ce ne peut pas &#234;tre l'oeuvre d'organisations hi&#233;rarchiques qui pr&#233;tendent agir &#224; la place des gens. Il ne s'agit pas de choisir des chefs plus honn&#234;tes, ou plus &#8220;proches&#8221; de leurs &#233;lecteurs, mais de n'accorder &#224; aucun chef, quel qu'il soit, de pouvoir ind&#233;pendant. Il est normal que des individus ou des minorit&#233;s agissantes se trouvent &#224; l'initiative des luttes sociales, mais il faut qu'une partie importante et toujours croissante de la population participe, sinon le mouvement n'aboutira pas &#224; une nouvelle soci&#233;t&#233;, et se soldera par un coup d'&#201;tat qui installera de nouveaux dirigeants.&lt;br&gt;
D&#233;mocratie repr&#233;sentative contre d&#233;mocratie de d&#233;l&#233;gu&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne reviendrai pas sur les critiques classiques du capitalisme et de l'&#201;tat, faites par les socialistes et les anarchistes. Elles sont largement connues, et facilement accessibles. Mais une typologie &#233;l&#233;mentaire de l'organisation sociale permet de clarifier quelques-unes des confusions propres &#224; la rh&#233;torique politique traditionnelle. Pour simplifier, j'examinerai d'abord s&#233;par&#233;ment les aspects &#8220;politiques&#8221; et les aspects &#8220;&#233;conomiques&#8221;, bien qu'ils soient &#233;videmment li&#233;s. Il est aussi vain d'essayer d'&#233;galiser les conditions &#233;conomiques par l'action d'une bureaucratie &#233;tatique, que d'essayer de d&#233;mocratiser la soci&#233;t&#233; alors que le pouvoir de l'argent permet &#224; la minorit&#233; riche de dominer les institutions qui d&#233;terminent la conscience des r&#233;alit&#233;s sociales. Puisque le syst&#232;me fonctionne comme un ensemble, il ne peut &#234;tre chang&#233; fondamentalement que dans son ensemble.&lt;br&gt;
Pour commencer avec l'aspect politique, on peut distinguer grosso modo cinq niveaux de &#8220;gouvernement&#8221; :&lt;br&gt;
(1) Libert&#233; illimit&#233;e&lt;br&gt;
(2) D&#233;mocratie directe&lt;br&gt; a) de consensus&lt;br&gt; b) de d&#233;cision majoritaire&lt;br&gt;
(3) D&#233;mocratie de d&#233;l&#233;gu&#233;s&lt;br&gt;
(4) D&#233;mocratie repr&#233;sentative&lt;br&gt;
(5) Dictature minoritaire d&#233;clar&#233;e&lt;br&gt;
La soci&#233;t&#233; actuelle oscille entre (4) et (5), c'est-&#224;-dire entre le gouvernement minoritaire non d&#233;guis&#233; et le gouvernement minoritaire camoufl&#233; par une fa&#231;ade de d&#233;mocratie symbolique. Une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e abolirait (4) et (5) et r&#233;duirait progressivement le besoin de (2) et (3).&lt;br&gt;
Je discuterai plus tard les variantes de (2). Mais la distinction essentielle est entre (3) et (4).&lt;br&gt;
Dans la d&#233;mocratie repr&#233;sentative, les gens abdiquent leur pouvoir &#224; des fonctionnaires &#233;lus. Les programmes des candidats se limitent &#224; quelques vagues g&#233;n&#233;ralit&#233;s. Et une fois qu'ils sont &#233;lus, on a peu de contr&#244;le sur leurs d&#233;cisions, si ce n'est par la menace de reporter son vote quelques ann&#233;es plus tard sur un autre politicien, qui sera d'ailleurs tout aussi incontr&#244;lable. Les d&#233;put&#233;s d&#233;pendent des riches, du fait des pots-de-vin et des contributions qu'ils re&#231;oivent pour leurs campagnes &#233;lectorales. Ils sont subordonn&#233;s aux propri&#233;taires des m&#233;dias, qui d&#233;terminent l'agenda politique. Et ils sont presque aussi ignorants et impuissants que le grand public quant aux nombreuses questions importantes sur lesquelles les d&#233;cisions sont prises par des bureaucrates non &#233;lus ou par des agences secr&#232;tes et incontr&#244;lables. &lt;br&gt;
Les dictateurs d&#233;clar&#233;s sont parfois renvers&#233;s, mais les v&#233;ritables dirigeants des r&#233;gimes &#8220;d&#233;mocratiques&#8221;, les membres de la minorit&#233; minuscule qui poss&#232;de ou domine pratiquement tout, ne sont jamais ni &#233;lus ni remis en question par la voie &#233;lectorale. Le grand public ignore m&#234;me l'existence de la plupart d'entre eux.&lt;br&gt;
Dans la d&#233;mocratie de d&#233;l&#233;gu&#233;s, ceux-ci sont &#233;lus pour des buts bien d&#233;finis, et avec des instructions tr&#232;s pr&#233;cises. Le d&#233;l&#233;gu&#233; peut &#234;tre porteur d'un mandat imp&#233;ratif, avec l'obligation de voter d'une fa&#231;on pr&#233;cise sur une question particuli&#232;re, ou bien le mandat peut &#234;tre laiss&#233; ouvert, le d&#233;l&#233;gu&#233; &#233;tant libre de voter comme il l'entend. Dans ce dernier cas, les gens qui l'ont &#233;lu se r&#233;servent habituellement le droit de confirmer ou de rejeter les d&#233;cisions prises. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s sont g&#233;n&#233;ralement &#233;lus pour une dur&#233;e tr&#232;s courte et peuvent &#234;tre r&#233;voqu&#233;s &#224; tout moment.&lt;br&gt;
Dans le contexte des luttes radicales, les assembl&#233;es de d&#233;l&#233;gu&#233;s se sont appel&#233;es g&#233;n&#233;ralement des &#8220;conseils&#8221;. Cette forme f&#251;t invent&#233;e par des ouvriers en gr&#232;ve pendant la r&#233;volution russe de 1905 (soviet est le mot russe pour conseil). Quand les soviets sont r&#233;apparus en 1917, ils furent d'abord soutenus, puis manipul&#233;s, domin&#233;s et r&#233;cup&#233;r&#233;s par les Bolcheviks, qui r&#233;ussirent bient&#244;t &#224; les transformer en courroies de transmission de leur propre parti, en relais de &#8220;l'&#201;tat sovi&#233;tique&#8221;. Le dernier soviet ind&#233;pendant, celui des marins de Cronstadt, fut &#233;cras&#233; en 1921. N&#233;anmoins, les conseils sont r&#233;apparus &#224; de nombreuses occasions, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Hongrie et ailleurs, parce qu'ils sont la r&#233;ponse qui s'impose au besoin d'une forme pratique d'organisation populaire non hi&#233;rarchique. Et ils rencontrent toujours l'opposition de toutes les organisations hi&#233;rarchiques, parce qu'ils menacent l'autorit&#233; de toutes les &#233;lites sp&#233;cialis&#233;es, en montrant la possibilit&#233; d'une soci&#233;t&#233; d'autogestion g&#233;n&#233;ralis&#233;e : non pas l'autogestion de quelques d&#233;tails de la situation actuelle, mais l'autogestion &#233;tendue &#224; toutes les r&#233;gions du monde et &#224; tous les aspects de la vie.&lt;br&gt;
Mais comme je l'ai fait remarquer ci-dessus, on ne peut traiter la question des formes d&#233;mocratiques ind&#233;pendamment du contexte &#233;conomique.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les irrationalit&#233;s du capitalisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation &#233;conomique peut se concevoir sous l'angle du travail :&lt;br&gt;
(1) compl&#232;tement volontaire&lt;br&gt;
(2) coop&#233;ratif (autogestion collective)&lt;br&gt;
(3) forc&#233; et exploit&#233;&lt;br&gt; a) sous une forme non d&#233;guis&#233;e (l'esclavage)&lt;br&gt; b) sous une forme d&#233;guis&#233;e (le salariat)&lt;br&gt;
Ou bien, sous l'angle de la distribution :&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) communisme authentique (usage compl&#232;tement libre de tous les biens)&lt;br&gt;
(2) socialisme authentique (propri&#233;t&#233; et r&#233;glementation collectives)&lt;br&gt;
(3) capitalisme (propri&#233;t&#233; priv&#233;e et/ou &#233;tatique)&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'il soit possible de distribuer gratuitement des biens ou des services produits par le travail salari&#233;, ou, inversement, de transformer en marchandises des biens produits par le travail b&#233;n&#233;vole ou coop&#233;ratif, les modes de travail et de distribution se correspondent g&#233;n&#233;ralement dans une soci&#233;t&#233; donn&#233;e. La soci&#233;t&#233; actuelle est principalement caract&#233;ris&#233;e par les deux (3), c'est-&#224;-dire par la production et la consommation forc&#233;es des marchandises. Une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e abolirait (3) et r&#233;duirait autant que possible (2) en faveur de (1).&lt;br&gt;
Le capitalisme est bas&#233; sur la production marchande - la production de biens et de services dans un but lucratif - et le salariat - la force de travail devenue elle-m&#234;me une marchandise &#224; acheter et &#224; vendre. &lt;/br&gt;Comme l'a not&#233; Marx, il y a moins de diff&#233;rence qu'on ne le pense g&#233;n&#233;ralement entre l'esclave et le travailleur &#8220;libre&#8221;. L'esclave, bien qu'il semble ne rien toucher, re&#231;oit au moins les moyens de sa survie et de sa reproduction, pour lesquelles le travailleur, qui devient un esclave temporaire pendant son temps de travail, doit d&#233;penser la plus grande part de son salaire. Bien s&#251;r, certains m&#233;tiers sont moins p&#233;nibles que d'autres, et en principe le travailleur individuel a le droit de changer d'emploi, de monter sa propre entreprise, d'acheter des actions ou de gagner &#224; la loterie. Mais tout cela masque le fait que la grande majorit&#233; est collectivement asservie.&lt;br&gt;
Comment sommes-nous arriv&#233;s &#224; cette situation absurde ? Si nous remontons assez loin dans l'histoire, nous nous apercevons qu'&#224; un certain moment les gens ont &#233;t&#233; d&#233;poss&#233;d&#233;s de force, chass&#233;s de leur terre, et priv&#233;s des moyens de produire les biens n&#233;cessaires &#224; la vie. Les chapitres fameux sur &#8220;l'accumulation primitive&#8221; dans Le Capital d&#233;crivent d'une mani&#232;re vivante ce processus &#224; l'oeuvre en Angleterre. &#192; partir du moment o&#249; les gens acceptent cette d&#233;possession, ils sont contraints d'entrer dans une relation in&#233;gale avec les &#8220;propri&#233;taires&#8221; (ceux qui les ont vol&#233;s, ou bien ceux qui ont plus tard obtenu les titres de &#8220;propri&#233;t&#233;&#8221; des premiers voleurs) &#224; travers laquelle ils &#233;changent leur travail contre une fraction de ce que celui-ci produit effectivement, la plus-value &#233;tant conserv&#233;e par les propri&#233;taires. Cette plus-value (le capital) peut alors &#234;tre r&#233;investie pour en engendrer toujours plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
En ce qui concerne la distribution, une fontaine publique est un exemple banal du communisme authentique (accessibilit&#233; non limit&#233;e), et une biblioth&#232;que municipale du socialisme authentique (accessibilit&#233; gratuite mais r&#232;glement&#233;e).&lt;br&gt;
Dans une soci&#233;t&#233; rationnelle, l'accessibilit&#233; des biens d&#233;pendra du degr&#233; d'abondance. Pendant une s&#232;cheresse il faudra rationner l'eau. &lt;/br&gt;Inversement, une fois que les biblioth&#232;ques seront mises compl&#232;tement en ligne, elles pourront devenir int&#233;gralement communistes : n'importe qui pourra avoir acc&#232;s &#224; un nombre illimit&#233; de textes sans qu'il y ait plus besoin de contr&#244;les, de mesures de s&#233;curit&#233; contre le vol, etc.&lt;br&gt;
Mais ce rapport rationnel entre accessibilit&#233; et abondance est entrav&#233; par la persistance des int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques s&#233;par&#233;s. Pour revenir au second exemple, il sera bient&#244;t techniquement possible de cr&#233;er une &#8220;biblioth&#232;que&#8221; mondiale o&#249; tous les livres, tous les films et tous les enregistrements musicaux seront mis en ligne, permettant &#224; n'importe qui d'obtenir des copies gratuitement (plus besoin de magasins, de ventes, de publicit&#233;s, d'emballage, d'exp&#233;dition, etc.). Mais puisque cela supprimerait &#233;galement les b&#233;n&#233;fices des maisons d'&#233;dition, des studios d'enregistrement et des compagnies cin&#233;matographiques, on consacre beaucoup plus d'&#233;nergie &#224; inventer des m&#233;thodes compliqu&#233;es pour emp&#234;cher la copie, ou bien pour la contr&#244;ler et la faire payer - cependant que d'autres gens consacrent une &#233;nergie aussi importante &#224; inventer des m&#233;thodes pour tourner de tels contr&#244;les - que pour d&#233;velopper une technologie qui pourrait profiter &#224; tout le monde.&lt;br&gt;
Un des m&#233;rites de Marx est d'avoir d&#233;pass&#233; les discours politiques creux bas&#233;s sur des principes philosophiques ou &#233;thiques abstraits (&#8220;la nature humaine&#8221; a telle qualit&#233; ; tous les gens ont un &#8220;droit naturel&#8221; &#224; ceci ou &#224; cela, etc.), en montrant comment les possibilit&#233;s et la conscience sociales sont dans une grande mesure d&#233;pendantes des conditions mat&#233;rielles. La libert&#233; dans l'abstrait n'a pas beaucoup de signification si la plupart des gens doivent travailler tout le temps juste pour assurer leur survie. Il n'est pas r&#233;aliste d'esp&#233;rer que les gens soient g&#233;n&#233;reux et coop&#233;ratifs dans des conditions de p&#233;nurie (si l'on excepte la situation radicalement diff&#233;rente du &#8220;communisme primitif&#8221;). Mais l'existence d'un surplus suffisamment important offre beaucoup plus de possibilit&#233;s. L'espoir de Marx et des autres r&#233;volutionnaires de son temps &#233;tait fond&#233; sur le fait que les potentialit&#233;s technologiques d&#233;velopp&#233;es par la r&#233;volution industrielle avaient enfin fourni une base mat&#233;rielle suffisante pour permettre l'av&#232;nement d'une soci&#233;t&#233; sans classes. Il ne s'agissait plus de d&#233;clarer que les choses &#8220;devraient&#8221; &#234;tre diff&#233;rentes, mais de montrer qu'elles pouvaient &#234;tre diff&#233;rentes, que la domination de classe n'&#233;tait pas seulement injuste, mais qu'elle n'&#233;tait plus n&#233;cessaire.&lt;br&gt;
A-t-elle jamais &#233;t&#233; vraiment n&#233;cessaire ? Marx a-t-il eu raison de consid&#233;rer le d&#233;veloppement du capitalisme et de l'&#201;tat comme une &#233;tape in&#233;vitable ? Aurait-il &#233;t&#233; possible de cr&#233;er une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e en &#233;vitant ce d&#233;tour p&#233;nible ? Heureusement, nous n'avons plus &#224; nous occuper de cette question. Qu'elle ait &#233;t&#233; possible ou non dans le pass&#233;, ce qui importe c'est que les conditions mat&#233;rielles actuelles sont plus que suffisantes pour permettre l'&#233;dification d'une soci&#233;t&#233; sans classes au niveau mondial.&lt;br&gt;
Le d&#233;faut le plus grave du capitalisme ne r&#233;side pas dans la distribution in&#233;gale de la richesse, dans le fait que les travailleurs ne sont pas pay&#233;s pour toute la &#8220;valeur&#8221; de leur travail. C'est que cette marge d'exploitation, m&#234;me si elle s'av&#232;re relativement minime, rend possible l'accumulation priv&#233;e du capital qui finit par r&#233;orienter toute chose en fonction de ses propres fins, dominant et pervertissant tous les aspects de la vie.&lt;br&gt;
Plus la machine sociale produit d'ali&#233;nation, plus l'&#233;nergie sociale doit &#234;tre canalis&#233;e pour en assurer la bonne marche - plus de publicit&#233;s pour vendre des marchandises superflues, plus d'id&#233;ologies pour embobiner les gens, plus de spectacles pour les pacifier, plus de police et de prisons pour r&#233;primer le crime et la r&#233;volte, plus d'armes pour concurrencer les &#201;tats rivaux... Tout ceci produit encore davantage de frustrations et d'antagonismes, lesquels exigent encore davantage de spectacles, de prisons, etc. Comme ce cercle vicieux se perp&#233;tue, les v&#233;ritables besoins humains ne trouvent de satisfaction qu'incidemment, ou pas du tout, tandis que pratiquement tout le travail est canalis&#233; vers des projets absurdes, redondants ou destructeurs, qui ne servent qu'&#224; maintenir ce syst&#232;me.&lt;br&gt;
Si celui-ci &#233;tait aboli, et si les capacit&#233;s technologiques modernes &#233;taient r&#233;orient&#233;es convenablement, le travail n&#233;cessaire pour satisfaire les v&#233;ritables besoins humains serait r&#233;duit &#224; un niveau si faible qu'il pourrait facilement &#234;tre organis&#233; de mani&#232;re coop&#233;rative sur la base du volontariat, sans stimulation financi&#232;re ni intervention autoritaire de l'&#201;tat.&lt;br&gt;
Il est assez facile d'imaginer le d&#233;passement du pouvoir hi&#233;rarchique, car l'autogestion peut se concevoir comme la r&#233;alisation de la libert&#233; et de la d&#233;mocratie, qui sont les valeurs affich&#233;es des soci&#233;t&#233;s occidentales, et chacun a connu des moments o&#249; il a rejet&#233; son conditionnement et a commenc&#233; &#224; parler et &#224; agir par lui-m&#234;me.&lt;br&gt;
Il est bien plus difficile de concevoir le d&#233;passement du syst&#232;me &#233;conomique. La domination du capital est plus subtile. Dans le monde moderne, les questions du travail, de la production des biens et des services, de l'&#233;change et de la coordination semblent si compliqu&#233;es que la plupart des gens acceptent la n&#233;cessit&#233; de l'argent comme m&#233;diation universelle et ont des difficult&#233;s &#224; imaginer un autre changement que celui qui consisterait &#224; le r&#233;partir d'une mani&#232;re plus &#233;quitable.&lt;br&gt;
Pour cette raison, je vais repousser la discussion des aspects &#233;conomiques jusqu'au point o&#249; il sera possible de les examiner plus en d&#233;tail.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelques r&#233;voltes modernes exemplaires&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle r&#233;volution, est-elle probable ? Je ne le crois pas, d'autant qu'il nous reste peu de temps devant nous. Dans les &#233;poques ant&#233;rieures on pouvait imaginer que malgr&#233; toutes les folies de l'humanit&#233; et tous les d&#233;sastres que ces folies pouvaient entra&#238;ner, nous nous en sortirions d'une fa&#231;on ou d'une autre, en tirant les le&#231;ons de nos erreurs. Mais maintenant que les d&#233;veloppements technologiques ont des implications &#233;cologiques mondiales et irr&#233;versibles, il n'est plus possible de proc&#233;der seulement par t&#226;tonnements maladroits. Il ne nous reste que quelques d&#233;cennies pour renverser la tendance. Et plus le temps passe, plus la t&#226;che devient difficile. Le fait que les probl&#232;mes sociaux fondamentaux ne sont pas r&#233;solus, ni m&#234;me vraiment pris en compte, favorise les guerres, le fascisme, les antagonismes ethniques, les fanatismes religieux et toutes les autres formes d'irrationalit&#233; populaire, et d&#233;tourne vers des actions d&#233;fensives et vaines ceux qui, sans cela, auraient pu lutter pour une soci&#233;t&#233; nouvelle.&lt;br&gt;
Mais la plupart des r&#233;volutions ont &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233;es par des p&#233;riodes o&#249; personne n'imaginait que les choses puissent changer un jour. Malgr&#233; les nombreuses raisons de d&#233;sesp&#233;rer que nous propose le monde actuel, il y a aussi quelques signes encourageants, et la d&#233;sillusion g&#233;n&#233;rale quant aux autres solutions qui ont &#233;chou&#233; en est une. Bien des r&#233;voltes populaires dans ce si&#232;cle se sont dirig&#233;es spontan&#233;ment dans la bonne direction. Je ne parle pas des r&#233;volutions qui ont &#8220;r&#233;ussi&#8221; - ce sont toutes des impostures - mais de tentatives moins connues et plus radicales. Parmi les plus notables : Russie 1905, Allemagne 1918-1919, Italie 1920, Asturies 1934, Espagne 1936-1937, Hongrie 1956, France 1968, Tch&#233;coslovaquie 1968, Portugal 1974-1975, Pologne 1980-1981. Mais beaucoup d'autres mouvements, de la r&#233;volution mexicaine de 1910 &#224; la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud, ont connu des moments exemplaires d'exp&#233;rimentation populaire, avant d'&#234;tre remis sous contr&#244;le bureaucratique.&lt;br&gt;
Ceux qui n'ont pas &#233;tudi&#233; soigneusement ces mouvements sont mal plac&#233;s pour rejeter la possibilit&#233; d'une r&#233;volution. On passe &#224; c&#244;t&#233; de l'essentiel si on les ignore du fait de leur &#8220;&#233;chec&#8221; suppos&#233;.(2)&lt;br&gt;
La r&#233;volution moderne, c'est tout ou rien. Des r&#233;voltes limit&#233;es vont &#224; l'&#233;chec, jusqu'&#224; ce qu'une r&#233;action en cha&#238;ne se d&#233;clenche, prenant de vitesse la r&#233;pression qui tente de la cerner. Ce n'est gu&#232;re surprenant que ces r&#233;voltes ne soient pas all&#233;es plus loin. Ce qui est encourageant, c'est qu'elles soient all&#233;es quand m&#234;me aussi loin. Un nouveau mouvement r&#233;volutionnaire prendra sans doute des formes nouvelles et impr&#233;visibles, mais ces tentatives ant&#233;rieures offrent encore bien des enseignements sur ce que l'on pourrait faire, ainsi que sur ce que l'on doit &#233;viter.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelques objections fallacieuses&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit souvent qu'une soci&#233;t&#233; sans &#201;tat pourrait fonctionner si tous les hommes &#233;taient des anges, mais que du fait de la perversit&#233; de la nature humaine, un certain degr&#233; de hi&#233;rarchie est n&#233;cessaire pour maintenir l'ordre. Il serait plus juste de dire que si tous les hommes &#233;taient des anges, le syst&#232;me actuel pourrait fonctionner assez bien : les bureaucrates feraient leur travail honn&#234;tement, les capitalistes s'abstiendraient des affaires socialement nuisibles m&#234;me si elles &#233;taient lucratives... C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que les gens ne sont pas des anges qu'il est n&#233;cessaire d'abolir le syst&#232;me qui permet &#224; quelques-uns de devenir des diables tr&#232;s efficaces. Mettez cent personnes dans une petite salle qui n'a qu'un trou d'a&#233;ration, elles se d&#233;chireront &#224; mort pour y avoir acc&#232;s. Mettez-les en libert&#233;, il se pourrait qu'elles montrent une nature assez diff&#233;rente. Comme l'a dit un graffiti de Mai 1968, &#8220;L'homme n'est ni le bon sauvage de Rousseau, ni le pervers de l'&#233;glise et de La Rochefoucauld. Il est violent quand on l'opprime, il est doux quand il est libre.&#8221;&lt;br&gt;
D'autres pr&#233;tendent que, quelles que soient les causes originelles, les gens sont si paum&#233;s aujourd'hui qu'ils sont m&#234;me incapables d'imaginer une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e, &#224; moins d'&#234;tre pr&#233;alablement soign&#233;s psychologiquement. Dans ses derni&#232;res ann&#233;es, Wilhelm Reich en &#233;tait venu &#224; croire que la &#8220;peste &#233;motionnelle&#8221; &#233;tait si r&#233;pandue dans la population qu'il faudrait attendre qu'une g&#233;n&#233;ration soit &#233;lev&#233;e sainement avant que les gens deviennent capables d'une transformation libertaire ; et qu'il valait mieux entre-temps &#233;viter d'affronter le syst&#232;me de front, parce que cela risquait d'entra&#238;ner des r&#233;actions populaires aveugles.&lt;br&gt;
Certes, les tendances populaires irrationnelles imposent parfois de prendre des pr&#233;cautions. Mais aussi puissantes qu'elles soient, ce ne sont pas des forces irr&#233;sistibles. Elles contiennent aussi des contradictions. Le fait de se raccrocher &#224; une autorit&#233; absolue n'est pas forc&#233;ment le signe d'une confiance absolue dans l'autorit&#233;. Ce peut &#234;tre, au contraire, un effort d&#233;sesp&#233;r&#233; pour r&#233;primer des doutes croissants (la crispation convulsive d'une poigne qui glisse). Les gens qui adh&#232;rent &#224; des gangs, &#224; des groupes r&#233;actionnaires ou &#224; des sectes religieuses, ou qui sont gagn&#233;s par l'hyst&#233;rie patriotique, cherchent eux aussi &#224; &#233;prouver un sentiment de lib&#233;ration, de participation, de communaut&#233;, &#224; trouver un sens &#224; leur vie et &#224; jouir de l'illusion d'un pouvoir sur l'emploi de celle-ci. Comme l'a montr&#233; Reich lui-m&#234;me, le fascisme donne une expression particuli&#232;rement vigoureuse et dramatique &#224; ces aspirations fondamentales, ce qui explique pourquoi il peut exercer un attrait plus puissant que le progressisme caract&#233;ris&#233; par ses h&#233;sitations, ses compromis et ses hypocrisies.&lt;br&gt;
&#192; la longue, la seule fa&#231;on de vaincre d&#233;finitivement la r&#233;action, c'est d'exprimer plus franchement ces aspirations, et de cr&#233;er des occasions plus authentiques de les r&#233;aliser. Quand les questions de fond sont mises en avant, les irrationalit&#233;s qui ont fleuri &#224; la faveur des refoulements psychiques tendent &#224; s'affaiblir, tout comme des microbes expos&#233;s au soleil et au grand air. De toute fa&#231;on, m&#234;me si nous ne l'emportons pas finalement, il y a au moins une certaine satisfaction &#224; lutter ouvertement pour ce que nous croyons bon, plut&#244;t que d'&#234;tre vaincus dans une position d'h&#233;sitation et de compromis.&lt;br&gt;
Le degr&#233; de lib&#233;ration auquel on peut parvenir dans une soci&#233;t&#233; malade est limit&#233;. Mais si Reich avait raison de signaler que les personnes refoul&#233;es sont moins que les autres capables d'envisager la lib&#233;ration sociale, il ne s'est pas rendu compte &#224; quel point le processus de la r&#233;volte sociale peut &#234;tre psychologiquement lib&#233;rateur. On dit que les psychologues fran&#231;ais se sont plaints de ce qu'ils avaient bien moins de clients &#224; la suite de Mai 1968 !&lt;br&gt;
L'id&#233;e de d&#233;mocratie totale fait surgir le spectre d'une &#8220;tyrannie de la majorit&#233;&#8221;. Les majorit&#233;s peuvent certes &#234;tre ignorantes et bigotes, mais la seule solution valable, c'est d'affronter directement cette ignorance et cette bigoterie. Laisser les masses dans leur aveuglement en comptant sur les juges &#233;clair&#233;s pour prot&#233;ger les libert&#233;s civiques, ou sur des l&#233;gislateurs progressistes pour faire passer discr&#232;tement de sages r&#233;formes, ne peut qu'entra&#238;ner des r&#233;actions populaires brutales le jour o&#249; ces questions &#233;pineuses remontent finalement &#224; la surface.&lt;br&gt;
Cependant, si l'on examine de pr&#232;s les situations dans lesquelles une majorit&#233; semble avoir opprim&#233; une minorit&#233;, il s'agit en r&#233;alit&#233; dans la plupart des cas d'une domination minoritaire d&#233;guis&#233;e, o&#249; l'&#233;lite dirigeante joue sur les diff&#233;rences raciales ou culturelles pour d&#233;tourner contre une partie de la soci&#233;t&#233; les frustrations des masses exploit&#233;es. Quand les gens obtiendront finalement un r&#233;el pouvoir sur l'emploi de leur propre vie, ils auront bien des choses plus int&#233;ressantes &#224; faire que de pers&#233;cuter des minorit&#233;s.&lt;br&gt;
Il est impossible de r&#233;pondre &#224; toutes les objections relatives aux abus ou aux d&#233;sastres qui pourraient survenir dans l'&#233;ventualit&#233; d'une soci&#233;t&#233; non hi&#233;rarchique. Des gens qui acceptent avec r&#233;signation un syst&#232;me qui, chaque ann&#233;e, condamne &#224; mort des millions de leurs semblables par la guerre et la famine, et des millions d'autres &#224; la prison et &#224; la torture, deviennent subitement fous d'indignation &#224; la pens&#233;e que dans une soci&#233;t&#233; autog&#233;r&#233;e il pourrait y avoir quelques abus, quelques violences, quelques aspects coercitifs, voire seulement quelques inconv&#233;nients temporaires. Ils oublient qu'il n'incombe pas &#224; un nouveau syst&#232;me social de r&#233;soudre tous nos probl&#232;mes, mais seulement de les r&#233;gler mieux que ne le fait le syst&#232;me actuel, ce qui n'est pas une grande affaire.&lt;br&gt;
Si l'histoire &#233;tait conforme aux opinions p&#233;remptoires des commentateurs officiels, il n'y aurait jamais eu de r&#233;volution. Dans n'importe quelle situation, il y a toujours un grand nombre d'id&#233;ologues pour d&#233;clarer qu'aucun changement radical n'est possible. Si l'&#233;conomie marche bien, ils pr&#233;tendront que la r&#233;volution d&#233;pend des crises &#233;conomiques. Si la crise est bien l&#224;, certains d&#233;clareront avec un &#233;gal aplomb qu'une r&#233;volution est impossible parce que les gens sont trop occup&#233;s &#224; assurer leur propre survie. Ceux-l&#224;, surpris par la r&#233;volte de Mai 1968, ont essay&#233; de d&#233;couvrir r&#233;trospectivement la crise invisible qui, selon leur id&#233;ologie, devait exister &#224; cette &#233;poque. Ceux-ci pr&#233;tendent que la perspective situationniste a &#233;t&#233; d&#233;mentie par l'aggravation des conditions &#233;conomiques depuis ce temps-l&#224;.&lt;br&gt;
En r&#233;alit&#233;, les situationnistes ont simplement constat&#233; que l&#224; o&#249; l'abondance capitaliste &#233;tait r&#233;alis&#233;e, la survie garantie ne pouvait remplacer la vie r&#233;elle. Cette conclusion n'est pas infirm&#233;e par le fait que l'&#233;conomie conna&#238;t des hauts et des bas p&#233;riodiques. Ces derniers temps, quelques privil&#233;gi&#233;s bien plac&#233;s ont r&#233;ussi &#224; capter une portion de la richesse sociale encore plus importante qu'autrefois, et un nombre croissant d'individus sont de ce fait jet&#233;s &#224; la rue, ce qui remplit de terreur tous ceux qui craignent de subir le m&#234;me sort. Cela rend moins &#233;vidente la possibilit&#233; d'une soci&#233;t&#233; d'abondance et de libert&#233;, mais les conditions mat&#233;rielles qui la rendent possible sont toujours l&#224;.&lt;br&gt;
Les crises &#233;conomiques qui sont invoqu&#233;es pour d&#233;montrer comme une &#233;vidence que nous devons &#8220;baisser le niveau&#8221; de nos esp&#233;rances, sont en fait caus&#233;es par la surproduction et par le manque de travail. L'absurdit&#233; ultime du syst&#232;me actuel, c'est que le ch&#244;mage est vu comme un probl&#232;me, et que les technologies qui pourraient r&#233;duire le travail n&#233;cessaire sont au contraire orient&#233;es vers la cr&#233;ation de nouveaux emplois servant &#224; remplacer ceux qu'elles rendent superflus. Le vrai probl&#232;me, ce n'est pas que tant de gens n'aient pas de travail, mais qu'ils soient si nombreux &#224; en avoir encore. Il faut &#233;lever le niveau de nos esp&#233;rances, non pas les rabaisser.(3)&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Domination croissante du spectacle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est bien plus grave que ce spectacle de notre pr&#233;tendue impuissance devant l'&#233;conomie, c'est la puissance consid&#233;rablement accrue du spectacle lui-m&#234;me, qui s'est d&#233;velopp&#233;e dans les derni&#232;res ann&#233;es au point de r&#233;primer pratiquement toute conscience de l'histoire ant&#233;spectaculaire ou des possibilit&#233;s antispectaculaires. Dans ses Commentaires sur la soci&#233;t&#233; du spectacle (1988), Guy Debord examine ce nouveau d&#233;veloppement en d&#233;tail :&lt;br&gt;
Le changement qui a le plus d'importance, dans tout ce qui s'est pass&#233; depuis vingt ans, r&#233;side dans la continuit&#233; m&#234;me du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation m&#233;diatique, qui avait d&#233;j&#224; auparavant atteint un stade de d&#233;veloppement tr&#232;s avanc&#233; : c'est tout simplement que la domination spectaculaire ait pu &#233;lever une g&#233;n&#233;ration pli&#233;e &#224; ses lois. (...) La premi&#232;re intention de la domination spectaculaire &#233;tait de faire dispara&#238;tre la connaissance historique en g&#233;n&#233;ral ; et d'abord presque toutes les informations et tous les commentaires raisonnables sur le plus r&#233;cent pass&#233;. (...) Le spectacle organise avec ma&#238;trise l'ignorance de ce qui advient et, tout de suite apr&#232;s, l'oubli de ce qui a pu quand m&#234;me en &#234;tre connu. Le plus important est le plus cach&#233;. Rien, depuis vingt ans, n'a &#233;t&#233; recouvert de tant de mensonges command&#233;s que l'histoire de mai 1968. (...) Le flux des images emporte tout, et c'est &#233;galement quelqu'un d'autre qui gouverne &#224; son gr&#233; ce r&#233;sum&#233; simplifi&#233; du monde sensible ; qui choisit o&#249; ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s'y manifester, comme perp&#233;tuelle surprise arbitraire, ne voulant laisser nul temps &#224; la r&#233;flexion. (...) Il isole toujours, de ce qu'il montre, l'entourage, le pass&#233;, les intentions, les cons&#233;quences. (...) Il n'est donc pas surprenant que, d&#232;s l'enfance, les &#233;coliers aillent facilement commencer, et avec enthousiasme, par le Savoir Absolue de l'informatique : tandis qu'ils ignorent toujours davantage la lecture, qui exige un v&#233;ritable jugement &#224; toutes les lignes ; et qui seule aussi peut donner acc&#232;s &#224; la vaste exp&#233;rience humaine ant&#233;spectaculaire. Car la conversation est presque morte, et bient&#244;t le seront beaucoup de ceux qui savaient parler.&lt;br&gt;
Dans ce texte, j'ai essay&#233; de r&#233;capituler quelques-unes des questions fondamentales qui ont &#233;t&#233; enfouies sous ce refoulement spectaculaire intensif. Cela semblera banal &#224; certains, et obscur &#224; d'autres, mais servira peut-&#234;tre au moins &#224; rappeler ce qui a &#233;t&#233; une fois possible, dans ces temps primitifs d'il y a quelques d&#233;cennies, quand les gens restaient attach&#233;s &#224; l'id&#233;e vieillotte qu'ils pouvaient comprendre et influencer leur propre histoire.&lt;br&gt;
Les choses ont certes beaucoup chang&#233; depuis les ann&#233;es 60, en pire dans la plupart des cas. Mais notre situation n'est peut-&#234;tre pas aussi d&#233;sesp&#233;r&#233;e qu'elle le parait &#224; ceux qui gobent tout ce que le spectacle leur pr&#233;sente. Parfois il ne faut qu'une &#233;tincelle pour en finir avec la stupeur.&lt;br&gt;
M&#234;me si la victoire finale n'est pas garantie, de telles perc&#233;es sont d&#233;j&#224; un plaisir. O&#249; peut-on trouver un jeu plus grandiose ?&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt; &lt;br&gt;
[NOTES]&lt;br&gt;
1. Voir The Bolsheviks and Workers' Control, 1917-1921 de Maurice Brinton ; La r&#233;volution inconnue de Voline ; La Commune de Cronstadt de Ida Mett ; La trag&#233;die de Cronstadt : 1921 de Paul Avrich ; Le mouvement makhnoviste de Pierre Archinoff ; et les th&#232;ses 98-113 de La Soci&#233;t&#233; du Spectacle de Guy Debord.&lt;br&gt;
2. &#8220;La &#8216;r&#233;ussite' ou l' &#8216;&#233;chec' d'une r&#233;volution, r&#233;f&#233;rence triviale des journalistes et des gouvernements, ne signifie rien dans l'affaire, pour la simple raison que, depuis les r&#233;volutions bourgeoises, aucune r&#233;volution n'a encore r&#233;ussi : aucune n'a aboli les classes. La r&#233;volution prol&#233;tarienne n'a vaincu nulle part jusqu'ici, mais le processus pratique &#224; travers lequel son projet se manifeste a d&#233;j&#224; cr&#233;&#233; une dizaine, au moins, de moments r&#233;volutionnaires d'une extr&#234;me importance historique, auxquels il est convenu d'accorder le nom de r&#233;volutions. Jamais le contenu total de la r&#233;volution prol&#233;tarienne ne s'y est d&#233;ploy&#233; ; mais chaque fois il s'agit d'une interruption essentielle de l'ordre socio-&#233;conomique dominant, et de l'apparition de nouvelles formes et de nouvelles conceptions de la vie r&#233;elle, ph&#233;nom&#232;nes vari&#233;s qui ne peuvent &#234;tre compris et jug&#233;s que dans leur signification d'ensemble, qui n'est pas elle-m&#234;me s&#233;parable de l'avenir historique qu'elle peut avoir. (...) La r&#233;volution de 1905 n'a pas abattu le pouvoir tsariste, qui a seulement fait quelques concessions provisoires. La r&#233;volution espagnole de 1936 ne supprima pas formellement le pouvoir politique existant : elle surgissait au demeurant d'un soul&#232;vement prol&#233;tarien commenc&#233; pour maintenir cette R&#233;publique contre Franco. Et la r&#233;volution hongroise de 1956 n'a pas aboli le gouvernement bureaucratique-lib&#233;ral de Nagy. &#192; consid&#233;rer en outre d'autres limitations regrettables, le mouvement hongrois eu beaucoup d'aspects d'un soul&#232;vement national contre une domination &#233;trang&#232;re ; et ce caract&#232;re de r&#233;sistance nationale, quoique moins important dans la Commune, avait cependant un r&#244;le dans ses origines. Celle-ci ne supplanta le pouvoir de Thiers que dans les limites de Paris. Et le soviet de Saint-P&#233;tersbourg en 1905 n'en vint m&#234;me jamais &#224; prendre le contr&#244;le de la capitale. Toutes les crises cit&#233;es ici comme exemples, inachev&#233;es dans leurs r&#233;alisations pratiques et m&#234;me dans leurs contenus, apport&#232;rent cependant assez de nouveaut&#233;s radicales, et mirent assez gravement en &#233;chec les soci&#233;t&#233;s qu'elles affectaient, pour &#234;tre l&#233;gitimement qualifi&#233;es de r&#233;volution.&#8221; (Internationale Situationniste n&#176; 12, pp. 13-14.)&lt;br&gt;
3. &#8220;Les difficult&#233;s &#233;conomiques des exploiteurs n'int&#233;ressent pas les travailleurs. Si l'&#233;conomie capitaliste ne supporte pas les revendications des travailleurs, raison de plus pour lutter pour une nouvelle soci&#233;t&#233;, o&#249; nous ayons le pouvoir de d&#233;cision sur toute l'&#233;conomie et sur toute la vie sociale.&#8221; (Des travailleurs de l'a&#233;ronautique portugais, 27 octobre 1974.)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chapitre 2 : Pr&#233;liminaires&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;L'individu ne peut savoir ce qu'il est r&#233;ellement avant de s'&#234;tre r&#233;alis&#233; par l'action. (...) L'int&#233;r&#234;t qu'il trouve &#224; quelque chose est d&#233;j&#224; la r&#233;ponse &#224; la question de savoir s'il doit agir ou non, et comment.&#8221;&lt;br&gt;
Hegel, La ph&#233;nom&#233;nologie de l'esprit&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Br&#232;ches individuelles&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'efforcerai dans ce texte de r&#233;pondre &#224; quelques-unes des objections les plus courantes &#224; l'id&#233;e d'une telle r&#233;volution. Mais tant que ceux qui les formulent demeureront passifs, aucun argument au monde ne saurait les &#233;branler, et ils continueront &#224; s'abriter derri&#232;re le sempiternel refrain : &#8220;C'est une id&#233;e sympathique, mais elle n'est pas r&#233;aliste, elle m&#233;conna&#238;t la nature humaine, les choses ont toujours &#233;t&#233; comme &#231;a...&#8221; Ceux qui ne r&#233;alisent pas leurs propres potentialit&#233;s sont rarement capables de reconna&#238;tre celles des autres.&lt;br&gt;
Pour paraphraser un vieux proverbe plein de sens, il nous faut la force de r&#233;soudre les probl&#232;mes qui sont &#224; notre port&#233;e, la patience d'endurer ceux que nous ne pouvons r&#233;soudre, et la sagesse de faire la distinction entre ces deux cat&#233;gories. Mais il faut garder &#224; l'esprit que les probl&#232;mes qui ne peuvent pas &#234;tre r&#233;solus par des individus peuvent parfois &#234;tre r&#233;solus collectivement. D&#233;couvrir que d'autres partagent le m&#234;me probl&#232;me, c'est souvent le d&#233;but d'une solution.&lt;br&gt;
Bien s&#251;r, on peut parfois r&#233;soudre certains probl&#232;mes de mani&#232;re individuelle, par la th&#233;rapie, la spiritualit&#233; ou simplement par le bon sens, en se d&#233;barassant d'une conduite ou d'une habitude n&#233;fastes ou en essayant quelque chose de nouveau. Mais je ne m'int&#233;resse pas ici &#224; ces exp&#233;dients individuels, quelle que soit, dans certaines limites, leur utilit&#233;, mais &#224; ces moments o&#249; les gens se projettent vers &#8220;l'ext&#233;rieur&#8221; et se lancent dans des entreprises d&#233;lib&#233;r&#233;ment subversives.&lt;br&gt;
Il existe plus de possibilit&#233;s d'agir qu'on ne pourrait le penser &#224; premi&#232;re vue. Une fois que l'on refuse de se laisser intimider, certaines sont assez simples &#224; mettre en oeuvre. Vous pouvez commencer n'importe o&#249;, et de toute fa&#231;on, il faut bien commencer quelque part. Croyez-vous qu'on puisse apprendre &#224; nager sans jamais entrer dans l'eau ?&lt;br&gt;
Dans certains cas il suffit d'un peu d'action pour couper court &#224; un interminable verbiage et retrouver une perspective concr&#232;te. Point n'est besoin que le domaine d'intervention soit forc&#233;ment capital. Si l'inspiration fait d&#233;faut, une entreprise m&#234;me relativement arbitraire peut faire bouger des choses et pareillement aussi nous r&#233;veiller.&lt;br&gt;
&#192; d'autres moments, au contraire, il faut rompre la cha&#238;ne d'actions et de r&#233;actions compulsives, d&#233;tendre l'atmosph&#232;re, cr&#233;er un peu d'espace &#224; l'abri de la cacophonie du spectacle. Presque tout le monde fait &#231;a &#224; un niveau ou &#224; un autre, par simple r&#233;flexe d'autod&#233;fense psychique, que ce soit en pratiquant une forme de m&#233;ditation, en se livrant &#224; une activit&#233; quelconque ayant le m&#234;me r&#233;sultat (cultiver son jardin, faire une promenade, aller &#224; la p&#234;che), ou bien simplement en faisant une pause dans la routine quotidienne pour respirer &#224; fond, pour revenir un instant au &#8220;centre paisible&#8221;. Si l'on ne se m&#233;nage pas un tel espace, il est difficile d'avoir une perspective saine sur le monde, et m&#234;me de rester en bonne sant&#233; mentale.&lt;br&gt;
Une des m&#233;thodes que j'ai trouv&#233;es efficaces, c'est de poser les questions par &#233;crit. Nous essayons souvent de raisonner avec des &#233;l&#233;ments contradictoires, et nous ne nous en rendons pas compte tant que nous n'avons pas essay&#233; de les mettre sur le papier. Le b&#233;n&#233;fice est en partie psychologique : certains probl&#232;mes perdent leur pouvoir sur nous une fois qu'ils sont mis &#224; plat, car nous pouvons ainsi les consid&#233;rer plus objectivement. De plus, le fait d'&#233;crire nous permet de mieux organiser nos pens&#233;es et de discerner plus clairement les enjeux et les choix possibles.&lt;br&gt;
On m'a parfois reproch&#233; d'avoir exag&#233;r&#233; l'importance de l'&#233;criture. Certes, on peut r&#233;gler bien des questions plus directement. Cependant, pour &#234;tre communiqu&#233;es, r&#233;alis&#233;es, d&#233;battues et corrig&#233;es de mani&#232;re efficace, m&#234;me les actions non verbales exigent r&#233;flexion, discussion, et le plus souvent le recours &#224; l'&#233;crit.&lt;br&gt;
De toute fa&#231;on, je ne pr&#233;tends pas traiter tous les sujets. Je n'aborde que les questions sur lesquelles je crois avoir quelque chose &#224; dire. Si vous pensez que j'ai omis de traiter un sujet important, pourquoi ne pas le faire vous-m&#234;me ?&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Interventions critiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture vous permet de mettre au point vos id&#233;es tranquillement, quelle que soit votre aisance oratoire et sans souci du trac. Vous &#233;noncez votre pens&#233;e une fois pour toutes, au lieu d'avoir &#224; vous r&#233;p&#233;ter sans cesse. Si la discr&#233;tion s'impose, votre texte peut circuler anonymement. Les gens le lisent alors &#224; leur propre rythme, s'arr&#234;tent pour y r&#233;fl&#233;chir ou v&#233;rifier certains points, le reproduisent, l'adaptent, le recommandent &#224; d'autres. Une discussion orale permet parfois d'obtenir des r&#233;actions plus rapides et plus fouill&#233;es, mais elle peut aussi disperser votre &#233;nergie, vous emp&#234;cher d'approfondir vos id&#233;es et de les mettre en pratique. Ceux qui se trouvent dans la m&#234;me orni&#232;re que vous auront tendance &#224; r&#233;sister &#224; vos tentatives d'en sortir, parce que votre &#233;chapp&#233;e r&#233;ussie sonne comme un d&#233;fi &#224; leur propre passivit&#233;.&lt;br&gt;
Parfois, le meilleur moyen de &#8220;provoquer&#8221; de telles personnes est simplement de les laisser en arri&#232;re et de poursuivre votre chemin. (&#8220;H&#233; ! Attendez-moi !&#8221;) Ou bien, c'est de porter le dialogue &#224; un autre niveau. Une lettre oblige l'auteur et le destinataire &#224; pr&#233;ciser leurs id&#233;es. La communication de cette correspondance rendra l'&#233;change plus f&#233;cond. &lt;/br&gt;Une lettre ouverte &#233;largira consid&#233;rablement le cercle de la discussion. Si vous r&#233;ussissez &#224; cr&#233;er une r&#233;action en cha&#238;ne, &#224; travers laquelle de plus en plus de gens d&#233;couvrent votre texte, voyant que d'autres le lisent et le discutent avec passion, personne ne pourra plus pr&#233;tendre qu'il n'a pas conscience des questions que vous avez soulev&#233;es.(1)&lt;br&gt;
Supposons, par exemple, que vous critiquiez un groupe parce qu'il est hi&#233;rarchique, c'est-&#224;-dire qu'il permet &#224; un chef d'avoir de l'autorit&#233; sur ses membres mu&#233;s en suiveurs. Une conversation priv&#233;e avec un d'entre eux ne va probablement provoquer qu'une s&#233;rie de r&#233;actions d&#233;fensives contradictoires, contre lesquelles il serait vain d'argumenter (&#8220;Non, il n'est pas vraiment notre chef... Et m&#234;me s'il l'est, il n'est pas autoritaire... Et de toute fa&#231;on, de quel droit le critiquez-vous ?&#8221;). Une critique publique, par contre, force la question &#224; venir au jour, mettant ainsi les membres du groupe en porte-&#224;-faux. Si l'un refuse d'admettre son caract&#232;re hi&#233;rarchique, un deuxi&#232;me en conviendra, justifiant la chose en attribuant &#224; son chef une perspicacit&#233; sup&#233;rieure ; ce qui peut amener un troisi&#232;me &#224; r&#233;fl&#233;chir.&lt;br&gt;
D'abord f&#226;ch&#233;s que vous ayez troubl&#233; leur petite situation douillette, ils vont probablement serrer les rangs et d&#233;noncer votre &#8220;attitude n&#233;gative&#8221; ou votre &#8220;arrogance &#233;litiste&#8221;. Mais si votre intervention a &#233;t&#233; suffisamment p&#233;n&#233;trante, elle aura un effet &#224; retardement. Le chef devra se tenir &#224; carreau, parce que chacun sera d&#233;sormais plus attentif &#224; tout ce qui semblerait confirmer votre critique. Pour essayer de vous d&#233;mentir, les membres exigeront peut-&#234;tre que le groupe se d&#233;mocratise. Et m&#234;me si celui-ci se montre inaccessible au changement, son exemple pourra servir d'illustration &#233;difiante pour un public plus large. D'autres, moins impliqu&#233;s affectivement, et qui, sans votre critique seraient peut-&#234;tre tomb&#233;s dans le m&#234;me panneau, y seront sensibles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est g&#233;n&#233;ralement plus efficace de critiquer les institutions que d'attaquer des individus qui s'y trouvent compromis. Non seulement parce que la machine est plus importante que ses pi&#232;ces rempla&#231;ables, mais aussi parce que cette tactique permet aux individus de sauver la face en se dissociant de la machine.&lt;br&gt;
Mais vous aurez beau agir avec beaucoup de tact, une critique significative provoquera presque toujours des r&#233;actions d&#233;fensives irrationnelles, s'appuyant sur l'une ou l'autre de ces id&#233;ologies en vogue qui pr&#233;tendent d&#233;montrer l'impossibilit&#233; de toute approche rationnelle des probl&#232;mes sociaux. Et cela pourra aller jusqu'aux attaques personnelles. La raison est d&#233;nonc&#233;e comme froide et abstraite par les d&#233;magogues qui trouvent plus facile de jouer sur les sentiments, la th&#233;orie est m&#233;pris&#233;e au nom de la pratique, etc....&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La th&#233;orie contre l'id&#233;ologie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Th&#233;oriser, ce n'est rien d'autre que d'essayer de comprendre ce que l'on fait. Nous sommes tous des th&#233;oriciens chaque fois que nous discutons honn&#234;tement de ce qui est arriv&#233;, chaque fois que nous essayons de distinguer ce qui est significatif de ce qui ne l'est pas, ce qui a march&#233; de ce qui n'a pas march&#233;, de fa&#231;on &#224; faire mieux la prochaine fois. La th&#233;orie radicale, cela consiste simplement &#224; parler ou &#224; &#233;crire &#224; plus de gens, sur des questions plus g&#233;n&#233;rales, dans des termes plus abstraits (c'est-&#224;-dire qui seront d'une application plus &#233;tendue). Ceux qui pr&#233;tendent rejeter la th&#233;orie &#233;laborent, eux aussi, des th&#233;ories. Seulement, ils le font inconsciemment et un peu n'importe comment. Leurs th&#233;ories comportent donc plus d'erreurs.&lt;br&gt;
La th&#233;orie sans les d&#233;tails est creuse, mais les d&#233;tails sans la th&#233;orie sont aveugles. La pratique met la th&#233;orie &#224; l'&#233;preuve, mais la th&#233;orie inspire aussi la pratique.&lt;br&gt;
La th&#233;orie radicale n'a rien &#224; respecter et rien &#224; perdre. Elle se critique elle-m&#234;me aussi bien que toute autre chose. Ce n'est pas un acte de foi, mais une g&#233;n&#233;ralisation provisoire que les gens doivent continuellement v&#233;rifier et corriger par eux-m&#234;mes, une simplification pratique indispensable pour affronter les complexit&#233;s de la r&#233;alit&#233;.&lt;br&gt;
Mais il faut se garder d'une simplification excessive. Toute th&#233;orie peut se transformer en id&#233;ologie, se figer en dogme, &#234;tre d&#233;form&#233;e &#224; des fins hi&#233;rarchiques. Une id&#233;ologie peut &#234;tre relativement juste &#224; certains &#233;gards, mais ce qui la distingue d'une th&#233;orie, c'est qu'elle n'a pas un rapport dynamique &#224; la pratique. La th&#233;orie, c'est quand vous avez des id&#233;es ; l'id&#233;ologie, c'est quand les id&#233;es vous ont. &#8220;Cherchez la simplicit&#233;, et m&#233;fiez-vous d'elle.&#8221;&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;viter les faux choix, &#233;lucider les v&#233;ritables choix&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut admettre qu'il n'y a pas de truc infaillible, qu'il n'y a pas de tactique radicale qui soit toujours opportune. Une d&#233;marche appropri&#233;e en cas de r&#233;volte collective n'est pas forc&#233;ment judicieuse pour un individu isol&#233;. En cas d'urgence, il peut s'av&#233;rer n&#233;cessaire d'exhorter les gens &#224; agir dans une direction pr&#233;cise. Mais dans la plupart des cas, il vaut mieux se borner &#224; d&#233;gager les facteurs pertinents que les gens doivent prendre en compte pour prendre leurs propres d&#233;cisions. Si je me permets parfois, dans ces lignes, de dispenser des conseils, ce n'est que par commodit&#233; d'expression. &#8220;Faites cela&#8221; doit se lire : &#8220;Dans certaines circonstances, ce serait peut-&#234;tre une bonne id&#233;e de faire &#231;a.&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
Une analyse sociale n'a pas forc&#233;ment besoin d'&#234;tre longue ni d&#233;taill&#233;e. Le seul fait de &#8220;diviser un en deux&#8221; (signaler des tendances contradictoires dans un ph&#233;nom&#232;ne, un groupe ou une id&#233;ologie) ou de &#8220;fusionner deux en un&#8221; (relever un point commun entre deux choses apparemment diff&#233;rentes) peut &#234;tre utile, surtout si on le communique &#224; ceux qui sont concern&#233;s le plus directement. Nous avons d&#233;j&#224; largement assez d'informations sur la plupart des sujets. Il s'agit de trancher dans le vif pour r&#233;v&#233;ler l'essentiel. &#192; partir de l&#224;, d'autres gens, par exemple ceux qui connaissent les choses de l'int&#233;rieur, seront incit&#233;s &#224; entreprendre des enqu&#234;tes plus minutieuses, s'il en faut.&lt;br&gt;
Face &#224; une question donn&#233;e, la premi&#232;re t&#226;che est de d&#233;terminer s'il s'agit bien d'une seule et m&#234;me question. Il est impossible d'avoir une discussion sens&#233;e sur le &#8220;marxisme&#8221;, sur &#8220;la violence&#8221; ou sur &#8220;la technologie&#8221;, par exemple, sans distinguer les diverses significations qui sont r&#233;unies sous de telles &#233;tiquettes.&lt;br&gt;
Inversement, il peut parfois &#234;tre utile de raisonner &#224; partir d'une grande cat&#233;gorie abstraite et de montrer ses tendances pr&#233;dominantes, m&#234;me si un tel type id&#233;al n'existe pas r&#233;ellement. La brochure situationniste De la mis&#232;re en milieu &#233;tudiant, par exemple, pr&#233;sente une &#233;num&#233;ration cinglante des sottises et des pr&#233;tentions propres &#224; &#8220;l'&#233;tudiant&#8221;. &lt;/br&gt;&#201;videmment tous les &#233;tudiants n'ont pas tous ces d&#233;fauts, mais le st&#233;r&#233;otype rend possible une critique syst&#233;matique des tendances g&#233;n&#233;rales. Et en soulignant les qualit&#233;s que partagent la plupart des &#233;tudiants, la brochure met implicitement ceux qui pr&#233;tendraient &#234;tre des exceptions au d&#233;fi d'en faire la d&#233;monstration. On peut dire la m&#234;me chose &#224; propos de la critique du &#8220;pro-situ&#8221; par Debord et Sanguinetti dans La v&#233;ritable scission dans l'Internationale, une rebuffade provocatrice des suiveurs qui est sans doute unique dans l'histoire des mouvements radicaux.&lt;br&gt;
&#8220;On demande &#224; tous leur avis sur tous les d&#233;tails pour mieux leur interdire d'en avoir sur la totalit&#233;&#8221; (Vaneigem). Bien des questions sont tellement vaseuses que celui qui accepte d'y r&#233;pondre finit in&#233;luctablement par &#234;tre embringu&#233; dans des faux choix. Le fait que deux partis soient en lutte, par exemple, n'implique pas n&#233;cessairement que vous deviez soutenir l'un ou l'autre. Si vous ne pouvez rien faire pour r&#233;gler un probl&#232;me, mieux vaut le reconna&#238;tre clairement et passer &#224; d'autre choses qui pr&#233;sentent des possibilit&#233;s pratiques.(2)&lt;br&gt;
Si vous vous d&#233;cidez quand m&#234;me &#224; choisir le moindre de deux maux, alors reconnaissez-le. N'ajoutez pas &#224; la confusion en magnifiant votre choix ou en diffamant l'ennemi. Au contraire, il vaut mieux se faire l'avocat du diable et neutraliser le d&#233;lire pol&#233;mique compulsif en examinant calmement les points forts de la position oppos&#233;e et les points faibles de la v&#244;tre. &#8220;Erreur tr&#232;s populaire : avoir le courage de ses opinions. Il s'agit plut&#244;t d'avoir le courage d'attaquer ses opinions !&#8221; (Nietzsche).&lt;br&gt;
Essayez de joindre l'humilit&#233; &#224; l'audace. Souvenez-vous que s'il vous arrive d'accomplir quelque chose d'important, c'est gr&#226;ce aux efforts pass&#233;s de gens innombrables, dont beaucoup ont d&#251; faire face &#224; des horreurs qui nous auraient certainement fait plier, vous comme moi. Mais par ailleurs, ne sous-estimez pas l'effet de vos prises de positions : dans un monde de spectateurs passifs, l'expression d'une opinion autonome peut faire la diff&#233;rence.&lt;br&gt;
Puisqu'il n'y a plus d'obstacle mat&#233;riel &#224; la r&#233;alisation d'une soci&#233;t&#233; sans classes, le probl&#232;me se ram&#232;ne essentiellement &#224; une question de conscience. Le seul obstacle r&#233;el est l'inconscience des gens quant &#224; leur pouvoir collectif potentiel (la r&#233;pression n'est efficace contre les minorit&#233;s radicales que dans la mesure o&#249; le conditionnement social maintient le reste de la population dans la docilit&#233;). La pratique radicale est donc en grande partie n&#233;gative : il s'agit d'attaquer les formes diverses de la fausse conscience qui emp&#234;chent les gens de r&#233;aliser, dans les deux sens du terme, leurs potentialit&#233;s positives.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le style insurrectionnel&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ignorance, on a souvent reproch&#233; cette &#8220;n&#233;gativit&#233;&#8221; &#224; Marx et aux situationnistes, parce qu'ils se sont concentr&#233;s principalement sur la clarification critique en refusant de promouvoir une id&#233;ologie positive &#224; laquelle des gens pourraient se raccrocher passivement. Ainsi, parce que Marx a montr&#233; comment le capitalisme r&#233;duit notre vie &#224; une foire d'empoigne &#233;conomique, les apologistes &#8220;id&#233;alistes&#8221; de cette condition ont le culot de l'accuser, lui, d'avoir &#8220;r&#233;duit la vie aux questions mat&#233;rielles&#8221;, comme si tout l'int&#233;r&#234;t de l'oeuvre de Marx n'&#233;tait pas de nous aider &#224; d&#233;passer notre esclavage &#233;conomique pour que nos potentialit&#233;s cr&#233;atrices puissent refleurir. &#8220;Exiger que le peuple renonce aux illusions concernant sa propre situation, c'est exiger qu'il renonce &#224; une situation qui a besoin d'illusions. (...) La critique arrache les fleurs imaginaires qui couvrent la cha&#238;ne, non pas pour que l'homme continue &#224; supporter la cha&#238;ne sans fantaisie ni consolation, mais pour qu'il rejette la cha&#238;ne et cueille la fleur vivante&#8221; (&#8220;Contribution &#224; la critique de la philosophie du droit de Hegel&#8221;).&lt;br&gt;
Le seul fait d'&#233;noncer une question cl&#233; avec pr&#233;cision a souvent un effet &#233;tonnamment puissant. Exposer les choses au grand jour oblige les gens &#224; cesser de se prot&#233;ger et &#224; prendre une position nette. Tout comme le boucher adroit de la fable tao&#239;ste, qui n'avait jamais besoin d'aiguiser son couteau parce qu'il d&#233;coupait toujours dans le sens de la fibre, la polarisation radicale la plus efficace ne r&#233;sulte pas de la protestation stridente, mais plut&#244;t de la r&#233;v&#233;lation des divisions qui existent d&#233;j&#224;, de l'&#233;lucidation des tendances, des contradictions et des choix possibles. Une grande partie de l'impact des situationnistes d&#233;coulait du fait qu'ils &#233;non&#231;aient clairement des choses que la plupart des gens avaient d&#233;j&#224; v&#233;cues mais qu'ils &#233;taient incapables d'exprimer, ou qu'ils n'osaient pas exprimer, tant que quelqu'un d'autre n'avait pas commenc&#233; &#224; le faire (&#8220;Nos id&#233;es sont dans toutes les t&#234;tes&#8221;).&lt;br&gt;
Si quelques textes situationnistes semblent n&#233;anmoins d'un abord difficile, c'est parce que leur structure dialectique va &#224; l'encontre de notre conditionnement. Une fois ce conditionnement bris&#233;, ils ne semblent plus si obscurs (ils furent d'ailleurs la source de quelques-uns des graffiti les plus populaires de Mai 1968). Bien des spectateurs universitaires se sont acharn&#233;s sans succ&#232;s pour ramener &#224; une formulation unique, qui serait &#8220;scientifiquement cons&#233;quente&#8221;, les diverses d&#233;finitions &#8220;contradictoires&#8221; du spectacle dans La Soci&#233;t&#233; du Spectacle. Mais celui qui s'engage dans la contestation effective de cette soci&#233;t&#233; trouvera tout &#224; fait clair et utile l'examen de la soci&#233;t&#233; du spectacle men&#233; par Debord sous des angles divers, et il finira par appr&#233;cier le fait que celui-ci ne se perd jamais dans des inanit&#233;s acad&#233;miques ou des protestations solennelles et inutiles.&lt;br class='autobr' /&gt;
La m&#233;thode dialectique, de Hegel et Marx jusqu'aux situationnistes, n'est pas une formule magique pour d&#233;biter des pr&#233;dictions correctes, c'est un outil pour se mettre en prise avec les processus dynamiques des transformations sociales. Elle nous rappelle que les concepts ne sont pas &#233;ternels, qu'ils comprennent leur propre contradiction, qu'ils r&#233;agissent entre eux et se transforment r&#233;ciproquement, m&#234;me en leurs contraires ; que ce qui est vrai ou progressiste dans une situation peut devenir faux ou r&#233;gressif dans une autre.(3)&lt;br&gt;
Le langage non dialectique de la propagande gauchiste est d'un abord facile, mais son effet est g&#233;n&#233;ralement superficiel et &#233;ph&#233;m&#232;re. Comme il ne propose aucun d&#233;fi, il finit rapidement par lasser m&#234;me les spectateurs h&#233;b&#233;t&#233;s auxquels il &#233;tait destin&#233;. Par contraste, un texte radical est parfois difficile, mais le jeu en vaut la chandelle car en le relisant on y fait toujours des nouvelles d&#233;couvertes. M&#234;me si un tel texte ne touche directement que tr&#232;s peu de gens, il les touche souvent si profond&#233;ment qu'un certain nombre d'entre eux finissent par en toucher d'autres &#224; leur tour de la m&#234;me mani&#232;re, ce qui entra&#238;ne une r&#233;action en cha&#238;ne qualitative.&lt;br&gt;
Comme l'a dit Debord dans son dernier film, ceux qui le trouvent trop difficile doivent se d&#233;soler plut&#244;t de leur propre ignorance et de leur propre passivit&#233;, et des &#233;coles et de la soci&#233;t&#233; qui les ont faits ainsi, plut&#244;t que de se plaindre de son obscurit&#233;. Ceux qui n'ont m&#234;me pas l'initiative de relire des textes essentiels, ou de se livrer par eux-m&#234;mes &#224; un minimum de recherches et d'exp&#233;rimentations, ont peu de chances d'accomplir quoi que ce soit, m&#234;me si on leur m&#226;che le travail.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le cin&#233;ma radical&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Debord est pratiquement le seul &#224; avoir fait un usage v&#233;ritablement dialectique et antispectaculaire du cin&#233;ma. Les soi-disant cin&#233;astes radicaux ont beau se r&#233;f&#233;rer, pour la forme, &#224; la &#8220;distanciation&#8221; brechtienne - c'est-&#224;-dire &#224; l'id&#233;e d'inciter les spectateurs &#224; penser et &#224; agir par eux-m&#234;mes plut&#244;t que de s'identifier passivement au h&#233;ros ou &#224; l'intrigue -, la plupart des films radicaux semblent toujours s'appliquer &#224; m&#233;nager un public imb&#233;cile. Peu &#224; peu le cr&#233;tin de protagoniste &#8220;d&#233;couvre l'oppression&#8221; et &#8220;se radicalise&#8221;, m&#251;r enfin pour devenir un fervent partisan des politiciens &#8220;progressistes&#8221; ou le militant fid&#232;le d'un groupe gauchiste. La distanciation se limite &#224; quelques trucs formels qui procurent au spectateur la satisfaction de penser : &#8220;Ah ! Voil&#224; du Brecht ! Que ce cin&#233;aste est ing&#233;nieux ! Et moi aussi pour avoir su le reconna&#238;tre !&#8221; En fait le message radical du film est g&#233;n&#233;ralement si banal que presque tous ceux qui auraient l'id&#233;e d'aller le voir le connaissent d&#233;j&#224;. Mais le spectateur a l'impression flatteuse que le film pourrait &#233;ventuellement amener d'autres gens &#224; son niveau de conscience radicale.&lt;br&gt;
Si le spectateur a quand m&#234;me quelque inqui&#233;tude quant &#224; la qualit&#233; de ce qu'il consomme, cette inqui&#233;tude sera apais&#233;e par les critiques, dont la fonction principale est de trouver des interpr&#233;tations profondes et radicales pour presque n'importe quel film. Comme dans l'histoire des habits neufs de l'Empereur, personne n'avouera qu'il n'avait pas conscience de ces suppos&#233;es significations avant d'en &#234;tre inform&#233;, de peur de passer pour moins averti que les autres spectateurs.&lt;/br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Certains films peuvent r&#233;v&#233;ler une condition d&#233;plorable ou &#233;clairer l'exp&#233;rience d'une situation radicale. Mais il n'y a pas beaucoup d'int&#233;r&#234;t &#224; pr&#233;senter les images d'une lutte si ni les images, ni la lutte ne sont critiqu&#233;es. Des spectateurs se plaignent parfois de ce qu'un film repr&#233;sente inexactement une cat&#233;gorie sociale (les femmes, par exemple). Ils ont peut-&#234;tre raison si le film reproduit des st&#233;r&#233;otypes. Mais l'alternative qui est g&#233;n&#233;ralement sous-entendue - &#224; savoir, que le cin&#233;aste &#8220;aurait d&#251; plut&#244;t pr&#233;senter des images de femmes luttant contre l'oppression&#8221; - est dans la plupart des cas tout aussi fausse. Les femmes (tout comme les hommes, ou comme n'importe quelle autre cat&#233;gorie opprim&#233;e) ont &#233;t&#233; g&#233;n&#233;ralement passives et soumises, voil&#224; pr&#233;cis&#233;ment le probl&#232;me auquel nous devons faire face. Flatter les gens en leur offrant des repr&#233;sentations de l'h&#233;ro&#239;sme radical triomphant, ne fait que renforcer cet esclavage.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le ludisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d&#233;j&#224; une erreur de compter sur les conditions oppressives pour radicaliser les gens, mais il est carr&#233;ment inacceptable de les aggraver intentionnellement pour acc&#233;l&#233;rer ce processus. Certes, la r&#233;pression de certains projets radicaux peut r&#233;v&#233;ler incidemment l'absurdit&#233; de l'ordre r&#233;gnant, mais de tels projets doivent &#234;tre valables en eux-m&#234;mes. Ils perdent leur cr&#233;dibilit&#233; s'ils ne sont que des pr&#233;textes destin&#233;s &#224; provoquer la r&#233;pression. M&#234;me dans les milieux les plus &#8220;privil&#233;gi&#233;s&#8221; il y a d&#233;j&#224; largement assez de probl&#232;mes, nous n'avons pas &#224; en ajouter. Il s'agit plut&#244;t de r&#233;v&#233;ler le contraste entre les conditions actuelles et les possibilit&#233;s actuelles, de donner aux gens un avant-go&#251;t suffisant de la vie r&#233;elle pour qu'ils y prennent go&#251;t.&lt;br&gt;
Les gauchistes pensent qu'il faut beaucoup de simplification, &lt;/br&gt;d'exag&#233;ration et de r&#233;p&#233;tition pour contrebalancer la propagande en faveur de l'ordre r&#233;gnant. Cela revient &#224; dire qu'on pourrait r&#233;tablir un boxeur qui a &#233;t&#233; mis KO par un crochet du droit en lui ass&#233;nant un crochet du gauche.&lt;br&gt;
On n'&#233;l&#232;ve pas la conscience des gens en les ensevelissant sous une avalanche d'histoires affreuses, ni m&#234;me sous une avalanche d'informations. Des informations qui ne sont ni assimil&#233;es ni utilis&#233;es d'une mani&#232;re critique sont vite oubli&#233;es. Tout comme la sant&#233; physique, la sant&#233; mentale exige un &#233;quilibre entre ce que nous absorbons et ce que nous en faisons. Il faut sans doute parfois obliger les gens &#224; regarder en face une atrocit&#233; qu'ils avaient ignor&#233;e, mais m&#234;me dans ce cas, le fait de rab&#226;cher ad nauseam n'aboutit g&#233;n&#233;ralement qu'&#224; les pousser &#224; se r&#233;fugier dans des spectacles moins ennuyeux et moins d&#233;primants.&lt;br&gt;
Une des choses qui nous emp&#234;chent de comprendre notre situation, c'est le spectacle du bonheur apparent d'autrui, qui nous fait percevoir notre propre malheur comme le signe d'un &#233;chec honteux. Mais inversement, le spectacle omnipr&#233;sent de la mis&#232;re nous emp&#234;che de reconna&#238;tre nos potentialit&#233;s positives. La production incessante d'id&#233;es d&#233;lirantes et la repr&#233;sentation d'atrocit&#233;s &#233;coeurantes nous paralyse, nous transforme en parano&#239;aques et en cyniques compulsifs.&lt;br&gt;
La propagande stridente des gauchistes, qui se fixe d'une mani&#232;re obsessionnelle sur le caract&#232;re insidieux et r&#233;pugnant des &#8220;oppresseurs&#8221;, alimente ce d&#233;lire, elle parle &#224; notre c&#244;t&#233; le plus morbide et le plus mesquin. Si nous nous laissons aller &#224; ruminer nos maux, si nous laissons p&#233;n&#233;trer la maladie et la laideur de cette soci&#233;t&#233; jusque dans notre r&#233;volte contre celle-ci, alors nous oublions le but de notre lutte et nous finissons par perdre jusqu'&#224; la capacit&#233; d'aimer, de cr&#233;er et de prendre du plaisir.&lt;br&gt;
Le meilleur &#8220;art radical&#8221; poss&#232;de une certaine ambigu&#239;t&#233;. S'il attaque l'ali&#233;nation de la vie moderne, il nous rappelle en m&#234;me temps des potentialit&#233;s po&#233;tiques qui y sont cel&#233;es. Plut&#244;t que de renforcer notre tendance &#224; nous apitoyer complaisamment sur nous-m&#234;mes, il nous stimule, et il nous permet de rire de nos peines aussi bien que des sottises des forces de &#8220;l'ordre&#8221;. On pense, par exemple, &#224; quelques-unes des vieilles chansons ou bandes dessin&#233;es de l'IWW*, ou bien, aux chansons ironiques et aigres-douces de Brecht et Weill. L'hilarit&#233; du Brave soldat Chv&#233;ik est probablement un antidote contre la guerre plus efficace que la sempiternelle protestation morale du tract pacifiste type.&lt;br&gt;
Rien n'est plus efficace pour saper l'autorit&#233; que de la tourner en ridicule. L'argument le plus d&#233;cisif contre un r&#233;gime r&#233;pressif, ce n'est pas sa m&#233;chancet&#233;, c'est sa b&#234;tise. Les protagonistes du roman La violence et la d&#233;rision d'Albert Cossery, qui vivent sous un r&#233;gime dictatorial au Moyen-Orient, couvrent les murs de la capitale d'affiches d'apparence officielle qui chantent les louanges du dictateur d'une mani&#232;re tellement grotesque que celui-ci devient la ris&#233;e de tout le monde et se sent finalement oblig&#233; de d&#233;missionner. Les farceurs de Cossery sont apolitiques, et la r&#233;ussite de leur entreprise est sans doute trop belle pour &#234;tre vraie, mais on a vu des parodies un peu semblables employ&#233;es dans des buts plus radicaux. (Voir le coup de Li I-Che, mentionn&#233; dans l'article Un groupe radical &#224; Hong Kong.**) Dans les manifestations des ann&#233;es 70 en Italie, les &#8220;Indiens m&#233;tropolitains&#8221;, inspir&#233;s peut-&#234;tre par le premier chapitre de Sylvie et Bruno de Lewis Carroll (&#8220;Moins de pain ! Plus d'imp&#244;ts !&#8221;), ont scand&#233; des slogans tels que &#8220;Le pouvoir aux patrons !&#8221; et &#8220;Plus de travail ! Moins de salaire !&#8221; L'ironie &#233;tait &#233;vidente pour tout le monde, mais il &#233;tait difficile de l'&#233;carter en la mettant dans une case.&lt;br&gt;
L'humour est un antidote salutaire contre toutes les orthodoxies, de gauche comme de droite. Il est tr&#232;s contagieux et il nous rappelle qu'il ne faut pas nous prendre trop au s&#233;rieux. Mais il peut aussi devenir une simple soupape de s&#233;curit&#233; en cantonnant l'insatisfaction dans un cynisme facile. La soci&#233;t&#233; spectaculaire r&#233;cup&#232;re sans peine les r&#233;actions d&#233;lirantes contre ses aspects les plus d&#233;lirants. Ceux qui font de la satire ont souvent un rapport amour-haine avec leurs cibles, et il arrive souvent qu'on ne puisse plus distinguer les parodies de ce qu'elles parodient, ce qui donne l'impression que toutes choses sont &#233;galement bizarres et d&#233;pourvues de sens, et que la perspective est sans espoir.&lt;br&gt;
Dans une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur la confusion maintenue artificiellement, il ne s'agit pas d'en rajouter. La tactique qui consiste &#224; semer la perturbation et le chaos n'engendre habituellement que la contrari&#233;t&#233; ou la panique, poussant les gens &#224; soutenir les mesures gouvernementales &#233;nergiques qui apparaissent n&#233;cessaires au r&#233;tablissement de l'ordre. Une intervention radicale peut sembler d'abord bizarre et incompr&#233;hensible, mais si elle a &#233;t&#233; pens&#233;e avec assez de lucidit&#233;, elle sera vite comprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le scandale de Strasbourg&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imaginez que vous &#234;tes &#224; Strasbourg &#224; l'automne 1966, lors de la rentr&#233;e solennelle de l'Universit&#233;. Avec les &#233;tudiants, les professeurs et les invit&#233;s de marque, vous entrez dans une grande salle. Une petite brochure se trouve sur chaque fauteuil. Un programme ? Non, c'est quelque chose sur &#8220;la mis&#232;re en milieu &#233;tudiant&#8221;. Vous l'ouvrez n&#233;gligemment et commencez &#224; lire : &#8220;Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l'&#233;tudiant en France est, apr&#232;s le policier et le pr&#234;tre, l'&#234;tre le plus universellement m&#233;pris&#233;...&#8221; Vous regardez autour de vous. Tout le monde la lit, les r&#233;actions vont de l'amusement jusqu'&#224; la col&#232;re, mais surtout il y a de la perplexit&#233;. Qui sont les responsables ? D'apr&#232;s la page de couverture, cette brochure serait publi&#233;e par la section strasbourgeoise de l'Union Nationale des &#201;tudiants de France, mais on y voit &#233;galement une r&#233;f&#233;rence &#224; une &#8220;Internationale Situationniste&#8221;...&lt;br&gt;
Ce qui a distingu&#233; le scandale de Strasbourg des frasques estudiantines habituelles, ou des farces confuses et confusionnistes de groupes comme les Yippies, c'est que sa forme scandaleuse communiquait un contenu &#233;galement scandaleux. Dans un temps o&#249; l'on proclamait que les &#233;tudiants &#233;taient le secteur le plus radical de la soci&#233;t&#233;, ce texte a replac&#233; les choses sous leur vrai jour. Mais les mis&#232;res particuli&#232;res des &#233;tudiants n'&#233;taient qu'un point de d&#233;part fortuit. On pourrait, et on devrait, &#233;crire des textes aussi cinglants sur les mis&#232;res de tous les autres secteurs de la soci&#233;t&#233; (de pr&#233;f&#233;rence, ce sont ceux qui les connaissent de l'int&#233;rieur qui devraient les &#233;crire). On a connu quelques tentatives, mais il n'y a pas de comparaison possible avec la lucidit&#233; et la coh&#233;rence de la brochure situationniste, si concise et pourtant si compl&#232;te, si provocante et si juste, et qui avance si m&#233;thodiquement &#224; partir d'une situation particuli&#232;re vers des d&#233;veloppements toujours plus g&#233;n&#233;raux, que le chapitre final pr&#233;sente le r&#233;sum&#233; le plus concis qui soit du projet r&#233;volutionnaire moderne. (Il y a plusieurs &#233;ditions de cette brochure ; voir aussi l'article dans Internationale Situationniste n&#176; 11, pp. 23-31.)&lt;br&gt;
Les situationnistes n'ont jamais pr&#233;tendu avoir provoqu&#233; Mai 1968 &#224; eux tout seuls. Comme ils l'ont bien dit, ils n'ont pr&#233;vu ni la date ni le lieu de la r&#233;volte, mais seulement le contenu. Cependant, sans le scandale de Strasbourg et l'agitation ult&#233;rieure du groupe des Enrag&#233;s influenc&#233; par l'I.S. (et dont le Mouvement du 22 mars n'&#233;tait qu'une imitation tardive et confuse), la r&#233;volte aurait pu ne jamais se produire. Il n'y avait aucune crise &#233;conomique ou de gouvernement, aucune guerre, aucun antagonisme racial ne perturbait le pays, ni rien d'autre qui aurait pu favoriser une telle r&#233;volte. Il y avait des luttes ouvri&#232;res plus radicales en Italie et en Angleterre, des luttes &#233;tudiantes plus militantes en Allemagne et au Japon, des mouvements contre-culturels plus importants aux &#201;tats-Unis et en Hollande. Mais c'est seulement en France qu'il y avait une perspective qui les liait tous ensemble.&lt;br&gt;
Il faut distinguer les interventions d&#233;lib&#233;r&#233;es, comme le scandale de Strasbourg, non seulement des actions perturbatrices et confusionnistes, mais &#233;galement des r&#233;v&#233;lations purement spectaculaires. Tant que les critiques de la soci&#233;t&#233; se limitent &#224; contester tel ou tel d&#233;tail, le rapport spectacle-spectateur se reconstitue continuellement. Si ces critiques r&#233;ussissent &#224; discr&#233;diter les dirigeants politiques existants, ils risquent de devenir eux-m&#234;mes des nouvelles vedettes (Ralph Nader, Noam Chomsky, etc.) sur lesquelles comptent des spectateurs l&#233;g&#232;rement plus avertis que la moyenne pour obtenir un flot continu d'informations-choc, &#224; partir desquelles il est bien rare qu'ils engagent une action quelconque. Les r&#233;v&#233;lations anodines encouragent les spectateurs &#224; applaudir telle ou telle faction dans les luttes de pouvoir intragouvernementales. Les r&#233;v&#233;lations les plus sensationnelles alimentent leur curiosit&#233; morbide, les entra&#238;nant &#224; consommer plus d'articles, d'actualit&#233;s et de documentaires &#224; sensations, et &#224; entrer dans des d&#233;bats interminables sur les diverses th&#233;ories qui attribuent tous les troubles &#224; des conspirations. La plupart de ces th&#233;ories ne sont &#233;videmment que des expressions d&#233;lirantes du manque de sens historique critique qui est produit par le spectacle moderne, des tentatives d&#233;sesp&#233;r&#233;es de trouver un sens coh&#233;rent dans une soci&#233;t&#233; toujours plus incoh&#233;rente et plus absurde. En tout cas, tant que les choses restent sur le terrain spectaculaire, il importe peu que de telles th&#233;ories soient vraies ou non : Ceux qui se cantonnent dans la position d'observateurs en attendant de savoir ce qui va suivre ne parviennent jamais &#224; influencer ce qui va suivre.&lt;br&gt;
Certaines r&#233;v&#233;lations sont plus int&#233;ressantes parce qu'elles permettent d'aborder des questions importantes d'une mani&#232;re qui entra&#238;ne beaucoup de gens dans le jeu. Le scandale des &#8220;Espions pour la paix&#8221; en est un bel exemple : en 1963 en Grande-Bretagne, des inconnus ont rendu public l'emplacement d'un abri antiatomique ultra-secret r&#233;serv&#233; aux membres du gouvernement. Et alors que le gouvernement mena&#231;ait de poursuivre en justice toute personne qui propagerait ce &#8220;secret d'&#201;tat&#8221; d&#233;sormais connu par tout le monde, il &#233;tait divulgu&#233; malicieusement par des milliers de groupes et d'individus, qui ont &#233;galement d&#233;couvert et envahi d'autres abris secrets. Non seulement la sottise du gouvernement et la folie du spectacle de la guerre nucl&#233;aire sont devenues &#233;videntes &#224; tout le monde, mais la r&#233;action en cha&#238;ne humaine spontan&#233;e a fourni l'avant-go&#251;t d'une tout autre potentialit&#233; sociale.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mis&#232;re de la politique &#233;lectorale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Depuis 1814, aucun gouvernement lib&#233;ral n'&#233;tait arriv&#233; au pouvoir sans violences. C&#225;novas &#233;tait trop lucide pour ne pas voir les inconv&#233;nients et les dangers que cela pr&#233;sentait. Il prit donc ses dispositions pour permettre aux lib&#233;raux de remplacer r&#233;guli&#232;rement les conservateurs au gouvernement. Il adopta la tactique suivante : d&#233;missionner chaque fois que mena&#231;ait une crise &#233;conomique ou une gr&#232;ve importante et laisser aux lib&#233;raux le soin de r&#233;soudre le probl&#232;me. Voil&#224; pourquoi la plupart des mesures de r&#233;pression vot&#233;es par la suite, dans le courant du si&#232;cle, le furent par ces derniers.&#8221;&lt;br&gt;
Gerald Brenan, Le labyrinthe espagnol&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le meilleur argument en faveur de la politique &#233;lectorale radicale f&#251;t &#233;nonc&#233; par Eug&#232;ne Debs, le leader socialiste am&#233;ricain, qui a r&#233;colt&#233; presque un million de votes &#224; l'&#233;lection pr&#233;sidentielle de 1920 alors qu'il &#233;tait en prison pour s'&#234;tre oppos&#233; &#224; la Premi&#232;re Guerre mondiale : &#8220;Si le peuple n'est pas suffisamment avis&#233; pour savoir pour qui il doit voter, il ne saura pas sur qui il faut tirer.&#8221; Mais pendant la r&#233;volution allemande de 1918-1919, les travailleurs rest&#232;rent dans la confusion sur la question de savoir sur qui il fallait tirer, &#224; cause de la pr&#233;sence au gouvernement des dirigeants &#8220;socialistes&#8221; qui travaillaient &#224; plein temps pour r&#233;primer la r&#233;volution.&lt;br&gt;
Le choix de voter ou de ne pas voter n'a pas en soi une grande signification, et ceux qui font grand cas de l'abstention ne montrent par l&#224; que leur propre f&#233;tichisme. Mais en prenant le vote trop au s&#233;rieux, on contribue &#224; entretenir les gens dans une certaine d&#233;pendance. Car ils prennent l'habitude de se reposer sur autrui pour agir &#224; leur place, ce qui les d&#233;tourne de possibilit&#233;s plus int&#233;ressantes. Quelques personnes prenant une initiative cr&#233;ative (rappelons-nous les premiers sit-ins pour les droits civiques, par exemple) peuvent obtenir finalement des r&#233;sultats beaucoup plus importants que s'ils avaient consacr&#233; leur &#233;nergie &#224; soutenir un politicien quelconque. Les l&#233;gislateurs font rarement autre chose que ce qu'ils ont &#233;t&#233; contraints de faire sous la pression des mouvements populaires. Un r&#233;gime conservateur c&#232;de souvent plus sous la pression des mouvements radicaux autonomes que ne l'aurait fait un r&#233;gime progressiste qui sait qu'il peut compter sur le soutien des radicaux. Si les gens se rallient immanquablement au moindre mal, tout ce qu'il faudra aux dirigeants dans n'importe quelle situation qui menace leur pouvoir, c'est d'invoquer la menace de n'importe quel mal plus grand.&lt;br&gt;
M&#234;me dans les rares cas o&#249; un politicien &#8220;radical&#8221; a une chance r&#233;elle de gagner une &#233;lection, tous les efforts consentis par des milliers de gens lors de la campagne &#233;lectorale peuvent &#234;tre fichus &#224; l'eau en un instant par la r&#233;v&#233;lation du moindre scandale concernant la vie priv&#233;e du candidat, ou bien parce que celui-ci aura par m&#233;garde dit quelque chose d'intelligent. S'il r&#233;ussit malgr&#233; tout &#224; &#233;viter ces pi&#232;ges, et si la victoire parait possible, il &#233;ludera de plus en plus les questions d&#233;licates de peur de contrarier des &#233;lecteurs ind&#233;cis. Et s'il est &#233;lu, il est bien rare qu'il se trouve en position de r&#233;aliser les r&#233;formes qu'il a promises, sauf peut-&#234;tre apr&#232;s des ann&#233;es de manigances avec ses nouveaux confr&#232;res, ce qui lui donne une bonne excuse pour faire toutes les compromissions n&#233;cessaires afin de se maintenir en place aussi longtemps que possible. Frayant avec les riches et les puissants, il acquiert des int&#233;r&#234;ts et des go&#251;ts nouveaux qu'il justifie en se disant qu'il m&#233;rite bien quelques petits b&#233;n&#233;fices apr&#232;s avoir travaill&#233; pour la bonne cause pendant tant d'ann&#233;es. Enfin, et c'est le plus grave, s'il r&#233;ussit finalement &#224; faire passer quelques mesures &#8220;progressistes&#8221;, ce succ&#232;s exceptionnel et dans la plupart des cas insignifiant sera invoqu&#233; &#224; l'appui de l'efficacit&#233; de la politique &#233;lectorale, ce qui incitera les gens &#224; gaspiller leur &#233;nergie en plus grand nombre dans les campagnes &#224; venir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme l'a dit un graffiti de Mai 1968 : &#8220;Il est douloureux de subir ses chefs, il est encore plus b&#234;te de les choisir.&#8221;&lt;br&gt;
Les r&#233;f&#233;rendums sur des questions pr&#233;cises permettent de pallier &#224; la versatilit&#233; des hommes politiques. Mais le r&#233;sultat est g&#233;n&#233;ralement insignifiant, parce que dans la plupart des cas les questions sont pos&#233;es d'une mani&#232;re simpliste, et parce qu'un projet de loi qui menace des int&#233;r&#234;ts puissants peut toujours &#234;tre neutralis&#233; par l'influence de l'argent et des m&#233;dias.&lt;br&gt;
Les &#233;lections locales permettent aux gens de tenir les &#233;lus &#224; l'oeil et leur offrent de meilleures chances d'influer sur les d&#233;cisions politiques. Mais m&#234;me la communaut&#233; la plus &#233;clair&#233;e ne peut se prot&#233;ger de la d&#233;t&#233;rioration du reste du monde. Une ville qui a r&#233;ussi &#224; pr&#233;server certains attraits culturels, ou une certaine qualit&#233; de vie, subit des pressions &#233;conomiques de plus en plus fortes du fait m&#234;me de ces atouts. Avoir plac&#233; les valeurs humaines au-dessus des valeurs &#233;conomiques fait cro&#238;tre ces derni&#232;res, et elles finissent t&#244;t ou tard par prendre le dessus. De plus en plus de gens veulent investir dans cette r&#233;gion ou s'y installer, des d&#233;cisions politiques locales sont annul&#233;es par la justice ou par l'administration, on injecte beaucoup d'argent dans ces &#233;lections, des fonctionnaires municipaux sont corrompus. Enfin, certains quartiers d'habitation sont d&#233;molis pour faire place &#224; des autoroutes et &#224; des gratte-ciel, et les loyers montent en fl&#232;che, ce qui oblige les plus pauvres &#224; d&#233;m&#233;nager, notamment les communaut&#233;s immigr&#233;es et la boh&#232;me qui avaient contribu&#233; &#224; l'animation et au charme original de la ville. Ce qui subsiste alors de l'ancienne r&#233;alit&#233;, ce ne sont plus que quelques sites d' &#8220;int&#233;r&#234;t historique&#8221; isol&#233;s destin&#233;s aux touristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;formes et institutions alternatives&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Agir localement&#8221; peut cependant &#234;tre un bon point de d&#233;part. Les gens qui pensent que la situation mondiale est incompr&#233;hensible et sans espoir peuvent saisir l'occasion d'agir concr&#232;tement sur des situations locales pr&#233;cises. Des organisations de quartier, des coop&#233;ratives, des switchboards (centres pour l'&#233;change de renseignements pratiques divers), des groupes qui se r&#233;unissent r&#233;guli&#232;rement pour &#233;tudier et discuter un texte ou une question quelconque, des &#233;coles alternatives, des centres m&#233;dico-sociaux b&#233;n&#233;voles, des th&#233;&#226;tres communautaires, des journaux de quartier, des stations de radio ou de t&#233;l&#233;vision o&#249; les gens peuvent s'exprimer et participer, et bien d'autres institutions alternatives, toutes ces initiatives sont valables en elles-m&#234;mes, et si elles sont suffisamment participatives elles peuvent d&#233;boucher sur des mouvements d'une plus grande envergure. Et m&#234;me si elles ne durent pas, elles peuvent servir de base pour l'exp&#233;rimentation radicale.&lt;br&gt;
Mais il y a des limites &#224; tout &#231;a. Le capitalisme pouvait se d&#233;velopper graduellement &#224; l'int&#233;rieur de la soci&#233;t&#233; f&#233;odale, de sorte que quand la r&#233;volution capitaliste s'est d&#233;faite des derniers vestiges du f&#233;odalisme, la plupart des m&#233;canismes du nouvel ordre bourgeois &#233;taient d&#233;j&#224; bien &#233;tablis. Par contre, une r&#233;volution anticapitaliste ne peut construire v&#233;ritablement une nouvelle soci&#233;t&#233; &#8220;&#224; l'int&#233;rieur de la coquille de l'ancienne&#8221;. Le capitalisme est beaucoup plus flexible et plus omnip&#233;n&#233;trant que ne l'&#233;tait le f&#233;odalisme, et il tend &#224; r&#233;cup&#233;rer toute organisation qui s'oppose &#224; lui.&lt;br&gt;
Au XIXe si&#232;cle, les th&#233;oriciens radicaux pouvaient trouver encore assez de vestiges des formes communalistes traditionnelles pour imaginer qu'une fois &#233;limin&#233;e la superstructure exploiteuse, on pourrait les ranimer et les d&#233;velopper pour constituer la base d'une nouvelle soci&#233;t&#233;. Mais la p&#233;n&#233;tration mondiale du capitalisme spectaculaire a d&#233;truit pratiquement toutes les formes de contr&#244;le populaire et d'interaction humaine directe. M&#234;me les tentatives plus r&#233;centes de la contre-culture des ann&#233;es 60 sont depuis longtemps int&#233;gr&#233;es au syst&#232;me. Les coop&#233;ratives, les m&#233;tiers artisanaux, l'agriculture biologique et d'autres entreprises marginales peuvent bien produire des denr&#233;es d'une meilleure qualit&#233;, et avec des meilleures conditions de travail, ces biens doivent toujours se transformer en marchandises sur le march&#233;. Les rares tentatives de ce genre qui r&#233;ussissent tendent &#224; se transformer en entreprises ordinaires dont les membres originels se transforment graduellement en propri&#233;taires ou en directeurs vis-&#224;-vis des travailleurs qui sont arriv&#233;s par la suite, et ils doivent s'occuper de toutes sortes de questions commerciales et bureaucratiques routini&#232;res qui n'ont rien &#224; faire avec le projet de &#8220;pr&#233;parer la voie pour une nouvelle soci&#233;t&#233;&#8221;.&lt;br&gt;
Plus une institution alternative dure, plus elle tend &#224; perdre son caract&#232;re volontaire, spontan&#233;, b&#233;n&#233;vole et exp&#233;rimental. Le personnel permanent et r&#233;mun&#233;r&#233; trouve son int&#233;r&#234;t dans le statu quo et &#233;vite les questions d&#233;licates, de crainte de choquer la client&#232;le ou de perdre ses subventions. Les institutions alternatives ont &#233;galement tendance &#224; prendre une trop grand part du temps libre des gens, et &#224; les embourber dans les t&#226;ches routini&#232;res qui les privent de l'&#233;nergie et de l'imagination qui leurs seraient n&#233;cessaires pour faire face aux questions plus g&#233;n&#233;rales. Apr&#232;s une br&#232;ve p&#233;riode participative, la plupart des gens s'y ennuient et laissent le travail aux &#226;mes consciencieuses ou aux gauchistes qui essayent de faire une d&#233;monstration id&#233;ologique. Entendre dire que des gens ont constitu&#233; des organisations de quartier, etc., peut sembler formidable. Mais en r&#233;alit&#233;, &#224; moins qu'il n'y ait une situation d'urgence, il est g&#233;n&#233;ralement assez ennuyeux d'assister &#224; des r&#233;unions interminables pour &#233;couter les dol&#233;ances de ses voisins, et les projets sur lesquels il s'agit de s'engager sont rarement passionnants.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les r&#233;formistes se bornent &#224; poursuivre des objectifs &#8220;r&#233;alistes&#8221;. Mais m&#234;me quand ils r&#233;ussissent &#224; obtenir quelques petites am&#233;liorations du syst&#232;me, celles-ci sont le plus souvent annul&#233;es par d'autres modifications &#224; d'autres niveaux. Cela ne veut pas dire que les r&#233;formes ne repr&#233;sentent aucun int&#233;r&#234;t, mais simplement qu'elles ne suffisent pas. Il faut continuer &#224; combattre des maux particuliers, mais il faut comprendre que le syst&#232;me continuera &#224; en engendrer de nouveaux tant que nous n'y aurons pas mis fin. Croire qu'une s&#233;rie de r&#233;formes m&#232;nera finalement &#224; une transformation qualitative, c'est comme penser qu'on pourrait traverser un foss&#233; de dix m&#232;tres en faisant une s&#233;rie successive de sauts d'un m&#232;tre.&lt;br&gt;
Les gens ont tendance &#224; croire que parce qu'une r&#233;volution implique un changement beaucoup plus important qu'une r&#233;forme, la premi&#232;re est plus difficile &#224; mettre en oeuvre que la seconde. En r&#233;alit&#233;, &#224; terme, une r&#233;volution peut &#234;tre plus facile, parce qu'elle tranche nombre de petits probl&#232;mes et provoque un enthousiasme beaucoup plus grand. Arriv&#233; &#224; un certain point, il vaut mieux prendre un nouveau d&#233;part, plut&#244;t que de s'obstiner &#224; repl&#226;trer une structure pourrie.&lt;br&gt;
En attendant, jusqu'&#224; ce qu'une situation r&#233;volutionnaire nous permette d'&#234;tre vraiment constructifs, le mieux que nous puissions faire est d'entreprendre des n&#233;gations cr&#233;atives, c'est-&#224;-dire de nous appliquer principalement aux clarifications critiques, laissant les gens poursuivre les projets positifs qui les attirent, mais sans entretenir l'illusion qu'une nouvelle soci&#233;t&#233; pourra &#234;tre &#8220;b&#226;tie&#8221; par l'accumulation graduelle de tels projets.&lt;br&gt;
Les projets purement n&#233;gatifs (par exemple, l'abolition des lois contre l'usage des drogues, ou contre les rapports sexuels entre adultes consentants, ou d'autres &#8220;crimes sans victimes&#8221;) ont l'avantage de la simplicit&#233;. Ils profitent &#224; presque tout le monde (sauf &#224; ce duo symbiotique, le crime organis&#233; et l'industrie anti-crime) et une fois qu'ils sont r&#233;alis&#233;s ils n'exigent presque aucun travail de suivi. En revanche, ils fournissent peu d'occasions pour la participation cr&#233;ative.&lt;br&gt;
Les meilleurs projets sont ceux qui ont une valeur en soi, tout en permettant de mettre en question un aspect fondamental du syst&#232;me, qui donnent aux gens l'occasion de participer aux questions importantes en fonction de leurs int&#233;r&#234;ts, tout en ouvrant des perspectives plus radicales.&lt;br&gt;
Moins int&#233;ressant, mais qui vaut quand m&#234;me la peine, la revendication de meilleures conditions de vie ou de droits &#233;gaux. M&#234;me si ces projets ne sont pas tr&#232;s participatifs, ils peuvent supprimer des obstacles &#224; la participation.&lt;br&gt;
Les moins valables sont les luttes &#224; somme nulle, o&#249; une am&#233;lioration dans un domaine provoque une aggravation dans un autre.&lt;br class='autobr' /&gt;
M&#234;me dans ce dernier cas, il ne s'agit pas de dire aux gens ce qu'ils doivent faire, mais de leur faire prendre conscience de ce qu'ils font. Si certains agitent une question dans un but de recrutement, il convient de d&#233;voiler leurs mobiles manipulateurs. S'ils croient qu'ils contribuent &#224; une transformation radicale, il peut &#234;tre utile de leur montrer qu'en r&#233;alit&#233; ils renforcent le syst&#232;me, et de leur montrer de quelle mani&#232;re. Mais s'ils s'int&#233;ressent r&#233;ellement &#224; leur projet, qu'ils le poursuivent !&lt;br&gt;
M&#234;me si nous nous trouvons en d&#233;saccord avec certaines priorit&#233;s (par exemple, avec leur choix de collecter des fonds pour soutenir l'op&#233;ra, alors qu'il y a beaucoup de gens qui vivent dans la rue), nous devons nous m&#233;fier de toute strat&#233;gie qui ne s'adresse qu'aux sentiments de culpabilit&#233;. Pas seulement parce que ce genre d'appel n'a g&#233;n&#233;ralement qu'un effet n&#233;gligeable, mais parce que ce moralisme r&#233;prime des aspirations positives salutaires. S'abstenir de contester les questions relatives &#224; &#8220;la qualit&#233; de la vie&#8221; parce que le syst&#232;me continue &#224; nous poser des questions urgentes de survie, cela revient &#224; nous soumettre &#224; un chantage qui n'a plus de justification. &#8220;Le pain et les roses&#8221; ne s'excluent plus l'un l'autre.(4)&lt;br&gt;
En fait, les projets relatifs &#224; &#8220;la qualit&#233; de la vie&#8221; suscitent souvent plus d'enthousiasme que les habituelles revendications politiques et &#233;conomiques. On en trouve des exemples imaginatifs et parfois dr&#244;les dans les livres de Paul Goodman***. Si ses propositions sont &#8220;r&#233;formistes&#8221;, elles le sont d'une fa&#231;on vivante et provocante qui offre un contraste rafra&#238;chissant avec l'attitude d&#233;fensive et craintive de la plupart des r&#233;formistes actuels, lesquels se limitent &#224; r&#233;agir aux programmes des r&#233;actionnaires. (&#8220;Nous sommes d'accord sur la n&#233;cessit&#233; de cr&#233;er des emplois, de lutter contre la criminalit&#233;, de maintenir la puissance de notre pays. Mais nos mesures et nos m&#233;thodes mod&#233;r&#233;es seront plus efficaces que les propositions extr&#233;mistes des conservateurs.&#8221;)&lt;br&gt;
Toutes choses &#233;gales par ailleurs, il vaut mieux &#233;viter de consacrer son &#233;nergie aux questions qui se trouvent d&#233;j&#224; au centre de l'attention publique. Les projets qui peuvent &#234;tre r&#233;alis&#233;s directement sont pr&#233;f&#233;rables &#224; ceux qui exigent des compromissions (passer par l'interm&#233;diaire d'une officine gouvernementale, par exemple). M&#234;me si de telles compromissions ne semblent pas trop graves, elles cr&#233;ent un pr&#233;c&#233;dent. Compter sur l'&#201;tat m&#232;ne presque toujours au contraire de ce qu'on a voulu - des commissions destin&#233;es &#224; extirper la corruption bureaucratique deviennent elles-m&#234;mes des bureaucraties corrompues, des lois destin&#233;es &#224; contrecarrer des groupes r&#233;actionnaires arm&#233;s finissent par &#234;tre employ&#233;es principalement au harc&#232;lement des radicaux sans armes...&lt;br&gt;
Le syst&#232;me fait d'une pierre deux coups en manoeuvrant ses adversaires pour qu'ils d&#233;couvrent et proposent des &#8220;solutions constructives&#8221; aux crises qui le menacent. En fait, il a besoin d'une certaine quantit&#233; d'opposition pour pr&#233;venir les probl&#232;mes, pour l'obliger &#224; se rationaliser, lui permettre de mettre &#224; l'&#233;preuve ses instruments de contr&#244;le, et lui fournir de bonnes raisons pour en imposer de nouveaux. &lt;br&gt;Dans les moments de panique, des mesures qui rencontreraient ordinairement une grande r&#233;sistance sont accept&#233;es facilement, et ces &#8220;mesures d'urgence&#8221; se transforment insensiblement en mesures permanentes. Le viol lent et constant de la personnalit&#233; humaine par toutes les institutions de la soci&#233;t&#233; ali&#233;n&#233;e, depuis l'&#233;cole et l'usine jusqu'&#224; la publicit&#233; et l'urbanisme, finit par para&#238;tre normal, car le spectacle se focalise d'une mani&#232;re obs&#233;dante sur des crimes individuels sensationnels et manoeuvre les gens en provoquant chez eux une hyst&#233;rie collective en faveur de l'ordre policier.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le politiquement correct ou l'ali&#233;nation &#233;gale pour tous&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le syst&#232;me prosp&#232;re surtout quand il peut d&#233;tourner la contestation sociale vers des querelles portant sur les places d&#233;sirables.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est un sujet particuli&#232;rement &#233;pineux. Il faut contester toutes les in&#233;galit&#233;s sociales, non seulement parce que ce sont des injustices, mais surtout parce qu'elles servent &#224; diviser les gens. Cependant, la r&#233;alisation de l'&#233;galit&#233; dans l'esclavage salari&#233;, ou de l'&#233;galit&#233; des chances de devenir un bureaucrate ou un capitaliste, n'est certainement pas une victoire sur le capitalisme bureaucratique.&lt;br&gt;
Il est normal et n&#233;cessaire que les gens d&#233;fendent leurs int&#233;r&#234;ts. Mais en s'identifiant de fa&#231;on &#233;troite &#224; un groupe restreint, ils perdent souvent la perspective globale pour s'enfermer dans une logique corporatiste. Comme des cat&#233;gories toujours plus fragment&#233;es se disputent pour les miettes qui leur sont accord&#233;es, l'objectif d'abolir l'ensemble de la structure hi&#233;rarchique est oubli&#233;. Ceux qui sont habituellement prompts &#224; d&#233;noncer le moindre soup&#231;on de st&#233;r&#233;otype, qualifient d' &#8220;oppresseurs&#8221; tous les hommes ou tous les blancs en bloc. Puis ils se demandent pourquoi ils rencontrent une telle hostilit&#233; chez ces derniers, qui se rendent bien compte de leur c&#244;t&#233; qu'ils n'ont que tr&#232;s peu de pouvoir r&#233;el sur leur propre vie, encore moins sur celle d'autrui.&lt;br&gt;
Mis &#224; part les d&#233;magogues r&#233;actionnaires (qui sont agr&#233;ablement surpris en constatant que les &#8220;progressistes&#8221; leur fournissent des cibles si faciles &#224; ridiculiser), les seules &#224; profiter r&#233;ellement de ces querelles sont les carri&#233;ristes qui se disputent des postes bureaucratiques, des subventions gouvernementales, des titularisations universitaires, des contrats avec les maisons d'&#233;dition, ou une client&#232;le quelconque, dans un temps o&#249; les places &#224; l'abreuvoir sont de plus en plus limit&#233;es. D&#233;nicher des h&#233;r&#233;sies politiques (ce qui n'est pas &#8220;politiquement correct&#8221;) permet au carri&#233;riste de frapper ses rivaux et de renforcer sa propre position de sp&#233;cialiste ou de porte-parole dans son pr&#233; carr&#233;. Quant aux groupes opprim&#233;s qui sont mal avis&#233;s d'accepter de tels porte-parole, ils n'y gagnent rien d'autre que la jouissance aigre-douce procur&#233;e par un ressentiment accru, et une risible terminologie orthodoxe qui fait penser &#224; la Novlangue d'Orwell.(5)&lt;br&gt;
Il y a une diff&#233;rence essentielle, quoique parfois subtile, entre le fait de combattre des maux sociaux et celui de s'en nourrir. On ne fortifie pas les gens en les encourageant &#224; s'apitoyer sur leur propre sort. &lt;br&gt;L'autonomie individuelle ne se constitue pas en se r&#233;fugiant dans une identit&#233; de groupe. On ne d&#233;montre pas son &#233;galit&#233; d'intelligence en qualifiant le raisonnement logique de &#8220;tactique typique des phallocrates blancs&#8221;. On ne favorise pas le dialogue radical en harcelant les gens qui ne se conforment pas &#224; une orthodoxie politique, encore moins en se d&#233;brouillant pour qu'une telle orthodoxie soit impos&#233;e par des voies l&#233;gales.&lt;br&gt;
Et on ne fait pas l'histoire en la r&#233;&#233;crivant. Certes il faut nous lib&#233;rer d'un respect non critique du pass&#233;, et devenir conscients des diff&#233;rentes mani&#232;res dont il a &#233;t&#233; d&#233;form&#233;. Mais il faut reconna&#238;tre &#233;galement que, malgr&#233; notre r&#233;probation des vieux pr&#233;jug&#233;s et des vieilles injustices, il est peu probable que nous aurions fait mieux si nous avions v&#233;cu dans les m&#234;mes conditions. Appliquer r&#233;troactivement des crit&#232;res contemporains (en corrigeant d'un air suffisant des auteurs anciens chaque fois qu'ils emploient les formes grammaticales masculines qui &#233;taient autrefois de rigueur, ou bien en s'&#233;vertuant &#224; censurer Huckleberry Finn parce que Huck n'appelle pas Jim &#8220;une personne de couleur&#8221;****), cela ne fait que renforcer l'ignorance historique qu'a favoris&#233;e avec tant de succ&#232;s le spectacle moderne.&lt;br&gt;
Inconv&#233;nients du moralisme et de l'extr&#233;misme simpliste&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour une bonne part, ces absurdit&#233;s d&#233;coulent de l'hypoth&#232;se que la radicalit&#233; implique de vivre en accord avec un certain nombre de &#8220;principes&#8221; moraux, comme si l'on ne pouvait lutter pour la paix sans &#234;tre un pacifiste absolu, ni pr&#244;ner l'abolition du capitalisme sans distribuer tout son argent. La plupart des gens ont trop de bon sens pour se conformer &#224; des pr&#233;ceptes aussi simplistes, mais ils ont souvent un petit sentiment de culpabilit&#233; de ne pas l'avoir fait. Cette culpabilit&#233; les paralyse et les rend sensibles au chantage exerc&#233; par les manipulateurs gauchistes, qui nous disent que si nous n'avons pas le courage de nous martyriser, nous devons soutenir inconditionnellement ceux qui l'ont. Ou bien ils essayent de refouler leur sentiment de culpabilit&#233; en d&#233;pr&#233;ciant ceux qui leur semblent encore plus compromis : un ouvrier peut s'enorgueillir de ne pas s'&#234;tre vendu mentalement comme un professeur ; qui, lui, &#233;prouve peut-&#234;tre un sentiment de sup&#233;riorit&#233; sur un publicitaire ; lequel m&#233;prise &#224; son tour l'ouvrier qui travaille dans l'industrie de l'armement...&lt;br&gt;
Transformer des probl&#232;mes sociaux en questions morales nous d&#233;tourne de leur solution possible. Croire qu'on peut transformer les conditions sociales par la charit&#233;, c'est comme chercher &#224; &#233;lever le niveau de la mer en y jetant des seaux d'eau. M&#234;me si l'on accomplit quelque chose de bon par des actions altruistes, il est absurde d'en faire une strat&#233;gie globale, parce qu'elles resteront toujours l'exception. Il est normal que la plupart des gens pensent d'abord &#224; leurs int&#233;r&#234;ts et &#224; ceux de leurs proches. Un des m&#233;rites des situationnistes est d'avoir rompu avec le sentiment de culpabilit&#233; et l'appel au sacrifice des gauchistes, en soulignant que c'est d'abord pour soi-m&#234;me qu'on fait la r&#233;volution.&lt;br&gt;
&#8220;Aller au peuple&#8221; pour &#8220;le servir&#8221;, &#8220;l'organiser&#8221; ou &#8220;le radicaliser&#8221; conduit g&#233;n&#233;ralement &#224; la manipulation et ne provoque la plupart du temps que l'apathie et l'hostilit&#233;. L'exemple d'actions autonomes a beaucoup plus d'effet. Une fois que les gens ont commenc&#233; &#224; agir seuls, ils sont mieux plac&#233;s pour &#233;changer des exp&#233;riences, pour collaborer sur un pied d'&#233;galit&#233;, et, au besoin, pour demander de l'aide sur un point particulier. &lt;br&gt;Et quand c'est par eux-m&#234;mes qu'ils ont gagn&#233; leur libert&#233;, il est bien plus difficile de la leur reprendre. Un des graffitistes de Mai 1968 &#224; &#233;crit : &#8220;Je ne suis au service de personne, pas m&#234;me du peuple et encore moins de ses dirigeants. Le peuple se servira tout seul.&#8221; Un autre a exprim&#233; la m&#234;me id&#233;e avec encore plus de concision : &#8220;Ne me lib&#232;re pas, je m'en charge.&#8221;&lt;br&gt;
Entreprendre une critique totale veut dire que tout est remis en question, mais non que l'on doive s'opposer syst&#233;matiquement &#224; tout. &lt;/br&gt;Les radicaux l'oublient souvent et s'emballent en surench&#233;rissant les uns sur les autres par des affirmations toujours plus extr&#233;mistes, laissant entendre que tout compromis &#233;quivaut &#224; une trahison, voire m&#234;me que tout plaisir &#233;quivaut &#224; une complicit&#233; avec le syst&#232;me. En r&#233;alit&#233;, &#234;tre &#8220;pour&#8221; ou &#8220;contre&#8221; une position politique est aussi facile et g&#233;n&#233;ralement aussi insignifiant que d'&#234;tre pour ou contre une &#233;quipe sportive. Ceux qui proclament leur &#8220;opposition totale&#8221; &#224; toute compromission, &#224; toute autorit&#233;, &#224; toute organisation, &#224; toute th&#233;orie, &#224; toute technologie, etc., n'ont g&#233;n&#233;ralement aucune perspective r&#233;volutionnaire, c'est-&#224;-dire aucune conception pratique de la mani&#232;re dont le syst&#232;me pourrait &#234;tre renvers&#233; ni sur les modalit&#233;s d'une soci&#233;t&#233; future. Certains d'entre eux essayent m&#234;me de justifier cette carence en d&#233;clarant qu'une simple r&#233;volution ne pourra jamais &#234;tre assez radicale pour satisfaire leur besoin de r&#233;volte absolue.&lt;br&gt;
Cette emphase bravache du tout ou rien peut impressionner momentan&#233;ment quelques spectateurs, mais elle n'aboutit en fin de compte qu'&#224; rendre les gens blas&#233;s. T&#244;t ou tard, les contradictions et les hypocrisies m&#232;nent &#224; la d&#233;sillusion et &#224; la r&#233;signation. Projetant sur le monde ses propres illusions d&#233;&#231;ues, l'ancien extr&#233;miste conclut que toute transformation radicale est impossible, il refoule toutes ses exp&#233;riences radicales et finit par adopter une position r&#233;actionnaire tout aussi sotte, ou plus probablement par tomber dans l'apathie.&lt;br&gt;
Si tout radical devait &#234;tre un Durruti, mieux vaudrait nous &#233;pargner de la peine et nous consacrer &#224; des projets plus r&#233;alistes. En fait, &#234;tre radical ne veut pas dire &#234;tre le plus extr&#233;miste. Au sens originel, cela veut dire simplement aller &#224; la racine. Ce n'est pas parce que c'est le but le plus extr&#234;me qu'on puisse imaginer qu'il faut lutter pour l'abolition du capitalisme et de l'&#201;tat, mais parce qu'il est malheureusement devenu &#233;vident qu'il n'y a rien de moins qui puisse faire l'affaire.&lt;br&gt;
Il nous faut d&#233;couvrir ce qui est &#224; la fois n&#233;cessaire et suffisant, chercher des projets que nous sommes vraiment capables de r&#233;aliser et qui ont des vraies chances d'&#234;tre men&#233;s &#224; bien. Tout ce qui va au-del&#224; de &#231;a, c'est de la foutaise. Les tactiques radicales les plus anciennes, et qui restent toujours parmi les plus efficaces - le d&#233;bat, la critique, le boycott, la gr&#232;ve, le sit-in, le conseil ouvrier - sont devenues populaires parce qu'elles sont simples, qu'elles comportent relativement peu de risque, qu'elles sont applicables dans des situations tr&#232;s diverses, et qu'elles sont assez flexibles pour ouvrir sur des possibilit&#233;s plus int&#233;ressantes.&lt;br&gt;
L'extr&#233;misme simpliste cherche naturellement le repoussoir le plus extr&#233;miste. Si tous les probl&#232;mes peuvent &#234;tre attribu&#233;s &#224; une clique sinistre de &#8220;purs fascistes&#8221;, toute le reste aura par contraste un petit air progressiste tout &#224; fait rassurant. En attendant, les v&#233;ritables formes de domination moderne, qui sont g&#233;n&#233;ralement plus subtiles, passent inaper&#231;ues et ne rencontrent aucune opposition.&lt;br&gt;
Se fixer d'une mani&#232;re obsessionnelle sur les r&#233;actionnaires ne fait que les renforcer, en les faisant appara&#238;tre plus puissants et plus fascinants. &#8220;Peu importe si nos ennemis se moquent de nous ou nous insultent, s'il nous qualifient de bouffons ou de criminels, ce qui importe, c'est qu'ils parlent de nous, qu'ils se pr&#233;occupent de nous&#8221;, disait Hitler. Reich a observ&#233; que &#8220;conditionner les gens pour qu'ils ha&#239;ssent la police ne fait que renforcer l'autorit&#233; de la police, en lui conf&#233;rant un pouvoir mystique aux yeux des pauvres et des faibles. Certes, on d&#233;teste l'homme fort, mais on le craint, on l'envie et on lui ob&#233;it. Cette peur et cette envie que ressentent ceux qui ne poss&#232;dent rien, voil&#224; un des facteurs du pouvoir de la r&#233;action politique. D&#233;sarmer les r&#233;actionnaires en montrant le caract&#232;re illusoire de leur pouvoir, c'est l'une des t&#226;ches principales de la lutte rationnelle pour la libert&#233;.&#8221; (Les hommes dans l'&#201;tat).&lt;br&gt;
Le principal inconv&#233;nient des compromis est d'ordre pratique plus que moral : il est difficile d'attaquer quelque chose dans lequel nous sommes nous-m&#234;mes impliqu&#233;s. Nous euph&#233;misons nos critiques de peur d'&#234;tre nous-m&#234;mes critiqu&#233;s &#224; notre tour. Il devient plus difficile de concevoir de grandes id&#233;es ou d'agir avec audace. Comme on l'a souvent remarqu&#233;, une grande partie du peuple allemand a acquiesc&#233; &#224; l'oppression nazie parce qu'elle a commenc&#233; assez graduellement et qu'elle &#233;tait dirig&#233;e d'abord principalement contre des minorit&#233;s impopulaires (juifs, gitans, communistes, homosexuels). De sorte que quand elle a commenc&#233; &#224; toucher la population dans son ensemble, celle-ci &#233;tait devenue incapable de s'y opposer.&lt;br&gt;
Il est facile, r&#233;trospectivement, de condamner ceux qui ont capitul&#233; face au fascisme ou au stalinisme, mais il est peu probable que nous aurions fait mieux dans la m&#234;me situation. Dans nos r&#234;veries, en nous imaginant comme des personnages de trag&#233;die mis devant un choix clair et net, nous imaginons qu'il nous serait facile de prendre la d&#233;cision juste. Mais les situations que nous rencontrons effectivement sont g&#233;n&#233;ralement plus compliqu&#233;es et plus obscures. Et il n'est pas toujours facile de savoir o&#249; fixer les limites.&lt;br&gt;
Il s'agit d'abord de les fixer quelque part, de cesser de s'inqui&#233;ter de la faute, du bl&#226;me ou de l'autojustification, et de passer &#224; l'offensive.&lt;/br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avantages de l'audace&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bon exemple de cet &#233;tat d'esprit est celui des travailleurs italiens qui se sont mis en gr&#232;ve sans avancer aucune revendication. Ces gr&#232;ves ne sont pas seulement plus int&#233;ressantes que les n&#233;gociations bureaucratiques syndicales habituelles, elles peuvent aussi s'av&#233;rer plus efficaces : les patrons, ne sachant pas quelles concessions seraient suffisantes, finissent souvent par offrir beaucoup plus que les gr&#233;vistes auraient os&#233; demander. Ceux-ci peuvent alors d&#233;cider de la suite &#224; donner &#224; leur mouvement, n'ayant pas consenti &#224; des compromis qui limiteraient leurs initiatives.&lt;br&gt;
Une r&#233;action d&#233;fensive contre tel ou tel sympt&#244;me social aboutit au mieux &#224; une concession temporaire sur la question particuli&#232;re qui est en cause. L'agitation offensive qui refuse de se limiter exerce une pression beaucoup plus importante. Se trouvant confront&#233;s &#224; des mouvements g&#233;n&#233;ralis&#233;s et impr&#233;visibles, comme la contre-culture des ann&#233;es 60 ou la r&#233;volte de Mai 1968 - des mouvements qui mettent tout en question, qui engendrent des contestations autonomes sur plusieurs fronts, qui menacent de se r&#233;pandre partout dans la soci&#233;t&#233; et qui sont trop vastes pour &#234;tre contr&#244;l&#233;s par des chefs r&#233;cup&#233;rables -, les dirigeants s'empressent d'am&#233;liorer leur image, de faire passer des r&#233;formes, d'augmenter les salaires, de lib&#233;rer des prisonniers, d'accorder des amnisties, d'amorcer des pourparlers de paix ou d'autre chose, et en somme de faire tout ce qui leur semble n&#233;cessaire pour reprendre la situation en main. Ainsi, l'impossibilit&#233; de freiner la contre-culture am&#233;ricaine qui se propageait au coeur m&#234;me de l'arm&#233;e a probablement jou&#233; un r&#244;le aussi important que le mouvement anti-guerre explicite pour imposer la fin de la guerre du Vietnam.&lt;br&gt;
Le camp qui prend l'initiative d&#233;termine les conditions de la lutte. Tant qu'il continue &#224; innover, il conserve le facteur surprise. &#8220;L'intr&#233;pidit&#233; constitue une v&#233;ritable force cr&#233;atrice. (...) Chaque fois que l'intr&#233;pidit&#233; rencontre la pusillanimit&#233;, les chances de succ&#232;s sont n&#233;cessairement de son c&#244;t&#233;, la pusillanimit&#233; &#233;tant d&#233;j&#224; elle-m&#234;me une absence d'&#233;quilibre. Ce n'est que lorsqu'elle se heurte &#224; la prudence r&#233;fl&#233;chie (...) qu'elle a le dessous.&#8221; (Clausewitz, De la Guerre). Mais il est bien rare de rencontrer de la prudence et de la r&#233;flexion chez ceux qui dirigent cette soci&#233;t&#233;. La plupart de ses processus de marchandisation, de spectacularisation et de hi&#233;rarchisation sont aveugles et automatiques : les marchands, les m&#233;dias et les chefs ne font que suivre leur propre tendance &#224; gagner de l'argent, &#224; attirer des spectateurs ou &#224; recruter des partisans.&lt;br&gt;
La soci&#233;t&#233; spectaculaire est souvent victime de ses propres falsifications. Comme chaque strate de la bureaucratie essaye de se couvrir au moyen de statistiques mensong&#232;res, comme chaque &#8220;source d'informations&#8221; surench&#233;rit sur les autres avec des nouvelles encore plus sensationnelles, et comme les &#201;tats, les minist&#232;res et les compagnies priv&#233;es, tous en concurrence, lancent leurs propres op&#233;rations de d&#233;sinformation (se r&#233;f&#233;rer aux chapitres 16 et 30 des Commentaires sur la soci&#233;t&#233; du spectacle), il est difficile de comprendre ce qui arrive r&#233;ellement, m&#234;me pour un dirigeant exceptionnel ayant une certaine lucidit&#233;. Comme Debord l'a not&#233; dans le m&#234;me ouvrage, un &#201;tat qui refoule la connaissance historique ne peut plus &#234;tre conduit strat&#233;giquement.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avantages et limites de la non-violence&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Toute l'histoire du progr&#232;s de la libert&#233; humaine nous montre que toutes les concessions faites &#224; ses revendications sont dues &#224; la lutte. (...) S'il n'y a pas de lutte, il n'y a pas de progr&#232;s. Ceux qui pr&#233;tendent favoriser la libert&#233; mais qui d&#233;sapprouvent l'agitation, ceux-l&#224; veulent des r&#233;coltes sans labourer la terre. Ils veulent la pluie sans le tonnerre ni la foudre. Ils veulent l'oc&#233;an sans son grondement &#233;pouvantable. La lutte peut &#234;tre morale, ou elle peut &#234;tre physique, ou elle peut &#234;tre morale et physique &#224; la fois ; mais il faut une lutte. Le pouvoir ne conc&#232;de rien sans lutte. Il ne l'a jamais fait et il ne le fera jamais.&#8221;&lt;br&gt;
Frederick Douglass&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quiconque conna&#238;t un peu l'histoire sait que les soci&#233;t&#233;s ne changent pas sans rencontrer la r&#233;sistance acharn&#233;e et souvent f&#233;roce des hommes de pouvoir. Si nos anc&#234;tres n'avaient pas eu recours &#224; la violence dans leur r&#233;volte, la plupart de ceux qui maintenant la d&#233;plorent vertueusement seraient toujours des serfs ou des esclaves.&lt;br&gt;
Le fonctionnement ordinaire de cette soci&#233;t&#233; est bien plus violent que n'importe quelle r&#233;action &#224; son encontre pourra jamais l'&#234;tre. Imaginez l'horreur que susciterait un mouvement radical qui ex&#233;cuterait 20 000 adversaires. Au bas mot, c'est le nombre d'enfants que le syst&#232;me actuel laisse mourir de faim chaque jour. Les h&#233;sitations et les compromis laissent s'&#233;terniser cette violence permanente, entra&#238;nant finalement mille fois plus de souffrances que n'en aurait occasionn&#233;es une seule r&#233;volution d&#233;cisive.&lt;br&gt;
Heureusement, une r&#233;volution moderne et v&#233;ritablement majoritaire n'aura pratiquement pas besoin de recourir &#224; la violence, sauf pour neutraliser les &#233;l&#233;ments de la minorit&#233; dirigeante qui essayeraient &#233;ventuellement de se maintenir au pouvoir par la force.&lt;br&gt;
La violence n'est pas seulement ind&#233;sirable en elle-m&#234;me, elle engendre aussi la panique, qui rend les gens plus manipulables, et elle favorise l'organisation militariste, et donc hi&#233;rarchique. La non-violence va avec une organisation plus ouverte et plus d&#233;mocratique, elle favorise le calme et la compassion, et elle tend &#224; rompre le cycle de la haine et de la vengeance.&lt;br&gt;
Il s'agit de ne pas en faire un f&#233;tiche. La r&#233;ponse convenue : &#8220;Comment peut-on lutter pour la paix avec des m&#233;thodes violentes ?&#8221; n'est pas plus logique que celle qui consisterait &#224; dire &#224; un homme qui se noie qu'il ne doit pas toucher l'eau. S'effor&#231;ant de r&#233;soudre des &#8220;malentendus&#8221; au moyen du dialogue, les pacifistes oublient que certains probl&#232;mes ont leurs sources dans des v&#233;ritables conflits d'int&#233;r&#234;ts. Ils ont tendance &#224; sous-estimer la malveillance des ennemis, tout en exag&#233;rant leur propre culpabilit&#233;, se r&#233;primandant m&#234;me pour leurs &#8220;sentiments violents&#8221;. Leur pratique de &#8220;porter t&#233;moignage&#8221;, m&#234;me si elle a l'apparence d'une initiative personnelle, transforme en fait l'activiste en un objet passif, &#8220;encore une autre personne pour la paix&#8221; qui, comme un soldat, met son corps en premi&#232;re ligne, tout en renon&#231;ant &#224; la recherche ou &#224; l'exp&#233;rimentation individuelles. Ceux qui veulent en finir avec l'id&#233;e que la guerre est passionnante et h&#233;ro&#239;que doivent d&#233;passer une notion si craintive et servile de la paix. En mettant en avant la survie comme objectif, les militants pour la paix n'ont pas eu grand-chose &#224; dire &#224; ceux qui sont fascin&#233;s par l'an&#233;antissement mondial pr&#233;cis&#233;ment parce qu'ils en ont assez d'une vie quotidienne r&#233;duite &#224; la seule survie, qui voient la guerre non pas comme une menace, mais plut&#244;t comme la d&#233;livrance d'une vie d'ennui et de petites anxi&#233;t&#233;s incessantes.&lt;br&gt;
Comme ils pressentent que leur purisme ne tiendra pas &#224; l'&#233;preuve des faits, les pacifistes, le plus souvent, restent volontairement dans une ignorance voulue des luttes sociales d'hier et d'aujourd'hui. Bien qu'ils soient souvent capables d'&#233;tudes tr&#232;s s&#233;rieuses et d'une discipline personnelle sto&#239;que dans leurs pratiques spirituelles, ils semblent croire qu'une connaissance historique et strat&#233;gique du niveau du Reader's Digest suffit &#224; leurs vell&#233;it&#233;s d' &#8220;engagement social&#8221;. Tout comme quelqu'un qui pense &#233;liminer les chutes en abolissant la loi de la pesanteur, ils trouvent plus simple d'envisager une lutte morale permanente contre &#8220;l'avidit&#233;&#8221;, &#8220;la haine&#8221;, &#8220;l'ignorance&#8221; ou &#8220;la bigoterie&#8221;, que de contester les structures sociales qui engendrent effectivement de tels maux. Ou bien, si l'on insiste, ils s'excusent en se plaignant que la contestation radicale est un terrain bien stressant. Elle l'est, effectivement, mais il est curieux d'entendre une telle objection de la part de gens qui pr&#233;tendent que leurs pratiques spirituelles leur permettent de faire face aux probl&#232;mes avec d&#233;tachement et &#233;quanimit&#233;.&lt;br&gt;
Il y a une sc&#232;ne charmante dans La Case de l'oncle Tom : une famille de Quakers est en train d'aider des esclaves qui s'enfuient vers le Canada. Un poursuivant survient. Un des Quakers braque sur lui un fusil de chasse et dit : &#8220;Ami, on n'a pas besoin de toi ici !&#8221; Selon moi c'est l&#224; pr&#233;cis&#233;ment le ton juste : &#234;tre pr&#234;t &#224; faire ce qu'il faut dans une situation donn&#233;e, mais sans se laisser emporter ni par la haine ni m&#234;me par le m&#233;pris.&lt;br&gt;
Il est normal de r&#233;agir contre les oppresseurs, mais ceux qui se laissent emporter par leurs r&#233;actions risquent de s'asservir moralement aussi bien que mat&#233;riellement, en s'encha&#238;nant &#224; leurs ma&#238;tres par des &#8220;liens de haine&#8221;. La haine des patrons est en partie une projection de la haine de soi qu'on &#233;prouve &#224; cause de toutes les humiliations et de toutes les compromissions qu'on a accept&#233;es. Sans se l'avouer, on se rend compte que les patrons n'existent finalement que parce que leurs serviteurs les tol&#232;rent. Certes, la crasse tend &#224; monter vers le haut. Mais la plupart des hommes du pouvoir n'agissent pas d'une mani&#232;re tr&#232;s diff&#233;rente de ce que ferait n'importe quelle autre personne qui se trouverait dans la m&#234;me position, avec les m&#234;mes int&#233;r&#234;ts, les m&#234;mes tentations, les m&#234;mes craintes.&lt;br&gt;
Les repr&#233;sailles peuvent apprendre aux forces de l'ennemi &#224; vous respecter, mais elles risquent &#233;galement de perp&#233;tuer les antagonismes. La cl&#233;mence gagne parfois des ennemis &#224; sa cause, mais dans d'autres cas elle ne fait que leur donner l'occasion de reprendre des forces et de repasser &#224; l'attaque. Il n'est pas toujours facile de d&#233;terminer la meilleure politique dans telle ou telle circonstance. Les gens qui ont souffert sous des r&#233;gimes sp&#233;cialement brutaux veulent naturellement la punition des coupables. Mais une vengeance trop cruelle fait penser aux autres oppresseurs, pr&#233;sents ou &#224; venir, qu'ils feront aussi bien de combattre jusqu'&#224; la mort puisqu'ils n'ont rien &#224; perdre.&lt;br&gt;
Cependant, la plupart des gens, m&#234;mes ceux qui ont &#233;t&#233; les plus compromis avec le syst&#232;me, auront plut&#244;t tendance &#224; suivre le vent. La meilleure mani&#232;re de d&#233;fendre la r&#233;volution, ce n'est pas d'aller exhumer de vieilles offenses ou de chercher &#224; d&#233;masquer d'&#233;ventuelles trahisons, c'est d'&#233;tendre la r&#233;volte, de telle fa&#231;on &#224; ce que tout le monde soit attir&#233; par elle.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt; &lt;br&gt;
[NOTES]&lt;br&gt;
1. La diffusion par l'Internationale Situationniste d'un texte qui d&#233;non&#231;ait un rassemblement international de critiques d'art en Belgique f&#251;t exemplaire &#224; cet &#233;gard : &#8220;On fit tenir des exemplaires &#224; un grand nombre de critiques, par la poste ou par distribution directe. On t&#233;l&#233;phona tout ou partie du texte &#224; d'autres, appel&#233;s nomm&#233;ment. Un groupe for&#231;a l'entr&#233;e de la Maison de la Presse, o&#249; les critiques &#233;taient re&#231;us, pour lancer des tracts sur l'assistance. On en jeta davantage sur la voie publique, des &#233;tages ou d'une voiture. (...) Enfin toutes les dispositions furent prises pour ne laisser aux critiques aucun risque d'ignorer ce texte&#8221; (Internationale Situationniste n&#176; 1).&lt;br&gt;
2. &#8220;L'absence de mouvement r&#233;volutionnaire en Europe a r&#233;duit la gauche &#224; sa plus simple expression : une masse de spectateurs qui p&#226;ment chaque fois que les exploit&#233;s des colonies prennent les armes contre leurs ma&#238;tres, et ne peut s'emp&#234;cher d'y voir le nec plus ultra de la R&#233;volution. (...) Toujours et partout o&#249; il y a conflit, c'est le bien qui combat le mal, la &#8220;R&#233;volution absolue&#8221; contre la &#8220;R&#233;action absolue&#8221;. (...) La critique r&#233;volutionnaire, quant &#224; elle, commence par del&#224; le bien et le mal ; elle prend ses racines dans l'histoire, et a pour terrain la totalit&#233; du monde existant. Elle ne peut, en aucun cas, applaudir un &#201;tat bellig&#233;rant, ni appuyer la bureaucratie d'un &#201;tat exploiteur en formation. (...) Il est &#233;videmment impossible de chercher, aujourd'hui, une solution r&#233;volutionnaire &#224; la guerre du Vietnam. Il s'agit avant tout de mettre fin &#224; l'agression am&#233;ricaine, pour laisser se d&#233;velopper, d'une fa&#231;on naturelle, la v&#233;ritable lutte sociale du Vietnam, c'est-&#224;-dire permettre aux travailleurs vietnamiens de retrouver leurs ennemis de l'int&#233;rieur : la bureaucratie du Nord et toutes les couches poss&#233;dantes et dirigeantes du Sud. Le retrait des Am&#233;ricains signifie imm&#233;diatement la prise en main, par la direction stalinienne, de tout le pays : c'est la solution in&#233;luctable. (...) Il ne s'agit donc pas de soutenir inconditionnellement (ou d'une fa&#231;on critique) le Vietcong, mais de lutter avec cons&#233;quence et sans concessions contre l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain&#8221; (Internationale Situationniste n&#176; 11).&lt;br&gt;
3. &#8220;Dans sa forme mystifi&#233;e, la dialectique devint une mode en Allemagne, parce qu'elle semblait glorifier l'&#233;tat de choses existant. Dans sa forme rationnelle, elle est un scandale et une abomination pour la soci&#233;t&#233; bourgeoise et ses id&#233;ologues doctrinaires, parce que dans l'intelligence positive des choses existantes elle inclut du m&#234;me coup l'intelligence de leur n&#233;gation, de leur destruction n&#233;cessaire ; parce qu'elle saisit la fluidit&#233; de toute forme sociale qui s'est d&#233;velopp&#233;e historiquement, et ainsi prend en compte son c&#244;t&#233; &#233;ph&#233;m&#232;re aussi bien que son existence passag&#232;re ; parce que rien ne peut lui en imposer, parce qu'elle est dans son essence critique et r&#233;volutionnaire&#8221; (Marx, Le Capital).&lt;br&gt;
La rupture entre le marxisme et l'anarchisme les a estropi&#233; tous les deux. Les anarchistes avaient raison de critiquer les tendances autoritaires et &#233;troitement &#233;conomistes du marxisme, mais ils l'ont fait g&#233;n&#233;ralement d'une mani&#232;re moraliste, a-historique et non dialectique, en posant des dualismes absolus (Libert&#233; contre Autorit&#233;, Individualisme contre Collectivisme, Centralisation contre D&#233;centralisation, etc.) et en laissant &#224; Marx et &#224; quelques-uns des marxistes les plus radicaux un quasi-monopole de l'analyse dialectique coh&#233;rente. Ce sont les situationnistes qui ont finalement r&#233;concili&#233; les aspects libertaires et dialectiques. Sur les m&#233;rites et les d&#233;fauts du marxisme et de l'anarchisme, voir les th&#232;ses 78-94 de La Soci&#233;t&#233; du Spectacle.&lt;br&gt;
4. &#8220;Ce qui s'est fait jour ce printemps-ci &#224; Zurich, &#224; travers la protestation contre la fermeture d'un centre pour la jeunesse, s'est r&#233;pandu depuis lors &#224; travers la Suisse, se nourrissant de l'inqui&#233;tude d'une jeune g&#233;n&#233;ration impatiente d'&#233;chapper &#224; ce qu'elle tient pour une soci&#233;t&#233; &#233;touffante. &#8216;Nous ne voulons pas d'un monde o&#249; la garantie de ne pas mourir de faim se paye par le risque de mourir d'ennui', proclament des pancartes et des graffiti &#224; Lausanne&#8221; (Christian Science Monitor, 28 octobre 1980). Le slogan est tir&#233; du Trait&#233; de savoir-vivre &#224; l'usage des jeunes g&#233;n&#233;rations de Raoul Vaneigem.&lt;br&gt;
5. On peut en trouver des exemples d&#233;sopilants dans The Official Politically Correct Dictionary and Handbook de Henry Beard et Christopher Cerf (Villard, 1992). Il est parfois difficile de savoir lesquels des termes de Correctelangue pr&#233;sent&#233;s dans ce livre sont satiriques et lesquels ont &#233;t&#233; propos&#233;s s&#233;rieusement ou m&#234;me adopt&#233;s et impos&#233;s officiellement. Le seul antidote contre un tel d&#233;lire est d'en rire &#224; gorge d&#233;ploy&#233;e.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chapitre 3 : Moments de v&#233;rit&#233;&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;D&#232;s que, r&#233;v&#233;lant sa trame, la couverture mystique cesse d'envelopper les rapports d'exploitation et de la violence qui est l'expression de leur mouvement, la lutte contre l'ali&#233;nation se d&#233;voile et se d&#233;finit l'espace d'un &#233;clair, l'espace d'une rupture, comme un corps &#224; corps impitoyable avec le pouvoir mis &#224; nu, d&#233;couvert dans sa force brutale et sa faiblesse (...) moment sublime o&#249; la complexit&#233; du monde devient tangible, cristalline, &#224; port&#233;e de tous.&#8221;&lt;br&gt;
Raoul Vaneigem, &#8220;Banalit&#233;s de base&#8221; (I.S. n&#176; 7)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les causes des br&#232;ches sociales&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile d'&#233;noncer des g&#233;n&#233;ralit&#233;s concernant les causes imm&#233;diates des br&#232;ches radicales. Il y a depuis toujours assez de bonnes raisons pour r&#233;volter, et t&#244;t ou tard des instabilit&#233;s vont se produire qui feront c&#233;der quelque chose. Mais pourquoi &#224; tel moment plut&#244;t qu'&#224; tel autre ? Les r&#233;voltes ont souvent eu lieu pendant des p&#233;riodes d'am&#233;lioration sociale, alors que des conditions plus mauvaises ont &#233;t&#233; support&#233;es avec r&#233;signation. Si certaines r&#233;voltes ont &#233;t&#233; provoqu&#233;es par le d&#233;sespoir, d'autres ont &#233;t&#233; d&#233;clench&#233;es par des incidents relativement insignifiants. Le mal qu'on endurait patiemment en le consid&#233;rant comme in&#233;vitable peut sembler insupportable d&#232;s qu'on con&#231;oit l'id&#233;e de s'y soustraire. La mesquinerie d'une mesure r&#233;pressive ou la sottise d'une quelconque b&#233;vue bureaucratique peuvent faire mieux sentir l'absurdit&#233; du syst&#232;me que ne l'aurait fait une accumulation constante d'oppressions.&lt;br&gt;
Le pouvoir du syst&#232;me est bas&#233; sur le fait que les gens croient qu'ils n'ont pas le pouvoir de s'y opposer. En temps normal cette croyance est bien fond&#233;e (celui qui transgresse les r&#232;gles est vite puni). Mais d&#232;s que, pour une raison ou une autre, un assez grand nombre de gens commencent &#224; ne plus respecter les r&#232;gles, et qu'ils sont assez nombreux pour pouvoir le faire en toute impunit&#233;, l'illusion s'&#233;croule compl&#232;tement. Ce que l'on a cru naturel et in&#233;vitable se r&#233;v&#232;le arbitraire et absurde. &#8220;Quand personne n'ob&#233;it, personne ne commande.&#8221; Le probl&#232;me, c'est de parvenir jusqu'&#224; ce point. Si peu de gens d&#233;sob&#233;issent, on peut facilement les isoler et les r&#233;primer. On fantasme souvent sur les choses merveilleuses qui seraient possibles &#8220;si seulement tout le monde se mettait d'accord pour faire telle chose tous en m&#234;me temps&#8221;. Malheureusement, dans la plupart des cas, les mouvements sociaux ne se produisent pas comme &#231;a. Un homme arm&#233; d'un pistolet &#224; six coups peut tenir &#224; distance cent personnes d&#233;sarm&#233;es parce que chacune sait que les six premi&#232;res &#224; attaquer seront tu&#233;es. Bien s&#251;r, il arrive que les gens soient si furieux qu'ils passent quand m&#234;me &#224; l'attaque malgr&#233; le risque. Et il se peut que leur r&#233;solution les sauve, en convaincant les gens au pouvoir de se rendre sans combattre plut&#244;t que d'&#234;tre &#233;cras&#233;s apr&#232;s avoir suscit&#233; encore plus de haine &#224; leur encontre. Mais il est &#233;videmment pr&#233;f&#233;rable de ne pas se livrer &#224; des actes d&#233;sesp&#233;r&#233;s et de chercher des formes de lutte qui r&#233;duisent le risque au minimum, jusqu'&#224; ce que le mouvement ait pris suffisamment d'ampleur pour que la r&#233;pression ne soit plus possible.&lt;br&gt;
Les gens qui vivent sous des r&#233;gimes particuli&#232;rement r&#233;pressifs commencent naturellement par tirer profit de n'importe quel point de ralliement existant. En 1978 en Iran, les mosqu&#233;es &#233;taient le seul lieu o&#249; les gens pouvaient critiquer le r&#233;gime du chah avec une certaine impunit&#233;. Par la suite, les manifestations &#233;normes convoqu&#233;es tous les 40 jours par Khomeiny ont apport&#233; la s&#233;curit&#233; du nombre. Khomeiny est devenu ainsi un symbole d'opposition reconnu par tout le monde, m&#234;me par ceux qui n'&#233;taient pas ses partisans. Mais tol&#233;rer un chef, quel qu'il soit, m&#234;me en tant que figure de proue, est au mieux une mesure temporaire qui doit &#234;tre abandonn&#233;e aussit&#244;t que des actions plus ind&#233;pendantes deviennent possibles - comme l'ont fait d&#232;s l'automne 1978 les ouvriers du p&#233;trole qui pensaient avoir alors assez d'influence pour se mettre en gr&#232;ve &#224; des dates diff&#233;rentes que celles qui &#233;taient d&#233;cid&#233;es par Khomeiny.&lt;br&gt;
L'&#201;glise catholique a jou&#233; un r&#244;le tout aussi ambigu dans la Pologne stalinienne : L'&#201;tat s'est servi de l'&#201;glise pour l'aider &#224; contr&#244;ler le peuple, mais le peuple s'en est servi &#233;galement pour d&#233;jouer les manoeuvres de l'&#201;tat.&lt;br&gt;
Une orthodoxie fanatique est parfois le premier pas vers une affirmation plus radicale. Les int&#233;gristes islamiques ont beau &#234;tre tr&#232;s r&#233;actionnaire, en prenant l'habitude de prendre en main les &#233;v&#233;nements, ils compliquent tout retour &#224; &#8220;l'ordre&#8221;. Ils peuvent m&#234;me devenir v&#233;ritablement radicaux, s'ils perdent leurs illusions, comme c'est arriv&#233; pour quelques gardes rouges pendant la &#8220;r&#233;volution culturelle&#8221; chinoise. Alors que celle-ci n'&#233;tait &#224; l'origine qu'un stratag&#232;me de Mao pour d&#233;loger du pouvoir certains de ses rivaux bureaucratiques, elle a conduit finalement &#224; la r&#233;bellion incontr&#244;l&#233;e de millions de jeunes qui prirent au s&#233;rieux sa rh&#233;torique antibureaucratique.(1)&lt;br&gt;
Si quelqu'un proclamait : &#8220;Je suis la personne le plus grande, la plus forte, le plus noble, la plus intelligente et la plus pacifique du monde&#8221;, il serait consid&#233;r&#233; comme odieux, &#224; moins qu'il ne soit pris pour un d&#233;ment. Mais s'il dit pr&#233;cis&#233;ment les m&#234;mes choses sur sa patrie, on le tient pour un patriote admirable. Le patriotisme est extr&#234;mement s&#233;ducteur parce qu'il offre une sorte de narcissisme par procuration, m&#234;me aux plus mis&#233;rable des individus. L'affection nostalgique naturelle pour son foyer et pour son pays est transform&#233; en culte aveugle de l'&#201;tat. Les peurs et les ressentiments des gens sont projet&#233;s sur les &#233;trangers, tandis que leurs aspirations &#224; une communaut&#233; authentique sont projet&#233;es de mani&#232;re mystique sur la nation, qu'ils parviennent &#224; percevoir comme essentiellement merveilleuse malgr&#233; tous ses d&#233;fauts. (&#8220;Oui, il y a des probl&#232;mes en Am&#233;rique ; mais nous nous battons pour la v&#233;ritable Am&#233;rique, pour tout ce qu'elle repr&#233;sente r&#233;ellement.&#8221;) Cette conscience de troupeau mystique devient presque irr&#233;sistible pendant les guerres, &#233;touffant pratiquement toute tendance radicale.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les bouleversements de l'apr&#232;s-guerre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le patriotisme a cependant parfois &#233;t&#233; un facteur de d&#233;clencheur de luttes radicales. En 1956 en Hongroie, par exemple. Et m&#234;me les guerres ont parfois abouti, par contrecoup, &#224; des r&#233;voltes. Ceux qui ont support&#233; la plus grande partie du fardeau militaire, au nom de la soi-disant libert&#233; et de la soi-disant d&#233;mocratie, peuvent r&#233;clamer leur d&#251; une fois qu'ils sont revenus chez eux. Ayant particip&#233; &#224; une lutte historique, et ayant pris l'habitude d'affronter les obstacles en les d&#233;truisant, ils inclinent sans doute dans une moindre mesure &#224; consid&#233;rer le statu quo comme &#233;ternel.&lt;br&gt;
Les dislocations et les d&#233;sillusions occasionn&#233;es par la Premi&#232;re Guerre mondiale ont abouti &#224; des soul&#232;vements partout en Europe. Si la deuxi&#232;me guerre n'a pas produit les m&#234;mes r&#233;sultats, c'est parce que la radicalit&#233; authentique a &#233;t&#233; d&#233;truite dans l'intervalle par le stalinisme, le fascisme et le r&#233;formisme, parce que les justifications de la guerre donn&#233;es par les vainqueurs, quoique bourr&#233;es de mensonges comme toujours, &#233;taient plus plausibles que d'habitude (les ennemis vaincus &#233;taient des diables plu convaincants), et parce que cette fois les vainqueurs ont pris soin de r&#233;gler en avance le r&#233;tablissement de l'ordre pour l'apr&#232;s-guerre (l'Europe orientale &#233;tait livr&#233;e &#224; Staline contre la garantie de la docilit&#233; des Partis &#8220;communistes&#8221; fran&#231;ais et italien et son abandon du Parti grec insurg&#233;). La secousse mondiale de la guerre suffit quand m&#234;me &#224; ouvrir la voie pour une r&#233;volution stalinienne autonome en Chine, que Staline n'a pas voulu, parce qu'elle mena&#231;ait sa domination exclusive sur le &#8220;camp socialiste&#8221;, et &#224; donner le branle aux mouvements anticolonialistes. Ce qui n'&#233;tait &#233;videmment pas d&#233;sir&#233; par les pouvoirs colonialistes de l'Europe, m&#234;me s'ils allaient finalement r&#233;ussir &#224; conserver les aspects les plus profitables de leur domination en optant pour le n&#233;o-colonialisme &#233;conomique que les &#201;tats-Unis avaient d&#233;j&#224; fait leur.&lt;br&gt;
Dans la perspective d'une vacance de pouvoir &#224; l'issue de la guerre, les dirigeants finissent souvent par collaborer avec leurs ennemis apparents pour mieux r&#233;primer leur propre peuple. &#192; la fin de la guerre franco-allemande de 1870, l'arm&#233;e prussienne victorieuse a contribu&#233; &#224; l'encerclement de la Commune de Paris, ce qui a facilit&#233; sa r&#233;pression par les dirigeants fran&#231;ais. Quand l'arm&#233;e de Staline s'est avanc&#233;e vers Varsovie en 1944, elle a appel&#233; le peuple de la ville &#224; se soulever, puis elle est rest&#233;e pendant plusieurs jours devant la ville pendant que les Nazis an&#233;antissaient les &#233;l&#233;ments ind&#233;pendants qui s'&#233;taient ainsi d&#233;couverts et qui auraient pu r&#233;sister plus tard au stalinisme. On a vu r&#233;cemment un sc&#233;nario semblable dans l'alliance de facto entre Bush et Sadaam &#224; la suite de la guerre du Golfe o&#249;, apr&#232;s avoir appel&#233; le peuple irakien &#224; se soulever contre Sadaam, l'arm&#233;e am&#233;ricaine a massacr&#233; syst&#233;matiquement les conscrits irakiens qui battaient en retraite (et qui auraient &#233;t&#233; pr&#234;ts &#224; se r&#233;volter s'ils avaient pu regagner leur pays), tout en laissant les gardes r&#233;publicains, force d'&#233;lite de Sadaam, libres d'&#233;craser les soul&#232;vements radicaux dans le nord et le sud de l'Irak.(2) &lt;br&gt;Dans les soci&#233;t&#233;s totalitaires, les griefs sont &#233;vidents mais la r&#233;volte est difficile. Dans les soci&#233;t&#233;s &#8220;d&#233;mocratiques&#8221; les luttes sont plus facile, mais les objectifs sont moins clairs. Contr&#244;l&#233;s principalement par le biais d'un conditionnement subconscient ou par des forces immenses et apparemment incompr&#233;hensibles (&#8220;l'&#233;tat de l'&#233;conomie&#8221;), il nous est difficile de saisir notre situation. On nous conduit comme un troupeau de moutons dans la direction voulue, mais en nous laissant assez d'espace pour des variations individuelles, de telle mani&#232;re &#224; ce que nous gardions une illusion d'ind&#233;pendance.&lt;br&gt;
Les tendances au vandalisme ou &#224; des affrontements violents peuvent &#234;tre comprises comme des tentatives de rompre cette abstraction d&#233;sesp&#233;rante, pour se colleter avec quelque chose de concret.&lt;br class='autobr' /&gt;
De m&#234;me que la premi&#232;re organisation du prol&#233;tariat classique a &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233;e, &#224; la fin du XVIIIe et au d&#233;but du XIXe si&#232;cle, d'une &#233;poque de gestes isol&#233;s, &#8220;criminels&#8221;, visant &#224; la destruction des machines de la production, qui &#233;liminait les gens de leur travail, on assiste en ce moment &#224; la premi&#232;re apparition d'une vague de vandalisme contre les machines de la consommation, qui nous &#233;liminent tout aussi s&#251;rement de la vie. Il est bien entendu qu'en ce moment comme alors la valeur n'est pas dans la destruction elle-m&#234;me, mais dans l'insoumission qui sera ult&#233;rieurement capable de se transformer en projet positif jusqu'&#224; reconvertir les machines dans le sens d'un accroissement du pouvoir r&#233;el des hommes. (I.S. n&#176; 7.)&lt;br&gt;
(Notez bien cette derni&#232;re phrase : Le fait de signaler un sympt&#244;me de crise sociale, ou m&#234;me de le justifier en tant que r&#233;action compr&#233;hensible &#224; l'oppression, n'implique pas forc&#233;ment qu'on le recommande en tant que tactique.)&lt;br&gt;
On pourrait &#233;num&#233;rer bien d'autres conditions qui peuvent d&#233;clencher une situation radicale. Une gr&#232;ve peut s'&#233;tendre (Russie 1905) ; la r&#233;sistance populaire &#224; une menace r&#233;actionnaire peut d&#233;border les limites officielles (Espagne 1936) ; les gens peuvent profiter d'une lib&#233;ralisation symbolique pour aller plus loin (Hongrie 1956, Tch&#233;coslovaquie 1968) ; les actions exemplaires de petits groupes peuvent catalyser un mouvement de masse (les premiers sit-in pour les droits civils, Mai 1968) ; une atrocit&#233; particuli&#232;re peut &#234;tre la goutte d'eau qui fait d&#233;border le vase (Watts 1965, Los Angeles 1992) ; l'effondrement subit d'un r&#233;gime peut laisser une vacance de pouvoir (Portugal 1974) ; une circonstance particuli&#232;re peut occasioner le rassemblement d'un si grand nombre de gens dans un endroit qu'il devient impossible de les emp&#234;cher d'exprimer leurs griefs et leurs aspirations (Tiananmen 1976 et 1989) ; etc.&lt;br&gt;
Mais les crises sociales comportent tant d'impond&#233;rables qu'il est rarement possible de les pr&#233;voir, encore moins de les provoquer. En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, il vaut mieux poursuivre la r&#233;alisation des projets qui nous paraissent les plus attirants, tout en restant conscients pour reconna&#238;tre rapidement les d&#233;veloppements nouveaux (dangers, t&#226;ches urgentes, occasions favorables) qui exigent la mis en oeuvre de tactiques nouvelles.&lt;br&gt;
En attendant, nous pouvons passer &#224; l'examen de quelques-unes des &#233;tapes d&#233;cisives qu'on rencontre g&#233;n&#233;ralement dans des situations radicales.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'effervescence des situations radicales&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une situation radicale est un r&#233;veil collectif. &#192; un extr&#234;me, il peut ne s'agir que de quelques dizaines de gens dans un quartier ou un atelier. &#192; un autre, cela va jusqu'&#224; une situation v&#233;ritablement r&#233;volutionnaire qui entra&#238;ne des millions de gens. L'important n'est pas le nombre, mais l'existence du dialogue public et de la participation de tous qui tendent &#224; d&#233;passer toute limite. L'incident qui se situe &#224; l'origine du Free Speech Movement (FSM, Mouvement pour la libert&#233; de parole) en 1964 en est un exemple classique et particuli&#232;rement beau. Des policiers &#233;taient sur le point d'emmener un activiste pour les droits civils qu'ils avaient arr&#234;t&#233; au campus de l'Universit&#233; &#224; Berkeley. Quelques &#233;tudiants se sont assis devant la voiture de police. En quelques minutes des centaines d'autres ont suivi leur exemple, de sorte que la voiture &#233;tait encercl&#233;e et ne pouvait bouger. Pendant 32 heures on en a transform&#233; le toit de la voiture en tribune pour le d&#233;bat ouvert. L'occupation de la Sorbonne en Mai 1968 a cr&#233;&#233; une situation encore plus radicale en attirant une grande partie de la population parisienne non-&#233;tudiante. Puis l'occupation des usines par les ouvriers dans tout le pays l'a transform&#233;e en situation r&#233;volutionnaire.&lt;br&gt;
Dans de telles situations, les gens s'ouvrent &#224; des nouvelles perspectives, remettent en question leur opinions, et commencent &#224; y voir clair dans les escroqueries habituelles. Il arrive tous les jours que quelques personnes vivent des exp&#233;riences qui les am&#232;nent &#224; mettre en question le sens de leur vie. Mais dans une situation radicale, presque tout le monde le fait en m&#234;me temps. Quand la machine s'immobilise, m&#234;mes les rouages commencent &#224; songer &#224; leur fonction.&lt;br&gt;
Les patrons sont ridiculis&#233;s. Les ordres ne sont pas respect&#233;s. Les s&#233;parations s'effondrent. Des probl&#232;mes individuels se transforment en questions publiques, tandis que des questions publiques qui ont sembl&#233; lointaines et abstraites deviennent des questions pratiques et imm&#233;diates. L'ordre ancien est analys&#233;, critiqu&#233;, moqu&#233;. Les gens apprennent plus de choses sur la soci&#233;t&#233; en une semaine que pendant des ann&#233;es d'&#233;tude des &#8220;sciences sociales&#8221; universitaires ou &#224; l'occasion des &#8220;prises de conscience&#8221; gauchistes. Des exp&#233;riences qui ont &#233;t&#233; longtemps refoul&#233;es refont surface.(3) Tout semble possible, et beaucoup le devient effectivement. Les gens n'arrivent pas &#224; croire qu'ils ont support&#233; tant de choses auparavant - &#8220;en ce temps-l&#224;&#8221;. M&#234;me si l'issue finale est incertaine, ils consid&#232;rent souvent que l'exp&#233;rience &#224; elle seule vaut d&#233;j&#224; la peine d'&#234;tre v&#233;cue. &#8220;Pourvu qu'ils nous laissent le temps...&#8221; a dit un des graffitistes de Mai 1968, auquel deux autres ont r&#233;pondu : &#8220;En tout cas pas de remords !&#8221; et &#8220;D&#233;j&#224; 10 jours de bonheur.&#8221;&lt;br&gt; Comme le travail s'arr&#234;te, la navette fr&#233;n&#233;tique est remplac&#233;e par des promenades sans but, et la consommation passive par la communication active. Des &#233;trangers entrent en conversation anim&#233;e dans la rue. Les d&#233;bats ne s'arr&#234;tent jamais, des nouveaux venus rempla&#231;ant continuellement ceux qui partent pour d'autres activit&#233;s ou pour essayer de prendre un peu de sommeil, bien qu'ils soient g&#233;n&#233;ralement trop excit&#233;s pour dormir longtemps. Tandis que certains succombent aux d&#233;magogues, d'autres commencent &#224; faire leurs propres propositions ou &#224; prendre leurs propres initiatives. Des spectateurs sont attir&#233;s dans le tourbillon et connaissent des transformations d'une rapidit&#233; &#233;tonnante. (Un bel exemple observ&#233; en Mai 1968 : Lors de l'occupation de l'Od&#233;on par des foules radicales, le directeur administratif, constern&#233;, se retira au fond de la sc&#232;ne. Mais apr&#232;s avoir consid&#233;r&#233; la situation pendant quelques minutes, il fit quelques pas en avant et s'&#233;cria : &#8220;Maintenant que vous l'avez pris, gardez-le, ne le rendez jamais, br&#251;lez-le plut&#244;t !&#8221;)&lt;br&gt;
Certes, tout le monde n'est pas gagn&#233; tout de suite. Certains se cachent dans l'attente du reflux du mouvement, pour reprendre leurs possessions ou leurs positions, et se venger. D'autres h&#233;sitent, tiraill&#233;s entre l'envie et la peur de changement. Une br&#232;che de quelques jours ne suffira peut-&#234;tre pas pour rompre le conditionnement hi&#233;rarchique de toute une vie. Autant que lib&#233;ratrice, l'interruption des habitudes et des routines peut d&#233;sorienter. Tout se passe si vite qu'il est facile de paniquer. M&#234;me si vous r&#233;ussissez &#224; garder votre calme, il n'est pas facile de saisir tous les facteurs essentiels assez vite pour savoir que faire, m&#234;me si &#231;a peut para&#238;tre &#233;vident r&#233;trospectivement. Une des principales ambitions de ce texte est, indiquer certains sc&#233;narios courants, pour que les gens soient pr&#234;ts &#224; reconna&#238;tre les occasions qui se pr&#233;sentent et &#224; en profiter quand il est temps.&lt;br&gt;
Les situations radicales sont les moments rares o&#249; le changement qualitatif devient vraiment possible. Bien loin d'&#234;tre anormales, elles laissent voir &#224; quel point nous sommes, la plupart du temps, anormalement refoul&#233;s. &#192; leur lumi&#232;re, notre vie &#8220;normale&#8221; ressemble au somnambulisme. Pourtant, parmi les nombreux livres qui ont &#233;t&#233; &#233;crits sur les r&#233;volutions, il y en a peu qui ont vraiment quelque chose &#224; dire sur de tels moments. Ceux qui traitent des r&#233;voltes modernes les plus radicales se limitent g&#233;n&#233;ralement &#224; la seule description, et si elles &#233;voquent parfois ce qui est ressenti &#224; l'occasion de telles exp&#233;riences, elles n'apportent rien quant aux tactiques &#224; adopter. La plupart des &#233;tudes sur les r&#233;volutions bourgeoises ou bureaucratiques ont encore moins de pertinence. Dans ces r&#233;volutions, o&#249; les &#8220;masses&#8221; n'ont jou&#233; qu'un r&#244;le secondaire et temporaire pour appuyer une direction ou une autre, on pouvait, dans une grande mesure, analyser leur conduite comme les mouvements de masses physiques, en utilisant les m&#233;taphores famili&#232;res du flux et du reflux de la mar&#233;e, de l'oscillation du pendule entre la radicalit&#233; et la r&#233;action, etc. Mais une r&#233;volution antihi&#233;rarchique exige que les gens cessent d'&#234;tre des masses homog&#232;nes et manipulables, qu'ils d&#233;passent la servilit&#233; et l'inconscience qui les rendent objets de telles pr&#233;visions m&#233;canistes.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'auto-organisation populaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 60, on pensait g&#233;n&#233;ralement que la meilleure fa&#231;on de favoriser une telle d&#233;massification &#233;tait de former des &#8220;groupes d'affinit&#233;&#8221; : c'est-&#224;-dire des petites associations d'amis qui partagent des perspectives et des styles de vie communs. Certes, de tels groupes ont beaucoup d'avantages. Ils peuvent se d&#233;cider pour un projet et le r&#233;aliser directement ; il est difficile de les infiltrer ; et ils peuvent se mettre en relation avec d'autres groupes du m&#234;me genre quand c'est n&#233;cessaire. Mais m&#234;me en laissant de c&#244;t&#233; les pi&#232;ges divers dans lesquels la plupart des groupes affinitaires des ann&#233;es 60 sont vite tomb&#233;s, il faut reconna&#238;tre qu'il y a des mati&#232;res qui exigent des organisations de grande envergure. Et &#224; moins qu'ils ne r&#233;ussissent &#224; s'organiser d'une mani&#232;re qui rend superflus les chefs, les grands rassemblements vont vite revenir &#224; une forme ou une autre d'acceptation de la hi&#233;rarchie.&lt;br&gt;
Une des fa&#231;ons les plus simples pour commencer &#224; organiser une grande assembl&#233;e, c'est de faire la liste de tous les gens qui veulent dire quelque chose, toute personne &#233;tant libre de parler de ce qu'elle veut pendant une dur&#233;e pr&#233;cise (l'assembl&#233;e de la Sorbonne et le rassemblement autour de la voiture de police &#224; Berkeley ont &#233;tabli tous les deux une limitation de trois minutes, et de temps en temps on en a accord&#233; une prolongation par acclamation). Certains des orateurs proposeront des projets pr&#233;cis qui m&#232;neront &#224; la constitution de groupes plus petits et plus op&#233;rationnels (&#8220;Nous comptons, moi et quelques autres, faire telle chose. Si vous voulez y participer, vous pouvez nous rejoindre &#224; tel endroit &#224; telle heure&#8221;). D'autres soul&#232;veront des questions qui se rapportent aux buts g&#233;n&#233;raux de l'assembl&#233;e, ou &#224; son fonctionnement continu (Qui va y participer ? Avec quelle fr&#233;quence va-t-elle se r&#233;unir ? Comment va-t-on s'y prendre en cas de nouveaux d&#233;veloppements urgents dans l'intervalle ? Qui sera d&#233;l&#233;gu&#233; pour s'occuper des t&#226;ches concr&#232;tes ? Avec quel degr&#233; de responsabilit&#233; ?). &lt;br&gt;Dans ce processus, les participants reconna&#238;tront vite ce qui marche et ce qui ne marche pas - dans quelle mesure il faut rendre obligatoires et contr&#244;ler les mandats des d&#233;l&#233;gu&#233;s ; si on a besoin d'un pr&#233;sident pour faciliter le d&#233;bat et pour que tout le monde ne parle pas en m&#234;me temps, etc. Bien des modes d'organisation sont possibles. L'essentiel, c'est que toutes les questions restent ouvertes, d&#233;mocratiques et participatives, que toute tendance vers la hi&#233;rarchie ou la manipulation soit imm&#233;diatement mise &#224; jour et rejet&#233;e.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le FSM de Berkeley&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; sa na&#239;vet&#233;, ses confusions et le manque de contr&#244;le rigoureux sur ses d&#233;l&#233;gu&#233;s, le FSM est un bon exemple des tendances spontan&#233;es vers l'auto-organisation pratique qui apparaissent dans une situation radicale. Une vingtaine de comit&#233;s se sont form&#233;es pour coordonner l'impression, les communiqu&#233;s de presse, l'assistance judiciaire, pour se d&#233;brouiller &#224; trouver de la nourriture, des haut-parleurs et d'autres choses n&#233;cessaires, ou pour trouver des volontaires ayant signal&#233; leurs comp&#233;tences et leur disponibilit&#233; pour des t&#226;ches diverses. Par le moyen des r&#233;seaux t&#233;l&#233;phoniques (chacun appelle dix autres, dont chacun doit appeler &#224; son tour dix autres...), il &#233;tait possible de contacter &#224; bref d&#233;lai plus de vingt mille &#233;tudiants.&lt;br&gt;
Mais au-del&#224; des seules questions d'efficacit&#233; pratique, et m&#234;me au-del&#224; des questions politiques apparentes, les r&#233;volt&#233;s per&#231;aient toute la fa&#231;ade spectaculaire et go&#251;taient un peu de la vie r&#233;elle, de la communaut&#233; r&#233;elle. Un des participants a estim&#233; que dans l'espace de quelques mois il est parvenu &#224; conna&#238;tre, ne f&#251;t-ce que vaguement, deux ou trois mille personnes - cela dans une universit&#233; qui &#233;tait notoire pour avoir &#8220;transform&#233; les gens en num&#233;ros&#8221;. Un autre participant a &#233;crit d'une mani&#232;re &#233;mouvante : &#8220;Affrontant une institution apparemment destin&#233;e &#224; nous frustrer en d&#233;personnalisant et en bloquant la communication, une institution qui manquait d'humanit&#233;, de gr&#226;ce et de sensibilit&#233;, nous avons trouv&#233;, florissant en nous-m&#234;mes, la pr&#233;sence dont nous protestions au fond l'absence.&#8221;(4)&lt;br&gt;
Une situation radicale doit prendre de l'ampleur, ou &#233;chouer. Dans certains cas exceptionnels un lieu particulier peut servir de base permanente, ou au moins sur le long terme, de foyer pour la coordination, ou de refuge contre la r&#233;pression. Sanrizuka - zone rurale pr&#232;s de Tokyo qui &#233;tait occup&#233;e par les agriculteurs dans les ann&#233;es 70 dans le but de bloquer la construction d'un nouvel a&#233;roport - a &#233;t&#233; d&#233;fendu avec tant d'acharnement et tant de succ&#232;s pendant tant d'ann&#233;es qu'elle s'est transform&#233; en quartier g&#233;n&#233;ral de diverses luttes dans tout le pays. Mais un lieu fixe favorise la manipulation, la surveillance et la r&#233;pression, et le fait d'y &#234;tre clou&#233; pour le d&#233;fendre interdit la libert&#233; de mouvement. Les situations radicales se caract&#233;risent toujours par beaucoup de circulation : Alors qu'un certain nombre de gens convergent sur les endroits cl&#233; pour voir ce qui arrive, d'autres se d&#233;ploient de l&#224; dans toutes les directions pour &#233;tendre la contestation &#224; d'autres r&#233;gions.&lt;br&gt;
Une mesure simple mais essentielle dans n'importe quelle action radicale, c'est que les participants communiquent ce qu'ils font r&#233;ellement, et disent pourquoi ils le font. M&#234;me s'ils n'ont pas fait grand-chose, une telle communication est exemplaire en elle-m&#234;me. En plus du fait qu'elle relance le jeu sur une plus large &#233;chelle et incite &#224; la participation d'autres gens, elle permet de d&#233;passer la d&#233;pendance habituelle vis-&#224;-vis des rumeurs, des informations m&#233;diatiques ou des porte-parole non contr&#244;l&#233;s.&lt;br&gt;
Cette communication est &#233;galement un pas essentiel vers l'auto-clarification. La proposition d'&#233;mettre un communiqu&#233; commun entra&#238;ne des choix concrets : Nous voulons communiquer avec qui ? Dans quel but ? Qui s'int&#233;resse &#224; ce projet ? Qui est d'accord avec cette d&#233;claration ? Qui n'est pas d'accord ? Sur quels points ? Tout cela peut mener &#224; une polarisation, dans la mesure o&#249; les gens envisagent les d&#233;veloppements possibles de la situation, se mettent au clair, et se regroupent avec ceux qui pensent comme eux pour poursuivre divers projets.&lt;br&gt;
Une telle polarisation clarifie la situation pour tout le monde. Chaque tendance reste libre de s'exprimer et de mettre ses id&#233;es en pratique, et les r&#233;sultats peuvent se distinguer plus clairement que si des strat&#233;gies contradictoires &#233;taient confondues dans des compromis o&#249; tout est r&#233;duit au plus petit d&#233;nominateur commun. Quand les gens prendront conscience de la n&#233;cessit&#233; de se coordonner, ils le feront. En attendant, la prolif&#233;ration d'individus autonomes est bien plus fructueuse que cette &#8220;unit&#233;&#8221; superficielle et ordonn&#233;e d'en haut qui est toujours vivement recommand&#233;e par les bureaucrates.&lt;br&gt;
Le fait d'&#234;tre nombreux rend parfois possible des actions qui seraient imprudentes pour des individus isol&#233;s. Et certaines actions collectives (des gr&#232;ves ou des boycotts, par exemple) exigent que les gens agissent &#224; l'unisson, ou au moins qu'ils n'aillent pas &#224; l'encontre d'une d&#233;cision majoritaire. Mais les individus ou les petits groupes peuvent se charger directement de beaucoup d'autres mati&#232;res. Mieux vaut battre le fer pendant qu'il est chaud que perdre son temps &#224; essayer de r&#233;futer les objections de masses de spectateurs qui restent encore sous l'emprise des manipulateurs.&lt;br&gt;
Les petits groupes sont bien en droit de choisir leurs propres collaborateurs : Des projets pr&#233;cis peuvent exiger des capacit&#233;s pr&#233;cises ou un accord &#233;troit entre les participants. Par contre, une situation radicale ouvre des possibilit&#233;s plus grandes pour un plus grand nombre. En simplifiant les questions fondamentales et en permettant de d&#233;passer les s&#233;parations habituelles, elle rend des masses de gens ordinaires capables de r&#233;aliser des t&#226;ches qu'ils auraient &#233;t&#233; incapables de seulement imaginer la semaine pr&#233;c&#233;dente. De toute fa&#231;on, seules les masses auto-organis&#233;es peuvent r&#233;aliser de telles t&#226;ches, personne ne peut le faire &#224; leur place.&lt;br&gt;
Quel est le r&#244;le des minorit&#233;s radicales dans une telle situation ? Il est clair qu'elles ne doivent pas pr&#233;tendre repr&#233;senter ou conduire le peuple. Mais par contre il est absurde de d&#233;clarer, au motif qu'il faut &#233;viter la hi&#233;rarchie, qu'elles doivent imm&#233;diatement &#8220;se dissoudre dans les masses&#8221; et cesser d'exprimer leurs propres vues ou de mettre en oeuvre leurs propres projets. Elles ne doivent pas faire moins que les individus ordinaires qui font partie de ces &#8220;masses&#8221;, qui doivent exprimer leurs vues et mettre en oeuvre leurs projets, faute de quoi rien n'arriverait jamais. En pratique, les radicaux qui pr&#233;tendent craindre de &#8220;dire aux gens ce qu'ils doivent faire&#8221;, ou &#8220;d'agir &#224; la place des travailleurs&#8221;, finissent g&#233;n&#233;ralement soit par ne rien faire, soit par d&#233;guiser la r&#233;p&#233;tition interminable de leur id&#233;ologie en &#8220;comptes rendus des discussions entre quelques travailleurs&#8221;.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les situationnistes en Mai 1968&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les situationnistes et les Enrag&#233;s eurent en Mai 1968 une pratique bien plus lucide et bien plus franche. Pendant les premiers trois ou quatre jours de l'occupation de la Sorbonne (14-17 mai) ils ont exprim&#233; ouvertement leurs vues sur les t&#226;ches de l'assembl&#233;e et du mouvement en g&#233;n&#233;ral. De ce fait, un des Enrag&#233;s, Ren&#233; Riesel, fut &#233;lu au premier Comit&#233; d'occupation. Comme les autres d&#233;l&#233;gu&#233;s, il fut r&#233;&#233;lu le lendemain.&lt;br&gt;
Riesel et un des d&#233;l&#233;gu&#233;s - il semble que tous les autres se soient esquiv&#233;s sans respecter leurs engagements - ont essay&#233; de mettre en pratique les deux mesures qu'ils avaient pr&#233;conis&#233;es, &#224; savoir le maintien de la d&#233;mocratie totale &#224; la Sorbonne et la diffusion la plus large des appels pour l'occupation des usines et la formation des conseils ouvriers. Mais &#224; partir du moment o&#249; l'assembl&#233;e eut tol&#233;r&#233; &#224; de nombreuses reprises que son Comit&#233; d'occupation soit foul&#233; aux pieds par diverses bureaucraties gauchistes non &#233;lues, et puisqu'elle refusait de faire sien l'appel pour les conseils ouvriers (refusant ainsi d'encourager les ouvriers &#224; faire ce que cette assembl&#233;e faisait d&#233;j&#224; &#224; la Sorbonne), les Enrag&#233;s et les situationnistes l'ont quitt&#233; pour continuer leur agitation de fa&#231;on ind&#233;pendante.&lt;br&gt;
Il n'y avait rien de non-d&#233;mocratique dans ce d&#233;part : l'assembl&#233;e de la Sorbonne restait libre de faire comme bon lui semblait. Mais puisqu'elle n&#233;gligeait de r&#233;pondre aux t&#226;ches urgentes impos&#233;es par la situation et qu'elle contredisait m&#234;me ses propres pr&#233;tentions &#224; la d&#233;mocratie, les situationnistes estim&#232;rent qu'elle ne pouvait plus &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une plaque tournante du mouvement. Leur diagnostic f&#251;t confirm&#233; par l'&#233;croulement ult&#233;rieur du semblant m&#234;me de d&#233;mocratie participative qui existait &#224; la Sorbonne : Apr&#232;s leur d&#233;part, l'assembl&#233;e ne conn&#251;t plus d'&#233;lections et revint &#224; la forme gauchiste typique, &#224; savoir la direction par des bureaucrates auto-d&#233;sign&#233;s, suivis par des masses passives.&lt;br&gt;
Alors que ces &#233;v&#233;nements se d&#233;roulaient entre quelques milliers de gens &#224; la Sorbonne, des millions de travailleurs occupaient leurs usines partout dans le pays (d'o&#249; l'absurdit&#233; de qualifier Mai 1968 de &#8220;mouvement &#233;tudiant&#8221;). Les situationnistes, les Enrag&#233;s et quelques dizaines d'autres r&#233;volutionnaires conseillistes ont constitu&#233; le Conseil pour le Maintien des Occupations (C.M.D.O.), dans le but d'encourager ces travailleurs &#224; se passer des bureaucrates syndicalistes et &#224; se mettre directement en relation pour r&#233;aliser les possibilit&#233;s radicales qui &#233;taient en germes dans leur action.(5)&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'ouvri&#233;risme est d&#233;pass&#233;, mais la position des ouvriers est toujours centrale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;L'indignation vertueuse est un stimulant puissant, mais un r&#233;gime dangereux. Gardez &#224; l'esprit l'ancien proverbe : &#8216;La col&#232;re est mauvaise conseill&#232;re'. (...) Quand votre sympathie est &#233;mue par les souffrances des personnes dont vous ne savez rien sauf qu'elles sont maltrait&#233;es, votre indignation g&#233;n&#233;reuse leur attribue toutes sortes de vertus, et toutes sortes de vices &#224; ceux qui les oppriment. Mais la v&#233;rit&#233; brutale, c'est que les gens maltrait&#233;s sont pires que les gens bien trait&#233;s.&#8221;&lt;br&gt;
George Bernard Shaw, Guide de la Femme intelligente en pr&#233;sence du socialisme et du capitalisme&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Nous abolirons les esclaves parce que nous ne pouvons en supporter la vue.&#8221;&lt;br&gt;
Nietzsche&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Lutter pour la lib&#233;ration n'implique pas qu'on doive estimer les opprim&#233;s. L'injustice ultime de l'oppression sociale, c'est qu'elle a plus des chances d'avilir les victimes que de les ennoblir.&lt;br&gt;
Une bonne part de la rh&#233;torique gauchiste traditionnelle d&#233;coulait de notions d&#233;pass&#233;es sur les m&#233;rites du travail : Les bourgeois &#233;taient mauvais parce qu'ils ne se livraient pas &#224; un travail productif, tandis que les braves prol&#233;taires m&#233;ritaient le fruit de leur travail, etc. Comme le travail est devenu toujours moins n&#233;cessaire et comme il a des finalit&#233;s toujours plus absurdes, cette perspective a perdu tout son sens (en supposant qu'elle en ait jamais eu). Il ne s'agit pas de glorifier le prol&#233;tariat, mais de l'abolir.&lt;br&gt;
La domination de classe n'a pas disparue simplement parce qu'un si&#232;cle de d&#233;magogie gauchiste a d&#233;mod&#233; la vieille terminologie radicale. Le capitalisme moderne, tout en supprimant progressivement une partie du travail ouvrier et en jetant des secteurs entiers de la population dans le ch&#244;mage permanent, a prol&#233;taris&#233; pratiquement tous les autres. Les cols blancs, les techniciens et m&#234;me les professionnels lib&#233;raux qui s'enorgueillissaient autrefois de leur ind&#233;pendance (m&#233;decins, scientifiques, savants, hommes de lettres) sont de plus en plus soumis aux imp&#233;ratifs commerciaux les plus grossiers et m&#234;me &#224; une r&#233;glementation qui fait penser &#224; la cha&#238;ne de montage dans les usines.&lt;br class='autobr' /&gt;
Moins de 1% de la population mondiale poss&#232;de 80% de la terre. M&#234;me aux &#201;tats-Unis, cens&#233;s &#234;tre relativement &#233;galitaires, la disparit&#233; &#233;conomique est extr&#234;me, et le devient toujours plus. Il y a vingt ans, le salaire moyen d'un P.-D.G. &#233;tait 35 fois plus important que celui d'un ouvrier. Il est maintenant 120 fois plus important. Il y a vingt ans, le 0,5% de la population am&#233;ricaine le plus riche poss&#233;dait 14% de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e. Ils en poss&#232;dent maintenant 30%. Mais de tels chiffres ne suffisent pas pour prendre la mesure de l'&#233;tendue compl&#232;te du pouvoir de cette &#233;lite. Le pouvoir d'achat des classes inf&#233;rieures ou moyennes sert presque enti&#232;rement &#224; couvrir leurs frais quotidiens, ne laissant rien, ou presque rien, pour des investissements susceptibles de leur donner du pouvoir social. Un magnat qui ne poss&#232;de que 5 ou 10 pour cent d'une soci&#233;t&#233; commerciale peut n&#233;anmoins la contr&#244;ler, &#224; cause de l'apathie de la masse de petits actionnaires non organis&#233;s, et exerce ainsi autant de pouvoir que s'il la poss&#233;dait compl&#232;tement. Et il ne faut que quelques grandes soci&#233;t&#233;s commerciales, dont les conseils d'administration s'entendent entre eux et avec les hautes strates de l'&#201;tat, pour acheter, ruiner ou marginaliser les petits concurrents ind&#233;pendants et dominer effectivement les m&#233;dias et les politiciens qui sont aux postes cl&#233;.&lt;br&gt;
Le spectacle omnipr&#233;sent de la prosp&#233;rit&#233; des classes moyennes a dissimul&#233; cette r&#233;alit&#233;, surtout aux &#201;tats-Unis o&#249;, &#224; cause de l'histoire particuli&#232;re de ce pays (et malgr&#233; la violence de nombre de combats ouvriers dans le pass&#233;), les gens sont plus ignorants des divisions de classes que dans n'importe quelle autre r&#233;gion du monde. La grande diversit&#233; des ethnies et la multitude de stratifications interm&#233;diaires ont estomp&#233; la distinction fondamentale entre le sommet et la base. Les Am&#233;ricains poss&#232;dent tant de marchandises qu'il ne remarquent pas que quelqu'un d'autre poss&#232;de la soci&#233;t&#233; enti&#232;re. Sauf pour ceux qui sont vraiment en bas, forc&#233;ment plus avertis, ils supposent g&#233;n&#233;ralement que la pauvret&#233; est la faute des pauvres ; que toute personne entreprenante trouvera toujours un moyen de r&#233;ussir ; et que si l'on ne peut gagner sa vie dans une r&#233;gion, on peut toujours prendre un nouveau d&#233;part ailleurs. Il y a un si&#232;cle, quand il &#233;tait encore possible et facile de d&#233;m&#233;nager plus &#224; l'ouest, cette croyance avait un certain fondement. La persistance des spectacles qui entretiennent la nostalgie de la vieille fronti&#232;re occulte le fait que les conditions actuelles sont bien diff&#233;rentes et qu'il n'y a plus de r&#233;gions nouvelles vers lesquelles nous pourrions nous &#233;chapper.&lt;br&gt;
Les situationnistes ont parfois employ&#233; le terme prol&#233;tariat (ou plus pr&#233;cis&#233;ment, le nouveau prol&#233;tariat) dans un sens &#233;largi, pour d&#233;signer toute personne &#8220;qui n'a aucun pouvoir sur l'emploi de sa vie et qui le sait&#8221;. Cet usage n'est peut-&#234;tre pas tr&#232;s pr&#233;cis, mais il a le m&#233;rite de souligner le fait que la soci&#233;t&#233; est toujours divis&#233;e en classes, et que la division fondamentale est toujours celle qui s&#233;pare la petite minorit&#233; qui poss&#232;de et contr&#244;le tout, et la grande majorit&#233; qui n'a rien &#224; &#233;changer que sa force de travail. Dans certains contextes il peut &#234;tre pr&#233;f&#233;rable d'employer d'autres termes, tels que &#8220;le peuple&#8221;, mais certainement pas si cela aboutit &#224; mettre dans le m&#234;me sac les exploiteurs et les exploit&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit pas de mythifier les salari&#233;s, qui, comme on pouvait s'y attendre &#233;tant donn&#233; que le spectacle a essentiellement pour fonction de les maintenir dans un &#233;tat d'illusions, sont souvent un des secteurs les plus ignorants et les plus r&#233;actionnaires de la soci&#233;t&#233;. Il ne s'agit pas non plus de compter les points pour voir qui est le plus opprim&#233;. Il faut contester toutes les formes d'oppression, et tout le monde peut contribuer &#224; cette contestation - femmes, jeunes, ch&#244;meurs, minorit&#233;s, lumpens, boh&#232;mes, paysans, classes moyennes, voire des ren&#233;gats de l'&#233;lite dirigeante. Mais aucune de ces cat&#233;gories ne peut parvenir &#224; une lib&#233;ration d&#233;finitive sans abolir les fondements mat&#233;riels de toutes ces oppressions : le syst&#232;me de la production marchande et du salariat. Et cette abolition ne peut &#234;tre r&#233;alis&#233;e que par l'auto-abolition collective des salari&#233;s. Ils sont les seuls qui sont en mesure non seulement d'arr&#234;ter le syst&#232;me directement, mais aussi de relancer le tout d'une fa&#231;on fondamentalement diff&#233;rente.(6)&lt;br&gt;
Il ne s'agit pas non plus d'accorder des privil&#232;ges sp&#233;ciaux &#224; qui que ce soit. Si les travailleurs des secteurs vitaux (alimentation, transports, communications, etc.) parviennent &#224; rejeter leurs chefs capitalistes et syndicalistes et &#224; entamer l'autogestion de leurs propres activit&#233;s, ils n'auront &#233;videmment aucun int&#233;r&#234;t &#224; conserver le &#8220;privil&#232;ge&#8221; de faire tout le travail. Au contraire, ils auront tout int&#233;r&#234;t &#224; inviter toutes les autres personnes, qu'il soient travailleurs des secteurs d&#233;pass&#233;s (judiciaires, militaires, marchands, publicitaires, etc.) ou bien des non-travailleurs, &#224; les rejoindre dans le projet de r&#233;duire et de transformer la part du travail n&#233;cessaire. Tous participeront aux d&#233;cisions. Seront exclus seulement ceux qui restent sur la touche en revendiquant des privil&#232;ges.&lt;br&gt;
Le syndicalisme et le conseillisme traditionnels ont eu trop tendance &#224; admettre la division du travail existante, comme si la vie dans une soci&#233;t&#233; post-r&#233;volutionnaire devait continuer &#224; tourner autour de travaux (et de lieux de travail) fixes. Cette perspective est de plus en plus d&#233;pass&#233;e m&#234;me dans la soci&#233;t&#233; actuelle : Comme la plupart des gens ont des emplois absurdes et souvent seulement temporaires, avec lesquels ils ne s'identifient aucunement, et que beaucoup d'autres ont des emplois non salari&#233;s, les questions concernant le travail ne sont plus qu'un aspect d'une lutte plus g&#233;n&#233;rale.&lt;br&gt;
Au d&#233;but d'un mouvement, on peut admettre que des travailleurs se pr&#233;sentent comme tels (&#8220;Nous, les travailleurs de telle entreprise, avons occup&#233; notre usine dans tel but. Nous exhortons les travailleurs d'autre secteurs &#224; faire de m&#234;me&#8221;). Cependant, le but ultime n'est pas l'autogestion des entreprises existantes. La gestion des m&#233;dias par ceux qui par hasard y travaillent, par exemple, serait presque aussi arbitraire que la gestion actuelle par ceux qui les poss&#232;dent. La gestion par les travailleurs de leurs conditions de travail devra se combiner avec la gestion par la communaut&#233; des questions d'une importance g&#233;n&#233;rale. &lt;/br&gt;Les m&#233;nag&#232;res et d'autres gens qui travaillent dans des situations relativement isol&#233;es auront besoin de d&#233;velopper leurs propres formes d'organisation pour pouvoir faire valoir leurs int&#233;r&#234;ts particuliers. Mais les &#233;ventuels conflits d'int&#233;r&#234;ts entre &#8220;producteurs&#8221; et &#8220;consommateurs&#8221; seront vite d&#233;pass&#233;s quand tout le monde s'engagera directement des deux c&#244;t&#233;s, quand les conseils ouvriers se mettront en relation avec les conseils de quartier et de ville, et quand les postes de travail fixes d&#233;p&#233;riront du fait du d&#233;passement de la plupart des m&#233;tiers, et de la r&#233;organisation de ceux qui subsistent , et d'un syst&#232;me de rotation (y compris concernant le m&#233;nage et l'aide &#224; l'enfance).&lt;br&gt;
Les situationnistes avaient certainement raison de lutter pour la formation des conseils ouvriers lors des occupations des usines en Mai 1968. Mais il faut constater que ces occupations furent d&#233;clench&#233;es par les actions des jeunes dont la plupart n'&#233;taient pas des ouvriers. Apr&#232;s 1968 les situationnistes eurent tendance &#224; tomber dans une sorte d'ouvri&#233;risme, voyant la prolif&#233;ration des gr&#232;ves sauvages comme le principal indicateur des possibilit&#233;s r&#233;volutionnaires, et pr&#234;tant moins d'attention aux d&#233;veloppements sur d'autres terrains. En r&#233;alit&#233;, il arrive souvent que des ouvriers qui sont &#224; peine radicaux ne se jetent dans des luttes sauvages que parce qu'ils y sont forc&#233;s par la trahison flagrante de leurs syndicats, tandis que d'autres gens r&#233;sistent au syst&#232;me par d'autres moyens que les gr&#232;ves (y compris, et d'abord en esquivant autant que possible le salariat). Les situationnistes avaient raison de reconna&#238;tre l'autogestion collective et la &#8220;subjectivit&#233; radicale&#8221; individuelle comme des aspects compl&#233;mentaires et &#233;galement essentiels du projet r&#233;volutionnaire. S'ils n'ont pas r&#233;ussi &#224; r&#233;unir compl&#232;tement ces deux aspects, ils les ont rapproch&#233;s bien mieux que les surr&#233;alistes qui, pour lier la r&#233;volte culturelle et la r&#233;volte politique, n'ont su qu'adh&#233;rer &#224; une version ou &#224; une autre de l'id&#233;ologie bolchevique.(7)&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gr&#232;ves sauvages et sur le tas&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gr&#232;ves sauvages pr&#233;sentent certes des possibilit&#233;s int&#233;ressantes, surtout si les gr&#233;vistes occupent leur lieu de travail. L'occupation ne leur apporte pas seulement plus de s&#233;curit&#233; (elle emp&#234;che des lock-outs, les machines et les produits servent d'otages contre la r&#233;pression), elle permet l'union de tous les travailleurs, ce qui garantit effectivement l'autogestion collective de la lutte et sugg&#232;re m&#234;me la notion de l'autogestion de la soci&#233;t&#233; enti&#232;re.&lt;br&gt;
Une fois que le fonctionnement habituel s'arr&#234;te, l'ambiance change du tout au tout. Un lieu de travail terne peut se transformer en un espace presque sacr&#233; qu'on prot&#232;ge ardemment contre l'intrusion profane des patrons ou de la police. Un t&#233;moin de la gr&#232;ve sur le tas de 1937 &#224; Flint dans le Michigan, a d&#233;crit les gr&#233;vistes comme &#8220;des enfants jouant un jeu nouveau et fascinant ; ils ont fait un palais de ce qui a &#233;t&#233; leur prison&#8221; (Sit-Down : The General Motors Strike of 1936-1937 de Sidney Fine). Bien que l'objectif de cette gr&#232;ve f&#251;t simplement de gagner le droit de former leur propre syndicat, son organisation &#233;tait quasiment conseilliste. Pendant les six semaines durant lesquelles ils ont habit&#233; leur usine, en transformant les si&#232;ges de voiture en lits et les voitures en armoires, une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des 1200 ouvriers s'est r&#233;unie deux fois par jour pour prendre toutes les d&#233;cisions concernant l'alimentation, le nettoyage, les renseignements, l'&#233;ducation, les revendications, la communication, la s&#233;curit&#233;, la d&#233;fense, le sport et les divertissements, et &#233;lire des comit&#233;s responsables et fr&#233;quemment r&#233;voqu&#233;s pour ex&#233;cuter ces politiques. Il y avait m&#234;me un &#8220;comit&#233; des rumeurs&#8221; qui se chargeait de neutraliser la d&#233;sinformation en remontant &#224; la source de toute rumeur pour v&#233;rifier sa v&#233;racit&#233;. &#192; l'ext&#233;rieur de l'usine les femmes des gr&#233;vistes s'occupaient de la nourriture et de l'organisation des piquets, de la publicit&#233;, et des liaisons avec les travailleurs des autres villes. Les plus audacieuses avaient constitu&#233; une Brigade f&#233;minine d'urgence qui pr&#233;voyait de s'interposer en cas d'attaque de la police. &#8220;Si les gendarmes veulent tirer, ils seront forc&#233;s de tirer d'abord sur nous.&#8221;&lt;br&gt;
Malheureusement, bien que les travailleurs occupent toujours des positions cl&#233; dans certains domaines essentiels (services publics, communications, transports), dans nombre d'autres secteurs, ils ont beaucoup moins de prise qu'autrefois. Les compagnies multinationales ont g&#233;n&#233;ralement des stocks importants et elles peuvent facilement attendre, ou au besoin transf&#233;rer leurs productions dans d'autres pays, alors qu'il est difficile pour les travailleurs de tenir bon sans leurs salaires. Bien des gr&#232;ves aujourd'hui ne menacent rien d'essentiel, elles ne sont que des supplications pour obtenir l'ajournement de la fermeture d'industries obsol&#232;tes qui perdent de l'argent. Donc, bien que la gr&#232;ve reste la principale tactique ouvri&#232;re, les travailleurs doivent aussi inventer d'autres formes de luttes et trouver des moyens pour se mettre en relation avec les luttes qui se d&#233;roulent sur d'autres terrains.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gr&#232;ves de consommateurs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout comme les gr&#232;ves ouvri&#232;res, l'efficacit&#233; des gr&#232;ves de consommateurs (&#224; savoir les boycotts) d&#233;pendent de leurs effets sur les propri&#233;taires et du soutien populaire. Il y a tant de boycotts pour tant de causes diff&#233;rentes qu'&#224; part quelques-uns qui se basent sur un argument moral irr&#233;futable, la plupart &#233;chouent. Comme on peut le constater pour les luttes sociales, les boycotts les plus fructueux sont ceux o&#249; les gens luttent directement pour eux-m&#234;mes, tels que les premiers boycotts pour les droits civils dans le sud des &#201;tats-Unis, ou les mouvements d'&#8220;auto-r&#233;duction&#8221; en Italie et ailleurs, qui on vu des communaut&#233;s enti&#232;res d&#233;cid&#233;es &#224; ne payer qu'un pourcentage convenu des tarifs des transports ou des services publics. Une gr&#232;ve de loyer est une action particuli&#232;rement simple et puissante, mais il est difficile de parvenir &#224; l'unit&#233; n&#233;cessaire pour la d&#233;clencher, sauf parmi ceux qui n'ont rien &#224; perdre. Ce qui explique pourquoi les d&#233;fis les plus exemplaires lanc&#233;s au f&#233;tiche de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e sont jusqu'&#224; maintenant le fait de squatters sans abri.&lt;br&gt;
Une autre tactique int&#233;ressante, qui pourrait &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une sorte de &#8220;contre-boycottage&#8221;, serait de soutenir collectivement une institution populaire qui est menac&#233;e. Faire une collecte de fonds pour soutenir une &#233;cole, une biblioth&#232;que ou une institution alternative est assez banal, mais de tels mouvements engendrent parfois un d&#233;bat public salutaire. En 1974 en la Cor&#233;e de Sud, des journalistes en gr&#232;ve ont pris possession d'un grand journal et se sont mis &#224; publier des r&#233;v&#233;lations sur les mensonges du gouvernement et sur la r&#233;pression. &lt;/br&gt;Pour essayer de ruiner le journal sans &#234;tre oblig&#233; de le supprimer ouvertement, le gouvernement a fait pression sur toutes les grandes entreprises pour qu'elles lui suppriment leurs budgets publicitaires. Le public a r&#233;pondu en achetant des milliers d'annonces individuelles, utilisant cet espace pour des d&#233;clarations personnelles, des po&#232;mes, des citations de Thomas Paine, etc. Bient&#244;t cette &#8220;Tribune pour le soutien de la libert&#233; de parole&#8221; a rempli plusieurs pages dans chaque num&#233;ro et le tirage a sensiblement augment&#233;, jusqu'&#224; ce que le journal soit finalement supprim&#233;.&lt;br&gt;
Mais les luttes de consommateurs sont limit&#233;es par le fait que ceux-ci se trouvent du c&#244;t&#233; r&#233;cepteur du cycle &#233;conomique : Ils peuvent exercer une certaine pression par des protestations, des boycotts ou des &#233;meutes, mais ils ne contr&#244;lent pas les m&#233;canismes de production. Dans les &#233;v&#233;nements de Cor&#233;e pr&#233;cit&#233;s, par exemple, c'est seulement la prise du journal par les travailleurs qui a permis la participation du public.&lt;br&gt;
Une forme de lutte ouvri&#232;re particuli&#232;rement int&#233;ressante et exemplaire est celle qui est parfois appel&#233;e gr&#232;ve sociale ou gr&#232;ve de gratuit&#233;, dans laquelle les gens continuent leur travail mais selon des modalit&#233;s qui pr&#233;figurent un ordre social libre : Des ouvriers distribuant gratuitement les biens qu'ils ont produits, des vendeurs faisant payer au clients moins que le prix affich&#233;, des employ&#233;s des transport laissant tout le monde circuler sans payer. En f&#233;vrier 1981, 11000 t&#233;l&#233;phonistes ont occup&#233; leur centraux partout dans la Colombie britannique et se sont acquitt&#233;s gratuitement de tous les services pendant six jours, avant d'&#234;tre convaincus de cesser l'occupation par des manoeuvres de leur syndicat. &lt;br&gt;Ils ont obtenu gain de cause concernant plusieurs de leurs revendications, mais ils semblent en outre avoir connu un moment merveilleux.(8) On peux imaginer des moyens pour aller plus loin et devenir plus s&#233;lectif, en bloquant, par exemple, les appels commerciaux ou gouvernementaux tout en laissant passer gratuitement les appels personnels. Les ouvriers postaux pourraient faire de m&#234;me avec le courrier, les employ&#233;s du transport pourraient continuer &#224; v&#233;hiculer les biens n&#233;cessaires tout en refusant de transporter les gendarmes et les soldats, etc.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce qui aurait pu arriver en Mai 1968&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce genre de gr&#232;ve n'aurait aucun sens pour cette grande majorit&#233; des travailleurs dont le travail ne sert aucun but rationnel. Le mieux pour eux est de d&#233;noncer publiquement l'absurdit&#233; de leur travail, comme l'ont fait joliment quelques publicitaires en Mai 1968. D'ailleurs, m&#234;me le travail utile est souvent si parcellis&#233; que les groupes de travailleurs isol&#233;s ne peuvent pas proc&#233;der par eux-m&#234;mes &#224; beaucoup de changements. Et m&#234;me la petite minorit&#233; qui se trouve par hasard dans la production des produits finis et commercialisables, reste g&#233;n&#233;ralement d&#233;pendante des r&#233;seaux de la finance et de la distribution, comme ce fut le cas pour les ouvriers qui en 1973 ont pris possession de la soci&#233;t&#233; Lip en faillite afin de la faire fonctionner pour leur propre compte. Dans les cas exceptionnels o&#249; ces ouvriers parviennent &#224; r&#233;ussir malgr&#233; tout, ils ne deviennent qu'une entreprise capitaliste de plus, et le plus souvent leurs innovations autogestionnaires n'aboutissent qu'&#224; rationaliser la production au profit des propri&#233;taires. Un &#8220;Strasbourg des usines&#8221; pourrait se produire si des ouvriers se trouvant dans une situation semblable &#224; celle des Lip utilisaient les &#233;quipements et la publicit&#233; que cet &#233;quipement leur permettrait de faire pour aller plus loin que les ouvriers de Lip (qui ne luttaient que pour sauver leur emploi), en appelant tous les autres &#224; les rejoindre dans le projet du d&#233;passement du syst&#232;me de la production marchande et du salariat. Mais c'est peu probable tant qu'il n'y a pas un mouvement assez r&#233;pandu pour &#233;largir les perspectives et pour contrebalancer les risques - comme en Mai 1968, quand la plupart des usines &#233;taient occup&#233;es :&lt;br&gt;
Si, dans une seule grande usine, entre le 16 et le 30 mai, une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale s'&#233;tait constitu&#233;e en Conseil d&#233;tenant tous les pouvoirs de d&#233;cision et d'ex&#233;cution, chassant les bureaucrates, organisant son auto-d&#233;fense et appelant les gr&#233;vistes de toutes les entreprises &#224; se mettre en liaison avec elle, ce dernier pas qualitatif franchi e&#251;t pu porter le mouvement tout de suite &#224; la lutte finale dont il a trac&#233; historiquement toutes les directives. Un tr&#232;s grand nombre d'entreprises aurait suivit la voie ainsi d&#233;couverte. Imm&#233;diatement, cette usine e&#251;t pu se substituer &#224; l'incertaine et, &#224; tous &#233;gards, excentrique Sorbonne des premiers jours, pour devenir le centre r&#233;el du mouvement des occupations : de v&#233;ritables d&#233;l&#233;gu&#233;s des nombreux conseils existant d&#233;j&#224; virtuellement dans certain b&#226;timents occup&#233;s, et de tous ceux qui auraient pu s'imposer dans toutes les branches de l'industrie, se seraient ralli&#233;s autour de cette base. Une telle assembl&#233;e e&#251;t pu alors proclamer l'expropriation de tout le capital, y compris &#233;tatique ; annoncer que tous les moyens de production du pays &#233;taient d&#233;sormais la propri&#233;t&#233; collective du prol&#233;tariat organis&#233; en d&#233;mocratie directe ; et en appeler directement - par exemple, en saisissant enfin quelques-uns des moyens techniques des t&#233;l&#233;communications - aux travailleurs du monde entier pour soutenir cette r&#233;volution. Certains diront qu'une telle hypoth&#232;se est utopique. Nous r&#233;pondrons : c'est justement parce que le mouvement des occupations a &#233;t&#233; objectivement, &#224; plusieurs instants, &#224; une heure d'un tel r&#233;sultat, qu'il a r&#233;pandu une telle &#233;pouvante, lisible par tous sur le moment dans l'impuissance de l'&#201;tat et l'affolement du parti dit communiste, et depuis dans la conspiration du silence qui est faite sur sa gravit&#233;. (I.S. n&#176; 12)&lt;br&gt;
Ce qui l'a emp&#234;ch&#233;, ce furent surtout les syndicats, notamment la C.G.T., domin&#233;e par le Parti communiste. Inspir&#233;s par la jeunesse r&#233;volt&#233; qui a combattu la police dans la rue et occup&#233; la Sorbonne et d'autres b&#226;timents publics, dix millions de travailleurs d&#233;daignent les objections de leurs syndicats et occupent presque toutes les usines du pays, et nombre de bureaux, inaugurant ainsi la premi&#232;re gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale sauvage de l'histoire. Mais ces ouvriers, qui pour la plupart n'avaient pas une notion bien claire de ce qu'il fallait faire par la suite, permettent &#224; la bureaucratie syndicale de s'insinuer dans le mouvement qu'elle avait cherch&#233; &#224; emp&#234;cher. Les bureaucrates font tout leur possible pour freiner et fragmenter le mouvement, appelant &#224; des gr&#232;ves br&#232;ves et symboliques, formant des organisations &#8220;de base&#8221; dont tous les effectifs &#233;taient form&#233;s de fid&#232;les militants du Parti, prenant le contr&#244;le des syst&#232;mes de sonorisation, truquant les &#233;lections dans le sens d'un retour au travail, et surtout, sous le pr&#233;texte de &#8220;se prot&#233;ger contre des provocateurs ext&#233;rieurs&#8221;, fermant les portes des usines pour que les ouvriers restent isol&#233;s les uns des autres ainsi que des autres insurg&#233;s. &lt;br&gt;Les syndicats commencent alors les pourparlers avec les patrons et le gouvernement pour obtenir des augmentations de salaires et de cong&#233;s pay&#233;s. Ce pot-de-vin est rejet&#233; &#233;nergiquement par une grande majorit&#233; des ouvriers, qui comprennent, ne serait-ce que confus&#233;ment, qu'un changement plus radical est &#224; l'ordre du jour. D&#233;but juin, la pr&#233;sentation par De Gaulle de l'alternative &#233;lections ou guerre civile r&#233;ussit finalement &#224; intimider la plupart d'entre eux et &#224; leur faire reprendre le travail. Ils sont un certain nombre &#224; refuser cette intimidation, mais leur isolement permet aux syndicats de dire s&#233;par&#233;ment &#224; chaque groupe que tous les autres ont repris le travail, de sorte que, se croyant seuls, ils abandonnent la lutte.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les m&#233;thodes de la confusion et de la r&#233;cup&#233;ration&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme en Mai 1968, quand les pays d&#233;velopp&#233;s connaissent une situation radicale, ils comptent habituellement sur la confusion, les concessions, les couvre-feux, les distractions la d&#233;sinformation, la fragmentation, la pr&#233;emption, l'ajournement, pour d&#233;tourner, diviser ou r&#233;cup&#233;rer l'opposition, ne recourant &#224; la r&#233;pression physique ouverte qu'en dernier ressort. Ces m&#233;thodes, des plus subtiles aux plus risibles(9), sont tellement nombreuses qu'il suffit d'en mentionner quelques-unes.&lt;br&gt;
Une m&#233;thode courante pour cr&#233;er la confusion est de fausser l'ordre des forces en pr&#233;sence en projetant des positions diverses sur un sch&#233;ma lin&#233;aire (gauche contre droite, par exemple), ce qui implique que si vous &#234;tes oppos&#233; &#224; un c&#244;t&#233; vous devez &#234;tre en faveur de l'autre. Le spectacle du communisme contre le capitalisme a fait l'affaire pendant plus d'un demi-si&#232;cle. Depuis l'&#233;croulement r&#233;cent de cette farce, la tendance est plut&#244;t de d&#233;clarer qu'il existe un consensus mondial centriste et pragmatique, par rapport auquel toute opposition est mise dans le m&#234;me sac que les &#8220;extr&#233;mismes&#8221; fanatiques (fascisme ou fanatisme religieux &#224; droite, terrorisme ou &#8220;anarchie&#8221; &#224; gauche).&lt;br&gt;
J'ai d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; ci-dessus une des fa&#231;ons de &#8220;diviser pour r&#233;gner&#8221;, &#224; savoir encourager la fragmentation du camp des exploit&#233;s en une multitude d'identit&#233;s &#233;troites qu'on peut manipuler pour les opposer les unes aux autres. Inversement, des classes oppos&#233;es peuvent &#234;tre r&#233;unies par l'hyst&#233;rie patriotique et par d'autres moyens. Les fronts populaires, les front unis et d'autres coalitions du m&#234;me genre servent &#224; obscurcir les conflits fondamentaux au nom de l'opposition &#224; un ennemi commun (bourgeoisie + prol&#233;tariat contre un r&#233;gime r&#233;actionnaire ; couches militaires-bureaucratiques + paysans contre la domination &#233;trang&#232;re). Dans de telles coalitions le groupe sup&#233;rieur a g&#233;n&#233;ralement les ressources mat&#233;rielles et id&#233;ologiques pour maintenir son contr&#244;le sur le groupe subordonn&#233;, qui est incit&#233; &#224; remettre &#224; plus tard l'action auto-organis&#233;e pour ses propres int&#233;r&#234;ts. Lorsqu'on a remport&#233; la victoire sur l'ennemi commun, le groupe sup&#233;rieur a d&#233;j&#224; eu le temps de consolider son pouvoir, souvent par une nouvelle alliance avec des &#233;l&#233;ments issus du parti de l'ennemi vaincu, pour &#233;craser les &#233;l&#233;ments radicaux du groupe subordonn&#233;.&lt;br&gt;
Tout vestige de hi&#233;rarchie dans un mouvement radical sera utilis&#233; pour le diviser et le saper. S'il n'y pas de chefs r&#233;cup&#233;rables, le syst&#232;me peut en cr&#233;er quelques-uns par l'&#233;talage spectaculaire intensif. On peut n&#233;gocier avec les chefs, et les rendre responsables des gens qui les suivent, et une fois qu'ils sont r&#233;cup&#233;r&#233;s, ils peuvent &#233;tablir des cha&#238;nes de commandement semblables au-dessous d'eux, ce qui permet aux dirigeants de ma&#238;triser une multitude de gens sans avoir &#224; se coltiner avec tous ouvertement et simultan&#233;ment.&lt;br&gt;
La r&#233;cup&#233;ration des leaders ne sert pas seulement &#224; les s&#233;parer du peuple, elle divise aussi le peuple lui-m&#234;me : certains voyant la r&#233;cup&#233;ration comme un victoire, d'autres la d&#233;non&#231;ant comme une trahison, d'autres restant h&#233;sitants. Comme l'attention se reporte sur le spectacle des chefs-c&#233;l&#233;brit&#233;s distants qui d&#233;battent de questions &#233;loign&#233;es, la plupart des gens commencent &#224; s'ennuyer et se d&#233;sillusionnent. Sentant que la situation leur &#233;chappe, peut-&#234;tre m&#234;me soulag&#233;s du fait que d'autres la prennent en charge, ils reviennent &#224; leur passivit&#233; ant&#233;rieure.&lt;br&gt;
Une autre m&#233;thode pour d&#233;courager la participation populaire, c'est de mettre l'accent sur des probl&#232;mes qui semblent exiger des comp&#233;tences sp&#233;cialis&#233;es. Un exemple classique est le stratag&#232;me utilis&#233; par certains dirigeants militaires allemands en 1918, au moment o&#249; les Conseils d'ouvriers et de soldats, qui sont apparus &#224; la suite de la d&#233;faite militaire, avaient potentiellement le pays entre leurs mains.(10)&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le terrorisme renforce l'&#201;tat&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terrorisme a souvent servi &#224; briser l'essor des situations radicales. Il abasourdit les gens, les retransforme en spectateurs suivant anxieusement les derni&#232;res nouvelles. Loin d'affaiblir l'&#201;tat, le terrorisme semble prouver qu'il faut le renforcer. Si des spectacles terroristes ne surgissent pas spontan&#233;ment quand il en a besoin, il arrive que l'&#201;tat les produise lui-m&#234;me gr&#226;ce &#224; des provocateurs. (Voir Du terrorisme et de l'&#201;tat de Gianfranco Sanguinetti et la derni&#232;re partie de la Pr&#233;face &#224; la quatri&#232;me &#233;dition italienne de &#8220;La Soci&#233;t&#233; du Spectacle&#8221; de Debord.) Un mouvement populaire ne peut emp&#234;cher des individus d'effectuer des actions terroristes ou d'autres actions irr&#233;fl&#233;chies, qui peuvent le d&#233;vier de ses objectifs et le mener &#224; l'&#233;chec tout comme si elles &#233;taient le fait de provocateurs. La seule solution est de cr&#233;er un mouvement qui se tienne fermement &#224; des tactiques franches et non-manipulatrices, de telle fa&#231;on &#224; ce que tout le monde reconnaisse les &#233;tourderies individuelles ou les provocations polici&#232;res pour ce qu'elles sont.&lt;br&gt;
Une r&#233;volution antihi&#233;rarchique ne peut &#234;tre qu'une &#8220;conspiration ouverte&#8221;. &#201;videmment il y a des choses qui exigent le secret, surtout sous des r&#233;gimes r&#233;pressifs. Mais m&#234;me dans ces cas-l&#224;, les moyens ne doivent pas &#234;tre incompatibles avec le but ultime, &#224; savoir le d&#233;passement de tout pouvoir s&#233;par&#233; par la participation consciente de tous. La tactique du secret a souvent comme cons&#233;quence absurde que la police se retrouve finalement seule &#224; savoir ce qui se passe r&#233;ellement, et ainsi &#224; m&#234;me d'infiltrer et de manipuler le groupe radical sans &#234;tre d&#233;masqu&#233;e. La meilleure d&#233;fense contre l'infiltration est de s'assurer qu'il n'y a rien d'important &#224; infiltrer, c'est-&#224;-dire qu'aucune organisation radicale ne poss&#232;de un pouvoir s&#233;par&#233;. Le maximum de s&#233;curit&#233; vient des grands nombres : Quand des milliers de gens s'engagent ouvertement, peu importe s'il y a quelques espions parmi eux.&lt;br&gt;
M&#234;me dans les actions des petits groupes, la s&#233;curit&#233; vient souvent du maximum de publicit&#233;. Pendant la pr&#233;paration du scandale de Strasbourg, certains des participants ont h&#233;sit&#233; devant la distribution abrupte de la brochure situationniste et voulurent mod&#233;rer le ton de la critique. Mustapha Khayati, d&#233;l&#233;gu&#233; de l'I.S. et principal auteur de la brochure, leur a montr&#233; que la d&#233;marche la moins dangereuse n'&#233;tait pas celle d'&#233;viter de trop offenser les autorit&#233;s - comme si elles pouvaient &#234;tre reconnaissantes de n'&#234;tre insult&#233;es que d'une mani&#232;re mod&#233;r&#233;e et h&#233;sitante ! - mais de perp&#233;trer le scandale avec une telle publicit&#233; qu'elles n'osent pas user de repr&#233;sailles.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La lutte finale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons aux occupations des usines en Mai 1968. &#192; supposer que les ouvriers fran&#231;ais eussent rejet&#233; les manoeuvres bureaucratiques et &#233;tabli un r&#233;seau conseilliste partout dans le pays, que se serait-il pass&#233; ?&lt;br&gt;
Naturellement, dans cette perspective, la guerre civile &#233;tait in&#233;vitable. (...) la contre-r&#233;volution arm&#233;e e&#251;t &#233;t&#233; d&#233;clench&#233;e s&#251;rement aussit&#244;t. Mais elle n'&#233;tait pas s&#251;re de gagner. Une partie des troupes se serait &#233;videmment mutin&#233;e : les ouvriers auraient su trouver des armes, et n'auraient certainement plus construit des barricades - bonne sans doute comme forme d'expression politique au d&#233;but du mouvement, mais &#233;videmment d&#233;risoire strat&#233;giquement (...). L'invasion &#233;trang&#232;re e&#251;t suivi fatalement, (...) sans doute &#224; partir des forces de l'O.T.A.N., mais avec l'appui indirect ou direct du &#8220;Pacte de Varsovie&#8221;. Mais alors, tout aurait &#233;t&#233; sur-le-champ rejou&#233; &#224; quitte ou double devant le prol&#233;tariat d'Europe. (I.S. n&#176; 12)&lt;br&gt;
Grosso modo, l'importance de la lutte arm&#233;e est inversement proportionnelle au niveau du d&#233;veloppement &#233;conomique. Dans les pays les moins d&#233;velopp&#233;s, les luttes sociales tendent &#224; se r&#233;duire &#224; des luttes militaires, parce qu'il y a peu de choses que les masses appauvries puissent faire sans armes, qui ne leur nuiraient pas plus &#224; elles-m&#234;mes qu'aux dirigeants. Surtout quand leur autarcie traditionnelle a &#233;t&#233; d&#233;truite par une &#233;conomie de monoculture soumise &#224; l'exportation. Et m&#234;me si elles remportent la victoire militaire, elles peuvent en g&#233;n&#233;ral &#234;tre &#233;cras&#233;es par l'intervention &#233;trang&#232;re ou contraintes &#224; se soumettre &#224; l'&#233;conomie mondiale, &#224; moins que d'autres r&#233;volutions parall&#232;les n'ouvrent des fronts nouveaux.&lt;br&gt;
Dans les pays plus d&#233;velopp&#233;s, la force arm&#233;e importe moins, bien qu'elle puisse &#234;tre un facteur important &#224; certains moments cruciaux. Il est possible, quoique pas tr&#232;s efficace, de forcer les gens &#224; faire un travail manuel simple sous la menace des armes. Mais cela n'est pas possible quand il s'agit de gens qui travaillent avec du papier ou des ordinateurs dans une soci&#233;t&#233; industrielle complexe - il y a trop d'occasions de commettre des &#8220;erreurs&#8221; g&#234;nantes qui ne laissent pas de trace. Le capitalisme moderne exige des travailleurs une certaine dose de coop&#233;ration et m&#234;me de participation s&#233;mi-cr&#233;ative. Aucune grande entreprise ne pourrait fonctionner m&#234;me un seul jour sans l'auto-organisation spontan&#233;e des travailleurs, qui doivent constamment r&#233;agir &#224; des probl&#232;mes impr&#233;vus et pallier aux erreurs de la direction. Si les ouvriers entreprennent une gr&#232;ve du z&#232;le, ne faisant rien d'autre que de suivre strictement le r&#232;glements, la production sera ralentie ou m&#234;me arr&#234;t&#233;e compl&#232;tement, ce qui met la direction, qui ne peut d&#233;sapprouver ouvertement cette rigueur exemplaire, dans la position dr&#244;lement embarrassante d'avoir &#224; laisser entendre aux ouvriers qu'ils doivent se remettre au travail sans &#234;tre aussi rigoureux. Le syst&#232;me ne survit que parce que la plupart des ouvriers sont relativement apathiques et que, pour ne pas se cr&#233;er des ennuis, ils coop&#232;rent suffisamment pour que les choses continuent &#224; marcher.&lt;br&gt;
Les r&#233;voltes isol&#233;es peuvent &#234;tre r&#233;prim&#233;es une par une, mais il n'en va pas de m&#234;me si un mouvement se r&#233;pand avec une rapidit&#233; suffisante. Ainsi en Mai 1968, quelques centaines de milliers de soldats ou de gendarmes ne peuvent rien faire face &#224; dix millions d'ouvriers en gr&#232;ve. Un tel mouvement ne peut &#234;tre d&#233;truit que de l'int&#233;rieur. Si le peuple ne sait pas ce qu'il faut faire, les armes ne peuvent gu&#232;re l'aider. S'il le sait, elles ne peuvent gu&#232;re l'arr&#234;ter.&lt;br&gt;
Ce n'est qu'&#224; certains moments que les gens se trouvent assez &#8220;ensemble&#8221; (physiquement et moralement) pour se r&#233;volter avec succ&#232;s. Les dirigeants les plus avertis savent qu'ils seront sauv&#233;s s'ils peuvent disperser de telles menaces avant qu'elles ne prennent trop d'&#233;lan et de conscience d'elles-m&#234;mes, qu'ils le fassent par la r&#233;pression physique directe ou par les diverses sortes d'actions de diversion que j'ai &#233;voqu&#233;es ci-dessus. Peu importe si les gens d&#233;couvrent plus tard qu'on les a roul&#233;s, et qu'ils avaient la victoire entre leurs mains si seulement ils s'en &#233;taient rendu compte : Une fois pass&#233;e l'occasion, c'est trop tard.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les situations ordinaires sont souvent confuses, mais les questions sont g&#233;n&#233;ralement sans urgence. Dans les situations radicales, les choses sont &#224; la fois simplifi&#233;es et acc&#233;l&#233;r&#233;es : Les questions deviennent plus claires, mais il y a moins de temps pour les r&#233;soudre.&lt;br&gt;
Le cas extr&#234;me est dramatis&#233; dans une sc&#232;ne fameuse du Cuirass&#233; Potemkine d'Eisenstein. Des marins mutin&#233;s, la t&#234;te recouverte d'une b&#226;che, sont align&#233;s pour &#234;tre fusill&#233;s. Des fusiliers marins de la garde sont en joue. Au moment o&#249; on leur donne l'ordre de tirer, un des marins crie &#224; haute voix : &#8220;Fr&#232;res ! Sur qui allez-vous tirer ? Sur vos fr&#232;res ?'' Les fusiliers marins vacillent. On r&#233;it&#232;re l'ordre de tirer. Apr&#232;s une h&#233;sitation, ils remettent l'arme au pied, aident les autres marins &#224; s'emparer du d&#233;p&#244;t d'armes, se retournent ensemble contre les officiers, et la bataille est vite gagn&#233;e.&lt;br&gt;
Il est &#224; noter que m&#234;me dans cette &#233;preuve de force, le r&#233;sultat d&#233;pend plus de la conscience que de la force brute : D&#232;s que les gardes passent du c&#244;t&#233; des marins, le combat est fini. Le reste de la sc&#232;ne - une lutte prolong&#233;e entre un officier-tra&#238;tre et un h&#233;ros r&#233;volutionnaire martyris&#233; - n'est qu'un m&#233;lodrame. Par contraste avec la guerre, o&#249; il s'agit d'une opposition consciente entre deux adversaires bien distincts, &#8220;la lutte de classes n'est pas seulement une lutte contre l'ennemi ext&#233;rieur, la bourgeoisie, mais en m&#234;me temps une lutte du prol&#233;tariat contre lui-m&#234;me : contre les effets d&#233;vastateurs et d&#233;gradants du syst&#232;me capitaliste sur sa conscience de classe&#8221; (Luk&#225;cs, Histoire et conscience de classe). La r&#233;volution moderne a cette qualit&#233; singuli&#232;re que la majorit&#233; exploit&#233;e gagne automatiquement d&#232;s qu'elle se rend compte collectivement du jeu qu'elle joue. L'adversaire du prol&#233;tariat n'est en d&#233;finitive que le produit de sa propre activit&#233; ali&#233;n&#233;e, que ce soit sous la forme &#233;conomique du capital, sous la forme politique des bureaucraties syndicales ou de parti, ou bien sous la forme psychologique du conditionnement spectaculaire. Les dirigeants constituent une minorit&#233; si minuscule qu'ils seraient imm&#233;diatement engloutis s'ils n'avaient pas r&#233;ussi &#224; embobiner une grande partie de la population et &#224; la convaincre de s'identifier &#224; eux, ou au moins de croire &#224; l'in&#233;luctabilit&#233; de leur syst&#232;me ; et surtout de se diviser.&lt;br&gt;
La b&#226;che, qui d&#233;shumanise les mutins pour rendre plus facile aux gardes l'acte de les fusiller, symbolise cette tactique de diviser pour r&#233;gner. Le cri de &#8220;Fr&#232;res !...&#8221; repr&#233;sente la contre-mesure de fraternisation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien que la fraternisation r&#233;fute les mensonges sur ce qui arrive par ailleurs, son efficacit&#233; vient probablement surtout de l'effet &#233;motif de la rencontre humaine directe, qui rappelle aux soldats que les insurg&#233;s ne sont pas essentiellement diff&#233;rents d'eux. L'&#201;tat tente naturellement d'emp&#234;cher un tel contact, en ayant recours &#224; des troupes d'autres r&#233;gions qui connaissent mal ce qui est arriv&#233; et qui, si possible, ne parlent m&#234;me pas la m&#234;me langue, et en les rempla&#231;ant rapidement s'ils se trouvent quand m&#234;me trop contamin&#233;s par les id&#233;es rebelles. On a dit &#224; certains soldats russes envoy&#233;es pour &#233;craser la r&#233;volution hongroise de 1956 qu'ils &#233;taient en Allemagne et que les gens qui les affrontaient dans la rue &#233;taient des nazis !&lt;br&gt;
Afin de d&#233;couvrir et d'&#233;liminer les &#233;l&#233;ments les plus radicaux, il arrive parfois qu'un gouvernement provoque d&#233;lib&#233;r&#233;ment une situation qui servira de pr&#233;texte &#224; la r&#233;pression violente. C'est cependant un jeu dangereux car le fait de forcer une d&#233;cision peut inciter les forces arm&#233;es &#224; passer du c&#244;t&#233; du peuple, comme on peut le voir dans l'incident du Potemkine. Du point de vue des dirigeants, la strat&#233;gie optimum consiste &#224; menacer juste ce qu'il faut pour ne pas avoir &#224; prendre la risque de la lutte ouverte. Cela a fait l'affaire dans la Pologne de 1980-1981. Les bureaucrates russes savaient qu'en envahissant la Pologne ils risqueraient d'entra&#238;ner leur propre ruine. Mais en faisant planer continuellement la menace d'une telle invasion, ils ont r&#233;ussi &#224; intimider les ouvriers polonais qui auraient pu facilement renverser l'&#201;tat, de fa&#231;on &#224; ce qu'ils tol&#232;rent le maintien des forces militaires-bureaucratiques en Pologne. De sorte que ces derni&#232;res ont pu finalement r&#233;primer le mouvement sans avoir &#224; faire venir les Russes.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'internationalisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Ceux qui font les r&#233;volutions &#224; moiti&#233; ne font que se creuser un tombeau.&#8221; Un mouvement r&#233;volutionnaire ne peut obtenir une victoire locale et esp&#233;rer coexister paisiblement avec le syst&#232;me jusqu'&#224; ce qu'il soit pr&#234;t &#224; obtenir un peu plus. Tous les pouvoirs existants mettront temporairement de c&#244;t&#233; leurs diff&#233;rends pour d&#233;truire un mouvement populaire r&#233;ellement radical avant qu'il puisse se r&#233;pandre. S'ils ne peuvent l'&#233;craser militairement, ils l'&#233;toufferont &#233;conomiquement, les &#233;conomies nationales &#233;tant d&#233;sormais si interd&#233;pendantes qu'une pression sur ce terrain sera forc&#233;ment efficace. Le seul moyen de d&#233;fendre la r&#233;volution c'est de l'&#233;tendre, qualitativement et g&#233;ographiquement. La seule d&#233;fense contre la r&#233;action int&#233;rieure est la lib&#233;ration la plus radicale de tous les aspects de la vie. La seule d&#233;fense contre l'intervention de l'ext&#233;rieur est l'internationalisation la plus rapide de la lutte.&lt;br&gt;
L'expression la plus profonde de la solidarit&#233; internationaliste est &#233;videmment de faire une r&#233;volution parall&#232;le dans son propre pays (1848, 1917-1920, 1968). Sinon, la t&#226;che la plus urgente est d'emp&#234;cher toute intervention contre-r&#233;volutionnaire de son propre pays, comme l'ont fait les ouvriers britanniques en faisant pression sur leur gouvernement pour qu'il ne soutienne pas les &#201;tats esclavagistes pendant la guerre de s&#233;cession am&#233;ricaine, bien que cela entra&#238;na pour eux une augmentation du ch&#244;mage &#224; cause de la p&#233;nurie de coton d'importation ; ou les ouvriers occidentaux qui se sont mis en gr&#232;ve ou se sont mutin&#233;s contre les tentatives de leurs gouvernements de soutenir les forces r&#233;actionnaires pendant la guerre civile &#224; la suite de la r&#233;volution russe ; ou les gens en Europe et aux &#201;tats-Unis qui se sont oppos&#233;s &#224; la r&#233;pression par leurs pays des r&#233;voltes anticolonialistes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Malheureusement, m&#234;me de telles actions d&#233;fensives minimales sont rares. Et le soutien internationaliste actif est encore plus difficile. Tant que les dirigeants continuent de tenir en main les pays les plus puissants, le soutien direct est compliqu&#233; et ne peut que rester limit&#233;. Les armes et d'autres approvisionnements peuvent &#234;tre intercept&#233;s. Parfois m&#234;me les communications ne parviennent pas &#224; temps. Par contre, un &#233;v&#233;nement qui, g&#233;n&#233;ralement, ne manque pas de se faire reconna&#238;tre en temps utile, c'est la nouvelle qu'un groupe renonce &#224; son pouvoir ou &#224; ses pr&#233;tentions sur un autre. Une des bases de la r&#233;volte fasciste de 1936 en Espagne, par exemple, &#233;tait le Maroc espagnol. Une grande partie des troupes de Franco &#233;taient marocaines et les forces antifascistes auraient pu exploiter ce fait en proclamant l'ind&#233;pendance du Maroc, ce qui aurait encourag&#233; une r&#233;volte sur l'arri&#232;re de Franco et divis&#233; ses forces. La propagation probable d'une telle r&#233;volte &#224; d'autre pays arabes aurait en m&#234;me temps rabattu les forces de Mussolini (qui appuyaient Franco) sur la d&#233;fense des possessions italiennes en Afrique du nord. Mais les dirigeants du gouvernement de Front populaire espagnol ont rejet&#233; cette id&#233;e de peur qu'un tel encouragement &#224; l'anticolonialisme alarme la France et l'Angleterre, dont ils esp&#233;raient recevoir de l'aide. Inutile de dire que, de toute fa&#231;on, cette aide n'est jamais venu.(11)&lt;br&gt;
De la m&#234;me fa&#231;on en 1979 en Iran, si, avant que les khomeinistes consolident leur pouvoir les insurg&#233;s avaient soutenu l'autonomie totale des Kurdes, des Baloutches et des Azerba&#239;djanais, cela en aurait fait de fermes alli&#233;s des tendances les plus radicales et aurait peut-&#234;tre permis l'extension de la r&#233;volution aux pays voisins o&#249; vivent d'autres minorit&#233;s de ces m&#234;mes peuples, tout en sapant les r&#233;actionnaires khomeinistes en Iran.&lt;br&gt;
Encourager l'autonomie d'autrui ne signifie pas soutenir n'importe quelle organisation ou r&#233;gime qui pourrait en profiter. Il s'agit seulement de laisser aux Kurdes, aux Marocains et &#224; tous la libert&#233; de r&#233;gler leurs propres affaires, dans l'espoir que l'exemple d'une r&#233;volution antihi&#233;rarchique dans un pays am&#232;nera d'autres peuples &#224; contester leurs propres hi&#233;rarchies.&lt;br&gt;
C'est notre seul espoir, mais il n'est pas enti&#232;rement irr&#233;aliste. On ne doit jamais sous-estimer la contagion d'un mouvement r&#233;ellement libertaire.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt; &lt;br&gt;
NOTES&lt;br&gt;
1. Sur la r&#233;volution culturelle, voir &#8220;Le point d'explosion de l'id&#233;ologie en Chine&#8221; in I.S. n&#176; 11, et Les habits neufs du pr&#233;sident Mao de Simon Leys.
&lt;br&gt;
2. &#8220;Pendant que les Chiites et les Kurdes se battent contre le r&#233;gime de Sadaam Hussein et que les partis irakiens d'opposition essayent de pr&#233;parer un avenir d&#233;mocratique, les &#201;tats-Unis se trouvent dans la situation embarrassante d'&#234;tre les partisans effectifs de la continuation de la dictature d'un parti unique en Irak. Des communiqu&#233;s officiels du gouvernement am&#233;ricain, y compris du pr&#233;sident Bush, ont soulign&#233; leur d&#233;sir que Sadaam Hussein soit renvers&#233;, mais pas que l'Irak soit d&#233;chir&#233; par des guerres civiles. En m&#234;me temps, les officiels du gouvernement Bush ont insist&#233; sur le fait que la d&#233;mocratie n'est pas actuellement une option viable pour l'Irak. (...) Ce parti pris est sans doute la raison pour laquelle, jusqu'ici, ce gouvernement a refus&#233; de rencontrer les chefs de l'opposition irakienne en exil. (...) &#8216;Les Arabes et les &#201;tats-Unis ont la m&#234;me perspective, dit un diplomate de la coalition. Nous voulons que l'Irak garde ses fronti&#232;res actuelles et que Sadaam disparaisse. Mais si c'est n&#233;cessaire pour maintenir l'unit&#233; de l'&#201;tat irakien, nous accepterons que Sadaam reste &#224; Bagdad.' &#8221; (Christian Science Monitor, 20 mars 1991.)&lt;br&gt;
3. &#8220;Je suis &#233;poustoufl&#233; de voir &#224; quel point les gens se souviennent de leur pass&#233; r&#233;volutionnaire. Les &#233;v&#233;nements pr&#233;sents ont r&#233;veill&#233; ces souvenirs. Des dates qu'on n'a jamais appris &#224; l'&#233;cole, des chansons qu'on n'a jamais chant&#233; publiquement, on s'en rappelle tr&#232;s bien. (...) Le bruit, le bruit, le bruit retentit encore &#224; mes oreilles. Les coups de klaxon joyeux, les cris, les slogans, les chants, les danses. Les portes de la r&#233;volution se sont rouvertes apr&#232;s 48 ans de r&#233;pression. &lt;br&gt;En un jour, tout &#233;tait remis en perspective. Rien n'&#233;tait d&#233;termin&#233; par les dieux, tout &#233;tait l'oeuvre de l'homme. Les gens pouvaient consid&#233;rer leur mis&#232;re et leurs probl&#232;mes dans un contexte historique. (...) Une semaine est pass&#233;, on a le sentiment que c'est plusieurs mois. Chaque heure a &#233;t&#233; v&#233;cue pleinement. Il est d&#233;j&#224; difficile de se rappeler l'apparence des journaux en ce temps-l&#224;, ou ce que les gens disaient.'' (Phil Mailer, Portugal : The Impossible Revolution ?)&lt;br&gt;
4. Un des moments les plus impressionants a &#233;t&#233; celui o&#249; les gens assis autour de la voiture de police ont emp&#234;ch&#233; un affrontement violent avec une bande de perturbateurs en gardant le silence total pendant une demi-heure. L'herbe leur ayant &#233;t&#233; coup&#233;e sous le pied, les perturbateurs s'ennuyent, sont embarrass&#233;s, et ils finissent par se disperser. Un tel silence collectif a l'avantage de dissoudre les r&#233;actions compulsives des deux c&#244;t&#233;s, mais il le fait sans v&#233;hiculer le contenu discutable de bien des slogans ou des chansons (chanter &#8220;Nous vaincrons&#8221; a servi &#224; apaiser les gens dans des situations difficiles, mais au prix d'une falsification de la r&#233;alit&#233;, rendue sentimentale).&lt;br class='autobr' /&gt;
La meilleure histoire du FSM est The Free Speech Movement de David Lance Goines (Ten Speed Press, 1993).&lt;br&gt;
5. Sur Mai 1968 voir Enrag&#233;s et situationnistes dans le mouvement des occupations de Ren&#233; Vi&#233;net et &#8220;Le commencement d'une &#233;poque&#8221; in I.S. n&#176; 12. Je recommande aussi Worker-Student Action Committees, France May '68 de Roger Gr&#233;goire et Fredy Perlman (Black and Red, Michigan, 1969).&lt;br&gt;
6. &#8220;Les travailleurs ne se limiteront pas &#224; fermer les industries, ils rouvriront sous gestion ouvri&#232;re celles qui seront n&#233;cessaires pour pr&#233;server la sant&#233; et la paix publiques. Si la gr&#232;ve continue, ils pourront &#234;tre conduits &#224; abr&#233;ger les souffrances de la population en relan&#231;ant un nombre d'activit&#233;s de plus en plus important. Sous leur propre gestion. Voil&#224; pourquoi nous disons que nous nous mettons en route vers une destination qui n'est connue de personne !&#8221; (Avis &#224; la veille de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de Seattle en 1919.) Voir Strike ! de Jeremy Brecher (South End, 1972, pp. 101-114). On peut trouver des comptes-rendus plus circonstanci&#233;s dans deux autres livres qui sont actuellement &#233;puis&#233;s : Revolution in Seattle de Harvey O'Connor, et Root and Branch : The Rise of the Workers' Movements.&lt;br&gt;
7. Raoul Vaneigem, qui par ailleurs a &#233;crit une bonne histoire critique du surr&#233;alisme, a incarn&#233; les deux aspects de la mani&#232;re la plus &#233;clantante. Son petit livre De la gr&#232;ve sauvage &#224; l'autogestion g&#233;n&#233;ralis&#233;e recense utilement un certain nombre de tactiques de base qui peuvent &#234;tre employ&#233;es pendant les gr&#232;ves sauvages et dans d'autres situations radicales, ainsi que diverses possibilit&#233;s d'organisation sociale apr&#232;s une r&#233;volution. Malheureusement, il comporte aussi beaucoup de ce genre de d&#233;layage qu'on trouve dans tous les &#233;crits de Vaneigem depuis son d&#233;part de l'I.S. Entre autres choses, ce livre pr&#234;te aux luttes ouvri&#232;res un contenu vaneigemiste qui n'est ni justifi&#233; ni n&#233;cessaire. La subjectivit&#233; radicale a &#233;t&#233; fig&#233;e dans une id&#233;ologie h&#233;doniste r&#233;p&#233;t&#233;e d'ennuyeuse fa&#231;on dans ses livres ult&#233;rieurs (Le Livre des plaisirs, etc.), qui ont l'allure de parodies &#8220;barbe &#224; papa&#8221; des id&#233;es dont il a trait&#233; d'une mani&#232;re si tranchante dans ses oeuvres plus anciennes.&lt;br class='autobr' /&gt;
8. &#8220;Deuxi&#232;me jour. Je suis fatigu&#233;e, mais la multitude de sensations positives qui passent partout ici est plus forte que la fatigue. (...) Qui oubliera jamais l'expression qui s'est peinte sur les visages des cadres quand nous leur avons dit que nous avions pris le contr&#244;le, et qu'on n'avait plus besoin de leurs services ? (...) Tout continue normalement sauf que nous ne faisons pas payer les factures. (...) Nous nous lions d'amiti&#233; avec les travailleurs d'autres centraux t&#233;l&#233;phoniques. Les mecs d'en bas viennent pour apprendre notre boulot et pour nous aider. (...) Nous sommes tous dans un &#233;tat d'euphorie, marchant &#224; la pure adr&#233;naline. On aurait dit que cette fichu boutique &#233;tait &#224; nous. (...) Les panneaux sur la porte d'entr&#233;e disent : T&#201;L&#201;PHONISTES COOP&#201;RATIFS. CHANGEMENT DE DIRECTION - INTERDIT AUX DIRECTEURS.&#8221; (Rosa Collette, Open Road, Vancouver, printemps 1981.)&lt;br&gt;
9. &#8220;Une compagnie sud-africaine vend un v&#233;hicule qui passe de la musique disco par haut-parleur pour calmer les nerfs des &#233;meutiers. Le v&#233;hicule, d&#233;j&#224; achet&#233; par une nation noire dont la compagnie n'a pas souhait&#233; r&#233;v&#233;ler le nom, contient &#233;galement une grande lance &#224; eau et du gaz lacrymog&#232;ne.&#8221; (Associated Press, 23 septembre 1979.)&lt;br&gt;
10. &#8220;Le soir du 10 novembre, alors que l'&#233;tat-major &#233;tait encore &#224; Spa, un groupe de sept soldats se pr&#233;sente au quartier g&#233;n&#233;ral. Ils sont le &#8220;comit&#233; ex&#233;cutif&#8221; du Conseil de tous les soldats aupr&#232;s du quartier g&#233;n&#233;ral. Leurs revendications ne sont pas compl&#232;tement claires, mais ils s'attendent &#233;videmment &#224; jouer un r&#244;le dans le commandement de l'arm&#233;e en retraite. Au minimum, ils veulent le droit de contresigner les ordres du haut commandement pour s'assurer que l'arm&#233;e ne soit pas utilis&#233;e dans un but contre-r&#233;volutionnaire. Les sept soldats sont re&#231;us courtoisement par le lieutenant-colonel Wilhelm von Faupel, qui s'est soigneusement pr&#233;par&#233; pour l'occasion. (...) Faupel conduit les d&#233;l&#233;gu&#233;s dans la salle des cartes du quartier g&#233;n&#233;ral. Tout est expos&#233; sur une grande carte murale : Le complexe &#233;norme de routes, chemins de fer, ponts, gares de triage, pipelines, postes de commandement et d&#233;p&#244;ts d'approvisionnement - entrelacement de lignes rouges, vertes, bleues, noires convergeant dans des embouteillages aux principaux ponts du Rhin. (...) Faupel se retourne vers eux. L'&#233;tat-major, dit-il, n'a aucune objection aux Conseils de soldats, mais il demande &#224; ses interlocuteurs s'ils se sentent assez comp&#233;tents pour diriger l'&#233;vacuation g&#233;n&#233;rale de l'arm&#233;e allemande &#224; travers ces lignes de communication. (...) Les soldats, d&#233;concert&#233;s, regardent avec inqui&#233;tude la carte immense. L'un d'eux admet que cela n'&#233;tait pas ce qu'ils avaient en t&#234;te, et que &#8216;ces affaires-l&#224; peuvent bien &#234;tre laiss&#233;es aux officiers'. Ils finissent presque par supplier les officiers de conserver le commandement. (...) Chaque fois qu'une d&#233;l&#233;gation d'un Conseil de soldats se pr&#233;sentait au quartier g&#233;n&#233;ral, le lieutenant-colonel Faupel &#233;tait rappel&#233; pour rejouer la m&#234;me com&#233;die. Elle remportait toujours le m&#234;me succ&#232;s.&#8221; (Richard Watt, The Kings Depart : Versailles and the German Revolution.)&lt;br&gt;
11. Si l'on avait pos&#233; cette question ouvertement aux ouvriers espagnols, qui avaient d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233; le gouvernement de Front populaire vacillant en prenant les armes et en prenant en main la r&#233;sistance au coup d'&#201;tat fasciste, et avaient par ce processus lanc&#233; la r&#233;volution, ils se seraient probablement mis d'accord pour octroyer l'ind&#233;pendance au Maroc. Mais apr&#232;s qu'ils se soient laiss&#233;s convaincre par des chefs politiques - dont plusieurs chefs anarchistes - de tol&#233;rer ce gouvernement au nom de l'unit&#233; antifasciste, on a veill&#233; &#224; ce qu'ils ignorent de telles questions.&lt;br&gt;
La r&#233;volution espagnole reste quand m&#234;me l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire la plus riche de l'histoire, bien qu'elle a &#233;t&#233; compliqu&#233;e et obscurcie par la guerre civile simultan&#233;e contre Franco et par de vives contradictions dans le camp antifasciste qui, en plus des deux ou trois millions d'anarchistes et d'anarcho-syndicalistes et d'un contingent bien plus petit de marxistes r&#233;volutionnaires (le P.O.U.M.), comprenait des r&#233;publicains bourgeois, des autonomistes, des socialistes et des staliniens, ces derniers en particulier faisant tout leur possible pour r&#233;primer la r&#233;volution. Les meilleures analyses sont La r&#233;volution et la guerre d'Espagne de Pierre Brou&#233; et &#201;mile T&#233;mime et La r&#233;volution espagnole de Burnett Bolloten (celle-ci est &#233;galement incorpor&#233;e dans la derni&#232;re oeuvre monumentale de Bolloten, The Spanish Civil War). &lt;br&gt;Quelques bons r&#233;cits de premier main : Hommage &#224; la Catalogne [ancienne &#233;dition : La Catalogne libre] de George Orwell, Spanish Cockpit de Franz Borkenau, et Carnets de la guerre d'Espagne de Mary Low et Juan Br&#233;a. Parmi les autres livres qui valent la peine d'&#234;tre lus, Enseignement de la r&#233;volution espagnole [ancienne &#233;dition : Le&#231;ons de la R&#233;volution Espagnole] de Vernon Richards, To Remember Spain de Murray Bookchin, Le labyrinthe espagnole de Gerald Brenan, The Anarchist Collectives de Sam Dolgoff, Un anarchiste espagnol : Durruti [ancienne &#233;dition : Durruti : le peuple en armes] d'Abel Paz, et Histoire du P.O.U.M. de Victor Alba.&lt;br&gt;
[Le livre de Dolgoff est une anthologie d'extraits des &#233;crits d'Augustin Souchy, Gaston Leval, Jos&#233; Pierats, etc. Pour les francophones on pourrait ajouter Guerre de classes en Espagne de Camillo Berneri et Ceux de Barcelone de H.E. Kaminski.]&lt;/br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chapitre 4 : Renaissance&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8220;On objectera certainement que le projet qui est pr&#233;sent&#233; dans ces pages est tout &#224; fait impraticable, et va &#224; l'encontre de la nature humaine. C'est parfaitement vrai. Il est impraticable et il va &#224; l'encontre de la nature humaine. C'est bien pourquoi il m&#233;rite d'&#234;tre mis en oeuvre, et c'est bien pourquoi on le propose. Car qu'est-ce qu'un projet praticable ? Un projet praticable est soit un projet d&#233;j&#224; r&#233;alis&#233;, soit un projet qui pourrait &#234;tre r&#233;alis&#233; dans les conditions existantes. Mais ce sont pr&#233;cis&#233;ment ces conditions existantes qu'on trouve inadmissibles ; de sorte que tout projet compatible avec ces conditions est mauvais et stupide. Ces conditions dispara&#238;tront et la nature humaine changera. La seule chose qu'on sache vraiment sur la nature humaine, c'est qu'elle se transforme. Le changement est le seul pr&#233;dicat qu'on puisse lui affecter. Les syst&#232;mes qui &#233;chouent sont ceux qui reposent sur la permanence de la nature humaine, au lieu de parier sur son d&#233;veloppement et sur son progr&#232;s.&#8221;&lt;br&gt;
Oscar Wilde, L'&#226;me humaine sous le socialisme&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les utopistes n'envisagent pas la diversit&#233; post-r&#233;volutionnaire Pour Marx, il &#233;tait pr&#233;somptueux d'essayer de pr&#233;dire la mani&#232;re dont les gens vivraient dans une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e. &#8220;De toutes fa&#231;ons, ce sera l'affaire de ces gens-l&#224;, dans la soci&#233;t&#233; communiste, de savoir si, quand, comment ils le feront et quels moyens ils emploieront dans ce but. Je ne me consid&#232;re pas comme comp&#233;tent pour leur faire des propositions ou pour leur donner des conseils l&#224;-dessus. Ces gens-l&#224; seront bien aussi intelligents que nous&#8221; (lettre &#224; Kautsky, 1 f&#233;vrier 1881). Son humilit&#233; sous ce rapport fait raison des accusations de ceux qui le qualifient d'arrogant et d'autoritaire, mais qui n'h&#233;sitent pas &#224; projeter leurs propres fantasmes en d&#233;clamant de mani&#232;re p&#233;remptoire sur ce qu'une telle soci&#233;t&#233; doit ou ne doit pas &#234;tre.&lt;br&gt;
Toutefois, il faut reconna&#238;tre que si Marx avait &#233;t&#233; un peu plus explicite sur ce qu'il envisageait, il aurait &#233;t&#233; d'autant plus difficile pour les bureaucrates staliniens de pr&#233;tendre r&#233;aliser ses id&#233;es. Il n'est ni possible ni n&#233;cessaire de faire le plan d&#233;taill&#233; d'une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e, mais les gens doivent avoir une id&#233;e de sa nature et de sa faisabilit&#233;. La croyance qu'il n'y a pas d'alternative pratique au pr&#233;sent syst&#232;me contribue &#224; entretenir la r&#233;signation.&lt;br&gt;
Les sp&#233;culations utopiques peuvent nous aider &#224; nous lib&#233;rer de l'habitude qui consiste &#224; consid&#233;rer le statu quo comme in&#233;vitable, nous faire penser &#224; ce que nous voulons r&#233;ellement et &#224; ce qui est possible. Ce qui les rend &#8220;utopiques&#8221; au sens p&#233;joratif qu'ont employ&#233; Marx et Engels, c'est le fait qu'elles ne prennent pas en consid&#233;ration les conditions pr&#233;sentes. On n'y trouve g&#233;n&#233;ralement aucune indication s&#233;rieuse sur la mani&#232;re dont nous pourrions parvenir &#224; cette utopie en partant des conditions pr&#233;sentes. Ne tenant aucun compte des pouvoirs r&#233;pressifs et des capacit&#233;s de r&#233;cup&#233;ration du syst&#232;me, les auteurs utopistes n'envisagent g&#233;n&#233;ralement que quelques changements cumulatifs simplistes, imaginant que la multiplication des communaut&#233;s utopiques ou la propagation des id&#233;es utopistes va entra&#238;ner la participation d'un nombre croissant de personnes, et que cela aboutira rapidement &#224; l'effondrement de l'ancien syst&#232;me.&lt;br&gt;
J'esp&#232;re que ce texte a donn&#233; des id&#233;es plus r&#233;alistes sur le processus par lequel une nouvelle soci&#233;t&#233; peut advenir. Quoi qu'il en soit, je vais maintenant faire un saut dans l'avenir pour faire moi aussi quelques sp&#233;culations.&lt;br&gt;
Pour simplifier, admettons qu'une r&#233;volution victorieuse se soit propag&#233;e partout dans le monde, et sans provoquer trop de destruction d'infrastructures essentielles, de sorte que nous n'aurions plus besoin de prendre en consid&#233;ration les probl&#232;mes de guerres civiles, la menace des interventions ext&#233;rieures, les confusions sem&#233;es par la d&#233;sinformation ou les retards caus&#233;s par d'importantes reconstructions d'urgence, et que nous puissions examiner quelques-unes des questions qui se pr&#233;senteraient probablement dans une soci&#233;t&#233; fondamentalement transform&#233;e.&lt;br&gt;
Bien que, pour la clart&#233; de l'expos&#233;, j'emploie souvent le futur au lieu du conditionnel, les perspectives que je pr&#233;sente dans ce texte ne sont que des possibilit&#233;s &#224; envisager, et non des prescriptions ou des pr&#233;dictions. Si jamais une telle r&#233;volution arrive, quelques ann&#233;es d'exp&#233;rimentation populaire changeront tant des variables que m&#234;me les pr&#233;dictions les plus hardies sembleront peu imaginatives et ridiculement timides. Nous ne pouvons au mieux que t&#226;cher d'envisager les probl&#232;mes qui se poseront &#224; nous tout au d&#233;but, et quelques-unes des tendances principales qui se manifesteront dans les d&#233;veloppements ult&#233;rieurs. &lt;br&gt;Mais plus nous aurons explor&#233; d'hypoth&#232;ses, mieux nous serons pr&#233;par&#233;s pour faire face aux nouvelles possibilit&#233;s et moins nous risquerons de retourner inconsciemment aux habitudes anciennes. En r&#233;alit&#233;, la plupart des utopies ne p&#234;chent pas par extravagance, mais par &#233;troitesse, se limitant le plus souvent &#224; une projection monolithique des marottes de l'auteur. Comme l'a remarqu&#233; Marie-Louise Berneri dans la meilleure &#233;tude existante sur ce sujet (Journey Through Utopia), &#8220;toutes les utopies sont, bien s&#251;r, l'expression de pr&#233;f&#233;rences personnelles, mais leurs auteurs ont g&#233;n&#233;ralement la vanit&#233; de supposer qu'on doit donner force de loi &#224; leurs go&#251;ts personnels. Si ce sont des l&#232;ve-t&#244;t, tous les membres de leur communaut&#233; imaginaire devront se lever &#224; quatre heures du matin ; s'ils n'aiment pas le maquillage, son emploi sera consid&#233;r&#233; comme un crime ; si ce sont des maris jaloux, l'adult&#232;re sera puni de mort.&#8221;&lt;br&gt;
Mais s'il y a une chose qu'on peut pr&#233;voir avec certitude quant &#224; la soci&#233;t&#233; nouvelle, c'est qu'elle sera bien plus diversifi&#233;e que ce que tel ou tel individu peut l'imaginer. Les diff&#233;rentes communaut&#233;s seront l'expression de toute sorte de go&#251;ts - esth&#233;tiques ou scientifiques, mystiques ou rationalistes, high-tech ou n&#233;o-primitifs, solitaires ou communautaires, industrieux ou paresseux, spartiates ou &#233;picuriens, traditionnels ou exp&#233;rimentaux -, &#233;voluant continuellement en toutes sortes de nouvelles et impr&#233;visibles combinaisons.(1)&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#233;centralisation et coordination&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y aura une forte tendance &#224; la d&#233;centralisation et &#224; l'autonomie locale. Les petites communaut&#233;s favorisent les habitudes de coop&#233;ration, facilitent la d&#233;mocratie directe et rendent possible une exp&#233;rimentation sociale plus riche. Si une exp&#233;rience locale &#233;choue, cela ne nuira qu'&#224; un petit groupe (et d'autres peuvent l'aider). Si elle r&#233;ussit, elle sera imit&#233;e et l'am&#233;lioration se diffusera. Et un syst&#232;me d&#233;centralis&#233; est moins vuln&#233;rable aux accidents ou au sabotage. Quoique ce dernier danger sera probablement n&#233;gligeable : Une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e aura bien moins d'ennemis que la soci&#233;t&#233; actuelle qui les produit en masse et en permanence.&lt;br&gt;
Mais la d&#233;centralisation peut aussi favoriser le contr&#244;le hi&#233;rarchique en isolant les gens les uns des autres. Et il y a certaines choses qui sont plus faciles &#224; organiser sur une grande &#233;chelle. Une seule grande aci&#233;rie est plus efficace et plus &#233;cologique qu'une petite fonderie dans chaque ville. Le capitalisme a eu tendance &#224; trop centraliser dans certains domaines o&#249; davantage de diversit&#233; et d'autarcie auraient &#233;t&#233; plus raisonnables, mais la concurrence irrationnelle qu'il a favoris&#233;e a aussi fragment&#233; bien des choses qu'il sera plus raisonnable de standardiser ou de centraliser. Comme l'a dit Paul Goodman dans People or Personnel (ouvrage plein d'exemples int&#233;ressants sur les avantages et les d&#233;savantages de la d&#233;centralisation dans diff&#233;rents contextes), o&#249;, quand et &#224; quel degr&#233; d&#233;centraliser sont des questions empiriques qui n&#233;cessiteront d'exp&#233;rimenter. &#192; peu pr&#232;s tout ce qu'on peut dire, c'est que la nouvelle soci&#233;t&#233; va probablement d&#233;centraliser autant que possible, mais sans en faire un f&#233;tiche. Des petits groupes ou des communaut&#233;s locales peuvent presque tout r&#233;gler. Les conseils r&#233;gionaux ou mondiaux limiteront leur intervention &#224; des questions de grande port&#233;e et &#224; celles qu'il vaut mieux traiter sur une grande &#233;chelle pour des raisons d'efficacit&#233;, telles que la restauration &#233;cologique, l'exploration spatiale, le r&#232;glement des conflits, la lutte contre les &#233;pid&#233;mies, la coordination de la production, de la distribution, du transport et de la communication au niveau mondial, et le maintien de certaines activit&#233;s sp&#233;cialis&#233;es (h&#244;pitaux de pointe ou centres de recherches, par exemple).&lt;br&gt;
On dit souvent que m&#234;me si la d&#233;mocratie directe marchait assez bien dans l'assembl&#233;e municipale ou la section de quartier d'autrefois, l'&#233;tendue et la complexit&#233; des soci&#233;t&#233;s modernes la rendent d&#233;sormais impossible. Quand il s'agit de millions de gens, comment peuvent-ils exprimer chacun leur propre opinion sur chaque question ? Ils n'en ont pas besoin. La plupart des questions pratiques se ram&#232;nent en d&#233;finitive &#224; un nombre limit&#233; de choix, et une fois que ces choix ont &#233;t&#233; explicit&#233;s et que les arguments ont &#233;t&#233; expos&#233;s, on peut parvenir &#224; une d&#233;cision sans plus de c&#233;r&#233;monies. Les observateurs des soviets de 1905 et des conseils ouvriers hongrois de 1956 &#233;taient frapp&#233;s par la bri&#232;vet&#233; des interventions et la rapidit&#233; des d&#233;cisions. Ceux qui allaient droit aux faits &#233;taient souvent d&#233;l&#233;gu&#233;s, tandis que ceux qui ne d&#233;bitaient que du vent ne recevaient que des hu&#233;es pour avoir gaspill&#233; le temps des gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelques garanties contre les abus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il s'agit de questions plus compliqu&#233;es, on peut &#233;lire des comit&#233;s pour examiner les diff&#233;rentes possibilit&#233;s et pr&#233;senter aux assembl&#233;es les implications et les cons&#233;quences des diff&#233;rents plans propos&#233;s. D&#232;s qu'un plan est adopt&#233;, des comit&#233;s plus petits peuvent continuer &#224; contr&#244;ler les d&#233;veloppements de l'affaire pour avertir les assembl&#233;es de tout nouveau facteur significatif qui pourrait rendre une modification opportune. Pour r&#233;gler les questions controvers&#233;es, les gens peuvent former plusieurs comit&#233;s refl&#233;tant des perspectives oppos&#233;es (pro-technologiste et antitechnologiste, par exemple) de mani&#232;re &#224; faciliter la formulation de diverses solutions et des points de vue dissidents. Comme toujours, les d&#233;l&#233;gu&#233;s n'imposeront aucune d&#233;cision (sauf sur l'organisation de leur propre travail) et seront r&#233;vocables et soumis &#224; rotation pour s'assurer qu'ils fassent du bon travail et que leurs responsabilit&#233;s ne leur montent pas &#224; la t&#234;te. Leur travail sera soumis &#224; l'examen minutieux du public et les d&#233;cisions finales reviendront toujours aux assembl&#233;es.&lt;br&gt;
L'informatique et la t&#233;l&#233;communication modernes permettront &#224; n'importe qui de v&#233;rifier &#224; n'importe quel moment les donn&#233;es et les projections avanc&#233;es et de communiquer ses propres propositions. Malgr&#233; le battage publicitaire actuel, ces technologies ne favorisent pas automatiquement la participation d&#233;mocratique. Mais elles en ont la potentialit&#233;, si elles sont adapt&#233;es convenablement et mises sous contr&#244;le populaire.(2)&lt;br&gt;
Les t&#233;l&#233;communications rendront aussi les d&#233;l&#233;gu&#233;s moins n&#233;cessaires qu'ils ne l'&#233;taient dans les mouvements radicaux du pass&#233;, quand ils servaient en grande partie de simples messagers porteurs d'informations. Des propositions diverses pourront &#234;tre diffus&#233;es et discut&#233;es &#224; l'avance, et pour les questions vraiment importantes, il sera possible d'organiser un duplex entre une r&#233;union de d&#233;l&#233;gu&#233;s et les assembl&#233;es locales, pour permettre &#224; celles-ci de confirmer, de modifier ou de rejeter imm&#233;diatement les d&#233;cisions des d&#233;l&#233;gu&#233;s. Mais si les questions ne sont pas particuli&#232;rement controvers&#233;es, les mandats seront probablement assez libres. &#201;tant parvenue &#224; une d&#233;cision d'ordre g&#233;n&#233;ral (par exemple, &#8220;ce b&#226;timent doit &#234;tre am&#233;nag&#233; en garderie&#8221;), une assembl&#233;e pourra se limiter &#224; demander des volontaires ou &#233;lire un comit&#233; pour la mettre en oeuvre, sans forc&#233;ment exercer un contr&#244;le rigoureux.&lt;br&gt;
Des puristes d&#233;soeuvr&#233;s peuvent toujours se figurer les abus &#233;ventuels. &#8220;Ah ! Qui sait quelles subtiles manoeuvres &#233;litistes ces d&#233;l&#233;gu&#233;s et sp&#233;cialistes technocratiques vont r&#233;ussir &#224; mettre en oeuvre !&#8221; Il n'en est pas moins vrai qu'un grand nombre de gens ne peuvent surveiller directement tout les d&#233;tails &#224; tout instant. Aucune soci&#233;t&#233; ne peut &#233;viter de compter &#224; un degr&#233; ou &#224; un autre sur la bonne volont&#233; et le bon sens. Il faut seulement reconna&#238;tre que les abus sont bien plus difficiles sous le r&#233;gime de l'autogestion g&#233;n&#233;ralis&#233;e que dans n'importe quelle autre forme d'organisation sociale.&lt;br&gt;
Les gens qui ont &#233;t&#233; assez autonomes pour inaugurer une soci&#233;t&#233; autog&#233;r&#233;e seront naturellement vigilants par rapport au retour de la hi&#233;rarchie. Ils veilleront sur la mani&#232;re dont leurs d&#233;l&#233;gu&#233;s ex&#233;cutent leurs mandats, et les soumettront aussi souvent que possible au roulement. Pour certaines fins ils imiteront peut-&#234;tre les anciens Ath&#233;niens en les d&#233;signant par tirage au sort, de telle mani&#232;re &#224; &#233;liminer les concours de popularit&#233; ou la conclusion de march&#233;s. Quand il s'agit des questions qui exigent des comp&#233;tences techniques, ils garderont l'oeil sur les experts jusqu'&#224; ce que les connaissances n&#233;cessaires soient plus r&#233;pandues ou que les techniques en question soient simplifi&#233;es ou d&#233;pass&#233;es. Des observateurs sceptiques seront d&#233;sign&#233;s pour donner l'alarme au premier signe de fourberie. Un sp&#233;cialiste qui donne de faux renseignements sera vite d&#233;masqu&#233;, et il sera discr&#233;dit&#233; publiquement. Le moindre soup&#231;on d'un complot hi&#233;rarchique ou d'une pratique exploiteuse ou monopolisante entra&#238;nera une protestation g&#233;n&#233;rale et sera &#233;limin&#233;e par l'ostracisme, la confiscation, la r&#233;pression physique ou tout autre moyen qui s'av&#232;rera n&#233;cessaire.&lt;br&gt;
Ceux qui s'inqui&#232;tent des abus &#233;ventuels peuvent toujours recourir &#224; ces moyens de sauvegarde et &#224; d'autres, mais je doute qu'il y en aura souvent besoin. Quand il s'agit de questions importantes, les gens peuvent mettre en place toute sorte de surveillances ou de contr&#244;les, s'ils estiment que c'est n&#233;cessaire. Mais dans la plupart des cas ils laisseront probablement &#224; leurs d&#233;l&#233;gu&#233;s une assez grande libert&#233; pour exercer leur propre jugement et leur propre cr&#233;ativit&#233;.&lt;br&gt;
L'autogestion g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#233;vite &#224; la fois les formes hi&#233;rarchiques de la gauche traditionnelle et les formes les plus simplistes de l'anarchisme. Elle n'est li&#233;e &#224; aucune id&#233;ologie, pas m&#234;me une id&#233;ologie &#8220;antiautoritaire&#8221;. S'il s'av&#232;re qu'un probl&#232;me exige une comp&#233;tence sp&#233;cialis&#233;e ou une mesure d'autorit&#233;, les personnes int&#233;ress&#233;es le d&#233;couvriront bient&#244;t et prendront toutes les mesures qui leur semblent convenables, sans s'inqui&#233;ter de savoir si ces mesures auraient re&#231;u l'approbation des dogmatistes radicaux d'aujourd'hui. S'agissant de fonctions non controvers&#233;es, ils pourront trouver plus commode de d&#233;signer des sp&#233;cialistes pour des dur&#233;es ind&#233;termin&#233;es, ne les renvoyant que dans le cas fort improbable o&#249; ils abuseraient de leur position. Dans certaines situations d'urgence o&#249; il est n&#233;cessaire de prendre des d&#233;cisions rapides et qualifi&#233;es (la lutte anti-incendie, par exemple), ils accorderont naturellement temporairement aux personnes d&#233;sign&#233;es tout le pouvoir et l'autorit&#233; qui seront n&#233;cessaires.&lt;br&gt;
Consensus, d&#233;cision majoritaire et hi&#233;rarchies in&#233;vitables&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais de tels cas resteront exceptionnels. Autant que possible, la r&#232;gle g&#233;n&#233;rale sera le consensus, et au besoin la d&#233;cision majoritaire. Un personnage de Nouvelles de nulle part de William Morris (une des utopies les plus raisonnables, charmantes, insouciantes et r&#233;alistes qui soit) donne l'exemple de la question du remplacement &#233;ventuel d'un pont de fer par un pont de pierre. On la propose au &#8220;Mote&#8221; (assembl&#233;e des habitants). S'il y a un consensus net sur le principe, les gens discutent pour savoir comment s'y prendre. Mais si quelques-uns des habitants d&#233;sapprouvent, s'ils estiment que le m&#233;chant pont de fer peut encore servir un peu et s'ils ne veulent pas se donner l'embarras d'en construire un autre pour le moment, on ne passe pas au vote cette fois-l&#224;, on renvoie le d&#233;bat officiel jusqu'&#224; la prochaine assembl&#233;e. &lt;/br&gt;Cependant, les arguments pour et contre circulent, certains d'entre eux sont imprim&#233;s, si bien que tout le monde est au courant ; et quand l'assembl&#233;e se r&#233;unit &#224; nouveau, il y a une discussion en r&#232;gle, enfin suivie d'un vote &#224; mains lev&#233;es. Si les deux partis se tiennent de pr&#232;s, la question est une fois de plus ajourn&#233;e pour plus ample discussion. Si le vote est net, on demande &#224; la minorit&#233; si elle consent &#224; se rallier &#224; l'opinion g&#233;n&#233;rale, ce qui souvent, que dis-je ? ce qui le plus commun&#233;ment, est le cas. Si elle refuse, la question est mise en discussion une troisi&#232;me fois, et si alors la minorit&#233; n'a pas augment&#233; de fa&#231;on appr&#233;ciable, elle se rallie invariablement ; quoique je crois bien me rappeler qu'il existe une loi &#224; demi oubli&#233;e, d'apr&#232;s laquelle elle peut pousser l'affaire encore plus loin. Mais je vous l'ai dit, ce qui arrive toujours, c'est qu'elle se laisse convaincre, non pas peut-&#234;tre de la fausset&#233; de son opinion, mais de l'impossibilit&#233; qu'il y a de la faire adopter par la communaut&#233;, ni par la persuasion, ni par la force.&lt;br&gt;
Notez que ce qui simplifie &#233;norm&#233;ment les choses dans de tels cas, c'est qu'il n'y a plus d'int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques contradictoires - personne n'a ni les moyens ni les raisons de suborner ou d'embobiner des gens pour qu'ils votent d'une fa&#231;on ou d'une autre, parce qu'il lui arriverait de poss&#233;der beaucoup d'argent, ou des m&#233;dias, ou une compagnie de construction, ou un terrain aux alentours d'un emplacement propos&#233;. En l'absence de tels int&#233;r&#234;ts en jeu, les gens tendront vers la coop&#233;ration et le compromis, ne serait-ce que pour apaiser les adversaires et se rendre la vie plus facile. Certaines communaut&#233;s adopteront des dispositions explicites pour satisfaire les minorit&#233;s (par exemple, si, au lieu de seulement voter &#8220;contre&#8221; une proposition, 20% expriment une &#8220;objection ardente&#8221;, elle doit &#234;tre soutenue par 60% pour passer). Mais il est peu probable que l'un ou l'autre des partis en pr&#233;sence abusent de tels pouvoirs formels, de peur d'&#234;tre trait&#233; de la m&#234;me fa&#231;on quand les situations sont renvers&#233;es. En ce qui concerne les conflits inconciliables qui pourraient subsister, la solution se trouve dans la grande diversit&#233; des cultures : Si des gens qui pr&#233;f&#232;rent les ponts de fer se trouvent constamment mis en minorit&#233; par des &#8220;artisanalistes&#8221; &#224; la Morris, ils pourront toujours d&#233;m&#233;nager dans une communaut&#233; voisine o&#249; pr&#233;valent des go&#251;ts plus proches de leurs.&lt;br&gt;
Privilegier &#224; tout prix la r&#232;gle de l'unanimit&#233; n'a de sens que si une question n'est pas urgente et si le nombre de personnes concern&#233;es est limit&#233;. L'unanimit&#233; est rarement possible entre un grand nombre de gens. Il est absurde, au nom de la peur d'une &#233;ventuelle tyrannie majoritaire, de soutenir le droit d'une minorit&#233; &#224; entraver continuellement la majorit&#233; ; ou d'imaginer que de tels probl&#232;mes dispara&#238;tront si nous &#8220;&#233;vitons toute structure&#8221;.&lt;br&gt;
Comme l'a signal&#233; un article bien connu publi&#233; il y a un certain nombre d'ann&#233;es (&#8220;The Tyranny of Structurelessness&#8221; de Jo Freeman), il n'y a pas de groupe sans structure, il n'y a que des structures diff&#233;rentes. Un groupe &#8220;non-structur&#233;&#8221; finit g&#233;n&#233;ralement par &#234;tre domin&#233; par une clique qui, elle, a bien une structure. Les membres inorganis&#233;s n'ont aucun moyen de contr&#244;ler une telle &#233;lite, surtout quand ils se r&#233;clament d'une id&#233;ologie antiautoritaire qui les emp&#234;che d'en reconna&#238;tre l'existence.&lt;br&gt;
&#192; d&#233;faut de reconna&#238;tre la d&#233;cision majoritaire comme recours alternatif dans le cas o&#249; on ne peut parvenir &#224; l'unanimit&#233;, les anarchistes et les consensistes se r&#233;v&#232;lent souvent incapables de prendre des d&#233;cisions pratiques, sauf en suivant les chefs de facto qui savent manoeuvrer les gens pour parvenir &#224; l'unanimit&#233;, ne serait-ce que par leur capacit&#233; &#224; supporter des r&#233;unions interminables jusqu'&#224; l'&#233;puisement de toute l'opposition. Rejetant avec une d&#233;licatesse ostentatoire les conseils ouvriers et tout ce qui est entach&#233; d'une apparence de coercition, ils finissent habituellement par se contenter de projets consensuels qui sont bien moins radicaux.&lt;br&gt;
Il est facile de stigmatiser les d&#233;fauts des conseils ouvriers du pass&#233;, qui, apr&#232;s tout, n'&#233;taient que des improvisations h&#226;tives de gens engag&#233;s dans des luttes d&#233;sesp&#233;r&#233;es. Mais si ces tentatives &#233;ph&#233;m&#232;res n'&#233;taient pas des mod&#232;les parfaits &#224; imiter aveugl&#233;ment, ils repr&#233;sentent n&#233;anmoins une avanc&#233;e dans la bonne direction. L'article de Riesel sur les conseils (I.S. n&#176; 12) examine les limitations de ces vieux mouvements, et souligne &#224; juste titre que le pouvoir des conseils doit &#234;tre compris comme la souverainet&#233; des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales toutes enti&#232;res et non pas seulement des conseils des d&#233;l&#233;gu&#233;s qu'ils ont &#233;lus. Certains groupes d'ouvriers radicaux en Espagne, voulant &#233;viter toute ambigu&#239;t&#233; sur ce point, se sont qualifi&#233;s d' &#8220;assembl&#233;istes&#8221; plut&#244;t que de &#8220;conseillistes&#8221;. Un des tracts du C.M.D.O. pr&#233;cise les traits essentiels de la d&#233;mocratie conseilliste :&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; La dissolution de tout pouvoir ext&#233;rieur ;&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; La d&#233;mocratie directe et totale ;&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; L'unification pratique de la d&#233;cision et de l'ex&#233;cution ;&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Le d&#233;l&#233;gu&#233; r&#233;vocable &#224; tout instant par ses mandants ;&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; L'abolition de la hi&#233;rarchie et des sp&#233;cialisations ind&#233;pendantes ;&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; La gestion et la transformation conscientes de toutes les conditions de la vie lib&#233;r&#233;e ;&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; La participation cr&#233;ative permanente des masses ;&lt;br&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; L'extension et la coordination internationalistes.&lt;br&gt;
D&#232;s que ces traits sont reconnus et r&#233;alis&#233;s, peu importe que la nouvelle forme d'organisation sociale s'appelle &#8220;anarchie&#8221;, &#8220;communalisme&#8221;, &#8220;anarchisme communiste&#8221;, &#8220;communisme conseilliste&#8221; &#8220;communisme libertaire&#8221;, &#8220;socialisme libertaire&#8221; &#8220;d&#233;mocratie participative&#8221; ou &#8220;autogestion g&#233;n&#233;ralis&#233;e&#8221;, et que ses divers composants s'appellent &#8220;conseils ouvriers&#8221;, &#8220;conseils anti-travail&#8221;, &#8220;conseils r&#233;volutionnaires&#8221;, &#8220;assembl&#233;es r&#233;volutionnaires&#8221;, &#8220;assembl&#233;es populaires&#8221;, &#8220;comit&#233;s populaires&#8221;, &#8220;communes&#8221;, &#8220;collectifs&#8221;, &#8220;kibboutz&#8221;, &#8220;bolos&#8221;, &#8220;motes&#8221;, &#8220;groupes d'affinit&#233;&#8221; ou n'importe quoi d'autre. Le terme &#8220;autogestion g&#233;n&#233;ralis&#233;e&#8221;, s'il n'est certes pas tr&#232;s exaltant, a l'avantage de s'appliquer &#224; la fois au moyen et au but, tout en &#233;tant d&#233;gag&#233; des connotations trompeuses que comportent des termes comme &#8220;anarchie&#8221; ou &#8220;communisme&#8221;.&lt;br&gt;
De toute fa&#231;on il faut se rappeler que l'organisation formelle &#224; grande &#233;chelle sera l'exception. La plupart des questions locales se r&#232;gleront directement et sans c&#233;r&#233;monie. Les individus ou les petits groupes se mettront tout simplement &#224; faire tout ce qui leur semble opportun (&#8220;adhocratie&#8221;). La d&#233;cision majoritaire ne sera qu'un dernier ressort pour les cas, de plus en plus rares, o&#249; il n'y aura pas d'autre solution.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une soci&#233;t&#233; non-hi&#233;rarchique ne signifie pas que, par magie, tout le monde devienne talentueux au m&#234;me degr&#233; ou doive participer &#233;galement &#224; tout. Elle signifie que les hi&#233;rarchies fond&#233;es et renforc&#233;es mat&#233;riellement auront &#233;t&#233; abolies. Certes les diff&#233;rences de capacit&#233;s diminueront d&#232;s lors que tout le monde sera encourag&#233; &#224; d&#233;velopper ses propres potentialit&#233;s. Mais ce qui importe, c'est que les diff&#233;rences qui subsisteront ne se traduiront plus en distinctions de richesse ou de pouvoir.&lt;br&gt;
Les gens pourront prendre part &#224; une gamme d'activit&#233;s beaucoup plus large qu'aujourd'hui, mais il ne sera pas n&#233;cessaire que chacun tient toujours &#224; tour de r&#244;le et tous les postes. Si quelqu'un a un penchant ou le chic pour une certaine t&#226;che, les autres seront probablement contents de lui permettre de s'y livrer autant qu'il le souhaite - &#224; moins que quelqu'un d'autre ne veuille lui aussi tenter le coup. Les &#8220;sp&#233;cialisations ind&#233;pendantes&#8221; (&#224; savoir le contr&#244;le monopoliste des informations ou des techniques essentielles) seront abolies ; des sp&#233;cialisations ouvertes et non dominatrices fleuriront. Comme aujourd'hui, les gens solliciteront l'avis de personnes plus inform&#233;es s'ils en ressentent le besoin (bien qu'ils seront toujours encourag&#233;s &#224; se livrer &#224; leurs propres investigations s'ils se m&#233;fient). Ils seront &#233;galement libres de se soumettre volontairement comme &#233;tudiants &#224; un enseignant, comme apprentis &#224; un ma&#238;tre, comme joueurs &#224; un entra&#238;neur ou comme interpr&#232;tes &#224; un metteur en sc&#232;ne - restant tout aussi libres de cesser la relation &#224; tout instant. Dans certaines activit&#233;s, telles que la chanson populaire en choeur, n'importe qui peut se mettre imm&#233;diatement de la partie. D'autres, comme l'interpr&#233;tation d'un concerto classique, peuvent exiger une formation rigoureuse et une direction coh&#233;rente, certaines personnes jouant les r&#244;les principaux, d'autres des r&#244;les secondaires, d'autres encore &#233;tant heureux de seulement &#233;couter. La critique situationniste du spectacle est la critique d'une tendance excessive de la soci&#233;t&#233; actuelle, elle n'implique pas que tout le monde doive &#234;tre un &#8220;participant actif&#8221; vingt-quatre heures sur vingt-quatre.&lt;br&gt;
Mis &#224; part le domaine des soins n&#233;cessaires pour les handicap&#233;s mentaux, la seule hi&#233;rarchie forte in&#233;vitable sera celle qui s'impose dans l'&#233;ducation des enfants tant qu'ils ne sont pas capables de s'occuper de leurs propres affaires. Mais dans un monde plus sain et plus s&#251;r, on pourra donner aux enfants bien plus de libert&#233; et d'autonomie qu'aujourd'hui. En ce qui concerne l'ouverture d'esprit envers les nouvelles possibilit&#233;s ludiques de la vie, les adultes apprendront peut-&#234;tre autant de choses des enfants qu'inversement. Ici comme ailleurs, la r&#232;gle g&#233;n&#233;rale sera de laisser les gens trouver leur place : Une petite fille de dix ans qui participe &#224; un projet pourrait avoir la m&#234;me voix au chapitre que les participants adultes, tandis qu'un adulte non-participant n'en aura aucune.&lt;br&gt;
L'autogestion n'exige pas que tout le monde ait du g&#233;nie, mais seulement que la plupart des gens ne soient pas de parfaits imb&#233;ciles. C'est plut&#244;t le syst&#232;me actuel qui met en avant des exigences irr&#233;alistes, en faisant comme si les gens qu'il imb&#233;cillise syst&#233;matiquement &#233;taient capables de choisir entre les programmes des politiciens rivaux ou entre les pr&#233;tentions publicitaires des marchandises rivales, ou de s'engager dans des activit&#233;s aussi d&#233;licates, risqu&#233;es et lourdes de cons&#233;quences que celle d'&#233;lever un enfant ou de conduire une voiture sur une autoroute encombr&#233;e. Avec le d&#233;passement de toutes les fausse questions politiques et &#233;conomiques actuelles qui sont sciemment maintenues dans un &#233;tat d'incompr&#233;hensibilit&#233;, la plupart des questions pratiques se r&#233;v&#233;leront finalement assez simples.&lt;br&gt;
Quand les gens auront pour la premi&#232;re fois l'occasion d'&#234;tre ma&#238;tres de leur vie, ils feront sans aucun doute beaucoup d'erreurs. Mais ils les d&#233;couvriront et les corrigeront bient&#244;t parce que, contrairement aux hi&#233;rarques, ils n'auront aucun int&#233;r&#234;t &#224; les dissimuler. L'autogestion ne garantie pas que les gens prendront toujours les d&#233;cisions justes. Mais toute autre forme d'organisation sociale garantie que quelqu'un d'autre prendra les d&#233;cisions en leur place.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;limination des racines de la guerre et du crime&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'abolition du capitalisme &#233;liminera les conflits d'int&#233;r&#234;ts qui servent actuellement comme pr&#233;texte &#224; l'&#201;tat. La plupart des guerres actuelles se basent en d&#233;finitive sur des conflits &#233;conomiques. M&#234;me quand il s'agit d'antagonismes pr&#233;tendument ethniques, religieux ou id&#233;ologiques, une grande part des motivations r&#233;elles provient de la concurrence &#233;conomique, ou des frustrations psychologiques qui sont li&#233;es en d&#233;finitive &#224; la r&#233;pression politique et &#233;conomique. Tant que r&#232;gne la concurrence d&#233;sesp&#233;r&#233;e, il est facile de manipuler les gens pour qu'ils retournent &#224; leurs communaut&#233;s traditionnelles et se disputent &#224; propos de diff&#233;rences culturelles qui leur sembleraient sans int&#233;r&#234;t s'ils vivaient dans des conditions plus ais&#233;es. La guerre g&#233;n&#232;re bien plus de travail, d'&#233;preuves et de risques que n'importe quelle forme d'activit&#233; constructive, et des gens qui auront des v&#233;ritables possibilit&#233;s de jouir de l'existence auront bien des choses plus int&#233;ressantes &#224; faire.&lt;br&gt;
Il en va de m&#234;me pour le crime. Si l'on met de c&#244;t&#233; les &#8220;crimes&#8221; sans victime, la grande majorit&#233; d'entre eux sont li&#233;s directement ou indirectement &#224; l'argent et perdront donc toute signification avec l'abolition du syst&#232;me marchand. Les communaut&#233;s seront alors libre d'exp&#233;rimenter diff&#233;rents moyens pour venir &#224; bout des rares actions antisociales qui pourraient encore se produire.&lt;br&gt;
Il y en a de toutes sortes. Les personnes int&#233;ress&#233;es pourraient plaider leur cause devant la communaut&#233; locale ou devant un &#8220;jury&#8221; tir&#233; au sort, qui s'efforcerait de trouver les solutions les plus conciliatrices et r&#233;demptrices. Une personne reconnue coupable pourrait &#234;tre &#8220;condamn&#233;e&#8221; &#224; une sorte de service social - non pas &#224; une sale besogne rendue intentionnellement d&#233;sagr&#233;able et humiliante sous le commandement de petits sadiques, ce qui ne produit qu'un surcro&#238;t de col&#232;re et de ressentiment, mais &#224; des projets valables et potentiellement stimulants qui pourraient l'amener &#224; des activit&#233;s plus saines (la restauration &#233;cologique, par exemple). Il resterait peut-&#234;tre quelques psychotiques incorrigibles qu'il faudrait d&#233;tenir humainement d'une fa&#231;on ou d'une autre, mais de tels cas deviendraient de plus en plus rares, la prolif&#233;ration actuelle de la violence &#8220;gratuite&#8221; n'&#233;tant qu'une r&#233;action normale &#224; l'ali&#233;nation sociale, qui permet &#224; ceux qui ne sont pas trait&#233;s en personnes r&#233;elles d'obtenir au moins l'am&#232;re satisfaction d'&#234;tre reconnus comme des menaces r&#233;elles. L'ostracisme exercera un effet pr&#233;ventif simple et efficace : le voyou qui se moque de la menace de la punition, qui ne fait que le renforcer dans son machisme, sera dissuad&#233; bien plus efficacement s'il sait que tout le monde se montrera froid envers lui. Dans les rares cas o&#249; cela se r&#233;v&#233;lerait insuffisant, la vari&#233;t&#233; des cultures pourrait faire du bannissement une solution praticable : un type violent qui troublerait constamment une communaut&#233; tranquille pourrait tr&#232;s bien s'int&#233;grer dans une r&#233;gion plus agit&#233;e comme le Far West - ou il risque de subir des repr&#233;sailles plus s&#233;v&#232;res.&lt;br&gt;
Ce sont seulement quelques-unes des possibilit&#233;s existantes. Les hommes lib&#233;r&#233;s trouveront sans aucun doute des solutions plus cr&#233;atives, plus efficaces et plus humaines que celles que nous pouvons imaginer &#224; pr&#233;sent. Je ne pr&#233;tends pas qu'il n'y aura pas de probl&#232;mes, mais seulement qu'il y en aura beaucoup moins qu'&#224; pr&#233;sent, o&#249; les gens qui se trouvent en bas d'une &#233;chelle sociale absurde sont durement punis de leur efforts rudimentaires pour s'en &#233;chapper, tandis que ceux d'en haut pillent la plan&#232;te en toute impunit&#233;.&lt;br&gt;
La barbarie du syst&#232;me p&#233;nal actuel n'est surpass&#233;e que par sa stupidit&#233;. On a montr&#233; souvent que les punitions draconiennes n'ont en fin de compte aucun effet notable sur le taux de criminalit&#233;, qui est directement li&#233; aux niveaux de pauvret&#233; et de ch&#244;mage ainsi qu'&#224; des facteurs moins quantifiables mais tout aussi &#233;vidents comme le racisme, la destruction des communaut&#233;s urbaines et l'ali&#233;nation g&#233;n&#233;rale produite par le syst&#232;me spectaculaire-marchand. La menace de passer des ann&#233;es en prison, qui pourrait avoir un puissant effet pr&#233;ventif sur quelqu'un qui m&#232;ne une vie satisfaisante, ne signifie presque rien pour ceux qui n'ont pas d'autres v&#233;ritables choix. Il n'est pas tr&#232;s intelligent, sous pr&#233;texte de faire des &#233;conomies, de casser des programmes sociaux qui sont d&#233;j&#224; lamentablement insuffisants, tout en remplissant les prisons avec des condamn&#233;s &#224; perp&#233;tuit&#233; dont la d&#233;tention reviendra &#224; presque un million de dollars chacun. Mais comme tant d'autres politiques sociales irrationnelles, cette tendance persiste parce qu'elle est rencontre de puissants int&#233;r&#234;ts.(3)&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'abolition de l'argent&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e doit abolir toute l'&#233;conomie mon&#233;taire-marchande. Continuer &#224; accepter la validit&#233; de l'argent reviendrait &#224; accepter la perp&#233;tuation de la domination de ceux qui l'avaient accumul&#233; auparavant ou qui poss&#232;dent le savoir-faire requis pour le r&#233;accumuler apr&#232;s une r&#233;partition radicale. Pour certaines fins, et pour un certain temps encore, on aura encore besoin de formes alternatives de &#8220;comptes &#233;conomiques&#8221;, mais leur &#233;tendue sera soigneusement limit&#233;e et aura tendance &#224; diminuer, au fur et &#224; mesure que l'abondance mat&#233;rielle et le d&#233;veloppement de la coop&#233;ration sociale les rendra moins n&#233;cessaire. Une soci&#233;t&#233; post-r&#233;volutionnaire pourrait avoir une organisation &#233;conomique &#224; trois &#233;tages, quelque chose dans ce genre :&lt;br&gt;
1) Certain biens et services de base seront librement disponibles pour tout le monde sans aucune comptabilit&#233;.&lt;br&gt;
2) D'autres seront &#233;galement gratuits, mais seulement en quantit&#233;s limit&#233;es, ils seront rationn&#233;s.&lt;br&gt;
3) D'autres encore, class&#233;s &#8220;de luxe&#8221;, seront disponibles contre des &#8220;cr&#233;dits&#8221;.&lt;br&gt;
&#192; la diff&#233;rence de l'argent, les cr&#233;dits ne pourront servir &#224; se procurer que certains biens sp&#233;cifi&#233;s, et ne s'appliqueront pas &#224; la propri&#233;t&#233; communautaire de base telle que la terre, les services publics ou les moyens de production. En plus, ils auront probablement une date de p&#233;remption pour en limiter l'accumulation.&lt;br&gt;
Une telle organisation sera assez flexible. Pendant la p&#233;riode de transition la quantit&#233; de biens gratuits sera probablement minime - juste assez pour que chacun puisse se d&#233;brouiller -, la plupart des biens exigeant des cr&#233;dits que l'on peut gagner par son travail. Avec le temps, de moins en moins de travail sera n&#233;cessaire et de plus en plus de biens seront disponibles gratuitement - la proportion &#233;tant toujours d&#233;termin&#233;e par les conseils. Des cr&#233;dits pourraient &#234;tre distribu&#233;s &#233;galement &#224; tous, chaque personne en recevant p&#233;riodiquement une certaine quantit&#233;. D'autres pourraient servir &#224; r&#233;mun&#233;rer certains travaux dangereux ou d&#233;sagr&#233;ables pour lesquels il n'y a pas assez de volontaires. Les conseils pourraient &#233;tablir des prix fixes pour certains produits de luxe, tout en en laissant d'autres suivre l'offre et la demande. &#192; mesure qu'un produit de luxe se fera plus abondant, son prix baissera, jusqu'&#224; ce qu'il devienne &#233;ventuellement gratuit. Les biens pourront passer d'un &#233;tat &#224; un autre selon les conditions mat&#233;rielles et les pr&#233;f&#233;rences des communaut&#233;s.&lt;br&gt;
Ce sont seulement quelques-uns des possibles.(4) En exp&#233;rimentant par diverses m&#233;thodes, les gens apprendront par eux-m&#234;mes quelles sont les formes de propri&#233;t&#233;, d'&#233;change et de comptabilit&#233; qui sont n&#233;cessaires. De toute fa&#231;on, les probl&#232;mes &#8220;&#233;conomiques&#8221; qui subsisteront, s'il y en a, ne seront pas graves, parce que les limitations impos&#233;es par la raret&#233; ne s'appliqueront qu'au secteur des produits &#8220;de luxe&#8221; non-essentiels. Le libre acc&#232;s universel &#224; la nourriture, &#224; l'habillement, au logement, &#224; l'&#233;ducation, aux services publics, aux services m&#233;dicaux, aux facilit&#233;s culturelles et aux moyens de transport et de communication, tout cela peut &#234;tre r&#233;alis&#233; presque imm&#233;diatement dans les r&#233;gions industrialis&#233;es et dans un d&#233;lai assez court dans les r&#233;gions moins d&#233;velopp&#233;es. Beaucoup de ces choses existent d&#233;j&#224;, et il ne s'agit que de les rendre disponibles plus largement et plus &#233;quitablement. Ce qui manque encore pourra &#234;tre produit facilement d&#232;s que l'&#233;nergie sociale sera d&#233;tourn&#233;e des entreprises irrationnelles qui la monopolisent aujourd'hui.&lt;br&gt;
Prenons par exemple la question du logement. Les activistes antiguerre ont constat&#233; fr&#233;quemment que l'on pourrait loger convenablement toute la population mondiale pour un prix inf&#233;rieur &#224; celui de la consommation militaire mondiale de quelques semaines. Ils envisagent sans doute des habitations assez minimales. Mais si la quantit&#233; d'&#233;nergie gaspill&#233;e actuellement par les gens pour gagner l'argent qui sert &#224; enrichir les propri&#233;taires et les sp&#233;culateurs immobiliers &#233;tait d&#233;tourn&#233;e vers la construction d'habitations nouvelles, tout le monde pourrait bient&#244;t &#234;tre log&#233; d'une fa&#231;on vraiment tr&#232;s convenable.&lt;br&gt;
Pour commencer, la plupart des gens pourront continuer &#224; vivre dans leurs r&#233;sidences actuelles et se consacrer &#224; trouver des logements pour les sans-abri. Des h&#244;tels et des immeubles de bureaux seront occup&#233;s. Certaines propri&#233;t&#233;s vraiment extravagantes seront r&#233;quisitionn&#233;es et transform&#233;es en logements, parcs, jardins potagers communaux, etc. Ceux qui poss&#232;dent des propri&#233;t&#233;s relativement spacieuses pourraient proposer de loger temporairement les sans-abri tout en les aidant &#224; construire leurs propres habitations, ne serait-ce que pour d&#233;tourner le ressentiment qui pourrait les atteindre.&lt;br&gt;
L'&#233;tape suivante serait d'am&#233;liorer et d'&#233;galiser la qualit&#233; des logements. En cette mati&#232;re, comme en d'autre, il ne s'agira pas d'aboutir &#224; une uniformit&#233; rigide (&#8220;tout le monde doit avoir un logement avec telles sp&#233;cifications&#8221;), mais de parier sur l'esprit g&#233;n&#233;ral de l'&#233;quit&#233; qui se d&#233;veloppera chez les gens, les probl&#232;mes se r&#233;glant de mani&#232;re flexible, un par un. Si quelqu'un pense qu'il n'a pas re&#231;u sa juste part, il peut faire appel &#224; la communaut&#233; qui, si son grief n'est pas compl&#232;tement extravagant, se mettra probablement en quatre pour le r&#233;parer. Il faudra trouver des compromis quant aux questions concernant le droit de vivre, et pour combien de temps, dans les r&#233;gions le plus attrayantes, qui pourraient se r&#233;partir par tirage au sort, ou &#234;tre lou&#233;s aux plus offrants par des ench&#232;res de cr&#233;dits. De tels probl&#232;mes ne seront peut-&#234;tre pas r&#233;solus &#224; la satisfaction compl&#232;te de tous, mais ils seront certainement r&#233;gl&#233;s bien plus &#233;quitablement que dans un syst&#232;me o&#249; l'accumulation de morceaux de papier magiques permet &#224; une personne de r&#233;clamer le &#8220;droit de propri&#233;t&#233;&#8221; d'une centaine de b&#226;timents pendant que d'autres doivent vivre dans la rue.&lt;br&gt;
Une fois qu'on a satisfait les besoins fondamentaux, la perspective quantitative du temps de travail fera place &#224; une perspective qualitativement nouvelle de cr&#233;ativit&#233; libre. Quelques amis pourront travailler avec bonheur &#224; la construction de leur propre maison, m&#234;me s'il leur faut une ann&#233;e pour accomplir ce qu'une &#233;quipe professionnelle aurait pu faire plus efficacement en un mois. Bien plus de jeu, d'imagination et d'amour entreront dans tels projets, et les logements qui en r&#233;sulteront seront bien plus charmants, plus bigarr&#233;s et plus personnels que ce qui passe aujourd'hui pour &#8220;convenable&#8221;. Ferdinand Cheval, facteur rural fran&#231;ais du XIXe si&#232;cle, a consacr&#233; tout son temps libre pendant plusieurs d&#233;cennies &#224; la construction de son &#8220;palais id&#233;al&#8221;.&lt;/br&gt; Les gens comme Cheval sont habituellement qualifi&#233;s d'excentriques, mais ils ne sont exceptionnels que par le fait qu'ils continuent &#224; exercer la cr&#233;ativit&#233; inn&#233;e que nous avons tous, mais que nous sommes g&#233;n&#233;ralement persuad&#233;s de refouler &#224; l'issue de la premi&#232;re enfance. Une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e verrait ce genre de &#8220;travail&#8221; se multiplier, projets d&#233;cid&#233;s librement, qui seront si engageants que les gens ne penseront pas plus &#224; compter leur &#8220;temps de travail&#8221; qu'il ne pensent aujourd'hui &#224; compter les caresses amoureuses ou &#224; essayer d'&#233;conomiser sur la dur&#233;e d'une danse.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'absurdit&#233; de la plupart des emplois actuels&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cinquante ans, Paul Goodman a estim&#233; que moins que dix pour cent du travail qu'on effectuait alors suffirait &#224; satisfaire les besoins humains fondamentaux. Quel que soit le chiffre exact (il serait encore plus bas maintenant, bien qu'il d&#233;pende &#233;videmment de ce qui est consid&#233;r&#233; comme besoin fondamental ou raisonnable), il est &#233;vident que la plus grande part du travail actuel est absurde et inutile. Avec l'abolition du syst&#232;me marchand, des centaines de millions de gens qui sont maintenant occup&#233;s &#224; la production de marchandises superflues, ou &#224; leur publicit&#233;, &#224; leur emballage, &#224; leur transport, &#224; leur vente, &#224; leur protection (vendeurs, commis, contrema&#238;tres, administrateurs, banquiers, agents de change, propri&#233;taires, chefs syndicalistes, politiciens, policiers, avocats, juges, ge&#244;liers, gardes, soldats, &#233;conomistes, publicitaires, fabricants d'armes, douaniers, percepteurs, agents d'assurances, conseillers financiers, ainsi que leurs nombreux subordonn&#233;s) seront tous lib&#233;r&#233;s pour partager les quelques t&#226;ches r&#233;ellement n&#233;cessaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ajoutez les ch&#244;meurs qui, selon un rapport r&#233;cent de l'O.N.U., constituent plus que 30% de la population mondiale. Si ce chiffre semble important, c'est qu'il comprend sans doute les prisonniers, les r&#233;fugi&#233;s et bien d'autres gens qui ne sont pas ordinairement compt&#233;s dans les statistiques officielles du ch&#244;mage parce qu'ils ont renonc&#233; &#224; chercher du travail, comme ceux que l'alcoolisme ou les drogues ont rendus incapables de travailler, ou qui sont tellement &#233;coeur&#233;s par l'&#233;ventail des emplois possibles qu'ils consacrent toute leur &#233;nergie &#224; esquiver le travail en recourant au crime ou &#224; des exp&#233;dients.&lt;br&gt;
Ajoutez les millions de gens &#226;g&#233;s qui aimeraient bien s'engager dans des activit&#233;s dignes d'int&#233;r&#234;t, mais qui sont maintenant rel&#233;gu&#233;s dans une retraite passive et ennuyeuse. Et les jeunes, voire m&#234;me les enfants, qui seraient stimul&#233;s par projets utiles et &#233;ducatifs s'ils n'&#233;taient pas enferm&#233;s dans des mauvaises &#233;coles con&#231;ues pour inculquer une ob&#233;issance passive.&lt;br&gt;
Enfin, il convient de prendre en compte la grande quantit&#233; de gaspillage qui se produit y compris &#224; l'occasion de la r&#233;alisation de travaux indiscutablement n&#233;cessaires. Les m&#233;decins et les infirmi&#232;res, par exemple, consacrent une grande partie de leur temps (en plus de celui qui est consacr&#233; &#224; remplir les formulaires d'assurances, &#224; envoyer les factures aux clients, etc.) &#224; essayer sans grand succ&#232;s de neutraliser toutes sortes de probl&#232;mes d'origine sociale tels que les accidents du travail ou de la circulation, les indispositions psychologiques, les maladies caus&#233;es par le stress, la pollution, la sous-alimentation ou les conditions insalubres, sans parler des guerres et des &#233;pid&#233;mies qui les suivent souvent - probl&#232;mes qui dispara&#238;tront en grande partie dans une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e, laissant les travailleurs m&#233;dicaux libres de concentrer sur la m&#233;decine pr&#233;ventive.&lt;br&gt;
Il faut prendre aussi en consid&#233;ration la quantit&#233; importante de travail gaspill&#233; intentionnellement : la suppression de m&#233;thodes qui all&#232;gent le travail parce qu'elles risquent au m&#234;me temps de supprimer son emploi ; le fait de travailler aussi lentement que possible ; le sabotage des machines pour faire pression sur les patrons, ou simplement par rage ou frustration. Sans oublier les absurdit&#233;s r&#233;v&#233;l&#233;es par la &#8220;loi de Parkinson&#8221;, selon lequel toute t&#226;che finit par occuper tout le temps disponible, du &#8220;principe de Peter&#8221;, selon lequel chaque employ&#233; tend &#224; s'&#233;lever &#224; son niveau d'incomp&#233;tence, et d'autres tendances semblables qui ont &#233;t&#233; moqu&#233;es avec tant d'esprit par C. Northcote Parkinson et Laurence Peter.&lt;br&gt;
Enfin, il faut prendre en compte la quantit&#233; de travail gaspill&#233; qui sera &#233;limin&#233;e quand les produits seront faits pour durer, et non plus pour se d&#233;t&#233;riorer ou se d&#233;moder de mani&#232;re &#224; ce que les gens doivent continuellement en acheter de nouveaux. Apr&#232;s une br&#232;ve p&#233;riode de production intensive pour fournir des biens durables de haute qualit&#233; &#224; tout le monde, bien des industries pourront &#234;tre ramen&#233;es &#224; des niveaux d'activit&#233; tr&#232;s modestes : juste assez pour renouveler ces biens et pour les am&#233;liorer de temps en temps lorsqu'on a d&#233;velopp&#233; une innovation vraiment utile.&lt;br&gt;
&#192; prendre en consid&#233;ration tous ces facteurs, il est facile de voir que dans une soci&#233;t&#233; organis&#233;e raisonnablement, la quantit&#233; de travail n&#233;cessaire pourrait se r&#233;duire &#224; un ou deux jours par semaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La transformation du travail en jeu&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une r&#233;duction quantitative aussi radicale conduira &#224; un changement qualitatif. Comme l'avait d&#233;couvert Tom Sawyer, quand les gens ne sont pas oblig&#233;s de travailler, m&#234;me la t&#226;che la plus banale peut para&#238;tre originale et fascinante : Le probl&#232;me n'est plus comment la faire faire &#224; des gens, mais comment satisfaire tous les volontaires. Il serait peu r&#233;aliste de s'attendre &#224; ce que les gens travaillent &#224; plein temps pour r&#233;aliser des t&#226;ches d&#233;sagr&#233;ables et d&#233;nu&#233;s de sens sans y &#234;tre oblig&#233;s par la surveillance ou contraints par des motivations &#233;conomiques. Mais la situation sera bien diff&#233;rente quand il ne s'agira que de consacrer dix ou quinze heures par semaine &#224; des t&#226;ches utiles, vari&#233;es, auto-organis&#233;es, et ce de son propre gr&#233;.&lt;br&gt;
De plus, une fois qu'ils se seront engag&#233;s dans des projets qui les passionnent, la plupart des gens ne voudront pas se limiter &#224; ce minimum. Cela r&#233;duira les t&#226;ches n&#233;cessaires &#224; un niveau encore plus minuscule pour ceux qui pourraient manquer d'un tel enthousiasme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas besoin d'ergoter sur le terme travail. Le travail salari&#233; doit &#234;tre aboli. Le travail sens&#233; et librement choisi peut &#234;tre tout aussi amusant que n'importe quelle autre forme de jeu. Notre travail actuel produit g&#233;n&#233;ralement des r&#233;sultats pratiques, mais pas ceux que nous aurions choisis, tandis que notre temps libre, dans une grande mesure, se borne &#224; des futilit&#233;s. Avec l'abolition du salariat, le travail deviendra plus ludique, et le jeu plus actif et plus cr&#233;atif. Quand les gens ne seront plus rendu fou par leur travail, ils n'exigeront plus des distractions passives et idiotes pour s'en remettre.&lt;br&gt;
Je ne veux pas dire que ce soit mal de trouver agr&#233;able des divertissements insignifiants. Mais il faut reconna&#238;tre qu'une grande partie de leur attrait vient du manque d'activit&#233;s plus satisfaisantes. Quelqu'un dont la vie manque d'aventure r&#233;elle peut trouver un peu d'exotisme en collectionnant des artefacts d'autre temps et d'autre lieux. Quelqu'un dont le travail est abstrait et fragment&#233; peut se donner beaucoup de peine pour produire effectivement un objet concret et complet, m&#234;me si ce n'est rien d'autre qu'un bateau dans une bouteille. Ces hobbies et bien d'autres r&#233;v&#232;lent la persistance des &#233;lans cr&#233;ateurs qui s'&#233;panouiront r&#233;ellement quand on leur donnera libre cours sur une plus large &#233;chelle. Imaginez comme les gens qui aiment bricoler ou cultiver leur jardin se passionneront pour la recr&#233;ation de tout leur environnement ; et comme les milliers d'amateurs des chemins de fer sauteront sur l'occasion de reconstruire et de faire marcher les mod&#232;les am&#233;lior&#233;s de r&#233;seaux ferr&#233;s qui seront un des principaux moyens de r&#233;duire la circulation routi&#232;re.&lt;br&gt;
Quand les gens sont en butte aux soup&#231;ons et aux r&#232;glements oppressifs, il est normal qu'ils essayent de travailler aussi peu que possible. Mais une situation de libert&#233; et de confiance mutuelle g&#233;n&#232;re inversement une tendance &#224; mettre sa fiert&#233; &#224; faire le meilleur travail possible. Bien que certains travaux dans la nouvelle soci&#233;t&#233; seront plus appr&#233;ci&#233;es que d'autres, les rares t&#226;ches qui sont vraiment difficiles ou d&#233;sagr&#233;ables attireront probablement des volontaires plus qu'il n'en faut, r&#233;pondant au frisson du d&#233;fi ou au besoin de reconnaissance, si non au sens des responsabilit&#233;s. M&#234;me &#224; pr&#233;sent, bien des gens sont heureux de contribuer &#224; des projets louables, s'ils en ont le temps. Ils seront bien plus nombreux &#224; le faire quand ils n'auront plus &#224; s'inqui&#233;ter de pourvoir &#224; leurs besoins et &#224; ceux de leur famille. Au pire, les rares t&#226;ches compl&#232;tement impopulaires devront &#234;tre ex&#233;cut&#233;es par roulements et tir&#233;es au sort jusqu'&#224; ce qu'elles puissent &#234;tre automatis&#233;es. Ou bien il pourrait y avoir des ench&#232;res pour savoir si quelqu'un serait dispos&#233; &#224; les r&#233;aliser, disons, pendant cinq heures la semaine au lieu du travail ordinaire de dix ou quinze heures, ou contre quelques cr&#233;dits suppl&#233;mentaires.&lt;br&gt;
Les types non-coop&#233;ratifs seront probablement si rares que le reste de la population pourra les laisser tranquilles plut&#244;t que de prendre la peine de les contraindre &#224; fournir leur petite quote-part de travail. &#192; un certain niveau d'abondance, il est plus simple d'ignorer les quelques abus qui pourraient se produire plut&#244;t que d'enr&#244;ler une arm&#233;e de contr&#244;leurs, comptables, inspecteurs, d&#233;lateurs, indicateurs, gardes, gendarmes, etc. pour fourrer leur nez partout, contr&#244;ler tous les d&#233;tails et punir toutes les infractions. Il n'est pas r&#233;aliste d'esp&#233;rer que tout le monde soit g&#233;n&#233;reux et coop&#233;ratifs quand il n'y a pas grand-chose &#224; distribuer, mais un surplus mat&#233;riel important cr&#233;era une grande &#8220;marge d'abus&#8221;, de sorte que cela n'aura pas d'importance si quelques personnes ne fournissent pas leur quote-part, ou si elles prennent un peu plus que ce qui leur revient.&lt;r&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
L'abolition de l'argent emp&#234;chera d'en prendre beaucoup plus. La plupart des appr&#233;hensions quant &#224; la faisabilit&#233; d'une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e proviennent de la croyance enracin&#233;e que l'argent (et donc aussi son protecteur n&#233;cessaire : l'&#201;tat) existera toujours. Cette combinaison mon&#233;taire-&#233;tatique cr&#233;e des possibilit&#233;s illimit&#233;es d'abus (par exemple des l&#233;gislateurs stipendi&#233;s introduisant subrepticement des points faibles dans les lois fiscales, etc.) ; mais d&#232;s qu'elle sera abolie, les mobiles et les moyens de tels abus dispara&#238;tront. La qualit&#233; abstraite des rapports marchands permet &#224; une personne d'accumuler anonymement des richesses en privant indirectement des milliers d'autres des choses essentielles &#224; la vie. Mais avec l'abolition de l'argent, toute monopolisation des biens serait trop maladroite et trop visible.&lt;br&gt;
Quelles que soient les autres formes d'&#233;change qui pourront exister dans la nouvelle soci&#233;t&#233;, la plus simple et probablement la plus commune sera le don. L'abondance g&#233;n&#233;rale rendra facile d'&#234;tre g&#233;n&#233;reux. Le don est amusant, il procure des satisfactions et il &#233;limine l'ennui d'avoir &#224; faire des comptes. Le seul calcul qui subsistera sera celui qui sera li&#233; &#224; la saine &#233;mulation mutuelle. &#8220;La communaut&#233; voisine a donn&#233; telle chose &#224; une r&#233;gion moins ais&#233;e ; nous devrions pouvoir en faire autant.&#8221; &#8220;Ils ont organis&#233; une f&#234;te formidable ; essayons de faire encore mieux.&#8221; Un peu de rivalit&#233; amicale (pour savoir qui peut inventer la recette la plus d&#233;licieuse, cultiver un l&#233;gume sup&#233;rieur, r&#233;soudre un probl&#232;me social, inventer un nouveau jeu) profitera tout le monde, m&#234;me aux perdants. &lt;br&gt;Une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e fonctionnera probablement &#224; peu pr&#232;s comme une f&#234;te potluck (o&#249; tout le monde apporte un plat). La plupart des gens aiment pr&#233;parer un plat qui sera appr&#233;ci&#233; par les autres. De sorte que m&#234;me si quelques personnes n'apportent rien, il y a quand m&#234;me assez pour tous. Il n'est pas n&#233;cessaire que tout le monde contribue pour une part exactement &#233;gale, parce que les t&#226;ches sont si minimes et partag&#233;es entre un si grand nombre de gens que personne n'est surcharg&#233;e. Comme tout le monde participe ouvertement, il n'y a pas besoin de contr&#244;ler les gens ou d'instituer des p&#233;nalit&#233;s pour sanctionner le refus de coop&#233;ration. Le seul aspect &#8220;coercitif &#8221;, c'est l'approbation ou la d&#233;sapprobation des autres participants. &lt;br&gt;L'approbation encourage les contributions, tandis que m&#234;me une personne tout &#224; fait &#233;go&#239;ste se rendra compte qu'on commence &#224; la regarder d'un sale oeil et qu'on finira peut-&#234;tre par ne plus l'inviter si elle n&#233;glige constamment de contribuer. L'organisation n'est n&#233;cessaire que quand il y a un probl&#232;me. S'il y a souvent trop de desserts et trop peu d'entr&#233;es, le groupe pourra d&#233;cider qui doit apporter quoi. Si quelques personnes g&#233;n&#233;reuses finissent par prendre une trop grande part au nettoyage, une douce pouss&#233;e suffira pour d&#233;cider les autres &#224; proposer leurs services. Ou bien on met au point un roulement syst&#233;matique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aujourd'hui, bien s&#251;r, une telle coop&#233;ration spontan&#233;e est l'exception, qui ne se rencontre pratiquement que l&#224; o&#249; les liens communautaires traditionnels ont subsist&#233;, ou parmi des petits groupes de pairs dans les r&#233;gions o&#249; les conditions ne sont pas trop dures. Dans le monde o&#249; les loups se mangent entre eux, c'est normal que les gens ne se pr&#233;occupent que de leur propre int&#233;r&#234;t et se m&#233;fient d'autrui. &#192; moins que le spectacle ne les sollicite par quelque &#8220;histoire &#224; dimension humaine&#8221; sentimentale, ils ne s'int&#233;ressent g&#233;n&#233;ralement que tr&#232;s peu &#224; ceux qui sont en-dehors de leur cercle imm&#233;diat. Pleins de frustrations et de ressentiments, ils peuvent m&#234;me &#233;prouver un plaisir m&#233;chant &#224; g&#226;ter les plaisirs des autres.&lt;br&gt;
N&#233;anmoins, malgr&#233; tout ce qui d&#233;courage leur humanit&#233;, la plupart des gens aiment sentir qu'il font des choses dignes, si on leur en donne la possibilit&#233;, et &#234;tre reconnus pour les avoir fait. Notez avec quel empressement ils sautent sur la moindre occasion de vivre un moment de reconnaissance mutuelle, ne serait-ce qu'en ouvrant la porte &#224; quelqu'un ou en &#233;changeant quelques remarques banales. Si une inondation, un tremblement de terre ou une autre catastrophe survient, il arrive souvent que m&#234;me les personnes les plus &#233;go&#239;stes et les plus cyniques se mettent &#224; aider d'autrui sans compter, travaillant sans rel&#226;che pour sauver les gens, livrer de la nourriture, fournir le premier secours, etc., sans autre r&#233;mun&#233;ration que la reconnaissance d'autrui. Voil&#224; pourquoi les gens &#233;voquent les guerres et les d&#233;sastres naturels avec une nostalgie qui peut sembler surprenante. Tout comme la r&#233;volution, de tels &#233;v&#233;nements enfoncent les s&#233;parations sociales ordinaires, fournissent &#224; tout le monde des occasions de faire des choses qui importent vraiment, et g&#233;n&#232;rent un vif sentiment de communaut&#233; (ne serait-ce qu'en rassemblant des gens contre un ennemi commun). Dans une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e, ces tendances sociables pourront fleurir sans avoir besoin de pr&#233;textes si extr&#234;mes.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les objections des technophobes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'automation actuelle ne fait le plus souvent que de jeter certains au ch&#244;mage tout en intensifiant la discipline pour ceux qui travaillent encore. Si on gagne r&#233;ellement du temps libre par des inventions qui &#8220;all&#232;gent le travail&#8221;, on le consacre g&#233;n&#233;ralement &#224; une consommation passive qui est tout aussi ali&#233;n&#233;e. Mais dans un monde lib&#233;r&#233;, les ordinateurs et les autres technologies modernes pourront &#234;tre utilis&#233;s pour &#233;liminer les t&#226;ches dangereuses et ennuyeuses, permettant &#224; chacun de se consacrer &#224; des activit&#233;s plus int&#233;ressantes.&lt;br&gt;
N&#233;gligeant de telles possibilit&#233;s, et d&#233;go&#251;t&#233;s du mauvais emploi actuel de beaucoup de technologies, certains en sont venus &#224; croire que c'est &#8220;la technologie&#8221; en tant que telle qui est le probl&#232;me principal. Ils pr&#244;nent donc un retour &#224; un style de vie plus simple et d&#233;battent sur le degr&#233; de simplicit&#233; qui convient. &#192; mesure qu'on d&#233;couvre des d&#233;fauts dans chaque &#233;poque, la ligne de d&#233;marcation est pouss&#233;e toujours plus loin dans le pass&#233;. Certains, tenant la r&#233;volution industrielle pour l'origine principale du mal, se livrent &#224; des pan&#233;gyriques de l'artisanat qui sont publi&#233;s par micro&#233;dition. D'autres, voyant l'invention de l'agriculture comme le p&#233;ch&#233; originel, croient que nous devrions retourner &#224; une soci&#233;t&#233; de cueilleurs-chasseurs, bien qu'ils ne soient pas compl&#232;tement au clair sur ce qu'ils envisagent pour les gens qui composent la population actuelle, qui ne pourraient subsister dans une telle &#233;conomie. D'autres, pour ne pas &#234;tre en reste, pr&#233;sentent des arguments &#233;loquents qui d&#233;montrent que le d&#233;veloppement du langage et de la pens&#233;e rationnelle est la v&#233;ritable source de nos probl&#232;mes. D'autres encore pr&#233;tendent que l'esp&#232;ce humaine est si incorrigiblement mauvaise qu'elle devrait s'an&#233;antir altruistement pour sauver le reste de l'&#233;cosyst&#232;me.&lt;br&gt;
Ces fantaisies comportent tant de contradictions grossi&#232;res qu'il n'est pas vraiment n&#233;cessaire de les r&#233;futer dans le d&#233;tail. Leur rapport avec les v&#233;ritables soci&#233;t&#233;s du pass&#233; est discutable. En tout cas, elles n'en ont presque aucun avec les possibilit&#233;s de celles d'aujourd'hui. M&#234;me en admettant que la vie a &#233;t&#233; meilleure &#224; telle ou telle &#233;poque ant&#233;rieure, c'est &#224; partir de notre situation actuelle qu'il faut raisonner. La technologie moderne est tellement m&#234;l&#233;e &#224; tous les aspects de notre vie qu'elle ne pourrait &#234;tre supprim&#233;e brusquement sans produire un chaos mondial qui an&#233;antirait des milliards de gens. Les post-r&#233;volutionnaires d&#233;cideront sans doute de r&#233;duire la population humaine et de supprimer certaines industries, mais cela ne pourra se faire du jour au lendemain. Il faut penser s&#233;rieusement &#224; la mani&#232;re dont nous aborderons tous les probl&#232;mes pratiques qui se poseront dans l'int&#233;rim.&lt;br&gt;
Le jour o&#249; nous nous trouverons confront&#233;s pratiquement de telles questions, je doute que les technophobes voudront r&#233;ellement &#233;liminer les fauteuils roulants motoris&#233;s ; ou d&#233;brancher les m&#233;canismes ing&#233;nieux comme celui qui permet au physicien Stephen Hawking de communiquer malgr&#233; sa paralysie totale ; ou laisser mourir en couches une femme qui pourrait &#234;tre sauv&#233;e par la technologie m&#233;dicale ; ou accepter la r&#233;apparition des maladies qui autrefois tuaient ou estropiaient r&#233;guli&#232;rement un fort pourcentage de la population ; ou se r&#233;signer &#224; ne jamais aller rendre visite aux habitants d'autres r&#233;gions du monde &#224; moins qu'on puisse y aller &#224; pied, et &#224; ne jamais communiquer avec ces gens-l&#224; ; ou rester l&#224; sans rien faire alors que des hommes meurent de famines qui pourraient &#234;tre jugul&#233;es par le transport international de vivres.&lt;br&gt;
Le probl&#232;me, c'est qu'en attendant, cette id&#233;ologie de plus en plus &#224; la mode d&#233;tourne l'attention des probl&#232;mes et des possibilit&#233;s r&#233;els. Un dualisme manich&#233;en (la nature est le Bien, la technologie est le Mal) permet de ne pas examiner ni prendre en compte des processus historiques et dialectiques compliqu&#233;s. C'est tellement plus facile de rejeter la responsabilit&#233; de tous les maux sur un diable quelconque ou sur l'existence d'un p&#233;ch&#233; originel. Ce qui a commenc&#233; comme une mise en question l&#233;gitime d'une confiance excessive en la science et la technologie finit par devenir une foi d&#233;sesp&#233;r&#233;e et encore moins justifi&#233;e dans le retour d'un paradis primitif, ce qui fait qu'on n'attaque le syst&#232;me pr&#233;sent que d'une fa&#231;on abstraite et apocalyptique.(5)&lt;br&gt;
Les technophiles et les technophobes s'accordent pour traiter la technologie isol&#233;ment des autres facteurs sociaux, ne divergeant que dans leurs conclusions, &#233;galement simplistes, qui &#233;noncent que les nouvelles technologies sont en elles-m&#234;mes lib&#233;ratrices ou en elles-m&#234;mes ali&#233;nantes. Tant que le capitalisme ali&#232;ne toutes les productions humaines en buts autonomes qui &#233;chappent au contr&#244;le de leurs cr&#233;ateurs, les technologies partageront cette ali&#233;nation et seront utilis&#233;es pour la renforcer. Mais quand les gens se lib&#233;reront de cette domination, ils n'auront aucun mal &#224; rejeter les technologies nuisibles tout en adaptant les autres pour des emplois salutaires.&lt;br&gt;
Certaines technologies - le nucl&#233;aire en est l'exemple le plus &#233;vident - sont en effet si terriblement dangereuses qu'on y mettra fin sans tarder. Et beaucoup d'autres industries, qui produisent des marchandises absurdes, d&#233;pass&#233;es ou superflues, cesseront automatiquement avec la disparition de leurs raisons d'&#234;tre commerciales. Mais bien d'autres (l'&#233;lectricit&#233;, la m&#233;tallurgie, la r&#233;frig&#233;ration, la plomberie, l'impression, l'enregistrement, la photographie, les t&#233;l&#233;communications, les outils, le textile, les machines &#224; coudre, l'outillage agricole, les instruments chirurgicaux, les anesth&#233;siques, les antibiotiques, parmi des dizaines d'autres exemples qui viennent &#224; l'esprit), quels que soient leurs usages actuels nocifs, ne comportent pas, ou pratiquement pas, de d&#233;fauts in&#233;vitables. Il ne s'agit que de les utiliser plus sagement, de les soumettre au contr&#244;le populaire, d'y introduire quelques am&#233;liorations &#233;cologiques et de les reconcevoir &#224; de fins humaines plut&#244;t que capitalistes.&lt;br&gt;
D'autres technologies sont plus probl&#233;matiques. On continuera &#224; en avoir besoin dans une certaine mesure, mais leurs aspects nuisibles et irrationnels seront supprim&#233;s graduellement, g&#233;n&#233;ralement gr&#226;ce &#224; l'usure. Si l'on consid&#232;re l'industrie de l'automobile dans son ensemble, y compris son infrastructure &#233;norme (usines, rues, autoroutes, stations d'essence, puits de p&#233;trole), tous ses inconv&#233;nients et tous ses co&#251;ts cach&#233;s (embouteillages, stationnement, r&#233;parations, assurances, accidents, pollution, destruction des villes), il est &#233;vident qu'il y a une quantit&#233; d'autres moyens de transport qui seraient pr&#233;f&#233;rables. Mais cette infrastructure a quand m&#234;me l'avantage d'exister. Il est donc probable que la nouvelle soci&#233;t&#233; continuera &#224; utiliser les voitures et les camions existants pendant quelques ann&#233;es encore, tout en s'occupant prioritairement du d&#233;veloppement de moyens de transport plus pratiques pour les remplacer graduellement quand ils s'useront. Des v&#233;hicules personnels &#224; moteurs non-polluants pourront continuer ind&#233;finiment &#224; &#234;tre utilis&#233;s dans les r&#233;gions rurales, mais la plus grande partie de la circulation urbaine (&#224; quelques exceptions pr&#232;s, telles que les voitures de livraison, les voitures de pompiers, les ambulances, les taxis &#224; l'usage des handicap&#233;s) pourront &#234;tre remplac&#233;es par diverses formes de transports en commun, permettant la reconversion de nombre de rues et d'autoroutes en parcs, jardins, squares et pistes cyclables. Les avions seront toujours utilis&#233;s pour les voyages intercontinentaux (rationn&#233;s s'il le faut) et pour certain envois urgents, mais l'abolition du salariat laissera du temps pour des mani&#232;res de voyager plus lentes - bateau, chemin de fer, bicyclette ou &#224; pied.&lt;br&gt;
L&#224; comme ailleurs, ce sera aux gens concern&#233;s d'exp&#233;rimenter diff&#233;rentes possibilit&#233;s pour d&#233;couvrir ce qui marche le mieux. D&#232;s qu'ils pourront d&#233;terminer les buts et les conditions de leur propre travail, ils leur viendra naturellement toutes sortes d'id&#233;es qui le rendront plus rapide, plus s&#251;r et plus agr&#233;able. Et ces id&#233;es, n'&#233;tant plus brevet&#233;es ni prot&#233;g&#233;es en tant que &#8220;secrets industriels&#8221;, se r&#233;pandront rapidement et inspireront encore plus d'am&#233;liorations. Avec l'&#233;limination des mobiles commerciaux, les gens pourront &#233;galement redonner toute leur importance aux facteurs sociaux et &#233;cologiques ainsi qu'aux consid&#233;rations purement quantitatives du temps de travail. Si, disons, la production des ordinateurs implique actuellement une certaine quantit&#233; de travail surexploit&#233; et engendre une certaine quantit&#233; de pollution (bien moins cependant que celle engendr&#233;e par les industries traditionnelles), il y a tout lieu de croire que de meilleures m&#233;thodes pourront &#234;tre rapidement d&#233;couvertes d&#232;s que les gens s'attaqueront au probl&#232;me - tr&#232;s probablement par un emploi judicieux de l'automatisation informatis&#233;e. Heureusement, en g&#233;n&#233;ral, plus une t&#226;che est r&#233;p&#233;titive, plus elle est facile &#224; automatiser.&lt;br&gt;
La loi g&#233;n&#233;rale sera de simplifier les fabrications de base en utilisant des proc&#233;d&#233;s qui favorisent la flexibilit&#233; optimum. Les techniques seront rendues plus uniformes et plus compr&#233;hensibles, pour que n'importe qui dou&#233; d'une formation g&#233;n&#233;rale minimale puisse effectuer des constructions, des r&#233;parations, des modifications et d'autres op&#233;rations qui exigeaient auparavant des formations sp&#233;cialis&#233;es. Les outils, les appareils, les mati&#232;res premi&#232;res, les pi&#232;ces de rechange et les modules architecturaux seront probablement standardis&#233;s et fabriqu&#233;s en s&#233;rie, laissant les raffinements faits sur mesure &#224; de petites &#8220;industries &#224; domicile&#8221; et les travaux de finitions potentiellement les plus cr&#233;atifs aux utilisateurs individuels. D&#232;s que le temps ne sera plus de l'argent, nous verrons peut-&#234;tre, comme le voulait William Morris, un retour &#224; des activit&#233;s artisanales qui exigent beaucoup de &#8220;travail&#8221; minutieux r&#233;alis&#233; par des gens qui aiment cr&#233;er et donner, et qui se soucient de leurs cr&#233;ations, comme des personnes auxquelles elles sont destin&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Certaines communaut&#233;s pourront choisir de garder une assez grande quantit&#233; de technologie lourde (mais s&#233;curis&#233;e &#233;cologiquement, bien entendu). D'autres opteront peut-&#234;tre pour des styles de vie plus simples, quoique soutenus par certains moyens techniques qui permettent cette simplicit&#233;, ou qui peuvent les aider en cas d'urgence. &lt;br&gt;Des g&#233;n&#233;ratrices solaires et des syst&#232;mes de t&#233;l&#233;communications reli&#233;s par satellite, par exemple, permettront de vivre dans les bois sans avoir besoin de lignes &#233;lectriques ou t&#233;l&#233;phoniques. Si l'&#233;nergie solaire disponible sur terre et les autres sources d'&#233;nergie renouvelables se r&#233;v&#233;laient insuffisantes, d'immenses r&#233;cepteurs solaires en orbite pourront produire une quantit&#233; pratiquement illimit&#233;e d'&#233;nergie non-polluante.&lt;br&gt;
D'autre part, la plupart des r&#233;gions du Tiers-Monde se trouvent dans la zone intertropicale o&#249; l'&#233;nergie solaire peut avoir la plus grande efficacit&#233;. Bien que leur pauvret&#233; sera source de difficult&#233;s au d&#233;but d'une transition r&#233;volutionnaire, leurs traditions d'autarcie coop&#233;rative, ajout&#233;es au fait qu'elles ne sont pas encombr&#233;es d'infrastructures industrielles d&#233;pass&#233;es, pourraient leur donner quelques avantages compensateurs quand il s'agira de cr&#233;er des nouvelles structures plus &#233;cologiques. En puisant s&#233;lectivement dans les r&#233;gions d&#233;velopp&#233;es les renseignements et les techniques dont elles pensent avoir besoin, elles pourront sauter l'horrible stade &#8220;classique&#8221; de l'industrialisation et de l'accumulation du capital, pour passer directement &#224; des formes d'organisation post-capitalistes. D'ailleurs, l'influence ne sera pas forc&#233;ment en sens unique : Quelques-unes des exp&#233;riences sociales les plus avanc&#233;es dans l'histoire ont &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es pendant la r&#233;volution espagnole par des paysans illettr&#233;s vivant dans des conditions pratiquement tiers-mondistes.&lt;br&gt;
Il faut ajouter que les habitants des r&#233;gions d&#233;velopp&#233;es n'auront pas besoin d'accepter une terne p&#233;riode transitionnelle &#8220;d'esp&#233;rances r&#233;duites&#8221; pour permettre le rattrapage des r&#233;gions moins d&#233;velopp&#233;es. Cette erreur tr&#232;s r&#233;pandue d&#233;coule de la supposition fausse que la plupart des produits actuels sont d&#233;sirables et n&#233;cessaires - ce qui impliquerait qu'une plus grande quantit&#233; pour autrui signifierait moins pour nous. En r&#233;alit&#233; une r&#233;volution dans les pays d&#233;velopp&#233;s rendra imm&#233;diatement absurdes et inutiles tant de marchandises et d'entreprises que m&#234;me s'il y avait une p&#233;nurie temporaire de certains biens ou services, les gens vivraient quand m&#234;me mieux que maintenant, y compris sur le plan mat&#233;riel (en plus de vivre bien mieux sur le plan &#8220;spirituel&#8221;). D&#232;s que leurs propres probl&#232;mes imm&#233;diats seront r&#233;gl&#233;s, la plupart des gens aideront avec enthousiasme les personnes qui sont moins dot&#233;es. Mais cette assistance sera volontaire, et en g&#233;n&#233;ral elle n'impliquera aucun sacrifice important. Donner de son travail, des mat&#233;riaux de construction ou du savoir-faire architectural pour que d'autres puissent b&#226;tir des maisons pour eux-m&#234;mes, par exemple, n'exigera pas que l'on d&#233;monte sa propre maison. La richesse potentielle de la soci&#233;t&#233; moderne ne consiste pas seulement en biens mat&#233;riels, mais aussi en connaissances, id&#233;es, techniques, inventivit&#233;, enthousiasme, compassion et en d'autres qualit&#233;s qui s'accroissent en &#233;tant partag&#233;es.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Questions &#233;cologiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi qu'une soci&#233;t&#233; autog&#233;r&#233;e fera droit &#224; la quasi-totalit&#233; des revendications &#233;cologistes actuelles. Certaines de ces revendications sont d&#233;j&#224; essentielles pour la survie de l'humanit&#233;. Mais pour des raisons esth&#233;tiques et &#233;thiques, les hommes lib&#233;r&#233;s choisiront sans aucun doute d'aller bien au-del&#224; de ce minimum et de favoriser une biodiversit&#233; riche.&lt;br&gt;
Il faut cependant reconna&#238;tre que nous ne pourrons d&#233;battre de telles questions sans pr&#233;jug&#233;s que lorsque nous aurions supprim&#233; les int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques qui sapent les tentatives m&#234;me les plus minimes de d&#233;fendre l'environnement (b&#251;cherons craignant de perdre leur travail, pauvret&#233; chronique incitant des pays du Tiers-Monde de tirer profit de leurs for&#234;ts, etc.).(6)&lt;br&gt;
On bl&#226;me toute l'esp&#232;ce humaine pour les destructions &#233;cologiques, mais on oublie les causes sociales pr&#233;cises. La majorit&#233; impuissante est mise dans le m&#234;me sac que les quelques personnes qui prennent les d&#233;cisions importantes. Les famines sont consid&#233;r&#233;es comme la revanche de la nature contre la surpopulation, comme des freins naturels et in&#233;vitables - comme s'il y avait quoi que ce soit de naturel &#224; la Banque Mondiale ou au Fonds Mon&#233;taire International, qui obligent les pays du Tiers-Monde &#224; cultiver des produits pour l'exportation plut&#244;t que des aliments pour la consommation locale. On culpabilise les gens parce qu'ils se servent de leurs voitures, en passant sous silence le fait que les compagnies automobiles ont cr&#233;&#233; une situation (en achetant, puis sabotant les syst&#232;mes de transport &#224; moteur &#233;lectrique, en faisant pression pour qu'on construise des autoroutes et contre les subventions aux chemins de fer, etc.) dans laquelle la plupart des gens ne peuvent se passer de voiture. La publicit&#233; spectaculaire encourage sur un ton de gravit&#233; chacun &#224; r&#233;duire sa consommation de l'&#233;nergie (tout en incitant tout le monde &#224; consommer toujours plus de n'importe quoi), mais on aurait pu d&#233;velopper d&#233;j&#224; des sources d'&#233;nergie non-polluante et renouvelable en quantit&#233; largement suffisante si les compagnies productrices de combustibles fossiles n'avaient pas fait pression avec succ&#232;s contre la subvention des recherches men&#233;es &#224; cette fin. Il ne s'agit m&#234;me pas de bl&#226;mer les chefs de ces soci&#233;t&#233;s - ils sont pris, eux aussi, dans des situations o&#249; il faut &#8220;cro&#238;tre ou mourir&#8221; qui les poussent &#224; prendre de telles d&#233;cisions. Il s'agit d'abolir le syst&#232;me qui produit continuellement de telles pressions auxquelles il est impossible de r&#233;sister.&lt;br&gt;
Un monde lib&#233;r&#233; devrait avoir assez de place &#224; la fois pour les communaut&#233;s humaines et pour laisser subsister des r&#233;gions sauvages assez grandes pour satisfaire la plupart de ceux qui se r&#233;clament de la &#8220;deep ecology&#8221;. Entre ces deux extr&#234;mes, j'aime penser qu'il y aura toutes sortes d'interactions humaines avec la nature, qui seront imaginatives tout en &#233;tant respectueuses de celle-ci, et que les gens coop&#233;reront avec elle, travailleront avec elle, joueront avec elle, en cr&#233;ant des entrem&#234;lements bigarr&#233;s de for&#234;ts, fermes, parcs, jardins, vergers, ruisseaux, villages, villes...&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;panouissement de communaut&#233;s libres&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les grandes villes seront dispers&#233;es, espac&#233;es, &#8220;verdies&#8221; et r&#233;arrang&#233;es avec une vari&#233;t&#233; de mani&#232;res qui incorporeront et d&#233;passeront les visions des architectes et des urbanistes les plus imaginatifs du pass&#233; (qui &#233;taient g&#233;n&#233;ralement limit&#233;s par leur croyance en la permanence du capitalisme). Exceptionnellement, certaines grandes villes, surtout celles qui poss&#232;dent un int&#233;r&#234;t esth&#233;tique ou historique, conserveront ou m&#234;me accentueront leurs traits urbains, de telle fa&#231;on &#224; ce que les cultures et les styles de vie puissent se rassembler.(7)&lt;br&gt;
Certains, s'inspirant des explorations &#8220;psychog&#233;ographiques&#8221; et des id&#233;es sur &#8220;l'urbanisme unitaire&#8221; des premiers situationnistes, construiront des d&#233;cors complexes et modifiables con&#231;us pour favoriser des d&#233;rives labyrinthiennes dans des ambiances vari&#233;es - Ivan Chtcheglov envisageait &#8220;une r&#233;union arbitraire de ch&#226;teaux, grottes, lacs&#8221;, &#8220;des pi&#232;ces qui feront r&#234;ver mieux que des drogues&#8221;, chacun habitant sa &#8220;cath&#233;drale&#8221; personnelle (I.S. n&#176; 1). D'autres inclineront vers la d&#233;finition du bonheur d'un po&#232;te d'Extr&#234;me-Orient : Vivre dans une cabane &#224; c&#244;t&#233; d'un ruisseau de montagne.&lt;br&gt;
S'il n'y a pas assez de cath&#233;drales ou de ruisseaux de montagne pour tout le monde, il faudra trouver des compromis. Mais il faut rappeler que si des endroits comme Chartres ou Yosemite sont actuellement envahis de touristes, ce n'est qu'&#224; cause de l'enlaidissement du reste de la plan&#232;te. &#192; mesure que d'autres r&#233;gions naturelles seront revivifi&#233;es et que les habitats humains seront rendus plus beaux et plus int&#233;ressants, il ne sera plus n&#233;cessaire que quelques endroits exceptionnels re&#231;oivent des millions de gens qui ont d&#233;sesp&#233;r&#233;ment besoin de s'&#233;chapper loin de tout. Au contraire, il est m&#234;me possible que bien des gens soient attir&#233;s vers les r&#233;gions les plus mis&#233;rables, parce que celles-l&#224; seront les &#8220;nouvelles fronti&#232;res&#8221; o&#249; auront lieu les transformations les plus passionnantes (d&#233;molition de b&#226;timents laids pour faire place &#224; la reconstruction exp&#233;rimentale).&lt;br&gt;
La lib&#233;ration de la cr&#233;ativit&#233; populaire engendrera des communaut&#233;s pleines d'entrain qui surpasseront Ath&#232;nes, Florence, Paris et d'autres capitales c&#233;l&#232;bres d'autrefois, o&#249; l'enti&#232;re participation &#233;tait r&#233;serv&#233;e &#224; des minorit&#233;s privil&#233;gi&#233;es. Quelques personnes pourront mener une vie relativement solitaire et ind&#233;pendante (les ermites et les nomades seront libres de vivre &#224; part, en respectant quelques petits arrangements avec les communaut&#233;s voisines), mais la plupart des gens pr&#233;f&#233;reront probablement le plaisir et la commodit&#233; de faire les choses ensemble, et ils cr&#233;eront toutes sortes d'entit&#233;s communautaires : ateliers, biblioth&#232;ques, laboratoires, cuisines, boulangeries, caf&#233;s, centres m&#233;dico-sociaux, studios, salles de musique, grandes salles de concert, salles des f&#234;tes, saunas, gymnases, cours de recr&#233;ation, foires, march&#233;s aux puces (sans oublier quelques endroits tranquilles pour contrebalancer toute cette socialit&#233;). Des p&#226;t&#233;s de maisons pourront &#234;tre transform&#233;s en ensembles plus unifi&#233;s, en reliant les b&#226;timents ext&#233;rieurs avec des couloirs et des arcades et en enlevant les barri&#232;res entre les cours de derri&#232;re pour cr&#233;er des espaces communs plus spacieux (parcs, jardins, pouponni&#232;res). Les gens pourront choisir entre divers genres et divers degr&#233;s de participation, par exemple, s'engager &#224; faire la cuisine, la vaisselle ou le jardinage un ou deux jours par mois contre le droit de d&#238;ner dans une caf&#233;t&#233;ria commune, ou bien cultiver la plupart des denr&#233;es n&#233;cessaires et faire la cuisine pour eux-m&#234;mes. Dans tous ces exemples hypoth&#233;tiques, il importe de garder &#224; l'esprit la diversit&#233; des cultures qui se d&#233;velopperont. Dans une culture, la cuisine pourrait &#234;tre vue comme une corv&#233;e qui doit &#234;tre r&#233;duite autant que possible et partag&#233;e strictement. Dans une autre, elle pourrait &#234;tre une passion g&#233;n&#233;rale ou bien un rituel social valoris&#233; qui attire un nombre plus que suffisant de volontaires enthousiastes.&lt;br&gt;
Certaines communaut&#233;s, comme dans le troisi&#232;me paradigme dans Communitas (en faisant abstraction du fait que les sch&#233;mas des Goodman pr&#233;sument toujours l'existence de l'argent), pourront maintenir une distinction nette entre le secteur de la gratuit&#233; et le secteur du luxe. D'autres pourront d&#233;velopper des formes sociales plus organiquement int&#233;gr&#233;es, comme dans le deuxi&#232;me paradigme du m&#234;me livre, visant une unit&#233; maximum de production et de consommation, d'activit&#233; manuelle et intellectuelle, d'&#233;ducation esth&#233;tique et scientifique, d'harmonie sociale et psychologique, m&#234;me au prix de l'efficacit&#233; purement quantitative. Le style du troisi&#232;me paradigme pourrait mieux convenir comme forme transitionnelle au d&#233;but, quand les gens ne seront pas encore habitu&#233;s aux nouvelles perspectives et voudront un syst&#232;me de r&#233;f&#233;rence &#233;conomique quel qu'il soit pour leur donner une sensation de s&#233;curit&#233; contre les abus &#233;ventuels. &#192; mesure que les gens supprimeront les d&#233;fauts du nouveau syst&#232;me et acquerront plus de confiance mutuelle, ils tendront probablement vers le style du deuxi&#232;me paradigme.&lt;br&gt;
Comme dans les fantaisies charmantes de Fourier, mais sans ses excentricit&#233;s et avec beaucoup plus de flexibilit&#233;, les gens pourront s'engager dans un grand choix d'activit&#233;s suivant des corr&#233;lations complexes d'affinit&#233;s. Quelqu'un pourra &#234;tre membre r&#233;gulier de certains groupements permanents (groupe d'affinit&#233;, conseil, collectif, quartier, ville, r&#233;gion) mais ne participer que temporairement &#224; divers projets pr&#233;cis (comme le font actuellement les gens dans des clubs, des r&#233;seaux de passionn&#233;s de tel ou tel hobby, des associations d'entraide, des groupes se pr&#233;occupant de telle ou telle question sociale, des projets de coop&#233;ration temporaire comme l'&#233;dification d'une grange par tous les gens du voisinage). Les assembl&#233;es locales pointeront les offres et les demandes des individus et des groupes, feront conna&#238;tre les d&#233;cisions d'autres assembl&#233;es, l'&#233;tat de d&#233;veloppement des projets en cours et celui des probl&#232;mes non encore r&#233;solus. Elles mettront sur pied des biblioth&#232;ques, des standards t&#233;l&#233;phoniques et des r&#233;seaux informatiques pour recueillir et diffuser toutes sortes de renseignements et pour mettre en relation les gens qui ont des go&#251;ts communs. Les m&#233;dias seront &#224; la disposition de tout le monde, permettant &#224; chacun de parler de ses propres projets, de ses probl&#232;mes, de ses propositions, de ses critiques, de ses enthousiasmes, de ses d&#233;sirs, de ses visions. Les arts et les m&#233;tiers traditionnels existeront toujours, mais seulement comme une facette de vies continuellement cr&#233;atives. Les gens prendront toujours part - et avec plus d'entrain que jamais - aux sports et aux jeux, aux foires et aux festivals, &#224; la musique et &#224; la danse, &#224; l'amour et &#224; l'&#233;ducation des enfants, &#224; la construction et &#224; l'am&#233;nagement de leur maison, &#224; l'enseignement et &#224; l'apprentissage, au camping et aux voyages. Mais on verra se d&#233;velopper &#233;galement de nouveaux genres et arts de la vie que nous ne pouvons gu&#232;re imaginer aujourd'hui.&lt;br&gt;
Un nombre bien suffisant de gens sera attir&#233; par des projets socialement utiles - agronomie, m&#233;decine, ing&#233;nierie, innovations p&#233;dagogiques, r&#233;habilitation &#233;cologique, etc. - pour la seule raison qu'ils les trouveront int&#233;ressants et leur procureront des satisfactions. D'autres pr&#233;f&#233;reront des activit&#233;s moins utilitaires. Certains vivront d'une mani&#232;re assez tranquille et casani&#232;re. D'autres s'adonneront &#224; des activit&#233;s aventureuses et hardies, ou m&#232;neront une vie de f&#234;tes et d'orgies. &lt;br&gt;D'autres encore se consacreront &#224; l'ornithologie, ou &#224; l'&#233;change de publications individuelles, ou &#224; la collection des bibelots pittoresques des temps pr&#233;-r&#233;volutionnaires, ou &#224; n'importe quoi d'autre parmi des milliers d'activit&#233;s possibles. Tout le monde pourra suivre ses propres inclinaisons. Si quelques-uns sombrent dans une existence passive de spectateurs, ils finiront probablement par s'y ennuyer et par essayer des activit&#233;s plus cr&#233;atives. M&#234;me s'ils ne le font pas, ce sera leur affaire. &lt;/br&gt;Cela ne nuira &#224; personne.&lt;br&gt;
Si quelques autres finissent par trouver trop insipide l'utopie r&#233;alis&#233;e sur terre et veulent vraiment s'&#233;chapper loin de tout, l'exploration et la colonisation du syst&#232;me solaire - voire m&#234;me, &#224; terme peut-&#234;tre la migration vers les autres &#233;toiles - fourniront une fronti&#232;re qui reculera toujours.&lt;br&gt;
Mais cela vaut &#233;galement pour les explorations de &#8220;l'espace int&#233;rieur&#8221;.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des probl&#232;mes plus int&#233;ressants&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;volution antihi&#233;rarchique ne r&#233;soudra pas tous nos probl&#232;mes. Elle en &#233;liminera simplement quelques-uns parmi les plus anachroniques, ce qui nous laissera libres de nous attaquer &#224; des probl&#232;mes plus int&#233;ressants.&lt;br&gt;
Si ce texte semble n&#233;gliger les aspects &#8220;spirituels &#8221; de la vie, c'est parce que je voulais mettre l'accent sur quelques questions mat&#233;rielles de base qui sont souvent n&#233;glig&#233;es. Mais ces questions mat&#233;rielles ne sont que l'ossature. Une soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e sera fond&#233;e beaucoup plus sur la joie, l'amour et la g&#233;n&#233;rosit&#233; spontan&#233;e que sur des r&#232;gles rigides ou des calculs int&#233;ress&#233;s. Les oeuvres de visionnaires comme Blake ou Whitman nous donnent un pressentiment plus juste de la r&#233;alit&#233; que les milliers de d&#233;bats p&#233;dants sur les cr&#233;dits &#233;conomiques ou les d&#233;l&#233;gu&#233;s r&#233;vocables.&lt;br&gt;
J'imagine que quand les gens ne devront plus se soucier de leurs besoins mat&#233;riels et ne seront plus expos&#233;s &#224; un d&#233;luge permanent de sollicitations commerciales, la plupart d'entre eux, apr&#232;s s'&#234;tre livr&#233;s &#224; des br&#232;ves orgies des choses dont ils &#233;taient priv&#233;s auparavant, trouveront la plus grande satisfaction dans des styles de vie relativement simples et sobres. Les arts &#233;rotiques et gustatifs seront sans doute enrichis de diverses fa&#231;ons, mais seulement comme des facettes de vies pleines et bien &#233;quilibr&#233;es qui comprendront &#233;galement une grande diversit&#233; d'activit&#233;s intellectuelles, esth&#233;tiques et spirituelles.&lt;br&gt;
L'&#233;ducation, ne se limitant plus au conditionnement des jeunes pour un r&#244;le &#233;troit dans une &#233;conomie irrationnelle, deviendra une activit&#233; passionn&#233;e de toute la vie. En plus des institutions d'enseignement formelles qui subsisteront, les gens auront un acc&#232;s imm&#233;diat, via les livres et les ordinateurs, aux informations sur tous les sujets qu'ils voudront explorer, et ils pourront exp&#233;rimenter toutes sortes d'arts et de techniques, ou bien chercher quelqu'un pour l'instruction ou la discussion - comme les anciens philosophes grecs d&#233;battant sur la place du march&#233;, ou les moines chinois m&#233;di&#233;vaux errant dans les collines &#224; la recherche du ma&#238;tre zen le plus inspirant.&lt;br&gt;
Les aspects de la religion qui ne r&#233;pondent qu'&#224; un besoin d'&#233;vasion psychologique par rapport &#224; l'ali&#233;nation sociale d&#233;p&#233;riront, mais les questions fondamentales qui ont &#233;t&#233; exprim&#233;es d'une fa&#231;on plus ou moins d&#233;form&#233;e dans la religion resteront. Il y aura toujours des peines et des pertes, des trag&#233;dies et des frustrations, les gens affronteront toujours la maladie, la vieillesse et la mort. Et en cherchant le sens de tout cela, s'il y en a un, et la meilleure mani&#232;re de s'y confronter, quelques-uns red&#233;couvriront ce que Aldous Huxley, dans La Philosophie &#233;ternelle, appelle &#8220;le Plus Grand Commun Diviseur&#8221; de la conscience humaine.&lt;br&gt;
D'autres cultiveront peut-&#234;tre des sensibilit&#233;s esth&#233;tiques exquises comme l'ont fait les personnages du Dit de Genji de Murasaki, ou d&#233;velopperont des genres m&#233;taculturels subtils comme les &#8220;jeux des perles de verre&#8221; dans le roman de Hermann Hesse (lib&#233;r&#233;s des limitations mat&#233;rielles qui r&#233;servaient auparavant de telles activit&#233;s &#224; de minuscules &#233;lites).&lt;br&gt;
J'aime imaginer que comme ces activit&#233;s diverses seront altern&#233;es, combin&#233;es et d&#233;velopp&#233;es, il y aura une tendance g&#233;n&#233;rale vers la r&#233;int&#233;gration personnelle envisag&#233;e par Blake, et vers les v&#233;ritables rapports &#8220;Je-Tu&#8221; envisag&#233;s par Martin Buber. Une r&#233;volution spirituelle permanente o&#249; la communion joyeuse n'exclut pas une riche diversit&#233; ni des &#8220;affrontements g&#233;n&#233;reux&#8221;. Feuilles d'herbe, o&#249; Whitman projetait ses espoirs sur les potentialit&#233;s de l'Am&#233;rique de son temps, &#233;voque peut-&#234;tre mieux que n'importe quoi d'autre l'&#233;tat d'esprit expansif de telles communaut&#233;s d'hommes et de femmes r&#233;alis&#233;s, travaillant et jouant avec extase, aimant et fl&#226;nant, se promenant sans se presser sur la grande route sans fin.&lt;br&gt;
Avec la prolif&#233;ration de cultures en d&#233;veloppement et en mutation permanents, les voyages pourront redevenir des aventures impr&#233;visibles. Le voyageur pourra &#8220;voir les villes et apprendre les moeurs de bien des peuples diff&#233;rents&#8221; sans les dangers ni les d&#233;ceptions que devaient accepter les vagabonds et les explorateurs d'autrefois. &lt;br&gt;D&#233;rivant de milieu en milieu, de rencontre en rencontre, mais s'arr&#234;tant de temps en temps, comme ces formes humaines &#224; peine visibles dans les paysages chinois, simplement pour regarder au loin dans l'immensit&#233;, se rendant compte que tous nos faits et dires ne sont que des ondulations &#224; la surface d'un univers vaste et insondable.&lt;br&gt;
Voil&#224; seulement quelques suggestions. Nous ne nous sommes pas limit&#233;s aux sources d'inspiration radicales. Toutes sortes d'esprits cr&#233;ateurs du pass&#233; ont exprim&#233; ou envisag&#233; certaines de nos possibilit&#233;s, qui sont presque illimit&#233;es. Nous pouvons puiser chez n'importe lequel d'entre eux, du moment que nous prenons soins de d&#233;gager les aspects pertinents de leur contexte ali&#233;n&#233; originel. Les plus grands ouvrages ne nous disent pas tant de choses nouvelles, mais ils nous rappellent des choses que nous avons oubli&#233;es. Nous avons tous eu des intuitions de ce que peut &#234;tre la vraie vie - des souvenirs de la premi&#232;re enfance, quand les exp&#233;riences &#233;taient encore fra&#238;ches et non refoul&#233;es, mais aussi quelques moments ult&#233;rieurs d'amour, de camaraderie ou de cr&#233;ativit&#233; enthousiaste, moments o&#249; nous mourrions d'impatience de nous lever pour entreprendre un quelconque projet, ou simplement pour voir ce qu'am&#232;nera le nouveau jour. Extrapoler de tels moments nous donne probablement la meilleure id&#233;e de ce que pourrait &#234;tre un monde lib&#233;r&#233;. Un monde, comme Whitman l'envisage,&lt;br&gt;
O&#249; les hommes et les femmes font peu de cas des lois,&lt;br&gt;
O&#249; l'esclave n'est plus, o&#249; le ma&#238;tre n'est plus,&lt;br&gt;
O&#249; le peuple s'&#233;l&#232;ve, unanime contre l'impudence des &#233;lus,&lt;br&gt;
O&#249; les enfants sont appris &#224; ne conna&#238;tre d'autre loi que la leur, et &#224; se fier &#224; eux-m&#234;mes,&lt;br&gt;
O&#249; l'&#233;quanimit&#233; s'illustre concr&#232;tement dans les choses de la vie,&lt;br&gt;
O&#249; les sp&#233;culations sur l'&#226;me sont encourag&#233;es,&lt;br&gt;
O&#249; les femmes se joignent aux manifestations de rues, et marchent comme les hommes ;&lt;br&gt;
O&#249; elles entrent comme eux dans les assembl&#233;es publiques, prenant place &#224; leur c&#244;t&#233; (...)&lt;br&gt;
Montent les formes majeures !&lt;br&gt;
Formes de la D&#233;mocratie int&#233;grale, produit des si&#232;cles,&lt;br&gt;
Forme &#233;ternelle matrice de formes nouvelles,&lt;br&gt;
Formes de villes turbulentes et viriles,&lt;br&gt;
Formes des amis et pourvoyeurs d'asiles de la plan&#232;te,&lt;br&gt;
Formes embrassant la terre et embrass&#233;es par la terre enti&#232;re.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt; &lt;br&gt;
NOTES&lt;br&gt;
1. Bolo'bolo de P.M. (1983 ; nouvelle &#233;dition, 1995 [ed. fran&#231;aise : L'&#201;clat, 1998]) a le m&#233;rite d'&#234;tre une des rares utopies qui reconnaissent cette diversit&#233; et s'en r&#233;jouissent. Malgr&#233; un certain nombre de na&#239;vet&#233;s, de manies et des conceptions peu r&#233;alistes sur la mani&#232;re d'y parvenir, ce petit livre aborde bien des probl&#232;mes et &#233;voque bien des possibilit&#233;s qui seront ceux d'une soci&#233;t&#233; postr&#233;volutionnaire.&lt;br&gt;
2. Bien que la dite r&#233;volution du networking (intercommunication dans le r&#233;seau informatique) se soit traduite principalement par une augmentation de la circulation de fadaises parmi des spectateurs, les technologies de communication modernes continuent &#224; jouer un r&#244;le important dans la sape des r&#233;gimes totalitaires. Autrefois les bureaucraties staliniennes &#233;taient oblig&#233;es d'entraver leur propre fonctionnement en limitant la mise en disposition des photocopieurs et m&#234;me des machines &#224; &#233;crire, de peur qu'ils ne soient utilis&#233;s pour reproduire des samizdat. Les technologies plus r&#233;centes se montrent encore plus difficile &#224; contr&#244;ler :&lt;br&gt;
&#8220;Le journal conservateur Guangming signale la promulgation de nouvelles lois visant la suppression d'environ 90.000 t&#233;l&#233;copieurs ill&#233;gaux &#224; Beijing. D'apr&#232;s les commentateurs, le r&#233;gime craint que la prolif&#233;ration des ces machines permette une circulation trop libre des informations. Elles ont &#233;t&#233; syst&#233;matiquement utilis&#233;es pendant les manifestations estudiantines de 1989 qui ont abouti &#224; une r&#233;pression militaire. (...) Dans le confort de leurs domiciles des capitales occidentales, comme &#224; Londres, les opposants peuvent envoyer des messages aux activistes d'Arabie Saoudite qui, en les t&#233;l&#233;chargeant via Internet, n'ont plus &#224; craindre d'entendre la police frapper &#224; la porte au milieu de la nuit. (...) Tous les sujets tabous, depuis la politique jusqu'&#224; la pornographie, font l'objet de messages &#233;lectroniques anonymes &#224; l'abri de la poigne d'acier du gouvernement. (...) Beaucoup de Saoudites se trouvent engag&#233;s pour la premi&#232;re fois dans des discussions ouvertes sur la religion. Ath&#233;es et int&#233;gristes se bagarrent dans le cyberspace, ce qui est une v&#233;ritable innovation dans un pays o&#249; l'apostasie est un crime capital. (...) Mais il est impossible d'interdire l'Internet sans enlever tous les ordinateurs et toutes les lignes t&#233;l&#233;phoniques. (...) D'apr&#232;s les experts, il n'y a pas grand chose qu'un gouvernement puisse faire pour priver totalement de l'acc&#232;s aux informations sur l'Internet ceux qui sont pr&#234;ts &#224; travailler suffisamment dur pour l'obtenir. L'encodage du courrier &#233;lectronique ou l'abonnement aux fournisseurs de services &#233;trangers sont &#224; la port&#233;e des individus avertis pour tourner les contr&#244;les actuels. (...) S'il y a une chose que les gouvernements r&#233;pressifs Extr&#234;me-Orient craignent plus que l'acc&#232;s illimit&#233; aux m&#233;dias &#233;trangers, c'est le risque de perdre la bataille de la concurrence dans l'industrie de l'information &#224; croissance rapide. D&#233;j&#224; certains milieux d'affaires de Singapour, de Malaisie et de Chine ont protest&#233;, relevant que la censure de la toile peut devenir une entrave aux aspirations de ces nations &#224; prendre la premi&#232;re place r&#233;gionale dans la course aux technologies.&#8221; (Christian Science Monitor, 11 ao&#251;t 1993, 24 ao&#251;t 1995 et 12 novembre 1996.)&lt;br&gt;
3. &#8220;Depuis la fin de la guerre froide les politiciens ont d&#233;couvert un repoussoir pour remplacer les rouges : le crime. De m&#234;me que la peur du communisme entra&#238;nait l'essor du complexe militaro-industriel, l'exploitation de la peur du crime a produit l'essor explosif du complexe carc&#233;ro-industriel, autrement dit l'industrie de contr&#244;le du crime. Ceux qui ne sont pas d'accord avec son programme de construction de prisons sont stigmatis&#233;s comme des sympathisants des criminels et convaincus de trahison envers les victimes. Puisque aucun politicien ne se risquera &#224; endosser cette &#233;tiquette, une spirale inexorable de politiques destructives ravage le pays. (...) La r&#233;pression et la brutalisation seront d'autant plus favoris&#233;s par les institutions qui sont les principales b&#233;n&#233;ficiaires de telles politiques. Comme la Californie a augment&#233; sa population p&#233;nitentiaire de 19.000 &#224; 124.000 pendant les seize derni&#232;res ann&#233;es, elle a construit dix-neuf nouvelles prisons. Avec l'augmentation des prisons, le syndicat des gardiens de prison est devenu le lobby le plus puissant de l'&#201;tat. (...) Alors que le pourcentage du budget consacr&#233; &#224; l'enseignement sup&#233;rieur est tomb&#233; de 14,4% &#224; 9,8%, la part consacr&#233;e &#224; la politique carc&#233;rale s'est &#233;lev&#233;e de 3,9% &#224; 9,8%. Le salaire annuel moyen d'un gardien de prison en Californie d&#233;passe $55.000, le plus &#233;lev&#233; de tout le pays. Cette ann&#233;e, en accord avec la National Rifle Association, ce syndicat a utilis&#233; ses &#233;normes ressources financi&#232;res pour promouvoir l'adoption d'un projet de loi, la loi des trois r&#233;cidives, stipulant que la troisi&#232;me condamnation criminelle sera automatiquement une condamnation &#224; perp&#233;tuit&#233;, ce qui reviendra &#224; multiplier par trois la population et le syst&#232;me p&#233;nitentiaire en Californie. La dynamique qui s'est d&#233;velopp&#233;e en Californie se retrouvera sans aucun doute dans le projet de loi sur le crime promu par Clinton. Dans la mesure o&#249; d'avantage de ressources seront vers&#233;es &#224; l'industrie de contr&#244;le du crime, son pouvoir et son influence s'accro&#238;tront encore.&#8221; (Dan Macallair, Christian Science Monitor, 20 septembre 1994.)&lt;br&gt;
4. D'autres possibilit&#233;s ont &#233;t&#233; expos&#233;es dans les moindres d&#233;tails dans &#8220;Sur le contenu du socialisme&#8221; de Cornelius Castoriadis (Socialisme ou Barbarie n&#176; 22, 1957) [r&#233;&#233;dit&#233; in Le Contenu du socialisme (10/18, 1979)]. Ce texte pr&#233;sente beaucoup de suggestions utiles, mais &#224; mon avis il surestime la centralit&#233; du travail et des lieux de travail dans la vie post-r&#233;volutionnaire. Une telle orientation est d&#233;j&#224; pratiquement d&#233;pass&#233;e, et elle le deviendra probablement encore plus apr&#232;s une r&#233;volution.&lt;br&gt;
Looking Forward : Participatory Economics for the Twenty First Century de Michael Albert et Robin Hahnel (South End, 1991) comprend &#233;galement un certain nombre de remarques utiles sur l'organisation autog&#233;r&#233;e. Mais les auteurs pr&#233;supposent une soci&#233;t&#233; dans laquelle il y aurait toujours une &#233;conomie mon&#233;taire et o&#249; le temps de travail ne serait que l&#233;g&#232;rement r&#233;duit (&#224; une trentaine d'heures par semaine). &lt;/br&gt;Leurs exemples sont dans une grande mesure calqu&#233;s sur les coop&#233;ratives ouvri&#232;res actuelles. La &#8220;participation &#233;conomique&#8221; qu'ils envisagent comprend des activit&#233;s, comme celle de voter sur des questions commerciales, qui seront d&#233;pass&#233;es dans une soci&#233;t&#233; non-capitaliste. Comme nous le verrons, une telle soci&#233;t&#233; m&#232;nera aussi &#224; une diminution qualitative de travail, ce qui rendra pratiquement inutile l'&#233;laboration des plans compliqu&#233;s destin&#233;s &#224; assurer une rotation entre les diff&#233;rentes t&#226;ches qui occupe une grande partie du livre.&lt;br&gt;
5. Fredy Perlman, auteur d'une des diatribes les plus extr&#233;mistes de cette tendance : Against His-story, Against Leviathan ! (Black &amp; Red, 1983), a fourni une tr&#232;s bonne critique de ses propres th&#232;ses dans son livre pr&#233;c&#233;dent sur C. Wright Mills, The Incoherence of the Intellectual (Black &amp; Red, 1970) : &#8220;Cependant m&#234;me si Mills rejette la passivit&#233; avec laquelle les hommes acceptent leur propre atomisation, il ne lutte plus contre elle. L'homme coh&#233;rent et autod&#233;termin&#233; devient un &#234;tre exotique qui a v&#233;cu dans un pass&#233; lointain et dans des circonstances mat&#233;rielles extr&#234;mement diff&#233;rentes. (...) Il ne s'agit plus d'un programme de droite qui pourrait &#234;tre combattu par un programme de gauche, mais plut&#244;t d'un spectacle ext&#233;rieur qui suit son cours comme une maladie. (...) La fissure entre la th&#233;orie et la pratique s'&#233;largit, les id&#233;aux politiques ne peuvent plus se transformer en projets pratiques.&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
6. Our Angry Earth : A Ticking Ecological Bomb d'Isaac Asimov et Frederick Pohl, figure parmi les r&#233;sum&#233;s les plus convaincants de cette situation d&#233;sesp&#233;r&#233;e. Apr&#232;s avoir d&#233;montr&#233; la criante insuffisance des politiques actuelles qui pr&#233;tendent en venir &#224; bout, les auteurs proposent quelques r&#233;formes radicales qui pourraient retarder les catastrophes les plus graves. Mais il est peu probable que de telles r&#233;formes soient mises en oeuvre tant que le monde continuera &#224; &#234;tre domin&#233; par les int&#233;r&#234;ts contradictoires des &#201;tats et des multinationales.&lt;br&gt;
7. Pour un grand nombre d'id&#233;es int&#233;ressantes sur les avantages et les d&#233;savantages de diff&#233;rents genres de communaut&#233;s urbaines, pass&#233;es, pr&#233;sentes et potentielles, je recommande deux livres : Communitas de Paul et Percival Goodman, et La Cit&#233; &#224; travers l'histoire de Lewis Mumford. Ce dernier est une des &#233;tudes de la soci&#233;t&#233; humaines les plus perspicaces et les plus complets qu'on ait jamais vue.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://www.bopsecrets.org/French/joyrev.htm" class="spip_out"&gt;http://www.bopsecrets.org/French/jo...&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans le Ventre de l'Ogre</title>
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		<dc:date>2007-06-08T23:01:46Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Collectif Alertez les b&#233;b&#233;s</dc:creator>


		<dc:subject>Zanzara ath&#233;e (Paris-banlieue)</dc:subject>
		<dc:subject>Prison, justice, r&#233;pression</dc:subject>
		<dc:subject>Antipsychiatrie</dc:subject>
		<dc:subject>Critiques de l'&#226;gisme et de l'&#233;ducation</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;De Ferry (Jules) &#224; Ferry (Luc), en passant par Jospin et Fillon, les r&#233;formes en mati&#232;re d'&#233;ducation poursuivent et d&#233;veloppent &lt;br class='autobr' /&gt;
toutes la m&#234;me logique : le formatage des esprits et des corps, l'adaptation de tous aux lois du march&#233;, la mise au pas du monde scolaire. Au-del&#224; des luttes corporatistes et des contestations parcellaires, ce recueil de textes prend le parti de nourrir la r&#233;flexion sur la fonction m&#234;me de l'&#233;cole, de diss&#233;quer le &#171; ventre de l'ogre &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sommaire :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Introduction &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; L'utopie au piquet &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Psychiatrisation scolaire, les recommandations des &#034;experts&#034;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; La vie sexuelle conditionn&#233;e
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Id&#233;ologie s&#233;curitaire : un concept qui fait &#233;cole &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; T&#233;moignage d'une coll&#233;gienne (avril 2002)&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique8" rel="directory"&gt;D&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot7" rel="tag"&gt;Zanzara ath&#233;e (Paris-banlieue)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot20" rel="tag"&gt;Prison, justice, r&#233;pression&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot22" rel="tag"&gt;Antipsychiatrie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot57" rel="tag"&gt;Critiques de l'&#226;gisme et de l'&#233;ducation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L80xH150/arton427-6f5d3.jpg?1781147548' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='80' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff427.jpg?1175034893&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes presque tous&lt;br&gt; des petites &#233;coles ambulantes.&lt;br&gt;
Les d&#233;molir, c'est se reconstruire !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&lt;/strong&gt;e recueil de textes qui suit est le fruit d'un travail collectif sur l'&#233;cole, une mise en commun refl&#233;tant les diverses influences de ses participants : certains s'int&#233;ressent plus particuli&#232;rement aux probl&#232;mes d'environnement, d'autres aux questions de sant&#233; publique et &#224; la m&#233;dicalisation, d'autres encore &#224; la lutte contre les prisons. Certains ont des enfants, d'autres pas ; l'une est prof, d'autres sont RMistes... Autant de diff&#233;rences qui ont permis de croiser les regards sur l'institution scolaire, ses contradictions, ses r&#233;alit&#233;s quotidiennes ; de confronter les exp&#233;riences, d'associer les connaissances et de les mettre en regard des expressions de malaise ou des contestations internes &#224; ce syst&#232;me qu'est l'&#201;ducation nationale. L'&#233;cole n'est pas le probl&#232;me de l'&#233;cole : elle est travers&#233;e par toutes les probl&#233;matiques de la soci&#233;t&#233; et soumise aux lois du march&#233;. Pour mener cette r&#233;flexion collective et replacer notre sujet dans un contexte historique et g&#233;n&#233;ral, il nous a fallu d&#233;passer les particularismes, les points de vue corporatistes qui conduisent &#224; l'isolement et trop souvent &#224; l'aphasie. Nous avons plac&#233; le sens de l'apprentissage et ses contenus au coeur de nos r&#233;flexions, en privil&#233;giant l'int&#233;r&#234;t des enfants et non celui du syst&#232;me. Prenant appui sur la litt&#233;rature institutionnelle Bulletin officiel, directives minist&#233;rielles et autres documents sp&#233;cialis&#233;s), nous avons tent&#233; de comprendre les tendances et les orientations en mati&#232;re d'&#233;ducation, telles qu'elles sont formul&#233;es par les minist&#232;res et les institutions supranationales, et nous avons confront&#233; les discours aux r&#233;alit&#233;s quotidiennes, &#224; la lumi&#232;re des lois qui installent la justice et la police de plus en plus au coeur de l'&#233;cole. Cela nous a &#171; naturellement &#187; amen&#233;s &#224; nous interroger sur les finalit&#233;s du syst&#232;me scolaire, sur ses outils et ses m&#233;thodes. Car, au-del&#224; de l'image &#171; sociale &#187; de l'&#233;cole (organisme public charg&#233; de la transmission du savoir et de la culture pour tous), peu de critiques du syst&#232;me &#233;ducatif s'aventurent &#224; explorer la nature de cet appareil d'&#201;tat destin&#233; au contr&#244;le et au formatage de masse. Et pourtant, ces derni&#232;res ann&#233;es ont &#233;t&#233; &#233;maill&#233;es de mouvements de contestation au sein de l'&#201;ducation nationale. Ils ont mis le plus souvent en avant la question des effectifs et des moyens, des statuts des personnels, du renforcement de l'autorit&#233; de l'&#201;tat et de la la&#239;cit&#233;, mais n'ont pas remis en cause l'identification du corps enseignant, des parents, etc., au r&#244;le r&#233;pressif du syst&#232;me scolaire et, donc, ont &#233;vit&#233; d'aborder la fonction de l'&#233;ducation avec ses contenus et ses programmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce travail ne pr&#233;tend pas avoir cern&#233; l'ensemble de la probl&#233;matique, loin s'en faut. Il ne demande qu'&#224; &#234;tre enrichi de textes th&#233;oriques, mais aussi de t&#233;moignages retra&#231;ant des luttes, des exp&#233;riences concr&#232;tes d'opposition &#224; la r&#233;pression et au conditionnement de l'&#201;ducation nationale, et en particulier celles de coll&#233;giens et de lyc&#233;ens dont la parole est paradoxalement toujours absente des d&#233;bats qui les concernent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'utopie au piquet&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;&lt;/strong&gt;cole, enfant ch&#233;ri de la R&#233;publique... Deux mille ans d'histoire te contemplent ! Formalis&#233;e de mani&#232;re militaire par les Grecs, adapt&#233;e aux formes monastiques par l'&#201;glise, puis r&#233;cup&#233;r&#233;e (beaucoup plus tard) par les r&#233;publiques modernes, l'&#233;cole n'en finit plus de fa&#231;onner les corps et les esprits aux besoins de l'&#201;tat... quels que soient les r&#233;gimes. Assez loin des d&#233;clarations humanistes sur l'&#233;mancipation par l'&#233;ducation, illustr&#233;es par Rousseau et les penseurs des Lumi&#232;res, et adopt&#233;es par les constitutions modernes pour appuyer le renforcement et la centralisation de l'&#201;tat, l'&#233;cole est devenue une gigantesque machine de programmation de masse. L'objectif est annonc&#233; sans d&#233;tour par Jules Ferry devant le S&#233;nat, le 5 mars 1880 : &#171; Il y a deux choses dans lesquelles l'&#201;tat enseignant et surveillant ne peut pas &#234;tre indiff&#233;rent : c'est la morale et la politique, car en morale comme en politique, l'&#201;tat est chez lui, c'est son domaine, et par cons&#233;quent c'est sa responsabilit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cit&#233; par Paul Nizan dans Les Chiens de garde, Masp&#233;ro, 1982.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Il ajoutait, ailleurs, que l'&#201;tat s'occupait de l'&#233;ducation &#171; pour y maintenir une certaine morale d'&#201;tat, certaines doctrines d'&#201;tat qui importent &#224; sa conservation. &#187; Suivront quelques pr&#233;ceptes de p&#233;dagogie vite adopt&#233;s par les &#171; hussards noirs de la R&#233;publique &#187;, selon lesquels &#171; en d&#233;pit de toutes les dissidences, il y a, &#224; la base de notre civilisation, un certain nombre de principes qui, implicitement ou explicitement, sont communs &#224; tous [...] : respect de la raison, de la science, des id&#233;es et des sentiments qui sont &#224; la base de la morale d&#233;mocratique. Le r&#244;le de l'&#201;tat est de d&#233;gager ces principes essentiels, de les faire enseigner dans ses &#233;coles, de veiller &#224; ce que nulle part on ne les laisse ignor&#233;s des enfants, &#224; ce que partout il en soit parl&#233; avec le respect qui leur est d&#251;[...]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Buisson, Dictionnaire de p&#233;dagogie.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; On reste donc tr&#232;s loin, comme on peut le voir, du mythe de l'&#233;l&#233;vation de l'&#226;me par la libre acquisition des connaissances... L'&#201;tat r&#232;gne en ma&#238;tre sur ses sujets, les citoyens lui appartiennent et les vaches sont bien gard&#233;es...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce lourd h&#233;ritage que porte l'&#233;cole la&#239;que et r&#233;publicaine actuelle, o&#249; l'apprentissage des savoirs a toujours eu plus &#224; voir avec le maintien de l'ordre social qu'avec la d&#233;couverte du monde. L'autorit&#233; n'y est pas une d&#233;rive, mais une v&#233;ritable marque de fabrique ! Elle s'exprime &#224; travers la s&#233;paration par classes d'&#226;ge, le concept de lieux ferm&#233;s, clos sur eux-m&#234;mes (une id&#233;e tir&#233;e des couvents, qui se syst&#233;matisera d&#232;s le XVIIIe si&#232;cle et s'appliquera &#233;galement aux h&#244;pitaux, aux casernes et aux ateliers), o&#249; les enfants sont seuls face aux enseignants, les programmes et les emplois du temps &#224; horaires fixes contraignants (assurant la rentabilit&#233; du temps, un contr&#244;le ininterrompu, la pression de la surveillance et l'interdiction de tout ce qui peut distraire : concevoir un temps int&#233;gralement utile r&#233;pondant &#224; l'id&#233;al de la non-oisivet&#233; formalis&#233; ici encore par un groupe religieux j&#233;suite, les Fr&#232;res de la Vie commune&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;In Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, p.163-164.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, afin d'organiser leur vie communautaire, et d'o&#249; les &#233;coles et coll&#232;ges j&#233;suites tir&#232;rent leurs principes de fonctionnement par la suite). Mais l'autorit&#233; au sein de l'&#233;cole, c'est aussi un rythme de vie commune qui s'inspire beaucoup du r&#233;gime militaire, o&#249; l'activit&#233; des &#233;coliers est scand&#233;e par des injonctions, des coups de sonnette, d'alarme, des contraintes exerc&#233;es sur les corps d&#232;s les premi&#232;res ann&#233;es d'&#233;cole (obligation de rester assis, de se taire, d'ob&#233;ir aux consignes et de r&#233;primer son corps et ses n&#233;cessit&#233;s : interdiction de boire, de faire pipi pendant la classe, etc.). En r&#233;sum&#233;, la grande r&#233;ussite de l'&#233;cole, et sa grande fiert&#233;, est bien de parvenir &#224; enseigner &#224; des g&#233;n&#233;rations en culotte courte la soumission &#224; l'autorit&#233;, quelle qu'elle soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;cole, un dr&#244;le de turbin !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise du syst&#232;me scolaire est souvent pr&#233;sent&#233;e comme une crise de l'autorit&#233;, un refus d'assumer le &#171; mod&#232;le de r&#233;f&#233;rence &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Conf&#233;rence de presse de Luc Ferry le 2 septembre 2002.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, alors que les mutations mondiales que nous vivons actuellement sont en train de changer en profondeur les structures de toute la soci&#233;t&#233;. Le mod&#232;le social qui pr&#233;valait jusqu'au milieu du &#233;tait celui d'&#201;tats nationaux, souvent fortement centralis&#233;s comme en France, s'appuyant sur une administration dont chaque agent faisait appliquer une m&#234;me logique globale (le service public). &#192; cela correspondait le souci de l'ind&#233;pendance nationale, de la souverainet&#233; des &#201;tats, dont la pr&#233;servation de la main-d'oeuvre allait de pair avec la bonne sant&#233; de l'industrie et des affaires. L'&#233;cole y assurait sa mission d'int&#233;gration sociale et de contr&#244;le - tout comme l'arm&#233;e -, de formatage des enfants aux besoins industriels, productifs et civiques au service de la nation (que les &#233;l&#232;ves soient manuels ou intellectuels, les objectifs &#233;taient globalement remplis &#224; travers des &#233;tudes courtes, pour la plupart, o&#249; l'acc&#232;s &#224; l'emploi &#233;tait pratiquement garanti).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les choses sont bien diff&#233;rentes aujourd'hui : le gigantesque march&#233; mondial ouvert par la &#171; globalisation &#187; de l'&#233;conomie a fait voler en &#233;clats les &#171; souverainet&#233;s nationales &#187; (les orientations en mati&#232;re d'&#233;ducation sont largement d&#233;cid&#233;es par l'OCDE &#224; l'&#233;chelle mondiale), les protectionnismes des &#201;tats-nations et leurs politiques de protections sociales (les acquis sociaux). La centralisation, particuli&#232;rement forte en France, est souvent remise en question au profit d'une d&#233;concentration des pouvoirs et de leur redistribution (ainsi que des pr&#233;rogatives qui en d&#233;coulent) vers d'autres instances (d'autres services de la fonction publique, des organismes agr&#233;&#233;s, des entreprises, des associations : par exemple, les vigiles priv&#233;s qui renforcent les effectifs de police, les contrats emploi-jeunes qui secondent les instituteurs et font de l'animation dans les &#233;coles, etc.). S'il y a une volont&#233; affich&#233;e de faire des &#233;conomies, ce processus r&#233;v&#232;le &#233;galement une vraie modification de fond dans le fonctionnement social. Cette disso lution des anciennes pr&#233;rogatives de l'&#201;tat s'appuie sur l'id&#233;ologie du contr&#244;le citoyen, de la responsabilit&#233; citoyenne, o&#249; chacun doit participer b&#233;n&#233;volement &#224; l'autogestion de la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;ologie du travail elle-m&#234;me, si elle est toujours invoqu&#233;e comme r&#233;f&#233;rence sociale, a chang&#233; de contenu : elle ne s'applique plus seulement &#224; l'exercice de la profession, mais aussi aux p&#233;riodes transitoires de ch&#244;mage (consid&#233;r&#233;es comme autant d'interm&#232;des entre deux boulots), aux formations compl&#233;mentaires, aux acquisitions de comp&#233;tences m&#234;me extra-professionnelles, consid&#233;r&#233;es comme des plus-values venant s'ajouter au savoir-faire professionnel lui-m&#234;me... &#192; un savoir technique &#233;parpill&#233;, morcel&#233;, correspond ainsi une id&#233;ologie de plus en plus diffuse. Dans un monde o&#249; s'accroissent le ch&#244;mage de masse et son alternance avec des petits boulots ponctuels, o&#249; la qualification professionnelle ne vaut que par ses remises &#224; niveau r&#233;guli&#232;res (quand il ne s'agit pas de reconversions r&#233;guli&#232;res), o&#249; les individus sont interchangeables (cons&#233;quence formelle du &#171; tous &#233;gaux &#187;) et soumis &#224; la mobilit&#233; obligatoire, l'activit&#233; professionnelle n'est plus le &#171; d&#233;nominateur commun &#187; des individus - comme l'&#233;tait autrefois l'appartenance &#224; un corps de m&#233;tier ou &#224; un syndicat, une qualification professionnelle reconnue, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, d'une certaine mani&#232;re, les nouvelles normes sociales sont int&#233;gr&#233;es d&#232;s le plus jeune &#226;ge : &#224; l'heure de la &#171; libre comp&#233;tition &#187;, de la lutte de tous contre tous o&#249; tous les coups sont permis, comment pourrait-on encore faire croire aux jeunes qu'il suffit de &#171; travailler pour r&#233;ussir &#187; quand tous les mod&#232;les de r&#233;ussite sociale qui leur sont pr&#233;sent&#233;s se situent en dehors du travail et m&#234;me parfois contre lui (de Bernard Tapie aux cr&#233;ateurs de start-up, des vedettes de t&#233;l&#233; aux porteurs d'actions en Bourse) ? Si le constat vaut pour la masse de dipl&#244;m&#233;s qui se retrouvent aujourd'hui au ch&#244;mage, il est encore plus net dans les milieux les plus d&#233;favoris&#233;s, et notamment ceux issus de l'immigration, o&#249; l'&#233;chec de la promotion sociale par les &#233;tudes subi par les g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes ach&#232;ve de convaincre les plus jeunes que l'&#233;cole n'est non seulement pas faite pour eux mais totalement contre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, les enseignants continuent de perp&#233;tuer le mythe du &#171; m&#233;tier &#187;, de la valeur des dipl&#244;mes et de la qualification professionnelle, comme celui de l'&#171; &#233;galit&#233; des chances &#187; (malgr&#233; des scolarisations in&#233;gales en qualit&#233;, des classes surcharg&#233;es, des effectifs minimalistes, etc.), au risque de justifier l'existence de l'&#233;cole telle qu'elle est... une fa&#231;on sans doute de tenter d'&#233;chapper au naufrage, &#224; l'heure o&#249; le gouvernement leur explique qu'ils ne sont, pas plus que les autres, des employ&#233;s indispensables, puisque une grande partie de la formation peut tr&#232;s bien se faire sans eux et &#224; moindres co&#251;ts, dans un monde &#233;ducatif que les d&#233;cideurs voudraient transformer en un march&#233; comme les autres. L'&#233;cole n'est d&#233;sormais plus le lieu exclusif de l'apprentissage des savoirs et des comp&#233;tences, puisque c'est l'existence enti&#232;re des individus atomis&#233;s qui est peu &#224; peu soumise &#224; la formation permanente obligatoire, comme le pr&#233;conisent l'OCDE et la commission des Communaut&#233;s europ&#233;ennes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L'apprentissage &#224; vie doit r&#233;pondre &#224; plusieurs objectifs : favoriser (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. D'o&#249; la multiplication des fili&#232;res et leur d&#233;clinaison pour tous les publics : &#233;veil pr&#233;natal, logiciels &#233;ducatifs pour les enfants d&#232;s 2 ans, ateliers p&#233;dagogiques extra-scolaires, formation continue, &#171; boutiques &#187; de formation, stages r&#233;mun&#233;r&#233;s ou non pour les ch&#244;meurs, les handicap&#233;s, les femmes, les salari&#233;s, etc. L'essentiel de cet apprentissage n'est pas tant dans la qualit&#233; des savoirs et des comp&#233;tences acquis que dans la facult&#233; des apprenants &#224; toujours se recycler pour entrer dans les crit&#232;res en perp&#233;tuel mouvement des march&#233;s. Les mieux lotis socialement trouveront les &#233;tablissements priv&#233;s qui conviennent, les relations qui s'imposent pour asseoir leur carri&#232;re, alors que les pauvres &#171; rebondiront &#187; de job en job... La dur&#233;e de vie des connaissances utiles &#224; l'entreprise se r&#233;duit d'ailleurs de plus en plus avec l'informatisation des syst&#232;mes de production. Cela se traduit dans les programmes scolaires par des mesures comme l'instauration du BII (Brevet informatique et Internet), attribu&#233; en fin de classe de 3e, sanctionnant l'aptitude de l'&#233;l&#232;ve &#224; utiliser l'outil informatique, ind&#233;pendamment du contenu de la recherche effectu&#233;e et des informations manipul&#233;es. L'objectif n'est pas de savoir si l'enfant sait articuler des id&#233;es, des concepts ou collecter des informations et les analyser, mais seulement de v&#233;rifier qu'il sait cliquer sur une souris et d&#233;rouler des menus &#224; l'&#233;cran... Il y a donc bien glissement de l'acquisition de savoirs vers celle de simples comp&#233;tences, qui accro&#238;t la perception de l'&#234;tre humain comme un auxiliaire de la machine. Cela r&#233;pond parfaitement aux &lt;i&gt;desiderata&lt;/i&gt; de l'ERT (Table ronde europ&#233;enne), un organisme regroupant les grands dirigeants industriels europ&#233;ens (Rh&#244;ne-Poulenc, Saint-Gobain, Renault, Petrofina, etc.), qui exige depuis 1983 une r&#233;novation acc&#233;l&#233;r&#233;e des syst&#232;mes d'enseignement et des programmes afin de mieux les adapter aux &#233;volutions technologiques des entreprises. Aux slogans d'apr&#232;s Mai 68 qui r&#233;clamaient une prise en compte de l'individu dans le processus de l'enseignement, l'&#201;tat a r&#233;pondu par des &#171; parcours individualis&#233;s &#187;, o&#249; l'&#233;valuation des comp&#233;tences de chacun est venue s'ajouter aux s&#233;lections couperet des examens de fin d'ann&#233;e. Ces &#171; comp&#233;tences &#187;, qui prennent le pas sur les qualifications autrefois valid&#233;es exclusivement par l'&#201;tat, sont explicitement d&#233;finies comme des aptitudes reconnues dans le savoir, le savoir-faire et... le savoir &#234;tre. Dans cette strat&#233;gie d'individualisation tir&#233;e des nouvelles politiques de &#171; gestion des ressources humaines &#187;, on appr&#233;hende, on &#233;talonne et on normalise en fonction de grilles pr&#233;d&#233;finies non plus seulement les savoirs acquis, mais la personnalit&#233; globale des individus, leur aptitude &#224; s'impliquer totalement et activement dans la production, leur degr&#233; de docilit&#233;, de conformisme et de flexibilit&#233; dans la machine sociale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. L'&#201;cole n'est pas une entreprise, Christian Laval, L'Harmattan, 2003.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour ce faire, la Commission europ&#233;enne a demand&#233;, en 1996, &#224; des entreprises de mettre au point la &#171; carte d'accr&#233;ditation des comp&#233;tences &#187;, c'est-&#224;-dire un syst&#232;me flexible et permanent d'accr&#233;ditation des unit&#233;s de connaissances par des m&#233;canismes d'&#233;valuation et de validation informatique, &#224; l'issue duquel chaque individu poss&#233;dera une carte personnelle notifiant ses comp&#233;tences. Pour pr&#233;parer la jeunesse &#224; cette oppressante r&#233;alit&#233;, des livrets de comp&#233;tences sont &#233;tablis d&#232;s l'&#233;cole maternelle, et le bilan de comp&#233;tences doit se poursuivre tout au long de la vie scolaire, puis professionnelle : capacit&#233; &#224; prendre des initiatives, &#224; travailler en &#233;quipe, &#224; utiliser diverses technologies, mais aussi &#224; s'auto&#233;valuer en permanence et &#224; se former sans cesse dans le cadre du temps de travail, mais aussi en dehors, afin de suivre de fa&#231;on continue les besoins du march&#233;. L'objectif final &#233;tant - sans rire ! - de fournir &#224; chacun un Smic, ou &#171; stock minimum incompressible de comp&#233;tences&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Construire des comp&#233;tences d&#232;s l'&#233;cole, Philippe Perrenoud, ESF, 1992.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut quand m&#234;me pr&#233;ciser ce qu'induit cette notion d'&#233;valuation permanente des comp&#233;tences dans le domaine scolaire. Si elle appara&#238;t &#224; premi&#232;re vue plus souple et plus juste qu'un examen de fin d'ann&#233;e aux r&#233;sultats impr&#233;visibles, elle s'impose comme un contr&#244;le continu permanent totalement m&#233;canique, qui, de par son syst&#232;me d'&#233;valuation par grille et mots cl&#233;s, privil&#233;gie la forme au contenu et la technique au sens. Par son caract&#232;re permanent et parce qu'elle vient s'ajouter aux dipl&#244;mes, elle accro&#238;t la charge de travail en obligeant les &#233;l&#232;ves &#224; g&#233;rer la masse de tensions et de stress de mani&#232;re continue, sans rel&#226;chement possible, et ce pendant plusieurs ann&#233;es (toutes les notes d'&#233;valuation continue entrent dans l'attribution des dipl&#244;mes sur deux ans pour le Brevet des coll&#232;ges et pour le Bac). Bref, comme chez les j&#233;suites, l'&#233;ducation moderne ne d&#233;teste rien tant que l'oisivet&#233;... Enfin, si les enseignants d&#233;fendent avec vigueur le principe des grands examens comme le Bac (les seuls &#224; avoir tent&#233; de le remettre en cause pendant la gr&#232;ve du printemps 2003 ont &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;s comme de v&#233;ritables tra&#238;tres &#224; la patrie par leurs coll&#232;gues !), ce n'est pas pour toutes ces bonnes raisons, mais plut&#244;t en vertu d'un attachement assez jacobin au r&#244;le de l'&#201;tat, au caract&#232;re national des dipl&#244;mes et &#224; une &#233;galit&#233; toute th&#233;orique entre les &#233;tablissements, &#224; quoi on peut ajouter pour un bon nombre d'entre eux la d&#233;fense d'une routine bien s&#233;curisante&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lire &#224; ce propos &#171; Retraites &#224; vau-l'eau &#187;, suppl&#233;ment au n&#176;13 de la revue (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Vivre ensemble &#187;, de gr&#233; ou de force&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste quand m&#234;me &#224; l'&#233;cole sa fonction de gardiennage plus ou moins gratuit, de contr&#244;le et de normalisation des corps et des esprits, d'apprentissage du conformisme aux exigences de la soci&#233;t&#233;. Car m&#234;me si celle-ci, en retour, n'offre plus la contre-partie de l'int&#233;gration professionnelle, elle veille &#224; &#171; calibrer &#187; les individus, &#224; diffuser non plus un savoir au profit de la soci&#233;t&#233; mais des comportements qui lui soient conformes et la p&#233;rennisent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Il est essentiel de renforcer la coh&#233;sion sociale. Certains d'entre nous (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Tel est l'objet de l'instruction civique dans les &#233;coles, qui ne porte plus ce nom d'ailleurs, mais celui de &#171; Vivre ensemble &#187;, ce qui laisse bien entendre que l'on n'est plus dans un civisme &#171; &#224; la papa &#187; (travail, famille, patrie, colonies), mais dans une citoyennet&#233; moderne g&#233;r&#233;e comme une entreprise, globalis&#233;e &#224; l'&#233;chelle europ&#233;enne, voire mondiale, o&#249; tout le monde est un &#171; collaborateur &#187; et participe &#224; la gestion d'une affaire qu'il n'a pas choisie, o&#249; chacun contr&#244;le (et est contr&#244;l&#233; par) l'autre (le fameux esprit d'&#233;quipe !), o&#249; les d&#233;bats s'apparentent &#224; des cercles de qualit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les &#171; cercles de qualit&#233; &#187;, apparus en France dans les ann&#233;es 1980, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;... Ainsi, la normalit&#233; d'un individu scolaris&#233; se traduit-elle par son identification r&#233;ussie &#224; son r&#244;le de citoyen-gestionnaire de l'ordre social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;ducation citoyenne des enfants, qui constitue l'une des deux priorit&#233;s de l'enseignement primaire avec l'acquisition de la langue fran&#231;aise, a la particularit&#233; d'&#234;tre &#224; la fois une mati&#232;re &#224; part enti&#232;re et une &#171; supra-mati&#232;re &#187; qui impr&#232;gne toutes les autres et doit s'&#233;tudier &#224; travers toutes les autres (litt&#233;rature, sciences, arts plastiques, sport)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L'&#233;ducation civique n'est pas, en priorit&#233;, l'acquisition d'un savoir, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ainsi, pass&#233; les quelques rudiments sur les &#171; grands symboles de la France et de la R&#233;publique : l'hymne national, le drapeau et quelques monuments &#187;, les choses s&#233;rieuses commencent avec les temps de d&#233;bats impos&#233;s &#224; heures fixes (une heure tous les quinze jours en cycle III), o&#249; les enfants vont d&#233;couvrir &#171; que les contraintes de la vie collective sont les garants de leur libert&#233;, que la sanction, lorsqu'elle intervient, ne rel&#232;ve pas de l'arbitraire de l'adulte mais de l'application de r&#232;gles librement accept&#233;es. &#187; Pour construire sa personnalit&#233; au sein de la communaut&#233; scolaire, l'enfant prend &#233;galement &#171; conscience de son appartenance &#224; une communaut&#233; qui implique l'adh&#233;sion &#224; des valeurs partag&#233;es [...]. D'un c&#244;t&#233;, la perception de principes sup&#233;rieurs que l'on ne discute pas, &lt;i&gt;normalement impos&#233;s&lt;/i&gt;, conditions de la libert&#233; et du d&#233;veloppement de chacun. De l'autre, la &#034;libre organisation&#034; d'un groupe et ce que l'on peut d&#233;j&#224; appeler &lt;i&gt;l'&#233;laboration d'un contrat, apr&#232;s discussion, n&#233;gociation, compromis&lt;/i&gt;. &#187; Voil&#224; un programme qui rel&#232;ve de la pure publicit&#233; mensong&#232;re. Seul le cerveau mit&#233; d'un fonctionnaire de l'&#201;tat peut faire passer une accumulation de contraintes pour la libert&#233;, une sanction pour une r&#232;gle librement accept&#233;e et un r&#232;glement int&#233;rieur pour un contrat... Et nulle part on ne verra dans les &#233;coles de la R&#233;publique des groupes s'organiser librement... Le langage va &#224; bon compte s&#233;duire les p&#233;dagogues pas regardants et les convaincre de la bonne influence des p&#233;dagogies &#171; alternatives &#187; sur l'institution scolaire. Mais derri&#232;re les mots se cache &#224; peine la menace sourde &#224; l'encontre des r&#233;fractaires et de tous ceux qui seraient tent&#233;s de prendre la loi au pied de la lettre ; les r&#232;gles de la d&#233;mocratie s'apprennent ici pour imm&#233;diatement s'y &#233;chouer : la libert&#233;, c'est accepter de se plier &#224; des lois que l'on n'a ni voulues ni discut&#233;es, les d&#233;bats sont des papotages sans effets, le contrat social est une extorsion de fonds intellectuelle n'autorisant ni n&#233;gociation, ni compromis (il se pr&#233;sente en d&#233;but d'ann&#233;e sous la forme d'un r&#232;glement int&#233;rieur que les enfants sont, d&#232;s la classe de CP, tacitement tenus de signer, alors qu'ils ne savent bien souvent m&#234;me pas ce qui y est &#233;crit)... Le jeu de la d&#233;mocratie se montre ainsi d&#232;s les plus jeunes ann&#233;es de scolarit&#233; sous son jour le plus ordinaire, &#224; savoir un jeu de dupes ! Dont beaucoup d'enfants ne restent finalement pas dupes si longtemps, m&#234;me s'ils feignent de jouer le jeu...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le citoyen-&#233;l&#232;ve mod&#232;le appara&#238;t donc comme un sujet docile, qui d&#233;bat aux heures impos&#233;es de sujets qu'il n'a pas choisis et dans les termes politiquement corrects impos&#233;s par l'administration, qui signe son contrat-r&#232;glement sans poser de questions et sans demander son reste sur la longue liste d'interdictions auxquelles il accepte de se soumettre sans contreparties ; ce citoyen-&#233;l&#232;ve accepte la raison du plus grand nombre comme sa propre pens&#233;e et se r&#233;jouit d'avoir pu donner son avis en sachant qu'il n'a aucune prise sur la r&#233;alit&#233;, aucune chance de faire changer quoi que ce soit par ses propositions. Enfin, il vit dans la peur de ne pas correspondre &#224; la norme, &#224; ce que l'on attend de lui, il a peur d'&#234;tre stigmatis&#233; au point d'accepter tout ce que ses ma&#238;tres lui proposent, et il se trouve soulag&#233; quand un camarade sorti du rang est sanctionn&#233;. Car l'entretien de la peur est certainement l'arme la plus efficace que le pouvoir ait trouv&#233;e pour justifier et faire accepter les mesures s&#233;curitaires, que ce soit dans l'&#233;cole ou dans le reste de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque cette m&#233;canique citoyenne bien huil&#233;e ne parvient pas &#224; maintenir l'ordre, l'&#201;ducation nationale recourt &#224; d'autres moyens : &#171; l'&#233;cole ouverte &#187;, qui, comme son nom ne l'indique pas, n'a pas pour objet d'ouvrir l'&#233;cole sur le monde, mais bien d'enfermer les enfants, les mercredis, samedis et vacances dans l'enceinte de l'&#233;cole ; la camisole chimique et la m&#233;dicalisation pour les enfants soi-disant hyperactifs ou d&#233;pressifs et ceux que l'&#233;cole rend nerveux ; la mise au travail au plus t&#244;t par l'entremise des dispositifs en alternance d&#232;s le coll&#232;ge et, enfin, la r&#233;pression directe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Souriez, vous &#234;tes soign&#233;s...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Je sens tout ce que demande l'int&#233;r&#234;t de la &lt;br class='autobr' /&gt;
soci&#233;t&#233;. Mais il serait sans doute &#224; souhaiter &lt;br class='autobr' /&gt;
qu'il n'y e&#251;t pour juges que d'excellents &lt;br class='autobr' /&gt;
m&#233;decins. Eux seuls pourraient distinguer le&lt;br class='autobr' /&gt;
criminel innocent du coupable. &#187; &lt;/i&gt;&lt;br&gt;
(&lt;i&gt;in&lt;/i&gt; La Mettrie, &lt;i&gt;L'Homme-machine&lt;/i&gt;, 1744.)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;decine a son r&#244;le &#224; jouer dans les m&#233;canismes r&#233;pressifs au sein de l'&#233;cole. N&#233;e dans le sillage de la R&#233;volution fran&#231;aise (projets de loi de Lakanal d&#232;s 1791- 1793), l'id&#233;e d'une &#171; m&#233;decine scolaire &#187; prend d'abord la forme de visites r&#233;guli&#232;res d'&#171; officiers de sant&#233; &#187; dans les &#233;coles. Napol&#233;on Ier en adoptera le principe par un d&#233;cret de 1811. C'est ensuite en 1945 que seront d&#233;finis les principes g&#233;n&#233;raux de la sant&#233; scolaire tels que nous les connaissons encore aujourd'hui, qui consistaient pour l'essentiel &#224; d&#233;pister la tuberculose et surtout &#224; assurer les campagnes de vaccination massives par le BCG.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revendiqu&#233;e par tous, autant les institutions que les enseignants et les parents, comme un facteur de bien-&#234;tre social et comme une des missions essentielles de l'&#201;tat (la fameuse &#171; vigie sanitaire &#187; que se partageaient l'&#233;cole et l'arm&#233;e), la sant&#233; permet aujourd'hui d'amorcer un processus de contr&#244;le plus &#233;troit des individus. Elle devient un &#233;l&#233;ment important du pacte social (le &#171; contrat social &#187; tant pl&#233;biscit&#233; par les citoyennistes), qui est cens&#233; garantir &#224; tous une &#171; s&#233;curit&#233; &#187; aux contours extensibles, recouvrant la conjuration et la r&#233;paration des risques, des accidents, des dangers de toutes sortes, des maladies, etc., au prix d'une inquisition de plus en plus grande sur la vie de chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette dimension op&#232;re aussi au sein de l'&#233;cole, o&#249; le langage et la pens&#233;e m&#233;dicale - notamment &#224; travers la psychologie - investissent les rapports : l'univers scolaire &#233;value, m&#233;dicalise et normalise le comportement des &#233;l&#232;ves (en d&#233;terminant ce qui est normal et ce qui ne l'est pas), et cherche &#224; corriger l'individu (et non plus seulement &#224; le punir comme c'&#233;tait le cas autrefois). Au final, cela aboutit, selon les cas, au traitement psychologique ou &#224; la camisole chimique (voir le r&#233;cent rapport de l'Inserm dans le chapitre &#171; Psychiatrisation scolaire &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, ce n'est plus le traitement de masse qui pr&#233;vaut aujourd'hui, mais la gestion massive des individus au cas par cas, qui tend &#224; isoler les causes et les effets, &#224; individualiser les probl&#232;mes et surtout &#224; faire porter la responsabilit&#233; des maux de toute une soci&#233;t&#233; sur les &#233;paules de chacun de ses membres. Le principe du huis clos qui s'applique au monde m&#233;dical actuel, o&#249; le malade est seul face au m&#233;decin, convient bien &#224; un syst&#232;me social qui nie de plus en plus la port&#233;e collective des probl&#232;mes, qui ne reconna&#238;t que l'instance individuelle, particuli&#232;re (traitement au cas par cas, communication obligatoirement priv&#233;e et individuelle entre enseignants et parents, parcours &#171; individualis&#233;s &#187;, prise en compte des probl&#232;mes de chaque &#233;tablissement par les autorit&#233;s administratives m&#234;me si cela rel&#232;ve de fa&#231;on &#233;vidente du fonctionnement de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, alors que les services de sant&#233; scolaire souffrent du paradoxe de devoir surveiller de plus en plus d'enfants avec de moins en moins de personnel, ils parviennent n&#233;anmoins &#224; remplir une fonction minimale, celle de la consignation &#233;crite des sp&#233;cificit&#233;s de chaque individu, que l'on peut bien qualifier de fichage. Ce &#171; service minimum &#187; est cens&#233; &#234;tre compens&#233; par quelques campagnes promotionnelles tr&#232;s m&#233;diatis&#233;es (les journ&#233;es d'information avec les m&#233;decins scolaires, les op&#233;rations d'information sur le tabac, la drogue, la sexualit&#233;, etc., men&#233;es comme des campagnes de lancement de produits de grande consommation), et puis plus rien tout le reste de l'ann&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'id&#233;e de la sant&#233;, les mots de la sant&#233;, mais sans les actes qui pr&#233;viennent et gu&#233;rissent... Pour &#231;a, les enfants et leurs familles sont renvoy&#233;s vers la m&#233;decine de ville, c'est-&#224;-dire la m&#233;decine priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des citoyens de l'ordre nouveau&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce grand d&#233;ballage id&#233;ologique servi par l'&#201;ducation nationale, tout est bon pour rappeler &#224; l'ordre et &#224; la discipline. Prenons pour exemple le dispositif nomm&#233; CES (Comit&#233; d'&#233;ducation &#224; la sant&#233;), cr&#233;&#233; en 1990. Mis en place pour mener des campagnes d'information sur l'hygi&#232;ne et la sant&#233; dans les &#233;tablissements scolaires, il est transform&#233; en 1998 en Comit&#233; d'&#233;ducation &#224; la sant&#233; &lt;i&gt;et &#224; la citoyennet&#233;&lt;/i&gt; (CESC), parce que &#171; la sant&#233; fait de l'exercice de la citoyennet&#233; une partie int&#233;grante de la fonction &#233;ducative de l'&#233;cole. Le r&#244;le de l'&#233;cole dans le domaine de l'&#233;ducation &#224; la sant&#233; s'inscrit dans une perspective d'&#233;ducation globale et d'apprentissage de la citoyennet&#233;, [...] de responsabilit&#233; de chacun dans la soci&#233;t&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Rapport L'&#201;cole citoyenne. Le r&#244;le du Comit&#233; d'&#233;ducation &#224; la sant&#233; et &#224; la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Ainsi, &#171; &#233;duquer &#224; la sant&#233;, c'est d&#233;velopper le sens de la responsabilit&#233; citoyenne vis&#224;- vis de soi et d'autrui &#187;. Belle id&#233;e de la sant&#233; moderne, qui se d&#233;barrasse de tout questionnement face &#224; la maladie et &#224; la souffrance, au profit des seuls aspects civiques, d'une vision culpabilisante du corps et de ses maux. Cette id&#233;e d'accoler la &#171; sant&#233; &#187; et la &#171; citoyennet&#233; &#187; suscitera d'ailleurs un peu d'&#233;tonnement jusque dans les rangs des partenaires les plus officiels, qui n'en voient pas bien l'int&#233;r&#234;t...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objectif affich&#233; de ces actions de propagande id&#233;ologique serait de permettre le diagnostic et la pr&#233;vention des &#171; conduites &#224; risques &#187;, de mettre en avant la lutte contre la violence et contre les comportements d&#233;viants, assimil&#233;s &#224; un risque de violence. (&#171; La premi&#232;re lecture de la transformation des CES en CESC tend &#224; faire des CESC une illustration de la red&#233;couverte de la notion d'ordre scolaire par l'&#201;ducation nationale. En effet, certains sociologues assimilent l'&#233;ducation &#224; la citoyennet&#233; &#224; &#8220;une reprise en main des jeunes pour lutter contre les comportements d&#233;viants&#8221;. &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, le changement d'objectif sanitaire en objectif de maintien de l'ordre public au sein des &#233;coles permet d'utiliser des pr&#233;textes m&#233;dicaux pour faire passer un contr&#244;le accru des &#233;coliers, se livrer &#224; une typologie d&#233;taill&#233;e des individus non plus seulement sur le plan scolaire mais surtout comportemental et, d'autre part, cela a pour cons&#233;quence d'introduire et d'&#233;largir la notion de risque, qui &#233;tait au d&#233;part un probl&#232;me de sant&#233; publique, pour faire accepter la situation actuelle comme un ph&#233;nom&#232;ne in&#233;luctable, tant au niveau scolaire que dans les autres aspects de la vie sociale (&lt;i&gt;voir encadr&#233;&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des &#171; formations &#224; la pr&#233;vention &#187; sont pr&#233;vues d&#232;s l'IUFM, comme &#224; l'acad&#233;mie de Nancy-Metz, o&#249; des stages sont mis en place pour les futurs instituteurs sur des sujets comme la gestion de l'agressivit&#233;, la sensibilisation aux dangers des sectes ou la pr&#233;vention de la maltraitance (pas celle de l'institution &#233;videmment !). Autant de dispositifs qui ne visent qu'&#224; rassurer l'institution elle-m&#234;me sur sa capacit&#233; &#224; anticiper les risques.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Gestion des risques et d&#233;veloppement durable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tir&#233; du domaine de la sant&#233; publique (&#171; population &#224; risque &#187;, &#171; conduite &#224; risque &#187;, etc.), le terme de &#171; risque &#187; sert aujourd'hui &#224; caract&#233;riser une situation g&#233;n&#233;rale face &#224; laquelle le pouvoir reconna&#238;t que les &#233;volutions &#233;conomiques, &#233;cologiques, financi&#232;res, sociales sont porteuses de d&#233;stabilisations, de d&#233;s&#233;quilibres assez forts pour entra&#238;ner des r&#233;actions ou des catastrophes, et il incite donc &#224; prendre en compte ces risques, les pr&#233;voir et les accepter (ou les sanctionner) sans lutter contre leurs causes ou le syst&#232;me qui les engendre : c'est ce que l'on appelle la &#171; gestion du risque &#187;. On sait, par exemple, que l'industrie nucl&#233;aire produit des pollutions (g&#233;n&#233;ralement invisibles, donc - pas vu-pas pris ! -, on fait comme si elles n'existaient pas !), qu'elle produit aussi parfois des d&#233;sastres, mais plut&#244;t que de mettre fin &#224; son exploitation, on explique que c'est la ran&#231;on du progr&#232;s, qu'on n'y peut rien et qu'il va falloir s'habituer &#224; vivre avec les nuisances et, parfois, les trag&#233;dies qu'elle engendre (voir le sort des populations irradi&#233;es du B&#233;larus &#224; la suite de l'explosion de Tchernobyl). La gestion des risques industriels, sociaux et autres est m&#234;me aujourd'hui devenue une science, avec ses th&#233;oriciens, ses consultants et ses gourous... Dans le domaine scolaire, on peut noter la d&#233;cision d'int&#233;grer &#224; plusieurs disciplines du coll&#232;ge et du lyc&#233;e, depuis la rentr&#233;e 2004, une mati&#232;re intitul&#233;e &#171; &#201;ducation &#224; l'environnement et au d&#233;veloppement durable &#187; (EEDD), qui semble &#224; premi&#232;re vue bien &#233;loign&#233;e de notre propos. Et pourtant, si l'on excepte le fait que plus personne ne s'&#233;tonne aujourd'hui de voir utilis&#233; le terme &#171; environnement &#187; pour d&#233;signer un ensemble vivant existant ind&#233;pendamment de l'homme (et parfois m&#234;me malgr&#233; lui !), on doit souligner dans l'adoption du &#171; d&#233;veloppement durable &#187; le produit d'un lent travail citoyenniste au service de la &#171; destruction durable &#187;, une fa&#231;on de s'accommoder du d&#233;sastre et des risques, justement. D'ailleurs, le succ&#232;s du concept de &#171; d&#233;veloppement durable &#187; ne revient-il pas &#224; la Commission mondiale sur l'environnement et le d&#233;veloppement, &#224; travers son rapport commandit&#233; par l'ONU et rendu public en 1987, le rapport Brundtland. On y apprend comment poursuivre la folle course mondiale &#224; l'exploitation en s'assurant que cela pourra durer jusqu'&#224; la nuit des temps... En reprenant ce concept sans en discuter les termes, le corps enseignant n'est pas sens&#233; faire oeuvre d'intelligence vis-&#224;-vis des enfants en leur enseignant le pourquoi de la d&#233;vastation du monde et &#224; quels int&#233;r&#234;ts elle r&#233;pond, mais &#224; leur expliquer au contraire que cette &#171; plan&#232;te bleue &#187; est la leur et que toutes les poubelles que nous y laissons sont aussi les leurs, parfois pour des mill&#233;naires, et qu'il est de leur devoir civique, de leur responsabilit&#233; morale d'assumer individuellement cette trag&#233;die et de participer &#224; sa gestion sans poser de questions. Un bon moyen d'insuffler la peur et la culpabilit&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le dispositif prend ainsi pour cible les situations les plus vari&#233;es et n'h&#233;site pas &#224; pratiquer l'amalgame pour ajouter &#224; la confusion. On y apprend donc que sont consid&#233;r&#233;es comme des conduites &#224; risques, p&#234;le-m&#234;le, l'absent&#233;isme, le d&#233;sinvestissement scolaire, le repli sur soi, les conduites suicidaires, les pratiques &#224; risques en mati&#232;re sexuelle, l'usage de produits licites ou illicites pouvant entra&#238;ner la d&#233;pendance, le recours &#224; la violence et aux incivilit&#233;s dans et hors des &#233;tablissements scolaires. Ind&#233;pendamment du jugement moral qui peut s'exercer &#224; travers ces cat&#233;gories, le fait de mettre sur le m&#234;me plan un d&#233;sint&#233;r&#234;t pour la chose scolaire (qui peut d'ailleurs tr&#232;s bien n'&#234;tre que momentan&#233; chez l'enfant) et une attaque arm&#233;e proc&#232;de du jugement d'intention (qui vole un oeuf, vole un boeuf), et il est surtout clair que ce sont toutes les formes d'inadaptation ou de rejet du syst&#232;me qui sont ici vis&#233;es... et qui devront &#234;tre pr&#233;venues, sanctionn&#233;es ou soign&#233;es. Les personnels de sant&#233; en milieu scolaire semblent jusqu'&#224; pr&#233;sent accepter sans trop d'&#233;tats d'&#226;me leur mission de maintien de l'ordre au sein du service public, et l'on attend d&#233;sormais des familles qu'elles s'impliquent totalement en &#171; collaborant &#187; (dans le pire sens du terme) avec les institutions dans le dressage des enfants. Les parents doivent ainsi se consid&#233;rer comme des &#171; citoyens-parents et non comme parents-citoyens &#187;... Dr&#244;le de soci&#233;t&#233; qui contraint les parents &#224; prendre le parti du pouvoir et des institutions contre les int&#233;r&#234;ts de leurs propres enfants...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En reconnaissant par ailleurs que le mal dont souffre l'&#233;cole est le m&#234;me que celui qui affecte l'ensemble de la soci&#233;t&#233;, l'&#201;ducation nationale se propose d'&#233;largir &#171; les fonctions d'encadrement de la jeunesse en dehors de la salle de classe, voire en dehors de l'&#233;tablissement [...] &#187;. Le dispositif pr&#233;voit donc des actions ponctuelles d'&#233;ducation citoyenne dans l'&#233;cole sur les sujets les plus divers. Ces actions doivent &#234;tre bas&#233;es : &#171; [...] sur un partenariat de proximit&#233; qui permet d'apporter des r&#233;ponses rapides et adapt&#233;es : les services d&#233;concentr&#233;s de l'&#201;tat (Int&#233;rieur, Justice, D&#233;fense, Jeunesse et Sports, Emploi et Solidarit&#233;), les collectivit&#233;s territoriales, les organismes habilit&#233;s et les associations agr&#233;&#233;es. &#187; En clair, non seulement le contr&#244;le doit s'&#233;tendre &#224; tous les moments de vie de l'enfant (&#233;cole, famille, activit&#233;s extra-scolaires), mais, en plus, on chercherait en vain dans ce programme le moindre souci d'ordre m&#233;dical ou sanitaire ; d'ailleurs, le minist&#232;re de la Sant&#233; n'est m&#234;me pas cit&#233;... alors que l'Int&#233;rieur, la Justice et la D&#233;fense, eux, n'ont pas &#233;t&#233; oubli&#233;s !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;l&#232;ves b&#233;tail, &#233;l&#232;ves cobayes &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, au passage, on peut s'interroger sur la teneur des partenariats qui s'&#233;tablissent entre des &#233;coles et des organismes de sant&#233; publics ou priv&#233;s et sur l'utilisation qui en est faite. Cela a &#233;t&#233; le cas, par exemple, de l'Institut de sant&#233; publique d'&#233;pid&#233;miologie de l'universit&#233; de Bordeaux III pour une recherche effectu&#233;e dans deux coll&#232;ges, dont l'objectif &#233;tait de mesurer l'&#233;volution de la consommation de tabac chez les adolescents, ainsi que l'effet &#224; long terme des diff&#233;rentes strat&#233;gies de pr&#233;vention. Comme le d&#233;clare le rapport sur les CESC de 2002, &#171; l'institution scolaire a le m&#233;rite de &lt;i&gt;rendre captif un public&lt;/i&gt; sur lequel il est possible d'entreprendre des actions de sant&#233; publique &#187;. Et l'on sait que de l'action &#224; l'exp&#233;rimentation, le pas est vite franchi... Enfin, comment &#233;voquer les liens de plus en plus nombreux qui s'&#233;tablissent entre l'&#233;cole et les entreprises priv&#233;es sans citer l'offensive g&#233;n&#233;ralis&#233;e de la publicit&#233; dans l'&#233;cole ? Totalement pass&#233;es sous silence par les enseignants, ces attaques publicitaires dont les enfants font les frais concernent pr&#232;s d'une centaine d'entreprises, qui financent des activit&#233;s, des voyages, des outils p&#233;dagogiques en imposant syst&#233;matiquement leur logo publicitaire et leur pr&#234;t-&#224;-penser. Tout a commenc&#233; vers le d&#233;but des ann&#233;es 80, lorsque l'&#201;tat, via EDF, a initi&#233; le proc&#233;d&#233; pour imposer son programme nucl&#233;aire. L'affaire s'est r&#233;v&#233;l&#233;e tellement prometteuse qu'elle s'est peu &#224; peu g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#224; d'autres domaines, sollicitant les &#233;l&#232;ves sous des formes sans cesse renouvel&#233;es : petits d&#233;jeuners Nestl&#233; ou Danone, repas de cantine labellis&#233;s Walt Disney ou MacDonald (cette derni&#232;re propose d'ailleurs des repr&#233;sentations gratuites en milieu scolaire), pr&#233;vention dentaire Colgate ou Signal (30000 enfants en sept ans pour ce dernier), manuels de lecture contenant de pleines pages de publicit&#233;s pour les Chocos de Kellogg's ou les v&#234;tements de sport de La Redoute&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Manuel C'est &#224; lire, pour CP-CE1, Hachette &#201;ducation (cf. Le Monde, 14/09/1998).&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, prospectus d'abonnement &#224; la presse enfantine d&#232;s la maternelle, canettes et tee-shirts Orangina, Liptonic ou Coca, agendas et cahiers de texte pleins &#224; craquer de publicit&#233;s, tampons et serviettes hygi&#233;niques, cartes de cantine portant le logo d'une banque, kits p&#233;dagogiques sur l'euro produits par les magasins Leclerc (12 000 mallettes distribu&#233;es), fiches et CD-Rom de la Compagnie g&#233;n&#233;rale des eaux sur le cycle de l'eau, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce march&#233; du marketing scolaire est tellement juteux qu'une agence de communication (Edum&#233;dia) s'est m&#234;me sp&#233;cialis&#233;e dans la confection des mallettes p&#233;dagogiques : dans une &#233;tude de 1998, le pouvoir d'achat des enfants et adolescents entre 4 et 17 ans &#233;tait &#233;valu&#233; &#224; 22 milliards de francs, ce qui excite &#233;videmment les app&#233;tits des annonceurs, qui ne se cachent pas pour &#171; &#8220;travailler&#8221; les enfants l&#224; o&#249; ils se trouvent huit heures par jour, conqu&#233;rir des consommateurs avec du potentiel, du temps devant eux &#187;, comme le d&#233;clarait un cadre Kellogg's, dont la mallette a &#233;t&#233; distribu&#233;e dans 13000 &#233;coles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait attendre du corps enseignant, si &#226;pre &#224; d&#233;fendre les valeurs du service public et les pr&#233;rogatives de l'&#201;tat face aux assauts du secteur priv&#233;, qu'il s'insurge contre ces attaques commerciales au sein des &#233;tablissements scolaires... Et c'est tout le contraire qui se produit : les enseignants et les infirmi&#232;res scolaires sont demandeurs, r&#233;clament les d&#233;pliants aux couleurs chatoyantes, les CD-Rom interactifs et les kits p&#233;dagogiques gratuits quand ils n'ont m&#234;me pas un poster de l'&#201;ducation nationale &#224; fournir &#224; leurs &#233;l&#232;ves pour expliquer le cycle menstruel. Mais plus grave que l'acte publicitaire est bien s&#251;r le conditionnement intellectuel auquel sont soumis &#233;l&#232;ves et enseignants &#224; travers ces outils de propagande. Un document sur l'&#233;nergie fourni par EDF vantera &#233;videmment les bienfaits du nucl&#233;aire ; le cycle de l'eau expliqu&#233; par la Compagnie g&#233;n&#233;rale des eaux taira la guerre que se livrent les quelques grandes compagnies pour le contr&#244;le mondial de l'eau, son caract&#232;re strat&#233;gique et son r&#244;le dans les conflits qui &#233;clatent &#231;&#224; et l&#224; dans le monde ; une grande compagnie agro-alimentaire conseillera de manger des produits hypersucr&#233;s, gras, gorg&#233;s de conservateurs, de colorants, etc., alors que, d'un autre c&#244;t&#233;, on s'inqui&#232;te de l'augmentation des enfants ob&#232;ses ou en surcharge pond&#233;rale... Derri&#232;re les logos, c'est donc tout un kit de pens&#233;e qui s'impose aux esprits, avec, comme fil conducteur, l'id&#233;e que la pub est la norme, puisque de la maison &#224; l'&#233;cole, c'est elle qui rythme les loisirs, l'apprentissage des savoirs et celle des comportements (hygi&#232;ne, alimentation, sant&#233;, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Psychiatrisation scolaire, les recommandations des &#171; experts &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&lt;/strong&gt;e rapport de l'Inserm rendu public d&#233;but 2003 nous informe des derni&#232;res avanc&#233;es des recherches en physiopathologie des maladies psychiques, en neurobiologie, en neurosciences cognitives, en imagerie c&#233;r&#233;brale fonctionnelle, en &#233;pid&#233;miologie. Leurs applications souhait&#233;es dans le champ du d&#233;pistage et de la pr&#233;vention des troubles mentaux chez l'enfant et l'adolescent sont longuement expos&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette expertise collective permet de faire le point sur l'&#233;volution d'un processus d&#233;j&#224; largement avanc&#233; : celui de la m&#233;dicalisation des diff&#233;rents probl&#232;mes sociaux, par le biais d'actions de sant&#233; publique, sous la haute autorit&#233; de l'id&#233;ologie scientifique. En effet, la tr&#232;s forte r&#233;duction du r&#244;le de l'&#201;tat social doit &#234;tre compens&#233;e par d'autres modes de gestion de la pr&#233;carit&#233; : par la p&#233;nalisation (r&#233;pression polici&#232;re, judiciaire et carc&#233;rale), par la m&#233;dicalisation (qui &#171; individualise &#187; les probl&#232;mes tout en pr&#233;tendant les r&#233;gler par des politiques de masse) et par la pseudo-socialisation (initiatives cache-mis&#232;re visant beaucoup plus &#224; maintenir le calme dans la population qu'&#224; agir profond&#233;ment au niveau des m&#233;canismes g&#233;n&#233;rant les in&#233;galit&#233;s, voir par exemple la politique de la ville).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais notons au passage que le champ de la m&#233;dicalisation est sans limites : les cat&#233;gories d&#233;favoris&#233;es de la population n'ayant pas l'apanage des troubles mentaux, la tentation existe d'imposer des solutions m&#233;dicales &#224; tout ce qui peut poser probl&#232;me &#224; l'&#234;tre humain (souffrances psychiques, insatisfactions, angoisse, peur, etc.). C'est ce que &#201;douard Zarifian&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Professeur de psychiatrie, pharmacologue, auteur de Des paradis plein la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; appelle &#171; m&#233;dicalisation de l'existence &#187;, cela a pour effet de mettre des millions de personnes sous l'influence de m&#233;dicaments psychotropes. Ou comment donner individuellement l'apparence de la bonne sant&#233; mentale &#224; des millions de personnes collectivement folles. Revenons au rapport de l'Inserm : un enfant sur huit serait touch&#233; par un (ou plusieurs) trouble(s) mental(aux) en France. Certains se d&#233;clarent sp&#233;cifiquement pendant l'enfance ou l'adolescence - autisme, hyperactivit&#233;, anorexie mentale, troubles des conduites -, d'autres sont aussi pr&#233;sents chez l'adulte (troubles de l'humeur, schizophr&#233;nie, troubles anxieux). Tous ont &#233;t&#233; pris en compte dans cette &#233;tude, &#224; l'exception des troubles des conduites qui feront l'objet d'une prochaine expertise...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas anodin que dans le tableau clinique, au niveau des cons&#233;quences de ces troubles, &#224; c&#244;t&#233; d'actes d'autodestruction (pouvant aller jusqu'au suicide) et de comportements r&#233;v&#233;lateurs d'une tr&#232;s grande souffrance psychique, une large part soit faite aux troubles du d&#233;veloppement (cognitif, social, affectif) et &#224; la r&#233;ussite compromise des apprentissages scolaires. Cela participe d'une repr&#233;sentation de l'enfant comme n'ayant aucune r&#233;alit&#233; en tant qu'&#234;tre mais somm&#233; de pleinement - et normalement - se d&#233;velopper et apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons que l'hypernormalit&#233; de l'enfant, adaptation &#233;minemment pathologique au syst&#232;me familial et scolaire de conditionnement et d'ali&#233;nation, n'est bizarrement pas abord&#233;e...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de susceptibilit&#233; g&#233;n&#233;tique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Notion qui rel&#232;ve davantage de notions statistiques que de g&#232;nes r&#233;ellement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est largement &#233;voqu&#233;e : &#171; Une grande majorit&#233; des troubles mentaux chez l'enfant est de nature polyfactorielle. Les facteurs g&#233;n&#233;tiques actuellement incrimin&#233;s peuvent donc augmenter un risque, favoriser ou modifier l'expression d'un trouble, mais non l'expliquer totalement ou le provoquer : on parle ainsi de susceptibilit&#233; g&#233;n&#233;tique, c'est-&#224;-dire de facteurs g&#233;n&#233;tiques interagissant avec d'autres facteurs, en particulier environnementaux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; [Mais] on peut distinguer l'autisme, pour lequel toutes les &#233;tudes concluent &#224; l'existence de facteurs g&#233;n&#233;tiques ayant un r&#244;le essentiel dans le d&#233;terminisme du trouble [...]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce mod&#232;le de d&#233;pistage et de pr&#233;vention produit par une psychiatrie de plus en plus nourrie de neurosciences, les facteurs environnementaux ne sont plus consid&#233;r&#233;s que comme facteurs de risque... Et les probl&#232;mes sociaux, (&#171; pauvret&#233;, d&#233;sorganisation sociale, ch&#244;mage &#187; ou &#171; conditions de vie d&#233;favorables &#187;) ne sont qu'une cat&#233;gorie parmi d'autres de ces facteurs environnementaux, leur mise entre parenth&#232;ses dans le texte exprimant tout &#224; fait leur mise entre parenth&#232;ses m&#233;thodologique et &#224; l'origine leur mise entre parenth&#232;ses id&#233;ologique et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les recommandations formul&#233;es &#224; l'issue du rapport, consid&#233;rons plus particuli&#232;rement celles-ci : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226; sensibiliser les parents, les enseignants et les &#233;ducateurs au rep&#233;rage des troubles du d&#233;veloppement chez l'enfant.	&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les livrets d'&#233;valuation d&#233;j&#224; disponibles dans certaines &#233;coles maternelles pourraient constituer un outil pr&#233;cieux pour la mise en &#233;vidence de dysfonctionnements dans le d&#233;veloppement sensorimoteur, cognitif et affectif de l'enfant. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; quand la formation obligatoire des parents en neurosciences cognitives ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226; d&#233;pister en population g&#233;n&#233;rale. Compl&#233;ter le dispositif de surveillance syst&#233;matique de la sant&#233; mentale de l'enfant. Surveillance qui s'exerce principalement dans le cadre de la scolarit&#233;, de l'entr&#233;e en maternelle jusqu'&#224; l'&#226;ge de 16 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Citons, entre autres objectifs, celui de d&#233;pister les enfants hyperactifs d&#232;s l'&#226;ge de 3 ans, tout en pr&#233;cisant que &#171; les enfants chez lesquels une hyperactivit&#233; est rep&#233;r&#233;e &#224; l'&#226;ge de 3 ou 4 ans n'&#233;volueront pas syst&#233;matiquement vers un trouble patent avec retentissement sur les apprentissages, qui ne serait donc pas diagnostiqu&#233; ult&#233;rieurement &#187;. Dans quel but alors les d&#233;pister &#224; l'&#226;ge de 3 ans ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Autre objectif d&#233;clar&#233; : un examen syst&#233;matique des adolescents. Cet examen est justifi&#233; par le fait que &#171; &#224; l'adolescence, plusieurs troubles peuvent appara&#238;tre, comme les troubles du comportement alimentaire, le trouble panique ou encore la consommation de substances psychoactives &#187;. Notons l'assimilation de cette consommation - &#233;voqu&#233;e sans plus de pr&#233;cisions - &#224; un trouble du comportement...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chercheurs en neurosciences - toutes disciplines confondues - sont incurables : ils ne peuvent s'emp&#234;cher d'&#234;tre poss&#233;d&#233;s par le fantasme de parvenir &#224; clairement &#233;lucider les m&#233;canismes physiopathologiques des troubles mentaux et d'apporter &#224; chaque pathologie sa(ses) r&#233;ponse( s) neurophysiologique(s). Avec au-del&#224; probablement le fantasme de parvenir &#224; &#233;lucider les m&#233;canismes neurophysiologiques &#224; l'origine de la vie psychique d'un &#234;tre humain, pour ne pas dire de l'&#226;me...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet imaginaire, dont l'existence est rendue possible par une repr&#233;sentation &#233;triqu&#233;e de l'&#234;tre humain, contribue en retour &#224; d&#233;velopper cette repr&#233;sentation, celle d'une machine neuronale, produit de d&#233;terminants g&#233;n&#233;tiques et environnementaux. Cette mod&#233;lisation de l'humain continue d'annexer le champ de la pr&#233;vention, mais &#233;galement celui de la clinique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le d&#233;veloppement des programmes de pr&#233;vention et leur &#233;valuation en termes d'acceptabilit&#233; et de r&#233;sultats doivent &#234;tre encourag&#233;s dans le contexte fran&#231;ais, privil&#233;giant traditionnellement des options plus individuelles. Ces derni&#232;res gardent certes leur int&#233;r&#234;t, mais sont plus difficiles &#224; appliquer &#224; de larges populations ou en dehors des r&#233;seaux de soins classiques. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'illustration de la croyance toujours accrue que la pr&#233;vention est une affaire de masse. Il s'agit d'inscrire la sant&#233; de chacun dans les imp&#233;ratifs de la sant&#233; publique. La recherche de l'efficacit&#233; justifie tout, y compris la mise sous surveillance sanitaire de l'ensemble de la population dans un dispositif outrepassant le simple cadre des structures de soins, o&#249; chacun-e deviendrait l'agent de surveillance de chacun-e, de l'&#233;cole &#224; la famille en finissant par l'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas plus qu'hier le d&#233;pistage ne va &#234;tre suivi de soins individualis&#233;s, dans le sens o&#249; ils prendraient en compte la sp&#233;cificit&#233; de chaque individu en envisageant des solutions respectueuses de cette sp&#233;cificit&#233; et au service de chaque individu. Au contraire, le d&#233;pistage constitue le premier maillon d'un dispositif de gestion de masse, dans le sens o&#249; c'est prioritairement la population qu'on prend pour objet, les diff&#233;rences individuelles n'&#233;tant prises en compte que dans leur &#233;cart avec la norme pour mieux &#234;tre gomm&#233;es. La technique employ&#233;e de gestion au cas par cas est secondaire : il s'agit bien d'une gestion de masse m&#234;me si elle est mise en place dans une proc&#233;dure au cas par cas. Mais les fantasmes de ces chercheurs et les voeux des experts de l'Inserm se confrontent &#224; la r&#233;alit&#233; du terrain : un dispositif de m&#233;decine scolaire fortement d&#233;ficient, et sur lequel en haut lieu on souhaite rogner par souci d'&#233;conomie, et un dispositif clinique sp&#233;cialis&#233; lui aussi largement insuffisant. Le syst&#232;me socio-m&#233;dical, qui assumerait de consid&#233;rer chaque enfant comme un malade mental potentiel et un objet de recherche scientifique, n'est pas pr&#232;s d'&#234;tre efficient !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ce constat est quelque peu rassurant, il ne saurait servir de pr&#233;texte &#224; l'acceptation passive de la psychiatrisation - tendance neurosciences - de l'enfant, dont l'essor produit d&#233;j&#224; des effets n&#233;gatifs... Face &#224; la psychiatrie de l'enfant et ses &#233;volutions, rester critique s'impose. Car il appara&#238;t clairement que l'enfant n'a aucun choix v&#233;ritable : il va subir toutes les contraintes psychom&#233;dicales possibles et si cela n'a pas assez d'effets normalisants, ce sera la p&#233;nalisation... C'est &#224; lui, l'enfant, de s'adapter ou d'&#234;tre adapt&#233;. Jamais la question de l'inadaptation du syst&#232;me socio-&#233;ducatif &#224; l'&#234;tre unique qu'il est ne sera pos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'exemple de l'hyperactivit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ensemble des signes constituant ce trouble mental tr&#232;s m&#233;diatis&#233; depuis une dizaine d'ann&#233;es a &#233;t&#233; rep&#233;r&#233; depuis bien longtemps ; selon les disciplines, cela &#233;tait appel&#233; &#171; hyperkin&#233;sie &#187; ou &#171; instabilit&#233; motrice &#187; avant que la terminologie issue du fameux DSM-IV am&#233;ricain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, American (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ne s'impose et n'impose par l&#224;-m&#234;me les notions d'hyperactivit&#233; et de d&#233;ficit de l'attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le TDAH (trouble d&#233;ficitaire de l'attention avec hyperactivit&#233;) est caract&#233;ris&#233; par trois comportements majeurs : l'inattention, l'agitation et l'impulsivit&#233;. Selon les experts de l'Inserm, le diagnostic pr&#233;coce est d'autant plus n&#233;cessaire qu'il existe des traitements efficaces et que l'hyperactivit&#233; est associ&#233;e, dans 50 &#224; 70% des cas, &#224; d'autres troubles mentaux (troubles des conduites, troubles de l'opposition, troubles anxio-d&#233;pressifs, troubles des apprentissages...). Signalons au passage que, effectivement, dans le DSM-IV, les troubles des apprentissages (trouble de la lecture, trouble du calcul, trouble de l'expression &#233;crite) font partie des troubles mentaux !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; propos du diagnostic, Gerd Gl&#228;ske (professeur de politique en mati&#232;re de sant&#233;) raconte cette anecdote : &#171; On a mis un professeur, un th&#233;ologien [sic] et un psychologue face &#224; une classe et on leur a demand&#233; quels &#233;taient, selon eux, les enfants atteints du TDAH : sur les six ou sept que chacun avait nomm&#233;s, il n'y en avait qu'un nomm&#233; par les trois. C'est donc une question tr&#232;s subjective d'acceptation et de tol&#233;rance. Il s'agit de savoir jusqu'o&#249; nous sommes pr&#234;ts &#224; accepter l'agitation de ces enfants et la g&#234;ne qu'elle g&#233;n&#232;re : le probl&#232;me est l&#224;, et aussi dans la comp&#233;tence de ceux qui formulent le diagnostic&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Soir&#233;e &#171; Thema &#187; d'Arte consacr&#233;e &#224; l'hyperactivit&#233;, le 16/9/03 : Ces (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe plusieurs traitements m&#233;dicamenteux, mais les psychostimulants sont surtout utilis&#233;s. Parmi ceux-ci, le plus prescrit est le chlorhydrate de m&#233;thylph&#233;nidate, plus connu sous l'appellation commerciale Ritaline. Il s'agit d'une mol&#233;cule proche des amph&#233;tamines, son effet est de stimuler le syst&#232;me nerveux central. En Europe, c'est en Allemagne que la Ritaline est la plus utilis&#233;e. Quant &#224; l'Italie, elle ne l'a pas autoris&#233;e... En France, elle est interdite pour les adultes et les enfants de moins de 6 ans. Les effets secondaires de ce produit sont nombreux, principalement : anorexie, insomnie, troubles de l'humeur, anxi&#233;t&#233;, nervosit&#233;, c&#233;phal&#233;es. On trouve &#233;galement : tachycardie et arythmie (sur le plan cardiaque), douleurs abdominales, tics moteurs ou vocaux, mouvements compulsifs. Cette liste n'est pas exhaustive. L'effet secondaire le plus important est le ralentissement de la croissance en taille et en poids. Mais &#171; il semble que cette stagnation staturo-pond&#233;rale soit r&#233;versible &#224; l'arr&#234;t de la th&#233;rapeutique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L'enfant hyperactif : approche th&#233;rapeutique &#187;, collectif,&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le probl&#232;me majeur est ailleurs : &#171; On peut dire qu'un tel m&#233;dicament a des effets sur la formation du cerveau. [...] On devrait se demander si l'on conna&#238;t r&#233;ellement toutes les propri&#233;t&#233;s de ce m&#233;dicament et ses effets sur le cerveau. &#187; (Gerald H&#252;ther, neurobiologiste)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de parents sont soulag&#233;s qu'on leur dise que leur enfant a une maladie, ils sont d&#233;culpabilis&#233;s. Voici ce qu'en dit une professeur des &#233;coles allemandes : &#171; Nous avons remarqu&#233; &#224; plusieurs reprises que les parents de ces enfants [diagnostiqu&#233;s TDAH] sont en partie heureux de pouvoir mettre un nom sur le probl&#232;me, m&#234;me si pour nous les causes sont &#224; chercher ailleurs. [...] La maladie a un nom, leur enfant peut prendre de la Ritaline ou autre chose, cela leur &#233;vite de se tourner vers d'autres th&#233;rapies et de se remettre en question. &#187; Par ailleurs, certains p&#233;dopsychiatres, certains psychologues affirment que l'enfant hyperactif sous traitement pharmacologique doit b&#233;n&#233;ficier d'une psychoth&#233;rapie individuelle et/ou familiale. Mais qu'en est-il dans la r&#233;alit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait qu'au Qu&#233;bec tr&#232;s peu d'enfants (et de familles) sont ainsi aid&#233;s, &#224; cause d'un dispositif de soins limit&#233; et surcharg&#233;. La mol&#233;cule de la Ritaline est tr&#232;s efficace face aux sympt&#244;mes incrimin&#233;s, la solution de facilit&#233; est donc d'en prescrire, point final. C'est &#171; Avale et ferme ta gueule ! &#187; Quelle est la situation en France sur ce point ? Voici ce qu'en disaient en mai 2000 plusieurs sp&#233;cialistes de la psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent : &#171; Fort heureusement, nous n'en sommes pas l&#224; en France (encore qu'une enqu&#234;te ait montr&#233; que 12% des enfants de 6 ans avaient d&#233;j&#224; re&#231;u un traitement psychotrope). Mais l'influence du mod&#232;le m&#233;dical am&#233;ricain s'&#233;tend et, malgr&#233; des contraintes r&#233;glementaires assez strictes, les prescriptions de Ritaline et plus encore d'autres psychotropes sont en augmentation dans notre pays&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Bursztejn, J.-C. Chanseau, C. Geissmann-Chambon, B. Golse, D. Houzel, &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Pour combien d'enfants la prescription de Ritaline s'inscrit-elle effectivement au sein d'un projet th&#233;rapeutique global et coh&#233;rent ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Avec les limites propres &#224; cette comparaison, c'est quelque part le m&#234;me probl&#232;me qu'avec le Subutex pour les personnes toxicomanes : on prescrit, on surprescrit tout en clamant haut et fort qu'un accompagnement psychosocial est n&#233;cessaire...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mythe du bon produit - la mol&#233;cule qui explique tout, qui agit et surtout qui rapporte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Ritaline est fabriqu&#233;e par Ciba-Geigy, filiale de Novartis. Selon Andrew (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;- est au pouvoir. Promotion d'un &#234;tre humain r&#233;duit &#224; une machinerie neuronale par des id&#233;ologues des neurosciences, chercheurs et psychiatres, et valid&#233;e au bout du compte par les autorit&#233;s scolaires et l'opinion publique. Heureusement, ils ne font pas l'unanimit&#233; chez les p&#233;diatres, ni chez les familles. Lawrence H. Diller, p&#233;diatre et psychoth&#233;rapeute am&#233;ricain, parle ainsi d'une publicit&#233; pour un m&#233;dicament pour le TDAH (il ne cite pas le produit !) : &#171; [...] Ce qui me g&#234;ne dans cette publicit&#233;, c'est qu'elle prend une t&#226;che relativement complexe, faire ses devoirs, et qu'elle la r&#233;duit &#224; un seul probl&#232;me, &#224; savoir le cerveau de l'enfant, probl&#232;me qui peut &#234;tre r&#233;solu en avalant une pilule. &#187; Puis il raconte les p&#233;rip&#233;ties du parcours de deux familles qui avaient os&#233; arr&#234;ter le traitement pharmacologique de leur enfant : &#171; Cela montre jusqu'&#224; quel point, dans la t&#234;te des autorit&#233;s scolaires et de l'opinion publique, la mauvaise conduite des enfants est un d&#233;sordre c&#233;r&#233;bral qu'il faut soigner &#224; coups de m&#233;dicaments. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans la t&#234;te des autorit&#233;s politiques, &#224; qui ne d&#233;pla&#238;t pas l'id&#233;e de traiter &#224; coups de m&#233;dicaments, d&#232;s le plus jeune &#226;ge, les futurs d&#233;linquants - il en restera toujours assez - et qui donc ne se privent pas pour mettre &#224; profit le discours d'un bon docteur, tel Guy Falardeau : &#171; Beaucoup d'adolescents et de jeunes adultes hyperactifs continuent &#224; pr&#233;senter des probl&#232;mes de comportement, plus particuli&#232;rement ceux qui ont manifest&#233; une r&#233;action d'opposition/provocation. On calcule qu'environ 25% d'entre eux auront une personnalit&#233; antisociale. La toxicomanie [...] sera aussi beaucoup plus fr&#233;quente chez ces jeunes, tout comme les probl&#232;mes de d&#233;linquance. Environ 50 % des enfants hyperactifs auront affaire &#224; la police durant l'adolescence ou au cours des premi&#232;res ann&#233;es de leur vie adulte. Environ 20% d'entre eux commettront des d&#233;lits suffisamment graves pour devoir compara&#238;tre devant un tribunal&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dr Guy Falardeau, Les Enfants hyperactifs et lunatiques, Le Jour &#233;diteur, 1997&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet &#233;minent sp&#233;cialiste s&#233;vit au Qu&#233;bec, mais il en existe des centaines de son esp&#232;ce de par le monde qui, sur le mod&#232;le am&#233;ricain, m&#233;dicalisent les comportements s'&#233;cartant des normes, mettant ainsi le m&#233;dical au service de la pr&#233;vention des d&#233;lits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Citons, pour finir, Hans von L&#252;pke (p&#233;diatre et psychoth&#233;rapeute) : &#171; L'enfant qui se fait ainsi remarquer [...] exprime quelque chose. Il y a toujours un message derri&#232;re tout cela. [...] Il s'agit ensuite de d&#233;chiffrer ce message. C'est seulement de cette fa&#231;on que l'on aura une chance de le gu&#233;rir, bien plus qu'en essayant de le faire entrer &#224; tout prix dans un moule, car cela am&#232;ne souvent &#224; faire une croix sur les qualit&#233;s propres de l'enfant, sa vivacit&#233;, sa cr&#233;ativit&#233;, comme on l'observe chez de nombreux enfants trait&#233;s par m&#233;dicaments. &#187; Oui, et si le message concerne justement le moule et le refus d'y rentrer ? Quelle possibilit&#233; existe pour l'enfant d'y &#233;chapper finalement ? Aucune, sauf &#224; le payer, au niveau de la souffrance psychique, trop cher... Mais, intellectuellement, il est beaucoup plus facile de propager le discours - id&#233;ologique - de la souffrance de ces enfants qui ne d&#233;sireraient qu'entrer dans les normes, &#234;tre comme les autres et qui ne le peuvent pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des fonctions -pas la moindre- d'un tel discours est de rassurer les adultes qui le tiennent, qu'ils soient parents, enseignants ou psychiatres, en justifiant leurs actions hautement normalisatrices et en rejetant de par l&#224;-m&#234;me tout questionnement sur leur propre responsabilit&#233; dans l'acquisition par la majorit&#233; des enfants d'un tel souci de se conformer aux normes socio-culturelles, qui loin d'&#234;tre propre &#224; un certain &#171; stade &#187; de la maturation psychique de l'enfant et de l'adolescent, loin d'&#234;tre un passage, une &#233;tape, se fige dans l'int&#233;gration immuable de la Norme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La vie sexuelle conditionn&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&lt;/strong&gt;&#233;ducation &#224; la sexualit&#233; nous para&#238;t plut&#244;t &#234;tre une normalisation et un conditionnement sexuels, auxquels l'&#233;cole participe et risque &#224; l'avenir de participer encore plus. Quelques mots sur un sujet qui m&#233;riterait un plus long d&#233;veloppement...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis une dizaine d'ann&#233;es est apparue et se d&#233;veloppe une sanctuarisation du corps de l'enfant, qui a pour cons&#233;quence une codification envahissante des &#171; rapports des corps &#187; entre l'enfant et l'adulte mais &#233;galement entre enfants et entre adolescents, sur un mod&#232;le ressemblant de plus en plus au mod&#232;le de codification am&#233;ricain. &#192; savoir : comment normer la bonne distance entre deux corps en toutes circonstances et, quand le contact ne peut plus &#234;tre &#233;vit&#233;, comment &#233;tablir les r&#232;gles strictes qui r&#233;giront le contact. C'est-&#224;-dire comment instaurer - par la violence douce, insensiblement - l'isolement du corps de chacun. Avec pour cons&#233;quences - entre autres - la r&#233;pression de gestes ou de comportements jusque-l&#224; anodins et &#224; terme l'impossibilit&#233; pour les enfants de se livrer entre eux &#224; des jeux sexuels initiatiques. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et derri&#232;re la fr&#233;n&#233;sie d'asepsie se cache mal la tentation... de l'abstinence ! &#192; laquelle aux &#201;tats-Unis de lourdes campagnes publicitaires vous incitent, sous pr&#233;texte de pr&#233;vention. Tout cela participe donc de la fabrication accrue de personnes gravement n&#233;vros&#233;es et conjointement de l'accroissement des agressions sexuelles, quand pour certains les plombs p&#232;tent, l'autor&#233;pression de la sexualit&#233; provoquant l'exacerbation des pulsions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est l&#224; &#224; l'oppos&#233; de ce qui pourrait constituer la base d'une &#171; &#233;ducation &#187; sur ce que peut &#234;tre la relation entre deux &#234;tres dans sa dimension sexuelle : mise en question du machisme, de la violence exerc&#233;e sur les femmes, de la possession consid&#233;r&#233;e comme une valeur ; r&#233;flexion sur le plaisir sexuel comme partage relationnel et non comme jouissette masturbatoire, f&#251;t-elle pratiqu&#233;e en couple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai l'impression que les enfants, au moment o&#249; ils d&#233;couvrent la sexualit&#233;, on leur a d&#233;j&#224; inculqu&#233; ce profond d&#233;sir de se conformer, y compris de trouver le plaisir dans l'interdit, ce qui est un conformisme de la soci&#233;t&#233; absolument &#233;norme. [...] Je pense que la sexualit&#233; infantile est d&#233;j&#224; conform&#233;e par la soci&#233;t&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'est-ce qui fait que l'image sexuelle est tout d'un coup taboue ? C'est le r&#233;flexe social... J'ai un petit gar&#231;on de 8 ans. &#192; l'heure actuelle, d&#232;s qu'il voit &#224; la t&#233;l&#233;vision un film... m&#234;me un James Bond - Dieu que c'est puritain et pudibond [...], - il dit : &#8220;Cela n'est pas pour moi...&#8221;, alors qu'il regarde tous les trucs violents et qu'il trouve &#231;a totalement normal puisque c'est la culture ambiante... [...] &#192; mon avis, cela se joue dans une esp&#232;ce de culpabilit&#233; et c'est bien dans cette culpabilit&#233; que se trouvera le plaisir. Je pense que c'est vraiment une &#233;ducation de la soci&#233;t&#233;, dans une volont&#233; de mener les gens. C'est une chose apprise, inculqu&#233;e... Il est vrai que les enfants sont conformistes et qu'il est tr&#232;s facile de les conformer, il faut bien le reconna&#238;tre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Catherine Breillat, &#171; Existe-t-il une autre sexualit&#233; qu'infantile ? &#187;, in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;ducation carc&#233;rale o&#249; l'on emprisonne les enfants dans les n&#233;vroses graves des adultes. Moins l'&#234;tre humain regarde en face sa vie sexuelle, plus il se rapproche de l'animal. Wilhelm Reich est mort, mais, sous une illusoire lib&#233;ration sexuelle, on l'enterre toujours plus...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Id&#233;ologie s&#233;curitaire : un concept qui fait &#233;cole&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cole n'est pas un monde &#224; part de la soci&#233;t&#233;. Il n'&#233;chappe ni aux lois du march&#233; ni aux besoins de l'entreprise. La fonction de l'&#233;cole, dans une soci&#233;t&#233; capitaliste, est de former des travailleurs. Cela n'a jamais chang&#233;, m&#234;me si pendant les ann&#233;es1970, le taux de ch&#244;mage extr&#234;mement faible aidant, la fonction &#233;conomique de l'&#233;cole a &#233;t&#233; partiellement remise en cause (tentatives d'exp&#233;riences p&#233;dagogiques &#233;chappant &#224; la logique de l'&#201;tat, Dolto dans chaque foyer, remise en question de la sup&#233;riorit&#233; du travail intellectuel sur le travail manuel, etc.). Cette critique, par son ampleur, a &#233;t&#233; capable momentan&#233;ment de ralentir les r&#233;formes utilitaristes de l'&#201;tat en mettant en avant l'autonomie des &#233;l&#232;ves (foyers g&#233;r&#233;s collectivement par les lyc&#233;ens), l'exp&#233;rience des d&#233;bats critiques (assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales fr&#233;quentes dans les lyc&#233;es et d&#233;bats &#224; l'ordre du jour dans les classes). Assez rapidement, l'&#201;tat, sur la d&#233;faite de ce mouvement, a, pour le rendre inoffensif, d&#233;tourn&#233; les id&#233;es qu'il contenait ; par exemple, l'autonomie pourtant indissociable du collectif, s'est transform&#233;e en valorisation de l'individu qui r&#233;ussit non plus avec mais au d&#233;triment des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si ces luttes ont pu ralentir la logique de l'&#201;tat, celuici n'a jamais cess&#233; de poursuivre au sein de l'institution scolaire son but initial. Contrairement aux id&#233;es largement r&#233;pandues par l'ensemble de la classe politique, ce n'est pas le &#171; laxisme post-soixante-huitard &#187; qui serait &#224; l'origine de la crise que conna&#238;t aujourd'hui l'&#233;cole, ce sont bien les nouvelles contraintes impos&#233;es par le march&#233; qui dictent les orientations du syst&#232;me scolaire : ch&#244;mage croissant, pr&#233;carit&#233; des emplois et des statuts, d&#233;veloppement du travail int&#233;rimaire, d&#233;localisation, d&#233;qualification. L'&#233;cole doit g&#233;rer aujourd'hui une g&#233;n&#233;ration dont l'avenir est de d&#233;river entre RMA, emplois pr&#233;caires, ch&#244;mage : adaptabilit&#233;, polyvalence. L'&#233;cole n'a pas comme fonction de dispenser un savoir g&#233;n&#233;ral qui permettrait &#224; chacun de choisir entre diff&#233;rents emplois stables (le grand mythe de l'&#233;ducation d&#233;mocratique et r&#233;publicaine) mais d'apprendre &#224; chacun &#224; accepter de se conformer aux nouvelles r&#232;gles qui d&#233;finissent le comportement d'un bon citoyen, qu'il soit ch&#244;meur, travailleur ou pr&#233;caire. Et comme cette r&#233;alit&#233; n'est pas facile &#224; imposer, et pour cause, la tendance est plut&#244;t &#224; la r&#233;pression. M&#234;me si ces derni&#232;res ann&#233;es n'ont pas &#233;t&#233; riches en mouvements lyc&#233;ens ou &#233;tudiants, ici et l&#224; des r&#233;actions, le plus souvent individuelles et d&#233;sordonn&#233;es, parfois en se trompant d'ennemi, ne manquent pas d'exprimer leur malaise ou leur col&#232;re. Le cadre s&#233;curitaire a pour objet de pr&#233;venir et d'endiguer toute r&#233;action, tout d&#233;bordement de la part des &#233;l&#232;ves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alerte aux sauvageons&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis plusieurs ann&#233;es, la propagande institutionnelle d&#233;signe les jeunes comme un danger, une menace aux personnes et aux biens. Ces bandes de sauvageons sans foi ni loi ne reconnaissant aucune autorit&#233; seraient anim&#233;s exclusivement par l'app&#226;t du gain, la violence gratuite... D'une part, on ne voit pas pourquoi ces jeunes ne seraient pas m&#251;s par les m&#234;mes valeurs que celles de la soci&#233;t&#233; qui les entoure, &#224; savoir consommation et chacun pour soi ; et d'autre part les conditions de vie produisent des angoisses de plus en plus importantes, par d&#233;finition sans objet, que le pouvoir exploite sous le vocable de &#171; sentiment d'ins&#233;curit&#233; &#187;, qui provient davantage de peurs d'une autre nature, peur de l'avenir, peur d'&#234;tre licenci&#233;, etc. Le dernier matraquage m&#233;diatique date de la campagne &#233;lectorale pr&#233;sidentielle, qui faisait des &#233;coles le th&#233;&#226;tre de violences graves quotidiennes, s'appuyant sur quelques cas isol&#233;s pour en faire une r&#232;gle g&#233;n&#233;rale : les jeunes devenaient ainsi une des principales causes du d&#233;sordre social. T&#233;l&#233;, journaux, magazines, aux ordres, se sont d&#233;cha&#238;n&#233;s &#224; grands coups d'images et de reportages chocs pour bien faire entrer dans la t&#234;te de chacun l'id&#233;e que les cours d'&#233;coles s'&#233;taient transform&#233;es en lieux de violences extr&#234;mes o&#249; le viol, le racket, les tabassages &#233;taient monnaie courante et que cette r&#233;alit&#233; effrayante s'&#233;tendait m&#234;me autour des &#233;tablissements. Une r&#233;alit&#233; qui ne pouvait laisser insensible des parents d&#233;sempar&#233;s et un gouvernement toujours prompt &#224; sauver du chaos une g&#233;n&#233;ration en perdition ; face &#224; un tel tableau apocalyptique, il devenait incontournable d'adopter des mesures fortes sans ambigu&#239;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les faits et au regard m&#234;me des chiffres communiqu&#233;s par les programmes informatiques mis en place par l'&#201;tat pour &#233;valuer l'importance des faits de violence, il s'agit davantage d'un sentiment d'ins&#233;curit&#233; que d'ins&#233;curit&#233; : une fois &#244;t&#233;s les b&#226;illements, les bavardages, les moqueries qui ont toujours exist&#233; et qui t&#233;moignent plus de l'ennui que de la marque d'un esprit s&#233;ditieux, les actes graves restent peu nombreux au vu du nombre de personnes concern&#233;es (5,5 millions d'&#233;l&#232;ves pour 500 000 fonctionnaires de l'&#201;ducation nationale) ; d&#233;sormais, il suffit qu'un acte ou un comportement soit p&#233;nalisable pour qu'il soit consid&#233;r&#233; comme grave. Ces derni&#232;res ann&#233;es ont vu appara&#238;tre de nouveaux d&#233;lits : l'insulte, les menaces peuvent d&#233;sormais conduire devant les tribunaux, surtout quand ils sont dirig&#233;s contre des personnes d&#233;positaires de l'autorit&#233; publique. Les cas de violence sont &#233;videmment plus nombreux dans les grandes villes, les cit&#233;s o&#249; habitent les plus pauvres ; ce qui, il y a encore peu de temps, &#233;tait per&#231;u comme les cons&#233;quences de dysfonctionnements sociaux, &#233;conomiques, est d&#233;sormais pr&#233;sent&#233; comme relevant de la responsabilit&#233; individuelle. Bien s&#251;r, il existe encore la conscience que, pour certains, c'est plus difficile que pour d'autres d'int&#233;grer cette soci&#233;t&#233;, mais quand on veut on peut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les parents, surveill&#233;s surveillants&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les parents, apr&#232;s des ann&#233;es de propagande les d&#233;signant comme responsables du comportement de leurs enfants dans la soci&#233;t&#233;, sont d&#233;sormais assujettis par la loi, qui les oblige &#224; &#234;tre des agents du contr&#244;le social pr&#233;venant tout &#233;cart de conduite de leurs bambins, faute de quoi ils en deviennent les complices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le colloque de Villepinte en 1997, un large consensus politique ent&#233;rine l'&#233;chec de la pr&#233;vention pour axer les efforts gouvernementaux sur le tout-s&#233;curitaire et l'id&#233;ologie qui l'accompagne : individualisation, psychiatrisation, criminalisation ; ce ne sont plus les choix politiques, &#233;conomiques qui sont &#224; remettre en question quand l'&#233;chec est patent mais l'individu archa&#239;que incapable de s'adapter &#224; la &#171; modernit&#233; &#187;. Ce n'est pas son environnement social qu'on interroge mais plut&#244;t son entourage familial, qui est d&#233;sign&#233; comme l'origine du dysfonctionnement. Par exemple, dans le cas de l'absent&#233;isme de l'enfant, tout un dispositif se referme sur le parent &#171; d&#233;missionnaire &#187;, aussi infantilisant que culpabilisant. De l'&#233;cole pour parents, faite pour &#233;duquer, &#224; la suppression ou la mise sous tutelle des allocations &#224; l'assistance &#233;ducative de la famille, tout cela permet &#224; l'&#201;tat de s'immiscer dans de nombreux foyers et de d&#233;poss&#233;der partiellement ou totalement de l'autorit&#233; parentale des familles qui sont le plus souvent les plus d&#233;munies. L'amende reste une sanction forte, pr&#233;tendument &#233;galitaire (m&#234;me si le l&#233;gislateur a omis de la calculer sur la base du quotient familial). Les mesures de suspension d'allocations n'ont pas &#233;t&#233; retenues par le gouvernement pour p&#233;naliser l'absent&#233;isme, il est r&#233;confortant de constater que seulement 17 caisses d'allocations familiales sur 123 avaient accept&#233; de collaborer &#224; cette besogne. L'exemple phare anglo-saxon va plus loin. Les parents peuvent devenir de v&#233;ritables matons charg&#233;s de garder leurs enfants assign&#233;s &#224; r&#233;sidence avec ou sans bracelet &#233;lectronique, de contr&#244;ler leurs fr&#233;quentations sous peine d'emprisonnement. L'absent&#233;isme est d&#233;crit en France comme un v&#233;ritable fl&#233;au alors qu'il faut en relativiser l'ampleur. Il devient un d&#233;lit majeur, d&#233;signant les enfants et les parents comme des d&#233;linquants qu'il s'agit de redresser. Un dispositif humiliant &#171; propose aux parents d&#233;sempar&#233;s par les &#233;v&#233;nements de suivre un module de soutien qui les aidera &#224; restaurer leur autorit&#233; &#187;, explique-ton au minist&#232;re de la Famille. Si cet accompagnement cr&#233;&#233; par le pr&#233;fet de chaque d&#233;partement ne permet pas de redresser la barre, les psychologues, &#233;ducateurs, conseillers conjugaux ou d&#233;l&#233;gu&#233;s de parents d'&#233;l&#232;ves pourront visiter les familles jusque dans leur domicile. Si l'absent&#233;isme persiste, l'&#201;tat aura alors fait le maximum et passera &#224; l'amende (750 euros). Si les parents refusent de se plier aux injonctions, les textes permettent de les poursuivre pour d&#233;faut d'&#233;ducation et de les condamner &#224; deux ans de prison et &#224; 30000 euros d'amende. Un enfant est consid&#233;r&#233; comme absent s'il a manqu&#233; la classe sans motifs &#171; l&#233;gitimes &#187; ni excuses &#171; valables &#187; au moins 4 demi-journ&#233;es dans le mois. Alors l'inspecteur d'acad&#233;mie pourra activer le dispositif. De fait, depuis ce colloque de Villepinte, la gauche plurielle a explicitement plac&#233; la s&#233;curit&#233; comme une de ses priorit&#233;s. Elle a pr&#233;tendu avoir &#233;t&#233; au bout d'une politique de pr&#233;vention, d'avoir conclu &#224; son inefficacit&#233; et donc &#234;tre dans l'obligation d'opter pour le tout-s&#233;curitaire, seul moyen de r&#233;pondre aux probl&#232;mes engendr&#233;s par la restructuration du monde du travail. C'&#233;tait d'autant plus facile que la pr&#233;tendue politique de pr&#233;vention s'&#233;tait content&#233;e de quelques coups de peinture sur les fa&#231;ades des cit&#233;s ghettos. Ces quelques miettes auront finalement servi &#224; imposer, sans susciter trop de r&#233;actions, une politique r&#233;pressive et s&#233;curitaire (politique de la ville, lois sur la s&#233;curit&#233; quotidienne, loi sur la s&#233;curit&#233; int&#233;rieure, loi Perben 2, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les nouveaux dispositifs s&#233;curitaires &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arsenal coercitif enserre de plus en plus les &#233;tablissements scolaires et leurs alentours gr&#226;ce &#224; l'apport des nouvelles technologies, &#224; la red&#233;finition du cadre d'intervention des &#233;ducateurs, du milieu associatif et des forces de l'ordre, au droit omnipr&#233;sent et &#224; l'architecture de type carc&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le logiciel Sygna, install&#233; &#224; grands frais d&#232;s la rentr&#233;e 2001, permet de recenser les ph&#233;nom&#232;nes graves de violence &#224; l'&#233;cole. C'est-&#224;-dire ceux qui font l'objet d'un signalement &#224; la police, &#224; la justice, aux services sociaux du conseil g&#233;n&#233;ral, ou qui ont donn&#233; lieu &#224; un d&#233;p&#244;t de plainte. Sa mise en place permet &#171; d'harmoniser et de clarifier &#187; les proc&#233;dures de signalement et de circulation de l'information, en particulier avec les flics, les gendarmes, les parquets et les &#233;ducateurs de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse). Les donn&#233;es comportent des informations sur les auteurs et les victimes, sur les lieux o&#249; se sont d&#233;roul&#233;s les faits. Les r&#233;sultats transmis par Sygna font moins de bruit que les pr&#233;tendues raisons de son installation. Ils constatent &#224; la fois que les incidents graves restent exceptionnels : peu d'&#233;coles sont concern&#233;es, 420 sur 53 000, ce qui correspond &#224; un incident pour 10 000 &#233;l&#232;ves. En 2001, 41% des &#233;tablissements qui ont r&#233;pondu n'ont signal&#233; aucun acte de violence. Dans le second degr&#233;, les violences physiques sans arme repr&#233;sentent 30 % de ces actes, les insultes ou menaces graves 23 % et les vols ou tentatives de vols 10%. Heureusement, de nombreuses &#233;quipes d'enseignants et leur directeur &#171; n'ont pas compris l'obligation de signalement &#187; et rechignent ou s'opposent &#224; l'id&#233;e d'entrer dans la logique s&#233;curitaire (&#224; sa mise en place, le taux de participation &#233;tait inf&#233;rieur &#224; 50%). La plus grande des violences reste celle que les jeunes exercent contre eux-m&#234;mes, comme une marque d'impossibilit&#233; de s'adapter &#224; ce monde, qui peut conduire au suicide, qui est une des premi&#232;res causes de mortalit&#233; chez les jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les architectes restent mobilis&#233;s pour d&#233;fendre la soci&#233;t&#233; contre les fl&#233;aux sociaux. Ils doivent int&#233;grer la dimension s&#233;curitaire dans leurs cahiers des charges : hauteur des murs, installation de grillages, de syst&#232;mes de vid&#233;osurveillance, de portails automatiques, de points de contr&#244;le &#233;lectroniques et informatiques, de d&#233;tecteurs de pr&#233;sence. &#171; D&#233;fendre le bien-fond&#233; d'un espace &#8220;d&#233;fendable&#8221; ne reviendrait-il pas, d&#232;s lors, &#224; d&#233;fendre le syst&#232;me social de moins en moins d&#233;fendable d'un point de vue &#233;thique et politique qu'il vise &#224; perp&#233;tuer ? &#187; (J.-P. Garnier, 2003). Il faut croire que pour contraindre, contr&#244;ler et soumettre, rien n'est hors de prix, l'&#201;tat ne manque pas de budgets quand il s'agit de s&#233;curit&#233;. La r&#233;gion Ile-de-France consacre par exemple pr&#232;s de 8millions d'euros pour installer des &#233;quipements de s&#233;curit&#233; dans les lyc&#233;es ; la r&#233;gion Provence-C&#244;te d'Azur fait de m&#234;me, le conseil g&#233;n&#233;ral des Hauts-de-Seine a pr&#233;vu d'installer un dispositif de vid&#233;osurveillance dans la totalit&#233; des 90 coll&#232;ges du d&#233;partement pour un co&#251;t total d'environ 1,7 million d'euros sur trois ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis 1996, l'intrusion dans une &#233;cole, un coll&#232;ge ou un lyc&#233;e constitue une contravention de 5e classe qui peut &#234;tre sanctionn&#233;e de 1500 euros d'amende. Bayrou, alors ministre de l'&#201;ducation, avait r&#233;tabli cette disposition, avec la loi anticasseurs, pr&#233;c&#233;demment supprim&#233;e en 1981 . En 1996, il y avait eu 57condamnations, 600 en 2000, au cours de l'ann&#233;e 2001-2002, les chefs d'&#233;tablissements ont fait &#233;tat de plus de 2000 intrusions.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Le but des anciens &#233;tait le	&lt;br class='autobr' /&gt;
partage du pouvoir social entre &lt;br class='autobr' /&gt;
tous les citoyens d'une m&#234;me &lt;br class='autobr' /&gt;
patrie. C'&#233;tait l&#224; ce qu'ils &lt;br class='autobr' /&gt;
nommaient libert&#233;. Le but des &lt;br class='autobr' /&gt;
modernes est la s&#233;curit&#233; dans &lt;br class='autobr' /&gt;
les jouissances priv&#233;es, et ils &lt;br class='autobr' /&gt;
nomment libert&#233; les garanties &lt;br class='autobr' /&gt;
apport&#233;es par les institutions &#224; &lt;br class='autobr' /&gt;
ces jouissances. &#187;&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
B. Constant.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;l&#232;ve citoyen &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le droit, qui s'insinue dans toutes les sph&#232;res de notre vie, n'&#233;pargne pas l'&#233;cole. Le droit consid&#233;r&#233; comme valeur intrins&#232;que et indiscutable du progr&#232;s place l'&#201;tat et ses lois en dehors de toute critique possible. Tout est pens&#233; pour que l'on ne s'interroge plus sur le bien-fond&#233; d'une telle conception, celle de ce droit qui pr&#233;tend r&#233;gir, organiser, r&#233;guler l'ensemble des rapports sociaux pour le bien&#234;tre de tous alors qu'il n'est que l'expression de la domination arbitraire, sinon totalitaire, d'une minorit&#233; sur tous les autres. Le droit, c'est avant tout celui du plus fort. S'exprimer dans le cadre de la loi revient &#224; aller voter, participer &#224; la vie r&#233;publicaine au sein des structures hi&#233;rarchiques pr&#233;vues &#224; cet effet, accepter la d&#233;l&#233;gation de pouvoirs, respecter les lois et principalement la propri&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans Le Droit de la vie scolaire, de Yann Butner, Andr&#233; Maureu et Blaise Thouvery (chez Dalloz), sont inscrits les droits et les devoirs et leurs pendants, les punitions : par exemple, on trouve les textes qui r&#233;glementent le droit de r&#233;union : &#171; La libert&#233; de r&#233;union reconnue en France depuis la loi du 30 juin 1881 a &#233;t&#233; &#233;tendue aux mineurs par la convention internationale sur les droits de l'enfant du 20novembre 1989. Le d&#233;cret du 8 octobre 1990 l'int&#232;gre &#224; notre droit national. S'agissant des &#233;l&#232;ves des &#233;tablissements publics d'enseignement, la r&#233;glementation reconna&#238;t cette libert&#233; depuis 1985. L'article 3-3 du 30 ao&#251;t 1985 modifi&#233; d&#233;termine en effet un r&#233;gime d'exercice encadr&#233; soumis aux principes de neutralit&#233; et de la&#239;cit&#233; dont le chef d'&#233;tablissement demeure le garant. &#187; On pourrait croire qu'avant 1985 personne ne se r&#233;unissait. Paradoxalement, depuis 1981, la loi autorise les r&#233;unions, mais le cadre qu'elle fixe les interdit de fait. Alors qu'hier le rapport de forces cr&#233;ait des espaces de rencontres, de discussions, de critiques qui &#233;chappaient &#224; la tutelle de l'autorit&#233;, aujourd'hui il para&#238;t impensable, fou, incroyable d'imaginer que des &#233;l&#232;ves puissent organiser une r&#233;union politique dans un &#233;tablissement scolaire sans en demander l'autorisation. Les mouvements lyc&#233;ens des ann&#233;es 1970 avaient impos&#233; la cr&#233;ation de foyers autog&#233;r&#233;s, de panneaux d'expression libres de toute censure. Cela faisait partie des r&#232;glements int&#233;rieurs des &#233;tablissements scolaires dans lesquels les lyc&#233;ens &#233;taient consid&#233;r&#233;s comme des adultes et non pas comme d'&#233;ternels irresponsables. L'espace public (comme l'&#233;cole) est la propri&#233;t&#233; de l'&#201;tat, contr&#244;l&#233; par ses repr&#233;sentants. Il n'appartient en rien au &#171; public &#187;, masse immature irresponsable et chaotique qui ne peut s'exprimer intelligemment en dehors des normes et des instances garantes de l'int&#233;r&#234;t collectif. Les seuls espaces de &#171; libert&#233; &#187; tol&#233;r&#233;s restent le domicile priv&#233;... dans la limite o&#249; &#231;a ne g&#234;ne pas la libert&#233; de l'autre... La libert&#233;, c'est quand on n'en prend pas ! Le droit c'est le mensonge du tous &#233;gaux devant la loi &#224; d&#233;faut de l'&#234;tre dans la repr&#233;sentation politique.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Les enfants d&#233;couvrent que les &lt;br class='autobr' /&gt;
contraintes de la vie collective &lt;br class='autobr' /&gt;
sont les garanties de leur libert&#233;, &lt;br class='autobr' /&gt;
que la sanction, lorsqu'elle intervient, &lt;br class='autobr' /&gt;
ne rel&#232;ve pas de l'arbitraire &lt;br class='autobr' /&gt;
de l'adulte mais de l'application &lt;br class='autobr' /&gt;
de r&#232;gles librement accept&#233;es... &lt;br class='autobr' /&gt;
L'enfant prend conscience de son &lt;br class='autobr' /&gt;
appartenance &#224; une communaut&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
qui implique l'adh&#233;sion &#224; des &lt;br class='autobr' /&gt;
valeurs partag&#233;es, &#224; des r&#232;gles de &lt;br class='autobr' /&gt;
vie, &#224; des rapports d'&#233;changes. &lt;br class='autobr' /&gt;
D'un c&#244;t&#233;, la perception de principes &lt;br class='autobr' /&gt;
sup&#233;rieurs que l'on ne discute &lt;br class='autobr' /&gt;
pas, normalement impos&#233;s,	&lt;br class='autobr' /&gt;
condition de la libert&#233; et du d&#233;veloppement &lt;br class='autobr' /&gt;
de chacun. De l'autre, &lt;br class='autobr' /&gt;
la libre organisation d'un groupe &lt;br class='autobr' /&gt;
est l'&#233;laboration d'un contrat &lt;br class='autobr' /&gt;
apr&#232;s discussion, n&#233;gociation, &lt;br class='autobr' /&gt;
compromis. &#187; &lt;br&gt;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
L. Ferry, &lt;i&gt;lettre de rentr&#233;e 2002&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le r&#232;glement int&#233;rieur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; contrat &#233;ducatif &#187; ou &#171; contrat de vie scolaire &#187; est pr&#233;sent&#233; comme une charte librement accept&#233;e par la communaut&#233; scolaire. Cependant, en droit, il est un acte administratif unilat&#233;ral qui n'a pas besoin du consentement des parties pour &#234;tre ex&#233;cutoire. Il pose les obligations des usagers allant jusqu'&#224; refuser leur admission s'il n'est pas lu et approuv&#233;. Ces r&#232;glements sont mis en place d&#232;s la maternelle, lus et sign&#233;s d&#232;s 6 ans par des enfants qui ne savent encore ni lire ni &#233;crire et qui apprennent d&#232;s le plus jeune &#226;ge &#224; acquiescer sans comprendre. Le r&#232;glement qui tend &#224; s'uniformiser s'apparente &#224; un catalogue d'interdits qui, s'il n'est pas respect&#233;, entra&#238;ne des sanctions, des punitions, des mesures de r&#233;paration, voire d'exclusion. Le conseil de discipline charg&#233; de faire appliquer ces r&#232;glements int&#233;rieurs s'apparente lui &#224; un tribunal : il est constitu&#233; de onze membres (un de moins que pour une cour d'assises), six fonctionnaires, trois parents d'&#233;l&#232;ves et deux &#233;l&#232;ves. Ce &#171; pr&#233;toire &#187; scolaire vise &#224; sanctionner syst&#233;matiquement, tol&#233;rance z&#233;ro oblige, tous les contrevenants aux r&#232;gles : l'exclusion, temporaire ou d&#233;finitive, est la mesure ultime sans &#234;tre pour autant exceptionnelle ; les actes dits &#171; graves &#187; mais isol&#233;s sont sanctionn&#233;s par &#171; l'exclusion-inclusion &#187; : l'&#233;l&#232;ve reste dans l'&#233;tablissement mais prend part &#224; des t&#226;ches dites &#171; r&#233;paratrices &#187;, ou il est accueilli provisoirement dans des institutions sociales ou m&#233;dico-sociales (type Samu) ou dans des services d'incendie et de secours ; ou bien il participe &#224; des travaux d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral. Enfin, les pouvoirs du chef d'&#233;tablissement se voient renforc&#233;s, il peut entre autres exclure les &#233;l&#232;ves majeurs de sa propre autorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce monde o&#249; le droit tente de m&#233;diatiser l'ensemble des rapports, l'&#201;tat assure l'int&#233;grit&#233; physique, morale, mat&#233;rielle de chacun de ses citoyens en &#233;change de leur renoncement &#224; la vie politique. Dans ce syst&#232;me, chaque individu, chaque participant devient le d&#233;positaire de ce nouveau &#171; contrat social &#187; et a pour charge d'en assurer la reproduction. La prolif&#233;ration du droit induit n&#233;cessairement la cr&#233;ation des agents pour le faire respecter. &#192; l'&#233;cole, les enseignants sont prot&#233;g&#233;s, au m&#234;me titre que les policiers, par la loi qui stipule que &#171; lorsqu'il est adress&#233; &#224; une personne charg&#233;e d'une mission de service public et que les faits ont &#233;t&#233; commis &#224; l'int&#233;rieur d'un &#233;tablissement scolaire ou &#233;ducatif, ou &#224; l'occasion des entr&#233;es ou sorties des &#233;l&#232;ves, aux abords d'un tel &#233;tablissement, l'outrage est puni de six mois d'emprisonnement et de 7500 euros d'amende &#187;. La loi, en accordant un statut particulier &#224; ses fonctionnaires et en les soutenant syst&#233;matiquement lors des proc&#232;s, rend quasi impossible la remise en cause par des &#233;l&#232;ves ou des parents des pr&#233;rogatives des professeurs, m&#234;me si ceux-ci sont pris la main dans le sac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fini l'instituteur tyran, plein de pouvoirs affich&#233;s, r&#233;gnant en ma&#238;tre sur son navire. Vive l'enseignant citoyen qui d&#233;nonce aux autres rouages les dysfonctionnements qu'il observe et qu'il livre dans les mains du syst&#232;me policejustice, en pensant peut-&#234;tre qu'il n'en fait pas partie alors qu'il en devient une cheville, bien plus que le ma&#238;tre peau de vache qui pouvait se passer de cette organisation de s&#233;paration de pouvoirs. Il y a peu de temps une s&#233;paration nette existait encore entre le monde de l'instruction et celui de la r&#233;pression : m&#234;me si la police avait le droit d'arr&#234;ter un &#233;l&#232;ve dans sa classe, les r&#233;actions d&#233;sapprobatrices des professeurs et de ses camarades &#233;taient courantes voire dissuasives. Aujourd'hui chaque &#233;tablissement scolaire a un policier r&#233;f&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour garantir la paix et la tranquillit&#233;, gages de pr&#233;tendue f&#233;licit&#233;, qui a en r&#233;alit&#233; plus la saveur des antid&#233;presseurs et des programmes d&#233;bilitants du petit &#233;cran, l'&#201;tat s'est dot&#233; de moyens de contr&#244;le et de coercition de plus en plus sophistiqu&#233;s et g&#233;n&#233;ralis&#233;s. Pour le pauvre bonheur des uns, il faut contraindre tous les autres, par la force si besoin est. Le fondement du syst&#232;me capitaliste reste l'exploitation des uns par les autres. Les rapports induits par cette logique sont n&#233;cessairement conflictuels. Le droit pour ceux qui se conforment, la punition pour ceux qui l'enfreignent. Il est symptomatique que leur droit ait la couleur bleu marine, que l'&#201;tat construise des prisons et pas des &#233;coles, que pour chaque fonctionnaire qui part &#224; la retraite c'en est un en uniforme qui arrive, que les partenaires de l'&#233;cole sont des flics plut&#244;t que des po&#232;tes... N'en d&#233;plaise aux adeptes de l'&#201;tat, demander plus de droits revient &#224; contraindre de plus en plus l'espace de la libert&#233; et &#224; &#233;tendre celui de la punition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Entre autres nouveaut&#233;s...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un dispositif de surveillance et de s&#233;curit&#233; adapt&#233; doit &#234;tre mis en place avec le concours des services de police et de gendarmerie, de la police municipale, le cas &#233;ch&#233;ant, des agents locaux de m&#233;diation sociale, des aides &#233;ducateurs, des services municipaux, ainsi que des entreprises participant au transport des &#233;l&#232;ves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mise en place de proc&#233;dures d'interventions rapides en cas d'incident afin de permettre une r&#233;action extr&#234;mement rapide et appropri&#233;e quand il se produit un incident grave... Les modes op&#233;ratoires devront s'appuyer sur les actions mises en oeuvre pour pr&#233;venir et lutter contre les ph&#233;nom&#232;nes de violence : police de proximit&#233;, brigades de la pr&#233;vention de la d&#233;linquance juv&#233;nile de la gendarmerie, adultes relais, chefs de projet des sites en contrats de ville, associations et services d'aide aux victimes, les modalit&#233;s et traitements des incidents scolaires qu'elles mettent en oeuvre (traitement en temps r&#233;el de proc&#233;dures p&#233;nales, mesures de r&#233;paration ou de m&#233;diations p&#233;nales pour les auteurs d'infractions). &#187; Pour ce faire, le minist&#232;re somme chaque d&#233;partement d'Ile-de-France d'organiser avant la rentr&#233;e une r&#233;union rassemblant pr&#233;fet, recteur, procureur de la R&#233;publique, inspecteur d'acad&#233;mie et responsables de la police et de la gendarmerie, ainsi que l'ensemble des autres services de l'&#201;tat qui pourraient &#234;tre concern&#233;s et particuli&#232;rement la direction de la PJJ et la direction d&#233;partementale de la Jeunesse et des Sports. Pour plus d'efficacit&#233;, il s'agit de mettre en lien les diff&#233;rents dispositifs existant d&#233;j&#224; sur la ville, le d&#233;partement : &#171; D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, il s'agira d'encourager le d&#233;veloppement des dispositifs contractuels existants en mati&#232;re de politique, de s&#233;curit&#233; et d'&#233;ducation, contrats de ville, CLS, contrats &#233;ducatifs locaux. &#187; Dans ces r&#233;unions, les acteurs sociaux et les professionnels de la r&#233;pression &#233;changent des informations, d&#233;noncent nominativement les fauteurs de troubles. L&#224; o&#249; jamais les municipalit&#233;s, les r&#233;gions, etc. ne demandent l'avis des citoyens sur l'int&#233;r&#234;t d'une mesure, elles les mobilisent pleinement sur le maintien de l'ordre public.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ACTION-R&#201;ACTION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y a eu des vitres cass&#233;es, les cam&#233;ras de surveillance d&#233;t&#233;rior&#233;es... rien de vol&#233;. C'est un message de la cit&#233; qui dit que vous faites partie du syst&#232;me des institutions ha&#239;es, on vous rejette, puis on balance l'adjectif de collabo &#224; un prof. Classification hautement politique, ce n'est pas une insulte classique, c'est une analyse. &#187; &lt;br&gt;
(Un prof.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On doit cependant constater que les ann&#233;es soixante ont vu appara&#238;tre et se d&#233;velopper une autre conception de l'&#233;ducation. Il ne s'agit alors plus tant de faire en sorte que l'&#233;l&#232;ve devienne autre qu'il est, que de viser, selon la formule c&#233;l&#232;bre, &#224; ce qu'il devienne ce qu'il est en &#233;panouissant pleinement sa personnalit&#233;. De l&#224; une pr&#233;f&#233;rence marqu&#233;e pour les dispositifs p&#233;dagogiques qui cultivent d'autres qualit&#233;s que les traditionnelles valeurs du m&#233;rite, de l'effort et du travail : l'expression de soi plut&#244;t que le souci des h&#233;ritages transmis, plut&#244;t l'esprit critique que le respect des autorit&#233;s, la spontan&#233;it&#233; plus que la r&#233;ceptivit&#233;, l'innovation plut&#244;t que la tradition, etc. Ces valeurs ne sont pas n&#233;gatives en tant que telles, loin de l&#224;, mais c'est finalement l'id&#233;e de norme sup&#233;rieure &#224; l'individu qui est d&#233;nonc&#233;e comme ali&#233;nante, de sorte que, derri&#232;re la critique de l'&#233;cole r&#233;publicaine, c'est un nouvel essor de l'individualisme qui s'est install&#233;. &#187; &lt;br&gt;
Luc Ferry, &lt;i&gt;Lettre &#224; tous ceux qui aiment l'&#233;cole&lt;/i&gt;, juin 2003.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;De Dray-All&#232;gre &#224; Ferry-Sarkozy&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la psychose s&#233;curitaire les jeunes ont eu une place de choix : entre Dray, &#171; Il faut faire comprendre aux ca&#239;ds de banlieue qui sortent des commissariats en faisant des bras d'honneur que la rigolade est finie &#187;, et Chev&#232;nement, &#171; Il est urgent de mettre un terme &#224; la chienlit des sauvageons... La r&#233;pression appartient pleinement &#224; la pr&#233;vention, parce que la r&#233;pression est dissuasion &#187;, le sort de ceux qui ne s'int&#232;grent pas au syst&#232;me scolaire se profile dans une direction unique, celle de l'enfermement. Les enfants, tout comme leurs parents, n'&#233;chappent pas &#224; la r&#232;gle de la responsabilit&#233; individuelle. S'ils sont en &#233;chec scolaire, c'est qu'ils l'ont volontairement choisi et du coup ils n'ont plus qu'&#224; assumer la juste s&#233;v&#233;rit&#233; de la loi &#224; l'encontre de leurs &#233;ventuelles &#171; d&#233;viances &#187;. Il n'existe pas de droit sans punition et, pour les &#233;l&#232;ves, pas d'&#233;cole citoyenne sans prolif&#233;ration de classes relais, de centres &#233;ducatifs ferm&#233;s et de prisons pour mineurs. La jeunesse, symbole du souffle nouveau, du d&#233;sordre constructeur, des passions cr&#233;atrices, du mouvement, est d&#233;sormais synonyme de dangers producteurs de peurs et de chaos. Simplement dit, un monde sans avenir a tout &#224; craindre de sa jeunesse, le capitalisme ne s'y trompe pas et tente de les formater depuis la maternelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De la classe relais &#224; la prison&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'instruction reste obligatoire jusqu'&#224; 16 ans, mais comme l'&#226;ge p&#233;nal a baiss&#233; de 16 &#224; 13 ans depuis ao&#251;t 2002, l'enfant est encadr&#233; par une double comp&#233;tence coll&#233;giale, celle du professeur et celle du juge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les classes relais mises en place sous All&#232;gre &#224; la rentr&#233;e 1997, et qui continuent leur carri&#232;re sous tous les gouvernements depuis lors, s'adressent &#224; des &#233;l&#232;ves de coll&#232;ge &#171; entr&#233;s dans un processus &#233;vident de rejet de l'institution scolaire &#187;. Fillon en pr&#233;voit 1500 pour 2010. Ce qui est appel&#233; &#171; rejet &#187; dans ce texte, ce sont des manquements &#171; graves et r&#233;p&#233;t&#233;s au r&#232;glement int&#233;rieur &#187;, &#171; un comportement agressif &#187;, &#171; un absent&#233;isme chronique non justifi&#233; qui a donn&#233; lieu &#224; des exclusions temporaires ou d&#233;finitives d'&#233;tablissements successifs &#187; ; il peut &#233;galement se manifester par une &#171; extr&#234;me passivit&#233;, une attitude de repli, un refus de tout investissement r&#233;el et durable &#187;. Les classes relais concernent des enfants de 14 &#224; 16 ans en voie de d&#233;scolarisation mais ayant un potentiel intellectuel normal et ne souffrant pas de troubles de la sant&#233;. Ces structures cr&#233;&#233;es en partenariat avec la PJJ &#171; accueillent &#187; des jeunes pour une dur&#233;e n'exc&#233;dant pas un an, en moyenne d'un trimestre. Si leur comportement n'est pas conforme, &#171; &#233;couter les adultes, respecter la parole des autres, avoir son mat&#233;riel, effectuer le travail en classe et &#224; la maison &#187;, l'&#233;l&#232;ve fera l'objet d'un entretien avec son aide &#233;ducateur r&#233;f&#233;rent ; si aucune am&#233;lioration n'&#233;tait constat&#233;e, les parents de l'&#233;l&#232;ve seraient convoqu&#233;s ; si le comportement de l'&#233;l&#232;ve ne change pas, il sera mis fin &#224; la session.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis ao&#251;t 2002, la loi ne pr&#233;voit plus d'att&#233;nuation de la peine due au jeune &#226;ge. L'enfant est responsable de ses actes comme un adulte. La majorit&#233; p&#233;nale est d&#233;plac&#233;e de 16 &#224; 13 ans, puisque &#224; cet &#226;ge on est &#171; capable de discernement &#187;. D&#232;s 10 ans, il est pr&#233;vu des sanctions &#233;ducatives pour les chenapans, qui deviennent du coup des d&#233;linquants &#224; surveiller de pr&#232;s : &#171; confiscation de l'objet ayant servi &#224; la commission de l'infraction, interdiction de para&#238;tre en certains lieux, interdiction d'entrer en rapport avec la victime, accomplissement d'un stage de formation civique, d'une mesure d'aide ou de r&#233;paration &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les 13-16 ans, la justice se doit de donner une r&#233;ponse claire et rapide, elle pr&#233;voit une proc&#233;dure de jugement rapproch&#233; qui permet au procureur de les poursuivre devant les tribunaux dans un d&#233;lai compris entre dix jours et deux mois. Pour eux, la perspective de la prison se pr&#233;cise d&#232;s qu'ils encourent une peine criminelle ou qu'ils se soustraient aux obligations d'un contr&#244;le judiciaire, ou &#224; une mesure de placement dans un centre ferm&#233;. La mise en d&#233;tention ne d&#233;pend pas seulement de la gravit&#233; de l'acte mais du comportement de l'enfant, c'est sa capacit&#233; &#224; se soumettre au cadre qui d&#233;terminera la r&#233;ponse plus ou moins violente de l'institution. Pour r&#233;pondre d'une mani&#232;re efficace, l'&#201;tat pr&#233;voit pour le moment dans son projet de construction de nouveaux lieux d'enfermement pour les enfants, &#224; savoir 600 places de centres ferm&#233;s avant 2007 et 900 places de prison pour mineurs (pour plus de pr&#233;cisions, cf. L'Envol&#233;e, n&#176; 5, 6, 8 et 9&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'Envol&#233;e est un journal et une &#233;mission de radio de lutte contre les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un si&#232;cle, un r&#233;formateur comme Victor Hugo posait comme antagoniques l'&#233;cole et la prison. Aujourd'hui la prison et l'&#233;cole font bon m&#233;nage, &#233;ducateurs et instituteurs peuvent exercer &#224; l'int&#233;rieur des murs : la prison est l'&#233;l&#233;ment r&#233;pressif n&#233;cessaire &#224; l'existence de l'&#233;cole, et l'&#233;cole est l'alibi indispensable &#224; l'existence des prisons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;T&#233;moignage d'une coll&#233;gienne (avril 2002)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Exemple du coll&#232;ge de Poussan, dans l'H&#233;rault, avec dans le r&#244;le des prisonniers, les &#233;l&#232;ves ; dans le r&#244;le des matons, les pions. Le directeur est jou&#233; par le principal. La salle des matons se situe &#224; la vie scolaire, la cour de promenade est nomm&#233;e cour de r&#233;cr&#233;ation. Pour l'instant il est encore possible de s'en &#233;vader, et la principale sanction est l'exclusion et non le mitard.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&lt;/strong&gt;e coll&#232;ge est entour&#233; de grilles (il est tout de m&#234;me possible de les franchir). Les entr&#233;es et sorties sont surveill&#233;es syst&#233;matiquement par des cam&#233;ras de vid&#233;osurveillance et deux pions &#224; chaque sortie v&#233;rifient les carnets de correspondance (il existe trois r&#233;gimes de sortie). Il est bien s&#251;r interdit de rester devant le coll&#232;ge, et si au bout d'un quart d'heure personne n'est venu chercher les &#233;l&#232;ves, ils doivent se rendre &#224; l'int&#233;rieur et aller &#224; la &#171; vie scolaire &#187;, centre de surveillance de l'&#233;tablissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fouilles sont pratiqu&#233;es assez couramment. Le principal et le principal adjoint p&#233;n&#232;trent r&#233;guli&#232;rement en plein cours, sans explications, et exigent de fouiller les cartables et les trousses. Le r&#232;glement sp&#233;cifie que tous les casiers peuvent &#234;tre fouill&#233;s &#224; tout moment par l'administration. Au coll&#232;ge de La Salle &#224; Montpellier, une journ&#233;e de fouille a eu lieu afin de v&#233;rifier dans tous les agendas s'il n'y avait pas de photos &#233;rotiques (voire simplement d&#233;nud&#233;es) qui sont consid&#233;r&#233;es comme une &#171; incitation &#224; la pornographie &#187; et r&#233;pr&#233;hensibles d'une exclusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au self-service il est interdit de circuler : une fois assis, plus le droit de se lever... Une fois dans la cour, entre midi et deux heures, les pions effectuent des rondes. Ils circulent constamment pour surveiller les faits et gestes de tous les &#233;l&#232;ves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis des ann&#233;es, les &#233;l&#232;ves r&#233;clament l'installation de casiers. Ils seront bient&#244;t install&#233;s mais le nombre pr&#233;vu &#233;tant insuffisant, un syst&#232;me de liste d'attente va &#234;tre mis en place. L'&#233;l&#232;ve-citoyen est bien s&#251;r &#224; l'ordre du jour, la d&#233;lation est favoris&#233;e, et si les casiers sont d&#233;t&#233;rior&#233;s (tag, vol) et que le coupable n'est pas trouv&#233;, cela entra&#238;ne syst&#233;matiquement la perte du casier et le retour sur la liste d'attente. Si le coupable est trouv&#233;, il subit une double peine : d'une part il doit r&#233;parer (repeindre...) et il est d&#233;finitivement priv&#233; de casier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gendarmes peuvent entrer dans l'&#233;tablissement pour cueillir un &#171; jeune d&#233;linquant &#187; en possession d'une petite boulette de shit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#233;thodes de contr&#244;le et de surveillance sont de type policier. Lors d'un incident dans la cour de r&#233;cr&#233;ation o&#249; un groupe d'&#233;l&#232;ves en menace un autre, les pions prennent les choses en main et incitent &#224; la d&#233;lation en mettant en avant le droit de se d&#233;fendre face aux mauvais &#233;l&#233;ments et de r&#233;pondre aux violences. Les fauteurs de troubles doivent &#234;tre punis. Pour cela la victime est somm&#233;e, devant un registre contenant les photos de tous les coll&#233;giens de l'ann&#233;e, de reconna&#238;tre les coupables pour qu'ils soient sanctionn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Pour tous contacts : &lt;a href='https://www.infokiosques.net/alertezlesbebes at yahoo.fr' class=&#034;spip_url&#034;&gt;alertezlesbebes at yahoo.fr&lt;/a&gt; &lt;br&gt;
Toute reproduction et diffusion de cette brochure est vivement recommand&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cit&#233; par Paul Nizan dans Les Chiens de garde, Masp&#233;ro, 1982.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Buisson, Dictionnaire de p&#233;dagogie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;In Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, p.163-164.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Conf&#233;rence de presse de Luc Ferry le 2 septembre 2002.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; L'apprentissage &#224; vie doit r&#233;pondre &#224; plusieurs objectifs : favoriser l'&#233;panouissement personnel [...] ; renforcer les valeurs d&#233;mocratiques ; encourager la vie collective ; maintenir la coh&#233;sion sociale et favoriser l'innovation, la productivit&#233; et la croissance &#233;conomique. &#187; OCDE, Apprendre &#224; tout &#226;ge, 1996, cit&#233; dans L'&#201;cole n'est pas une entreprise, C. Laval, &#233;d. L'Harmattan, 2003. &lt;br class='autobr' /&gt;
La Commission europ&#233;enne, elle, parle &#171; d'un espace europ&#233;en de l'&#233;ducation et de la formation tout au long de la vie &#187; (communication de la Communaut&#233; europ&#233;enne, R&#233;aliser un espace europ&#233;en d'&#233;ducation et de formation tout au long de la vie, 21 novembre 2001). Elle a, &#224; ce titre, investi plus de 600millions d'euros dans le programme Leonardo da Vinci, afin d'encourager cette formation perp&#233;tuelle et obligatoire de la main-d'oeuvre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. L'&#201;cole n'est pas une entreprise, Christian Laval, L'Harmattan, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Construire des comp&#233;tences d&#232;s l'&#233;cole, Philippe Perrenoud, ESF, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lire &#224; ce propos &#171; Retraites &#224; vau-l'eau &#187;, suppl&#233;ment au n&#176;13 de la revue Temps critiques, juillet 2003.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Il est essentiel de renforcer la coh&#233;sion sociale. Certains d'entre nous observent un profond malaise chez les jeunes qui se signale notamment par un d&#233;sint&#233;r&#234;t et par des comportements antisociaux dans nos &#233;tablissements d'enseignement. Bien que les causes de ces comportements soient souvent ext&#233;rieures aux &#233;tablissements euxm&#234;mes, ceux-ci doivent &#234;tre un &#233;l&#233;ment de la solution car ils refl&#232;tent et contribuent &#224; fa&#231;onner l'environnement local. &#187; R&#233;union des ministres de l'&#201;ducation des pays de l'OCDE, Paris, les 3 et 4 avril 2001.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les &#171; cercles de qualit&#233; &#187;, apparus en France dans les ann&#233;es 1980, consistaient &#224; faire participer et &#224; impliquer les employ&#233;s des entreprises dans l'am&#233;lioration de la productivit&#233;, &#224; travers des r&#233;unions r&#233;guli&#232;res notamment, en mettant en oeuvre des m&#233;canismes de groupe largement tir&#233;s des techniques de management &#224; l'am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; L'&#233;ducation civique n'est pas, en priorit&#233;, l'acquisition d'un savoir, mais l'apprentissage pratique d'un comportement. Ce domaine n'est donc pas li&#233; &#224; un enseignement, mais &#224; tous. &#187; (Bulletin officiel 2002).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Rapport L'&#201;cole citoyenne. Le r&#244;le du Comit&#233; d'&#233;ducation &#224; la sant&#233; et &#224; la citoyennet&#233;, avril 2002. Toutes les citations qui suivent sont &#233;galement extraites de ce document.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Manuel C'est &#224; lire, pour CP-CE1, Hachette &#201;ducation (cf. Le Monde, 14/09/1998).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Professeur de psychiatrie, pharmacologue, auteur de Des paradis plein la t&#234;te (1994), Le Prix du bien-&#234;tre (1996), La Force de gu&#233;rir (1999), Une certaine id&#233;e de la folie (2001).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Notion qui rel&#232;ve davantage de notions statistiques que de g&#232;nes r&#233;ellement identifi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, American Psychiatric Association, 4e &#233;dition, Paris, 1996&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Soir&#233;e &#171; Thema &#187; d'Arte consacr&#233;e &#224; l'hyperactivit&#233;, le 16/9/03 : Ces enfants qui ont la bougeotte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; L'enfant hyperactif : approche th&#233;rapeutique &#187;, collectif, &lt;a href=&#034;http://www.coridys.asso.fr/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.coridys.asso.fr/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C. Bursztejn, J.-C. Chanseau, C. Geissmann-Chambon, B. Golse, D. Houzel, &#171; Ne bourrez pas les enfants de psychotropes ! &#187;, in Le Monde du 27 mai 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La Ritaline est fabriqu&#233;e par Ciba-Geigy, filiale de Novartis. Selon Andrew Waters, avocat qui intenta en 2000 aux &#201;tats-Unis le premier proc&#232;s contre la Ritaline, les experts de l'American Psychiatric Association (APA) auraient profit&#233; des largesses financi&#232;res de Ciba- Geigy en &#233;change de l'assouplissement des crit&#232;res de diagnostic de l'hyperactivit&#233;... Par ailleurs, une association de parents d'enfants hyperactifs, Children and Adults with Attention Deficit Disorder (Chadd), est largement subventionn&#233;e par ces m&#234;mes laboratoires, dont elle aurait per&#231;u, d'apr&#232;s les pi&#232;ces vers&#233;es au dossier, 748000dollars entre 1991 et 1994. Est-il besoin de pr&#233;ciser que cette association est tr&#232;s favorable &#224; l'usage de la Ritaline ? [Source : L'Express du 26/10/2000, &#171; Ritaline. Agitation contre une pilule calmante &#187;, par Gilbert Charles.] Ciba-Geigy a fait un chiffre d'affaires de 350 millions de dollars en 1995 avec la Ritaline. Depuis, la vente s'est consid&#233;rablement accrue. [Source : Commission permanente des affaires sociales, Consultations particuli&#232;res concernant la consommation de m&#233;dicaments et la recherche et le d&#233;veloppement dans ce secteur au Qu&#233;bec, 14 mai 1996, Qu&#233;bec.]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dr Guy Falardeau, Les Enfants hyperactifs et lunatiques, Le Jour &#233;diteur, 1997&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Catherine Breillat, &#171; Existe-t-il une autre sexualit&#233; qu'infantile ? &#187;, in la revue Analyse freudienne Presse, n&#176;3, 2001, &#233;ditions &#201;r&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'Envol&#233;e est un journal et une &#233;mission de radio de lutte contre les prisons. Pour tous contacts : L'Envol&#233;e, 63, rue de Saint-Mand&#233;, 93100 Montreuil, envoleeradio@yahoo.fr&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Auto-&#233;dit&#233; la premi&#232;re fois en janvier 2005.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Protestation devant les libertaires du pr&#233;sent et du futur sur les capitulations de 1937</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article420</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.infokiosques.net/spip.php?article420</guid>
		<dc:date>2007-03-18T17:03:30Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Un &#171; Incontr&#244;l&#233; &#187; de la Colonne de Fer</dc:creator>


		<dc:subject>Anarchismes, anarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Nadarlana (Montpellier)</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>
		<dc:subject>Agitations arm&#233;es</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cet appel d'un milicien anarchiste inconnu, appartenant &#224; la fameuse &#171; Colonne de Fer &#187;, para&#238;t bien &#234;tre, jusqu'&#224; ce jour, l'&#233;crit le plus v&#233;ridique et le plus beau que nous ait laiss&#233; la r&#233;volution prol&#233;tarienne d'Espagne. Le contenu de cette r&#233;volution, ses intentions et sa pratique, y sont r&#233;sum&#233;s froidement, et passionn&#233;ment. Les principales causes de son &#233;chec y sont d&#233;nonc&#233;es : celles qui proc&#233;d&#232;rent de la constante action contre-r&#233;volutionnaire des staliniens relayant, dans la R&#233;publique, les forces bourgeoises d&#233;sarm&#233;es, et des constantes concessions des responsables de la C.N.T-F.A.I. (ici am&#232;rement &#233;voqu&#233;s par le terme &#171; les n&#244;tres &#187;) de juillet 1936 &#224; mars 1937.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique22" rel="directory"&gt;P&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot1" rel="tag"&gt;Anarchismes, anarchie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot68" rel="tag"&gt;Nadarlana (Montpellier)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot91" rel="tag"&gt;Agitations arm&#233;es&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot92" rel="tag"&gt;Insurrections, r&#233;voltes, &#233;meutes&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L116xH150/arton420-6acfa.jpg?1781147580' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='116' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff420.jpg?1172495910&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Protestation devant les libertaires du pr&#233;sent et du futur sur les capitulations de 1937&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cet appel d'un milicien anarchiste inconnu, appartenant &#224; la fameuse &#171; Colonne de Fer &#187;, para&#238;t bien &#234;tre, jusqu'&#224; ce jour, l'&#233;crit le plus v&#233;ridique et le plus beau que nous ait laiss&#233; la r&#233;volution prol&#233;tarienne d'Espagne. Le contenu de cette r&#233;volution, ses intentions et sa pratique, y sont r&#233;sum&#233;s froidement, et passionn&#233;ment. Les principales causes de son &#233;chec y sont d&#233;nonc&#233;es : celles qui proc&#233;d&#232;rent de la constante action contre-r&#233;volutionnaire des staliniens relayant, dans la R&#233;publique, les forces bourgeoises d&#233;sarm&#233;es, et des constantes concessions des responsables de la C.N.T-F.A.I. (ici am&#232;rement &#233;voqu&#233;s par le terme &#171; les n&#244;tres &#187;) de juillet 1936 &#224; mars 1937.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui revendique hautement le titre, alors injurieux, d'&#171; incontrolado &#187;, a fait preuve du plus grand sens historique et strat&#233;gique. On a fait la r&#233;volution &#224; moiti&#233;, en oubliant que le temps n'attend pas. &#171; Hier nous &#233;tions ma&#238;tres de tout, aujourd'hui c'est eux qui le sont. &#187; A cette heure, il ne reste plus aux libertaires de la &#171; Colonne de Fer &#187; qu'&#224; &#171; continuer jusqu'&#224; la fin &#187;, ensemble. Apr&#232;s avoir v&#233;cu un si grand moment, il n'est pas possible de &#171; nous s&#233;parer, nous en aller, ne plus nous revoir &#187;. Mais tout le reste a &#233;t&#233; reni&#233; et dilapid&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte, mentionn&#233; dans l'ouvrage de Burnett Bolloten, a &#233;t&#233; publi&#233; par Nosostros, quotidien anarchiste de Valence, des 12, 13, 15, 16 et 17 mars 1937. La &#171; Colonne de Fer &#187; fut int&#233;gr&#233;e, &#224; partir du 21 mars, dans l'&#171; arm&#233;e populaire &#187; de la R&#233;publique, sous l'appellation de 83e Brigade. Le 3 mai, le soul&#232;vement arm&#233; des ouvriers de Barcelone fut d&#233;savou&#233; par les m&#234;mes responsables, qui r&#233;ussirent &#224; y mettre un terme le 7 mai. Il ne resta plus en pr&#233;sence que deux pouvoirs &#233;tatiques de la contre-r&#233;volution, dont le plus fort gagna la guerre civile.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je suis l'un de ceux qui ont &#233;t&#233; d&#233;livr&#233;s de San Miguel de los Reyes, sinistre bagne qu'&#233;leva la monarchie pour enterrer vivants les hommes qui, parce qu'ils n'&#233;taient pas des l&#226;ches, ne se sont jamais soumis aux lois inf&#226;mes que dict&#232;rent les puissants contre les opprim&#233;s. Ils m'ont emmen&#233; l&#224;-bas, comme tant d'autres, pour avoir lav&#233; une offense, pour m'&#234;tre rebell&#233; contre les humiliations dont un village entier &#233;tait victime : autrement dit, pour avoir tu&#233; un &#171; cacique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais jeune, et je suis jeune maintenant, puisque j'entrai au bagne &#224; vingt-trois ans et que j'en suis sorti, parce que les camarades anarchistes en ouvrirent les portes, quand j'en avais trente-quatre. Onze ann&#233;es soumis au supplice de ne pas &#234;tre un homme, d'&#234;tre une chose, d'&#234;tre un num&#233;ro !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec moi sortirent beaucoup d'hommes qui en avaient autant endur&#233;, qui &#233;taient aussi marqu&#233;s par les mauvais traitements subis depuis leur naissance. Certains, d&#232;s qu'ils ont foul&#233; le pav&#233; de la rue, s'en sont all&#233;s par le monde ; et les autres, nous nous r&#233;un&#238;mes &#224; nos lib&#233;rateurs, qui nous trait&#232;rent en amis et nous aim&#232;rent en fr&#232;res. Avec eux, peu &#224; peu, nous avons form&#233; &#171; la Colonne de Fer &#187; ; avec eux, et &#224; grands pas, nous avons donn&#233; l'assaut aux casernes et fait rendre les armes &#224; de redoutables gardes civils ; avec eux, par d'&#226;pres attaques, nous avons refoul&#233; les fascistes jusqu'aux cr&#234;tes de la montagne, l&#224; o&#249; ils sont encore &#224; pr&#233;sent. Accoutum&#233;s &#224; prendre ce dont nous avons besoin, de pourchasser le fasciste, nous avons conquis sur lui les approvisionnements et les fusils. Et nous nous sommes nourris pour un temps de ce que nous offraient les paysans, et nous nous sommes arm&#233;s sans que personne ne nous f&#238;t le cadeau d'une arme, avec ce que nous avions &#244;t&#233;, par la force de nos bras, aux militaires insurg&#233;s. Le fusil que je tiens et caresse, celui qui m'accompagne depuis que j'ai quitt&#233; ce fatidique bagne, il est &#224; moi, c'est mon bien propre ; si j'ai pris, comme un homme, celui que j'ai entre les mains, de la m&#234;me fa&#231;on sont n&#244;tres, proprement n&#244;tres, presque tous ceux que mes camarades ont dans leurs mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne, ou presque personne n'a jamais eu d'&#233;gards pour nous. La stup&#233;faction des bourgeois, en nous voyant quitter le bagne, n'a pas cess&#233; et s'est m&#234;me &#233;tendue &#224; tout le monde, jusqu'en ce moment ; de sorte qu'au lieu de nous prendre en consid&#233;ration et de nous aider, de nous soutenir, on nous a trait&#233;s de bandits, on nous a accus&#233;s d'&#234;tre des incontr&#244;l&#233;s : parce que nous ne soumettons pas le rythme de notre vie, que nous avons voulue et voulons libre, aux stupides caprices de quelques-uns qui se sont consid&#233;r&#233;s, b&#234;tement et orgueilleusement, comme les propri&#233;taires des hommes d&#232;s qu'ils se sont vus dans un minist&#232;re ou un comit&#233; ; et parce que, dans les villages o&#249; nous sommes pass&#233;s, apr&#232;s en avoir arrach&#233; la possession aux fascistes, nous en avons chang&#233; le syst&#232;me de vie, annihilant les f&#233;roces &#171; caciques &#187; qui tourmentaient toute l'existence des paysans apr&#232;s les avoir vol&#233;s, et remettant la richesse aux mains des seuls qui surent la cr&#233;er, aux mains des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne, je peux en donner l'assurance, personne n'aurait pu se comporter avec les d&#233;poss&#233;d&#233;s, avec les n&#233;cessiteux, avec ceux qui toute leur vie furent pill&#233;s et pers&#233;cut&#233;s, mieux que nous, les incontr&#244;l&#233;s, les bandits, les &#233;chapp&#233;s du bagne. Personne, personne - je d&#233;fie qu'on m'en apporte la preuve - n'a jamais &#233;t&#233; plus affectueux et plus serviable envers les enfants, les femmes et les vieillards ; personne, absolument personne, ne peut bl&#226;mer cette Colonne, qui seule, sans aide, et il faut m&#234;me dire entrav&#233;e, a &#233;t&#233; depuis le commencement &#224; l'avant-garde, personne ne peut l'accuser d'un manque de solidarit&#233;, ou de despotisme, de mollesse ou de l&#226;chet&#233; quand il s'agissait de combattre, ou d'indiff&#233;rence envers le paysan, ou de manque d'esprit r&#233;volutionnaire ; puisque hardiesse et vaillance au combat ont &#233;t&#233; notre norme, la noblesse &#224; l'&#233;gard du vaincu notre loi, la cordialit&#233; avec nos fr&#232;res notre devise, et que la bont&#233; et le respect ont &#233;t&#233; le crit&#232;re du d&#233;roulement de toute notre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette l&#233;gende noire que l'on a tiss&#233;e autour de nous ? Pourquoi cet acharnement insens&#233; &#224; nous discr&#233;diter alors que notre discr&#233;dit, qui n'est pas possible, ne ferait que porter pr&#233;judice &#224; la cause r&#233;volutionnaire, et &#224; la guerre m&#234;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a - nous, les hommes du bagne, qui avons souffert plus que personne sur la terre, nous le savons bien -, il y a, dis-je, dans l'atmosph&#232;re un extr&#234;me embourgeoisement. Le bourgeois d'&#226;me et de corps, qui est tout ce qu'il y a de m&#233;diocre et de servile, tremble &#224; l'id&#233;e de perdre sa tranquillit&#233;, son cigare et son caf&#233;, ses taureaux, son th&#233;&#226;tre et ses relations prostitu&#233;es ; et quand il entendait dire quelque chose de la Colonne, de cette Colonne de Fer, le soutien de la r&#233;volution dans ces terres du Levant, ou quand il apprenait que la Colonne annon&#231;ait sa descente sur Valence, il tremblait comme une feuille en pensant que ceux de la Colonne allaient l'arracher &#224; sa vie de plaisirs mis&#233;rables. Et le bourgeois - il y a des bourgeois de diff&#233;rentes classes et dans beaucoup de positions - tissait, sans r&#233;pit, avec les fils de la calomnie, la noire l&#233;gende dont il nous a gratifi&#233;s ; parce que c'est au bourgeois, et seulement au bourgeois, qu'ont pu et peuvent encore nuire nos activit&#233;s, nos r&#233;voltes, et ces d&#233;sirs irr&#233;pressibles qui emportent follement nos coeurs, d&#233;sirs d'&#234;tre libres comme les aigles sur les plus hautes cimes ou comme les lions au plus profond des for&#234;ts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me des fr&#232;res, ceux qui ont souffert avec nous dans les champs et les ateliers, ceux qui ont &#233;t&#233; indignement exploit&#233;s par la bourgeoisie, se firent l'&#233;cho des terribles craintes de celle-ci, et en arriv&#232;rent &#224; croire, parce que certains, trouvant leur int&#233;r&#234;t &#224; &#234;tre des chefs le leur dirent, que nous, les hommes qui luttions dans la Colonne de Fer, nous &#233;tions des bandits et des gens sans &#226;me ; de sorte qu'une haine, qui en est maintes fois arriv&#233;e &#224; la cruaut&#233; et au fanatisme meurtrier, sema de pierres notre chemin, pour entraver notre avance contre le fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certaines nuits, de ces nuits obscures dans lesquelles, l'arme au bras et l'oreille aux aguets, je m'effor&#231;ais de p&#233;n&#233;trer les profondeurs du pays alentour et aussi les myst&#232;res des choses, je ne trouvais pas d'autre rem&#232;de, comme dans un cauchemar, que de me dresser hors de l'abri, et ceci non pour d&#233;senkyloser mes membres, qui sont d'acier parce qu'ils sont pass&#233;s par le creuset de la douleur, mais pour empoigner plus rageusement mon arme, ressentant des envies de tirer, non seulement contre l'ennemi qui &#233;tait cach&#233; &#224; moins de cent m&#232;tres de moi, mais encore contre l'autre ennemi, contre celui que je ne voyais pas, contre celui qui se cachait &#224; mes c&#244;t&#233;s, et il y est encore &#224; pr&#233;sent, qui m'appelle camarade tandis qu'il me manque bassement, puisqu'il n'y a pas de manquement plus l&#226;che que celui qui se repa&#238;t de trahisons. Et j'&#233;prouvais des envies de pleurer et de rire, et de courir &#224; travers les champs en criant et de serrer des gorges avec mes doigts de fer, comme lorsque j'ai bris&#233; entre mes mains celle de l'immonde &#171; cacique &#187;, et de faire sauter, pour qu'il n'en reste que d&#233;combres, ce monde mis&#233;rable o&#249; il est si difficile de trouver des mains aimantes qui essuient ta sueur et &#233;tanchent le sang de tes blessures quand, fatigu&#233; et bless&#233;, tu reviens de la bataille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien de nuits, les hommes &#233;tant ensemble, et ne formant qu'une seule grappe ou poign&#233;e, quand j'exprimais &#224; mes camarades, les anarchistes, mes peines et mes douleurs, j'ai trouv&#233;, l&#224;-bas, dans l'&#226;pret&#233; de la montagne, face &#224; l'ennemi qui nous guettait, une voix amie et des bras affectueux qui m'ont &#224; nouveau fait aimer la vie ! Et alors, toute la souffrance, tout le pass&#233;, toutes les horreurs et tous les tourments qui ont marqu&#233; mon corps, je les jetais au vent comme s'ils eussent appartenu &#224; d'autres &#233;poques, et je m'abandonnais avec joie &#224; des r&#234;ves d'aventure, apercevant, dans la fi&#232;vre de l'imagination, un monde diff&#233;rent de celui o&#249; j'avais v&#233;cu, mais que je d&#233;sirais ; un monde diff&#233;rent de celui o&#249; ont v&#233;cu les hommes, mais que nous sommes nombreux &#224; avoir r&#234;v&#233;. Et le temps passait pour moi comme s'il volait, et les fatigues ne m'atteignaient pas, et mon enthousiasme redoublait et me rendait t&#233;m&#233;raire, et me faisait sortir d&#232;s le point du jour en reconnaissance pour d&#233;couvrir l'ennemi, et... tout pour changer la vie ; pour imprimer un autre rythme &#224; cette vie qui est la n&#244;tre ; pour que les hommes, et moi parmi eux, nous puissions &#234;tre fr&#232;res ; pour qu'une fois au moins la joie, jaillissant de nos poitrines, se s&#232;me sur la terre, pour que la R&#233;volution, cette R&#233;volution qui a &#233;t&#233; le p&#244;le et la devise de la Colonne de Fer, puisse &#234;tre, dans un temps prochain, un fait accompli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes r&#234;ves se dissipaient comme ces blancs nuages t&#233;nus qui, au-dessus de nous, passaient sur la montagne, et je retournais &#224; mes d&#233;senchantements pour revenir, une autre fois, de nuit, &#224; mes joies. Et ainsi, entre peines et joies, entre l'angoisse et les pleurs, j'ai pass&#233; ma vie, heureuse au sein des p&#233;rils, &#224; la comparer &#224; cette vie obscure et mis&#233;rable de l'obscur et mis&#233;rable bagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un jour - c'&#233;tait un jour gris et triste -, sur les sommets de la montagne, comme un vent de neige qui mord la chair, arriva une nouvelle : &#171; Il faut se militariser. &#187; Et, d&#232;s cette nouvelle, ce fut comme un poignard qui me d&#233;chira, et je souffris par avance les angoisses que nous ressentons maintenant. Durant des nuits, dans l'abri, je me r&#233;p&#233;tais la nouvelle : &#171; Il faut se militariser... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A c&#244;t&#233; de moi, veillant tandis que je me reposais, bien que je ne puisse dormir, il y avait le d&#233;l&#233;gu&#233; de mon groupe, qui serait alors lieutenant, et &#224; quelques pas de l&#224;, dormant &#224; m&#234;me le sol, en appuyant sa t&#234;te sur une pile de bombes, &#233;tait couch&#233; le d&#233;l&#233;gu&#233; de ma centurie, qui serait capitaine ou colonel. Moi... je continuerai &#224; &#234;tre moi, l'enfant de la campagne, rebelle jusqu'&#224; la mort. Je n'ai pas voulu, et je ne veux pas, des croix, des galons ou des commandements. Je suis comme je suis, un paysan qui a appris &#224; lire en prison, qui a vu de pr&#232;s la douleur et la mort, qui &#233;tait anarchiste sans le savoir et qui maintenant, le sachant, est plus anarchiste qu'hier, quand il a tu&#233; pour &#234;tre libre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour, ce jour-l&#224; o&#249; tomba des cr&#234;tes de la montagne, comme un vent glac&#233; qui me d&#233;chira l'&#226;me, la funeste nouvelle, sera inoubliable, comme tant d'autres dans ma vie de douleur. Ce jour-l&#224;... Bah !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se militariser !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie enseigne aux hommes plus que toutes les th&#233;ories, plus que tous les livres. Ceux qui veulent apporter dans la pratique ce qu'ils ont appris des autres en s'abreuvant &#224; ce qui est &#233;crit dans les livres, se tromperont ; ceux qui apportent dans les livres ce qu'ils ont appris dans les d&#233;tours du chemin de la vie, pourront peut-&#234;tre faire une oeuvre ma&#238;tresse. La r&#233;alit&#233; et la r&#234;verie sont choses distinctes. R&#234;ver est bon et beau, parce que le r&#234;ve est, presque toujours, l'anticipation de ce qui doit &#234;tre ; mais le sublime est de rendre la vie belle, de faire de la vie, concr&#232;tement, une &#339;uvre belle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, j'ai v&#233;cu ma vie &#224; grande allure. Je n'ai pas go&#251;t&#233; la jeunesse qui, d'apr&#232;s ce qu'on en lit, est all&#233;gresse, douceur, bien-&#234;tre. Au bagne, je n'ai connu que la douleur. Jeune par le nombre des ann&#233;es, je suis un vieux par tout ce que j'ai v&#233;cu, par tout ce que j'ai pleur&#233;, par tout ce que j'ai souffert. Car au bagne on ne rit presque jamais ; au bagne, qu'on soit sous son toit ou sous le ciel, on pleure toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire un livre dans une cellule, s&#233;par&#233; du contact des hommes, c'est r&#234;ver ; lire le livre de la vie, quand te le pr&#233;sent ouvert &#224; une page quelconque le ge&#244;lier, qui t'insulte ou seulement t'espionne, c'est se trouver en contact avec la r&#233;alit&#233;. J'ai lu certain jour, je ne sais o&#249; ni de qui, que l'auteur ne pouvait se faire une id&#233;e exacte de la rotondit&#233; de la Terre tant qu'il ne l'avait pas parcourue, mesur&#233;e, palp&#233;e : d&#233;couverte. Une telle pr&#233;tention me parut ridicule ; mais cette petite phrase est rest&#233;e si imprim&#233;e en moi que quelquefois, lors de mes soliloques forc&#233;s dans la solitude de ma cellule, j'ai pens&#233; &#224; elle. Jusqu'&#224; ce qu'un jour, comme si moi aussi je d&#233;couvrais quelque chose de merveilleux qui auparavant e&#251;t &#233;t&#233; cach&#233; au reste des hommes, je ressentis la satisfaction d'&#234;tre, par moi-m&#234;me, le d&#233;couvreur de la rotondit&#233; de la Terre. Et ce jour-l&#224;, comme l'auteur de la phrase, je parcourus, mesurai et palpai la plan&#232;te, la lumi&#232;re se faisant dans mon imagination &#224; la vision de la Terre tournant dans les espaces infinis, faisant partie de l'harmonie universelle des mondes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#234;me chose advient &#224; propos de la douleur. Il faut la peser, la mesurer, la palper, la go&#251;ter, la comprendre, la d&#233;couvrir pour avoir dans l'esprit une id&#233;e claire de ce qu'elle est. A c&#244;t&#233; de moi, tirant un chariot sur lequel d'autres, chantant et se r&#233;jouissant, s'&#233;taient juch&#233;s, j'ai vu des hommes qui comme moi, faisaient office de mule. Et ils ne souffraient pas, et ils ne faisaient pas gronder, d'en bas, leur protestation ; et ils trouvaient juste et logique que ceux-l&#224;, en tant que ma&#238;tres, fussent ceux qui les tenaient par des r&#234;nes et empoignaient le fouet, et m&#234;me logique et juste que le patron, d'un coup de laisse, leur balafre la face. Comme des animaux, ils poussaient un hennissement, frappaient le sol de leurs sabots et partaient au galop. Apr&#232;s, oh ! sarcasme, qu'on les ait d&#233;tel&#233;s, ils l&#233;chaient comme des chiens esclaves la main qui les fouettait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a personne qui, ayant &#233;t&#233; humili&#233;, vex&#233;, outrag&#233; ; qui s'&#233;tant senti l'&#234;tre le plus malheureux de la terre, en m&#234;me temps que l'&#234;tre le plus noble, le meilleur, le plus humain, et qui, dans le m&#234;me temps et tout ensemble, &#233;prouvant son malheur et se sentant heureux et fort, et subissant sur son dos et son visage, sans avertissement, sans motif, pour le pur plaisir de nuire et d'humilier, le poing glac&#233; de la b&#234;te carcellaire ; personne qui, s'&#233;tant vu tra&#238;n&#233; au mitard pour r&#233;bellion, et l&#224;-dedans, gifl&#233; et foul&#233; aux pieds, entendant craquer ses os et voyant couler son sang jusqu'&#224; tomber sur le sol comme une masse ; personne qui, apr&#232;s avoir souffert la torture inflig&#233;e par d'autres hommes, oblig&#233; de sentir son impuissance, et de maudire et blasph&#233;mer &#224; cause de cela, ce qui &#233;tait aussi commencer &#224; rassembler ses forces pour une autre fois ; personne qui, &#224; recevoir le ch&#226;timent et l'outrage, a pris conscience de l'injustice du ch&#226;timent et de l'inf&#226;mie de l'outrage et, l'ayant, s'est propos&#233; d'en finir avec le privil&#232;ge qui octroie &#224; quelques-uns la facult&#233; de ch&#226;tier et d'outrager ; personne, enfin, qui, captif dans la prison ou captif dans le monde, a compris la trag&#233;die des hommes condamn&#233;s &#224; ob&#233;ir en silence et aveugl&#233;ment aux ordres qu'ils re&#231;oivent, qui ne puisse conna&#238;tre la profondeur de la douleur, la marque terrible que la douleur laisse pour toujours sur ceux qui ont bu, palp&#233;, respir&#233; la douleur de se taire et d'ob&#233;ir. D&#233;sirer parler et garder le silence, d&#233;sirer chanter et rester muet, d&#233;sirer rire et devoir par force &#233;trangler le rire dans sa bouche, d&#233;sirer aimer et &#234;tre condamn&#233; &#224; nager dans la boue et la haine !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis pass&#233; par la caserne, et l&#224; j'ai appris &#224; ha&#239;r. Je suis pass&#233; par le bagne, et l&#224;, parmi les larmes et les souffrances, &#233;trangement, j'ai appris &#224; aimer, &#224; aimer intens&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la caserne, j'en suis presque arriv&#233; &#224; perdre ma personnalit&#233;, tant &#233;tait rigoureux le traitement que je subissais, parce qu'on voulait m'inculquer une discipline stupide. En prison, &#224; travers de nombreuses luttes, je retrouvai ma personnalit&#233;, &#233;tant chaque fois plus rebelle &#224; tout ce qu'on m'imposait. Autrefois, j'avais appris &#224; ha&#239;r, du, plus bas au plus haut degr&#233;, toutes les hi&#233;rarchies ; mais en prison, dans la plus affligeante douleur, j'ai appris &#224; aimer les infortun&#233;s, mes fr&#232;res, tandis que je conservais pure et limpide cette haine des hi&#233;rarchies dont m'avait nourri la caserne. Prisons et casernes sont une m&#234;me chose : despotisme et libre exercice de la nature mauvaise de quelques-uns, pour la souffrance de tous. Ni la caserne n'enseigne la moindre chose qui ne soit dommageable &#224; la sant&#233; physique et mentale, ni la prison ne corrige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce jugement, avec cette exp&#233;rience - exp&#233;rience acquise parce que ma vie a baign&#233; dans la douleur -, quand j'entendis que, au pied des montagnes, venait r&#244;der l'ordre de militarisation, je sentis en un instant que mon &#234;tre s'&#233;croulait, car je vis clairement que mourrait en moi l'audacieux guerrillero de la R&#233;volution, pour continuer en menant cette existence qui, &#224; la caserne et en prison, se d&#233;pouille de tout attribut personnel ; pour tomber encore une fois dans le gouffre de l'ob&#233;issance, dans le somnambulisme bestial auquel conduit la discipline de la caserne ou de la prison, qui toutes les deux se valent. Et, empoignant avec rage mon fusil, depuis mon abri, regardant l'ennemi et l'&#171; ami &#187;, regardant en avant et en arri&#232;re des lignes, je lan&#231;ai une mal&#233;diction semblable &#224; celles que je lan&#231;ais quand, rebelle, on me conduisait au cachot, et je refoulai une larme, semblable &#224; celles qui m'&#233;chapp&#232;rent alors, quand personne ne pouvait les voir, &#224; mesurer mon impuissance. Et je voyais bien que les hypocrites qui souhaitaient faire du monde une caserne et une prison, sont les m&#234;mes, les m&#234;mes qui, hier, dans les cachots, firent craquer nos os, &#224; nous, des hommes - des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Casernes... bagnes..., vie indigne et mis&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne nous a pas compris, et, parce qu'on ne pouvait pas nous comprendre, on ne nous a pas aim&#233;s. Nous avons combattu - maintenant les fausses modesties ne sont pas de mise, qui ne conduisent &#224; rien -, nous avons combattu, je le r&#233;p&#232;te, comme peu l'ont fait. Notre place a toujours &#233;t&#233; sur la premi&#232;re ligne de feu, pour la bonne raison que, dans notre secteur, depuis le premier jour, nous avons &#233;t&#233; les seuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nous, il n'y eut jamais de rel&#232;ve ni..., ce qui a &#233;t&#233; pire encore, un mot gentil. Les uns comme les autres, les fascistes et les antifascistes, et jusqu'aux n&#244;tres - quelle honte en avons-nous ressentie ! -, tous nous ont trait&#233;s avec antipathie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne nous a pas compris. ou, ce qui est le plus tragique &#224; l'int&#233;rieur de cette trag&#233;die que nous vivons, peut-&#234;tre ne nous sommes-nous pas fait comprendre ; puisque nous, pour avoir port&#233; sur nos &#233;paules le poids de tous les m&#233;pris et de toutes les duret&#233;s de ceux qui furent dans la vie du c&#244;t&#233; de la hi&#233;rarchie, nous avons voulu vivre, m&#234;me dans la guerre, une vie libertaire, tandis que les autres, pour leur malheur et pour le n&#244;tre, ont suivi le char de l'Etat, en s'y attelant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette incompr&#233;hension, qui nous a caus&#233; des peines immenses, a bord&#233; notre chemin de malheurs ; et non seulement les fascistes, que nous traitons comme ils le m&#233;ritent, ont pu voir en nous un p&#233;ril, mais aussi bien ceux qui se nomment antifascistes et crient leur antifascisme jusqu'&#224; s'enrouer. Cette haine qui fut construite autour de nous donna lieu &#224; des affrontements douloureux, le pire de tous en ignominie, qui fait monter le d&#233;go&#251;t &#224; la bouche et porter la main au fusil, eut lieu en pleine ville de Valence, lorsque ouvrirent le feu sur nous d'&#171; authentiques rouges antifascistes &#187;. Alors... bah !... alors il nous faut conclure sur ce que maintenant la contre-r&#233;volution est en train de faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Histoire qui recueille tout le bien et tout le mal que les hommes accomplissent, parlera un jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et alors l'Histoire dira que la Colonne de Fer fut peut-&#234;tre la seule en Espagne qui eut une vision claire de ce que devait &#234;tre notre R&#233;volution. L'Histoire dira aussi que ce fut cette Colonne qui opposa la plus grande r&#233;sistance &#224; la militarisation. Et dira, en outre, que, parce qu'elle y r&#233;sistait, il y eut des moments o&#249; elle fut totalement abandonn&#233;e &#224; son sort, en plein front de la bataille, comme si une unit&#233; de six mille hommes, aguerris et r&#233;solus &#224; vaincre ou mourir, devait &#234;tre abandonn&#233;e &#224; l'ennemi pour qu'il l'an&#233;antisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien de choses dira l'Histoire, et combien de figures qui se croient glorieuses seront ex&#233;cr&#233;es et maudites !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre r&#233;sistance &#224; la militarisation se trouvait fond&#233;e sur ce que nous connaissions des militaires. Notre r&#233;sistance actuelle se fonde sur ce que nous connaissons actuellement des militaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le militaire professionnel a constitu&#233;, maintenant comme toujours, ici comme en Russie, une caste. C'est elle qui commande ; aux autres, il ne doit rester rien de plus que l'obligation d'ob&#233;ir. Le militaire professionnel hait de toutes ses forces, et d'autant plus s'il s'agit d'un compatriote, celui qu'il croit son inf&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai moi-m&#234;me vu - je regarde toujours les yeux des hommes - un officier trembler de rage ou de d&#233;go&#251;t quand, m'adressant &#224; lui, je l'ai tutoy&#233;, et je connais des exemples, d'aujourd'hui, d'aujourd'hui m&#234;me, de bataillons qui s'appellent prol&#233;tariens, dans lesquels le corps des officiers, qui a d&#233;j&#224; oubli&#233; ses humbles origines, ne peut permettre - contre ceci il y a de s&#233;v&#232;res punitions - qu'un milicien les tutoie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Arm&#233;e &#171; prol&#233;tarienne &#187; ne demande pas une discipline qui pourrait &#234;tre, somme toute, l'ex&#233;cution des ordres de guerre ; elle demande la soumission, l'ob&#233;issance aveugle, l'an&#233;antissement de la personnalit&#233; de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#234;me chose, la m&#234;me chose que lorsque hier j'&#233;tais &#224; la caserne. La m&#234;me chose, la m&#234;me chose que lorsque plus tard j'&#233;tais au bagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous, dans les tranch&#233;es, nous vivions heureux. Certes, nous voyons tomber &#224; c&#244;t&#233; de nous les camarades qui commenc&#232;rent avec nous cette guerre ; nous savons, de plus, qu'&#224; tout instant une balle peut nous laisser &#233;tendus en plein champ - c'est la r&#233;compense qu'attend le r&#233;volutionnaire - ; mais nous vivions heureux. Nous mangions quand il y avait de quoi ; quand les vivres manquaient, nous je&#251;nions. Et tous contents. Pourquoi ? Parce que personne n'&#233;tait sup&#233;rieur &#224; personne. Tous amis, tous camarades, tous guerrilleros de la R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;l&#233;gu&#233; de groupe ou de centurie ne nous &#233;tait pas impos&#233;, mais il &#233;tait &#233;lu par nous-m&#234;mes, et il ne se sentait pas lieutenant ou capitaine, mais camarade. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s des comit&#233;s de la Colonne ne furent jamais colonels ou g&#233;n&#233;raux, mais camarades. Nous mangions ensemble, combattions ensemble, riions ou maudissions ensemble. Nous n'avons eu aucune solde pendant longtemps, et eux non plus n'eurent plus rien. Et puis nous avons touch&#233; dix pesetas, ils ont touch&#233; et ils touchent dix pesetas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule chose que nous consid&#233;rons, c'est leur capacit&#233; &#233;prouv&#233;e, et c'est pour cela que nous les choisissons ; pour autant que leur valeur &#233;tait confirm&#233;e, ils furent nos d&#233;l&#233;gu&#233;s. Il n'y a pas de hi&#233;rarchies, il n'y a pas de sup&#233;riorit&#233;s, il n'y a pas d'ordres s&#233;v&#232;res : il y a la sympathie, l'affection, la camaraderie ; vie heureuse au milieu des d&#233;sastres de la guerre. Et ainsi, entre camarades, se disant que l'on combat &#224; cause de quelque chose et pour quelque chose, la guerre pla&#238;t, et l'on va jusqu'&#224; accepter avec plaisir la mort. Mais quand tu te retrouves chez les militaires, l&#224; o&#249; tout n'est qu'ordres et hi&#233;rarchies ; quand tu vois dans ta main la triste solde avec laquelle tu peux &#224; peine soutenir la famille que tu as laiss&#233;e derri&#232;re toi, et quand tu vois que le lieutenant, le capitaine, le commandant, le colonel, empochent trois, quatre, dix fois plus que toi, bien qu'ils n'aient ni plus d'enthousiasme, ni plus de connaissances, ni plus de bravoure que toi, la vie te devient am&#232;re, parce que tu vois bien que cela, ce n'est pas la R&#233;volution, mais la fa&#231;on dont un petit nombre tire profit d'une situation malheureuse, ce qui ne tourne qu'au d&#233;triment du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas comment nous vivrons d&#233;sormais. Je ne sais pas si nous pourrons nous habituer &#224; entendre les paroles blessantes d'un caporal, d'un sergent ou d'un lieutenant. Je ne sais pas si, apr&#232;s nous &#234;tre sentis pleinement des hommes, nous pourrons accepter d'&#234;tre des animaux domestiques, car c'est &#224; cela que conduit la discipline et c'est cela que repr&#233;sente la militarisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est s&#251;r que nous ne le pourrons pas, il nous sera totalement impossible d'accepter le despotisme et les mauvais traitements, parce qu'il faudrait n'&#234;tre gu&#232;re un homme pour, ayant une arme dans la main, endurer paisiblement l'insulte ; pourtant nous avons des exemples inqui&#233;tants &#224; propos de camarades qui, en &#233;tant militaris&#233;s, en sont arriv&#233;s &#224; subir, comme une dalle de plomb, le poids des ordres qui &#233;manent de gens le plus souvent ineptes, et toujours hostiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous croyions que nous &#233;tions en marche pour nous affranchir, pour nous sauver, et nous allons tombant dans cela m&#234;me que nous combattons : dans le despotisme, dans le pouvoir des castes, dans l'autoritarisme le plus brutal et le plus ali&#233;nant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant le moment est grave. Ayant &#233;t&#233; pris - nous ne savons pas pourquoi, et si nous le savons, nous le taisons en ce moment - ; ayant &#233;t&#233; pris, je le r&#233;p&#232;te, dans un pi&#232;ge, nous devons sortir de ce pi&#232;ge, nous en &#233;chapper, le mieux que nous pouvons, car enfin, de pi&#232;ges, tout le champ s'est trouv&#233; truff&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les militaristes, tous les militaristes - il y en a de furieux dans notre camp - nous ont cern&#233;s. Hier nous &#233;tions ma&#238;tres de tout, aujourd'hui c'est eux qui le sont. L'arm&#233;e populaire, qui de populaire n'a que rien d'autre que le fait d'&#234;tre recrut&#233;e dans le peuple, et c'est ce qui se passe toujours, n'appartient pas au peuple ; elle appartient au Gouvernement qui ordonne. Au peuple, il est simplement permis d'ob&#233;ir, et l'on exige qu'il ob&#233;isse toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etant pris entre les mailles militaristes, nous n'avons plus de choix qu'entre deux chemins : le premier nous conduit &#224; nous s&#233;parer, nous qui, jusqu'&#224; ce jour, sommes camarades dans la lutte, en proclamant la dissolution de la Colonne de Fer ; le second nous conduit &#224; la militarisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Colonne, notre Colonne, ne doit pas se dissoudre. L'homog&#233;n&#233;it&#233; qu'elle a toujours pr&#233;sent&#233;e a &#233;t&#233; admirable - je parle seulement pour nous, camarades - ; la camaraderie entre nous restera dans l'histoire de la R&#233;volution espagnole comme un exemple ; la bravoure qui a paru dans cent combats aura pu &#234;tre &#233;gal&#233;e dans cette lutte de h&#233;ros, mais non surpass&#233;e. Depuis le premier jour, nous avons &#233;t&#233; des amis ; plus que des amis, des camarades, des fr&#232;res. Nous s&#233;parer, nous en aller, ne plus nous revoir, ne plus ressentir, comme jusqu'ici, nos d&#233;sirs de vaincre et de combattre, c'est impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Colonne, cette Colonne de Fer, qui depuis Valence jusqu'&#224; Teruel a fait trembler les bourgeois et les fascistes, ne doit pas se dissoudre, mais continuer jusqu'&#224; la fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui peut dire que d'autres, pour s'&#234;tre militaris&#233;s, ont &#233;t&#233; dans les combats plus forts, plus hardis, plus g&#233;n&#233;reux pour arroser de leur sang les champs de bataille ? Comme des fr&#232;res qui d&#233;fendent une noble cause, nous avons combattu ; comme des fr&#232;res qui ont les m&#234;mes id&#233;aux, nous avons r&#234;v&#233; dans les tranch&#233;es ; comme des fr&#232;res qui aspirent &#224; un monde meilleur, nous sommes all&#233;s de l'avant avec notre courage. Dissoudre notre totalit&#233; homog&#232;ne ? Jamais, camarades. Tant que nous restons une centurie, au combat. Tant qu'il reste un seul de nous, &#224; la victoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sera un moindre mal, quoique le mal soit grand d'avoir &#224; accepter que quiconque, sans avoir &#233;t&#233; &#233;lu par nous, nous donne des ordres. Pourtant... &#234;tre une colonne ou &#234;tre un bataillon est presque indiff&#233;rent. Ce qui ne nous est pas indiff&#233;rent, c'est qu'on ne nous respecte pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous restons, r&#233;unis, les m&#234;mes individus que nous sommes en ce moment, que nous formions une colonne ou un bataillon, pour nous ce devrait &#234;tre &#233;gal. Dans la lutte, nous n'aurons pas besoin de gens qui nous encouragent, au repos, nous n'aurons pas de gens qui nous interdisent de nous reposer, parce que nous n'y consentirons pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le caporal, le sergent, le lieutenant, le capitaine, ou bien sont des n&#244;tres, auquel cas nous serons tous camarades, ou bien seront nos ennemis, auquel cas il n'y aura qu'a les traiter en ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Colonne ou bataillon, pour nous, si nous le voulons, ce sera la m&#234;me chose. Nous, hier, aujourd'hui et demain, nous serons toujours les guerrilleros de la R&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il nous adviendra dans la suite d&#233;pend de nous m&#234;mes, de la coh&#233;sion qui existe entre nous. Personne ne nous imprimera son rythme, c'est nous qui l'imprimerons, afin de garder une attitude adapt&#233;e &#224; ceux qui se trouveront &#224; nos c&#244;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tenons compte d'une chose, camarades. Le combat exige que nous ne retirions pas de cette guerre nos bras ni notre enthousiasme. En une colonne, la n&#244;tre, ou en un bataillon, le n&#244;tre ; en une division ou en un bataillon qui ne seraient pas les n&#244;tres, il nous faut combattre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la Colonne est dissoute, si nous nous dispersons, ensuite, &#233;tant obligatoirement mobilis&#233;s, nous n'aurons plus qu'&#224; aller o&#249; on nous l'ordonnera, et non avec ceux que nous avons choisis. Et comme nous ne sommes ni ne voulons &#234;tre des bestioles domestiqu&#233;es, il est bien possible que nous heurtions avec des gens que nous ne devrions pas heurter : avec ceux qui, que ce soit un mal ou un bien, sont nos alli&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution, notre R&#233;volution, cette R&#233;volution prol&#233;tarienne et anarchiste, &#224; laquelle depuis les premiers jours, nous avons offert des pages de gloire, nous requiert de ne pas abandonner les armes, et de ne pas non plus abandonner le noyau compact que jusqu'&#224; pr&#233;sent nous avons constitu&#233;, quel que soit le nom dont on l'appelle : colonne, division ou bataillon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#171; Incontr&#244;l&#233; &#187; de la Colonne de Fer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#034;Je t'aime... oui mais non, l'amour c'est mal&#034;</title>
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		<dc:subject>F&#233;minisme, (questions de) genre</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;genr&#233;E (Grenoble)</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>
		<dc:subject>Sexualit&#233;s, relations affectives</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#192; propos de la non-exclusivit&#233; affective, de nos exigences politiques, de la jalousie, de nos limites, de nos contradictions et autres joyeuset&#233;s en amour et compagnie.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique16" rel="directory"&gt;J&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot4" rel="tag"&gt;F&#233;minisme, (questions de) genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot55" rel="tag"&gt;D&#233;genr&#233;E (Grenoble)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot126" rel="tag"&gt;Sexualit&#233;s, relations affectives&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH150/arton428-c70a6.jpg?1781147548' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff428.jpg?1173375381&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Introduction pour d&#233;tendre l'ambiance&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quatre ans, j'ai &#233;crit un texte qui s'appelait &#171; l'amour, oui comme je veux &#187;. Il f&#251;t parfois la cause d'un d&#233;ferlement de mails et de textes d'insultes et parfois, il f&#251;t l'occasion de discussions supers int&#233;ressantes et d'&#233;changes forts en &#233;motion. Alors, j'ai d&#233;cid&#233; de r&#233;cidiver, quitte &#224; ce que cela entra&#238;ne ma perte (ahhhhhh... &#9786;). J'ai donc &#171; remani&#233; &#187;, modifi&#233;, compl&#233;t&#233; ce texte pour en faire un autre...puisque les ann&#233;es pass&#233;es et les exp&#233;riences v&#233;cues m'ont parfois fait changer d'avis, parfois m'ont confirm&#233; ce que je pensais, bref, la vie quoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons comme base de discussion que ce sujet est complexe (oui, bon d'accord).&lt;br&gt;
Il est entendu que ce texte n'est ni un guide du &#171; comment r&#233;ussir sa vie amoureuse en 10 le&#231;ons &#187;, ni un texte de propagande pour la non-exclusivit&#233; (ou la polyfid&#233;lit&#233; ou le polyamour... appelons cela comme on veut...moi j'ai pas r&#233;ussi &#224; trouver un terme qui me convienne tout-&#224;-fait). Il est vrai que j'expose (franchement et sans d&#233;tours) les raisons qui me poussent &#224; vivre des relations amoureuses/affectives non-exclusives... et que je dis pourquoi je trouve que c'est bien pour moi.&lt;br&gt;
Mais il n'est nullement question de dire que tout le monde devrait faire comme moi ou de pr&#233;tendre que c'est la meilleure fa&#231;on de vivre ses relations...&lt;br&gt;
Mon objectif, &#224; travers ce texte, n'est pas de porter des jugements sur des individuEs, ni sur des visions personnelles de voir/vivre les choses, par contre, ce texte (c'est vrai) est plein d'affirmations, de critiques sur des institutions, des normes, des rapports de domination, des choix que je consid&#232;re comme oppressants, enfermants, voir m&#234;me contre-r&#233;volutionnaires (hihi... roh, &#231;a va, on peut rigoler nan ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;flexion qui suit est le fruit de nombreuses discussions collectives et de recherche personnelle sur un sujet peu souvent abord&#233; dans nos luttes, nos d&#233;bats. Pourtant, les choix de vie que nous faisons dans le cadre dit &#171; priv&#233; &#187; sont &#233;minemment politiques, &#231;a on en est touTEs persuad&#233;Es, je sais... alors ? Partageons nos exp&#233;riences, interrogeons nos id&#233;es pr&#233;con&#231;ues, remettons en cause des mod&#232;les, engueulons-nous, &#233;motionnons-nous... mais faisons quelque chose, viteuhhh !!!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Les contrats d'amour&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Diff&#233;rents types de contrats semblent &#234;tre &#233;tablis, selon les cas et les histoires que nous vivons, en amour, en amiti&#233;, dans nos sexualit&#233;s. Ces contrats sont parfois discut&#233;s, parfois juste implicites entre des personnes qui vivent une histoire commune. Parfois, des probl&#232;mes, des incompr&#233;hensions viennent de ce que des personnes ne vivent pas le m&#234;me contrat et cela donne des asym&#233;tries douloureuses du type :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; - &#171; Bah &#231;a me semblait &#233;vident que je pouvais &#234;tre amoureux de ta soeur, tu avais dit que tu n'&#233;tais pas jalouse ! &#187;&lt;br&gt; - &#171; Moi je me prive, je n'ai jamais touch&#233; Jennifer en dix ans &#224; cause de toi, alors que pourtant... Et voil&#224;, toi tu couches avec Jonathan que tu connais &#224; peine, c'est comme &#231;a que tu me remercies ? &#187;&lt;br&gt; - &#171; Alors toi tu as le droit et pas moi ? &#187;&lt;br&gt; - &#171; Mais enfin, tu es une femme lib&#233;r&#233;e, pourquoi tu n'as pas d'autres relations ? tu sais...il faut que tu te d&#233;taches de moi, je te sens d&#233;pendante, c'est pas bon pour toi &#187;&lt;br&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons donc comme base, sans en discuter davantage, qu'un contrat doit absolument &#234;tre r&#233;ciproque et choisi par touTEs les contractantEs, quel que soit le type de contrat. Mais, au del&#224; des difficult&#233;s &#224; discuter, &#233;tablir, construire ou respecter un contrat quel qu'il soit, il faut d'abord savoir, pour soi, dans quel fonctionnement on a envie de vivre, sur quelle terre nous voulons que nos amourEs fleurissent. Rien n'est a-priori bon ou mauvais en soi, mais une fois l'a priori d&#233;pass&#233;, nos diff&#233;rentes fa&#231;ons de penser l'/les amourEs peuvent faciliter ou mettre franchement en danger notre acc&#232;s au bonheur !&lt;br&gt;
Dans ce texte, il est surtout question de la non-exclusivit&#233; (de la polyfid&#233;lit&#233;, polyamour blabla) puisque c'est ma r&#233;alit&#233;, celle que je vis, avec toutes les joies, les chouettes moments, les merveilles &#233;motionnelles, les doutes, les angoisses, les peurs que ce choix supposent.&lt;br&gt;
En tous cas, au del&#224; de nos choix propres, ce qui nous r&#233;uni touTEs, c'est qu'il n'y a pas de r&#232;gles, il n'y a pas de fronti&#232;res &#224; notre imagination. Aimer se r&#233;invente dans chacunE...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Fid&#233;lit&#233;, possession, jalousie, amourEs multiples et du pourquoi nous faisons les choses&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En g&#233;n&#233;ral, l'exigence de la &#171; monofid&#233;lit&#233; &#187; ou de la fid&#233;lit&#233; classique, ne me semble, non seulement, pas souhaitable mais encore dangereuse, dans ce que cela cr&#233;&#233; entre des personnes. Je pr&#233;cise bien &#171; l'exigence &#187; car c'est souvent une exigence ou une obligation qui est pos&#233;e comme principe de base, pr&#233;tendument choisi de part et d'autre.&lt;br&gt;
Pour moi, la fid&#233;lit&#233; est, sans &#233;quivoque, un des piliers du syst&#232;me patriarcal qui consiste &#224; s'approprier les femmes, &#224; en faire &#171; la femme de &#187;... y compris dans le cadre des relations non-h&#233;t&#233;ro (c'est bizarre ce que je dis l&#224; ?...).&lt;br&gt;
Ainsi, le contrat de fid&#233;lit&#233; classique repose sur la promesse r&#233;ciproque et &#224; vie de ne pas &#233;prouver de d&#233;sir pour quiconque autre que l'&#233;luE. La trahison de cette promesse implique la fin du couple dont l'exclusivit&#233; est la d&#233;finition m&#234;me. Dans la version &#171; dure &#187; de ce mod&#232;le, ce n'est pas seulement l'investissement amoureux ou sexuel &#224; l'ext&#233;rieur du couple qui est prohib&#233;, mais aussi la pens&#233;e ou l'envie en elle-m&#234;me.&lt;br&gt;
Bien-s&#251;r, devant les difficult&#233;s que suppose un tel contrat, le mod&#232;le de la fid&#233;lit&#233; classique cherche des am&#233;nagements &#171; modernes &#187;. Un des am&#233;nagements de la fid&#233;lit&#233; classique est d'accepter que soi-m&#234;me ou l'autre puisse ressentir d'autres attirances, (puisqu'on ne peut pas faire autrement) tant que personne ne passe &#224; l'acte. Cet am&#233;nagement est ressenti comme une fatalit&#233; douloureuse mais r&#233;aliste du contrat classique. Deux probl&#232;mes se posent alors : tout d'abord, l'am&#233;nagement est v&#233;cu comme un pis-aller par rapport au mod&#232;le toujours r&#233;f&#233;rentiel de fid&#233;lit&#233; stricte et cette frustration est traduite ou en culpabilit&#233; ou en reproches selon que la faute est port&#233;e par soi ou par l'autre. Dans ce cas, l'interdit du passage &#224; l'acte demeure le socle m&#234;me de la relation...&lt;br&gt;
Un autre am&#233;nagement de la fid&#233;filit&#233; classique consiste &#224; &#171; faire mais pas dire &#187; : la rupture &#233;tant &#233;voqu&#233;e lorsque &#171; la trahison &#187; finit par &#233;clater au grand jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le choix d'un mod&#232;le non-r&#233;aliste, non-assumable (qu'il soit celui de l'exclusivit&#233; ou pas) &#233;choue tr&#232;s logiquement et am&#232;ne la recherche de la faute, faute &#233;tant suppos&#233;e responsable de l'&#233;chec.&lt;br&gt;
Cette recherche de la faute am&#232;ne le reproche pour l'autre et la culpabilit&#233; pour soi. Souvent, l'&#233;quation construite par ces contrats repose sur la n&#233;gation pure et simple des envies que l'on n'est pas cens&#233;Es avoir ou le sacrifice revendiqu&#233; des envies que l'on reconna&#238;t avoir. Si la n&#233;gation et le sacrifice revendiqu&#233; ne sont pas sains en eux-m&#234;mes, ils sont en plus utilis&#233;s dans une &#233;quation perverse du type souffrance/frustration/privation = preuve d'amour.&lt;br&gt;
Aimer quelqu'unE ne peut se penser sainement comme une mutilation perp&#233;tuelle. Lorsque l'on commence &#224; aimer une personne, sa libert&#233; fait partie de l'admiration que nous avions pour elle, au nom de quoi serait-ce la privation de cette libert&#233; qui deviendrait le garant de cet amour ?&lt;br&gt;
Je veux dire, dans le cas d'une relation exclusive (ou monogame), pourquoi la notion de choix revient sans cesse comme une fatalit&#233; ou comme une preuve d'amour ? Sur quels crit&#232;res dois-je choisir une personne plut&#244;t qu'une autre ? Et pourquoi ? Pourquoi ai-je le &#171; droit &#187; d'avoir plusieurs amiEs et non pas plusieurEs amoureux/ses ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon affectivit&#233; peut parfois se focaliser sur une m&#234;me personne, mais parfois elle peut aussi &#234;tre sans limite...non, je ne pr&#244;ne pas la &#171; lib&#233;ralisation &#187; des relations amoureuses, affectives (dans le sens capitaliste du terme hein) : je ne souhaite pas que l'on soit des consommateureuses en mati&#232;re d'amour, de sexualit&#233;, comme ce qui peut &#234;tre parfois le cas dans ce que des personnes appellent &#171; l'amour libre &#187;. D'apr&#232;s ce que j'ai vu, l'amour libre est souvent revendiqu&#233; par des gar&#231;ons h&#233;t&#233;rosexuels, en grande majorit&#233;, et se r&#233;duit au fait de collectionner des &#171; aventures &#187; avec des filles (c'est tr&#232;s &#233;panouissant pour eux n'est-ce-pas).&lt;br&gt;
Personnellement, ce que je d&#233;sire vivre se situe ailleurs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La non-exclusivit&#233;, pour moi, permet de tendre vers des relations plus &#233;galitaires, au moins parce qu'elle impose d'accepter la personne aim&#233;e un peu plus pour ce qu'elle est r&#233;ellement. Accepter l'autre avec ses envies, ses d&#233;sirs, et surtout accepter que l'on n'apporte pas tout &#224; une seule et unique personne...&lt;br&gt;
Il me semble que le mythe sur lequel repose l'exclusivit&#233; est la source de nombreuses d&#233;ceptions mais &#233;galement de violences. En effet, la personne aim&#233;e pr&#233;tendue &#234;tre la seule et unique &#224; &#171; convenir &#187; devient &#233;galement la seule et unique source d'&#233;panouissement affectif et sexuel : elle est donc &#171; fa&#231;onnable &#224; souhait &#187;, tant qu'elle ne correspond pas &#224; l'objet du d&#233;sir de l'autre.&lt;br&gt;
Ce mythe est un vrai probl&#232;me &#224; double dimension &#224; mon avis, puisqu'il suppose une centralit&#233; de la personne aim&#233;e, d&#233;sir&#233;e mais &#233;galement une centralit&#233; de la relation amoureuse dans sa vie, au quotidien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donc, c'est aussi sur ce truc en particuliers que je trouve la notion de non-exclusivit&#233; hyper int&#233;ressante, puisqu'elle peut cr&#233;er un d&#233;placement de la centralit&#233; de la relation amoureuse.&lt;br&gt;
Et oui, la non-exclusivit&#233; ne permet pas seulement de remettre en question la centralit&#233; d'une seule et m&#234;me personne dans sa vie amoureuse, elle peut permettre &#233;galement de d&#233;placer la centralit&#233; de la relation amoureuse dans sa vie (tout court). En tous cas, personnellement, l'exp&#233;rience de la non-exclusivit&#233; m'a amen&#233;e &#224; cela, et &#231;a m'a fait d&#233;couvrir d'autres horizons. Le fait de ne pas vouloir qu'une seule personne soit au centre de mes d&#233;sirs et de mes envies m'a permis d'investir d'autres sph&#232;res d'&#233;panouissements multiples, hors du contexte amoureux.&lt;br&gt;
Je veux dire, c'est aussi dans nos projets collectifs, nos luttes, nos espaces autonomes de vie, nos cr&#233;ations, tout &#231;a, que l'on se r&#233;alise...(et je ne parle pas seulement de nos trucs d'activistes hein, je parle bien de toutes les sph&#232;res, les choses importantes qui font nos vies).&lt;br&gt;
&#199;a peut para&#238;tre banal ce que je dis l&#224;, mais je le dis parce que pour moi &#231;a a &#233;t&#233; tr&#232;s important comme &#171; d&#233;clic &#187; dans ma vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Nos difficult&#233;s, nos doutes, nos peurs, nos angoisses, rohlala, c'est pas facile !&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel que soit les choix que l'on fait, relationner avec les autres, c'est toujours complexe, &#231;a veut dire des questionnements en permanence, des prises de t&#234;te (comme on dit), mais c'est formidable, nan ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, la non-exclusivit&#233;, c'est loin d'&#234;tre simple et facile &#224; vivre, c'est s&#251;r. Il y a le regard des autres, leur jugement et tout ce qui les accompagne. Dans certains contextes que je qualifierai comme &#171; non-favorables &#187;, une femme qui vit ses d&#233;sirs, sans se cacher est une &#171; salope &#187;, ou ch&#233;pakoi. Dans d'autres contextes, il n'y a pas de jugement n&#233;gatif a priori, mais c'est la loi du silence, alors tout le monde fait comme si c'&#233;tait &#171; cool &#187; (ne parlons pas de nos relations, comme &#231;a tout va bien).&lt;br&gt;
De mon c&#244;t&#233;, j'&#233;prouve le besoin d'en parler avec d'autres, parce que c'est comme le reste quoi, on r&#233;fl&#233;chit souvent mieux &#224; plusieurs, que toutE seulE. Alors, j'ai encore plein de question par rapport &#224; la non-exclusivit&#233; : comme celle de la hi&#233;rarchisation des relations amoureuses, affectives par exemple.&lt;br&gt;
Avant (quand j'&#233;tais jeune, hihi) je pensais que je pouvais donner autant d'&#233;nergie, d'importance &#224; toutes mes relations (amoureuses, affectives...) mais le fait est que dans la &#171; r&#233;alit&#233; &#187;, c'est pas si simple. Concr&#232;tement, la hi&#233;rarchisation s'impose presque d'elle-m&#234;me, notamment par le facteur-temps. J'ai personnellement tendance &#224; accorder plus &#171; d'importance &#187; aux relations qui &#171; durent &#187;, ou alors je &#171; choisis &#187; de consacrer plus ou moins de temps &#224; telle relation parce que j'ai d'autres &#171; priorit&#233;s &#187; &#224; certains moments (comme occuper le chantier d'une future prison pour mineurEs par exemple, oups).&lt;br&gt;
Il y a aussi le facteur-&#233;motion : celui qui retourne le bide quand une relation &#171; nouvelle &#187; et super forte d&#233;marre... et hop-l&#224;, on s'enflamme et (presque) plus rien n'occupe autant l'esprit, les &#233;motions. Et l&#224; aussi la hi&#233;rarchisation s'installe : je veux dire, m&#234;me si on ne le veut pas, d&#232;s fois, &#231;a arrive quoi, et pic&#233;tout.&lt;br&gt;
D'autres questionnements tourneraient autours de la visibilisation de nos relations amoureuses, affectives et de comment on lutte contre l'h&#233;t&#233;ronormalit&#233; sans condamner les personnes &#224; cacher leurs &#233;motions, leurs gestes d'affection, qu'elles soient h&#233;t&#233;ro, lesbiennes, gays, queer, trans, bi...bref, faut &#233;crire un autre texte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Rien n'est d&#233;finitif, tout est &#224; r&#233;inventer en permanence (youpiii !)&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'est d&#233;finitif : certains choix ont un sens &#224; un moment T dans la vie, et &#224; un autre moment (X par exemple) ils n'en ont plus du tout.&lt;br class='autobr' /&gt;
ChacunE peut et doit pouvoir s'y retrouver dans ses choix : l'important est justement de faire des vrais choix, en connaissances de causes. Choisissons de vivre des relations exclusives, non-exclusives, uniques, multiples parce que cela nous convient vraiment, et non pas parce que c'est &#171; comme &#231;a &#187;, ou parce que c'est politiquement &#171; correct &#187; (j'ai vu parfois des personnes &#171; s'imposer &#187; la non-exclusivit&#233; parce que c'est &#171; comme &#231;a &#187; dans nos &#171; milieux &#187;, c'est pas vraiment g&#233;nialement subversif dans ces cas l&#224; &#9785;).&lt;br&gt;
Ayons le courage de sortir de nos syst&#232;mes de pens&#233;e dominants, voir parfois religieux pour progresser un peu. Apprenons &#224; nous parler, &#224; construire des rapports de confiance, &#224; &#233;largir nos &#233;ventails de choix, nos horizons des possibles...bref, allons-y quoi !&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a ressemble &#224; une conclusion, &#231;a ? bof, tant pis &#9786;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emma, septembre 2006. emma-g at boum point org&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class="hyperlien"&gt;Voir en ligne : &lt;a href="http://polyradicals.org/" class="spip_out"&gt;Le site des &#034;polyradicals&#034; : polyamory, feminism, revolution...&lt;/a&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<enclosure url="https://www.infokiosques.net/IMG/pdf/l_amour_c_est_mal-2.pdf" length="809751" type="application/pdf" />
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'abolition du travail</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article380</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.infokiosques.net/spip.php?article380</guid>
		<dc:date>2007-02-18T13:38:47Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bob Black</dc:creator>


		<dc:subject>Critiques du travail</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Ce texte d&#233;finit en quoi le travail est un crime contre l'humanit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
en lui-m&#234;me ou &#224; travers ses cons&#233;quences. Pour l'abolir, Bob Black propose une r&#233;volution ludique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Les employ&#233;s, enr&#233;giment&#233;s toute leur vie, happ&#233;s par le travail au sortir de l'&#233;cole et mis entre parenth&#232;ses par leur famille &#224; l'&#226;ge pr&#233;scolaire puis &#224; celui de l'hospice, sont accoutum&#233;s &#224; la hi&#233;rarchie et psychologiquement r&#233;duits en esclavage. Leur aptitude &#224; l'autonomie est si atrophi&#233;e que leur peur de la libert&#233; est la moins irrationnelle de leurs nombreuses phobies. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;sommaire :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; MIS&#200;RE DU SALARIAT
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; L'ESCLAVAGE VOLONTAIRE
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; PRODUIRE, POURRIR, MOURIR
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; L'ABOLITION DU TRAVAIL
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; LA R&#201;VOLUTION LUDIQUE&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique5" rel="directory"&gt;A&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot6" rel="tag"&gt;Critiques du travail&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L101xH150/arton380-323c3.jpg?1781147548' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='101' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff380.jpg?1171349741&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le travail est la source de toute mis&#232;re, ou presque, dans ce monde. Tous les maux qui se peuvent nommer proviennent de ce que l'on travaille - ou de ce que l'on vit dans un monde vou&#233; au travail. Si nous voulons cesser de souffrir, il nous faut arr&#234;ter de travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne signifie nullement que nous devrions arr&#234;ter de nous activer. Cela implique surtout d'avoir &#224; cr&#233;er un nouveau mode de voie fond&#233; sur le jeu ; en d'autres mots, une r&#233;volution ludique. Par &#034;jeu&#034;, j'entends aussi bien la f&#234;te que la cr&#233;ativit&#233;, la rencontre que la communaut&#233;, et peut-&#234;tre m&#234;me l'art. On ne saurait r&#233;duire la sph&#232;re du jeu aux jeux des enfants, aussi enrichissants que puissent &#234;tre ces premiers amusements. J'en appelle &#224; une aventure collective dans l'all&#233;gresse g&#233;n&#233;ralis&#233;e ainsi qu'&#224; l'exub&#233;rance mutuelle et consentie librement. Le jeu n'est pas passivit&#233;. Il ne fait aucun doute que nous avons tous besoin de consacrer au pur d&#233;lassement et &#224; l'indolence infiniment plus de temps que cette &#233;poque ne le permet, quels que soient notre m&#233;tier ou nos revenus. Pourtant, une fois que nous nous sommes repos&#233;s des fatigues du salariat, nous d&#233;sirons presque tous agir encore. Oblomovisme et Stakhanovisme ne sont que les deux faces de la m&#234;me monnaie de singe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie ludique est totalement incompatible avec la r&#233;alit&#233; existante. Tant pis pour la &#034;r&#233;alit&#233;&#034;, ce trou noir qui aspire toute vitalit&#233; et nous prive du peu de vie qui distingue encore l'existence humaine de la simple survie. Curieusement - ou peut-&#234;tre pas - toutes les vieilles id&#233;ologies sont conservatrices, en ce qu'elles crient aux vertus du travail. Pour certaines d'entre elles, comme le marxisme et la plupart des vari&#233;t&#233;s d'anarchisme, leur culte du travail est d'autant plus f&#233;roce qu'elles ne croient plus &#224; grand chose d'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche mod&#233;r&#233;e dit que nous devrions abolir toute discrimination dans l'emploi. J'affirme pour ma part qu'il faut en finir avec l'emploi. Les conservateurs plaident pour une l&#233;gislation garantissant le droit au travail. Dans la lign&#233;e du turbulent gendre de Marx, Paul Lafargue, je soutiens le droit &#224; la paresse. Certains gauchistes jappent en faveur du plein-emploi. J'aspire au plein-ch&#244;mage, comme les surr&#233;alistes - sauf que je ne plaisante pas, moi. Les sectes trotskistes militent au nom de la r&#233;volution permanente. Ma cause est celle de la f&#234;te permanente. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or, si tous ces id&#233;ologues sont des partisans du travail - et pas seulement parce qu'ils comptent faire accomplir leur labeur par d'autres -, ils manifestent d'&#233;tranges r&#233;ticences &#224; le dire. Ils peuvent p&#233;rorer sans fin sur les salaires, les horaires, les conditions de travail, l'exploitation, la productivit&#233;, la rentabilit&#233; ; ils sont dispos&#233;s &#224; parler de tout sauf du travail lui-m&#234;me. Ces experts, qui se proposent de penser &#224; notre place, font rarement &#233;tat publiquement de leurs conclusions sur le travail, malgr&#233; son &#233;crasante importance dans nos vie. Les syndicats et les managers sont d'accords pour dire que nous devrions vendre notre temps, nos vies en &#233;change de la survie, m&#234;me s'ils en marchandent le prix. Les marxistes pensent que nous devrions &#234;tre r&#233;gent&#233;s par des bureaucrates. Les libertariens estiment que nous devrions travailler sous l'autorit&#233; exclusive des hommes d'affaires. Les f&#233;ministes n'ont rien contre l'autorit&#233;, du moment qu'elle est exerc&#233;e par des femmes. Il est clair que ces marchands d'id&#233;ologies sont s&#233;rieusement divis&#233;s quant au partage de ce butin qu'est le pouvoir. Il est non moins clair qu'aucun d'eux ne voit la moindre objection au pouvoir en tant que tel et que tous veulent continuer &#224; nous faire travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous &#234;tes peut-&#234;tre en train de vous demander si je plaisante ou si je suis s&#233;rieux. Je plaisante et je suis s&#233;rieux. &#202;tre ludique ne veut pas dire &#234;tre ridicule. Le jeu n'est pas forc&#233;ment frivole, m&#234;me si frivolit&#233; n'est pas trivialit&#233; : le plus souvent, on devrait prendre la frivolit&#233; au s&#233;rieux. J'aimerais que le vie soit un jeu - mais un jeu dont l'enjeu soit vertigineux. Je veux jouer pour de vrai.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;MIS&#200;RE DU SALARIAT&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'alternative au travail n'est pas seulement l'oisivet&#233;. &#202;tre ludique ne veut pas dire &#234;tre endormi. Autant je ch&#233;ris les plaisirs de l'indolence, autant celle-ci n'est jamais si gratifiante que lorsqu'elle ponctue d'autres plaisirs et passe-temps. Je n'appr&#233;cie pas plus cette soupape bien g&#233;r&#233;e et encadr&#233;e qu'on appelle &#034;loisirs&#034;. Loin de l&#224;. Les loisirs ne produisent que du non-travail au nom du travail. Les loisirs sont compos&#233;s du temps pass&#233; &#224; se reposer des fatigues du boulot et &#224; essayer fr&#233;n&#233;tiquement, mais en vain, d'en oublier l'existence. De nombreuses personnes reviennent de vacances avec un air si abattu que l'on dirait qu'elles retournent bosser pur se reposer. La principale diff&#233;rence entre le travail et les loisirs est la suivante : au boulot, au moins, l'avachissement et l'ali&#233;nation sont r&#233;mun&#233;r&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne joue pas sur les mots. Quand je dis que je veux abolir le travail, je veux pr&#233;cis&#233;ment dire ce que j'&#233;nonce, mais il me faut pr&#233;ciser ce que j'entends par l&#224;, en d&#233;finissant mes termes de mani&#232;re non sp&#233;cialis&#233;e. Ma d&#233;finition minimale du travail est le labeur forc&#233;, c'est-&#224;-dire la production obligatoire. Ces deux derniers param&#232;tres sont essentiels. Le travail est la production effectu&#233;e sous la contrainte de moyens &#233;conomiques ou politiques, la carotte ou le b&#226;ton - la carotte n'est que la continuation du b&#226;ton par d'autres moyens. Mais toute cr&#233;ation n'est pas travail. Le travail n'est jamais accompli pour lui-m&#234;me, il l'est par rapport &#224; quelque produit ou profit qu'en tire le travailleur, ou plus souvent une autre personne. Voil&#224; ce qu'est n&#233;cessairement le travail. Le d&#233;finir, c'est le m&#233;priser. Mais le travail est g&#233;n&#233;ralement pire encore que ce que cette d&#233;finition d&#233;voile. La dynamique de la domination intrins&#232;que au travail tend avec le temps &#224; s'&#233;tablir en syst&#232;me &#233;labor&#233;. Dans les soci&#233;t&#233;s &#034;avanc&#233;es&#034; o&#249; triomphe le travail - toutes les soci&#233;t&#233;s industrielles, qu'elles se veuillent capitalistes ou &#034;communistes&#034; -, le travail acquiert invariablement d'autres attributs qui ne font que renforcer son iniquit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Habituellement - et cela &#233;tait encore plus vrai dans les r&#233;gimes &#034;communistes&#034;, o&#249; l'&#201;tat &#233;tait l'employeur principal et chaque personne un employ&#233;, que dans les pays capitalistes -, le travail c'est l'emploi, c'est-&#224;-dire le travail salari&#233;, ce qui revient &#224; se vendre &#224; cr&#233;dit. Ainsi 95% des Am&#233;ricains qui travaillent sont salari&#233;s - de quelqu'un ou de quelque chose. Dans les &#201;tats r&#233;gis par le mod&#232;le socialiste, on n'&#233;tait pas loin des 100%. Seuls les bastions du tiers-monde agricole - le Mexique, l'Inde, le Br&#233;sil, la Turquie - abritent pour un temps encore des concentrations significatives de paysans qui perp&#233;tuent l'arrangement traditionnel r&#233;gentant l'essentiel de l'activit&#233; au cours des derniers mill&#233;naires : le versement d'imp&#244;ts &#233;crasants, qu'on peut appeler ran&#231;on, &#224; l'&#201;tat ou de rentes &#224; des propri&#233;taires terriens parasitaires, en &#233;change d'une certaine tranquillit&#233;. De nos jours, m&#234;me ce march&#233; de dupes, cette existence pr&#233;caire et soumise, para&#238;t pr&#233;f&#233;rable &#224; l'esclavage salari&#233;. Tous les travailleurs de l'industrie et des bureaux sont des employ&#233;s et subissent donc une forme de surveillance qui garantit leur servilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le travail moderne engendre de pires effets encore. Les gens ne se contentent pas de travailler ; ils ont des &#034;jobs&#034;, des pseudo-m&#233;tiers, et accomplissent continuellement une seule t&#226;che productive. M&#234;me si cette derni&#232;re rec&#232;le une dimension int&#233;ressante (ce qui est le cas d'un nombre d&#233;croissant de ces jobs), la monotonie induite par son exclusivit&#233; obligatoire phagocyte tout son potentiel ludique. Un job qui pourrait engager l'&#233;nergie de quelques personnes, durant un temps raisonnable, pour le plaisir, devient un fardeau pour ceux qui doivent s'y astreindre quarante heures par semaine, sans avoir leur mot &#224; dire sur la mani&#232;re de le faire, pour le seul profit d'actionnaires qui ne contribuent en rien au projet - et sans la moindre possibilit&#233; de partager les t&#226;ches parmi ceux qui doivent vraiment s'y frotter. Voil&#224; le vrai monde du travail : un monde de b&#233;vues bureaucratiques, de harc&#232;lement sexuel et de discrimination, peupl&#233; de patrons obtus exploitant et brimant leurs subordonn&#233;s, lesquels - selon n'importe quel crit&#232;re technique et rationnel - devraient &#234;tre aux commandes et prendre les d&#233;cisions. Mais dans la r&#233;alit&#233;, le capitalisme soumet encore les imp&#233;ratifs de productivit&#233;s et de rentabilit&#233; aux exigences du contr&#244;le organis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;ch&#233;ance que conna&#238;t au boulot l'&#233;crasante majorit&#233; des travailleurs na&#238;t d'une vari&#233;t&#233; infinie d'humiliations, qu'on peut d&#233;signer globalement du nom de &#034;discipline&#034;. Des gens comme Foucault ont analys&#233; de mani&#232;re complexe ce ph&#233;nom&#232;ne, alors qu'il est fort simple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discipline est constitu&#233;e de la totalit&#233; des contr&#244;les coercitifs qui s'exercent sur le lieu de travail : surveillance, ex&#233;cution machinale des t&#226;ches, rythmes de travail impos&#233;s, quotas de production, pointeuses, etc. La discipline est ce que le magasin, l'usine et le bureau ont en commun avec la prison, l'&#233;cole et l'h&#244;pital psychiatrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle horreur n'a pas d'exemple dans l'histoire pr&#233;industrielle. Elle d&#233;passe les capacit&#233;s de nuisance dont jouissaient des tyrans tels que N&#233;ron, Gengis Khan ou Ivan le Terrible. Aussi n&#233;fastes et malveillants qu'ils fussent, ces oppresseurs ne disposaient pas des moyens raffin&#233;s de domination dont profite le despotisme actuel. La discipline est par excellence le mode de contr&#244;le moderne, aussi artificiel que pernicieux. Elle est &#224; prohiber sans complaisance dans la soci&#233;t&#233; humaine, d&#232;s que s'en pr&#233;sentera l'occasion, et dans tous ses aspects.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tel est le travail. Le jeu est pr&#233;cis&#233;ment l'inverse. Le jeu est toujours volontaire. Ce qui pourrait &#234;tre un jeu devient un travail s'il est effectu&#233; sous la contrainte - c'est l'&#233;vidence. Bernie de Koven a tent&#233; de d&#233;finir le jeu comme la mise entre parenth&#232;ses des cons&#233;quences. Cette d&#233;finition est inacceptable si elle implique que tout jeu n'est que futilit&#233;. Il ne s'agit pas de savoir si jouer produit ou non des cons&#233;quences. C'est nier le plaisir qu'engendre le jeu. En v&#233;rit&#233;, les cons&#233;quences du jeu, lorsqu'il y en a, sont gratuites. Le jeu et le don sont &#233;troitement li&#233;s. Ils participent, mentalement et socialement, de la m&#234;me impulsion individuelle et g&#233;n&#233;rique : l'instinct ludique. Le jeu et le don partagent le m&#234;me hautain d&#233;dain pour le r&#233;sultat. Le joueur aime jouer, donc il joue. Dans l'activit&#233; ludique, la gratification principale r&#233;side dans l'activit&#233; elle-m&#234;me, quelle qu'elle soit. Un th&#233;oricien du jeu comme Huizinga, autrement pertinent que ce con de Koven, pr&#233;tend, dans Homo Ludens, d&#233;finir l'activit&#233; humaine comme un jeu dont il faut respecter les r&#232;gles. J'ai le plus grand respect pour l'&#233;rudition de Huizinga mais, en l'occurrence, je conteste avec force l'&#233;troitesse de sa d&#233;finition. Certes, il existe nombre de beaux jeux, tels que les &#233;checs, le base-ball, le Monopoly ou le bridge, qui sont soumis &#224; des r&#232;gles ; mais la sph&#232;re du jeu d&#233;passe celles du sport et des jeux de soci&#233;t&#233;. La conversation et le sexe, la danse et le voyage, voil&#224; par exemple, des activit&#233;s qui peuvent ais&#233;ment &#233;chapper &#224; des conventions intangibles. Or, elles rel&#232;vent, sans l'ombre d'un doute, du jeu. Et on peut se jouer des r&#232;gles elles-m&#234;mes aussi ais&#233;ment que de toutes choses.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'ESCLAVAGE VOLONTAIRE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le travail bafoue la libert&#233;. Selon le discours officiel, nous autres Occidentaux vivons dans des d&#233;mocraties et jouissons de droits fondamentaux, alors que d'autres sont plus infortun&#233;s : priv&#233;s de libert&#233;, ils doivent subir le joug d'&#201;tats policiers. Ces victimes ob&#233;issent, sous peine du pire, aux ordres, quel qu'en soit l'arbitraire. Les autorit&#233;s les maintiennent sous une surveillance permanente. Les bureaucrates &#224; la solde de l'&#201;tat contr&#244;lent jusqu'aux moindres d&#233;tails de la vie quotidienne. Les dirigeants qui les harc&#232;lent n'ont &#224; r&#233;pondre qu'&#224; leurs propres sup&#233;rieurs, dans le secteur public comme dans le priv&#233;. Dans les deux cas, la dissidence et la d&#233;sob&#233;issance sont punies. Des d&#233;lateurs informent r&#233;guli&#232;rement les autorit&#233;s. On nous pr&#233;sente tout cela comme &#233;tant le Mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en effet cette vision est effroyable, m&#234;me si ce n'est rien d'autre qu'une description universelle de l'entreprise moderne. Les conservateurs, les ultra-lib&#233;raux et les d&#233;mocrates de gauche qui d&#233;noncent le totalitarisme sont des faux-culs, des pharisiens. Il y a plus de libert&#233; dans n'importe quelle dictature vaguement d&#233;stalinis&#233;e que dans l'entreprise am&#233;ricaine ordinaire. La discipline qu'on applique dans une usine ou dans un bureau est la m&#234;me que dans une prison ou un monast&#232;re. En fait, comme l'ont montr&#233; Foucault et d'autres historiens, les prisons et les usines sont apparues &#224; peu pr&#232;s &#224; la m&#234;me &#233;poque. Et leurs initiateurs se sont d&#233;lib&#233;r&#233;ment copi&#233;s les uns les autres pour ce qui est des techniques de contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un travailleur est un esclave &#224; temps partiel. C'est le patron qui d&#233;cide de l'heure &#224; laquelle il vous faut arriver au travail et celle de la sortie - et de ce que vous allez y faire entre-temps. Il vous dit quelle quantit&#233; de labeur il faut effectuer, et &#224; quel rythme. Il a le droit d'exercer son pouvoir jusqu'aux plus humiliantes extr&#233;mit&#233;s. Si tel est son bon plaisir, il peut tout r&#233;glementer : la fr&#233;quence de vos pauses-pipi, la mani&#232;re de vous v&#234;tir, etc. Hors quelques garde-fou juridiques fort variables, il peut vous renvoyer sous n'importe quel pr&#233;texte - ou sans la moindre raison. Il vous fait espionner par des mouchards et des cheffaillons, il constitue des dossiers sur chacun de ses employ&#233;s. R&#233;pondre du tac au tac devient dans l'entreprise une forme intol&#233;rable d'insubordination - faute professionnelle s'il en est - comme si un travailleur n'&#233;tait qu'un vilain garnement : non seulement cela vous vaut d'&#234;tre vir&#233; mais cela peut vous priver de prime de d&#233;part et d'allocations-ch&#244;mage. Sans y trouver plus de vertu ni de raison, on peut noter que les enfants, en famille comme &#224; l'&#233;cole, subissent un traitement fort comparable, qu'on justifie dans leur cas par leur immaturit&#233; postul&#233;e. Cela en dit long sur leurs parents et leurs professeurs, ces pauvres employ&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avilissant syst&#232;me de domination que je viens de d&#233;crire gouverne plus de la moiti&#233; des heures d'&#233;veil de la majorit&#233; des femmes et de la multitude des hommes pendant des d&#233;cennies, durant la majeure partie de leur existence. Dans certains cas, il n'est pas trop erron&#233; de nommer notre syst&#232;me d&#233;mocratie ou capitalisme ou, plus pr&#233;cis&#233;ment encore, industrialisme ; mais les appellations les plus appropri&#233;es sont fascisme d'usine et oligarchie de bureau. Quiconque pr&#233;tend que ces gens sont libres est un menteur ou un imb&#233;cile. On est ce que l'on fait. Si l'on s'adonne &#224; un travail monotone, stupide et ennuyeux, il y a de grandes chances pour que l'on devienne &#224; son tour monotone, stupide et ennuyeux. Le travail - l'esclavage salari&#233; et la nature de l'activit&#233; qu'il induit - constitue en lui-m&#234;me une bien plus valide explication &#224; la cr&#233;tinisation rampante qui submerge le monde que des outils de contr&#244;le aussi abrutissants que la t&#233;l&#233;vision ou le syst&#232;me &#233;ducatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les employ&#233;s, enr&#233;giment&#233;s toute leur vie, happ&#233;s par le travail au sortir de l'&#233;cole et mis entre parenth&#232;ses par leur famille &#224; l'&#226;ge pr&#233;scolaire puis &#224; celui de l'hospice, sont accoutum&#233;s &#224; la hi&#233;rarchie et psychologiquement r&#233;duits en esclavage. Leur aptitude &#224; l'autonomie est si atrophi&#233;e que leur peur de la libert&#233; est la moins irrationnelle de leurs nombreuses phobies. L'art de l'ob&#233;issance, qu'ils pratiquent avec tant de z&#232;le au travail, ils le transmettent dans les familles qu'ils fondent, reproduisant ainsi le syst&#232;me en toutes fa&#231;ons et propagent sous toutes ses formes le conformisme culturel, politique et moral. D&#232;s lors qu'on a vid&#233;, par le travail, les &#234;tres humains de toute vitalit&#233;, ils se soumettent volontiers et en tout &#224; la hi&#233;rarchie et aux d&#233;cisions des experts. Ils ont pris le pli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes si li&#233;s au monde du travail que nous ne voyons gu&#232;re le mal qui nous est fait. Il nous faut compter sur des observateurs venus d'autres &#226;ges ou d'autres cultures pour appr&#233;cier l'extr&#234;me gravit&#233; pathologique de notre situation pr&#233;sente. Il fut un temps, dans notre propre pass&#233;, o&#249; nul n'aurait compris ou admis l'&#034;&#233;thique du travail&#034;. Weber ne se trompe sans doute pas lorsqu'il &#233;tablit un lien entre l'apparition de celle-ci et celle d'une religion, le calvinisme ; lequel, s'il s'est propag&#233; &#224; notre &#233;poque plut&#244;t qu'il y a quatre si&#232;cle, aurait &#233;t&#233; imm&#233;diatement, et non sans raison, d&#233;nonc&#233; de toutes parts comme &#233;tant une secte bizarro&#239;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, il nous suffit de puiser dans la sagesse de l'Antiquit&#233; pour prendre quelque recul par rapport au travail. Les anciens ne se leurraient pas sur le travail et leurs vues sur la question demeur&#232;rent incontest&#233;es, mis &#224; part les fanatiques calvinistes, jusqu'&#224; ce que triomphe l'industrialisme - non sans avoir re&#231;u la b&#233;n&#233;diction de ces proph&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imaginons un instant que le travail ne transforme pas les gens en &#234;tres soumis et d&#233;shumanis&#233;s. Imaginons, &#224; rebours de toutes notions psychologiques plausibles comme de l'id&#233;ologie m&#234;me des thurif&#233;raires du travail, que ce dernier n'ait aucun effet sur la formation du caract&#232;re. Et imaginons que le travail ne soit pas aussi fatiguant, ennuyeux et humiliant que ce que nous en savons tous, dans la douloureuse r&#233;alit&#233;. M&#234;me ainsi le travail bafouerait encore toute aspiration humaniste et d&#233;mocratique, pour la simple raison qu'il confisque une si grande partie de notre temps. Socrate disait que les travailleurs manuels faisaient de pi&#232;tres amis et de pi&#232;tres citoyens parce qu'ils n'avaient pas le temps de remplir les devoirs de l'amiti&#233; et d'assumer les responsabilit&#233;s de la citoyennet&#233;. Il n'avait pas tort, le bougre. &#192; cause du travail, nous ne cessons de regarder nos montres, quelle que soit notre activit&#233;. Le &#034;temps libre&#034; n'est rien d'autre que du temps qui ne co&#251;te rien aux patrons. Le temps libre est principalement consacr&#233; &#224; se pr&#233;parer pour le travail, &#224; revenir du travail, &#224; surmonter la fatigue du travail. Le temps libre est un euph&#233;misme qui d&#233;signe la mani&#232;re dont la main d'oeuvre se transporte &#224; ses propres frais pour se rendre au labeur et assume l'essentiel de sa propre maintenance et de ses r&#233;parations. Le charbon et l'acier ne font pas cela. Les fraiseuses et les machines &#224; &#233;crire ne font pas cela. Mais les travailleurs le font. Pas &#233;tonnant que Edward G. Robinson s'&#233;crie, dans un de ses films de gangsters : &#034;Le travail, c'est pour les d&#233;biles !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant Platon que X&#233;nophon attribuent &#224; Socrate - et &#224; l'&#233;vidence partagent avec lui - une conscience des effets nocifs du travail sur le travailleur en tant que citoyen et en tant qu'humain. H&#233;rodite d&#233;signe le m&#233;pris du travail comme une vertu des Grecs classiques &#224; leur apog&#233;e culturelle. Pour ne prendre qu'un seul exemple &#224; Rome, Cic&#233;ron dit que &#034;quiconque &#233;change son labeur contre de l'argent se vend lui-m&#234;me et se place de lui-m&#234;me dans les rangs des esclaves&#034;. Telle franchise est rare de nos jours, mais des soci&#233;t&#233;s primitives contemporaines qu'on nous apprend &#224; m&#233;priser en fournissent des exemples qui ont &#233;clair&#233; les anthropologues occidentaux. Les Kapauku de l'ouest de la Nouvelle-Guin&#233;e ont, d'apr&#232;s Posposil, une conception de l'&#233;quilibre vital selon laquelle ils ne travaillent qu'un jour sur deux, la journ&#233;e de repos &#233;tant destin&#233;e &#224; &#034;recouvrer la puissance et la sant&#233; perdues&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos anc&#234;tres, aussi r&#233;cemment qu'au XVIII&#232; si&#232;cle, alors m&#234;me qu'ils &#233;taient d&#233;j&#224; bien avanc&#233;s dans la voie qui nous a men&#233; dans ce merdier, avaient du moins conscience de ce que nous avons oubli&#233; - la face cach&#233;e de l'industrialisation. Leur ardente d&#233;votion &#224; &#034;Saint-Lundi&#034; - imposant de facto la semaine de cinq jours cinquante ans avant sa cons&#233;cration l&#233;gale - faisait le d&#233;sespoir des premiers propri&#233;taires de fabriques. Il se passa bien du temps avant qu'ils ne se soumettent &#224; la tyrannie de la cloche, anc&#234;tre de la pointeuse. En fait, il fallut remplacer, le temps d'une g&#233;n&#233;ration, ou deux, les adultes m&#226;les par des femmes, plus habitu&#233;es &#224; l'ob&#233;issance, et des enfants, plus faciles &#224; modeler selon les exigences industrielles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me les paysans exploit&#233;s de l'Ancien R&#233;gime parvenaient &#224; arracher &#224; leurs seigneurs une bonne part du temps cens&#233; appartenir au service de ces derniers. D'apr&#232;s Lafargue, un quart du calendrier des paysans fran&#231;ais &#233;tait constitu&#233; de dimanches et de jours de f&#234;tes. Tchayanov, &#233;tudiant les villages de la Russie tsariste - qu'on ne peut gu&#232;re qualifier de soci&#233;t&#233; progressiste - montre de m&#234;me que les paysans consacraient entre un cinqui&#232;me et un quart des jours de l'ann&#233;e au repos. Obnubil&#233;s par la productivit&#233;, nos contemporains sont &#224; l'&#233;vidence tr&#232;s en retard, en mati&#232;re de r&#233;duction du temps de travail, sur ces soci&#233;t&#233;s archa&#239;ques. S'ils nous voyaient, les moujiks surexploit&#233;s se demanderaient pour quelle &#233;trange raison nous continuons &#224; travailler. Nous devrions sans r&#233;pit nous poser la m&#234;me question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour saisir l'immense &#233;tendue de notre d&#233;g&#233;nerescence, il suffit de consid&#233;rer la condition premi&#232;re de l'humanit&#233;, sans gouvernements ni propri&#233;t&#233;, alors que nous &#233;tions nomades chasseurs et cueilleurs. Hobbes pr&#233;sumait que notre existence &#233;tait alors brutale, d&#233;sagr&#233;able et courte. D'autres estiment que la vie, dans les temps pr&#233;historiques, n'&#233;tait qu'une lutte d&#233;sesp&#233;r&#233;e et continuelle pour la survie, une guerre livr&#233;e &#224; une Nature impitoyable, o&#249; la mort et le d&#233;sastre attendaient les malchanceux et tous ceux qui ne pouvaient relever le d&#233;fi du combat pour l'existence. En fait, il ne s'agit l&#224; que du reflet des peurs que suscite l'effondrement de l'autorit&#233; gouvernementale au sein de groupes humains accoutum&#233;s &#224; ne pas s'en passer, tels que l'Angleterre de Hobbes pendant la guerre civile. Les compatriotes de Hobbes avaient pourtant d&#233;couvert des formes alternatives de soci&#233;t&#233;, indiquant qu'il existait d'autres mani&#232;res de vivre - parmi les Indiens d'Am&#233;rique du Nord,ut particuli&#232;rement - mais d&#233;j&#224; trop &#233;loign&#233;s de leur propre exp&#233;rience pour qu'ils les assimilent. Seuls les gueux, dont les frugales conditions d'existence &#233;taient plus proches de celles des Indiens, pouvaient les comprendre et, parfois, se sentir attir&#233;s par leur mode de vie. Tout au long du XVIIIe si&#232;cle, des colons anglais firent d&#233;fection pour aller vivre dans les tribus indiennes ou, captifs de ces derni&#232;res, refus&#232;rent de retourner &#224; la civilisation, tandis que les Indiens ne faisaient jamais d&#233;fection pour aller vivre dans les colonies blanches - pas plus que les Allemands de l'Ouest n'escaladaient nagu&#232;re le mur pour demander l'asile en RDA...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La version &#034;lutte-pour-la-vie&#034; du darwinisme - &#224; la Thomas Huxley - refl&#232;te plus les conditions &#233;conomiques de l'Angleterre victorienne qu'une approche scientifique de la s&#233;lection naturelle, ainsi que l'a d&#233;montr&#233; l'anarchiste Kropotkine dans son livre L'Aide mutuelle, un facteur d'&#233;volution - Kropotkine &#233;tait un savant, un g&#233;ographe qui eut, bien involontairement, l'occasion d'&#233;tudier la question sur le terrain lors de son exil en Sib&#233;rie : il savait de quoi il parlait. En revanche et &#224; l'instar de la plupart des th&#233;ories sociales et politiques, l'histoire que Hobbes et ses successeurs racontent n'est qu'une autobiographie par inadvertance. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'anthropologue Marshall Sahlins, &#233;tudiant les donn&#233;es concernant les chasseurs-cueilleurs contemporains, fit exploser le mythe forg&#233; par Hobbes, dans un texte intitul&#233; &#194;ge de pierre, &#226;ge d'abondance. Les chasseurs-cueilleurs travaillent beaucoup moins que nous, et leur travail est difficile &#224; distinguer de ce que nous consid&#233;rons relever du jeu. Sahlins en conclut que &#034;les chasseurs-cueilleurs travaillent moins que nous et que, plut&#244;t que d'&#234;tre une harassante besogne, la qu&#234;te pour la nourriture est occasionnelle ; leurs loisirs sont abondants et ils consacrent plus de temps &#224; la sieste que dans aucune autre forme de soci&#233;t&#233;&#034;. Ils &#034;travaillent&#034; en moyenne quatre heures par jour, si toutefois on peut nommer &#034;travail&#034; leur activit&#233;. Leur &#034;labeur&#034;, tel qu'il nous appara&#238;t, est hautement qualifi&#233; et d&#233;veloppe leurs capacit&#233;s intellectuelles et physiques ; le travail non qualifi&#233; &#224; grande &#233;chelle, observe Sahlins, n'est possible que dans le syst&#232;me industrialiste. L'activit&#233; des chasseurs-cueilleurs correspond ainsi &#224; la d&#233;finition du jeu selon Friedrich Schiller : la seule occasion qui permette &#224; l'homme de r&#233;aliser sa pleine humanit&#233; en donnant libre cours aux deux aspects de sa double nature, la sensation et la pens&#233;e. Voici ce qu'en dit le grand po&#232;te : &#034;L'animal travaille lorsque la privation est le ressort principal de son activit&#233; et il joue quand c'est la profusion de ses forces qui est ce ressort, quand la vie, par sa surabondance, stimule elle-m&#234;me l'activit&#233;&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le jeu et la libert&#233; sont, en mati&#232;re de production, coextensifs. M&#234;me Marx, qui malgr&#233; toutes ses bonnes intentions appartient au panth&#233;on productiviste, observait qu'&#034;il ne saurait y avoir de libert&#233; avant que ne soit d&#233;pass&#233; le point o&#249; demeure n&#233;cessaire le travail sous la contrainte de la n&#233;cessit&#233; et de l'utilit&#233; ext&#233;rieure&#034;. Il ne parvint jamais &#224; se convaincre lui-m&#234;me d'identifier clairement cette heureuse circonstance pour ce qu'elle est : l'abolition du travail, l'auto-supression du prol&#233;tariat - cela pouvait, apr&#232;s tout, para&#238;tre paradoxal,si&#232;cle pass&#233;, d'&#234;tre &#224; la fois protravailleur et antitravail. Plus maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aspiration &#224; revenir ou &#224; avancer vers une vie d&#233;barrass&#233;e du travail transpara&#238;t dans tous les trait&#233;s d'histoire sociale et culturelle s&#233;rieux de l'Europe pr&#233;industrielle, parmi lesquels on peut citer Englandin Transition de Dorothy George ou Popular Culture in Early Modern Europe de Peter Burke. Tout aussi pertinent est l'essai de Daniel Bell, Work and its Discontents, &#224; ma connaissance le premier texte &#224; s'&#233;tendre aussi longuement sur la r&#233;volte contre le travail. Comme le note Bell, l'Adam Smith de La Richesse des nations, malgr&#233; son enthousiasme &#233;perdu pour le march&#233; et la division du travail, &#233;tait bien plus conscient de l'aspect peu reluisant du travail que ne le sont les &#233;conomistes de l'&#233;cole de Chicago et tous les modernes &#233;pigones de Smith. Ce dernier observait avec franchise : &#034;L'intelligence de la majeure partie des hommes est n&#233;cessairement form&#233;e par leur emploi habituel. L'homme dont la vie se passe &#224; effectuer quelques gestes simples n'a gu&#232;re l'occasion d'exercer son intelligence. Il devient g&#233;n&#233;ralement aussi stupide et ignorant qu'il est possible &#224; une cr&#233;ature humaine de l'&#234;tre...&#034; Voil&#224;, en quelques mots directs, ma critique du travail. Belle &#233;crivait en 1956, en plein &#226;ge d'or de l'imb&#233;cillit&#233; et de l'autosatisfaction dans l'Am&#233;rique d'Eisenhower, mais il d&#233;crivait de mani&#232;re pr&#233;monitoire le malaise inorganis&#233; et inorganisable des ann&#233;es 70 qui s'est perp&#233;tu&#233; depuis et qui est impossible &#224; r&#233;cup&#233;rer par quelque tendance politique que ce soit, qu'on ne peut exploiter et qu'on feint donc d'ignorer. Ce probl&#232;me est la r&#233;volte contre le travail. Les &#233;conomistes n&#233;o-lib&#233;raux - les Milton Friedman et ses Chicago Boys - n'en parlent jamais dans leurs textes parce que, pour emprunter &#224; leur jargon et comme on dit dans Star Trek : It does not compute. &#034;&#199;a ne se calcule pas&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;PRODUIRE, POURRIR, MOURIR&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si ces objections, fond&#233;es sur l'amour de la libert&#233;, &#233;chouent &#224; persuader les humanistes &#224; tendance utilitariste ou m&#234;me paternaliste, il en est d'autres que ceux-ci ne peuvent n&#233;gliger. Le travail peut nuire gravement &#224; votre sant&#233;. En fait, le travail est un meurtre de masse, un g&#233;nocide. Directement ou indirectement, le travail va tuer la plupart des lecteurs de ces lignes. Les statistiques disent qu'entre 14000 et 25000 personnes meurent, aux &#201;tat-Unis, dans l'exercice de leur profession. Plus de 2 millions de travailleurs ont &#233;t&#233; mutil&#233;s ou ont gard&#233; un handicap. De 20 &#224; 25 millions d'entre eux sont bless&#233;s chaque ann&#233;e. Pr&#233;cisons que ces chiffres sont bas&#233;s sur une estimation extr&#234;mement conservatrice de ce qu'est un accident du travail. Ainsi, ils n'incluent pas les 500 000 patients souffrant de maladies professionnelles. J'ai feuillet&#233; r&#233;cemment un livre consacr&#233; aux maladies professionnelles qui comptait plus de 1200 pages. Et toutes ces donn&#233;es ne font qu'effleurer la r&#233;alit&#233;. Les statistiques disponibles ne prennent en compte que les cas &#233;vident, comme les 100 000 mineurs atteints de pneumoconiose ou de silicose et dont 4000 meurent chaque ann&#233;e, ce qui &#233;quivaut &#224; un taux de mortalit&#233; bien plus &#233;lev&#233; que, par exemple, celui du sida. Si ce dernier retient infiniment plus l'attention des m&#233;dias, cela ne fait que refl&#233;ter le postulat selon lequel le sida frappe surtout des pervers qui pourraient choisir de renoncer &#224; la d&#233;pravation tandis que le travail de la mine est une activit&#233; sacr&#233;e qu'on ne saurait remettre en cause. Ce que taisent les statistiques, ce sont ces millions de vies qui sont abr&#233;g&#233;es par le travail - ce qui constitue une forme d'homicide, apr&#232;s tout... Voyez les m&#233;decins qui se tuent &#224; la t&#226;che, la cinquantaine venue. Voyez tous les autres workaholics, ces forcen&#233;s du boulot pour lesquels le travail est une drogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si vous n'&#234;tes pas tu&#233; ou mutil&#233; au travail, il se pourrait bien que cela vous arrive en y allant ou en en revenant, ou bien pendant que vous en cherchez, ou encore pendant que vous essayez d'en oublier les tourments. La grand majorit&#233; des accident&#233;s de la route le sont, directement ou indirectement, dans le cadre d'une de ces activit&#233;s que le travail rend obligatoire : trajets professionnels, transports de main-d'oeuvre, cong&#233;s pay&#233;s. &#192; ce bilan aggrav&#233; des victimes du travail,e doit d'ajouter celles de la pollution industrielle et automobile ou de l'alcoolisme et de la toxicomanie induits par la mis&#232;re du travail. Tant les maladies cardiaques que les cancers sont des pathologies modernes qu'on peut lier, dans la plupart des cas, au travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail institue donc l'homicide comme mode de vie. Les gens pensent que les Cambodgiens ont &#233;t&#233; dingues de s'exterminer eux-m&#234;mes, mais sommes-nous bien diff&#233;rents ? Le r&#233;gime de Pol Pot reposait tout au moins sur une vision, aussi confuse f&#251;t-elle, d'une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous tuons des gens par millions dans le but de vendre des Big Mac et des Cadillac aux survivants. Nos 40 000 ou 50 000 morts annuels sur les routes sont des victimes et non des martyrs. Morts pour rien - ou, pour mieux dire, morts au nom du travail. Or, le culte du travail ne m&#233;rite vraiment pas qu'on meure pour lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mauvaise nouvelle pour les sociaux-d&#233;mocrates : les bricolages r&#233;gulateurs sont de peu d'effet dans ce contexte de vie ou de mort. L'OSHA, organisme f&#233;d&#233;ral charg&#233; de la sant&#233; et de la s&#233;curit&#233; du travail, a &#233;t&#233; con&#231;ue pour mettre de l'ordre au coeur du probl&#232;me : la s&#233;curit&#233; dans les entreprises. Avant m&#234;me que Reagan et la Cour supr&#234;me ne l'asphyxient, l'OSHA &#233;tait une farce. Sous Carter, alors que le financement de cet organisme &#233;tait plus g&#233;n&#233;reux, une entreprise pouvait s'attendre &#224; une visite-surprise tous les quarante-six ans... &lt;br class='autobr' /&gt;
Le contr&#244;le de l'&#233;conomie par l'&#201;tat ne r&#233;soudrait pas plus le probl&#232;me. Le travail &#233;tait encore plus dangereux dans les pays socialistes. Des milliers de travailleurs russes sont morts ou ont &#233;t&#233; bless&#233;s en construisant le m&#233;tro de Moscou. Et, compar&#233; aux catastrophes nucl&#233;aires, camoufl&#233;es ou non, qui ont jalonn&#233; ces derni&#232;res d&#233;cennies l'histoire de l'URSS, l'accident de Three Miles Island fait figure d'exercice d'alerte pour riverains de centrale nucl&#233;aire. Il n'en reste pas moins que la d&#233;r&#233;glementation en vogue depuis les ann&#233;es 80 n'arrangera rien, bien au contraire, en mati&#232;re de s&#233;curit&#233; du travail. Du point de vie sanitaire, entre autres, le travail a connu sa p&#233;riode la plus noire &#224; l'&#233;poque o&#249; l'&#233;conomie s'approchait au plus pr&#232;s du laisser-faire int&#233;gral. Un historien comme Eugene Genovese se montre convaincant quand il avance - comme le font d'ailleurs les pires apologistes de l'esclavage ant&#233;rieur &#224; la guerre de S&#233;cession - que les travailleurs salari&#233;s des usines du nord des &#201;tats-Unis et de l'Europe connaissaient un sort moins enviable que celui des esclaves des plantations du Sud. Nul r&#233;&#233;quilibrage du rapport de force entre hommes d'affaires et bureaucrates ne semble susceptible de changer les choses en mati&#232;re de production. Une application coercitive et syst&#233;matique des normes sanitaires de l'OSHA, pour vagues et timides qu'elles soient, paralyserait sans doute l'&#233;conomie. Et ceux qui sont charg&#233;s de faire respecter ces crit&#232;res le savent bien, puisqu'ils ne font m&#234;me pas mine de s&#233;vir &#224; l'encontre de la plupart des entreprises en infraction.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'ABOLITION DU TRAVAIL&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'ai dit jusqu'ici ne devrait pr&#234;ter &#224; aucune controverse. La plupart des travailleurs en ont marre du travail. Les taux d'absent&#233;isme, de vols et de sabotages commis par les employ&#233;s sont en hausse continuelle, sans parler des gr&#232;ves sauvages et de la tendance g&#233;n&#233;rale &#224; tirer au flanc. C'est peut-&#234;tre l&#224; l'amorce d'un mouvement de rejet conscient, et plus seulement visc&#233;ral, &#224; l'&#233;gard du travail. Cela n'emp&#234;che pas que le sentiment qui pr&#233;vaut, parmi tous les patrons et leurs s&#233;ides mais aussi chez la plupart des travailleurs, est que le travail lui-m&#234;me est in&#233;vitable et n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas d'accord. Il est &#224; pr&#233;sent possible d'abolir le travail et de le remplacer, dans les cas o&#249; il remplit une fonction utile, par une multitude de libres activit&#233;s d'un genre nouveau. L'abolition du travail exige de s'attaquer au probl&#232;me d'un point de vue tant quantitatif que qualitatif. D'une part, il faut r&#233;duire consid&#233;rablement la quantit&#233; de travail effectu&#233;e : dans ce monde, la majeure partie du travail est inutile, voire nuisible et il s'agit tout simplement de s'en d&#233;barrasser. D'autre part, et l&#224; se situent tant le point central que la possibilit&#233; d'un nouveau d&#233;part r&#233;volutionnaire, il nous faut transformer toute l'activit&#233; que requiert le travail r&#233;ellement utile en un &#233;ventail vari&#233; de passe-temps agr&#233;ables - si ce n'est qu'ils se trouvent aboutir &#224; des produits utiles, sociaux. Voil&#224; qui ne devrait s&#251;rement pas les rendre moins attrayants, quand m&#234;me !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors seulement, toutes les barri&#232;res artificielles que forment le pouvoir et la propri&#233;t&#233; priv&#233;e devraient s'effondrer. La cr&#233;ation doit devenir r&#233;cr&#233;ation. Et nous pourrions tous nous arr&#234;ter d'avoir peur les uns des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'insinue pas que la majeure partie du travail pourrait conna&#238;tre une telle r&#233;habilitation. Mais justement la majeure partie du travail, par son inanit&#233; ou sa nocivit&#233;, ne m&#233;rite pas d'&#234;tre r&#233;habilit&#233;e... Seule une fraction toujours plus r&#233;duite des activit&#233;s salari&#233;es remplit des besoins r&#233;els, ind&#233;pendants de la d&#233;fense ou de la reproduction du syst&#232;me salarial et de ses appendices politiques ou judiciaires. Il y a trente-cinq ans, Paul et Percival Goddman estimaient que seuls cinq pour cent du travail effectu&#233; alors - il est probable que ce chiffre, pour peu qu'il soit fiable, serait plus bas de nos jours - auraient suffi &#224; satisfaire nos besoins minimaux : alimentation, v&#234;tements, habitat. Leur estimation n'est qu'une supposition &#233;clair&#233;e mais la conclusion en est ais&#233;e &#224; tirer : directement ou indirectement, le gros du travail ne sert que les desseins improductifs du commerce et du contr&#244;le social. Du jour au lendemain, nous pouvons affranchir des dizaines de millions de VRPO et de soldats, de gestionnaires et de flics, de courtiers et d'hommes d'&#201;glise, banquiers et d'avocats, de professeurs et de propri&#233;taires de logements, de vigiles et de publicitaires, d'informaticiens et de domestiques, etc. Et il y a l&#224; un effet boule de neige puisque, &#224; chaque gros ponte rendu oisif, on lib&#232;re par la m&#234;me occasion ses sous-fifres et ses larbins. Ainsi implose l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quarante pour cent de la main-d'oeuvre est constitu&#233;e de cols blancs, dont la plupart exercent quelques-uns des m&#233;tiers les plus ennuyeux et les plus d&#233;biles jamais invent&#233;s. Des secteurs entiers de l'&#233;conomie, l'assurance, la banque ou l'immobilier exemple, ne consistent en rien d'autre qu'en un brassage de paperasse d&#233;nu&#233; de toute utilit&#233; r&#233;elle. Ce n'est pas par hasard que le secteur &#034;tertiaire&#034;, celui des services, s'accro&#238;t aux d&#233;pens du &#034;secondaire&#034; (l'industrie) tandis que le &#034;primaire&#034; (l'agriculture) a presque disparu. Comme le travail ne pr&#233;sente aucune n&#233;cessit&#233;, sauf pour ceux dont il renforce le pouvoir, des travailleurs toujours plus nombreux passent d'une activit&#233; relativement utile &#224; une activit&#233; relativement inutile, dans le simple but d'assurer le maintien de l'ordre, la paix sociale - car le travail est en soi la plus redoutable des polices. N'importe quoi vaut mieux que rien. Voil&#224; pourquoi vous ne pouvez rentrer avant l'horaire &#224; la maison sous pr&#233;texte que vous avez achev&#233; votre besogne quotidienne plus t&#244;t. M&#234;me s'ils n'en ont aucun usage productif, les ma&#238;tres veulent votre temps, et en quantit&#233; suffisante pour que vous leur apparteniez, corps et &#226;me. Comment expliquer autrement que la semaine de travail moyenne n'a gu&#232;re diminu&#233; au cours des cinquante derni&#232;res ann&#233;es ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite le couperet peut tomber sans dommage sur le travail productif lui-m&#234;me. Plus jamais de production d'armements, d'&#233;nergie nucl&#233;aire, de bouffe industrielle, de d&#233;sodorisants - et par dessus tout, plus jamais d'industrie automobile. Je n'ai rien contre une Stanley Steamer ou une Ford T de temps &#224; autre, mais le f&#233;tichisme libidinal de la bagnole qui fait vivre des cloaques comme D&#233;troit ou Los Angeles, pas question ! &#192; ce stade, nous avons, mine de rien, r&#233;solu la crise de l'&#233;nergie, la crise de l'environnement et d'autres probl&#232;mes sociaux connexes et r&#233;put&#233;s insolubles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, il nous faut abolir l'activit&#233; laborieuse de loin la plus r&#233;pandue, celle dont les horaires sont les plus interminables et qui regroupe des t&#226;ches parmi les plus ennuyeuses - et les moins bien r&#233;mun&#233;r&#233;es. Je veux parler du travail domestique et &#233;ducatif qu'effectuent les femmes au foyer. En abolissant le travail salari&#233; et en r&#233;alisant le plein-ch&#244;mage, nous sapons la division sexuelle du travail. La famille nucl&#233;aire telle que nous la connaissons provient d'une adaptation in&#233;vitable &#224; la division du travail qu'impose l'esclavage salari&#233; moderne. Qu'on le veuille ou non, telles que sont les choses depuis un ou deux si&#232;cles, il a longtemps &#233;t&#233; plus rationnel sur le plan &#233;conomique que ce soit l'homme qui gagne le pain du m&#233;nage - pendant que la femme se tape le boulot de merde afin que son compagnon y trouve un doux refuge, &#224; l'abri de ce monde sans coeur. Et que les enfants se rendent dans des camps de concentration nomm&#233;s &#034;&#233;coles&#034; d'abord pour que maman ne le ai pas sur le dos pendant qu'elle besogne, ensuite pour mieux contr&#244;ler leurs faits et gestes - et incidemment pour qu'ils acqui&#232;rent les habitudes de l'ob&#233;issance et de la ponctualit&#233;, ni n&#233;cessaires aux travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour se d&#233;barrasser d&#233;finitivement du patriarcat, il faut en finir avec la famille nucl&#233;aire, lieu de ce &#034;travail de l'ombre&#034;, non pay&#233;, lequel rend possible le syst&#232;me de production fond&#233; sur le travail qui, par lui-m&#234;me, a rendu n&#233;cessaire la forme moderne et adoucie du patriarcat. Le corollaire de cette strat&#233;gie &#034;antinucl&#233;aire&#034; est l'abolition de l'enfance et la fermeture des &#233;coles. Il y a plus d'&#233;l&#232;ves que de travailleurs &#224; plein temps dans ce pays. Nous avons besoin des enfants comme professeurs, et non comme &#233;l&#232;ves. Leur contribution &#224; la r&#233;volution ludique sera immense parce qu'ils sont mieux exerc&#233;s dans l'art de jouer que ne le sont les adultes. Les adultes et les enfants ne sont pas identiques, mais ils deviendront &#233;gaux gr&#226;ce &#224; l'interd&#233;pendance. Seul le jeu peut combler le foss&#233; des g&#233;n&#233;rations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas encore mentionn&#233; la possibilit&#233; d'abolir presque tout le travail restant par l'automatisation et la cybern&#233;tique. Tous les scientifiques, les ing&#233;nieurs et les techniciens, lib&#233;r&#233;s des soucis de la recherche militaire ou de l'obsolescence calcul&#233;e auront tout loisir d'imaginer en s'amusant des moyens d'&#233;liminer la fatigue, l'ennui ou le danger dans des activit&#233;s comme l'exploitation mini&#232;re, par exemple. Il ne faut aucun doute qu'ils se lanceront dans bien d'autres projets pour se distraire et se faire plaisir. Peut-&#234;tre &#233;tabliront-ils des syst&#232;mes de communication multim&#233;dia &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te. Peut-&#234;tre iront-ils fonder des colonies dans l'espace. Peut-&#234;tre. Je ne suis pas moi-m&#234;me un fana du gadget. Je n'aimerais gu&#232;re vivre dans un paradis enti&#232;rement automatis&#233;. Je ne veux pas de robots-esclaves faisant tout &#224; ma place. Je veux faire et cr&#233;er moi-m&#234;me. Il y a, je pense, une place pour les techniques substitutives au travail humain mais je la souhaiterais modeste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bilan historique et pr&#233;historique de la technologie n'incite gu&#232;re &#224; l'optimisme. Depuis le passage de la chasse et de la cueillette &#224; l'agriculture puis &#224; l'industrie, la quantit&#233; de travail n'a cess&#233; de s'accro&#238;tre tandis que d&#233;clinaient les talents et l'autonomie individuelle de l'&#234;tre humain. L'&#233;volution de l'industrialisme a accentu&#233; ce que Harry Braverman appelait la d&#233;gradation du travail. Les observateurs les plus perspicaces ont toujours &#233;t&#233; conscients de ce ph&#233;nom&#232;ne. John Stuart Mill remarquait que toutes les inventions destin&#233;es &#224; &#233;conomiser du travail humain n'ont jamais r&#233;duit la totalit&#233; du travail effectu&#233; d'une minute. Karl Marx a &#233;crit qu'&#034;on ne pourrait r&#233;diger une histoire des inventions faites depuis 1830 dans la seule intention de fournir des armes au capital contre les r&#233;voltes de la classe ouvri&#232;re&#034;. Les technophiles les plus enthousiastes - Saint-Simon, Comte, L&#233;nine, B.-F. Skinner - ont toujours &#233;t&#233; de fieff&#233;s autoritaristes, c'est-&#224;-dire des technocrates. Nous devrions &#234;tre plus que sceptiques &#224; l'&#233;gard des promesses de la mystique informatique. Les ordinateurs et les informaticiens travaillent comme des chiens ; il y a de fortes chances pour que, si on les laisse faire, ils nous fassent travailler comme des chiens. Mais s'ils ont d'autres projets, plus susceptibles d'&#234;tre subordonn&#233;s aux d&#233;sirs humains que ne l'est la prolif&#233;ration des techniques de pointe, alors pr&#234;tons-leur l'oreille.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LA R&#201;VOLUTION LUDIQUE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je d&#233;sire r&#233;ellement, c'est de voir le jeu se substituer au travail. Un premier pas dans cette voie serait de renoncer aux notions de &#034;job&#034; et de &#034;m&#233;tier&#034;. M&#234;me les activit&#233;s qui rec&#232;lent quelque contenu ludique finissent par le perdre en &#233;tant r&#233;duites &#224; des besognes que des gens form&#233;s &#224; ces t&#226;ches, et seulement ces gens-l&#224;, sont contraints d'exercer &#224; l'exclusion de toute autre activit&#233;. N'est-il pas &#233;trange que des travailleurs agricoles peinent dans les champs pendant que leurs ma&#238;tres &#224; air conditionn&#233;s rentrent chez eux chaque week-end pour se livrer aux joies du jardinage ? Dans un syst&#232;me r&#233;gi par la f&#234;te permanente, nous assisterons &#224; l'&#226;ge d'or du dilettantisme, &#224; c&#244;t&#233; duquel la Renaissance aura l'air minable. Il n'y aura plus de m&#233;tiers, seulement des choses &#224; faire et des gens pour les faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le secret de la transformation du travail en jeu, comme l'a si bien senti Charles Fourier, consiste &#224; ordonner les activit&#233;s utiles de mani&#232;re &#224; tirer avantage de la vari&#233;t&#233; des go&#251;ts, afin qu'une vari&#233;t&#233; d'&#234;tres vivants trouvent un r&#233;el plaisir &#224; s'y adonner &#224; des moments choisis. Pour que ces individus se sentent pleinement attir&#233;s par les activit&#233;s qu'ils trouvent agr&#233;ables ou int&#233;ressantes, il suffit d'&#233;radiquer les absurdit&#233;s et les d&#233;formations dont souffrent les t&#226;ches productives lorsqu'elles sont r&#233;duites &#224; n'&#234;tre que du travail. Il ne me d&#233;plairait pas, par exemple, de donner quelques cours (pas trop), mais je ne veux pas d'&#233;l&#232;ves contraints et forc&#233;s, et je me refuse &#224; faire de la l&#232;che &#224; de grotesques p&#233;dants pour obtenir un poste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, il existe des activit&#233;s que les gens aiment pratiquer de temps en temps mais &#224; petites doses, et certainement pas en permanence. On peut aimer faire du baby-sitting pendant quelques heures pour le plaisir de partager la compagnie d'enfants, mais pas autant que leurs propres parents. En revanche, les parents appr&#233;cient profond&#233;ment le temps ainsi rendu disponible, m&#234;me si cela les angoisserait d'&#234;tre s&#233;par&#233;s trop longtemps de leur prog&#233;niture. Ces diff&#233;rences entre individus fondent la possibilit&#233; d'une vie de libre jeu. Le m&#234;me principe s'applique &#224; bien d'autres domaines d'activit&#233;s, en particulier les plus primordiaux. C'est ainsi que de nombreuses personnes aiment cuisiner lorsqu'il s'agit de le faire &#224; leur gr&#233; et non lorsqu'il s'agit de ravitailler des carcasses humaines afin qu'elles soient aptes &#224; bosser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, certaines activit&#233;s qui sont insatisfaisantes lorsqu'elles sont effectu&#233;es tout seul ou dans un environnement d&#233;sagr&#233;able ou aux ordres d'un patron deviennent plaisantes ou int&#233;ressantes, au moins pendant un moment, lorsque ces circonstances viennent &#224; changer. Cela est probablement vrai, dans une certaine mesure, de tout travail. Les gens d&#233;ploient alors leur ing&#233;niosit&#233;, qu'ils auraient refoul&#233;e autrement, pour faire un jeu des plus rebutantes besognes. Des activit&#233;s qui attirent certains peuvent en repousser d'autres, mais chacun a, au moins potentiellement, une vari&#233;t&#233; d'int&#233;r&#234;ts et un int&#233;r&#234;t pour la vari&#233;t&#233;. &#034;Tout, au moins une fois&#034;, comme dit l'adage. Fourier &#233;tait pass&#233; ma&#238;tre dans l'art d'imaginer comment les penchants les plus pervers et les plus aberrants pouvaient &#234;tre employ&#233;s utilement dans la soci&#233;t&#233; post-civilis&#233;e, qu'il appelait Harmonie. Il pensait que l'empereur N&#233;ron n'aurait pas fait une si sanglante carri&#232;re s'il avait pu, enfant, satisfaire son go&#251;t pour le sang en travaillant dans un abattoir. Ceux des petits enfants qui aiment notoirement se rouler dans la boue &#233;taient appel&#233;s par Fourier &#224; se constituer en &#034;petites hordes&#034;, charg&#233;es de nettoyer les toilettes et de ramasser les ordures m&#233;nag&#232;res - les plus m&#233;ritants se voyant attribuer des m&#233;dailles. Je ne d&#233;fends pas ces exemples pr&#233;cis mais le principe qu'ils contiennent, dont je pense qu'il est parfaitement cens&#233; et constitue l'indispensable condition d'une transformation r&#233;volutionnaire g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'oublions pas qu'il ne s'agit nullement de prendre le travail tel qu'il existe aujourd'hui et de s'arranger pour le confier aux personnes les plus aptes, parmi les quelles il faudrait en effet compter bon nombre de pervers... Si la technologie doit jouer un r&#244;le dans cette transformation, ce serait moins pour extraire le travail de la vie quotidienne en automatisant toute activit&#233; que pour ouvrir de nouveaux champs &#224; la recr&#233;ation. Il se pourrait m&#234;me que nous d&#233;sirions retourner, dans une certaine mesure, &#224; l'artisanat, retour dont William Morris consid&#233;rait qu'il serait une cons&#233;quence probable et souhaitable de la r&#233;volution communiste. L'art serait &#244;t&#233; des mains des snobs et des collectionneurs, aboli en tant que bibelot du pass&#233; destin&#233; &#224; un public d'&#233;lite. Ses qualit&#233;s esth&#233;tiques et cr&#233;atives se verraient rendues &#224; la vie int&#233;grale &#224; laquelle le travail l'a d&#233;rob&#233;. Il est &#233;difiant de songer que les vases grecs, en l'honneur desquels nous &#233;crivons des odes et que nous exhibons dans des mus&#233;es, &#233;taient utilis&#233;s en leur temps pour conserver l'huile d'olive. Je doute que la camelote qui encombre notre quotidien connaisse telle post&#233;rit&#233; dans les temps futurs, si tant est qu'il y ait un futur. Il faut bien comprendre que le progr&#232;s ne saurait exister dans le monde du travail, tout au contraire. Nous ne devrions pas h&#233;siter &#224; emprunter au pass&#233;, les anciens n'y perdent rien et nous nous en trouvons enrichis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;invention de la vie quotidienne exige de d&#233;passer tous les rep&#232;res. Il existe, en fait, plus de propositions en la mati&#232;re que ne le soup&#231;onne le public. Outre Fourier et William Morris - et de temps &#224; autre, une piste chez Marx -, citons les &#233;crits de Kropotkine, ceux des syndicalistes Pataud et Pouget et ceux des anarcho-communistes &#224; l'ancienne (Berckman) ou nouvelle version (Bookchin). La communitas des fr&#232;res Goodman est exemplaire en ce qu'elle illustre quelles formes naissent des desseins humains. Il y a &#224; glaner chez les h&#233;rauts parfois fumeux de la technologie alternative et conviviale, comme Schumacher ou Illitch, apr&#232;s d&#233;connexion de leur machine &#224; brouillard. La lucidit&#233; f&#233;roce des situationnistes - ce qu'on en conna&#238;t au travers de l'anthologie de la revue Internationale situationniste ou du Trait&#233; de savoir-vivre de Raoul Vaneigem est r&#233;jouissant, m&#234;me s'ils ne sont jamais vraiment parvenus &#224; concilier pouvoir des conseils ouvriers et abolition du travail. Mieux vaut une telle inconvenance mineure, pourtant, que n'importe quelle version du gauchisme, dont les s&#233;niles d&#233;vots semblent &#234;tre les derniers thurif&#233;raires du travail - s'il n'y avait pas de travail, il n'y aurait pas de travailleurs, et, sans travailleurs, que resterait-il &#224; organiser ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi les abolitionnistes n'auront principalement &#224; compter que sur leurs propres forces. Nul ne peut pr&#233;dire ce qu'il adviendrait si d&#233;ferlait la puissance cr&#233;atrice jusqu'&#224; pr&#233;sent brid&#233;e par le travail. Tout peut arriver. La fastidieuse opposition rh&#233;torique entre libert&#233; et n&#233;cessit&#233;, avec son parfum de th&#233;ologie, se r&#233;soudra d'elle m&#234;me dans la pratique d&#232;s lors que la production de valeurs d'usage se nourrira de d&#233;licieuses activit&#233;s ludiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie deviendra un jeu, ou plut&#244;t une vari&#233;t&#233; de jeux, et non plus un jeu sans enjeu. Une rencontre sexuelle est le mod&#232;le m&#234;me du jeu productif. Les partenaires y produisent mutuellement leurs plaisirs, personne ne tient la marque et tout le monde gagne. Plus on donne, plus on re&#231;oit. Dans la vie ludique, le meilleur de la sexualit&#233; impr&#233;gnera les meilleurs moments de la vie quotidienne. Le jeu g&#233;n&#233;ralis&#233; m&#232;nera &#224; l'&#233;rotisation de la vie. Le sexe, en retour, peut devenir moins urgent, moins avide, plus ludique. Si nous jouons les bonnes cartes, nous pouvons tous sortir gagnants de la partie, mais seulement si on joue pour de vrai.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Nul ne devrait jamais travailler.&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Prol&#233;taires du monde entier, reposez-vous !&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bob Black&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extrait de THE ABOLITION OF WORK (1985)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La Soci&#233;t&#233; du Spectacle</title>
		<link>https://www.infokiosques.net/spip.php?article374</link>
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		<dc:date>2006-12-24T12:20:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Guy Debord</dc:creator>


		<dc:subject>Situationnistes et apparent&#233;-e-s</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le fameux texte de Guy, paru en 1967, souvenez-vous...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Il faut lire ce livre en consid&#233;rant qu'il a &#233;t&#233; sciemment &#233;crit dans l'intention de nuire &#224; la soci&#233;t&#233; spectaculaire. Il n'a jamais rien dit d'outrancier.&lt;/i&gt; &#187;&lt;br&gt;
Guy Debord, &lt;i&gt;Avertissement pour la troisi&#232;me &#233;dition fran&#231;aise&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique12" rel="directory"&gt;S&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot15" rel="tag"&gt;Situationnistes et apparent&#233;-e-s&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH101/arton374-25529.jpg?1781147548' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='101' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff374.jpg?1171356501&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. La s&#233;paration achev&#233;e &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;II. La marchandise comme spectacle &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;III. Unit&#233; et division dans l'apparence &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;IV. Le prol&#233;tariat comme sujet et comme repr&#233;sentation &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;V. Temps et histoire &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;VI. Le temps spectaculaire &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;VII. L'am&#233;nagement du territoire &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;VIII. La n&#233;gation et la consommation dans la culture &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;IX. L'id&#233;ologie mat&#233;rialis&#233;e &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. La s&#233;paration achev&#233;e&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et sans doute notre temps... pr&#233;f&#232;re l'image &#224; la chose, la copie &#224; l'original, la repr&#233;sentation &#224; la r&#233;alit&#233;, l'apparence &#224; l'&#234;tre... Ce qui est &lt;i&gt;sacr&#233;&lt;/i&gt; pour lui, ce n'est que l'&lt;i&gt;illusion&lt;/i&gt;, mais ce qui est profane, c'est la &lt;i&gt;v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;. Mieux, le sacr&#233; grandit &#224; ses yeux &#224; mesure que d&#233;cro&#238;t la v&#233;rit&#233; et que l'illusion cro&#238;t, si bien que le &lt;i&gt;comble de l'illusion&lt;/i&gt; est aussi pour lui le &lt;i&gt;comble du sacr&#233;&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Feuerbach (Pr&#233;face &#224; la deuxi&#232;me &#233;dition de &lt;i&gt;L'Essence du christianisme&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Toute la vie des soci&#233;t&#233;s dans lesquelles r&#232;gnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de &lt;i&gt;spectacles&lt;/i&gt;. Tout ce qui &#233;tait directement v&#233;cu s'est &#233;loign&#233; dans une repr&#233;sentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Les images qui se sont d&#233;tach&#233;es de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, o&#249; l'unit&#233; de cette vie ne peut plus &#234;tre r&#233;tablie. La r&#233;alit&#233; consid&#233;r&#233;e &lt;i&gt;partiellement&lt;/i&gt; se d&#233;ploie dans sa propre unit&#233; g&#233;n&#233;rale en tant que pseudo-monde &lt;i&gt;&#224; part&lt;/i&gt;, objet de la seule contemplation. La sp&#233;cialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image autonomis&#233;, o&#249; le mensonger s'est menti &#224; lui m&#234;me. Le spectacle en g&#233;n&#233;ral, comme inversion concr&#232;te de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle se repr&#233;sente &#224; la fois comme la soci&#233;t&#233; m&#234;me, comme une partie de la soci&#233;t&#233;, et comme &lt;i&gt;instrument d'unification&lt;/i&gt;. En tant que partie de la soci&#233;t&#233;, il est express&#233;ment le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait m&#234;me que ce secteur est &lt;i&gt;s&#233;par&#233;&lt;/i&gt;, il est le lieu du regard abus&#233; et de la fausse conscience ; et l'unification qu'il accomplit n'est rien d'autre qu'un langage officiel de la s&#233;paration g&#233;n&#233;ralis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, m&#233;diatis&#233; par des images.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle ne peut &#234;tre compris comme l'abus d'un mode de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plut&#244;t une &lt;i&gt;Weltanschauung&lt;/i&gt; devenue effective, mat&#233;riellement traduite. C'est une vision du monde qui s'est objectiv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle, compris dans sa totalit&#233;, est &#224; la fois le r&#233;sultat et le projet du mode de production existant. Il n'est pas un suppl&#233;ment au monde r&#233;el, sa d&#233;coration surajout&#233;e. Il est le coeur de l'irr&#233;alisme de la soci&#233;t&#233; r&#233;elle. Sous toute ses formes particuli&#232;res, information ou propagande, publicit&#233; ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le &lt;i&gt;mod&#232;le&lt;/i&gt; pr&#233;sent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omnipr&#233;sente du choix &lt;i&gt;d&#233;j&#224; fait&lt;/i&gt; dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du syst&#232;me existant. Le spectacle est aussi la &lt;i&gt;pr&#233;sence permanente&lt;/i&gt; de cette justification, en tant qu'occupation de la part principale du temps v&#233;cu hors de la production moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La s&#233;paration fait elle-m&#234;me partie de l'unit&#233; du monde, de la praxis sociale globale qui s'est scind&#233;e en r&#233;alit&#233; et en image. La pratique sociale, devant laquelle se pose le spectacle autonome, est aussi la totalit&#233; r&#233;elle qui contient le spectacle. Mais la scission dans cette totalit&#233; la mutile au point de faire appara&#238;tre le spectacle comme son but. Le langage spectaculaire est constitu&#233; par des &lt;i&gt;signes&lt;/i&gt; de la production r&#233;gnante, qui sont en m&#234;me temps la finalit&#233; derni&#232;re de cette production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;On ne peut opposer abstraitement le spectacle et l'activit&#233; sociale effective ; ce d&#233;doublement est lui-m&#234;me d&#233;doubl&#233;. Le spectacle qui inverse le r&#233;el est effectivement produit. En m&#234;me temps la r&#233;alit&#233; v&#233;cue est mat&#233;riellement envahie par la contemplation du spectacle, et reprend en elle-m&#234;me l'ordre spectaculaire en lui donnant une adh&#233;sion positive. La r&#233;alit&#233; objective est pr&#233;sente des deux c&#244;t&#233;s. Chaque notion ainsi fix&#233;e n'a pour fond que son passage dans l'oppos&#233; : la r&#233;alit&#233; surgit dans le spectacle, et le spectacle est r&#233;el. Cette ali&#233;nation r&#233;ciproque est l'essence et le soutien de la soci&#233;t&#233; existante.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
9&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Dans le monde &lt;i&gt;r&#233;ellement renvers&#233;&lt;/i&gt;, le vrai est un moment du faux.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
10&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le concept de spectacle unifie et explique une grande diversit&#233; de ph&#233;nom&#232;nes apparents. Leurs diversit&#233;s et contrastes sont les apparences de cette apparence organis&#233;e socialement, qui doit &#234;tre elle-m&#234;me reconnue dans sa v&#233;rit&#233; g&#233;n&#233;rale. Consid&#233;r&#233; selon ses propres termes, le spectacle est l'affirmation de l'apparence et l'&lt;i&gt;affirmation&lt;/i&gt; de toute vie humaine, c'est-&#224;-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la v&#233;rit&#233; du spectacle le d&#233;couvre comme la &lt;i&gt;n&#233;gation&lt;/i&gt; visible de la vie ; comme une n&#233;gation de la vie qui &lt;i&gt;est devenue visible&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
11&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Pour d&#233;crire le spectacle, sa formation, ses fonctions, et les forces qui tendent &#224; sa dissolution, il faut distinguer artificiellement des &#233;l&#233;ments ins&#233;parables. En &lt;i&gt;analysant&lt;/i&gt; le spectacle, on parle dans une certaine mesure le langage m&#234;me du spectaculaire, en ceci que l'on passe sur le terrain m&#233;thodologique de cette soci&#233;t&#233; qui s'exprime dans le spectacle. Mais le spectacle n'est rien d'autre que le &lt;i&gt;sens&lt;/i&gt; de la pratique totale d'une formation &#233;conomique-sociale, son &lt;i&gt;emploi du temps&lt;/i&gt;. C'est le moment historique qui nous contient.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
12&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle se pr&#233;sente comme une &#233;norme positivit&#233; indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que &#171; ce qui appara&#238;t est bon, ce qui est bon appara&#238;t &#187;. L'attitude qu'il exige par principe est cette acceptation passive qu'il a d&#233;j&#224; en fait obtenue par sa mani&#232;re d'appara&#238;tre sans r&#233;plique, par son monopole de l'apparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le caract&#232;re fondamentalement tautologique du spectacle d&#233;coule du simple fait que ses moyens sont en m&#234;me temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivit&#233; moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne ind&#233;finiment dans sa propre gloire.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
14&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La soci&#233;t&#233; qui repose sur l'industrie moderne n'est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire, elle est fondamentalement &lt;i&gt;spectacliste&lt;/i&gt;. Dans le spectacle, image de l'&#233;conomie r&#233;gnante, le but n'est rien, le d&#233;veloppement est tout. Le spectacle ne veut en venir &#224; rien d'autre qu'&#224; lui-m&#234;me.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
15&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;En tant qu'indispensable parure des objets produits maintenant, en tant qu'expos&#233; g&#233;n&#233;ral de la rationalit&#233; du syst&#232;me, et en tant que secteur &#233;conomique avanc&#233; qui fa&#231;onne directement une multitude croissante d'images-objets, le spectacle est la &lt;i&gt;principale production&lt;/i&gt; de la soci&#233;t&#233; actuelle.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
16&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure o&#249; l'&#233;conomie les a totalement soumis. Il n'est rien que l'&#233;conomie se d&#233;veloppant pour elle-m&#234;me. Il est le reflet fid&#232;le de la production des choses, et l'objectivation infid&#232;le des producteurs.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
17&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La premi&#232;re phase de la domination de l'&#233;conomie sur la vie sociale avait entra&#238;n&#233; dans la d&#233;finition de toute r&#233;alisation humaine une &#233;vidente d&#233;gradation de l'&lt;i&gt;&#234;tre&lt;/i&gt; en &lt;i&gt;avoir&lt;/i&gt;. La phase pr&#233;sente de l'occupation totale de la vie sociale par les r&#233;sultats accumul&#233;s de l'&#233;conomie conduit &#224; un glissement g&#233;n&#233;ralis&#233; de l'&lt;i&gt;avoir&lt;/i&gt; au &lt;i&gt;para&#238;tre&lt;/i&gt;, dont tout &#171; avoir &#187; effectif doit tirer son prestige imm&#233;diat et sa fonction derni&#232;re. En m&#234;me temps toute r&#233;alit&#233; individuelle est devenue sociale, directement d&#233;pendante de la puissance sociale, fa&#231;onn&#233;e par elle. En ceci seulement qu'elle &lt;i&gt;n'est pas&lt;/i&gt;, il lui est permis d'appara&#238;tre.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
18&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L&#224; o&#249; le monde r&#233;el se change en simples images, les simples images deviennent des &#234;tres r&#233;els, et les motivations efficientes d'un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance &#224; &lt;i&gt;faire voir&lt;/i&gt; par diff&#233;rentes m&#233;diations sp&#233;cialis&#233;es le monde qui n'est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privil&#233;gi&#233; qui fut &#224; d'autres &#233;poques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond &#224; l'abstraction g&#233;n&#233;ralis&#233;e de la soci&#233;t&#233; actuelle. Mais le spectacle n'est pas identifiable au simple regard, m&#234;me combin&#233; &#224; l'&#233;coute. Il est ce qui &#233;chappe &#224; l'activit&#233; des hommes, &#224; la reconsid&#233;ration et &#224; la correction de leur oeuvres. Il est le contraire du dialogue. Partout o&#249; il y a &lt;i&gt;repr&#233;sentation&lt;/i&gt; ind&#233;pendante, le spectacle se reconstitue.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
19&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle est l'h&#233;ritier de toute la &lt;i&gt;faiblesse&lt;/i&gt; du projet philosophique occidental qui fut une compr&#233;hension de l'activit&#233;, domin&#233; par les cat&#233;gories du &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt; ; aussi bien qu'il se fonde sur l'incessant d&#233;ploiement de la rationalit&#233; technique pr&#233;cise qui est issue de cette pens&#233;e. Il ne r&#233;alise pas la philosophie, il philosophie la r&#233;alit&#233;. C'est la vie concr&#232;te de tous qui s'est d&#233;grad&#233;e en univers &lt;i&gt;sp&#233;culatif&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
20&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La philosophie, en tant que pouvoir de la pens&#233;e s&#233;par&#233;e, et pens&#233;e du pouvoir s&#233;par&#233;, n'a jamais pu par elle-m&#234;me d&#233;passer la th&#233;ologie. Le spectacle est la reconstruction mat&#233;rielle de l'illusion religieuse. La technique spectaculaire n'a pas dissip&#233; les nuages religieux o&#249; les hommes avaient plac&#233; leurs propres pouvoirs d&#233;tach&#233;s d'eux : elle les a seulement reli&#233;s &#224; une base terrestre. Ainsi c'est la vie la plus terrestre qui devient opaque et irrespirable. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle h&#233;berge chez elle sa r&#233;cusation absolue, son fallacieux paradis. Le spectacle est la r&#233;alisation technique de l'exil des pouvoirs humains dans un au-del&#224; ; la scission achev&#233;e &#224; l'int&#233;rieur de l'homme. &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
21&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;A mesure que la n&#233;cessit&#233; se trouve socialement r&#234;v&#233;e, le r&#234;ve devient n&#233;cessaire. Le spectacle est le mauvais r&#234;ve de la soci&#233;t&#233; moderne encha&#238;n&#233;e, qui n'exprime finalement que son d&#233;sir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
22&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le fait que la puissance pratique de la soci&#233;t&#233; moderne s'est d&#233;tach&#233;e d'elle-m&#234;me, et s'est &#233;difi&#233; un empire ind&#233;pendant dans le spectacle, ne peut s'expliquer que par cet autre fait que cette pratique puissante continuait &#224; manquer de coh&#233;sion, et &#233;tait demeur&#233;e en contradiction avec elle-m&#234;me.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
23&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;C'est la plus vieille sp&#233;cialisation sociale, la sp&#233;cialisation du pouvoir, qui est &#224; la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activit&#233; sp&#233;cialis&#233;e qui parle pour l'ensemble des autres. C'est la repr&#233;sentation diplomatique de la soci&#233;t&#233; hi&#233;rarchique devant elle-m&#234;me, o&#249; toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archa&#239;que.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
24&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle est le discourt ininterrompu que l'ordre pr&#233;sent tient sur lui-m&#234;me, son monologue &#233;logieux. C'est l'auto-portrait du pouvoir &#224; l'&#233;poque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence. L'apparence f&#233;tichiste de pure objectivit&#233; dans les relations spectaculaires cache leur caract&#232;re de relation entre hommes et entre classes : une seconde nature para&#238;t dominer notre environnement de ses lois fatales. Mais le spectacle n'est pas ce produit n&#233;cessaire du d&#233;veloppement technique regard&#233; comme d&#233;veloppement &lt;i&gt;naturel&lt;/i&gt;. La soci&#233;t&#233; du spectacle est au contraire la forme qui choisit son propre contenu technique. Si le spectacle, pris sous l'aspect restreint des &#171; moyens de communication de masse &#187;, qui sont sa manifestation superficielle la plus &#233;crasante, peut para&#238;tre envahir la soci&#233;t&#233; comme une simple instrumentation, celle-ci n'est en fait rien de neutre, mais l'instrumentation m&#234;me qui convient &#224; son auto-mouvement total. Si es besoins sociaux de l'&#233;poque o&#249; se d&#233;veloppent de telles techniques ne peuvent trouver de satisfaction que par leur m&#233;diation, si l'administration de cette soci&#233;t&#233; et tout contact entre les hommes ne peuvent plus s'exercer que par l'interm&#233;diaire de cette puissance de communication instantan&#233;e, c'est parce que cette &#171; communication &#187; est essentiellement &lt;i&gt;unilat&#233;rale&lt;/i&gt; ; de sorte que sa concentration revient &#224; accumuler dans les mains de l'administration du syst&#232;me existant les moyens qui lui permettent de poursuivre cette administration d&#233;termin&#233;e. La scission g&#233;n&#233;ralis&#233;e du spectacle est ins&#233;parable est ins&#233;parable de l'&lt;i&gt;Etat&lt;/i&gt; moderne, c'est-&#224;-dire de la forme g&#233;n&#233;rale de la scission dans la soci&#233;t&#233;, produit de la division du travail social et organe de la domination de classe.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
25&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La &lt;i&gt;s&#233;paration&lt;/i&gt; est l'alpha et l'om&#233;ga du spectacle. L'institutionnalisation de la division sociale du travail, la formation des classes avaient construit une premi&#232;re contemplation sacr&#233;e, l'ordre mythique dont tout pouvoir s'enveloppe d&#232;s l'origine. Le sacr&#233; a justifi&#233; l'ordonnance cosmique et ontologique qui correspondait aux int&#233;r&#234;ts des ma&#238;tres, il a expliqu&#233; et embelli ce que la soci&#233;t&#233; &lt;i&gt;ne pouvait pas faire&lt;/i&gt;. Tout pouvoir s&#233;par&#233; a donc &#233;t&#233; spectaculaire, mais l'adh&#233;sion de tous &#224; une telle image immobile ne signifiait que la reconnaissance commune d'un prolongement imaginaire pour la pauvret&#233; de l'activit&#233; sociale r&#233;elle, encore largement ressentie comme une condition unitaire. Le spectacle moderne exprime au contraire ce que la soci&#233;t&#233; &lt;i&gt;peut faire&lt;/i&gt;, mais dans cette expression le &lt;i&gt;permis&lt;/i&gt; s'oppose absolument au &lt;i&gt;possible&lt;/i&gt;. Le spectacle est la conservation de l'inconscience dans le changement pratique des conditions d'existence. Il est son propre produit, et c'est lui-m&#234;me qui a pos&#233; ses r&#232;gles : c'est un pseudo sacr&#233;. Il montre ce qu'il &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; : la puissance s&#233;par&#233;e se d&#233;veloppant en elle-m&#234;me, dans la croissance de la productivit&#233; au moyen du raffinement incessant de la division du travail en parcellarisation de gestes, alors domin&#233;s par le mouvement ind&#233;pendant des machines ; et travaillant pour un march&#233; toujours plus &#233;tendu. Toute communaut&#233; et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement, dans le quel les forces qui ont pu grandir en se s&#233;parant ne se sont pas encore &lt;i&gt;retrouv&#233;es&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
26&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Avec la s&#233;paration g&#233;n&#233;ralis&#233;e du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l'activit&#233; accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. Suivant le progr&#232;s de l'accumulation des produits s&#233;par&#233;s, et de la concentration du processus productif, l'unit&#233; et la communication deviennent l'attribut exclusif de la direction du syst&#232;me. La r&#233;ussite du syst&#232;me &#233;conomique de la s&#233;paration est la &lt;i&gt;prol&#233;tarisation&lt;/i&gt; du monde.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
27&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Par la r&#233;ussite m&#234;me de la production s&#233;par&#233;e en tant que production du s&#233;par&#233;, l'exp&#233;rience fondamentale li&#233;e dans les soci&#233;t&#233;s primitives &#224; un travail principal est en train de se d&#233;placer, au p&#244;le de d&#233;veloppement du syst&#232;me, vers le non-travail, l'inactivit&#233;. Mais cette inactivit&#233; n'est en rien lib&#233;r&#233;e de l'activit&#233; productrice : elle d&#233;pend d'elle, elle est soumission inqui&#232;te et admirative aux n&#233;cessit&#233;s et aux r&#233;sultats de la production ; elle est elle-m&#234;me un produit de sa rationalit&#233;. Il ne peut y avoir de libert&#233; hors de l'activit&#233;, et dans le cadre du spectacle toute activit&#233; est ni&#233;e, exactement comme l'activit&#233; r&#233;elle a &#233;t&#233; int&#233;gralement capt&#233;e pour l'&#233;dification globale de ce r&#233;sultat. Ainsi l'actuelle &#171; lib&#233;ration du travail &#187;, l'augmentation des loisirs, n'est aucunement lib&#233;ration dans le travail, ni lib&#233;ration d'un monde fa&#231;onn&#233; par ce travail. Rien de l'activit&#233; vol&#233;e dans le travail ne peut se retrouver dans la soumission &#224; son r&#233;sultat.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
28&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le syst&#232;me &#233;conomique fond&#233; sur l'isolement est une &lt;i&gt;production circulaire de l'isolement&lt;/i&gt;. L'isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l'automobile &#224; la t&#233;l&#233;vision, tous les &lt;i&gt;biens s&#233;lectionn&#233;s&lt;/i&gt; par le syst&#232;me spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d'isolement des &#171; foules solitaires &#187;. Le spectacle retrouve toujours plus concr&#232;tement ses propres pr&#233;suppositions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;29&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'origine du spectacle est la perte d'unit&#233; du monde, et l'expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalit&#233; de cette perte : l'abstraction de tout travail particulier et l'abstraction g&#233;n&#233;rale de la production d'ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le &lt;i&gt;mode d'&#234;tre concret&lt;/i&gt; est justement l'abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se &lt;i&gt;repr&#233;sente&lt;/i&gt; devant le monde, et lui est sup&#233;rieure. Le spectacle n'est que le langage commun de cette s&#233;paration. Ce qui relie les spectateurs n'est qu'un rapport irr&#233;versible au centre m&#234;me qui maintient leur isolement. Le spectacle r&#233;unit le s&#233;par&#233;, mais il le r&#233;unit &lt;i&gt;en tant que s&#233;par&#233;&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
30&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'ali&#233;nation du spectateur au profit de l'objet contempl&#233; (qui est le r&#233;sultat de sa propre activit&#233; inconsciente) s'exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconna&#238;tre dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre d&#233;sir. L'ext&#233;riorit&#233; du spectacle par rapport &#224; l'homme agissant appara&#238;t en ce que ses propres gestes ne sont plus &#224; lui, mais &#224; un autre qui les lui repr&#233;sentent. C'est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
31&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le travailleur ne se produit pas lui-m&#234;me, il produit une puissance ind&#233;pendante. Le &lt;i&gt;succ&#232;s&lt;/i&gt; de cette production, son abondance, revient vers le producteur comme &lt;i&gt;abondance de la d&#233;possession&lt;/i&gt;. Tout le temps et l'espace de son monde lui deviennent &lt;i&gt;&#233;trangers&lt;/i&gt; avec l'accumulation de ses produits ali&#233;n&#233;s. Le spectacle est la carte de ce nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire. Les forces m&#234;me qui nous ont &#233;chapp&#233; se &lt;i&gt;montrent&lt;/i&gt; &#224; nous dans toute leur puissance.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
32&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle dans la soci&#233;t&#233; correspond &#224; une fabrication concr&#232;te de l'ali&#233;nation. L'expansion &#233;conomique est principalement l'expansion de cette production industrielle pr&#233;cise. Ce qui cro&#238;t avec l'&#233;conomie se mouvant pour elle-m&#234;me ne peut &#234;tre que l'ali&#233;nation qui &#233;tait justement dans son noyau originel.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
33&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'homme s&#233;par&#233; de son produit, de plus en plus puissamment produit lui-m&#234;me tous les d&#233;tails de son monde, et ainsi se trouve de plus en plus s&#233;par&#233; de son monde. D'autant plus sa vie est maintenant son produit, d'autant plus il est s&#233;par&#233; se sa vie.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
34&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle est le &lt;i&gt;capital&lt;/i&gt; &#224; un tel degr&#233; d'accumulation qu'il devient image.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. La marchandise comme spectacle&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Car ce n'est que comme cat&#233;gorie universelle de l'&#234;tre social total que la marchandise peut &#234;tre comprise dans son essence authentique. Ce n'est que dans ce contexte que la r&#233;ification surgie du rapport marchand acquiert une signification d&#233;cisive, tant pour l'&#233;volution objective de la soci&#233;t&#233; que pour l'attitude des hommes &#224; son &#233;gard, pour la soumission de leur conscience aux formes dans lesquelles cette r&#233;ification s'exprime... Cette soumission s'accro&#238;t encore du fait que plus la rationalisation et la m&#233;canisation du processus de travail augmentent, plus l'activit&#233; du travailleur perd son caract&#232;re d'activit&#233; pour devenir une attitude &lt;i&gt;contemplative&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Luk&#224;cs (&lt;i&gt;Histoire et conscience de classe&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;35&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
A ce mouvement essentiel du spectacle, qui consiste &#224; reprendre en lui tout ce qui existait dans l'activit&#233; humaine &lt;i&gt;&#224; l'&#233;tat fluide&lt;/i&gt;, pour le poss&#233;der &#224; l'&#233;tat coagul&#233;, en tant que choses qui sont devenues la valeur exclusive par leur &lt;i&gt;formulation en n&#233;gatif&lt;/i&gt; de la valeur v&#233;cue, nous reconnaissons notre vieille ennemie qui sait si bien para&#238;tre au premier coup d'oeil quelque chose de trivial et se comprenant de soi-m&#234;me, alors qu'elle est au contraire si complexe et si pleine de subtilit&#233;s m&#233;taphysiques, &lt;i&gt;la marchandise&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
36&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;C'est le principe du f&#233;tichisme de la marchandise, la domination de la soci&#233;t&#233; par &#171; des choses suprasensibles bien que sensibles &#187;, qui s'accomplit absolument dans le spectacle, o&#249; le mode sensible se trouve remplac&#233; par une s&#233;lection d'images qui existe au-dessus de lui, et qui en m&#234;me temps s'est fait reconna&#238;tre comme le sensible par excellence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;37&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le monde &#224; la fois pr&#233;sent et absent que le spectacle &lt;i&gt;fait voir&lt;/i&gt; au monde de la marchandise dominant tout ce qui est v&#233;cu. Et le monde de la marchandise est ainsi montr&#233; &lt;i&gt;comme il est&lt;/i&gt;, car son mouvement est identique &#224; l'&lt;i&gt;&#233;loignement&lt;/i&gt; des hommes entre eux et vis-&#224;-vis de leur produit global.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
38&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La perte de la qualit&#233;, si &#233;vidente &#224; tous les niveaux du langage spectaculaire, des objets qu'il loue et des conduites qu'il r&#232;gle, ne fait que traduire les caract&#232;res fondamentaux de la production r&#233;elle qui &#233;carte la r&#233;alit&#233; : la forme-marchandise est de part en part l'&#233;galit&#233; &#224; soi-m&#234;me, la cat&#233;gorie du quantitatif. C'est le quantitatif qu'elle d&#233;veloppe, et elle ne peut se d&#233;velopper qu'en lui.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
39&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Ce d&#233;veloppement qui exclut le qualitatif est lui-m&#234;me soumis, en tant que d&#233;veloppement, au passage qualitatif : le spectacle signifie qu'il a franchi le seuil de sa &lt;i&gt;propre abondance&lt;/i&gt; ; ceci n'est encore vrai localement que sur quelques points, mais d&#233;j&#224; vrai &#224; l'&#233;chelle universelle qui est la r&#233;f&#233;rence originelle de la marchandise, r&#233;f&#233;rence que son mouvement pratique, rassemblant la Terre comme march&#233; mondial, a v&#233;rifi&#233;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
40&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le d&#233;veloppement des forces productives a &#233;t&#233; l'&lt;i&gt;histoire r&#233;elle inconsciente&lt;/i&gt; qui a construit et modifi&#233; les conditions d'existence des groupes humains en tant que condition de survie, et &#233;largissement de ces conditions : la base &#233;conomique de toutes leurs entreprises. Le secteur de la marchandise a &#233;t&#233;, &#224; l'int&#233;rieur d'une &#233;conomie naturelle, la constitution d'un surplus de la survie. La production des marchandises, qui implique l'&#233;change de produits vari&#233;s entre des producteurs ind&#233;pendants, a pu rester longtemps artisanale, contenue dans une fonction &#233;conomique marginale o&#249; sa v&#233;rit&#233; quantitative est encore masqu&#233;e. Cependant, l&#224; o&#249; elle a rencontr&#233; les conditions sociales du grand commerce et de l'accumulation des capitaux, elle a saisi la domination totale de l'&#233;conomie. L'&#233;conomie tout enti&#232;re est alors devenue ce que la marchandise s'&#233;tait montr&#233;e &#234;tre au cours de cette conqu&#234;te : un processus de d&#233;veloppement quantitatif. Ce d&#233;ploiement incessant de la puissance &#233;conomique sous la forme de la marchandise, qui a transfigur&#233; le travail humain en travail-marchandise, en &lt;i&gt;salariat&lt;/i&gt;, aboutit cumulativement &#224; une abondance dans laquelle la question premi&#232;re de la survie est sans doute r&#233;solue, mais d'une mani&#232;re telle qu'elle doit se retrouver toujours : elle est chaque fois pos&#233;e de nouveau &#224; un degr&#233; sup&#233;rieur. La croissance &#233;conomique lib&#232;re les soci&#233;t&#233;s de la pression naturelle qui exigeait leur lutte imm&#233;diate pour la survie, mais alors c'est de leur lib&#233;rateur qu'elles ne sont pas lib&#233;r&#233;es. L'&lt;i&gt;ind&#233;pendance&lt;/i&gt; de la marchandise s'est &#233;tendue &#224; l'ensemble de l'&#233;conomie sur laquelle elle r&#232;gne. L'&#233;conomie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'&#233;conomie. La pseudo-nature dans laquelle le travail humain s'est ali&#233;n&#233; exige de poursuivre &#224; l'infini son &lt;i&gt;service&lt;/i&gt;, et ce service, n'&#233;tant jug&#233; et absous que par lui-m&#234;me, en fait obtient la totalit&#233; des efforts et des projets socialement licites, comme ses serviteurs. L'abondance des marchandises, c'est &#224; dire du rapport marchand, ne peut &#234;tre plus que la &lt;i&gt;survie augment&#233;e&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
41&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La domination de la marchandise s'est d'abord exerc&#233;e d'une mani&#232;re occulte sur l'&#233;conomie, qui elle-m&#234;me, en tant que base mat&#233;rielle de la vie sociale, restait inaper&#231;ue et incomprise, comme le familier qui n'est pas pour autant connu. Dans une soci&#233;t&#233; o&#249; la marchandise concr&#232;te reste rare ou minoritaire, c'est la domination apparente de l'argent qui se pr&#233;sente comme l'&#233;missaire muni des pleins pouvoirs qui parle au nom d'une puissance inconnue. Avec la r&#233;volution industrielle, la division manufacturi&#232;re du travail et de la production massive pour le march&#233; mondial, la marchandise appara&#238;t effectivement, comme une puissance qui vient r&#233;ellement occuper la vie sociale. C'est alors que se constitue l'&#233;conomie politique, comme science dominante et comme science de la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 42&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle est le moment o&#249; la marchandise est parvenue &#224; &lt;i&gt;Y occupation totale &lt;/i&gt;de la vie sociale. Non seulement le rapport &#224; la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l'on voit est son monde. La production &#233;conomique moderne &#233;tend sa dictature extensivement et intensivement. Dans les lieux les moins industrialis&#233;s, son r&#232;gne est d&#233;j&#224; pr&#233;sent avec quelques marchandise s-vedette s et en tant que domination imp&#233;rialiste par les zones qui sont en t&#234;te dans le d&#233;veloppement de la productivit&#233;. Dans ces zones avanc&#233;es, l'espace social est envahi par une superposition continue de couches g&#233;ologiques de marchandises. A ce point de la &#171; deuxi&#232;me r&#233;volution industrielle &#187;, la consommation ali&#233;n&#233;e devient pour les masses un devoir suppl&#233;mentaire &#224; la production ali&#233;n&#233;e. C'est &lt;i&gt;tout le travail vendu &lt;/i&gt;d'une soci&#233;t&#233; qui devient globalement &lt;i&gt;la marchandise totale &lt;/i&gt;dont le cycle doit se poursuivre. Pour ce faire, il faut que cette marchandise totale revienne fragmentairement &#224; l'individu fragmentaire, absolument s&#233;par&#233; des forces productives op&#233;rant comme un ensemble. C'est donc ici que la science sp&#233;cialis&#233;e de la domination doit se sp&#233;cialiser &#224; son tour : elle s'&#233;miette en sociologie, psychotechnique, cybern&#233;tique, s&#233;miologie, etc., veillant &#224; l'autor&#233;gulation de tous les niveaux du processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 43&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que dans la phase primitive de l'accumulation capitaliste &#171; l'&#233;conomie politique ne voit dans le &lt;i&gt;prol&#233;taire &lt;/i&gt;que &lt;i&gt;l'ouvrier &lt;/i&gt; &#187;, qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le consid&#233;rer &#171; dans ses loisirs, dans son humanit&#233; &#187;, cette position des id&#233;es de la classe dominante se renverse aussit&#244;t que le degr&#233; d'abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l'ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ouvrier soudain lav&#233; du m&#233;pris total qui lui est clairement signifi&#233; par toutes les modalit&#233;s d'organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment trait&#233; comme une grande personne, avec une politesse empress&#233;e, sous le d&#233;guisement du consommateur. Alors, &lt;i&gt;Y humanisme de la marchandise &lt;/i&gt;prend en charge &#171; les loisirs et l'humanit&#233; &#187; du travailleur, tout simplement parce que l'&#233;conomie politique peut et doit maintenant dominer ces sph&#232;res &lt;i&gt;en tant qu'&#233;conomie politique. &lt;/i&gt;Ainsi &#171; le reniement achev&#233; de l'homme &#187; a pris en charge la totalit&#233; de l'existence humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 44&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle est une guerre de l'opium permanente pour faire accepter l'identification des biens aux marchandises ; et de la satisfaction &#224; la survie augmentant selon ses propres lois. Mais si la survie consommable est quelque chose qui doit augmenter toujours, c'est parce qu'elle ne cesse de &lt;i&gt;contenir la privation. &lt;/i&gt;S'il n'y a aucun au-del&#224; de la survie augment&#233;e, aucun point o&#249; elle pourrait cesser sa croissance, c'est parce qu'elle n'est pas elle-m&#234;me au del&#224; de la privation, mais qu'elle est la privation devenue plus riche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 45&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec l'automation, qui est &#224; la fois le secteur le plus avanc&#233; de l'industrie moderne, et le mod&#232;le o&#249; se r&#233;sume parfaitement sa pratique, il faut que le monde de la marchandise surmonte cette contradiction : l'instrumentation technique qui supprime objectivement le travail doit en m&#234;me temps conserver &lt;i&gt;le travail comme marchandise, &lt;/i&gt;et seul lieu de naissance de la marchandise. Pour que l'automation, ou toute autre forme moins extr&#234;me de l'accroissement de la productivit&#233; du travail, ne diminue pas effectivement le temps de travail social n&#233;cessaire &#224; l'&#233;chelle de la soci&#233;t&#233;, il est n&#233;cessaire de cr&#233;er de nouveaux emplois. Le secteur tertiaire, les services, sont l'immense &#233;tirement des lignes d'&#233;tapes de l'arm&#233;e de la distribution et de l'&#233;loge des marchandises actuelles ; mobilisation de forces suppl&#233;tives qui rencontre opportun&#233;ment, dans la facticit&#233; m&#234;me des besoins relatifs &#224; de telles marchandises, la n&#233;cessit&#233; d'une telle organisation de l'arri&#232;re-travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 46&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La valeur d'&#233;change n'a pu se former qu'en tant qu'agent de la valeur d'usage, mais sa victoire par ses propres armes a cr&#233;&#233; les conditions de sa domination autonome. Mobilisant tout usage humain et saisissant le monopole de sa satisfaction, elle a fini par &lt;i&gt;diriger l'usage. &lt;/i&gt;Le processus de l'&#233;change s'est identifi&#233; &#224; tout usage possible, et l'a r&#233;duit &#224; sa merci. La valeur d'&#233;change est le condottiere de la valeur d'usage, qui finit par mener la guerre pour son propre compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 47&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette constante de l'&#233;conomie capitaliste qui est &lt;i&gt;la baisse tendancielle de la valeur d'usage &lt;/i&gt;d&#233;veloppe une nouvelle forme de privation &#224; l'int&#233;rieur de la survie augment&#233;e, laquelle n'est pas davantage affranchie de l'ancienne p&#233;nurie puisqu'elle exige la participation de la grande majorit&#233; des hommes, comme travailleurs salari&#233;s, &#224; la poursuite infinie de son effort ; et que chacun sait qu'il lui faut s'y soumettre ou mourir. C'est la r&#233;alit&#233; de ce chantage, le fait que l'usage sous sa forme la plus pauvre (manger, habiter) n'existe plus qu'emprisonn&#233; dans la richesse illusoire de la survie augment&#233;e, qui est la base r&#233;elle de l'acceptation de l'illusion en g&#233;n&#233;ral dans la consommation des marchandises modernes. Le consommateur r&#233;el devient consommateur d'illusions. La marchandise est cette illusion effectivement r&#233;elle, et le spectacle sa manifestation g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 48&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La valeur d'usage qui &#233;tait implicitement comprise dans la valeur d'&#233;change doit &#234;tre maintenant explicitement proclam&#233;e, dans la r&#233;alit&#233; invers&#233;e du spectacle, justement parce que sa r&#233;alit&#233; effective est rong&#233;e par l'&#233;conomie marchande sur-d&#233;velopp&#233;e ; et qu'une pseudo-justification devient n&#233;cessaire &#224; la fausse vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 49&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectacle est l'autre face de l'argent : l'&#233;quivalent g&#233;n&#233;ral abstrait de toutes les marchandises. Mais si l'argent a domin&#233; la soci&#233;t&#233; en tant que repr&#233;sentation de l'&#233;quivalence centrale, c'est-&#224;-dire du caract&#232;re &#233;changeable des biens multiples dont l'usage restait incomparable, le spectacle est son compl&#233;ment moderne d&#233;velopp&#233; o&#249; la totalit&#233; du monde marchand appara&#238;t en bloc, comme une &#233;quivalence g&#233;n&#233;rale &#224; ce que l'ensemble de la soci&#233;t&#233; peut &#234;tre et faire. Le spectacle est l'argent que l'on &lt;i&gt;regarde seulement, &lt;/i&gt;car en lui d&#233;j&#224; c'est la totalit&#233; de l'usage qui s'est &#233;chang&#233;e contre la totalit&#233; de la repr&#233;sentation abstraite. Le spectacle n'est pas seulement le serviteur du &lt;i&gt;pseudo-usage, &lt;/i&gt;il est d&#233;j&#224; en lui-m&#234;me le pseudo-usage de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 50&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;sultat concentr&#233; du travail social, au moment de l'abondance &lt;i&gt;&#233;conomique, &lt;/i&gt;devient apparent et soumet toute r&#233;alit&#233; &#224; l'apparence, qui est maintenant son produit. Le capital n'est plus le centre invisible qui dirige le mode de production : son accumulation l'&#233;tal&#233; jusqu'&#224; la p&#233;riph&#233;rie sous forme d'objets sensibles. Toute l'&#233;tendue de la soci&#233;t&#233; est son portrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 51&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La victoire de l'&#233;conomie autonome doit &#234;tre en m&#234;me temps sa perte. Les forces qu'elle a d&#233;cha&#238;n&#233;es suppriment la &lt;i&gt;n&#233;cessit&#233; &#233;conomique &lt;/i&gt;qui a &#233;t&#233; la base immuable des soci&#233;t&#233;s anciennes. Quand elle la remplace par la n&#233;cessit&#233; du d&#233;veloppement &#233;conomique infini, elle ne peut que remplacer la satisfaction des premiers besoins humains sommairement reconnus, par une fabrication ininterrompue de pseudo-besoins qui se ram&#232;nent au seul pseudo-besoin du maintien de son r&#232;gne. Mais l'&#233;conomie autonome se s&#233;pare &#224; jamais du besoin profond dans la mesure m&#234;me o&#249; elle sort de &lt;i&gt;l'inconscient social &lt;/i&gt;qui d&#233;pendait d'elle sans le savoir. &#171; Tout ce qui est conscient s'use. Ce qui est inconscient reste inalt&#233;rable. Mais une fois d&#233;livr&#233;, ne tombe-t-il pas en ruine &#224; son tour ? &#187; (Freud.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 52&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; la soci&#233;t&#233; d&#233;couvre qu'elle d&#233;pend de l'&#233;conomie, l'&#233;conomie, en fait, d&#233;pend d'elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu'&#224; para&#238;tre souverainement, a aussi perdu sa puissance. L&#224; o&#249; &#233;tait le &lt;i&gt;&#231;a &lt;/i&gt;&#233;conomique doit venir le &lt;i&gt;je. &lt;/i&gt;Le sujet ne peut &#233;merger que de la soci&#233;t&#233;, c'est-&#224;-dire de la lutte qui est en elle-m&#234;me. Son existence possible est suspendue aux r&#233;sultats de la lutte des classes qui se r&#233;v&#232;le comme le produit et le producteur de la fondation &#233;conomique de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 53&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conscience du d&#233;sir et le d&#233;sir de la conscience sont identiquement ce projet qui, sous sa forme n&#233;gative, veut l'abolition des classes, c'est-&#224;-dire la possession directe des travailleurs sur tous les moments de leur activit&#233;. Son &lt;i&gt;contraire &lt;/i&gt;est la soci&#233;t&#233; du spectacle, o&#249; la marchandise se contemple elle-m&#234;me dans un monde qu'elle a cr&#233;&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. Unit&#233; et division dans l'apparence&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une nouvelle pol&#233;mique anim&#233;e se d&#233;roule dans le pays, sur le front de la philosophie, &#224; propos des concepts &#034;un se divise en deux&#034; et &#034;deux fusionnent en un&#034;. Ce d&#233;bat est une lutte entre ceux qui sont pour et ceux qui contre la dialectique mat&#233;rialiste, une lutte entre deux conceptions du monde : la conception prol&#233;tarienne et la conception bourgeoise. Ceux qui soutiennent que &#034;un se divise en deux est la loi fondamentale des choses se tiennent du c&#244;t&#233; de la dialectique mat&#233;rialiste : ceux qui soutiennent que la loi fondamentale des chose est que &#034;deux fusionnent en un&#034; sont contre la dialectique mat&#233;rialiste. Les deux c&#244;t&#233;s ont tir&#233; une nette ligne de d&#233;marcation entre eux et leurs arguments sont diam&#233;tralement oppos&#233;s. Cette pol&#233;mique refl&#232;te sur le plan id&#233;ologique la lutte de classe aigu&#235; et complexe qui se d&#233;roule en Chine et dans le monde &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Drapeau rouge &lt;/i&gt;de P&#233;kin, 21 Septembre 1964.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
54&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle, comme la soci&#233;t&#233; moderne, est &#224; la fois uni et divis&#233;. Comme elle, il &#233;difie son unit&#233; sur le d&#233;chirement. Mais la contradiction, quand elle &#233;merge dans le spectacle, est &#224; son tour contredite par un renversement de son sens ; de sorte que la division montr&#233;e est unitaire, alors que l'unit&#233; montr&#233;e est divis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;55&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;C'est la lutte de pouvoirs qui se sont constitu&#233;s pour la gestion du m&#234;me syst&#232;me socio-&#233;conomique, qui se d&#233;ploie comme la contradiction officielle appartenant en fait &#224; l'unit&#233; r&#233;elle ; ceci &#224; l'&#233;chelle mondiale aussi bien qu'&#224; l'int&#233;rieur de chaque nation.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
56&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir s&#233;par&#233; sont en m&#234;me temps r&#233;elles, en ce qu'elles traduisent le d&#233;veloppement in&#233;gal et conflictuel du syst&#232;me, les int&#233;r&#234;ts relativement contradictoires des classes ou des subdivisions de classes qui reconnaissent le syst&#232;me, et d&#233;finissent leur propre participation dans son pouvoir. De m&#234;me que le d&#233;veloppement de l'&#233;conomie la plus avanc&#233;e est l'affrontement de certaines priorit&#233;s contre d'autres, la gestion totalitaire de l'&#233;conomie par une bureaucratie d'Etat, et la condition des pays qui se sont trouv&#233;s plac&#233;s dans la sph&#232;re de la colonisation ou de la semi-colonisation, sont d&#233;finies par des particularit&#233;s consid&#233;rables dans les modalit&#233;s de la production et du pouvoir. Ces diverses oppositions peuvent se donner, dans le spectacle, selon les crit&#232;res tout diff&#233;rents, comme des formes de soci&#233;t&#233; absolument distinctes. Mais selon leur r&#233;alit&#233; effective de secteurs particuliers, la v&#233;rit&#233; de leur particularit&#233; r&#233;side dans le syst&#232;me universel qui les contient : dans le mouvement unique qui a fait de la plan&#232;te son champ, le capitalisme.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
57&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La soci&#233;t&#233; porteuse du spectacle ne domine pas seulement par son h&#233;g&#233;monie &#233;conomique les r&#233;gions sous-d&#233;velopp&#233;es. Elle les domine &lt;i&gt;en tant que soci&#233;t&#233; du spectacle&lt;/i&gt;. L&#224; o&#249; la base mat&#233;rielle est encore absente, la soci&#233;t&#233; moderne a d&#233;j&#224; envahi spectaculairement la surface sociale de chaque continent. Elle d&#233;finit le programme d'une classe dirigeante et pr&#233;side &#224; sa constitution. De m&#234;me qu'elle pr&#233;sente les pseudo-biens &#224; convoiter, de m&#234;me elle offre aux r&#233;volutionnaires locaux les faux mod&#232;les de r&#233;volution. Le spectacle propre du pouvoir bureaucratique qui d&#233;tient quelques-uns des pays industriels fait pr&#233;cis&#233;ment partie du spectacle total, comme sa pseudo-n&#233;gation g&#233;n&#233;rale, et son soutien. Si le spectacle, regard&#233; dans ses diverses localisations, montre &#224; l'&#233;vidence des sp&#233;cialisations totalitaires de la parole et de l'administration sociales, celles-ci en viennent &#224; se fondre, au niveau du fonctionnement global du syst&#232;me, en une &lt;i&gt;division mondiale des t&#226;ches spectaculaires&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
58&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La division des t&#226;ches spectaculaires qui conserve la g&#233;n&#233;ralit&#233; de l'ordre existant conserve principalement le p&#244;le dominant de son d&#233;veloppement. La racine du spectacle est dans le terrain de l'&#233;conomie devenue abondante, et c'est de l&#224; que viennent les fruits qui tendent finalement &#224; dominer le march&#233; spectaculaire, en d&#233;pit des barri&#232;res protectionnistes id&#233;ologico-polici&#232;res de n'importe quel spectacle local &#224; pr&#233;tention autarcique.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
59&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le mouvement de &lt;i&gt;banalisation&lt;/i&gt; qui, sous les diversions chatoyantes du spectacle, domine mondialement la soci&#233;t&#233; moderne, la domine aussi sur chacun des points o&#249; la consommation d&#233;velopp&#233;e des marchandises a multipli&#233; en apparence les r&#244;les et les objets &#224; choisir. Les survivances de la religion et de la famille - laquelle reste la forme principale de l'h&#233;ritage du pouvoir de classe -, et donc de la r&#233;pression morale qu'elles assurent, peuvent se combiner comme une m&#234;me chose avec l'affirmation redondante de la jouissance de &lt;i&gt;ce&lt;/i&gt; monde, ce monde n'&#233;tant justement produit qu'en tant que pseudo-jouissance qui garde en elle la r&#233;pression. A l'acceptation b&#233;ate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une m&#234;me chose la r&#233;volte purement spectaculaire : ceci traduit ce simple fait que l'insatisfaction elle-m&#234;me est devenue une marchandise d&#232;s que l'abondance &#233;conomique s'est trouv&#233;e capable d'&#233;tendre sa production jusqu'au traitement d'une telle mati&#232;re premi&#232;re.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
60&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;En concentrant en elle l'image d'un r&#244;le possible, la vedette, la repr&#233;sentation spectaculaire de l'homme vivant, concentre donc cette banalit&#233;. La condition vedette est la sp&#233;cialisation de &lt;i&gt;v&#233;cu apparent&lt;/i&gt;, l'objet de l'identification &#224; la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l'&#233;miettement des sp&#233;cialisations productives effectivement v&#233;cues. Les vedettes existent pour figurer des types vari&#233;s de styles de vie et de styles de compr&#233;hension de la soci&#233;t&#233;, libres de s'exercer &lt;i&gt;globalement&lt;/i&gt;. Elles incarnent le r&#233;sultat inaccessible du &lt;i&gt;travail&lt;/i&gt; social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transf&#233;r&#233;s au-dessus de lui comme son but : le &lt;i&gt;pouvoir&lt;/i&gt; et les &lt;i&gt;vacances&lt;/i&gt;, la d&#233;cision et la consommation qui sont au commencement et &#224; la fin d'un processus indiscut&#233;. L&#224;, c'est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette ; ici c'est la vedette de la consommation qui se fait pl&#233;bisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le v&#233;cu. Mais, de m&#234;me que ces activit&#233;s de la vedette ne sont pas r&#233;ellement globales, elles ne sont pas vari&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;61&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'agent du spectacle mis en sc&#232;ne comme vedette est le contraire de l'individu, l'ennemi de l'individu en lui-m&#234;me aussi &#233;videmment que chez les autres. Passant dans le spectacle comme mod&#232;le d'identification, il a renonc&#233; &#224; toute qualit&#233; autonome pour s'identifier lui-m&#234;me &#224; la loi g&#233;n&#233;rale de l'ob&#233;issance au cours des choses. La vedette de la consommation, tout en &#233;tant ext&#233;rieurement la repr&#233;sentation de diff&#233;rents types de personnalit&#233;, montre chacun de ces types ayant &#233;galement acc&#232;s &#224; la totalit&#233; de la consommation, et y trouvant pareillement son bonheur. La vedette de la d&#233;cision doit poss&#233;der le stock complet de ce qui a &#233;t&#233; admis comme qualit&#233;s humaines. Ainsi entre elles les divergences officielles sont annul&#233;es par la ressemblance officielle, qui est la pr&#233;supposition de leur excellence en tout. Khrouchtchev &#233;tait devenu g&#233;n&#233;ral pour d&#233;cider de la bataille de Koursk, non sur le terrain, mais au vingti&#232;me anniversaire, quand il se trouvait ma&#238;tre de l'Etat. Kennedy &#233;tait rest&#233; orateur jusqu'&#224; prononcer son &#233;loge sur sa propre tombe, puisque Th&#233;odore Sorensen continuait &#224; ce moment de r&#233;diger pour le successeur les discours dans ce style qui avait tant compt&#233; pour faire reconna&#238;tre la personnalit&#233; du disparu. Les gens admirables en qui le syst&#232;me se personnifie sont bien connus pour n'&#234;tre pas ce qu'ils sont ; ils sont devenus grands hommes en descendant au-dessous de la r&#233;alit&#233; de la moindre vie individuelle, et chacun le sait.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
62&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le faux choix dans l'abondance spectaculaire, choix qui r&#233;side dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des r&#244;les (principalement signifi&#233;s et port&#233;s par des objets) qui sont &#224; la fois exclusifs et imbriqu&#233;s, se d&#233;veloppe en luttes de qualit&#233;s fantomatiques destin&#233;es &#224; passionner l'adh&#233;sion &#224; la trivialit&#233; quantitative. Ainsi renaissent de fausses oppositions archa&#239;ques, des r&#233;gionalismes ou des racismes charg&#233;s de transfigurer en sup&#233;riorit&#233; ontologique fantastique la vulgarit&#233; des places hi&#233;rarchiques dans la consommation. Ainsi se recompose l'interminable s&#233;rie des affrontements d&#233;risoires mobilisant un int&#233;r&#234;t sous-ludique, du sport de comp&#233;tition aux &#233;lections. L&#224; o&#249; s'est install&#233; la consommation abondante, une opposition spectaculaire principale entre la jeunesse et les adultes vient en premier plan des r&#244;les fallacieux : car nulle part il n'existe d'adulte, ma&#238;tre de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n'est aucunement la propri&#233;t&#233; de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du syst&#232;me &#233;conomique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des &lt;i&gt;choses&lt;/i&gt; qui r&#232;gnent et qui sont jeunes ; qui se chassent et se remplacent elles-m&#234;mes.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
63&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;C'est l'&lt;i&gt;unit&#233; de la mis&#232;re&lt;/i&gt; qui se cache sous les oppositions spectaculaires. Si des formes diverses de la m&#234;me ali&#233;nation se combattent sous les masques du choix total, c'est parce qu'elles sont toutes &#233;difi&#233;es sur les contradictions r&#233;elles refoul&#233;es. Selon les n&#233;cessit&#233;s du stade particulier de la mis&#232;re qu'il d&#233;ment et maintient, le spectacle existe sous une forme &lt;i&gt;concentr&#233;e&lt;/i&gt; ou sous une forme &lt;i&gt;diffuse&lt;/i&gt;. Dans les deux cas, il n'est qu'une image d'unification heureuse environn&#233;e de d&#233;solation et d'&#233;pouvante, au centre tranquille du malheur.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
64&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectaculaire concentr&#233; appartient essentiellement au capitalisme bureaucratique, encore qu'il puisse &#234;tre import&#233; comme technique du pouvoir &#233;tatique sur des &#233;conomies mixtes plus arri&#233;r&#233;es, ou dans certains moments de crise de capitalisme avanc&#233;. La propri&#233;t&#233; bureaucratique en effet est elle m&#234;me concentr&#233;e en ce sens que le bureaucrate individuel n'a de rapports avec la possession de l'&#233;conomie globale que par l'interm&#233;diaire de la communaut&#233; bureaucratique, qu'en tant que membre de cette communaut&#233;. En outre la production des marchandises, moins d&#233;velopp&#233;e, se pr&#233;sente aussi sous forme concentr&#233;e : la marchandise que la bureaucratie d&#233;tient, c'est le travail social total, et ce qu'elle revend &#224; la soci&#233;t&#233;, c'est sa survie en bloc. La dictature de l'&#233;conomie bureaucratique ne peut laisser aux masses exploit&#233;es aucune marge notable de choix, puisqu'elle a d&#251; tout choisir par elle-m&#234;me, et que tout autre choix ext&#233;rieur, qu'il concerne l'alimentation ou la musique, est donc d&#233;j&#224; le choix de sa destruction compl&#232;te. Elle doit s'accompagner d'une violence permanente. L'image impos&#233;e du bien, dans son spectacle, recueille la totalit&#233; de ce qui existe officiellement, et se concentre normalement sur un seul homme, qui est le garant de sa coh&#233;sion totalitaire. A cette vedette absolue, chacun doit s'identifier magiquement ou dispara&#238;tre. Car il s'agit du ma&#238;tre de sa non-consommation, et de l'image h&#233;ro&#239;que d'un sens acceptable pour l'exploitation absolue qu'est en fait l'accumulation primitive acc&#233;l&#233;r&#233;e par la terreur. Si chaque Chinois doit apprendre Mao, et ainsi &#234;tre Mao, c'est qu'il n'a&lt;i&gt; rien d'autre &#224; &#234;tre&lt;/i&gt;. L&#224; o&#249; domine le spectaculaire concentr&#233; domine aussi la police.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
65&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectaculaire diffus accompagne l'abondance des marchandises, le d&#233;veloppement non perturb&#233; du capitalisme moderne. Ici chaque marchandise prise &#224; part est justifi&#233;e au nom de la grandeur de la production de la totalit&#233; des objets, dont le spectacle est un catalogue apolog&#233;tique. Des affirmations inconciliables se poussent sur la sc&#232;ne du spectacle unifi&#233; de l'&#233;conomie abondante ; de m&#234;me que diff&#233;rentes marchandises-vedettes soutiennent simultan&#233;ment leurs projets contradictoires d'am&#233;nagement de la soci&#233;t&#233;, o&#249; le spectacle des automobiles veut une circulation parfaite qui d&#233;truit les vieilles cit&#233;s, tandis que de la ville elle-m&#234;me a besoin des quartiers mus&#233;es. Donc la satisfaction, d&#233;j&#224; probl&#233;matique, qui est r&#233;put&#233;e appartenir &#224; la consommation de l'ensemble est imm&#233;diatement falsifi&#233;e en ceci que le consommateur r&#233;el ne peut directement toucher qu'une succession de fragments de ce bonheur marchand, fragments d'o&#249; chaque fois la qualit&#233; pr&#234;t&#233;e &#224; l'ensemble est &#233;videmment absente.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
66&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Chaque marchandise d&#233;termin&#233;e lutte pour elle-m&#234;me, ne peut pas reconna&#238;tre les autres, pr&#233;tend s'imposer partout comme si elle &#233;tait seule. Le spectacle est alors le chant &#233;pique de cet affrontement, que la chute d'aucune illusion ne pourrait conclure. Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais leurs marchandises et leurs passions. C'est dans cette lutte aveugle que chaque marchandise, en suivant sa passion, r&#233;alise en fait dans l'inconscience quelque chose de plus &#233;lev&#233; : le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi bien le devenir-marchandise du monde. Ainsi, par une &lt;i&gt;ruse de la raison marchande, le particulier&lt;/i&gt; de la marchandise s'use en combattant, tandis que la forme-marchandise va vers sa r&#233;alisation absolue.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
67&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La satisfaction que la marchandise abondante ne peut plus donner dans l'usage en vient &#224; &#234;tre recherch&#233;e dans la reconnaissance de sa valeur en tant que marchandise : c'est l'usage &lt;i&gt;de la marchandise&lt;/i&gt; se suffisant &#224; lui-m&#234;me ; et pour le consommateur l'effusion religieuse envers la libert&#233; souveraine de la marchandise. Des vagues d'enthousiasme pour un produit donn&#233;, soutenu et relanc&#233; par tous les moyens d'information, se propagent ainsi &#224; grande allure. Un style de v&#234;tements surgit d'un film ; une revue lance des clubs, qui lancent des panoplies diverses. Le &lt;i&gt;gadget&lt;/i&gt; exprime ce fait que, dans le moment o&#249; la masse des marchandises glisse vers l'aberration, l'aberrant lui-m&#234;me devient une marchandise sp&#233;ciale. Dans les porte-cl&#233;s publicitaires, par exemple, non plus achet&#233;s mais dons suppl&#233;mentaires qui accompagnent des objets prestigieux vendus, ou qui d&#233;coulent par &#233;change de leur propre sph&#232;re, on peut reconna&#238;tre la manifestation d'un abandon mystique &#224; la transcendance de la marchandise. Celui qui collectionne les porte-cl&#233;s qui viennent d'&#234;tre fabriqu&#233;s pour &#234;tre collectionn&#233;s accumule &lt;i&gt;les indulgences de la marchandise&lt;/i&gt;, un signe glorieux de sa pr&#233;sence r&#233;elle parmi ses fid&#232;les. L'homme r&#233;ifi&#233; affiche la preuve de son intimit&#233; avec la marchandise. Comme dans les transports des convulsionnaires ou miracul&#233;s du vieux f&#233;tichisme religieux, le f&#233;tichisme de la marchandise parvient &#224; des moments d'excitation fervente. Le seul usage qui s'exprime encore ici est l'usage fondamental de la soumission.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
68&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Sans doute, le pseudo-besoin impos&#233; dans la consommation moderne ne peut &#234;tre oppos&#233; &#224; aucun besoin ou d&#233;sir authentique qui ne soit lui-m&#234;me fa&#231;onn&#233; par la soci&#233;t&#233; et son histoire. Mais la marchandise abondante est l&#224; comme la rupture absolue d'un d&#233;veloppement organique de besoins sociaux. Son accumulation m&#233;canique lib&#232;re un &lt;i&gt;artificiel illimit&#233;&lt;/i&gt;, devant lequel le d&#233;sir vivant reste d&#233;sarm&#233;. La puissance cumulative d'un artificiel ind&#233;pendant entra&#238;ne partout &lt;i&gt;la falsification de la vie sociale&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
69&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Dans l'image de l'unification heureuse de la soci&#233;t&#233; par la consommation, la division r&#233;elle est seulement &lt;i&gt;suspendue&lt;/i&gt; jusqu'au prochain non-accomplissement dans le consommable. Chaque produit particulier qui doit repr&#233;senter l'espoir d'un raccourci fulgurant pour acc&#233;der enfin &#224; la terre promise de la consommation totale est pr&#233;sent&#233; c&#233;r&#233;monieusement &#224; son tour comme la singularit&#233; d&#233;cisive. Mais comme dans le cas de la diffusion instantan&#233;e des modes de pr&#233;noms apparemment aristocratiques qui vont se trouver port&#233;s par presque tous les individus du m&#234;me &#226;ge, l'objet dont on attend un pouvoir singulier n'a pu &#234;tre propos&#233; &#224; la d&#233;votion des masses que parce qu'il avait &#233;t&#233; tir&#233; &#224; un assez grand nombre d'exemplaires pour &#234;tre consomm&#233; massivement. Le caract&#232;re prestigieux de ce produit quelconque ne lui vient que d'avoir &#233;t&#233; plac&#233; un moment au centre de la vie sociale, comme le myst&#232;re r&#233;v&#233;l&#233; de la finalit&#233; de la production. L'objet qui &#233;tait prestigieux dans le spectacle devient vulgaire &#224; l'instant o&#249; il entre chez ce consommateur, en m&#234;me temps que chez tous les autres. Il r&#233;v&#232;le trop tard sa pauvret&#233; essentielle, qu'il tient naturellement de la mis&#232;re de sa production. Mais d&#233;j&#224; c'est un autre objet qui porte la justification du syst&#232;me et l'exigence d'&#234;tre reconnu.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
70&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'imposture de la satisfaction doit se d&#233;noncer d'elle-m&#234;me en se rempla&#231;ant, en suivant le changement des produits et celui des conditions g&#233;n&#233;rales de la production. Ce qui a affirm&#233; avec la plus parfaite impudence sa propre excellence d&#233;finitive change pourtant, dans le spectacle diffus mais aussi dans le spectacle concentr&#233;, et c'est le syst&#232;me seul qui doit continuer : Staline comme la marchandise d&#233;mod&#233;e sont d&#233;nonc&#233;s par ceux-l&#224; m&#234;mes qui les ont impos&#233;s. Chaque &lt;i&gt;nouveau mensonge&lt;/i&gt; de la publicit&#233; est aussi &lt;i&gt;l'aveu&lt;/i&gt; de son mensonge pr&#233;c&#233;dent. Chaque &#233;croulement d'une figure du pouvoir totalitaire r&#233;v&#232;le la &lt;i&gt;communaut&#233; illusoire&lt;/i&gt; qui l'approuvait unanimement, et qui n'&#233;tait qu'un agglom&#233;rat de solitudes sans illusion.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
71&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Ce que le spectacle donne comme perp&#233;tuel est fond&#233; sur le changement, et doit changer avec sa base. Le spectacle est absolument dogmatique et en m&#234;me temps ne peut aboutir r&#233;ellement &#224; aucun dogme solide. Rien ne s'arr&#234;te pour lui ; c'est l'&#233;tat qui lui est naturel et toutefois le plus contraire &#224; son inclination.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
72&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'unit&#233; irr&#233;elle que proclame le spectacle est le masque de la division de classe sur laquelle repose l'unit&#233; r&#233;elle du mode de production capitaliste. Ce qui oblige les producteurs &#224; participer &#224; l'&#233;dification du monde est aussi ce qui les en &#233;carte. Ce qui met en relation les hommes affranchis de leurs limitations locales et nationales est aussi ce qui les &#233;loigne. Ce qui oblige &#224; l'approfondissement du rationnel est aussi ce qui nourrit l'irrationnel de l'exploitation hi&#233;rarchique et de la r&#233;pression. Ce qui fait le pouvoir abstrait de la soci&#233;t&#233; fait sa &lt;i&gt;non-libert&#233;&lt;/i&gt; concr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IV. Le prol&#233;tariat comme sujet et comme repr&#233;sentation&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le droit &#233;gal de tous aux biens et aux jouissances de ce monde, la destruction de toute autorit&#233;, la n&#233;gation de tout frein moral, voil&#224;, si l'on descend au fond des choses, la raison d'&#234;tre de l'insurrection du 18 mars et la charte de la redoutable association qui lui a fourni une arm&#233;e &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Enqu&#234;te parlementaire sur l'insurrection du 18 mars&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;73&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le mouvement r&#233;el qui supprime les conditions existantes gouverne la soci&#233;t&#233; &#224; partir de la victoire de la bourgeoisie dans l'&#233;conomie, et visiblement depuis la traduction politique de cette victoire. Le d&#233;veloppement des forces productives a fait &#233;clater les anciens rapports de production, et tout ordre statique tombe en poussi&#232;re. Tout ce qui &#233;tait absolu devient historique. &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
74&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;C'est en &#233;tant jet&#233;s dans l'histoire, en devant participer au travail et aux luttes qui la constituent, que les hommes se voient contraints d'envisager leurs relations d'une mani&#232;re d&#233;sabus&#233;e. Cette histoire n'a pas d'objet distinct de ce qu'elle r&#233;alise sur elle-m&#234;me, quoique la derni&#232;re vision m&#233;taphysique inconsciente de l'&#233;poque historique puisse regarder la progression productive &#224; travers laquelle l'histoire s'est d&#233;ploy&#233;e comme l'objet m&#234;me de l'histoire. Le &lt;i&gt;sujet&lt;/i&gt; de l'histoire ne peut &#234;tre que le vivant se produisant lui-m&#234;me, devenant ma&#238;tre et possesseur de son monde qui est l'histoire, et existant comme &lt;i&gt;conscience de son jeu&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
75&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Comme un m&#234;me courant se d&#233;veloppent les luttes de classes de la longue &lt;i&gt;&#233;poque r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; inaugur&#233;e par l'ascension de la bourgeoisie et la &lt;i&gt;pens&#233;e de l'histoire&lt;/i&gt;, la dialectique, la pens&#233;e qui ne s'arr&#234;te plus &#224; la recherche du sens de l'&#233;tant, mais s'&#233;l&#232;ve &#224; la connaissance de la dissolution de tout ce qui est ; et dans le mouvement dissout toute s&#233;paration. &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
76&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Hegel n'avait plus &#224; &lt;i&gt;interpr&#233;ter&lt;/i&gt; le monde, mais la &lt;i&gt;transformation&lt;/i&gt; du monde. En &lt;i&gt;interpr&#233;tant seulement&lt;/i&gt; la transformation, Hegel n'est que l'ach&#232;vement &lt;i&gt;philosophique&lt;/i&gt; de la philosophie. Il veut comprendre un monde &lt;i&gt;qui se fait lui-m&#234;me&lt;/i&gt;. Cette pens&#233;e historique n'est encore que la conscience qui arrive toujours trop tard, et qui &#233;nonce la justification &lt;i&gt;post festum&lt;/i&gt;. Ainsi, elle n'a d&#233;pass&#233; la s&#233;paration que &lt;i&gt;dans la pens&#233;e&lt;/i&gt;. Le paradoxe qui consiste &#224; suspendre le sens de toute r&#233;alit&#233; &#224; son ach&#232;vement historique, et &#224; r&#233;v&#233;ler en m&#234;me temps ce sens en se constituant soi-m&#234;me en ach&#232;vement de l'histoire, d&#233;coule de ce simple fait que le penseur des r&#233;volutions bourgeoises des XVII&#176; et XVIII&#176; si&#232;cles n'a cherch&#233; dans sa philosophie que la &lt;i&gt;r&#233;conciliation&lt;/i&gt; avec leur r&#233;sultat. &#171; M&#234;me comme philosophie de la r&#233;volution bourgeoise, elle n'exprime pas tout le processus de cette r&#233;volution, mais seulement sa derni&#232;re conclusion. En ce sens, elle est une philosophie non de la r&#233;volution, mais de la restauration. &#187; (Karl Korsch, &lt;i&gt;Th&#232;ses sur Hegel et la r&#233;volution&lt;/i&gt;). Hegel a fait, pour la derni&#232;re fois, le travail du philosophe, &#171; la glorification de ce qui existe &#187; ; mais d&#233;j&#224; ce qui existait pour lui ne pouvait &#234;tre que la totalit&#233; du mouvement historique. La position &lt;i&gt;ext&#233;rieure&lt;/i&gt; de la pens&#233;e &#233;tant en fait maintenue, elle ne pouvait &#234;tre masqu&#233;e que par son identification &#224; un projet pr&#233;alable de l'Esprit, h&#233;ros absolu qui a fait ce qu'il a voulu et voulu ce qu'il a fait, et dont l'accomplissement co&#239;ncide avec le pr&#233;sent. Ainsi, la philosophie qui meurt dans la pens&#233;e de l'histoire ne peut plus glorifier son monde qu'en le reniant, car pour prendre la parole il lui faut d&#233;j&#224; supposer finie cette histoire totale o&#249; elle a tout ramen&#233; ; et close la session du seul tribunal o&#249; peut &#234;tre rendue la sentence de la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;77&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Quand le prol&#233;tariat manifeste par sa propre existence en actes que cette pens&#233;e de l'histoire ne s'est pas oubli&#233;e, le d&#233;menti de la &lt;i&gt;conclusion&lt;/i&gt; est aussi bien la confirmation de la m&#233;thode.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
78&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La pens&#233;e de l'histoire ne peut &#234;tre sauv&#233;e qu'en devenant pens&#233;e pratique ; et la pratique du prol&#233;tariat comme classe r&#233;volutionnaire ne peut &#234;tre moins que la conscience historique op&#233;rant sur la totalit&#233; du monde. Tous les courants th&#233;oriques du mouvement ouvrier &lt;i&gt;r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; sont issus d'un affrontement critique avec la pens&#233;e h&#233;g&#233;lienne, chez Marx comme chez Stirner et Bakounine.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
79&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le caract&#232;re ins&#233;parable de la th&#233;orie de Marx et de la m&#233;thode h&#233;g&#233;lienne est lui-m&#234;me ins&#233;parable du caract&#232;re r&#233;volutionnaire de cette th&#233;orie, c'est &#224; dire de sa v&#233;rit&#233;. C'est en ceci que cette premi&#232;re relation a &#233;t&#233; g&#233;n&#233;ralement ignor&#233;e ou mal comprise, ou encore d&#233;nonc&#233;e comme le faible de ce qui devenait fallacieusement une &lt;i&gt;doctrine&lt;/i&gt; marxiste. Bernstein, dans &lt;i&gt;Socialisme th&#233;orique et Socialisme d&#233;mocratique pratique&lt;/i&gt;, r&#233;v&#232;le parfaitement cette liaison de la m&#233;thode dialectique et de la &lt;i&gt;prise de parti&lt;/i&gt; historique, en d&#233;plorant les pr&#233;visions peu scientifiques du &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; de 1847 sur l'imminence de la r&#233;volution prol&#233;tarienne en Allemagne : &#171; Cette auto-suggestion historique, tellement erron&#233;e que le premier visionnaire politique venu ne pourrait gu&#232;re trouver mieux, serait incompr&#233;hensible chez un Marx, qui &#224; cette &#233;poque avait d&#233;j&#224; s&#233;rieusement &#233;tudi&#233; l'&#233;conomie, si on ne devait pas voir en elle le produit d'un reste de la dialectique antith&#233;tique h&#233;g&#233;lienne, dont Marx, pas plus qu'Engels, n'a jamais su compl&#232;tement se d&#233;faire. En ces temps d'effervescence g&#233;n&#233;rale, cela lui a &#233;t&#233; d'autant plus fatal. &#187;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
80&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le &lt;i&gt;renversement&lt;/i&gt; que Marx effectue pour un &#171; sauvetage par transfert &#187; de la pens&#233;e des r&#233;volutions bourgeoises ne consiste pas trivialement &#224; remplacer par le d&#233;veloppement mat&#233;rialiste des forces productives le parcours de l'Esprit h&#233;g&#233;lien allant &#224; sa propre rencontre dans le temps, son objectivation &#233;tant identique &#224; son ali&#233;nation, et ses blessures historiques ne laissant pas de cicatrices. L'histoire devenue r&#233;elle n'a plus de &lt;i&gt;fin&lt;/i&gt;. Marx a ruin&#233; la position &lt;i&gt;s&#233;par&#233;e&lt;/i&gt; de Hegel devant ce qui advient ; et la &lt;i&gt;contemplation&lt;/i&gt; d'un agent supr&#234;me ext&#233;rieur, quel qu'il soit. La th&#233;orie n'a plus &#224; conna&#238;tre que ce qu'elle fait. C'est au contraire la contemplation du mouvement de l'&#233;conomie, dans la pens&#233;e dominante de la soci&#233;t&#233; actuelle, qui est l'h&#233;ritage &lt;i&gt;non renvers&#233;&lt;/i&gt; de la part &lt;i&gt;non dialectique&lt;/i&gt; dans la tentative h&#233;g&#233;lienne d'un syst&#232;me circulaire : c'est une approbation qui a perdu la dimension du concept, et qui n'a plus besoin d'un h&#233;g&#233;lianisme pour se justifier, car le mouvement qu'il s'agit de louer n'est plus qu'un secteur sans pens&#233;e du monde, dont le d&#233;veloppement m&#233;canique domine effectivement le tout. Le projet de Marx est celui d'une histoire consciente. Le quantitatif qui survient dans le d&#233;veloppement aveugle des forces productives simplement &#233;conomiques doit se changer en appropriation historique qualitative. La &lt;i&gt;critique de l'&#233;conomie politique&lt;/i&gt; est le premier acte de cette &lt;i&gt;fin de pr&#233;histoire&lt;/i&gt; : &#171; De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c'est la classe r&#233;volutionnaire elle-m&#234;me &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;81&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Ce qui rattache &#233;troitement la th&#233;orie de Marx &#224; la pens&#233;e scientifique, c'est la compr&#233;hension rationnelle des forces qui s'exercent r&#233;ellement dans la soci&#233;t&#233;. Mais elle est fondamentalement un &lt;i&gt;au-del&#224;&lt;/i&gt; de la pens&#233;e scientifique, o&#249; celle-ci n'est conserv&#233;e qu'en &#233;tant d&#233;pass&#233;e : il s'agit d'une compr&#233;hension de la &lt;i&gt;lutte&lt;/i&gt;, et nullement de la &lt;i&gt;loi&lt;/i&gt;. &#171; Nous ne connaissons qu'une seule science : la science de l'histoire &#187; dit &lt;i&gt;L'id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;82&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'&#233;poque bourgeoise, qui veut fonder scientifiquement l'histoire, n&#233;glige le fait que cette science disponible a bien plut&#244;t d&#251; &#234;tre elle-m&#234;me fond&#233;e historiquement avec l'&#233;conomie. Inversement, l'histoire ne d&#233;pend radicalement de cette connaissance qu'en tant que cette histoire reste &lt;i&gt;histoire &#233;conomique&lt;/i&gt;. Combien la part de l'histoire dans l'&#233;conomie m&#234;me - le processus global qui modifie ses propres donn&#233;es scientifiques de base - a pu &#234;tre d'ailleurs n&#233;glig&#233;e par le point de vue de l'observation scientifique, c'est ce que montre la vanit&#233; des calculs socialistes qui croyaient avoir &#233;tabli la p&#233;riodicit&#233; exacte des crises ; et depuis que l'intervention constante de l'Etat est parvenue &#224; compenser l'effet des tendances &#224; la crise, le m&#234;me genre de raisonnement voit dans cet &#233;quilibre une harmonie &#233;conomique d&#233;finitive. Le projet de surmonter l'&#233;conomie, le projet de la prise de possession de l'histoire, s'il doit conna&#238;tre - et ramener &#224; lui - la science de la soci&#233;t&#233;, ne peut &#234;tre lui-m&#234;me &lt;i&gt;scientifique&lt;/i&gt;. Dans ce dernier mouvement qui croit dominer l'histoire pr&#233;sente par une connaissance scientifique, le point de vue r&#233;volutionnaire est rest&#233; &lt;i&gt;bourgeois&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
83&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Les courants utopiques du socialisme, quoique fond&#233;s eux-m&#234;mes historiquement dans la critique de l'organisation sociale existante, peuvent &#234;tre justement qualifi&#233;s d'utopiques dans la mesure o&#249; ils refusent l'histoire - c'est-&#224;-dire la lutte r&#233;elle en cours, aussi bien que le mouvement du temps au del&#224; de la perfection immuable de leur image de soci&#233;t&#233; heureuse -, mais non parce qu'ils refuseraient la science. Les penseurs utopistes sont au contraire enti&#232;rement domin&#233;s par la pens&#233;e scientifique, telle qu'elle s'&#233;tait impos&#233;e dans les si&#232;cles pr&#233;c&#233;dents. Ils recherchent le parach&#232;vement de ce syst&#232;me rationnel g&#233;n&#233;ral : ils ne se consid&#232;rent aucunement comme des proph&#232;tes d&#233;sarm&#233;s, car ils croient au pouvoir social de la d&#233;monstration scientifique et m&#234;me, dans le cas du saint-simonisme, &#224; la prise du pouvoir par la science. Comment, dit Sombart, &#171; voudraient-ils arracher par des luttes ce qui doit &#234;tre &lt;i&gt;prouv&#233;&lt;/i&gt; &#187; ? Cependant la conception scientifique des utopistes ne s'&#233;tend pas &#224; cette connaissance que des groupes sociaux ont des int&#233;r&#234;ts dans une situation existante, des forces pour la maintenir, et aussi bien des formes de fausse conscience correspondantes &#224; de telles positions. Elle reste tr&#232;s en de&#231;&#224; de la r&#233;alit&#233; historique du d&#233;veloppement de la science m&#234;me, qui s'est trouv&#233; en grande partie orient&#233; par la &lt;i&gt;demande sociale&lt;/i&gt; issue de tels facteurs, qui s&#233;lectionne non seulement ce qui peut &#234;tre admis, mais aussi ce qui peut &#234;tre recherch&#233;. Les socialistes utopiques, rest&#233;s prisonniers du &lt;i&gt;mode d'exposition de la v&#233;rit&#233; scientifique&lt;/i&gt;, con&#231;oivent cette v&#233;rit&#233; selon sa pure image abstraite, telle que l'avait vue s'imposer un stade tr&#232;s ant&#233;rieur de la soci&#233;t&#233;. Comme le remarquait Sorel, c'est sur le mod&#232;le de &lt;i&gt;l'astronomie&lt;/i&gt; que les utopistes pensent d&#233;couvrir et d&#233;montrer les lois de la soci&#233;t&#233;. L'harmonie vis&#233;e par eux, hostile &#224; l'histoire, d&#233;coule d'un essai d'application &#224; la soci&#233;t&#233; de la science la moins d&#233;pendante de l'histoire. Elle tente de se faire reconna&#238;tre avec la m&#234;me innocence exp&#233;rimentale que le newtonisme, et la destin&#233;e heureuse constamment postul&#233;e &#171; joue dans leur science sociale un r&#244;le analogue &#224; ce lui qui revient &#224; l'inertie dans la m&#233;canique rationnelle &#187; (&lt;i&gt;Mat&#233;riaux pour une th&#233;orie du prol&#233;tariat&lt;/i&gt;). &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
84&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le c&#244;t&#233; d&#233;terministe-scientifique dans la pens&#233;e de Marx fut justement la br&#232;che par laquelle p&#233;n&#233;tra le processus d'&#171; id&#233;ologisation &#187;, lui vivant, et d'autant plus dans l'h&#233;ritage th&#233;orique laiss&#233; au mouvement ouvrier. La venue du sujet de l'histoire est encore repouss&#233;e &#224; plus tard, et c'est la science historique par excellence, l'&#233;conomie, qui tend de plus en plus largement &#224; garantir la n&#233;cessit&#233; de sa propre n&#233;gation future. Mais par l&#224; est repouss&#233;e hors du champ de la vision th&#233;orique la pratique r&#233;volutionnaire qui est la seule v&#233;rit&#233; de cette n&#233;gation. Ainsi il importe d'&#233;tudier patiemment le d&#233;veloppement &#233;conomique, et d'en admettre encore, avec une tranquillit&#233; h&#233;g&#233;lienne, la douleur, ce qui, dans son r&#233;sultat, reste &#171; cimeti&#232;re des bonnes intentions &#187;. On d&#233;couvre que maintenant, selon la science des r&#233;volutions, &lt;i&gt;la conscience arrive toujours trop t&#244;t&lt;/i&gt;, et devra &#234;tre enseign&#233;e. &#171; L'histoire nous a donn&#233; tort, &#224; nous et &#224; tous ceux qui pensaient comme nous. Elle a montr&#233; clairement que l'&#233;tat du d&#233;veloppement &#233;conomique sur le continent &#233;tait alors bien loin encore d'&#234;tre m&#251;r... &#187;, dira Engels en 1895. Toute sa vie, Marx a maintenu le point de vue unitaire de sa th&#233;orie, mais l'&lt;i&gt;expos&#233;&lt;/i&gt; de sa th&#233;orie s'est port&#233; sur le &lt;i&gt;terrain&lt;/i&gt; de la pens&#233;e dominante en se pr&#233;cisant sous forme de critiques de disciplines particuli&#232;res, principalement la critique de la science fondamentale de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, l'&#233;conomie politique. C'est cette mutilation, ult&#233;rieurement accept&#233;e comme d&#233;finitive, qui a constitu&#233; le &#171; marxisme &#187;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
85&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le d&#233;faut dans la th&#233;orie de Marx est naturellement le d&#233;faut de la lutte r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat de son &#233;poque. La classe ouvri&#232;re n'a pas d&#233;cr&#233;t&#233; la r&#233;volution en permanence dans l'Allemagne de 1848 ; la Commune a &#233;t&#233; vaincue dans l'isolement. La th&#233;orie r&#233;volutionnaire ne peut donc pas encore atteindre sa propre existence totale. En &#234;tre r&#233;duit &#224; la d&#233;fendre et la pr&#233;ciser dans la s&#233;paration du travail savant, au &lt;i&gt;British Museum&lt;/i&gt;, impliquait une perte dans la th&#233;orie m&#234;me. Ce sont pr&#233;cis&#233;ment les justifications scientifiques tir&#233;es sur l'avenir du d&#233;veloppement de la classe ouvri&#232;re, et la pratique organisationnelle combin&#233;e &#224; ces justifications, qui deviendront des obstacles &#224; la conscience prol&#233;tarienne dans un stade plus avanc&#233;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
86&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Toute l'insuffisance th&#233;orique dans la d&#233;fense &lt;i&gt;scientifique&lt;/i&gt; de la r&#233;volution prol&#233;tarienne ne peut &#234;tre ramen&#233;e, pour le contenu aussi bien que pour la forme de l'expos&#233;, &#224; une identification du prol&#233;tariat &#224; la bourgeoisie &lt;i&gt;du point de vue de la saisie r&#233;volutionnaire du pouvoir&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
87&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La tendance &#224; fonder une d&#233;monstration de la l&#233;galit&#233; scientifique du pouvoir prol&#233;tarien en faisant &#233;tat d'exp&#233;rimentations &lt;i&gt;r&#233;p&#233;t&#233;es&lt;/i&gt; du pass&#233; obscurcit, d&#232;s le &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt;, la pens&#233;e historique de Marx, en lui faisant soutenir une image &lt;i&gt;lin&#233;aire&lt;/i&gt; du d&#233;veloppement des modes de production, entra&#238;n&#233; par des luttes de classes qui finiraient chaque fois &#171; par une transformation r&#233;volutionnaire de la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re ou par la destruction commune des classes en lutte &#187;. Mais dans la r&#233;alit&#233; observable de l'histoire, de m&#234;me que &#171; le mode de production asiatique &#187;, comme Marx le constatait ailleurs a conserv&#233; son immobilit&#233; en d&#233;pit de tous les affrontements de classes, de m&#234;me les jacqueries de serf n'ont jamais vaincu les barons, ni les r&#233;voltes d'esclaves de l'Antiquit&#233; les hommes libres. Le sch&#233;ma lin&#233;aire perd de vue d'abord ce fait que &lt;i&gt;la bourgeoisie est la seule classe r&#233;volutionnaire qui ait jamais vaincu&lt;/i&gt; ; en m&#234;me temps qu'elle est la seule pour qui le d&#233;veloppement de l'&#233;conomie a &#233;t&#233; cause et cons&#233;quence de sa mainmise sur la soci&#233;t&#233;. La m&#234;me simplification a conduit Marx &#224; n&#233;gliger le r&#244;le &#233;conomique de l'Etat dans la gestion d'une soci&#233;t&#233; : de classes. Si la bourgeoisie ascendante a paru affranchir l'&#233;conomie de l'Etat, c'est seulement dans la mesure o&#249; l'Etat ancien se confondait avec l'instrument d'une oppression de classe dans une &lt;i&gt;&#233;conomie statique&lt;/i&gt;. La bourgeoisie a d&#233;velopp&#233; sa puissance &#233;conomique autonome dans la p&#233;riode m&#233;di&#233;vale d'affaiblissement de l'Etat, dans le moment de fragmentation f&#233;odale de pouvoirs &#233;quilibr&#233;s. Mais l'Etat moderne qui, par le mercantilisme, a commenc&#233; &#224; appuyer le d&#233;veloppement de la bourgeoisie, et qui finalement est devenu &lt;i&gt;son Etat&lt;/i&gt; &#224; l'heure du &#171; laisser faire, laisser passer &#187;, va se r&#233;v&#233;ler ult&#233;rieurement dot&#233; d'une puissance centrale dans la gestion calcul&#233;e du &lt;i&gt;processus &#233;conomique&lt;/i&gt;. Marx avait pu cependant d&#233;crire, dans le &lt;i&gt;bonapartisme&lt;/i&gt;, cette &#233;bauche de la bureaucratie &#233;tatique moderne, fusion du capital et de l'Etat, constitution d'un &#171; pouvoir national du capital sur le travail, d'une force publique organis&#233;e pour l'asservissement social &#187;, o&#249; la bourgeoisie renonce &#224; toute vie historique qui ne soit sa r&#233;duction &#224; l'histoire &#233;conomique des choses, et veut bien &#171; &#234;tre condamn&#233;e au m&#234;me n&#233;ant politique que les autres classes &#187;. Ici sont d&#233;j&#224; pos&#233;es les bases socio-politiques du spectacle moderne, qui n&#233;gativement d&#233;finit le prol&#233;tariat comme &lt;i&gt;seul pr&#233;tendant &#224; la vie historique&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
88&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Les deux seules classes qui correspondent effectivement &#224; la th&#233;orie de Marx, les deux classes pures vers lesquelles m&#232;ne toute l'analyse dans le &lt;i&gt;Capital&lt;/i&gt;, la bourgeoisie et le prol&#233;tariat, sont &#233;galement les deux seules classes r&#233;volutionnaires de l'histoire, mais &#224; des conditions diff&#233;rentes : la r&#233;volution bourgeoise est faite : la r&#233;volution prol&#233;tarienne est un projet, n&#233; sur la base de la pr&#233;c&#233;dente r&#233;volution, mais en diff&#233;rant qualitativement. En n&#233;gligeant l'&lt;i&gt;originalit&#233;&lt;/i&gt; du r&#244;le historique de la bourgeoisie, on masque l'originalit&#233; concr&#232;te de ce projet prol&#233;tarien qui ne peut rien atteindre sinon en portant ses propres couleurs et en connaissant &#171; l'immensit&#233; de ses t&#226;ches &#187;. La bourgeoisie est venue au pouvoir parce qu'elle est la classe de l'&#233;conomie en d&#233;veloppement. Le prol&#233;tariat ne peut &#234;tre lui-m&#234;me le pouvoir qu'en devenant &lt;i&gt;la classe de la conscience&lt;/i&gt;. Le m&#251;rissement des forces productives ne peut garantir un tel pouvoir, m&#234;me par le d&#233;tour de la d&#233;possession accrue qu'il entra&#238;ne. La saisie jacobine de l'Etat ne peut &#234;tre son instrument. Aucune &lt;i&gt;id&#233;ologie&lt;/i&gt; ne peut lui servir &#224; d&#233;guiser des buts partiels en buts g&#233;n&#233;raux, car il ne peut conserver aucune r&#233;alit&#233; partielle qui soit effectivement &#224; lui. &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
89&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Si Marx, dans une p&#233;riode d&#233;termin&#233;e de sa participation &#224; la lutte du prol&#233;tariat, a trop attendu de la pr&#233;vision scientifique, au point de cr&#233;er la base intellectuelle des illusions de l'&#233;conomisme, on sait qu'il n'y a pas succomb&#233; personnellement. Dans une lettre bien connue du 7d&#233;cembre 1867, accompagnant un article o&#249; lui-m&#234;me critique &lt;i&gt;Le Capital&lt;/i&gt;, article qu'Engels devait faire passer dans la presse comme s'il &#233;manait d'un adversaire, Marx a expos&#233; clairement la limite de sa propre science : &#171; ...La tendance &lt;i&gt;subjective&lt;/i&gt; de l'auteur (que lui imposaient peut-&#234;tre sa position politique et son pass&#233;), c'est &#224; dire la mani&#232;re dont il repr&#233;sente aux autres le r&#233;sultat ultime du mouvement actuel, du processus social actuel, n'a aucun rapport avec son analyse r&#233;elle. &#187; Ainsi Marx, en d&#233;non&#231;ant lui-m&#234;me les &#171; conclusions tendancieuses &#187; de son analyse objective, et par l'ironie du &#171; peut-&#234;tre &#187; relatif aux choix extra-scientifiques qui se seraient impos&#233;s &#224; lui, montre en m&#234;me temps la cl&#233; m&#233;thodologique de la fusion des deux aspects.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 90&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans la lutte historique elle-m&#234;me qu'il faut r&#233;aliser la fusion de la connaissance et de l'action, de telle sorte que chacun de ces termes place dans l'autre la garantie de sa v&#233;rit&#233;. La constitution de la classe prol&#233;tarienne en sujet, c'est l'organisation des luttes r&#233;volutionnaires et l'organisation de la soci&#233;t&#233; dans le &lt;i&gt;moment r&#233;volutionnaire : &lt;/i&gt;c'est l&#224; que doivent exister &lt;i&gt;les conditions pratiques de la conscience, &lt;/i&gt;dans lesquelles la th&#233;orie de la praxis se confirme en devenant th&#233;orie pratique. Cependant, cette question centrale de l'organisation a &#233;t&#233; la moins envisag&#233;e par la th&#233;orie r&#233;volutionnaire &#224; l'&#233;poque o&#249; se fondait le mouvement ouvrier, c'est-&#224;-dire quand cette th&#233;orie poss&#233;dait encore le caract&#232;re &lt;i&gt;unitaire &lt;/i&gt;venu de la pens&#233;e de l'histoire (et qu'elle s'&#233;tait justement donn&#233; pour t&#226;che de d&#233;velopper jusqu'&#224; une &lt;i&gt;pratique &lt;/i&gt;historique unitaire). C'est au contraire le lieu de l'&lt;i&gt;incons&#233;quence &lt;/i&gt;pour cette th&#233;orie, admettant la reprise de m&#233;thodes d'application &#233;tatiques et hi&#233;rarchiques emprunt&#233;es &#224; la r&#233;volution bourgeoise. Les formes d'organisation du mouvement ouvrier d&#233;velopp&#233;es sur ce renoncement de la th&#233;orie ont en retour tendu &#224; interdire le maintien d'une th&#233;orie unitaire, la dissolvant en diverses connaissances sp&#233;cialis&#233;es et parcellaires. Cette ali&#233;nation id&#233;ologique de la th&#233;orie ne peut plus alors reconna&#238;tre la v&#233;rification pratique de la pens&#233;e historique unitaire qu'elle a trahie, quand une telle v&#233;rification surgit dans la lutte spontan&#233;e des ouvriers ; elle peut seulement concourir &#224; en r&#233;primer la manifestation et la m&#233;moire. Cependant, ces formes historiques apparues dans la lutte sont justement le milieu pratique qui manquait &#224; la th&#233;orie pour qu'elle soit vraie. Elles sont une exigence de la th&#233;orie, mais qui n'avait pas &#233;t&#233; formul&#233;e th&#233;oriquement. Le &lt;i&gt;soviet &lt;/i&gt;n'&#233;tait pas une d&#233;couverte de la th&#233;orie. Et d&#233;j&#224;, la plus haute vent&#233; th&#233;orique de l'Association Internationale des Travailleurs &#233;tait sa propre existence en pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 91&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers succ&#232;s de la lutte de l'Internationale la menaient &#224; s'affranchir des influences confuses de l'id&#233;ologie dominante qui subsistaient en elle. Mais la d&#233;faite et la r&#233;pression qu'elle rencontra bient&#244;t firent passer au premier plan un conflit entre deux conceptions de la r&#233;volution prol&#233;tarienne, qui toutes deux contiennent une dimension &lt;i&gt;autoritaire &lt;/i&gt;par laquelle l'auto-&#233;mancipation consciente de la classe est abandonn&#233;e. En effet, la querelle devenue irr&#233;conciliable entre les marxistes et les bakouninistes &#233;tait double, portant &#224; la fois sur le pouvoir dans la soci&#233;t&#233; r&#233;volutionnaire et sur l'organisation pr&#233;sente du mouvement, et en passant de l'un &#224; l'autre de ces aspects, les positions des adversaires se renversent. Bakounine combattait l'illusion d'une abolition des classes par l'usage autoritaire du pouvoir &#233;tatique, pr&#233;voyant la reconstitution d'une classe dominante bureaucratique et la dictature des plus savants, ou de ceux qui seront r&#233;put&#233;s tels. Marx, qui croyait qu'un m&#251;rissement ins&#233;parable des contradictions &#233;conomiques et de l'&#233;ducation d&#233;mocratique des ouvriers r&#233;duirait le r&#244;le d'un &#201;tat prol&#233;tarien &#224; une simple phase de l&#233;galisation de nouveaux rapports sociaux s'imposant objectivement, d&#233;non&#231;ait chez Bakounine et ses partisans l'autoritarisme d'une &#233;lite conspirative qui s'&#233;tait d&#233;lib&#233;r&#233;ment plac&#233;e au-dessus de l'Internationale, et formait le dessein extravagant d'imposer &#224; la soci&#233;t&#233; la dictature irresponsable des plus r&#233;volutionnaires, ou de ceux qui se seront eux-m&#234;mes d&#233;sign&#233;s comme tels. Bakounine effectivement recrutait ses partisans sur une telle perspective : &#171; Pilotes invisibles au milieu de la temp&#234;te populaire, nous devons la diriger, non par un pouvoir ostensible, mais par la dictature collective de tous les &lt;i&gt;alli&#233;s. &lt;/i&gt;Dictature sans &#233;charpe, sans titre, sans droit officiel, et d'autant plus puissante qu'elle n'aura aucune des apparences du pouvoir. &#187; Ainsi se sont oppos&#233;es deux &lt;i&gt;id&#233;ologies &lt;/i&gt;de la r&#233;volution ouvri&#232;re contenant chacune une critique partiellement vraie, mais perdant l'unit&#233; de la pens&#233;e de l'histoire, et s'instituant elles-m&#234;mes en &lt;i&gt;autorit&#233;s &lt;/i&gt;id&#233;ologiques. Des organisations puissantes, comme la social-d&#233;mocratie allemande et la F&#233;d&#233;ration Anarchiste Ib&#233;rique, ont fid&#232;lement servi l'une ou l'autre de ces id&#233;ologies ; et partout le r&#233;sultat a &#233;t&#233; grandement diff&#233;rent de ce qui &#233;tait voulu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 92&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait de regarder le but de la r&#233;volution prol&#233;tarienne comme &lt;i&gt;imm&#233;diatement pr&#233;sent &lt;/i&gt;constitue &#224; la fois la grandeur et la faiblesse de la lutte anarchiste r&#233;elle (car dans ses variantes individualistes, les pr&#233;tentions de l'anarchisme restent d&#233;risoires). De la pens&#233;e historique des luttes de classes modernes, l'anarchisme collectiviste retient uniquement la conclusion, et son exigence absolue de cette conclusion se traduit &#233;galement dans son m&#233;pris d&#233;lib&#233;r&#233; de la m&#233;thode. Ainsi sa critique de la &lt;i&gt;lutte politique &lt;/i&gt;est rest&#233;e abstraite, tandis que son choix de la lutte &#233;conomique n'est lui-m&#234;me affirm&#233; qu'en fonction de l'illusion d'une solution d&#233;finitive arrach&#233;e d'un seul coup sur ce terrain, au jour de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale ou de l'insurrection. Les anarchistes &lt;i&gt;ont &#224; r&#233;aliser un id&#233;al. &lt;/i&gt;L'anarchisme est la n&#233;gation &lt;i&gt;encore id&#233;ologique &lt;/i&gt;de l'&#201;tat et des classes, c'est-&#224;-dire des conditions sociales m&#234;mes de l'id&#233;ologie s&#233;par&#233;e. C'est &lt;i&gt;l'id&#233;ologie de la pure libert&#233; &lt;/i&gt;qui &#233;galise tout et qui &#233;carte toute id&#233;e du mal historique. Ce point de vue de la fusion de toutes les exigences partielles a donn&#233; &#224; l'anarchisme le mente de repr&#233;senter le refus des conditions existantes pour l'ensemble de la vie, et non autour d'une sp&#233;cialisation critique privil&#233;gi&#233;e ; mais cette fusion &#233;tant consid&#233;r&#233;e dans l'absolu, selon le caprice individuel, avant sa r&#233;alisation effective, a condamn&#233; aussi l'anarchisme &#224; une incoh&#233;rence trop ais&#233;ment constatable. L'anarchisme n'a qu'&#224; redire, et remettre en jeu dans chaque lutte sa m&#234;me simple conclusion totale, parce que cette premi&#232;re conclusion &#233;tait d&#232;s l'origine identifi&#233;e &#224; l'aboutissement int&#233;gral du mouvement. Bakounine pouvait donc &#233;crire en 1873, en quittant la F&#233;d&#233;ration Jurassienne : &#171; Dans les neuf derni&#232;res ann&#233;es on a d&#233;velopp&#233; au sein de l'Internationale plus d'id&#233;es qu'il n'en faudrait pour sauver le monde, si les id&#233;es seules pouvaient le sauver, et je d&#233;fie qui que ce soit d'en inventer une nouvelle. Le temps n'est plus aux id&#233;es, il est aux faits et aux actes &#187;. Sans doute, cette conception conserve de la pens&#233;e historique du prol&#233;tariat cette certitude que les id&#233;es doivent devenir pratiques, mais elle quitte le terrain historique en supposant que les formes ad&#233;quates de ce passage &#224; la pratique sont d&#233;j&#224; trouv&#233;es et ne varieront plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 93&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anarchistes, qui se distinguent explicitement de l'ensemble du mouvement ouvrier par leur conviction id&#233;ologique, vont reproduire entre eux cette s&#233;paration des comp&#233;tences, en fournissant un terrain favorable &#224; la domination informelle, sur toute organisation anarchiste, des propagandistes et d&#233;fenseurs de leur propre id&#233;ologie, sp&#233;cialistes d'autant plus m&#233;diocres en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale que leur activit&#233; intellectuelle se propose principalement la r&#233;p&#233;tition de quelques v&#233;rit&#233;s d&#233;finitives. Le respect id&#233;ologique de l'unanimit&#233; dans la d&#233;cision a favoris&#233; plut&#244;t l'autorit&#233; incontr&#244;l&#233;e, dans l'organisation m&#234;me, de &lt;i&gt;sp&#233;cialistes de la libert&#233; ; &lt;/i&gt;et l'anarchisme r&#233;volutionnaire attend du peuple lib&#233;r&#233; le m&#234;me genre d'unanimit&#233;, obtenue par les m&#234;mes moyens. Par ailleurs, le refus de consid&#233;rer l'opposition des conditions entre une minorit&#233; group&#233;e dans la lutte actuelle et la soci&#233;t&#233; des individus libres, a nourri une permanente s&#233;paration des anarchistes dans le moment de la d&#233;cision commune, comme le montre l'exemple d'une infinit&#233; d'insurrections anarchistes en Espagne, limit&#233;es et &#233;cras&#233;es sur un plan local.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 94&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'illusion entretenue plus ou moins explicitement dans l'anarchisme authentique est l'imminence permanente d'une r&#233;volution qui devra donner raison &#224; l'id&#233;ologie, et au mode d'organisation pratique d&#233;riv&#233; de l'id&#233;ologie, en s'accomplissant instantan&#233;ment. L'anarchisme a r&#233;ellement conduit, en 1936, une r&#233;volution sociale et l'&#233;bauche, la plus avanc&#233;e qui fut jamais, d'un pouvoir prol&#233;tarien. Dans cette circonstance encore il faut noter, d'une part, que le signal d'une insurrection g&#233;n&#233;rale avait &#233;t&#233; impos&#233; par le pronunciamiento de l'arm&#233;e. D'autre part, dans la mesure o&#249; cette r&#233;volution n'avait pas &#233;t&#233; achev&#233;e dans les premiers jours, du fait de l'existence d'un pouvoir franquiste dans la moiti&#233; du pays, appuy&#233; fortement par l'&#233;tranger alors que le reste du mouvement prol&#233;tarien international &#233;tait d&#233;j&#224; vaincu, et du fait de la survivance de forces bourgeoises ou d'autres partis ouvriers &#233;tatistes dans le camp de la R&#233;publique, le mouvement anarchiste organis&#233; s'est montr&#233; incapable d'&#233;tendre les demi-victoires de la r&#233;volution, et m&#234;me seulement de les d&#233;fendre. Ses chefs reconnus sont devenus ministres, et otages de l'&#201;tat bourgeois qui d&#233;truisait la r&#233;volution pour perdre la guerre civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 95&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; marxisme orthodoxe &#187; de la 11&#176; Internationale est l'id&#233;ologie scientifique de la r&#233;volution socialiste, qui identifie toute sa v&#233;rit&#233; au processus objectif dans l'&#233;conomie, et au progr&#232;s d'une reconnaissance de cette n&#233;cessit&#233; dans la classe ouvri&#232;re &#233;duqu&#233;e par l'organisation. Cette id&#233;ologie retrouve la confiance en la d&#233;monstration p&#233;dagogique qui avait caract&#233;ris&#233; le socialisme utopique, mais assortie d'une r&#233;f&#233;rence &lt;i&gt;contemplative &lt;/i&gt;au cours de l'histoire : cependant, une telle attitude a autant perdu la dimension h&#233;g&#233;lienne d'une histoire totale qu'elle a perdu l'image immobile de la totalit&#233; pr&#233;sente dans la critique utopiste (au plus haut degr&#233;, chez Fourier). C'est d'une telle attitude scientifique, qui ne pouvait faire moins que de relancer en sym&#233;trie des choix &#233;thiques, que proc&#232;dent les fadaises d'Hilferding quand il pr&#233;cise que reconna&#238;tre la n&#233;cessit&#233; du socialisme ne donne pas &#171; d'indication sur l'attitude pratique &#224; adopter. Car c'est une chose de reconna&#238;tre une n&#233;cessit&#233;, et c'en est une autre de se mettre au service de cette n&#233;cessit&#233; &#187; (&lt;i&gt;Capital financier&lt;/i&gt;). Ceux qui ont m&#233;connu que la pens&#233;e unitaire de l'histoire, pour Marx et pour le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, &lt;i&gt;n'&#233;tait rien de distinct d'une attitude pratique &#224; adopter, &lt;/i&gt;devaient &#234;tre normalement victimes de la pratique qu'ils avaient simultan&#233;ment adopt&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 96&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;ologie de l'organisation social-d&#233;mocrate la mettait au pouvoir des &lt;i&gt;professeurs &lt;/i&gt;qui &#233;duquaient la classe ouvri&#232;re, et la forme d'organisation adopt&#233;e &#233;tait la forme ad&#233;quate &#224; cet apprentissage passif. La participation des socialistes de la 11&#176; Internationale aux luttes politiques et &#233;conomiques &#233;tait certes concr&#232;te, mais profond&#233;ment &lt;i&gt;non critique. &lt;/i&gt;Elle &#233;tait men&#233;e, au nom de &lt;i&gt;l'illusion r&#233;volutionnaire, &lt;/i&gt;selon une pratique manifestement &lt;i&gt;r&#233;formiste. &lt;/i&gt;Ainsi l'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire devait &#234;tre bris&#233;e par le succ&#232;s m&#234;me de ceux qui la portaient. La s&#233;paration des d&#233;put&#233;s et des journalistes dans le mouvement entra&#238;nait vers le mode de vie bourgeois ceux qui d&#233;j&#224; &#233;taient recrut&#233;s parmi les intellectuels bourgeois. La bureaucratie syndicale constituait en courtiers de la force de travail, &#224; vendre comme marchandise &#224; son juste prix, ceux m&#234;mes qui &#233;taient recrut&#233;s &#224; partir des luttes des ouvriers industriels, et extraits d'eux. Pour que leur activit&#233; &#224; tous gard&#226;t quelque chose de r&#233;volutionnaire, il e&#251;t fallu que le capitalisme se trouv&#226;t opportun&#233;ment incapable de &lt;i&gt;supporter &lt;/i&gt;&#233;conomiquement ce r&#233;formisme qu'il tol&#233;rait politiquement dans leur agitation l&#233;galiste. C'est une telle incompatibilit&#233; que leur science garantissait ; et que l'histoire d&#233;mentait &#224; tout instant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 97&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette contradiction dont Bernstein, parce qu'il &#233;tait le social-d&#233;mocrate le plus &#233;loign&#233; de l'id&#233;ologie politique et le plus franchement ralli&#233; &#224; la m&#233;thodologie de la science bourgeoise, eut l'honn&#234;tet&#233; de vouloir montrer la r&#233;alit&#233; &#8212; et le mouvement r&#233;formiste des ouvriers anglais, en se passant d'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire, l'avait montr&#233; aussi &#8212; ne devait pourtant &#234;tre d&#233;montr&#233;e sans r&#233;plique que par le d&#233;veloppement historique lui-m&#234;me. Bernstein, quoique plein d'illusions par ailleurs, avait ni&#233; qu'une crise de la production capitaliste v&#238;nt miraculeusement forcer la main aux socialistes qui ne voulaient h&#233;riter de la r&#233;volution que par un tel sacre l&#233;gitime. Le moment de profond bouleversement social qui surgit avec la premi&#232;re guerre mondiale, encore qu'il f&#251;t fertile en prise de conscience, d&#233;montra deux fois que la hi&#233;rarchie social-d&#233;mocrate n'avait pas &#233;duqu&#233; r&#233;volutionnairement, n'avait nullement &lt;i&gt;rendu th&#233;oriciens, &lt;/i&gt;les ouvriers allemands : d'abord quand la grande majorit&#233; du parti se rallia &#224; la guerre imp&#233;rialiste, ensuite quand, dans la d&#233;faite, elle &#233;crasa les r&#233;volutionnaires spartakistes. L'ex-ouvrier Ebert croyait encore au p&#233;ch&#233;, puisqu'il avouait ha&#239;r la r&#233;volution &#171; comme le p&#233;ch&#233; &#187;. Et le m&#234;me dirigeant se montra bon pr&#233;curseur de la &lt;i&gt;repr&#233;sentation socialiste &lt;/i&gt;qui devait peu apr&#232;s s'opposer en ennemi absolu au prol&#233;tariat de Russie et d'ailleurs, en formulant l'exact programme de cette nouvelle ali&#233;nation : &#171; Le socialisme veut dire travailler beaucoup. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 98&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine n'a &#233;t&#233;, comme penseur marxiste, que le &lt;i&gt;kautskiste fid&#232;le &lt;/i&gt;et cons&#233;quent, qui appliquait &lt;i&gt;l'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire &lt;/i&gt;de ce &#171; marxisme orthodoxe &#187; dans les conditions russes, conditions qui ne permettaient pas la pratique r&#233;formiste que la II^e Internationale menait en contrepartie. La direction &lt;i&gt;ext&#233;rieure &lt;/i&gt;du prol&#233;tariat, agissant au moyen d'un parti clandestin disciplin&#233;, soumis aux intellectuels qui sont devenus &#171; r&#233;volutionnaires professionnels &#187;, constitue ici une profession qui ne veut pactiser avec aucune profession dirigeante de la soci&#233;t&#233; capitaliste (le r&#233;gime politique tsariste &#233;tant d'ailleurs incapable d'offrir une telle ouverture dont la base est un stade avanc&#233; du pouvoir de la bourgeoisie). Elle devient donc &lt;i&gt;la profession de la direction absolue &lt;/i&gt;de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 99&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le radicalisme id&#233;ologique autoritaire des bolcheviks s'est d&#233;ploy&#233; &#224; l'&#233;chelle mondiale avec la guerre et l'effondrement de la social-d&#233;mocratie internationale devant la guerre. La fin sanglante des illusions d&#233;mocratiques du mouvement ouvrier avait fait du monde entier une Russie, et le bolchevisme, r&#233;gnant sur la premi&#232;re rupture r&#233;volutionnaire qu'avait amen&#233;e cette &#233;poque de crise, offrait au prol&#233;tariat de tous les pays son mod&#232;le hi&#233;rarchique et id&#233;ologique, pour &#171; parler en russe &#187; &#224; la classe dominante. L&#233;nine n'a pas reproch&#233; au marxisme de la II^e Internationale d'&#234;tre une &lt;i&gt;id&#233;ologie &lt;/i&gt;r&#233;volutionnaire, mais d'avoir cess&#233; de l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 100&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me moment historique, o&#249; le bolchevisme a triomph&#233; &lt;i&gt;pour lui-m&#234;me &lt;/i&gt;en Russie, et o&#249; la social-d&#233;mocratie a combattu victorieusement &lt;i&gt;pour le vieux monde, &lt;/i&gt;marque la naissance achev&#233;e d'un ordre des choses qui est au c&#339;ur de la domination du spectacle moderne : la &lt;i&gt;repr&#233;sentation ouvri&#232;re &lt;/i&gt;s'est oppos&#233;e radicalement &#224; la classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 101&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans toutes les r&#233;volutions ant&#233;rieures, &#233;crivait Rosa Luxembourg dans la &lt;i&gt;Rate Fahne &lt;/i&gt;du 21 d&#233;cembre 1918, les combattants s'affrontaient &#224; visage d&#233;couvert : classe contre classe, programme contre programme. Dans la r&#233;volution pr&#233;sente les troupes de protection de l'ancien ordre n'interviennent pas sous l'enseigne des classes dirigeantes, mais sous le drapeau d'un &#034;parti social-d&#233;mocrate&#034;. Si la question centrale de la r&#233;volution &#233;tait pos&#233;e ouvertement et honn&#234;tement : capitalisme ou socialisme, aucun doute, aucune h&#233;sitation ne seraient aujourd'hui possibles dans la grande masse du prol&#233;tariat. &#187; Ainsi, quelques jours avant sa destruction, le courant radical du prol&#233;tariat allemand d&#233;couvrait le secret des nouvelles conditions qu'avait cr&#233;&#233;es tout le processus ant&#233;rieur (auquel la repr&#233;sentation ouvri&#232;re avait grandement contribu&#233;) : l'organisation spectaculaire de la d&#233;fense de l'ordre existant, le r&#232;gne social des apparences o&#249; aucune &#171; question centrale &#187; ne peut plus se poser &#171; ouvertement et honn&#234;tement &#187;. La repr&#233;sentation r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat &#224; ce stade &#233;tait devenue &#224; la fois le facteur principal et le r&#233;sultat central de la falsification g&#233;n&#233;rale de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 102&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation du prol&#233;tariat sur le mod&#232;le bolchevik, qui &#233;tait n&#233;e de l'arri&#233;ration russe et de la d&#233;mission du mouvement ouvrier des pays avanc&#233;s devant la lutte r&#233;volutionnaire, rencontra aussi dans l'arri&#233;ration russe toutes les conditions qui portaient cette forme d'organisation vers le renversement contre-r&#233;volutionnaire qu'elle contenait inconsciemment dans son germe originel ; et la d&#233;mission r&#233;it&#233;r&#233;e de la masse du mouvement ouvrier europ&#233;en devant le &lt;i&gt;Hic Rhodus, hic salta &lt;/i&gt;de la p&#233;riode 1918-1920, d&#233;mission qui incluait la destruction violente de sa minorit&#233; radicale, favorisa le d&#233;veloppement complet du processus et en laissa le r&#233;sultat mensonger s'affirmer devant le monde comme la seule solution prol&#233;tarienne. La saisie du monopole &#233;tatique de la repr&#233;sentation et de la d&#233;fense du pouvoir des ouvriers, qui justifia le parti bolchevik, le fit &lt;i&gt;devenir ce qu'il &#233;tait : &lt;/i&gt;le parti des &lt;i&gt;propri&#233;taires du prol&#233;tariat, &lt;/i&gt;&#233;liminant pour l'essentiel les formes pr&#233;c&#233;dentes de propri&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 103&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les conditions de la liquidation du tsarisme envisag&#233;es dans le d&#233;bat th&#233;orique toujours insatisfaisant des diverses tendances de la social-d&#233;mocratie russe depuis vingt ans &#8212; faiblesse de la bourgeoisie, poids de la majorit&#233; paysanne, r&#244;le d&#233;cisif d'un prol&#233;tariat concentr&#233; et combatif mais extr&#234;mement minoritaire dans le pays &#8212; r&#233;v&#233;l&#232;rent enfin dans la pratique leur solution, &#224; travers une donn&#233;e qui n'&#233;tait pas pr&#233;sente dans les hypoth&#232;ses : la bureaucratie r&#233;volutionnaire qui dirigeait le prol&#233;tariat, en s'emparant de l'&#201;tat, donna &#224; la soci&#233;t&#233; une nouvelle domination de classe. La r&#233;volution strictement bourgeoise &#233;tait impossible ; la &#171; dictature d&#233;mocratique des ouvriers et des paysans &#187; &#233;tait vide de sens ; le pouvoir prol&#233;tarien des soviets ne pouvait se maintenir &#224; la fois contre la classe des paysans propri&#233;taires, la r&#233;action blanche nationale et internationale, et sa propre repr&#233;sentation ext&#233;rioris&#233;e et ali&#233;n&#233;e en parti ouvrier des ma&#238;tres absolus de l'&#201;tat, de l'&#233;conomie, de l'expression, et bient&#244;t de la pens&#233;e. La th&#233;orie de la r&#233;volution permanente de Trotsky et Parvus, &#224; laquelle L&#233;nine se rallia effectivement en avril 1917, &#233;tait la seule &#224; devenir vraie pour les pays arri&#233;r&#233;s en regard du d&#233;veloppement social de la bourgeoisie, mais seulement apr&#232;s l'introduction de ce facteur inconnu qu'&#233;tait le pouvoir de classe de la bureaucratie. La concentration de la dictature entre les mains de la repr&#233;sentation supr&#234;me de l'id&#233;ologie fut d&#233;fendue avec le plus de cons&#233;quence par L&#233;nine, dans les nombreux affrontements de la direction bolchevik. L&#233;nine avait chaque fois raison contre ses adversaires en ceci qu'il soutenait la solution impliqu&#233;e par les choix pr&#233;c&#233;dents du pouvoir absolu minoritaire : la d&#233;mocratie refus&#233;e &lt;i&gt;&#233;tatiquement &lt;/i&gt;aux paysans devait l'&#234;tre aux ouvriers, ce qui menait &#224; la refuser aux dirigeants communistes des syndicats, et dans tout le parti, et finalement jusqu'au sommet du parti hi&#233;rarchique. Au X&#176; Congr&#232;s, au moment o&#249; le soviet de Cronstadt &#233;tait abattu par les armes et enterr&#233; sous la calomnie, L&#233;nine pronon&#231;ait contre les bureaucrates gauchistes organis&#233;s en &#171; Opposition ouvri&#232;re &#187; cette conclusion dont Staline allait &#233;tendre la logique jusqu'&#224; une parfaite division du monde : &#171; Ici, ou l&#224;-bas avec un fusil, mais pas avec l'opposition... Nous en avons assez de l'opposition. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 104&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bureaucratie rest&#233;e seule propri&#233;taire d'un &lt;i&gt;capitalisme d'&#201;tat, &lt;/i&gt;a d'abord assur&#233; son pouvoir &#224; l'int&#233;rieur par une alliance temporaire avec la paysannerie, apr&#232;s Cronstadt, lors de la &#171; nouvelle politique &#233;conomique &#187;, comme elle l'a d&#233;fendu &#224; l'ext&#233;rieur en utilisant les ouvriers enr&#233;giment&#233;s dans les partis bureaucratiques de la 111&#176; Internationale comme force d'appoint de la diplomatie russe, pour saboter tout mouvement r&#233;volutionnaire et soutenir des gouvernements bourgeois dont elle escomptait un appui en politique internationale (le pouvoir du Kuo-min-tang dans la Chine de 1925-1927, le Front Populaire en Espagne et en France, etc.). Mais la soci&#233;t&#233; bureaucratique devait poursuivre son propre ach&#232;vement par la terreur exerc&#233;e sur la paysannerie pour r&#233;aliser l'accumulation capitaliste primitive la plus brutale de l'histoire. Cette industrialisation de l'&#233;poque stalinienne r&#233;v&#232;le la r&#233;alit&#233; derni&#232;re de la &lt;i&gt;bureaucratie : &lt;/i&gt;elle est la continuation du pouvoir de l'&#233;conomie, le sauvetage de l'essentiel de la soci&#233;t&#233; marchande maintenant le travail-marchandise. C'est la preuve de l'&#233;conomie ind&#233;pendante, qui domine la soci&#233;t&#233; au point de recr&#233;er pour ses propres fins la domination de classe qui lui est n&#233;cessaire : ce qui revient &#224; dire que la bourgeoisie a cr&#233;&#233; une puissance autonome qui, tant que subsiste cette autonomie, peut aller jusqu'&#224; se passer d'une bourgeoisie. La bureaucratie totalitaire n'est pas &#171; la derni&#232;re classe propri&#233;taire de l'histoire &#187; au sens de Bruno Rizzi, mais seulement &lt;i&gt;une classe dominante de substitution &lt;/i&gt;pour l'&#233;conomie marchande. La propri&#233;t&#233; priv&#233;e capitaliste d&#233;faillante est remplac&#233;e par un sous-produit simplifi&#233;, moins diversifi&#233;, &lt;i&gt;concentr&#233; &lt;/i&gt;en propri&#233;t&#233; collective de la classe bureaucratique. Cette forme sous-d&#233;velopp&#233;e de classe dominante est aussi l'expression du sous-d&#233;veloppement &#233;conomique ; et n'a d'autre perspective que rattraper le retard de ce d&#233;veloppement en certaines r&#233;gions du monde. C'est le parti ouvrier, organis&#233; selon le mod&#232;le bourgeois de la s&#233;paration, qui a fourni le cadre hi&#233;rarchique-&#233;tatique &#224; cette &#233;dition suppl&#233;mentaire de la classe dominante. Anton Ciliga notait dans une prison de Staline que &#171; les questions techniques d'organisation se r&#233;v&#233;laient &#234;tre des questions sociales &#187; &lt;i&gt;(L&#233;nine et la R&#233;volution).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 105&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire, la &lt;i&gt;coh&#233;rence du s&#233;par&#233; &lt;/i&gt;dont le l&#233;ninisme constitue le plus haut effort volontariste, d&#233;tenant la gestion d'une r&#233;alit&#233; qui la repousse, avec le stalinisme &lt;i&gt;reviendra &#224; sa v&#233;rit&#233; dans l'incoh&#233;rence. &lt;/i&gt;A ce moment l'id&#233;ologie n'est plus une arme, mais une fin. Le mensonge qui n'est plus contredit devient folie. La r&#233;alit&#233; aussi bien que le but sont dissous dans la proclamation id&#233;ologique totalitaire : tout ce qu'elle dit est tout ce qui est. C'est un primitivisme local du spectacle, dont le r&#244;le est cependant essentiel dans le d&#233;veloppement du spectacle mondial. L'id&#233;ologie qui se mat&#233;rialise ici n'a pas transform&#233; &#233;conomiquement le monde, comme le capitalisme parvenu au stade de l'abondance ; elle a seulement transform&#233; polici&#232;rement &lt;i&gt;la perception.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 106&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe id&#233;ologique-totalitaire au pouvoir est le pouvoir d'un monde renvers&#233; : plus elle est forte, plus elle affirme qu'elle n'existe pas, et sa force lui sert d'abord &#224; affirmer son inexistence. Elle est modeste sur ce seul point, car son inexistence officielle doit aussi co&#239;ncider avec le &lt;i&gt;nec plus ultra &lt;/i&gt;du d&#233;veloppement historique, que simultan&#233;ment on devrait &#224; son infaillible commandement. &#201;tal&#233;e partout, la bureaucratie doit &#234;tre la &lt;i&gt;classe invisible &lt;/i&gt;pour la conscience, de sorte que c'est toute la vie sociale qui devient d&#233;mente. L'organisation sociale du mensonge absolu d&#233;coule de cette contradiction fondamentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 107&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stalinisme fut le r&#232;gne de la terreur dans la classe bureaucratique elle-m&#234;me. Le terrorisme qui fonde le pouvoir de cette classe doit frapper aussi cette classe, car elle ne poss&#232;de aucune garantie juridique, aucune existence reconnue en tant que classe propri&#233;taire, qu'elle pourrait &#233;tendre &#224; chacun de ses membres. Sa propri&#233;t&#233; r&#233;elle est dissimul&#233;e, et elle n'est devenue propri&#233;taire que par la voie de la fausse conscience. La fausse conscience ne maintient son pouvoir absolu que par la terreur absolue, o&#249; tout vrai motif finit par se perdre. Les membres de la classe bureaucratique au pouvoir n'ont le droit de possession sur la soci&#233;t&#233; que collectivement, en tant que participant &#224; un mensonge fondamental : il faut qu'ils jouent le r&#244;le du prol&#233;tariat dirigeant une soci&#233;t&#233; socialiste ; qu'ils soient les acteurs fid&#232;les au texte de l'infid&#233;lit&#233; id&#233;ologique. Mais la participation effective &#224; cet &#234;tre mensonger doit se voir elle-m&#234;me reconnue comme une participation v&#233;ridique. Aucun bureaucrate ne peut soutenir individuellement son droit au pouvoir, car prouver qu'il est un prol&#233;taire socialiste serait se manifester comme le contraire d'un bureaucrate ; et prouver qu'il est un bureaucrate est impossible, puisque la v&#233;rit&#233; officielle de la bureaucratie est de ne pas &#234;tre. Ainsi chaque bureaucrate est dans la d&#233;pendance absolue d'une &lt;i&gt;garantie centrale &lt;/i&gt;de l'id&#233;ologie, qui reconna&#238;t une participation collective &#224; son &#171; pouvoir socialiste &#187; de &lt;i&gt;tous les bureaucrates qu'elle n'an&#233;antit pas. &lt;/i&gt;Si les bureaucrates pas ensemble d&#233;cident de tout, la coh&#233;sion de leur propre classe ne peut &#234;tre assur&#233;e que par la concentration de leur pouvoir terroriste en une seule personne. Dans cette personne r&#233;side la seule v&#233;rit&#233; pratique du mensonge &lt;i&gt;au pouvoir : &lt;/i&gt;la fixation indiscutable de sa fronti&#232;re toujours rectifi&#233;e. Staline d&#233;cide sans appel qui est finalement bureaucrate poss&#233;dant ; c'est-&#224;-dire qui doit &#234;tre appel&#233; &#171; prol&#233;taire au pouvoir &#187; ou bien &#171; tra&#238;tre &#224; la solde du Mikado et de Wall Street &#187;. Les atomes bureaucratiques ne trouvent l'essence commune de leur droit que dans la personne de Staline. Staline est ce souverain du monde qui se sait de cette fa&#231;on la personne absolue, pour la conscience de laquelle il n'existe pas d'esprit plus haut. &#171; Le souverain du monde poss&#232;de la conscience effective de ce qu'il est &#8212; la puissance universelle de l'effectivit&#233; &#8212; dans la violence destructrice qu'il exerce contre le Soi de ses sujets lui faisant contraste. &#187; En m&#234;me temps qu'il est la puissance qui d&#233;finit le terrain de la domination, il est &#171; &lt;i&gt;la puissance ravageant ce terrain &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 108&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand l'id&#233;ologie, devenue absolue par la possession du pouvoir absolu, s'est chang&#233;e d'une connaissance parcellaire en un mensonge totalitaire, la pens&#233;e de l'histoire a &#233;t&#233; si parfaitement an&#233;antie que l'histoire elle-m&#234;me, au niveau de la connaissance la plus empirique, ne peut plus exister. La soci&#233;t&#233; bureaucratique totalitaire vit dans un pr&#233;sent perp&#233;tuel, o&#249; tout ce qui est advenu existe seulement pour elle comme un espace accessible &#224; sa police. Le projet, d&#233;j&#224; formul&#233; par Napol&#233;on, de &#171; diriger monarchiquement l'&#233;nergie des souvenirs &#187; a trouv&#233; sa concr&#233;tisation totale dans une manipulation permanente du pass&#233;, non seulement dans les significations, mais dans les faits. Mais le prix de cet affranchissement de toute r&#233;alit&#233; historique est la perte de la r&#233;f&#233;rence rationnelle qui est indispensable &#224; la soci&#233;t&#233; &lt;i&gt;historique &lt;/i&gt;du capitalisme. On sait ce que l'application scientifique de l'id&#233;ologie devenue folle a pu co&#251;ter &#224; l'&#233;conomie russe, ne serait-ce qu'avec l'imposture de Lyssenko. Cette contradiction de la bureaucratie totalitaire administrant une soci&#233;t&#233; industrialis&#233;e, prise entre son besoin du rationnel et son refus du rationnel, constitue aussi une de ses d&#233;ficiences principales en regard du d&#233;veloppement capitaliste normal. De m&#234;me que la bureaucratie ne peut r&#233;soudre comme lui la question de l'agriculture, de m&#234;me elle lui est finalement inf&#233;rieure dans la production industrielle, planifi&#233;e autoritairement sur les bases de l'irr&#233;alisme et du mensonge g&#233;n&#233;ralis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 109&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement ouvrier r&#233;volutionnaire, entre les deux guerres, fut an&#233;anti par l'action conjugu&#233;e de la bureaucratie stalinienne et du totalitarisme fasciste, qui avait emprunt&#233; sa forme d'organisation au parti totalitaire exp&#233;riment&#233; en Russie. Le fascisme a &#233;t&#233; une d&#233;fense extr&#233;miste de l'&#233;conomie bourgeoise menac&#233;e par la crise et la subversion prol&#233;tarienne, &lt;i&gt;l'&#233;tat de si&#232;ge &lt;/i&gt;dans la soci&#233;t&#233; capitaliste, par lequel cette soci&#233;t&#233; se sauve, et se donne une premi&#232;re rationalisation d'urgence en faisant intervenir massivement l'&#201;tat dans sa gestion. Mais une telle rationalisation est elle-m&#234;me grev&#233;e de l'immense irrationalit&#233; de son moyen. Si le fascisme se porte &#224; la d&#233;fense des principaux points de l'id&#233;ologie bourgeoise devenue conservatrice (la famille, la propri&#233;t&#233;, l'ordre moral, la nation) en r&#233;unissant la petite-bourgeoisie et les ch&#244;meurs affol&#233;s par la crise ou d&#233;&#231;us par l'impuissance de la r&#233;volution socialiste, il n'est pas lui-m&#234;me fonci&#232;rement id&#233;ologique. Il se donne pour ce qu'il est : une r&#233;surrection violente du &lt;i&gt;mythe, &lt;/i&gt;qui exige la participation &#224; une communaut&#233; d&#233;finie par des pseudo-valeurs archa&#239;ques : la race, le sang, le chef. Le fascisme est &lt;i&gt;l'archa&#239;sme techniquement &#233;quip&#233;. &lt;/i&gt;Son &lt;i&gt;ersatz ? &lt;/i&gt;d&#233;compos&#233; du mythe est repris dans le contexte spectaculaire des moyens de conditionnement et d'illusion les plus modernes. Ainsi, il est un des facteurs dans la formation du spectaculaire moderne, de m&#234;me que sa part dans la destruction de l'ancien mouvement ouvrier fait de lui une des puissances fondatrices de la soci&#233;t&#233; pr&#233;sente ; mais comme le fascisme se trouve &#234;tre aussi la forme &lt;i&gt;la plus co&#251;teuse &lt;/i&gt;du maintien de l'ordre capitaliste, il devait normalement quitter le devant de la sc&#232;ne qu'occupent les grands r&#244;les des &#201;tats capitalistes, &#233;limin&#233; par des formes plus rationnelles et plus fortes de cet ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 110&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand la bureaucratie russe a enfin r&#233;ussi &#224; se d&#233;faire des traces de la propri&#233;t&#233; bourgeoise qui entravaient son r&#232;gne sur l'&#233;conomie, &#224; d&#233;velopper celle-ci pour son propre usage, et &#224; &#234;tre reconnue au-dehors parmi les grandes puissances, elle veut jouir calmement de son propre monde, en supprimer cette part d'arbitraire qui s'exer&#231;ait sur elle-m&#234;me : elle d&#233;nonce le stalinisme de son origine. Mais une telle d&#233;nonciation reste stalinienne, arbitraire, inexpliqu&#233;e, et sans cesse corrig&#233;e, car &lt;i&gt;le mensonge id&#233;ologique de son origine ne peut jamais &#234;tre r&#233;v&#233;l&#233;. &lt;/i&gt;Ainsi la bureaucratie ne peut se lib&#233;raliser ni culturellement ni politiquement car son existence comme classe d&#233;pend de son monopole id&#233;ologique qui, dans toute sa lourdeur, est son seul titre de propri&#233;t&#233;. L'id&#233;ologie a certes perdu la passion de son affirmation positive, mais ce qui en subsiste de trivialit&#233; indiff&#233;rente a encore cette fonction r&#233;pressive d'interdire la moindre concurrence, de tenir captive la totalit&#233; de la pens&#233;e. La bureaucratie est ainsi li&#233;e &#224; une id&#233;ologie qui n'est plus crue par personne. Ce qui &#233;tait terroriste est devenu d&#233;risoire, mais cette d&#233;rision m&#234;me ne peut se maintenir qu'en conservant &#224; l'arri&#232;re-plan le terrorisme dont elle voudrait se d&#233;faire. Ainsi, au moment m&#234;me o&#249; la bureaucratie veut montrer sa sup&#233;riorit&#233; sur le terrain du capitalisme, elle s'avoue un &lt;i&gt;parent pauvre &lt;/i&gt;du capitalisme. De m&#234;me que son histoire effective est en contradiction avec son droit, et son ignorance grossi&#232;rement entretenue en contradiction avec ses pr&#233;tentions scientifiques, son projet de rivaliser avec la bourgeoisie dans la production d'une abondance marchande est entrav&#233; par ce fait qu'une telle abondance porte en elle-m&#234;me &lt;i&gt;son id&#233;ologie implicite, &lt;/i&gt;et s'assortit normalement d'une libert&#233; ind&#233;finiment &#233;tendue de faux choix spectaculaires, pseudo-libert&#233; qui reste inconciliable avec l'id&#233;ologie bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 111&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce moment du d&#233;veloppement, le titre de propri&#233;t&#233; id&#233;ologique de la bureaucratie s'effondre d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;chelle internationale. Le pouvoir qui s'&#233;tait &#233;tabli nationalement en tant que mod&#232;le fondamentalement internationaliste doit admettre qu'il ne peut plus pr&#233;tendre maintenir sa coh&#233;sion mensong&#232;re au del&#224; de chaque fronti&#232;re nationale. L'in&#233;gal d&#233;veloppement &#233;conomique que connaissent des bureaucraties, aux int&#233;r&#234;ts concurrents, qui ont r&#233;ussi &#224; poss&#233;der leur &#171; socialisme &#187; en dehors d'un seul pays, a conduit &#224; l'affrontement public et complet du mensonge russe et du mensonge chinois. A partir de ce point, chaque bureaucratie au pouvoir, ou chaque parti totalitaire candidat au pouvoir laiss&#233; par la p&#233;riode stalinienne dans quelques classes ouvri&#232;res nationales, doit suivre sa propre voie. S'ajoutant aux manifestations de n&#233;gation int&#233;rieure qui commenc&#232;rent &#224; s'affirmer devant le monde avec la r&#233;volte ouvri&#232;re de Berlin-Est opposant aux bureaucrates son exigence d'&#171; un gouvernement de m&#233;tallurgistes &#187;, et qui sont d&#233;j&#224; all&#233;es une fois jusqu'au pouvoir des conseils ouvriers de Hongreie, la d&#233;composition mondiale de l'alliance de la mystification bureaucratique est, en derni&#232;re analyse, le facteur le plus d&#233;favorable pour le d&#233;veloppement actuel de la soci&#233;t&#233; capitaliste. La bourgeoisie est en train de perdre l'adversaire qui la soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute n&#233;gation de l'ordre existant. Une telle division du travail spectaculaire voit sa fin quand le r&#244;le pseudo-r&#233;volutionnaire se divise &#224; son tour. L'&#233;l&#233;ment spectaculaire de la dissolution du mouvement ouvrier va &#234;tre lui-m&#234;me dissous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 112&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'illusion l&#233;niniste n'a plus d'autre base actuelle que dans les diverses tendances trotskistes, o&#249; l'identification du projet prol&#233;tarien &#224; une organisation hi&#233;rarchique de l'id&#233;ologie survit in&#233;branlablement &#224; l'exp&#233;rience de tous ses r&#233;sultats. La distance qui s&#233;pare le trotskisme de la critique r&#233;volutionnaire de la soci&#233;t&#233; pr&#233;sente permet aussi la distance respectueuse qu'il observe &#224; l'&#233;gard de positions qui &#233;taient d&#233;j&#224; fausses quand elles s'us&#232;rent dans un combat r&#233;el. Trotsky est rest&#233; jusqu'en 1927 fondamentalement solidaire de la haute bureaucratie, tout en cherchant &#224; s'en emparer pour lui faire reprendre une action r&#233;ellement bolchevik &#224; l'ext&#233;rieur (on sait qu'&#224; ce moment pour aider &#224; dissimuler le fameux &#171; testament de L&#233;nine &#187;, il alla jusqu'&#224; d&#233;savouer calomnieusement son partisan Max Eastman qui l'avait divulgu&#233;). Trotsky a &#233;t&#233; condamn&#233; par sa perspective fondamentale, parce qu'au moment o&#249; la bureaucratie se conna&#238;t elle-m&#234;me dans son r&#233;sultat comme classe contre-r&#233;volutionnaire &#224; l'int&#233;rieur, elle doit choisir aussi d'&#234;tre effectivement contre-r&#233;volutionnaire &#224; l'ext&#233;rieur au nom de la r&#233;volution, &lt;i&gt;comme chez elle. &lt;/i&gt;La lutte ult&#233;rieure de Trotsky pour une IV&#176; Internationale contient la m&#234;me incons&#233;quence. Il a refus&#233; toute sa vie de reconna&#238;tre dans la bureaucratie le pouvoir d'une classe s&#233;par&#233;e, parce qu'il &#233;tait devenu pendant la deuxi&#232;me r&#233;volution russe le partisan inconditionnel de la forme bolchevik d'organisation. Quand Luk&#224;cs, en 1923, montrait dans cette forme la m&#233;diation enfin trouv&#233;e entre la th&#233;orie et la pratique, o&#249; les prol&#233;taires cessent d'&#234;tre &#171; des &lt;i&gt;spectateurs &#187; &lt;/i&gt;des &#233;v&#233;nements survenus dans leur organisation, mais les ont consciemment choisis et v&#233;cus, il d&#233;crivait comme m&#233;rites effectifs du parti bolchevik tout ce que le parti bolchevik &lt;i&gt;n'&#233;tait pas. &lt;/i&gt;Luk&#224;cs &#233;tait encore, &#224; c&#244;t&#233; de son profond travail th&#233;orique, un id&#233;ologue, parlant au nom du pouvoir le plus vulgairement ext&#233;rieur au mouvement prol&#233;tarien, en croyant et en faisant croire qu'il se trouvait lui-m&#234;me, avec sa personnalit&#233; totale, dans ce pouvoir comme dans &lt;i&gt;le sien propre. &lt;/i&gt;Alors que la suite manifestait de quelle mani&#232;re ce pouvoir d&#233;savoue et supprime ses valets, Luk&#224;cs, se d&#233;savouant lui-m&#234;me sans fin, a fait voir avec une nettet&#233; caricaturale &#224; quoi il s'&#233;tait exactement identifi&#233; : au &lt;i&gt;contraire &lt;/i&gt;de lui-m&#234;me, et de ce qu'il avait soutenu dans &lt;i&gt;Histoire et conscience de classe. &lt;/i&gt;Luk&#224;cs v&#233;rifie au mieux la r&#232;gle fondamentale qui juge tous les intellectuels de ce si&#232;cle : ce qu'ils &lt;i&gt;respectent &lt;/i&gt;mesure exactement leur propre r&#233;alit&#233; &lt;i&gt;m&#233;prisable. &lt;/i&gt;L&#233;nine n'avait cependant gu&#232;re flatt&#233; ce genre d'illusions sur son activit&#233;, lui qui convenait qu'&#171; un parti politique ne peut examiner ses membres pour voir s'il y a des contradictions entre leur philosophie et le programme du parti &#187;. Le parti r&#233;el dont Luk&#224;cs avait pr&#233;sent&#233; &#224; contretemps le portrait r&#234;v&#233; n'&#233;tait coh&#233;rent que pour une t&#226;che pr&#233;cise et partielle : saisir le pouvoir dans l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 113&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'illusion n&#233;o-l&#233;niniste du trotskisme actuel, parce qu'elle est &#224; tout moment d&#233;mentie par la r&#233;alit&#233; de la soci&#233;t&#233; capitaliste moderne, tant bourgeoise que bureaucratique, trouve naturellement un champ d'application privil&#233;gi&#233; dans les pays &#171; sous-d&#233;velopp&#233;s &#187; formellement ind&#233;pendants, o&#249; l'illusion d'une quelconque variante de socialisme &#233;tatique et bureaucratique est consciemment manipul&#233;e comme &lt;i&gt;la ample id&#233;ologie du d&#233;veloppement &#233;conomique, &lt;/i&gt;par les classes dirigeantes locales. La composition hybride de ces classes se rattache plus ou moins nettement &#224; une gradation sur le spectre bourgeoisie-bureaucratie. Leur jeu &#224; l'&#233;chelle internationale entre ces deux p&#244;les du pouvoir capitaliste existant, aussi bien que leurs compromis id&#233;ologiques &#8212; notamment avec l'islamisme &#8212; exprimant la r&#233;alit&#233; hybride de leurs base sociale, ach&#232;vent d'enlever &#224; ce dernier sous-produit du socialisme id&#233;ologique tout s&#233;rieux autre que policier. Une bureaucratie a pu se former en encadrant la lutte nationale et la r&#233;volte agraire des paysans : elle tend alors, comme en Chine, &#224; appliquer le mod&#232;le stalinien d'industrialisation dans une soci&#233;t&#233; moins d&#233;velopp&#233;e que la Russie de 1917. Une bureaucratie capable d'industrialiser la nation peut se former &#224; partir de la petite-bourgeoisie des cadres de l'arm&#233;e saisissant le pouvoir, comme le montre l'exemple de l'Egypte. En certains points, dont l'Alg&#233;rie &#224; l'issue de sa guerre d'ind&#233;pendance, la bureaucratie, qui s'est constitu&#233;e comme direction para-&#233;tatique pendant la lutte, recherche le point d'&#233;quilibre d'un compromis pour fusionner avec une faible bourgeoisie nationale. Enfin dans les anciennes colonies d'Afrique noire qui restent ouvertement li&#233;es &#224; la bourgeoisie occidentale, am&#233;ricaine et europ&#233;enne, une bourgeoisie se constitue &#8212; le plus souvent &#224; partir de la puissance des chefs traditionnels du tribalisme &#8212;&lt;i&gt;par la possession de l'&#201;tat : &lt;/i&gt;dans ces pays o&#249; l'imp&#233;rialisme &#233;tranger reste le vrai ma&#238;tre de l'&#233;conomie, vient un stade o&#249; les &lt;i&gt;compradores &lt;/i&gt;ont re&#231;u en compensation de leur vente des produits indig&#232;nes la propri&#233;t&#233; d'un &#201;tat indig&#232;ne, ind&#233;pendant devant les masses locales mais non devant l'imp&#233;rialisme. Dans ce cas, il s'agit d'une bourgeoisie artificielle qui n'est pas capable d'accumuler, mais qui simplement &lt;i&gt;dilapide, &lt;/i&gt;tant la part de plus-value du travail local qui lui revient que les subsides &#233;trangers des &#201;tats ou monopoles qui sont ses protecteurs. L'&#233;vidence de l'incapacit&#233; de ces classes bourgeoises &#224; remplir la fonction &#233;conomique normale de la bourgeoisie dresse devant chacune d'elles une subversion sur le mod&#232;le bureaucratique plus ou moins adapt&#233; aux particularit&#233;s locales, qui veut saisir son h&#233;ritage. Mais la r&#233;ussite m&#234;me d'une bureaucratie dans son projet fondamental d'industrialisation contient n&#233;cessairement la perspective de son &#233;chec historique : en accumulant le capital, elle accumule le prol&#233;tariat, et cr&#233;e son propre d&#233;menti, dans un pays o&#249; il n'existait pas encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 114&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce d&#233;veloppement complexe et terrible qui a emport&#233; l'&#233;poque des luttes de classes vers de nouvelles conditions, le prol&#233;tariat des pays industriels a compl&#232;tement perdu l'affirmation de sa perspective autonome et, en derni&#232;re analyse, &lt;i&gt;ses illusions, &lt;/i&gt;mais non son &#234;tre. Il n'est pas supprim&#233;. Il demeure irr&#233;ductiblement existant dans l'ali&#233;nation intensifi&#233;e du capitalisme moderne : il est l'immense majorit&#233; des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie, et qui, &lt;i&gt;d&#232;s qu'ils le savent, &lt;/i&gt;se red&#233;finissent comme le prol&#233;tariat, le n&#233;gatif &#224; l'&#339;uvre dans cette soci&#233;t&#233;. Ce prol&#233;tariat est objectivement renforc&#233; par le mouvement de disparition de la paysannerie, comme par l'extension de la logique du travail en usine qui s'applique &#224; une grande partie des &#171; services &#187; et des professions intellectuelles. C'est &lt;i&gt;subjectivement &lt;/i&gt;que ce prol&#233;tariat est encore &#233;loign&#233; de sa conscience pratique de classe, non seulement chez les employ&#233;s mais aussi chez les ouvriers qui n'ont encore d&#233;couvert que l'impuissance et la mystification de la vieille politique. Cependant, quand le prol&#233;tariat d&#233;couvre que sa propre force ext&#233;rioris&#233;e concourt au renforcement permanent de la soci&#233;t&#233; capitaliste, non plus seulement sous la forme de son travail, mais aussi sous la forme des syndicats, des partis ou de la puissance &#233;tatique qu'il avait constitu&#233;s pour s'&#233;manciper, il d&#233;couvre aussi par l'exp&#233;rience historique concr&#232;te qu'il est la classe totalement ennemie de toute ext&#233;riorisation fig&#233;e et de toute sp&#233;cialisation du pouvoir. Il porte &lt;i&gt;la r&#233;volution qui ne peut rien laisser &#224; l'ext&#233;rieur d'elle-m&#234;me, &lt;/i&gt;l'exigence de la domination permanente du pr&#233;sent sur le pass&#233;, et la critique totale de la s&#233;paration ; et c'est cela dont il doit trouver la forme ad&#233;quate dans l'action. Aucune am&#233;lioration quantitative de sa mis&#232;re, aucune illusion d'int&#233;gration hi&#233;rarchique, ne sont un rem&#232;de durable &#224; son insatisfaction, car le prol&#233;tariat ne peut se reconna&#238;tre v&#233;ridiquement dans un tort particulier qu'il aurait subi ni donc &lt;i&gt;dans la r&#233;paration d'un tort particulier, &lt;/i&gt;ni d'un grand nombre de ces torts, mais seulement dans le &lt;i&gt;tort absolu &lt;/i&gt;d'&#234;tre rejet&#233; en marge de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 115&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux nouveaux signes de n&#233;gation, incompris et falsifi&#233;s par l'am&#233;nagement spectaculaire, qui se multiplient dans les pays les plus avanc&#233;s &#233;conomiquement, on peut d&#233;j&#224; tirer cette conclusion qu'une nouvelle &#233;poque s'est ouverte : apr&#232;s la premi&#232;re tentative de subversion ouvri&#232;re, &lt;i&gt;c'est maintenant l'abondance capitaliste qui a &#233;chou&#233;. &lt;/i&gt;Quand les luttes antisyndicales des ouvriers occidentaux sont r&#233;prim&#233;es d'abord par les syndicats, et quand les courants r&#233;volt&#233;s de la jeunesse lancent une premi&#232;re protestation informe, dans laquelle pourtant le refus de l'ancienne politique sp&#233;cialis&#233;e, de l'art et de la vie quotidienne, est imm&#233;diatement impliqu&#233;, ce sont l&#224; les deux faces d'une nouvelle lutte spontan&#233;e qui commence sous l'aspect &lt;i&gt;criminel. &lt;/i&gt;Ce sont les signes avant-coureurs du deuxi&#232;me assaut prol&#233;tarien contre la soci&#233;t&#233; de classes. Quand les enfants perdus de cette arm&#233;e encore immobile reparaissent sur ce terrain, devenu autre et rest&#233; le m&#234;me, ils suivent un nouveau &#171; g&#233;n&#233;ral Ludd &#187; qui, cette fois, les lance dans la destruction des &lt;i&gt;machines de la consommation permise.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 116&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La forme politique enfin d&#233;couverte sous laquelle l'&#233;mancipation &#233;conomique du travail pouvait &#234;tre r&#233;alis&#233;e &#187; a pas dans ce si&#232;cle une nette figure dans les Conseils ouvriers r&#233;volutionnaires, concentrant en eux toutes les fonctions de d&#233;cision et d'ex&#233;cution, et se f&#233;d&#233;rant par le moyen de d&#233;l&#233;gu&#233;s responsables devant la base et r&#233;vocables &#224; tout instant. Leur existence effective n'a encore &#233;t&#233; qu'une br&#232;ve &#233;bauche, aussit&#244;t combattue et vaincue par diff&#233;rentes forces de d&#233;fense de la soci&#233;t&#233; de classes, parmi lesquelles il faut souvent compter leur propre fausse conscience. Pannekoek insistait justement sur le fait que le choix d'un pouvoir des Conseils ouvriers &#171; propose des probl&#232;mes &#187; plut&#244;t qu'il n'apporte une solution. Mais ce pouvoir est pr&#233;cis&#233;ment le lieu o&#249; les probl&#232;mes de la r&#233;volution du prol&#233;tariat peuvent trouver leur vraie solution. C'est le lieu o&#249; les conditions objectives de la conscience historique sont r&#233;unies ; la r&#233;alisation de la communication directe &lt;i&gt;active, &lt;/i&gt;o&#249; finissent la sp&#233;cialisation, la hi&#233;rarchie et la s&#233;paration, o&#249; les conditions existantes ont &#233;t&#233; transform&#233;es &#171; en conditions d'unit&#233; &#187;. Ici le sujet prol&#233;tarien peut &#233;merger de sa lutte contre la contemplation : sa conscience est &#233;gale &#224; l'organisation pratique qu'elle s'est donn&#233;e, car cette conscience m&#234;me est ins&#233;parable de l'intervention coh&#233;rente dans l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 117&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le pouvoir des Conseils, qui doit supplanter internationalement tout autre pouvoir, le mouvement prol&#233;tarien est son propre produit, et ce produit est le producteur m&#234;me. Il est &#224; lui-m&#234;me son propre but. L&#224; seulement la n&#233;gation spectaculaire de la vie est ni&#233;e &#224; son tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 118&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparition des Conseils fut la r&#233;alit&#233; la plus haute du mouvement prol&#233;tarien dans le premier quart du si&#232;cle, r&#233;alit&#233; qui resta inaper&#231;ue ou travestie parce qu'elle disparaissait avec le reste du mouvement que l'ensemble de l'exp&#233;rience historique d'alors d&#233;mentait et &#233;liminait. Dans le nouveau moment de la critique prol&#233;tarienne, ce r&#233;sultat revient comme le seul point invaincu du mouvement vaincu. La conscience historique qui sait qu'elle a en lui son seul milieu d'existence peut le reconna&#238;tre maintenant, non plus &#224; la p&#233;riph&#233;rie de ce qui reflue, mais au centre de ce qui monte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 119&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une organisation r&#233;volutionnaire existant avant le pouvoir des Conseils &#8212; elle devra trouver en luttant sa propre forme &#8212; pour toutes ces raisons historiques sait d&#233;j&#224; qu'elle &lt;i&gt;ne repr&#233;sente pas &lt;/i&gt;la classe. Elle doit seulement se reconna&#238;tre elle-m&#234;me comme une s&#233;paration radicale d'avec &lt;i&gt;le monde de la s&#233;paration.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 120&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation r&#233;volutionnaire est l'expression coh&#233;rente de la th&#233;orie de la praxis entrant en communication non-unilat&#233;rale avec les luttes pratiques, en devenir vers la th&#233;orie pratique. Sa propre pratique est la g&#233;n&#233;ralisation de la communication et de la coh&#233;rence dans ces luttes. Dans le moment r&#233;volutionnaire de la dissolution de la s&#233;paration sociale, cette organisation doit reconna&#238;tre sa propre dissolution en tant qu'organisation s&#233;par&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 121&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation r&#233;volutionnaire ne peut &#234;tre que la critique unitaire de la soci&#233;t&#233;, c'est-&#224;-dire une critique qui ne pactise avec aucune forme de pouvoir s&#233;par&#233;, en aucun point du monde, et une critique prononc&#233;e globalement contre tous les aspects de la vie sociale ali&#233;n&#233;e. Dans la lutte de l'organisation r&#233;volutionnaire contre la soci&#233;t&#233; de classes, les armes ne sont pas autre chose que &lt;i&gt;Y essence &lt;/i&gt;des combattants m&#234;mes : l'organisation r&#233;volutionnaire ne peut reproduire en elle les conditions de scission et de hi&#233;rarchie qui sont celles de la soci&#233;t&#233; dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa d&#233;formation dans le spectacle r&#233;gnant. La seule limite de la participation &#224; la d&#233;mocratie totale de l'organisation r&#233;volutionnaire est la reconnaissance et l'auto-appropriation effective, par tous ses membres, de la coh&#233;rence de sa critique, coh&#233;rence qui doit se prouver dans la th&#233;orie critique proprement dite et dans la relation entre celle-ci et l'activit&#233; pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 122&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand la r&#233;alisation toujours plus pouss&#233;e de l'ali&#233;nation capitaliste &#224; tous les niveaux, en rendant toujours plus difficile aux travailleurs de reconna&#238;tre et de nommer leur propre mis&#232;re, les place dans l'alternative de refuser &lt;i&gt;la totalit&#233; de leur mis&#232;re, ou rien, &lt;/i&gt;l'organisation r&#233;volutionnaire a d&#251; apprendre qu'elle ne peut plus &lt;i&gt;combattre l'ali&#233;nation sous des formes ali&#233;n&#233;es.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 123&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution prol&#233;tarienne est enti&#232;rement suspendue &#224; cette n&#233;cessit&#233; que, pour la premi&#232;re fois, c'est la th&#233;orie en tant qu'intelligence de la pratique humaine qui doit &#234;tre reconnue et v&#233;cue par les masses. Elle exige que les ouvriers deviennent dialecticiens et inscrivent leur pens&#233;e dans la pratique ; ainsi elle demande aux &lt;i&gt;hommes sans qualit&#233; &lt;/i&gt;bien plus que la r&#233;volution bourgeoise ne demandait aux hommes qualifi&#233;s qu'elle d&#233;l&#233;guait &#224; sa mise en &#339;uvre : car la conscience id&#233;ologique partielle &#233;difi&#233;e par une partie de la classe bourgeoise avait pour base cette &lt;i&gt;partie &lt;/i&gt;centrale de la vie sociale, l'&#233;conomie, dans laquelle cette classe &lt;i&gt;&#233;tait d&#233;j&#224; au pouvoir. &lt;/i&gt;Le d&#233;veloppement m&#234;me de la soci&#233;t&#233; de classes jusqu'&#224; l'organisation spectaculaire de la non-vie m&#232;ne donc le projet r&#233;volutionnaire &#224; devenir &lt;i&gt;visiblement &lt;/i&gt;ce qu'il &#233;tait d&#233;j&#224; &lt;i&gt;essentiellement.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 124&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie r&#233;volutionnaire est maintenant ennemie de toute id&#233;ologie r&#233;volutionnaire, &lt;i&gt;et elle sait qu'elle l'est.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;V. Temps et histoire&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; O gentilshommes, la vie est courte... Si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la t&#234;te des rois. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Shakespeare (&lt;i&gt;Henry IV&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
125&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'homme, &#171; l'&#234;tre n&#233;gatif qui est uniquement dans la mesure o&#249; il supprime l'Etre &#187;, est identique au temps. L'appropriation par l'homme de sa propre nature est aussi bien sa saisie du d&#233;ploiement de l'univers. &#171; L'histoire est elle-m&#234;me une partie de &lt;i&gt;l'histoire naturelle&lt;/i&gt;, de la transformation de la nature en homme. &#187; (Marx). Inversement cette &#171; histoire naturelle &#187; n'a d'autre existence effective qu'&#224; travers le processus d'une histoire humaine, de la seule partie qui retrouve ce tout historique, comme le t&#233;lescope moderne dont la port&#233;e rattrape &lt;i&gt;dans le temps&lt;/i&gt; la fuite des n&#233;buleuses &#224; la p&#233;riph&#233;rie de l'univers. L'histoire a toujours exist&#233;, mais pas toujours sous sa forme historique. La temporalisation de l'homme, telle qu'elle s'effectue par la m&#233;diation d'une soci&#233;t&#233;, est &#233;gale &#224; une humanisation du temps. Le mouvement inconscient du temps se manifeste et &lt;i&gt;devient vrai&lt;/i&gt; dans la conscience historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;126&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le mouvement proprement historique, quoique &lt;i&gt;encore cach&#233;&lt;/i&gt;, commence dans la lente et insensible formation de &#171; la nature r&#233;elle de l'homme &#187;, cette &#171; nature qui na&#238;t dans l'histoire humaine - dans l'acte g&#233;n&#233;rateur de la soci&#233;t&#233; humaine- &#187;, mais la soci&#233;t&#233; qui alors a ma&#238;tris&#233; une technique et un langage, si elle est d&#233;j&#224; le produit de sa propre histoire, n'a conscience que d'un pr&#233;sent perp&#233;tuel. Toute connaissance, limit&#233;e &#224; la m&#233;moire des plus anciens, y est toujours port&#233;e par des &lt;i&gt;vivants&lt;/i&gt;. Ni la mort, ni la procr&#233;ation ne sont comprises comme une loi du temps. Le temps reste immobile, comme un espace clos. Quand une soci&#233;t&#233; plus complexe en vient &#224; prendre conscience du temps, son travail est bien plut&#244;t de le nier, car elle voit dans le temps non ce qui passe, mais ce qui revient. La soci&#233;t&#233; statique organise le temps selon son exp&#233;rience imm&#233;diate de la nature, dans le mod&#232;le du temps &lt;i&gt;cyclique&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
127&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps cyclique est d&#233;j&#224; dominant dans l'exp&#233;rience des peuples nomades, parce que ce sont les m&#234;mes conditions qui se retrouvent devant eux &#224; tout moment de leur passage : Hegel note que &#171; l'errance des nomades est seulement formelle, car elle est limit&#233;e &#224; des espaces uniformes &#187;. La soci&#233;t&#233;, qui en se fixant localement, donne &#224; l'espace un contenu par l'am&#233;nagement de lieux individualis&#233;s, se trouve par l&#224; m&#234;me enferm&#233;e &#224; l'int&#233;rieur de cette localisation. Le retour temporel en des lieux semblables est maintenant le pur retour du temps dans un m&#234;me lieu, la r&#233;p&#233;tition d'une s&#233;rie de gestes. Le passage du nomadisme pastoral &#224; l'agriculture s&#233;dentaire est la fin de la libert&#233; paresseuse et sans contenu, le d&#233;but du labeur. Le mode de production agraire en g&#233;n&#233;ral, domin&#233; par le rythme des saisons, est la base du temps cyclique pleinement constitu&#233;. L'&#233;ternit&#233; lui est &lt;i&gt;int&#233;rieure&lt;/i&gt; : c'est ici-bas le retour du m&#234;me. Le mythe est la construction unitaire de la pens&#233;e qui garantit tout l'ordre cosmique autour de l'ordre que cette soci&#233;t&#233; a d&#233;j&#224; en fait r&#233;alis&#233; dans ses fronti&#232;res.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
128&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'appropriation sociale du temps, la production de l'homme par le travail humain, se d&#233;veloppent dans une soci&#233;t&#233; divis&#233;e en classes. Le pouvoir qui s'est constitu&#233; au-dessus de la p&#233;nurie de la soci&#233;t&#233; du temps cyclique, la classe qui organise ce travail social et s'en approprie la plus-value limit&#233;e, s'approprie &#233;galement &lt;i&gt;la plus-value temporelle&lt;/i&gt; de son organisation du temps social : elle poss&#232;de pour elle seule le temps irr&#233;versible du vivant. La seule richesse qui peut exister concentr&#233;e dans le secteur du pouvoir pour &#234;tre mat&#233;riellement d&#233;pens&#233;e en f&#234;te somptuaire, s'y trouve aussi d&#233;pens&#233;e en tant que dilapidation d'un &lt;i&gt;temps historique de la surface de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;. Les propri&#233;taires de la plus-value historique d&#233;tiennent la connaissance et la jouissance des &#233;v&#233;nements v&#233;cus. Ce temps, s&#233;par&#233; de l'organisation collective du temps qui pr&#233;domine avec la pr&#233;diction r&#233;p&#233;titive de la base de la vie sociale, coule au-dessus de sa propre communaut&#233; statique. C'est le temps de l'aventure et de la guerre, o&#249; les ma&#238;tres de la soci&#233;t&#233; cyclique parcourent leur histoire personnelle ; et c'est &#233;galement le temps qui appara&#238;t dans le heurt des communaut&#233;s &#233;trang&#232;res, le d&#233;rangement de l'ordre immuable de la soci&#233;t&#233;. L'histoire survient donc devant les hommes comme un facteur &#233;tranger, comme ce qu'ils n'ont pas voulu et ce contre quoi ils se croyaient abrit&#233;s. Mais par ce d&#233;tour revient aussi l'&lt;i&gt;inqui&#233;tude&lt;/i&gt; n&#233;gative de l'humain, qui avait &#233;t&#233; &#224; l'origine m&#234;me de tout le d&#233;veloppement qui s'&#233;tait endormi.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
129&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps-cyclique est en lui-m&#234;me le temps sans conflit. Mais dans cette enfance du temps le conflit est install&#233; : l'histoire lutte d'abord pour &#234;tre l'histoire dans l'activit&#233; pratique des ma&#238;tres. Cette histoire cr&#233;e superficiellement de l'irr&#233;versible ; son mouvement constitue le temps m&#234;me qu'il &#233;puise, &#224; l'int&#233;rieur du temps in&#233;puisable de la soci&#233;t&#233; cyclique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;130&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Les &#171; soci&#233;t&#233;s froides &#187; sont celles qui ont ralenti &#224; l'extr&#234;me leur part d'histoire ; qui ont maintenu dans un &#233;quilibre constant leur opposition &#224; l'environnement naturel humain, et leurs oppositions internes. Si l'extr&#234;me diversit&#233; des institutions &#233;tablies &#224; cette fin t&#233;moigne de la plasticit&#233; de l'auto-cr&#233;ation de la nature humaine, ce t&#233;moignage n'appara&#238;t &#233;videmment que pour l'observateur ext&#233;rieur, pour l'ethnologue &lt;i&gt;revenu&lt;/i&gt; du temps historique. Dans chacune de ces soci&#233;t&#233;s, une structuration d&#233;finitive a exclu le changement. Le conformisme absolu des pratiques sociales existantes, auxquelles se trouvent &#224; jamais identifi&#233;es toutes les possibilit&#233;s humaines, n'a plus d'autre limite ext&#233;rieure que la crainte de retomber dans l'animalit&#233; sans forme. Ici, pour rester dans l'humain, les hommes doivent rester les m&#234;mes.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
131&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La naissance du pouvoir politique, qui para&#238;t &#234;tre en relation avec les derni&#232;res grandes r&#233;volutions de la technique, comme la fonte du fer, au seuil d'une p&#233;riode qui ne conna&#238;tra plus de bouleversement en profondeur jusqu'&#224; l'apparition de l'industrie, est aussi le moment qui commence &#224; dissoudre les liens de la consanguinit&#233;. D&#232;s lors la succession des g&#233;n&#233;rations sort de la sph&#232;re du pur cycle naturel pour devenir &#233;v&#233;nement orient&#233;, succession de pouvoirs. Le temps irr&#233;versible est le temps de celui qui r&#232;gne ; et les dynasties sont sa premi&#232;re mesure. L'&#233;criture est son arme. Dans l'&#233;criture, le langage atteint sa pleine r&#233;alit&#233; ind&#233;pendante de m&#233;diation entre les consciences. Mais cette ind&#233;pendance est identique &#224; l'ind&#233;pendance g&#233;n&#233;rale du pouvoir s&#233;par&#233;, comme m&#233;diation qui constitue la soci&#233;t&#233;. Avec l'&#233;criture appara&#238;t une conscience qui n'est plus port&#233;e et transmise dans la relation imm&#233;diate des vivants : une &lt;i&gt;m&#233;moire impersonnelle&lt;/i&gt;, qui est celle de l'administration de la soci&#233;t&#233;. &#171; Les &#233;crits sont les pens&#233;es de l'Etat ; les archives sa m&#233;moire &#187; (Novalis).&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
132&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La chronique est l'expression du temps irr&#233;versible du pouvoir, et aussi l'instrument qui maintient la progression volontariste de ce temps &#224; partir de son trac&#233; ant&#233;rieur, car cette orientation du temps doit s'effondrer avec la force de chaque pouvoir particulier ; retombant dans l'oubli indiff&#233;rent du seul temps cyclique connu par les masses paysannes qui, dans l'&#233;croulement des empires et de leurs chronologies, ne changent jamais. Les &lt;i&gt;possesseurs de l'histoire&lt;/i&gt; ont mis dans le temps &lt;i&gt;un sens&lt;/i&gt; : une direction qui est aussi une signification. Mais cette histoire se d&#233;ploie et succombe &#224; part ; elle laisse immuable la soci&#233;t&#233; profonde, car elle est justement ce qui reste s&#233;par&#233; de la r&#233;alit&#233; commune. C'est en quoi l'histoire des empires de l'Orient se ram&#232;ne pour nous &#224; l'histoire des religions : ces chronologies retomb&#233;es en ruines n'ont laiss&#233; que l'histoire apparemment autonome des illusions qui les enveloppaient. Les ma&#238;tres qui d&#233;tiennent la &lt;i&gt;propri&#233;t&#233; priv&#233;e de l'histoire&lt;/i&gt;, sous la protection du mythe, la d&#233;tiennent eux-m&#234;mes d'abord sur le mode de l'illusion : en Chine et en Egypte ils ont eu longtemps le monopole de l'immortalit&#233; de l'&#226;me ; comme leurs premi&#232;res dynasties reconnues sont l'am&#233;nagement imaginaire du pass&#233;. Mais cette possession illusoire des ma&#238;tres est aussi toute la possession possible, &#224; ce moment, d'une histoire commune et de leur propre histoire. L'&#233;largissement de leur pouvoir historique effectif va de pair avec une vulgarisation de la possession mythique illusoire. Tout ceci d&#233;coule du simple fait que c'est dans la mesure m&#234;me o&#249; les ma&#238;tres se sont charg&#233;s de garantir mythiquement la permanence du temps cyclique, comme dans les rites saisonniers des empereurs chinois, qu'ils s'en sont eux-m&#234;mes relativement affranchis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;133&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Quand la s&#232;che chronologie sans explication du pouvoir divinis&#233; parlant &#224; ses serviteurs, qui ne veut &#234;tre comprise qu'en tant qu'ex&#233;cution terrestre des commandements du mythe, peut &#234;tre surmont&#233; et devient histoire consciente, il a fallu que la participation r&#233;elle &#224; l'histoire ait &#233;t&#233; v&#233;cue par des groupes &#233;tendus. De cette communication pratique entre ceux qui &lt;i&gt;se sont reconnus&lt;/i&gt; comme les possesseurs d'un pr&#233;sent singulier, qui ont &#233;prouv&#233; la richesse qualitative des &#233;v&#233;nements comme leur activit&#233; et le lieu o&#249; ils demeuraient - leur &#233;poque -, na&#238;t le langage g&#233;n&#233;ral de la communication historique. Ceux pour qui le temps irr&#233;versible a exist&#233; y d&#233;couvrent &#224; la fois le &lt;i&gt;m&#233;morable&lt;/i&gt; et la &lt;i&gt;menace de l'oubli&lt;/i&gt; : &#171; H&#233;rodote d'Halicarnasse pr&#233;sente ici les r&#233;sultats de son enqu&#234;te, afin que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes... &#187;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
134&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le raisonnement sur l'histoire est, ins&#233;parablement, &lt;i&gt;raisonnement sur le pouvoir&lt;/i&gt;. La Gr&#232;ce a &#233;t&#233; ce moment o&#249; le pouvoir et son changement se discutent et se comprennent, la &lt;i&gt;d&#233;mocratie des ma&#238;tres&lt;/i&gt; de la soci&#233;t&#233;. L&#224; &#233;tait l'inverse des conditions connues par l'Etat despotique, o&#249; le pouvoir ne r&#232;gle jamais ses comptes qu'avec lui-m&#234;me, dans l'inaccessible obscurit&#233; de son point le plus concentr&#233; : par la &lt;i&gt;r&#233;volution de palais&lt;/i&gt;, que la r&#233;ussite ou l'&#233;chec mettent &#233;galement hors de discussion. Cependant, le pouvoir partag&#233; des communaut&#233;s grecques n'existait que dans la &lt;i&gt;d&#233;pense&lt;/i&gt; d'une vie sociale dont la production restait s&#233;par&#233;e et statique dans la classe servile. Seuls ceux qui ne travaillent pas vivent. Dans la division des communaut&#233;s grecques, et la lutte pour l'exploitation des cit&#233;s &#233;trang&#232;res, &#233;tait ext&#233;rioris&#233; le principe de la s&#233;paration qui fondait int&#233;rieurement chacune d'elles. La Gr&#232;ce, qui avait r&#234;v&#233; l'histoire universelle, ne parvint pas &#224; s'unir devant l'invasion ; ni m&#234;me &#224; unifier les calendriers de ses cit&#233;s ind&#233;pendantes. En Gr&#232;ce le temps historique est devenu conscient, mais pas encore conscient de lui-m&#234;me.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
135&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Apr&#232;s la disparition des conditions localement favorables qu'avaient connues les communaut&#233;s grecques, la r&#233;gression de la pens&#233;e historique occidentale n'a pas &#233;t&#233; accompagn&#233;e d'une reconstitution des anciennes organisations mythiques. Dans le heurt des peuples de la M&#233;diterran&#233;e, dans la formation et l'effondrement de l'Etat romain, sont apparues des &lt;i&gt;religions semi-historiques&lt;/i&gt; qui devenaient des facteurs fondamentaux de la nouvelle conscience du temps, et la nouvelle armure du pouvoir s&#233;par&#233;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
136&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Les religions monoth&#233;istes ont &#233;t&#233; un compromis entre le mythe et l'histoire, entre le temps cyclique dominant encore la production et le temps irr&#233;versible o&#249; s'affrontent et se recomposent les peuples. Les religions issues du juda&#239;sme sont la reconnaissance universelle abstraite du temps irr&#233;versible qui se trouve d&#233;mocratis&#233;, ouvert &#224; tous, mais dans l'illusoire. Le temps est orient&#233; tout entier vers un seul &#233;v&#233;nement final : &#171; Le royaume de Dieu est proche. &#187; Ces religions sont n&#233;es sur le sol de l'histoire, et s'y sont &#233;tablies. Mais l&#224; encore elles se maintiennent en opposition radicale &#224; l'histoire. La religion semi-historique &#233;tablit un point de d&#233;part qualitatif dans le temps, la naissance du Christ, la fuite de Mahomet, mais son temps irr&#233;versible - introduisant une accumulation effective qui pourra dans l'Islam prendre la figure d'une conqu&#234;te, ou dans le Christianisme de la R&#233;forme celle d'un accroissement du capital - est en fait invers&#233; dans la pens&#233;e religieuse comme un &lt;i&gt;compte &#224; rebours&lt;/i&gt; : l'attente, dans le temps qui diminue, de l'acc&#232;s &#224; l'autre monde v&#233;ritable, l'attente du Jugement dernier. L'&#233;ternit&#233; est sortie du temps cyclique. Elle est son au-del&#224;. Elle est l'&#233;l&#233;ment qui rabaisse l'irr&#233;versibilit&#233; du temps, qui supprime l'histoire dans l'histoire m&#234;me, en se pla&#231;ant, comme un pur &#233;l&#233;ment ponctuel o&#249; le temps cyclique est rentr&#233; et s'est aboli, &lt;i&gt;de l'autre c&#244;t&#233; du temps irr&#233;versible&lt;/i&gt;. Bossuet dira encore : &#171; Et par le moyen du temps qui passe, nous entrons dans l'&#233;ternit&#233; qui ne passe pas. &#187;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
137&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le moyen &#226;ge, ce monde mythique inachev&#233; qui avait sa perfection hors de lui, est le moment o&#249; le temps cyclique, qui r&#232;gle encore la part principale de la production, est r&#233;ellement rong&#233; par l'histoire. Une certaine temporalit&#233; irr&#233;versible est reconnue individuellement &#224; tous, dans la succession des &#226;ges de la vie, dans la vie consid&#233;r&#233;e comme un &lt;i&gt;voyage&lt;/i&gt;, un passage sans retour dans un monde dont le sens est ailleurs : le &lt;i&gt;p&#232;lerin&lt;/i&gt; est l'homme qui sort de ce temps cyclique pour &#234;tre effectivement ce voyageur que chacun est comme signe. La vie historique personnelle trouve toujours son accomplissement dans la sph&#232;re du pouvoir, dans la participation aux luttes men&#233;es par le pouvoir et aux luttes pour la dispute du pouvoir ; mais le temps irr&#233;versible du pouvoir est partag&#233; &#224; l'infini, sous l'unification g&#233;n&#233;rale du temps orient&#233; de l'&#232;re chr&#233;tienne, dans un monde de la &lt;i&gt;confiance arm&#233;e&lt;/i&gt;, o&#249; le jeu des ma&#238;tres tourne autour de la fid&#233;lit&#233; et de la contestation de la fid&#233;lit&#233; due. Cette soci&#233;t&#233; f&#233;odale, n&#233;e de la rencontre de &#171; la structure organisationnelle de l'arm&#233;e conqu&#233;rante telle qu'elle s'est d&#233;velopp&#233;e pendant la conqu&#234;te &#187; et des &#171; forces productives trouv&#233;es dans le pays conquis &#187; (&lt;i&gt;Id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt;) - et il faut compter dans l'organisation de ces forces productives leur langage religieux - a divis&#233; la domination de la soci&#233;t&#233; entre l'Eglise et le pouvoir &#233;tatique, &#224; son tour subdivis&#233; dans les complexes relation de suzerainet&#233; et de vassalit&#233; des tenures territoriales et des communes urbaines. Dans cette diversit&#233; de la vie historique possible, le temps irr&#233;versible qui emportait inconsciemment la soci&#233;t&#233; profonde, le temps v&#233;cu par la bourgeoisie dans la production des marchandises, la fondation et l'expansion des villes, la d&#233;couverte commerciale de la Terre - l'exp&#233;rimentation pratique qui d&#233;truit &#224; jamais toute organisation mythique du cosmos - se r&#233;v&#233;la lentement comme le travail inconnu de l'&#233;poque, quand la grande entreprise historique officielle de ce monde eut &#233;chou&#233; avec les Croisades.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
138&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Au d&#233;clin du moyen &#226;ge, le temps irr&#233;versible qui envahit la soci&#233;t&#233; est ressenti, par la conscience attach&#233;e &#224; l'ancien ordre, sous la forme d'une obsession de la mort. C'est la m&#233;lancolie de la dissolution d'un monde, le dernier o&#249; la s&#233;curit&#233; du mythe &#233;quilibrait encore l'histoire ; et pour cette m&#233;lancolie toute chose terrestre s'achemine seulement vers sa corruption. Les grandes r&#233;voltes des paysans d'Europe sont aussi leur tentative de &lt;i&gt;r&#233;ponse &#224; l'histoire&lt;/i&gt; qui les arrachait violemment au sommeil patriarcal qu'avait garanti la tutelle f&#233;odale. C'est l'utopie mill&#233;nariste de la &lt;i&gt;r&#233;alisation terrestre du paradis&lt;/i&gt;, o&#249; revient au premier plan ce qui &#233;tait &#224; l'origine de la religion semi-historique, quand les communaut&#233;s chr&#233;tiennes, comme le messianisme juda&#239;que dont elles venaient, r&#233;ponses aux troubles et au malheur de l'&#233;poque, attendaient la r&#233;alisation imminente du royaume de Dieu et ajoutaient un facteur d'inqui&#233;tude et de subversion dans la soci&#233;t&#233; antique. Le christianisme &#233;tant venu &#224; partager le pouvoir dans l'empire avait d&#233;menti &#224; son heure, comme simple superstition, ce qui subsistait de cette esp&#233;rance : tel est le sens de l'affirmation augustinienne, arch&#233;type de tous les &lt;i&gt;satisfecit&lt;/i&gt; de l'id&#233;ologie moderne, selon laquelle l'Eglise install&#233;e &#233;tait d&#233;j&#224; depuis longtemps ce royaume dont on avait parl&#233;. La r&#233;volte sociale de la paysannerie mill&#233;nariste se d&#233;finit naturellement d'abord comme une volont&#233; de destruction de l'Eglise. Mais le mill&#233;narisme se d&#233;ploie dans le monde historique, et non sur le terrain du mythe. Ce ne sont pas, comme croit le montrer Norman Cohn dans la &lt;i&gt;Poursuite du Millenium&lt;/i&gt;, les esp&#233;rances r&#233;volutionnaires modernes qui sont des suites irrationnelles de la passion religieuse du mill&#233;narisme. Tout au contraire, c'est le mill&#233;narisme, lutte de classe r&#233;volutionnaire parlant pour la derni&#232;re fois la langue de la religion, qui est d&#233;j&#224; une tendance r&#233;volutionnaire moderne, &#224; laquelle manque encore &lt;i&gt;la conscience de n'&#234;tre historique&lt;/i&gt;. Les mill&#233;naristes devaient perdre parce qu'ils ne pouvaient reconna&#238;tre la r&#233;volution comme leur propre op&#233;ration. Le fait qu'ils attendent d'agir sur un signe ext&#233;rieur de la d&#233;cision de Dieu est la traduction en pens&#233;e d'une pratique dans laquelle les paysans insurg&#233;s suivent des chefs pris hors d'eux-m&#234;mes. La classe paysanne ne pouvait atteindre une conscience juste du fonctionnement de la soci&#233;t&#233;, et de la fa&#231;on de mener sa propre lutte : c'est parce qu'elle manquait de ces conditions d'unit&#233; dans son action et dans sa conscience qu'elle exprima son projet et mena ses guerres selon l'imagerie du paradis terrestre.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
139&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La possession nouvelle de la vie historique, la Renaissance qui trouve dans l'Antiquit&#233; son pass&#233; et son droit, porte en elle la rupture joyeuse avec l'&#233;ternit&#233;. Son temps irr&#233;versible est celui de l'accumulation infinie des connaissances, et la conscience historique issue de l'exp&#233;rience des communaut&#233;s d&#233;mocratiques et des forces qui les ruinent va reprendre, avec Machiavel, le raisonnement sur le pouvoir d&#233;sacralis&#233;, dire l'indicible de l'Etat. Dans la vie exub&#233;rante des cit&#233;s italiennes, dans l'art des f&#234;tes, la vie se conna&#238;t comme une jouissance du passage du temps. Mais cette jouissance du passage devait &#234;tre elle-m&#234;me passag&#232;re. La chanson de Laurent de M&#233;dicis, que Burckhardt consid&#232;re comme l'expression de &#171; l'esprit m&#234;me de la Renaissance &#187;, est l'&#233;loge que cette fragile f&#234;te de l'histoire a prononc&#233; sur elle-m&#234;me : &#171; Comme elle est belle, la jeunesse - qui s'en va si vite. &#187;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
140&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le mouvement constant de monopolisation de la vie historique par l'Etat de la monarchie absolue, forme de transition vers la compl&#232;te domination de la classe bourgeoise, fait para&#238;tre dans sa v&#233;rit&#233; ce qu'est le nouveau temps, irr&#233;versible de la bourgeoisie. C'est au &lt;i&gt;temps du travail&lt;/i&gt;, pour la premi&#232;re fois affranchi du cyclique, que la bourgeoisie est li&#233;e. Le travail est devenu, avec la bourgeoisie, &lt;i&gt;travail qui transforme les conditions historiques&lt;/i&gt;. La bourgeoisie est la premi&#232;re classe dominante pour qui le travail est une valeur. Et la bourgeoisie qui supprime tout privil&#232;ge, qui ne reconna&#238;t aucune valeur qui ne d&#233;coule de l'exploitation du travail, a justement identifi&#233; au travail sa propre valeur comme classe dominante, et fait du progr&#232;s du travail son propre progr&#232;s. La classe qui accumule les marchandises et le capital modifie continuellement la nature en modifiant le travail lui-m&#234;me, en d&#233;cha&#238;nant sa productivit&#233;. Toute vie sociale s'est d&#233;j&#224; concentr&#233;e dans la pauvret&#233; ornementale de la Cour, parure de la froide administration &#233;tatique qui culmine dans le &#171; m&#233;tier de roi &#187; ; et toute libert&#233; historique particuli&#232;re a d&#251; consentir &#224; sa perte. La libert&#233; du jeu temporel irr&#233;versible des f&#233;odaux s'est consum&#233;e dans leurs derni&#232;res batailles perdues avec les guerres de la Fronde ou le soul&#232;vement des Ecossais pour Charles-Edouard. Le monde a chang&#233; de base.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;141&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La victoire de la bourgeoisie est la victoire du temps &lt;i&gt;profond&#233;ment historique&lt;/i&gt;, parce qu'il est le temps de la production &#233;conomique qui transforme la soci&#233;t&#233;, en permanence et de fond en comble. Aussi longtemps que la production agraire demeure le travail principal, le temps cyclique qui demeure pr&#233;sent au fond de la soci&#233;t&#233; nourrit les forces coalis&#233;es de la &lt;i&gt;tradition&lt;/i&gt;, qui vont freiner le mouvement. Mais le temps irr&#233;versible de l'&#233;conomie bourgeoise extirpe ces survivances dans toute l'&#233;tendue du monde. L'histoire qui &#233;tait apparue jusque-l&#224; comme le seul mouvement des individus de la classe dominante, et donc &#233;crite comme histoire &#233;v&#233;nementielle, est maintenant comprise comme le &lt;i&gt;mouvement g&#233;n&#233;ral&lt;/i&gt;, et dans ce mouvement s&#233;v&#232;re les individus sont sacrifi&#233;s. L'histoire qui d&#233;couvre sa base dans l'&#233;conomie politique sait maintenant l'existence de ce qui &#233;tait son inconscient, mais qui pourtant reste encore l'inconscient qu'elle ne peut tirer au jour. C'est seulement cette pr&#233;histoire aveugle, une nouvelle fatalit&#233; que personne ne domine, que l'&#233;conomie marchande a d&#233;mocratis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;142&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'histoire qui est pr&#233;sente dans toute la profondeur de la soci&#233;t&#233; tend &#224; se perdre &#224; la surface. Le triomphe du temps irr&#233;versible est aussi sa m&#233;tamorphose en &lt;i&gt;temps des choses&lt;/i&gt;, parce que l'arme de sa victoire a &#233;t&#233; pr&#233;cis&#233;ment la production en s&#233;rie des objets, selon les lois de la marchandise. Le principal produit que le d&#233;veloppement &#233;conomique a fait passer de la raret&#233; luxueuse &#224; la consommation courante est donc &lt;i&gt;l'histoire&lt;/i&gt;, mais seulement en tant qu'histoire du mouvement abstrait des choses qui domine tout usage qualitatif de la vie. Alors que le temps cyclique ant&#233;rieur avait support&#233; une part croissante de temps historique v&#233;cu par des individus et des groupes, la domination du temps irr&#233;versible de la production va tendre &#224; &#233;liminer socialement ce temps v&#233;cu.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
143&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Ainsi la bourgeoisie a fait conna&#238;tre et a impos&#233; &#224; la soci&#233;t&#233; un temps historique irr&#233;versible, mais lui en refuse l'&lt;i&gt;usage&lt;/i&gt;. &#171; Il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus &#187;, parce que la classe des possesseurs de l'&#233;conomie, qui ne peut rompre avec l'&lt;i&gt;histoire &#233;conomique&lt;/i&gt;, doit aussi refouler comme une menace imm&#233;diate tout autre emploi irr&#233;versible du temps. La classe dominante, faite de &lt;i&gt;sp&#233;cialistes de la possession des choses&lt;/i&gt; qui sont eux-m&#234;mes, par l&#224;, une possession des choses, doit lier son sort au maintien de cette histoire r&#233;ifi&#233;e, &#224; la permanence d'une nouvelle immobilit&#233; &lt;i&gt;dans l'histoire&lt;/i&gt;. Pour la premi&#232;re fois le travailleur, &#224; la base de la soci&#233;t&#233;, n'est pas mat&#233;riellement &lt;i&gt;&#233;tranger &#224; l'histoire&lt;/i&gt;, car c'est maintenant par sa base que la soci&#233;t&#233; se meut irr&#233;versiblement. Dans la revendication de &lt;i&gt;vivre&lt;/i&gt; le temps historique qu'il fait, le prol&#233;tariat trouve le simple centre inoubliable de son projet r&#233;volutionnaire ; et chacune des tentatives jusqu'ici bris&#233;es d'ex&#233;cution de ce projet marque un point de d&#233;part possible de la vie nouvelle historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;144&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps irr&#233;versible de la bourgeoisie ma&#238;tresse du pouvoir s'est d'abord pr&#233;sent&#233; sous son propre nom, comme une origine absolue, l'an I de la R&#233;publique. Mais l'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire de la libert&#233; g&#233;n&#233;rale qui avait abattu les derniers restes d'organisation mythique des valeurs, et toute r&#233;glementation traditionnelle de la soci&#233;t&#233;, laissait d&#233;j&#224; voir la volont&#233; r&#233;elle qu'elle avait habill&#233;e &#224; la romaine : la &lt;i&gt;libert&#233; du commerce&lt;/i&gt; g&#233;n&#233;ralis&#233;e. La soci&#233;t&#233; de la marchandise, d&#233;couvrant alors qu'elle devait reconstruire la passivit&#233; qu'il lui avait fallu &#233;branler fondamentalement pour &#233;tablir son propre r&#232;gne pur, &#171; trouve dans le christianisme avec son culte de l'homme abstrait... le compl&#233;ment religieux le plus convenable &#187; (&lt;i&gt;Le Capital&lt;/i&gt;). La bourgeoisie a conclu alors avec cette religion un compromis qui s'exprime aussi dans la pr&#233;sentation du temps : son propre calendrier abandonn&#233;, son temps irr&#233;versible est revenu se mouler dans l'&lt;i&gt;&#232;re chr&#233;tienne&lt;/i&gt; dont il continue la succession.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
145&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Avec le d&#233;veloppement du capitalisme, le temps irr&#233;versible est &lt;i&gt;unifi&#233; mondialement&lt;/i&gt;. L'histoire universelle devient une r&#233;alit&#233;, car le monde entier est rassembl&#233; sous le d&#233;veloppement de ce temps. Mais cette histoire qui partout &#224; la fois est la m&#234;me, n'est encore que le refus intra-historique de l'histoire. C'est le temps de la production &#233;conomique, d&#233;coup&#233; en fragments abstraits &#233;gaux, qui se manifeste sur toute la plan&#232;te comme le &lt;i&gt;m&#234;me jour&lt;/i&gt;. Le temps irr&#233;versible unifi&#233; est celui du &lt;i&gt;march&#233; mondial&lt;/i&gt;, et corollairement du spectacle mondial.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
146&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps irr&#233;versible de la production est d'abord la mesure des marchandises. Ainsi donc le temps qui s'affirme officiellement sur toute l'&#233;tendue du monde comme &lt;i&gt;le temps g&#233;n&#233;ral de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, ne signifiant que les int&#233;r&#234;ts sp&#233;cialis&#233;s qui le constituent, &lt;i&gt;n'est qu'un temps particulier&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VI. Le temps spectaculaire&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous n'avons rien &#224; nous que le temps, dont jouissent ceux-m&#234;mes qui n'ont point de demeure. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Balthasar Gracian (&lt;i&gt;L'homme de cour&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
147&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps de la production, le temps-marchandise, est une accumulation infinie d'intervalles &#233;quivalents. C'est l'abstraction du temps irr&#233;versible, dont tous les segments doivent prouver sur le chronom&#232;tre leur seule &#233;galit&#233; quantitative. Ce temps est, dans toute sa r&#233;alit&#233; effective, ce qu'il est dans son caract&#232;re &lt;i&gt;&#233;changeable&lt;/i&gt;. C'est dans cette domination sociale du temps-marchandise que le &#171; le temps est tout, l'homme n'est rien ; il est tout au plus la carcasse du temps &#187; (&lt;i&gt;Mis&#232;re de la Philosophie&lt;/i&gt;). C'est le temps d&#233;valoris&#233;, l'inversion compl&#232;te du temps comme &#171; champ de d&#233;veloppement humain &#187;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
148&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps g&#233;n&#233;ral du non-d&#233;veloppement humain existe aussi sous l'aspect compl&#233;mentaire d'un &lt;i&gt;temps consommable&lt;/i&gt; qui retourne vers la vie quotidienne de la soci&#233;t&#233;, &#224; partir de cette production d&#233;termin&#233;e, comme un &lt;i&gt;temps pseudo-cyclique&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
149&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps pseudo-cyclique n'est en fait que le &lt;i&gt;d&#233;guisement consommable&lt;/i&gt; du temps-marchandise de la production. Il en contient les caract&#232;res essentiels d'unit&#233;s homog&#232;nes &#233;changeables et de suppression de la dimension qualitative. Mais &#233;tant le sous-produit de ce temps destin&#233; &#224; l'arri&#233;ration de la vie quotidienne concr&#232;te - et au maintien de cette arri&#233;ration -, il doit &#234;tre charg&#233; de pseudo-valorisations et appara&#238;tre en une suite de moments faussement individualis&#233;s.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
150&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps pseudo-cyclique est celui de la consommation de la survie &#233;conomique moderne, la survie augment&#233;e, o&#249; le v&#233;cu quotidien reste priv&#233; de d&#233;cision et soumis, non plus &#224; l'ordre naturel, mais &#224; la pseudo-nature d&#233;velopp&#233;e dans le travail ali&#233;n&#233; ; et donc ce temps retrouve &lt;i&gt;tout naturellement&lt;/i&gt; le vieux rythme cyclique qui r&#233;glait la survie des soci&#233;t&#233;s pr&#233;-industrielles. Le temps pseudo-cyclique &#224; la fois prend appui sur les traces naturelles du temps cyclique, et en compose de nouvelles combinaisons homologues : le jour et la nuit, le travail et le repos hebdomadaire, le retour des p&#233;riodes de vacances.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
151&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps pseudo-cyclique est un temps qui a &#233;t&#233; &lt;i&gt;transform&#233; par l'industrie&lt;/i&gt;. Le temps qui a sa base dans la production des marchandises est lui-m&#234;me une marchandise consommable, qui rassemble tout ce qui s'&#233;tait auparavant distingu&#233;, lors de la phase de dissolution de la vieille soci&#233;t&#233; unitaire, en vie priv&#233;e, vie &#233;conomique, vie politique. Tout le temps consommable de la soci&#233;t&#233; moderne en vient &#224; &#234;tre trait&#233; en mati&#232;re premi&#232;re de nouveaux produits diversifi&#233;s qui s'imposent sur le march&#233; comme emplois du temps socialement organis&#233;s. &#171; Un produit qui existe d&#233;j&#224; sous une forme qui le rend propre &#224; la consommation peut cependant devenir &#224; son tour mati&#232;re premi&#232;re d'un autre produit &#187; (&lt;i&gt;Le Capital&lt;/i&gt;).&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
152&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Dans son secteur le plus avanc&#233;, le capitalisme concentr&#233; s'oriente vers la vente de blocs de temps &#171; tout &#233;quip&#233;s &#187;, chacun d'eux constituant une seule marchandise unifi&#233;e, qui a int&#233;gr&#233; un certain nombre de marchandises diverses. C'est ainsi que peut appara&#238;tre, dans l'&#233;conomie en expansion des &#171; services &#187; et des loisirs, la formule du paiement calcul&#233; &#171; tout compris &#187;, pour l'habitat spectaculaire, les pseudo-d&#233;placements collectifs des vacances, l'abonnement &#224; la consommation culturelle, et la vente de la sociabilit&#233; elle-m&#234;me en &#171; conversations passionnantes &#187; et &#171; rencontres de personnalit&#233;s &#187;. Cette sorte de marchandise spectaculaire, qui ne peut &#233;videmment avoir cours qu'en fonction de la p&#233;nurie accrue des r&#233;alit&#233;s correspondantes, figure aussi bien &#233;videmment parmi les articles-pilotes de la modernisation des ventes, en &#233;tant payable &#224; cr&#233;dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;153&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps pseudo-cyclique consommable est le temps spectaculaire, &#224; la fois comme temps de la consommation des images, au sens restreint, et comme image de la consommation du temps, dans toute son extension. Le temps de la consommation des images, m&#233;dium de toutes les marchandises, est ins&#233;parablement le champ o&#249; s'exercent pleinement les instruments du spectacle, et le but que ceux-ci pr&#233;sentent globalement, comme lieu et comme figure centrale de toutes les consommations particuli&#232;res : on sait que les gains de temps constamment recherch&#233;s par la soci&#233;t&#233; moderne - qu'il s'agisse de la vitesse des transports ou de l'usage des potages en sachets - se traduisent positivement pour la population des Etats-Unis dans ce fait que la seule contemplation de la t&#233;l&#233;vision l'occupe en moyenne entre trois et six heures par jour. L'image sociale de la consommation du temps, de son c&#244;t&#233;, est exclusivement domin&#233;e par les moments de loisirs et de vacances, moments repr&#233;sent&#233;s &lt;i&gt;&#224; distance&lt;/i&gt; et d&#233;sirables par postulat, comme toute marchandise spectaculaire. Cette marchandise est ici explicitement donn&#233;e comme le moment de la vie r&#233;elle, dont il s'agit d'attendre le retour cyclique. Mais dans ces moments m&#234;me assign&#233;s &#224; la vie, c'est encore le spectacle qui se donne &#224; voir et &#224; reproduire, en atteignant un degr&#233; plus intense. Ce qui a &#233;t&#233; repr&#233;sent&#233; comme la vie r&#233;elle se r&#233;v&#232;le simplement comme la vie plus &lt;i&gt;r&#233;ellement spectaculaire&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
154&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Cette &#233;poque, qui se montre &#224; elle-m&#234;me son temps comme &#233;tant essentiellement le retour pr&#233;cipit&#233; de multiples festivit&#233;s, est &#233;galement une &#233;poque sans f&#234;te. Ce qui &#233;tait, dans le temps cyclique, le moment de la participation d'une communaut&#233; &#224; la d&#233;pense luxueuse de la vie, est impossible pour la soci&#233;t&#233; sans communaut&#233; et sans luxe. Quand ses pseudo-f&#234;tes vulgaris&#233;es, parodies du dialogue et du don, incitent &#224; un surplus de d&#233;pense &#233;conomique, elles ne ram&#232;nent que la d&#233;ception toujours compens&#233;e par la promesse d'une d&#233;ception nouvelle. Le temps de la survie moderne doit, dans le spectacle, se vanter d'autant plus hautement que sa valeur d'usage s'est r&#233;duite. La r&#233;alit&#233; du temps a &#233;t&#233; remplac&#233;e par la &lt;i&gt;publicit&#233;&lt;/i&gt; du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;155&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Tandis que la consommation du temps cyclique des soci&#233;t&#233;s anciennes &#233;tait en accord avec le travail r&#233;el de ces soci&#233;t&#233;s, la consommation pseudo-cyclique de l'&#233;conomie d&#233;velopp&#233;e se trouve en contradiction avec le temps irr&#233;versible abstrait de sa production. Alors que le temps cyclique &#233;tait le temps de l'illusion immobile, v&#233;cu r&#233;ellement, le temps spectaculaire est le temps de la r&#233;alit&#233; qui se transforme, v&#233;cu illusoirement.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
156&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Ce qui est toujours nouveau dans le processus de la production des choses ne se retrouve pas dans la consommation, qui reste le retour &#233;largi du m&#234;me. Parce que le travail mort continue de dominer le travail vivant, dans le temps spectaculaire le pass&#233; domine le pr&#233;sent.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
157&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Comme autre c&#244;t&#233; de la d&#233;ficience de la vie historique g&#233;n&#233;rale, la vie individuelle n'a pas encore d'histoire. Les pseudo-&#233;v&#233;nements qui se pressent dans la dramatisation spectaculaire n'ont pas &#233;t&#233; v&#233;cus par ceux qui en sont inform&#233;s ; et de plus ils se perdent dans l'inflation de leur remplacement pr&#233;cipit&#233;, &#224; chaque pulsion de la machinerie spectaculaire. D'autre part, ce qui a &#233;t&#233; r&#233;ellement v&#233;cu est sans relation avec le temps irr&#233;versible officiel de la soci&#233;t&#233;, et en opposition directe au rythme pseudo-cyclique du sous-produit consommable de ce temps. Ce v&#233;cu individuel de la vie quotidienne s&#233;par&#233;e reste sans langage, sans concept, sans acc&#232;s critique &#224; son propre pass&#233; qui n'est consign&#233; nulle part. Il ne se communique pas. Il est incompris et oubli&#233; au profit de la fausse m&#233;moire spectaculaire du non-m&#233;morable.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
158&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle, comme organisation sociale pr&#233;sente de la paralysie de l'histoire et de la m&#233;moire, de l'abandon de l'histoire qui s'&#233;rige sur la base du temps historique, est &lt;i&gt;la fausse conscience du temps&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
159&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Pour amener les travailleurs au statut de producteurs et consommateurs &#171; libres &#187; du temps-marchandise, la condition pr&#233;alable a &#233;t&#233; &lt;i&gt;l'expropriation violente de leur temps&lt;/i&gt;. Le retour spectaculaire du temps n'est devenu possible qu'&#224; partir de cette premi&#232;re d&#233;possession du producteur.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
160&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La part irr&#233;ductiblement biologique qui reste pr&#233;sente dans le travail, tant dans la d&#233;pendance du cyclique naturel de la veille et du sommeil que dans l'&#233;vidence du temps irr&#233;versible individuel de l'usure d'une vie, se trouve simplement &lt;i&gt;accessoire&lt;/i&gt; au regard de la production moderne ; et comme tels ces &#233;l&#233;ments sont n&#233;glig&#233;s dans les proclamations officielles du mouvement de la production, et des troph&#233;es consommables qui sont la traduction accessible de cette incessante victoire. Immobilis&#233;e dans le centre falsifi&#233; du mouvement de son monde, la conscience spectatrice ne conna&#238;t plus dans sa vie un passage vers sa r&#233;alisation et vers sa mort. Qui a renonc&#233; &#224; d&#233;penser sa vie ne doit plus s'avouer sa mort. La publicit&#233; des assurances sur la vie insinue seulement qu'il est coupable de mourir sans avoir assur&#233; la r&#233;gulation du syst&#232;me apr&#232;s cette perte &#233;conomique ; et celle de &lt;i&gt;american way of death&lt;/i&gt; insiste sur sa capacit&#233; de maintenir en cette rencontre la plus grande part des &lt;i&gt;apparences&lt;/i&gt; de la vie. Sur tout le reste des bombardements publicitaires, il est carr&#233;ment interdit de vieillir. Il s'agirait de m&#233;nager, chez tout un chacun, un &#171; capital-jeunesse &#187; qui, pour n'avoir &#233;t&#233; que m&#233;diocrement employ&#233;, ne peut cependant pr&#233;tendre acqu&#233;rir la r&#233;alit&#233; durable et cumulative du capital financier. Cette absence sociale de la mort est identique &#224; l'absence sociale de vie.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
161&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps est l'ali&#233;nation &lt;i&gt;n&#233;cessaire&lt;/i&gt;, comme le montrait Hegel, le milieu o&#249; se r&#233;alise en se perdant, devient autre pour devenir la v&#233;rit&#233; de lui-m&#234;me. Mais son contraire est justement l'ali&#233;nation dominante, qui est subie par le producteur d'un &lt;i&gt;pr&#233;sent &#233;tranger&lt;/i&gt;. Dans cette &lt;i&gt;ali&#233;nation spatiale&lt;/i&gt;, la soci&#233;t&#233; qui s&#233;pare &#224; la racine le sujet et l'activit&#233; qu'elle lui d&#233;robe, le s&#233;pare d'abord de son propre temps. L'ali&#233;nation sociale surmontable est justement celle qui a interdit et p&#233;trifi&#233; les possibilit&#233;s et les risques de l'ali&#233;nation &lt;i&gt;vivante&lt;/i&gt; dans le temps.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
162&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Sous les modes apparentes qui s'annulent et se recomposent &#224; la surface futile du temps pseudo-cyclique contempl&#233;, le &lt;i&gt;grand style&lt;/i&gt; de l'&#233;poque est toujours dans ce qui est orient&#233; par la n&#233;cessit&#233; &#233;vidente et secr&#232;te de la r&#233;volution.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
163&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La base naturelle du temps, la donn&#233;e sensible de l'&#233;coulement du temps, devient humaine et sociale en existant &lt;i&gt;pour l'homme&lt;/i&gt;. C'est l'&#233;tat born&#233; de la pratique humaine, le travail &#224; diff&#233;rents stades, qui a jusqu'ici humanis&#233;, et aussi d&#233;shumanis&#233;, le temps comme temps cyclique et temps s&#233;par&#233; irr&#233;versible de la production &#233;conomique. Le projet r&#233;volutionnaire d'une soci&#233;t&#233; sans classes, d'une vie historique g&#233;n&#233;ralis&#233;e, est le projet d'un d&#233;p&#233;rissement de la mesure sociale du temps, au profit d'un mod&#232;le ludique de temps irr&#233;versible des individus et des groupes, mod&#232;le dans lequel sont simultan&#233;ment pr&#233;sents des &lt;i&gt;temps ind&#233;pendants f&#233;d&#233;r&#233;s&lt;/i&gt;. C'est le programme d'une r&#233;alisation totale, dans le milieu du temps, du communisme qui supprime &#171; tout ce qui existe ind&#233;pendamment des individus &#187;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
164&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le monde poss&#232;de d&#233;j&#224; le r&#234;ve d'un temps dont il doit maintenant poss&#233;der la conscience pour le vivre r&#233;ellement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VII. L'am&#233;nagement du territoire&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Et qui devient Seigneur d'une cit&#233; accoutum&#233;e &#224; vivre libre et ne la d&#233;truit point, qu'il s'attende d'&#234;tre d&#233;truit par elle, parce qu'elle a toujours pour refuge en ses r&#233;bellions le nom de la libert&#233; et ses vieilles coutumes, lesquelles ni par la longueur du temps ni pour aucun bienfait ne s'oublieront jamais. Et pour chose qu'on y fasse ou qu'on y pourvoie, si ce n'est d'en chasser ou d'en disperser les habitants, ils n'oublieront point ce nom ni ces coutumes... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Machiavel (&lt;i&gt;Le Prince&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;165&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La production capitaliste a unifi&#233; l'espace, qui n'est plus limit&#233; par des soci&#233;t&#233;s ext&#233;rieures. Cette unification est en m&#234;me temps un processus extensif et intensif de &lt;i&gt;banalisation&lt;/i&gt;. L'accumulation des marchandises produites en s&#233;rie pour l'espace abstrait du march&#233;, de m&#234;me qu'elle devait briser toutes les barri&#232;res r&#233;gionales et l&#233;gales, et toutes les restrictions corporatives du moyen &#226;ge qui maintenaient la &lt;i&gt;qualit&#233;&lt;/i&gt; de la production artisanale, devait aussi dissoudre l'autonomie et la qualit&#233; des lieux. Cette puissance d'homog&#233;n&#233;isation est la grosse artillerie qui a fait tomber toutes les murailles de Chine.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
166&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;C'est pour devenir toujours plus identique &#224; lui-m&#234;me, pour se rapprocher au mieux de la monotonie immobile, que &lt;i&gt;l'espace libre de la marchandise&lt;/i&gt; est d&#233;sormais &#224; tout instant modifi&#233; et reconstruit.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
167&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Cette soci&#233;t&#233; qui supprime la distance g&#233;ographique recueille int&#233;rieurement la distance, en tant que s&#233;paration spectaculaire.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
168&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine consid&#233;r&#233;e comme une consommation, le tourisme, se ram&#232;ne fondamentalement au loisir d'aller voir ce qui est devenu banal. L'am&#233;nagement &#233;conomique de la fr&#233;quentation de lieux diff&#233;rents est d&#233;j&#224; par lui-m&#234;me la garantie de leur &lt;i&gt;&#233;quivalence&lt;/i&gt;. La m&#234;me modernisation qui a retir&#233; du voyage le temps, lui a aussi retir&#233; la r&#233;alit&#233; de l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;169&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La soci&#233;t&#233; qui mod&#232;le tout son entourage a &#233;difi&#233; sa technique sp&#233;ciale pour travailler la base concr&#232;te de cet ensemble de t&#226;ches : son territoire m&#234;me. L'urbanisme est cette prise de possession de l'environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se d&#233;veloppant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalit&#233; de l'espace comme &lt;i&gt;son propre d&#233;cor&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
170&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La n&#233;cessit&#233; capitaliste satisfaite dans l'urbanisme, en tant que glaciation visible de la vie, peut s'exprimer - en employant des termes h&#233;g&#233;liens - comme la pr&#233;dominance absolue de &#171; la paisible coexistence de l'espace &#187; sur &#171; l'inquiet devenir dans la succession du temps &#187;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
171&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Si toutes les forces techniques de l'&#233;conomie capitaliste doivent &#234;tre comprises comme op&#233;rant des s&#233;parations, dans le cas de l'urbanisme on a affaire &#224; l'&#233;quipement de leur base g&#233;n&#233;rale, au traitement du sol qui convient &#224; leur d&#233;ploiement ; &#224; la technique m&#234;me &lt;i&gt;de la s&#233;paration&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
172&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'urbanisme est l'accomplissement moderne de la t&#226;che ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe : le maintien de l'atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement &lt;i&gt;rassembl&#233;s&lt;/i&gt;. La lutte constante qui a d&#251; &#234;tre men&#233;e contre tous les aspects de cette possibilit&#233; de rencontre trouve dans l'urbanisme son champ privil&#233;gi&#233;. L'effort de tous les pouvoirs &#233;tablis, depuis les exp&#233;riences de la R&#233;volution fran&#231;aise, pour accro&#238;tre les moyens de maintenir l'ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la rue. &#171; Avec les moyens de communication de masse sur de grandes distances, l'isolement de la population s'est av&#233;r&#233; un moyen de contr&#244;le beaucoup plus efficace &#187;, constate Lewis Mumford dans &lt;i&gt;La Cit&#233; &#224; travers l'histoire&lt;/i&gt;. Mais le mouvement g&#233;n&#233;ral de l'isolement, qui est la r&#233;alit&#233; de l'urbanisme, doit aussi contenir une r&#233;int&#233;gration contr&#244;l&#233;e des travailleurs, selon les n&#233;cessit&#233;s planifiables de la production et de la consommation. L'int&#233;gration au syst&#232;me doit ressaisir les individus en tant qu'individus &lt;i&gt;isol&#233;s ensemble&lt;/i&gt; : les usines comme les maisons de la culture, les villages de vacances comme les &#171; grands ensembles &#187;, sont sp&#233;cialement organis&#233;s pour les fins de cette pseudo-collectivit&#233; qui accompagne aussi l'individu isol&#233; dans la &lt;i&gt;cellule familiale&lt;/i&gt; : l'emploi g&#233;n&#233;ralis&#233; des r&#233;cepteurs du message spectaculaire fait que son isolement se retrouve peupl&#233; des images dominantes, images qui par cet isolement seulement acqui&#232;rent leur pleine puissance.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
173&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Pour la premi&#232;re fois une architecture nouvelle, qui &#224; chaque &#233;poque ant&#233;rieure &#233;tait r&#233;serv&#233;e &#224; la satisfaction des classes dominantes, se trouve directement destin&#233;e &lt;i&gt;aux pauvres&lt;/i&gt;. La mis&#232;re formelle et l'extension gigantesque de cette nouvelle exp&#233;rience d'habitat proviennent ensemble de son caract&#232;re &lt;i&gt;de masse&lt;/i&gt;, qui est impliqu&#233;e &#224; la fois par sa destination et par les conditions modernes de construction. La &lt;i&gt;d&#233;cision autoritaire&lt;/i&gt;, qui am&#233;nage abstraitement le territoire en territoire de l'abstraction, est &#233;videmment au centre de ces conditions modernes de construction. La m&#234;me architecture appara&#238;t partout o&#249; commence l'industrialisation des pays &#224; cet &#233;gard arri&#233;r&#233;s, comme terrain ad&#233;quat au nouveau genre d'existence sociale qu'il s'agit d'y implanter. Aussi nettement que dans les questions de l'armement thermonucl&#233;aire ou de la natalit&#233; - ceci atteignant d&#233;j&#224; la possibilit&#233; d'une manipulation de l'h&#233;r&#233;dit&#233; - le seuil franchi dans la croissance du pouvoir mat&#233;riel de la soci&#233;t&#233;, et le &lt;i&gt;retard&lt;/i&gt; de la domination consciente de ce pouvoir, sont &#233;tal&#233;s dans l'urbanisme.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
174&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le moment pr&#233;sent est d&#233;j&#224; celui de l'autodestruction du milieu urbain. L'&#233;clatement des villes sur les campagnes recouvertes de &#171; masses informes de r&#233;sidus urbains &#187; (Lewis Mumford) est, d'une fa&#231;on imm&#233;diate, pr&#233;sid&#233; par les imp&#233;ratifs de la consommation. La dictature de l'automobile, produit-pilote de la premi&#232;re phase de l'abondance marchande, s'est inscrite dans le terrain avec la domination de l'autoroute, qui disloque les centres anciens et commande une dispersion toujours plus pouss&#233;e. En m&#234;me temps, les moments de r&#233;organisation inachev&#233;e du tissu urbain se polarisent passag&#232;rement autour des &#171; usines de distribution &#187; que sont les &lt;i&gt;supermarkets&lt;/i&gt; g&#233;ants &#233;difi&#233;s sur terrain nu, sur un socle de &lt;i&gt;parking&lt;/i&gt; ; et ces temples de la consommation pr&#233;cipit&#233;e sont eux-m&#234;mes en fuite dans le mouvement centrifuge, qui les repousse &#224; mesure qu'ils deviennent &#224; leur tour des centres secondaires surcharg&#233;s, parce qu'ils ont amen&#233; une recomposition partielle de l'agglom&#233;ration. Mais l'organisation technique de la consommation n'est qu'au premier plan de la dissolution g&#233;n&#233;rale qui a conduit ainsi la ville &lt;i&gt;&#224; se consommer elle-m&#234;me&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
175&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'histoire &#233;conomique, qui s'est tout enti&#232;re d&#233;velopp&#233;e autour de l'opposition ville-campagne, est parvenue &#224; un stade de succ&#232;s qui annule &#224; la fois les deux termes. La &lt;i&gt;paralysie&lt;/i&gt; actuelle du d&#233;veloppement historique total, au profit de la seule poursuite du mouvement ind&#233;pendant de l'&#233;conomie, fait du moment o&#249; commencent &#224; dispara&#238;tre la ville et la campagne, non le &lt;i&gt;d&#233;passement&lt;/i&gt; de leur scission, mais leur effondrement simultan&#233;. L'usure r&#233;ciproque de la ville et de la campagne, produit de la d&#233;faillance du mouvement historique par lequel la r&#233;alit&#233; urbaine existante devrait &#234;tre surmont&#233;e, appara&#238;t dans ce m&#233;lange &#233;clectique de leurs &#233;l&#233;ments d&#233;compos&#233;s, qui recouvre les zones les plus avanc&#233;es de l'industrialisation.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
176&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'histoire universelle est n&#233;e dans les villes, et elle est devenue majeure au moment de la victoire d&#233;cisive de la ville sur la campagne. Marx consid&#232;re comme un des plus grands m&#233;rites r&#233;volutionnaires de la bourgeoisie ce fait qu'&#171; elle a soumis la campagne &#224; la ville &#187;, dont l'&lt;i&gt;air &#233;mancipe&lt;/i&gt;. Mais si l'histoire de la ville est l'histoire de la libert&#233;, elle a &#233;t&#233; aussi celle de la tyrannie, de l'administration &#233;tatique qui contr&#244;le la campagne et la ville m&#234;me. La ville n'a pu &#234;tre encore que le terrain de lutte de la libert&#233; historique, et non sa possession. La ville est le &lt;i&gt;milieu de l'histoire&lt;/i&gt; parce qu'elle est &#224; la fois concentration du pouvoir social, qui rend possible l'entreprise historique, et conscience du pass&#233;. La tendance pr&#233;sente &#224; la liquidation de la ville ne fait donc qu'exprimer d'une autre mani&#232;re le retard d'une subordination de l'&#233;conomie &#224; la conscience historique, d'une unification de la soci&#233;t&#233; ressaisissant les pouvoirs qui se sont d&#233;tach&#233;s d'elle.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
177&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;&#171; La campagne montre justement le fait contraire, l'isolement et la s&#233;paration &#187; (&lt;i&gt;Id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt;). L'urbanisation qui d&#233;truit les villes reconstitue une &lt;i&gt;pseudo-campagne&lt;/i&gt;, dans laquelle se sont perdus aussi bien les rapports naturels de la campagne ancienne que les rapports sociaux directs et directement mis en question de la ville historique. C'est une nouvelle paysannerie factice qui s'est recr&#233;&#233;e par les conditions d'habitat et de contr&#244;le spectaculaire dans l'actuel &#171; territoire am&#233;nag&#233; &#187; : l'&#233;parpillement dans l'espace et la mentalit&#233; born&#233;e, qui ont toujours emp&#234;ch&#233; la paysannerie d'entreprendre une action ind&#233;pendante et de s'affirmer comme puissance historique cr&#233;atrice, redeviennent la caract&#233;risation des producteurs - le mouvement d'un monde qu'ils fabriquent eux-m&#234;mes restant aussi compl&#232;tement hors de leur port&#233;e que l'&#233;tait le rythme naturel des travaux pour la soci&#233;t&#233; agraire. Mais quand cette paysannerie, qui f&#251;t l'in&#233;branlable base du &#171; despotisme oriental &#187;, et dont l'&#233;miettement m&#234;me appelait la centralisation bureaucratique, repara&#238;t comme produit des conditions d'accroissement de la bureaucratisation &#233;tatique moderne, son &lt;i&gt;apathie&lt;/i&gt; a d&#251; &#234;tre maintenant &lt;i&gt;historiquement fabriqu&#233;e&lt;/i&gt; et entretenue ; l'ignorance naturelle a fait place au spectacle organis&#233; de l'erreur. Les &#171; villes nouvelles &#187; de la pseudo-paysannerie technologique inscrivent clairement dans le terrain la rupture avec le temps historique sur lequel elles sont b&#226;ties ; leur devise peut &#234;tre : &#171; Ici m&#234;me, il n'arrivera jamais rien, et &lt;i&gt;rien n'y est jamais arriv&#233;&lt;/i&gt;. &#187; C'est bien &#233;videmment parce que l'histoire qu'il faut d&#233;livrer dans les villes n'y a pas &#233;t&#233; encore d&#233;livr&#233;e, que les forces de &lt;i&gt;l'absence historique&lt;/i&gt; commencent &#224; composer leur propre paysage exclusif.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
178&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'histoire qui menace ce monde cr&#233;pusculaire est aussi la force qui peut soumettre l'espace au temps v&#233;cu. La r&#233;volution prol&#233;tarienne est cette &lt;i&gt;critique de la g&#233;ographie humaine&lt;/i&gt; &#224; travers laquelle les individus et les communaut&#233;s ont &#224; construire les sites et les &#233;v&#233;nements correspondant &#224; l'appropriation, non plus seulement de leur travail, mais de leur histoire totale. Dans cet espace mouvant du jeu, l'autonomie du lieu peut se retrouver, sans r&#233;introduire un attachement exclusif au sol, et par l&#224; ramener la r&#233;alit&#233; du voyage, et de la vie comprise comme un voyage ayant en lui-m&#234;me tout son sens.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
179&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La plus grande id&#233;e r&#233;volutionnaire &#224; propos de l'urbanisation n'est pas elle-m&#234;me urbanistique, technologique ou esth&#233;tique. C'est la d&#233;cision de reconstruire int&#233;gralement le territoire selon les besoins du pouvoir des Conseils de travailleurs, de la &lt;i&gt;dictature anti-&#233;tatique&lt;/i&gt; du prol&#233;tariat, du dialogue ex&#233;cutoire. Et le pouvoir des Conseils, qui ne peut &#234;tre effectif qu'en transformant la totalit&#233; des conditions existantes, ne pourra s'assigner une moindre t&#226;che s'il veut &#234;tre reconnu et &lt;i&gt;se reconna&#238;tre lui-m&#234;me&lt;/i&gt; dans son monde.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;VIII. La n&#233;gation et la consommation dans la culture&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous vivrons assez pour voir une r&#233;volution politique ? &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt;, les contemporains de ces Allemands ? Mon ami, vous croyez ce que vous d&#233;sirez... Lorsque je juge l'Allemagne d'apr&#232;s son histoire pr&#233;sente, vous ne m'objecterez pas que toute son histoire est falsifi&#233;e et que toute sa vie publique actuelle ne repr&#233;sente pas l'&#233;tat r&#233;el du peuple. Lisez les journaux que vous voudrez, convainquez-vous que l'on ne cesse pas - et vous me conc&#233;derez que la censure n'emp&#234;che personne de cesser - de c&#233;l&#233;brer la libert&#233; et le bonheur national que nous poss&#233;dons... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ruge (&lt;i&gt;Lettre &#224; Marx,&lt;/i&gt; mars 1843).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
180&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La culture est la sph&#232;re g&#233;n&#233;rale de la connaissance, et des repr&#233;sentations du v&#233;cu, dans la soci&#233;t&#233; historique divis&#233;e en classes ; ce qui revient &#224; dire qu'elle est ce pouvoir de g&#233;n&#233;ralisation existant &lt;i&gt;&#224; part&lt;/i&gt;, comme division du travail intellectuel et travail intellectuel de la division. La culture s'est d&#233;tach&#233;e de l'unit&#233; de la soci&#233;t&#233; du mythe, &#171; lorsque le pouvoir d'unification dispara&#238;t de la vie de l'homme et que les contraires perdent leur relation et leur interaction vivantes et acqui&#232;rent l'autonomie... &#187; (&lt;i&gt;Diff&#233;rence des syst&#232;mes de Fichte et de Schelling&lt;/i&gt;). En gagnant son ind&#233;pendance, la culture commence un mouvement imp&#233;rialiste d'enrichissement, qui est en m&#234;me temps le d&#233;clin de son ind&#233;pendance. L'histoire qui cr&#233;e l'autonomie relative de la culture, et les illusions id&#233;ologiques sur cette autonomie, s'exprime aussi comme histoire de la culture. Et toute l'histoire conqu&#233;rante de la culture peut &#234;tre comprise comme l'histoire de la r&#233;v&#233;lation de son insuffisance, comme une marche vers son autosuppression. La culture est le lieu de la recherche de l'unit&#233; perdue. Dans cette recherche de l'unit&#233;, la culture comme sph&#232;re s&#233;par&#233;e est oblig&#233;e de se nier elle-m&#234;me.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
181&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La lutte de la tradition et de l'innovation, qui est le principe de d&#233;veloppement interne de la culture des soci&#233;t&#233;s historiques, ne peut &#234;tre poursuivie qu'&#224; travers la victoire permanente de l'innovation. L'innovation dans la culture n'est cependant port&#233;e par rien d'autre que le mouvement historique total qui, en prenant conscience de sa totalit&#233;, tend au d&#233;passement de ses propres pr&#233;suppositions culturelles, et va vers la suppression de toute s&#233;paration.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
182&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'essor des connaissances de la soci&#233;t&#233;, qui contient la compr&#233;hension de l'histoire comme le coeur de la culture, prend de lui-m&#234;me une connaissance sans retour, qui est exprim&#233;e par la destruction de Dieu. Mais cette &#171; condition premi&#232;re de toute critique &#187; est aussi bien l'obligation premi&#232;re d'une critique infinie. L&#224; o&#249; aucune r&#232;gle de conduite ne peut plus se maintenir, chaque &lt;i&gt;r&#233;sultat&lt;/i&gt; de la culture la fait avancer vers sa dissolution. Comme la philosophie &#224; l'instant o&#249; elle a gagn&#233; sa propre autonomie, toute discipline devenue autonome doit s'effondrer, d'abord en tant que pr&#233;tention d'explication coh&#233;rente de la totalit&#233; sociale, et finalement m&#234;me en tant qu'instrumentation parcellaire utilisable dans ses propres fronti&#232;res. Le &lt;i&gt;manque de rationalit&#233;&lt;/i&gt; de la culture s&#233;par&#233;e est l'&#233;l&#233;ment qui la condamne &#224; dispara&#238;tre, car en elle la victoire du rationnel est d&#233;j&#224; pr&#233;sente comme exigence.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
183&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La culture est issue de l'histoire qui a dissous le genre de vie du vieux monde, mais en tant que la sph&#232;re s&#233;par&#233;e elle n'est encore que l'intelligence et la communication sensible qui restent partielles dans une soci&#233;t&#233; &lt;i&gt;partiellement historique&lt;/i&gt;. Elle est le sens d'un monde trop peu sens&#233;. &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
184&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La fin de l'histoire de la culture se manifeste par deux c&#244;t&#233;s oppos&#233;s : le projet de son d&#233;passement dans l'histoire totale, et l'organisation de son maintien en tant qu'objet mort, dans la contemplation spectaculaire. L'un de ces mouvements a li&#233; son sort &#224; la critique sociale, et l'autre &#224; la d&#233;fense du pouvoir de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;185&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Chacun des deux c&#244;t&#233;s de la fin de la culture existe d'une fa&#231;on unitaire, aussi bien dans tous les aspects des connaissances que dans tous les aspects des repr&#233;sentations sensibles - dans ce qui &#233;tait &lt;i&gt;l'art&lt;/i&gt; au sens le plus g&#233;n&#233;ral. Dans le premier cas s'opposent l'accumulation de connaissances fragmentaires qui deviennent inutilisables, parce que &lt;i&gt;l'approbation&lt;/i&gt; des conditions existantes doit finalement &lt;i&gt;renoncer &#224; ses propres connaissances&lt;/i&gt;, et la th&#233;orie de la praxis qui d&#233;tient seule la v&#233;rit&#233; de toutes en d&#233;tenant seule le secret de leur usage. Dans le second cas s'opposent l'autodestruction critique de l'ancien &lt;i&gt;langage commun&lt;/i&gt; de la soci&#233;t&#233; et sa recomposition artificielle dans le spectacle marchand, la repr&#233;sentation illusoire du non-v&#233;cu.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
186&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;En perdant la communaut&#233; de la soci&#233;t&#233; du mythe, la soci&#233;t&#233; doit perdre toutes les r&#233;f&#233;rences d'un langage r&#233;ellement commun, jusqu'au moment o&#249; la scission de la communaut&#233; inactive peut &#234;tre surmont&#233;e par l'accession &#224; la r&#233;elle communaut&#233; historique. L'art, qui fut ce langage commun de l'inaction sociale, d&#232;s qu'il se constitue en art ind&#233;pendant au sens moderne, &#233;mergeant de son premier univers religieux, et devenant production individuelle d'oeuvres s&#233;par&#233;es, conna&#238;t, comme cas particulier, le mouvement qui domine l'histoire de l'ensemble de la culture s&#233;par&#233;e. Son affirmation ind&#233;pendante est le commencement de sa dissolution.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
187&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le fait que le langage de la communication s'est perdu, voil&#224; ce qu'exprime &lt;i&gt;positivement&lt;/i&gt; le mouvement de d&#233;composition moderne de tout art, son an&#233;antissement formel. Ce que ce mouvement exprime n&#233;gativement, c'est le fait qu'un langage commun doit &#234;tre retrouv&#233; - non plus dans la conclusion unilat&#233;rale qui, pour l'art de la soci&#233;t&#233; historique, &lt;i&gt;arrivait toujours trop tard&lt;/i&gt;, parlant &#224; &lt;i&gt;d'autres&lt;/i&gt; de ce qui a &#233;t&#233; v&#233;cu sans dialogue r&#233;el, et admettant cette d&#233;ficience de la vie -, mais qu'il doit &#234;tre retrouv&#233; dans la praxis, qui rassemble en elle l'activit&#233; directe et son langage. Il s'agit de poss&#233;der effectivement la communaut&#233; du dialogue et le jeu avec le temps qui ont &#233;t&#233; &lt;i&gt;repr&#233;sent&#233;s&lt;/i&gt; par l'oeuvre po&#233;tico-artistique. &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
188&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Quand l'art devenu ind&#233;pendant repr&#233;sente son monde avec des couleurs &#233;clatantes, un moment de la vie a vieilli, et il ne se laisse pas rajeunir avec des couleurs &#233;clatantes. Il se laisse seulement &#233;voquer dans le souvenir. La grandeur de l'art ne commence &#224; para&#238;tre qu'&#224; la retomb&#233;e de la vie.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
189&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le temps historique qui envahit l'art s'est exprim&#233; d'abord dans la sph&#232;re m&#234;me de l'art, &#224; partir du &lt;i&gt;baroque&lt;/i&gt;. Le baroque est l'art d'un monde qui a perdu son centre : le dernier ordre mythique reconnu par le moyen &#226;ge, dans le cosmos et le gouvernement terrestre - l'unit&#233; de la Chr&#233;tient&#233; et le fant&#244;me d'un Empire - est tomb&#233;. L'art du changement doit porter en lui le principe &#233;ph&#233;m&#232;re qu'il d&#233;couvre le monde. Il a choisi, dit Eugenio d'Ors, &#171; la vie contre l'&#233;ternit&#233; &#187;. Le th&#233;&#226;tre et la f&#234;te, la f&#234;te th&#233;&#226;trale, sont les moments dominants de la r&#233;alisation baroque, dans laquelle toute expression artistique particuli&#232;re ne prend son sens que par sa r&#233;f&#233;rence au d&#233;cor d'un lieu construit, &#224; une construction qui doit &#234;tre pour elle-m&#234;me le centre d'unification ; et ce centre est le passage, qui est inscrit comme un &#233;quilibre menac&#233; dans le d&#233;sordre dynamique de tout. L'importance, parfois excessive, acquise par le concept de baroque dans la discussion esth&#233;tique contemporaine, traduit la prise de conscience de l'impossibilit&#233; d'un classicisme artistique : les efforts en faveur d'un classicisme ou n&#233;o-classicisme normatifs, depuis trois si&#232;cles, n'ont &#233;t&#233; que de br&#232;ves constructions factices parlant le langage ext&#233;rieur de l'Etat, celui de la monarchie absolue ou de la bourgeoisie r&#233;volutionnaire habill&#233;e &#224; la romaine. Du romantisme au cubisme, c'est finalement un art toujours plus individualis&#233; de la n&#233;gation, se renouvelant perp&#233;tuellement jusqu'&#224; l'&#233;miettement et la n&#233;gation achev&#233;s de la sph&#232;re artistique, qui a suivi le cours g&#233;n&#233;ral du baroque. La disparition de l'art historique qui &#233;tait li&#233; &#224; la communication interne d'une &#233;lite, qui avait sa base sociale semi-ind&#233;pendante dans les conditions partiellement ludiques encore v&#233;cues par les derni&#232;res aristocraties, traduit aussi ce fait que le capitalisme conna&#238;t le premier pouvoir de classe qui s'avoue d&#233;pouill&#233; de toute qualit&#233; ontologique : et dont la racine du pouvoir dans la simple gestion de l'&#233;conomie est &#233;galement la perte de toute &lt;i&gt;ma&#238;trise &lt;/i&gt;humaine. L'ensemble baroque, qui pour la &lt;i&gt;cr&#233;ation&lt;/i&gt; artistique est lui-m&#234;me une unit&#233; depuis longtemps perdue, se retrouve en quelque mani&#232;re dans la &lt;i&gt;consommation&lt;/i&gt; actuelle de la totalit&#233; du pass&#233; artistique. La connaissance et la reconnaissance historiques de tout l'art du pass&#233;, r&#233;trospectivement constitu&#233; en art mondial, le relativisent en un d&#233;sordre global qui constitue &#224; son tour un &#233;difice baroque &#224; un niveau plus &#233;lev&#233;, &#233;difice dans lequel doivent se fondre la production m&#234;me d'un art baroque et toutes ses r&#233;surgences. Les arts de toutes les civilisations et de toutes les &#233;poques, pour la premi&#232;re fois, peuvent &#234;tre tous connus et admis ensemble. C'est une &#171; recollection des souvenirs &#187; de l'histoire de l'art qui, en devenant possible, est aussi bien &lt;i&gt;la fin du monde de l'art&lt;/i&gt;. C'est dans cette &#233;poque des mus&#233;es, quand aucune communication artistique ne peut plus exister, que tous les moments anciens de l'art peuvent &#234;tre &#233;galement admis, car aucun d'eux ne p&#226;tit plus de la perte de ses conditions de communication particuli&#232;res, dans la perte pr&#233;sente des conditions de communication &lt;i&gt;en g&#233;n&#233;ral&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
190&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'art &#224; son &#233;poque de dissolution, en tant que mouvement n&#233;gatif qui poursuit le d&#233;passement de l'art dans une soci&#233;t&#233; historique o&#249; l'histoire n'est pas encore v&#233;cue, est &#224; la fois un art du changement et l'expression pure du changement impossible. Plus son exigence est grandiose, plus sa v&#233;ritable r&#233;alisation est au-del&#224; de lui. Cet art est forc&#233;ment &lt;i&gt;d'avant-garde&lt;/i&gt;, et il &lt;i&gt;n'est pas&lt;/i&gt;. Son avant-garde est sa disparition.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
191&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le dada&#239;sme et le surr&#233;alisme sont les deux courants qui marqu&#232;rent la fin de l'art moderne. Ils sont, quoique seulement d'une mani&#232;re relativement consciente, contemporains du dernier grand assaut du mouvement r&#233;volutionnaire prol&#233;tarien ; et l'&#233;chec de ce mouvement, qui les laissait enferm&#233;s dans le champ artistique m&#234;me dont ils avaient proclam&#233; la caducit&#233;, est la raison fondamentale de leur immobilisation. Le dada&#239;sme et le surr&#233;alisme sont &#224; la fois li&#233;s et en opposition. Dans cette opposition qui constitue aussi pour chacun la part la plus cons&#233;quente et radicale de son apport, appara&#238;t l'insuffisance interne de leur critique, d&#233;velopp&#233;e par l'un comme par l'autre d'un seul c&#244;t&#233;. Le dada&#239;sme a voulu &lt;i&gt;supprimer l'art sans le r&#233;aliser&lt;/i&gt; ; et le surr&#233;alisme a voulu &lt;i&gt;r&#233;aliser l'art sans le supprimer&lt;/i&gt;. La position critique &#233;labor&#233;e depuis par les &lt;i&gt;situationnistes&lt;/i&gt; a montr&#233; que la suppression et la r&#233;alisation de l'art sont les aspects ins&#233;parables d'un m&#234;me &lt;i&gt;d&#233;passement de l'art&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
192&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La consommation spectaculaire qui conserve l'ancienne culture congel&#233;e, y compris la r&#233;p&#233;tition r&#233;cup&#233;r&#233;e de ses manifestations n&#233;gatives, devient ouvertement dans son secteur culturel ce qu'elle est implicitement dans sa totalit&#233; : la &lt;i&gt;communication de l'incommunicable&lt;/i&gt;. La destruction extr&#234;me du langage peut s'y trouver platement reconnue comme une valeur positive officielle, car il s'agit d'afficher une r&#233;conciliation avec l'&#233;tat dominant des choses, dans lequel toute communication est joyeusement proclam&#233;e absente. La v&#233;rit&#233; critique de cette destruction en tant que vie r&#233;elle de la po&#233;sie et de l'art modernes est &#233;videmment cach&#233;e, car le spectacle, qui a la fonction de &lt;i&gt;faire oublier l'histoire dans la culture&lt;/i&gt;, applique dans la pseudo-nouveaut&#233; de ses moyens modernistes la strat&#233;gie m&#234;me qui le constitue en profondeur. Ainsi peut se donner pour nouvelle une &#233;cole de n&#233;o-litt&#233;rature, qui simplement admet qu'elle contemple l'&#233;crit pour lui-m&#234;me. Par ailleurs, &#224; c&#244;t&#233; de la simple proclamation de la beaut&#233; suffisante de la dissolution du communicable, la tendance la plus moderne de la culture spectaculaire - et la plus li&#233;e &#224; la pratique r&#233;pressive de l'organisation g&#233;n&#233;rale de la soci&#233;t&#233; - cherche &#224; recomposer, par des &#171; travaux d'ensemble &#187;, un milieu n&#233;o-artistique complexe &#224; partir des &#233;l&#233;ments d&#233;compos&#233;s ; notamment dans les recherches d'int&#233;gration des d&#233;bris artistiques ou d'hybrides esth&#233;tico-techniques dans l'urbanisme. Ceci est la traduction, sur le plan de la pseudo-culture spectaculaire, de ce projet g&#233;n&#233;ral du capitalisme d&#233;velopp&#233; qui vise &#224; ressaisir le travailleur parcellaire comme &#171; personnalit&#233; bien int&#233;gr&#233;e au groupe &#187;, tendance d&#233;crite par les r&#233;cents sociologues am&#233;ricains (Riesman, Whyte, etc.). C'est partout le m&#234;me projet d'une &lt;i&gt;restructuration sans communaut&#233;&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
193&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La culture devenue int&#233;gralement marchandise doit aussi devenir la marchandise vedette de la soci&#233;t&#233; spectaculaire. Clark Kerr, un des id&#233;ologues les plus avanc&#233;s de cette tendance, a calcul&#233; que le complexe processus de production, distribution et consommation &lt;i&gt;des connaissances&lt;/i&gt;, accapare d&#233;j&#224; annuellement 29% du produit national aux Etats-Unis ; et il pr&#233;voit que la culture doit tenir dans la seconde moiti&#233; de ce si&#232;cle le r&#244;le moteur dans le d&#233;veloppement de l'&#233;conomie, qui fut celui de l'automobile dans sa premi&#232;re moiti&#233;, et des chemins de fer dans la seconde moiti&#233; du si&#232;cle pr&#233;c&#233;dent.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
194&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'ensemble des connaissances qui continue de se d&#233;velopper actuellement comme pens&#233;e du spectacle doit justifier une soci&#233;t&#233; sans justifications, et se constituer en science g&#233;n&#233;rale de la fausse conscience. Elle est enti&#232;rement conditionn&#233;e par le fait qu'elle ne peut ni ne veut penser sa propre base mat&#233;rielle dans le syst&#232;me spectaculaire.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
195&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La pens&#233;e de l'organisation sociale de l'apparence est elle-m&#234;me obscurcie par la &lt;i&gt;sous-communication&lt;/i&gt; g&#233;n&#233;ralis&#233;e qu'elle d&#233;fend. Elle ne sait pas que le conflit est &#224; l'origine de toutes choses de son monde. Les sp&#233;cialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu &#224; l'int&#233;rieur de son syst&#232;me du langage sans r&#233;ponse, sont corrompus absolument par leur exp&#233;rience du m&#233;pris confirm&#233; par la connaissance de &lt;i&gt;l'homme m&#233;prisable&lt;/i&gt; qu'est r&#233;ellement le spectateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;196&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Dans la pens&#233;e sp&#233;cialis&#233;e du syst&#232;me spectaculaire, s'op&#232;re une nouvelle division des t&#226;ches, &#224; mesure que le perfectionnement m&#234;me de ce syst&#232;me pose de nouveaux probl&#232;mes : d'un c&#244;t&#233; la &lt;i&gt;critique spectaculaire du spectacle&lt;/i&gt; est entreprise par la sociologie moderne qui &#233;tudie la s&#233;paration &#224; l'aide des seuls instruments conceptuels et mat&#233;riels de la s&#233;paration ; de l'autre c&#244;t&#233; &lt;i&gt;l'apologie du spectacle&lt;/i&gt; se constitue en pens&#233;e de la non-pens&#233;e, en &lt;i&gt;oubli attitr&#233;&lt;/i&gt; de la pratique historique, dans les diverses disciplines o&#249; s'enracine le structuralisme. Pourtant, le faux d&#233;sespoir de la critique non dialectique et le faux optimisme de la pure publicit&#233; du syst&#232;me sont identiques en tant que pens&#233;e soumise.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
197&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;La sociologie qui a commenc&#233; &#224; mettre en discussion, d'abord aux Etats-Unis, les conditions d'existence entra&#238;n&#233;es par l'actuel d&#233;veloppement, si elle a pu rapporter beaucoup de donn&#233;es empiriques, ne conna&#238;t aucunement la v&#233;rit&#233; de son propre objet, parce qu'elle ne trouve pas en lui-m&#234;me la critique qui lui est immanente. De sorte que la tendance sinc&#232;rement r&#233;formiste de cette sociologie ne s'appuie que sur la morale, le bon sens, des appels tout &#224; fait d&#233;nu&#233;s d'&#224; propos &#224; la mesure, etc. Une telle mani&#232;re de critiquer, parce qu'elle ne conna&#238;t pas le n&#233;gatif qui est au coeur de son monde, ne fait qu'insister sur la description d'une sorte de surplus n&#233;gatif qui lui para&#238;t d&#233;plorablement l'encombrer en surface, comme une prolif&#233;ration parasitaire irrationnelle. Cette bonne volont&#233; indign&#233;e, qui m&#234;me en tant que telle ne parvient &#224; bl&#226;mer que les cons&#233;quences ext&#233;rieures du syst&#232;me, se croit critique en oubliant le caract&#232;re essentiellement &lt;i&gt;apolog&#233;tique&lt;/i&gt; de ses pr&#233;suppositions et de sa m&#233;thode.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
198&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Ceux qui d&#233;noncent l'absurdit&#233; ou les p&#233;rils de l'incitation au gaspillage dans la soci&#233;t&#233; de l'abondance &#233;conomique, ne savent pas &#224; quoi sert le gaspillage. Ils condamnent avec ingratitude, au nom de la rationalit&#233; &#233;conomique, les bons gardiens irrationnels sans lequel le pouvoir de cette rationalit&#233; &#233;conomique s'&#233;croulerait. Et Boorstin par exemple, qui d&#233;crit dans l'&lt;i&gt;Image&lt;/i&gt; la consommation marchande du spectacle am&#233;ricain, n'atteint jamais le concept de spectacle, parce qu'il croit pouvoir laisser en dehors de cette d&#233;sastreuse exag&#233;ration de la vie priv&#233;e, ou la notion d'&#171; honn&#234;te marchandise &#187;. Il ne comprend pas que la marchandise elle-m&#234;me a fait les lois dont l'application &#171; honn&#234;te &#187; doit donner aussi bien la r&#233;alit&#233; distincte de la vie priv&#233;e que sa reconqu&#234;te ult&#233;rieure par la consommation sociale des images.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
199&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Boorstin d&#233;crit les exc&#232;s d'un monde qui nous est devenu &#233;tranger, comme des exc&#232;s &#233;trangers &#224; notre monde. Mais la base &#171; normale &#187; de la vie sociale, &#224; laquelle il se r&#233;f&#232;re implicitement quand il qualifie le r&#232;gne superficiel des images, en termes de jugement psychologique et moral, comme le produit de &#171; nos extravagantes pr&#233;tentions &#187;, n'a aucune r&#233;alit&#233;, ni dans son livre, ni dans son &#233;poque. C'est parce que la vie humaine r&#233;elle dont parle Boorstin est pour lui dans le pass&#233;, y compris le pass&#233; de la r&#233;signation religieuse, qu'il ne peut comprendre toute la profondeur d'une soci&#233;t&#233; de l'image. La &lt;i&gt;v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt; de cette soci&#233;t&#233; n'est rien d'autre que la &lt;i&gt;n&#233;gation&lt;/i&gt; de cette soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 200&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sociologie qui croit pouvoir isoler de l'ensemble de la vie sociale une rationalit&#233; industrielle fonctionnant &#224; part, peut aller jusqu'&#224; isoler du mouvement industriel global les techniques de reproduction et transmission. C'est ainsi que Boorstin trouve pour cause des r&#233;sultats qu'il d&#233;peint la malheureuse rencontre, quasiment fortuite, d'un trop grand appareil technique de diffusion des images et d'une trop grande attirance des hommes de notre &#233;poque pour le pseudo-sensationnel. Ainsi le spectacle serait d&#251; au fait que l'homme moderne serait trop spectateur. Boorstin ne comprend pas que la prolif&#233;ration des &#171; pseudo-&#233;v&#233;nements &#187; pr&#233;fabriqu&#233;s, qu'il d&#233;nonce, d&#233;coule de ce simple fait que les hommes, dans la r&#233;alit&#233; massive de la vie sociale actuelle, ne vivent pas eux-m&#234;mes des &#233;v&#233;nements. C'est parce que l'histoire elle-m&#234;me hante la soci&#233;t&#233; moderne comme un spectre, que l'on trouve de la pseudo-histoire construite &#224; tous les niveaux de la consommation de la vie, pour pr&#233;server l'&#233;quilibre menac&#233; de l'actuel &lt;i&gt;temps gel&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 201&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affirmation de la stabilit&#233; d&#233;finitive d'une courte p&#233;riode de gel du temps historique est la base ind&#233;niable, inconsciemment et consciemment proclam&#233;e, de l'actuelle tendance &#224; une syst&#233;matisation &lt;i&gt;structuraliste. &lt;/i&gt;Le point de vue o&#249; se place la pens&#233;e anti-historique du structuralisme est celui de l'&#233;ternelle pr&#233;sence d'un syst&#232;me qui n'a jamais &#233;t&#233; cr&#233;&#233; et qui ne finira jamais. Le r&#234;ve de la dictature d'une structure pr&#233;alable inconsciente sur toute praxis sociale a pu &#234;tre abusivement tir&#233; des mod&#232;les de structures &#233;labor&#233;s par la linguistique et l'ethnologie (voire l'analyse du fonctionnement du capitalisme), mod&#232;les &lt;i&gt;d&#233;j&#224; abusivement compris dans ces circonstances, &lt;/i&gt;simplement parce qu'une pens&#233;e universitaire de &lt;i&gt;cadres moyens, &lt;/i&gt;vite combl&#233;s, pens&#233;e int&#233;gralement enfonc&#233;e dans l'&#233;loge &#233;merveill&#233; du syst&#232;me existant, ram&#232;ne platement toute r&#233;alit&#233; &#224; l'existence du syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 202&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme dans toute science sociale historique, il faut toujours garder en vue, pour la compr&#233;hension des cat&#233;gories &#171; structuralistes &#187; que les cat&#233;gories expriment des formes d'existence et des conditions d'existence. Tout comme on n'appr&#233;cie pas la valeur d'un homme selon la conception qu'il a de lui-m&#234;me, on ne peut appr&#233;cier &#8212; et admirer &#8212; cette soci&#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e en prenant comme indiscutablement v&#233;ridique le langage qu'elle se parle &#224; elle-m&#234;me. &#171; On ne peut appr&#233;cier de telles &#233;poques de transformation selon la conscience qu'en a l'&#233;poque ; bien au contraire, on doit expliquer la conscience &#224; l'aide des contradictions de la vie mat&#233;rielle. &#187; La structure est fille du pouvoir pr&#233;sent. Le structuralisme est la &lt;i&gt;pens&#233;e garantie par l'&#201;tat, &lt;/i&gt;qui pense les conditions pr&#233;sentes de la &#171; communication &#187; spectaculaire comme un absolu. Sa fa&#231;on d'&#233;tudier le code des messages en lui-m&#234;me n'est que le produit, et la reconnaissance, d'une soci&#233;t&#233; o&#249; la communication existe sous forme d'une cascade de signaux hi&#233;rarchiques. De sorte que ce n'est pas le structuralisme qui sert &#224; prouver la validit&#233; transhistorique de la soci&#233;t&#233; du spectacle ; c'est au contraire la soci&#233;t&#233; du spectacle s'imposant comme r&#233;alit&#233; massive qui sert &#224; prouver le r&#234;ve froid du structuralisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 203&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute, le concept critique de &lt;i&gt;spectacle &lt;/i&gt;peut aussi &#234;tre vulgaris&#233; en une quelconque formule creuse de la rh&#233;torique sociologico-politique pour expliquer et d&#233;noncer abstraitement tout, et ainsi servir &#224; la d&#233;fense du syst&#232;me spectaculaire. Car il est &#233;vident qu'aucune id&#233;e ne peut mener au del&#224; du spectacle existant, mais seulement au del&#224; des id&#233;es existantes sur le spectacle. Pour d&#233;truire effectivement la soci&#233;t&#233; du spectacle, il faut des hommes mettant en action une force pratique. La th&#233;orie critique du spectacle n'est vraie qu'en s'unifiant au courant pratique de la n&#233;gation dans la soci&#233;t&#233;, et cette n&#233;gation, la reprise de la lutte de classe r&#233;volutionnaire, deviendra consciente d'elle-m&#234;me en d&#233;veloppant la critique du spectacle, qui est la th&#233;orie de ses conditions r&#233;elles, des conditions pratiques de l'oppression actuelle, et d&#233;voile inversement le secret de ce qu'elle peut &#234;tre. Cette th&#233;orie n'attend pas de miracles de la classe ouvri&#232;re. Elle envisage la nouvelle formulation et la r&#233;alisation des exigences prol&#233;tariennes comme une t&#226;che de longue haleine. Pour distinguer artificiellement lutte th&#233;orique et lutte pratique &#8212; car sur la base ici d&#233;finie, la constitution m&#234;me et la communication d'une telle th&#233;orie ne peut d&#233;j&#224; pas se concevoir sans une &lt;i&gt;pratique rigoureuse &lt;/i&gt;&#8212;, il est s&#251;r que le cheminement obscur et difficile de la th&#233;orie critique devra &#234;tre aussi le lot du mouvement pratique agissant &#224; l'&#233;chelle de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 204&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie critique doit &lt;i&gt;se communiquer &lt;/i&gt;dans son propre langage. C'est le langage de la contradiction, qui doit &#234;tre dialectique dans sa forme comme il l'est dans son contenu. Il est critique de la totalit&#233; et critique historique. Il n'est pas un &#171; degr&#233; z&#233;ro de l'&#233;criture &#187; mais son renversement. Il n'est pas une n&#233;gation du style, mais le style de la n&#233;gation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 205&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son style m&#234;me, l'expos&#233; de la th&#233;orie dialectique est un scandale et une abomination selon les r&#232;gles du langage dominant, et pour le go&#251;t qu'elles ont &#233;duqu&#233;, parce que dans l'emploi positif des concepts existants, il inclut du m&#234;me coup l'intelligence de leur &lt;i&gt;fluidit&#233; &lt;/i&gt;retrouv&#233;e, de leur destruction n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 206&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce style qui contient sa propre critique doit exprimer la domination de la critique pr&#233;sente &lt;i&gt;sur tout son pass&#233;. &lt;/i&gt;Par lui le mode d'exposition de la th&#233;orie dialectique t&#233;moigne de l'esprit n&#233;gatif qui est en elle. &#171; La v&#233;rit&#233; n'est pas comme le produit dans lequel on ne trouve plus de trace de l'outil. &#187; (Hegel). Cette conscience th&#233;orique du mouvement, dans laquelle la trace m&#234;me du mouvement doit &#234;tre pr&#233;sente, se manifeste parle &lt;i&gt;renversement &lt;/i&gt;des relations &#233;tablies entre les concepts et par le &lt;i&gt;d&#233;tournement &lt;/i&gt;de toutes les acquisitions de la critique ant&#233;rieure. Le renversement du g&#233;nitif est cette expression des r&#233;volutions historiques, consign&#233;e dans la forme de la pens&#233;e, qui a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e comme le style &#233;pigrammatique de Hegel. Le jeune Marx pr&#233;conisant, d'apr&#232;s l'usage syst&#233;matique qu'en avait fait Feuerbach, le remplacement du sujet par le pr&#233;dicat, a atteint l'emploi le plus cons&#233;quent de ce &lt;i&gt;style insurrectionnel &lt;/i&gt;qui, de la philosophie de la mis&#232;re, tire la mis&#232;re de la philosophie. Le d&#233;tournement ram&#232;ne &#224; la subversion les conclusions critiques pass&#233;es qui ont &#233;t&#233; fig&#233;es en vent&#233;s respectables, c'est-&#224;-dire transform&#233;es en mensonges. Kierkegaard d&#233;j&#224; en a fait d&#233;lib&#233;r&#233;ment usage, en lui adjoignant lui-m&#234;me sa d&#233;nonciation : &#171; Mais nonobstant les tours et d&#233;tours, comme la confiture rejoint toujours le garde-manger, tu finis toujours par y glisser un petit mot qui n'est pas de toi et qui trouble par le souvenir qu'il r&#233;veille. &#187; (&lt;i&gt;Miettes philosophiques&lt;/i&gt;). C'est l'obligation de la &lt;i&gt;distance &lt;/i&gt;envers ce qui a &#233;t&#233; falsifi&#233; en v&#233;rit&#233; officielle qui d&#233;termine cet emploi du d&#233;tournement, avou&#233; ainsi par Kierkegaard, dans le m&#234;me livre : &#171; Une seule remarque encore &#224; propos de tes nombreuses allusions visant toutes au grief que je m&#234;le &#224; mes dires des propos emprunt&#233;s. Je ne le nie pas ici et je ne cacherai pas non plus que c'&#233;tait volontaire et que dans une nouvelle suite &#224; cette brochure, si jamais je l'&#233;cris, j'ai l'intention de nommer l'objet de son vrai nom et de rev&#234;tir le probl&#232;me d'un costume historique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 207&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les id&#233;es s'am&#233;liorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est n&#233;cessaire. Le progr&#232;s l'implique. Il serre de pr&#232;s la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une id&#233;e fausse, la remplace par l'id&#233;e juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 208&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;tournement est le contraire de la citation, de l'autorit&#233; th&#233;orique toujours falsifi&#233;e du seul fait qu'elle est devenue citation ; fragment arrach&#233; &#224; son contexte, &#224; son mouvement, et finalement &#224; son &#233;poque comme r&#233;f&#233;rence globale et &#224; l'option pr&#233;cise qu'elle &#233;tait &#224; l'int&#233;rieur de cette r&#233;f&#233;rence, exactement reconnue ou erron&#233;e. Le d&#233;tournement est le langage fluide de l'anti-id&#233;ologie. Il appara&#238;t dans la communication qui sait qu'elle ne peut pr&#233;tendre d&#233;tenir aucune garantie en elle-m&#234;me et d&#233;finitivement. Il est, au point le plus haut, le langage qu'aucune r&#233;f&#233;rence ancienne et supra-critique ne peut confirmer. C'est au contraire sa propre coh&#233;rence, en lui-m&#234;me et avec les faits praticables, qui peut confirmer l'ancien noyau de vent&#233; qu'il ram&#232;ne. Le d&#233;tournement n'a fond&#233; sa cause sur rien d'ext&#233;rieur &#224; sa propre v&#233;rit&#233; comme critique pr&#233;sente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 209&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui, dans la formulation th&#233;orique, se pr&#233;sente ouvertement comme &lt;i&gt;d&#233;tourn&#233;, &lt;/i&gt;en d&#233;mentant toute autonomie durable de la sph&#232;re du th&#233;orique exprim&#233;, en y faisant intervenir &lt;i&gt;par cette violence &lt;/i&gt;l'action qui d&#233;range et emporte tout ordre existant, rappelle que cette existence du th&#233;orique n'est rien en elle-m&#234;me, et n'a &#224; se conna&#238;tre qu'avec l'action historique, et la &lt;i&gt;correction historique &lt;/i&gt;qui est sa v&#233;ritable fid&#233;lit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 210&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;gation r&#233;elle de la culture est seule &#224; en conserver le sens. Elle ne peut plus &#234;tre &lt;i&gt;culturelle. &lt;/i&gt;De la sorte elle est ce qui reste, de quelque mani&#232;re, au niveau de la culture, quoique dans une acception toute diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br /&gt; 211&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le langage de la contradiction, la critique de la culture se pr&#233;sente &lt;i&gt;unifi&#233;e : &lt;/i&gt;en tant qu'elle domine le tout de la culture &#8212; sa connaissance comme sa po&#233;sie &#8212;, et en tant qu'elle ne se s&#233;pare plus de la critique de la totalit&#233; sociale. C'est cette &lt;i&gt;critique th&#233;orique unifi&#233;e &lt;/i&gt;qui va seule &#224; la rencontre de la &lt;i&gt;pratique sociale unifi&#233;e.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;IX. L'id&#233;ologie mat&#233;rialis&#233;e&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; La conscience de soi est en &lt;i&gt;soi&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;pour soi&lt;/i&gt; quand et parce qu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi ; c'est-&#224;-dire qu'elle n'est qu'en tant qu'&#234;tre reconnu. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hegel (&lt;i&gt;Ph&#233;nom&#233;nologie de l'Esprit&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;212&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'id&#233;ologie est la &lt;i&gt;base&lt;/i&gt; de la pens&#233;e d'une soci&#233;t&#233; de classes, dans le cours conflictuel de l'histoire. Les faits id&#233;ologiques n'ont jamais &#233;t&#233; de simples chim&#232;res, mais la conscience d&#233;form&#233;e des r&#233;alit&#233;s, et en tant que tels des facteurs r&#233;els exer&#231;ant en retour une r&#233;elle action d&#233;formante : d'autant plus la &lt;i&gt;mat&#233;rialisation&lt;/i&gt; de l'id&#233;ologie qu'entra&#238;ne la r&#233;ussite concr&#232;te de la production &#233;conomique autonomis&#233;e, dans la forme du spectacle, confond pratiquement avec la r&#233;alit&#233; sociale une id&#233;ologie qui a pu retailler tout le r&#233;el sur son mod&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;213&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Quand l'id&#233;ologie, qui est la volont&#233; &lt;i&gt;abstraite&lt;/i&gt; de l'universel, et son illusion, se trouve l&#233;gitim&#233;e par l'abstraction universelle et la dictature effective de l'illusion dans la soci&#233;t&#233; moderne, elle n'est plus la lutte volontariste du parcellaire, mais son triomphe. De l&#224;, la pr&#233;tention id&#233;ologique acquiert une sorte de plate exactitude positiviste : elle n'est plus un choix historique mais une &#233;vidence. Dans une telle affirmation, les &lt;i&gt;noms&lt;/i&gt; particuliers des id&#233;ologies se sont &#233;vanouis. La part m&#234;me de travail proprement id&#233;ologique au service du syst&#232;me ne se con&#231;oit plus qu'en tant que reconnaissance d'un &#171; socle &#233;pist&#233;mologique &#187; qui se veut au del&#224; de tout ph&#233;nom&#232;ne id&#233;ologique. L'id&#233;ologie mat&#233;rialis&#233;e est elle-m&#234;me sans nom, comme elle est sans programme historique &#233;non&#231;able. Ceci revient &#224; dire que l'histoire &lt;i&gt;des id&#233;ologies&lt;/i&gt; est finie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;214&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;L'id&#233;ologie, que toute sa logique interne menait vers l'&#171; id&#233;ologie totale &#187;, au sens de Mannheim, despotisme du fragment qui s'impose comme pseudo-savoir d'un &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; fig&#233;, vision &lt;i&gt;totalitaire&lt;/i&gt;, est maintenant accomplie dans le spectacle immobilis&#233; de la non-histoire. Son accomplissement est aussi sa dissolution dans l'ensemble de la soci&#233;t&#233;. Avec la &lt;i&gt;dissolution pratique&lt;/i&gt; de cette soci&#233;t&#233; doit dispara&#238;tre l'id&#233;ologie, la derni&#232;re d&#233;raison qui bloque l'acc&#232;s &#224; la vie historique.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
215&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle est l'id&#233;ologie par excellence, parce qu'il expose et manifeste dans sa pl&#233;nitude l'essence de tout syst&#232;me id&#233;ologique : l'appauvrissement, l'asservissement et la n&#233;gation de la vie r&#233;elle. Le spectacle est mat&#233;riellement &#171; l'expression de la s&#233;paration et de l'&#233;loignement entre l'homme et l'homme &#187;. La &#171; nouvelle &lt;i&gt;puissance&lt;/i&gt; de la tromperie &#187; qui s'y est concentr&#233;e a sa base dans cette production, par laquelle &#171; avec la masse des objets cro&#238;t... le nouveau domaine des &#234;tres &#233;trangers &#224; qui l'homme est asservi &#187;. C'est le stade supr&#234;me d'une expansion qui a retourn&#233; le besoin contre la vie. &#171; Le besoin de l'argent est donc le vrai besoin produit par l'&#233;conomie politique, et le seul besoin qu'elle produit &#187; (&lt;i&gt;Manuscrits &#233;conomico-philosophiques&lt;/i&gt;). Le spectacle &#233;tend &#224; toute la vie sociale le principe que Hegel, dans la &lt;i&gt;Realphilosophie&lt;/i&gt; d'I&#233;na, con&#231;oit comme celui de l'argent ; c'est &#171; la vie de ce qui est mort, se mouvant en soi-m&#234;me &#187;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
216&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Au contraire du projet r&#233;sum&#233; dans les &lt;i&gt;Th&#232;ses sur Feuerbach&lt;/i&gt; (la r&#233;alisation de la philosophie dans la praxis qui d&#233;passe l'opposition de l'id&#233;alisme et du mat&#233;rialisme), le spectacle conserve &#224; la fois, et impose dans le pseudo-concret de son univers, les caract&#232;res id&#233;ologiques du mat&#233;rialisme et de l'id&#233;alisme. Le c&#244;t&#233; contemplatif du vieux mat&#233;rialisme qui con&#231;oit le monde comme repr&#233;sentation et non comme activit&#233; - et qui id&#233;alise finalement la mati&#232;re - est accompli dans le spectacle, o&#249; des choses concr&#232;tes sont automatiquement ma&#238;tresses de la vie sociale. R&#233;ciproquement, l'&lt;i&gt;activit&#233; r&#234;v&#233;e&lt;/i&gt; de l'id&#233;alisme s'accomplit &#233;galement dans le spectacle, par la m&#233;diation technique de signes et de signaux - qui finalement mat&#233;rialisent un id&#233;al abstrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;217&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le parall&#233;lisme entre l'id&#233;ologie et la schizophr&#233;nie &#233;tabli par Gabel (&lt;i&gt;La Fausse Conscience&lt;/i&gt;) doit &#234;tre plac&#233; dans ce processus &#233;conomique de mat&#233;rialisation de l'id&#233;ologie. Ce que l'id&#233;ologie &#233;tait d&#233;j&#224;, la soci&#233;t&#233; l'est devenue. La d&#233;sinsertion de la praxis, et la fausse conscience anti-dialectique qui l'accompagne, voil&#224; ce qui est impos&#233; &#224; toute heure de la vie quotidienne soumise au spectacle ; qu'il faut comprendre comme une organisation syst&#233;matique de la &#171; d&#233;faillance de la facult&#233; de rencontre &#187;, et comme son remplacement par un fait &lt;i&gt;hallucinatoire social&lt;/i&gt; : la fausse conscience de la rencontre, l'&#171; illusion de la rencontre &#187;. Dans une soci&#233;t&#233; o&#249; personne ne peut plus &#234;tre &lt;i&gt;reconnu&lt;/i&gt; par les autres, chaque individu devient incapable de reconna&#238;tre sa propre r&#233;alit&#233;. L'id&#233;ologie est chez elle ; la s&#233;paration a b&#226;ti son monde.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
218&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;&#171; Dans les tableaux cliniques de la schizophr&#233;nie, dit Gabel, d&#233;cadence de la dialectique de la totalit&#233; (avec comme forme extr&#234;me la dissociation) et d&#233;cadence de la dialectique du devenir (avec comme forme extr&#234;me la catatonie) semblent bien solidaires. &#187; La conscience spectaculaire, prisonni&#232;re d'un univers aplati, born&#233; par &lt;i&gt;l'&#233;cran&lt;/i&gt; du spectacle, derri&#232;re lequel sa propre vie a &#233;t&#233; d&#233;port&#233;e, ne conna&#238;t plus que les &lt;i&gt;interlocuteurs fictifs&lt;/i&gt; qui l'entretiennent unilat&#233;ralement de leur marchandise et de la politique de leur marchandise. Le spectacle, dans toute son &#233;tendue, est son &#171; signe du miroir &#187;. Ici se met en sc&#232;ne la fausse sortie d'un autisme g&#233;n&#233;ralis&#233;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
219&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Le spectacle, qui est l'effacement des limites du moi et du monde par l'&#233;crasement du moi qu'assi&#232;ge la pr&#233;sence-absence du monde, est &#233;galement l'effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute v&#233;rit&#233; v&#233;cue sous la &lt;i&gt;pr&#233;sence r&#233;elle&lt;/i&gt; de la fausset&#233; qu'assure l'organisation de l'apparence. Celui qui subit passivement son sort quotidiennement &#233;tranger est donc pouss&#233; vers une folie qui r&#233;agit illusoirement &#224; ce sort, en recourant &#224; des techniques magiques. La reconnaissance et la consommation des marchandises sont au centre de cette pseudo-r&#233;ponse &#224; une communication sans r&#233;ponse. Le besoin d'imitation qu'&#233;prouve le consommateur est pr&#233;cis&#233;ment le besoin infantile, conditionn&#233; par tous les aspects de sa d&#233;possession fondamentale. Selon les termes que Gabel applique &#224; un niveau pathologique tout autre, &#171; le besoin anormal de repr&#233;sentation compense ici un sentiment torturant d'&#234;tre en marge de l'existence &#187;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
220&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;Si la logique de la fausse conscience ne peut se conna&#238;tre elle-m&#234;me v&#233;ridiquement, la recherche de la v&#233;rit&#233; critique sur le spectacle doit aussi &#234;tre une critique vraie. Il lui faut lutter pratiquement parmi les ennemis irr&#233;conciliables du spectacle, et admettre d'&#234;tre absente l&#224; o&#249; ils sont absents. Ce sont les lois de la pens&#233;e dominante, le point de vue exclusif de l'&lt;i&gt;actualit&#233;&lt;/i&gt;, que reconna&#238;t la volont&#233; abstraite de l'efficacit&#233; imm&#233;diate, quand elle se jette vers les compromissions du r&#233;formisme ou de l'action commune de d&#233;bris pseudo-r&#233;volutionnaires. Par l&#224; le d&#233;lire s'est reconstitu&#233; dans la position m&#234;me qui pr&#233;tend le combattre. Au contraire, la critique qui va au-del&#224; du spectacle doit &lt;i&gt;savoir attendre&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br /&gt;
221&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;S'&#233;manciper des bases mat&#233;rielles de la v&#233;rit&#233; invers&#233;e, voil&#224; en quoi consiste l'auto-&#233;mancipation de notre &#233;poque. Cette &#171; mission historique d'instaurer la v&#233;rit&#233; dans le monde &#187;, ni l'individu isol&#233;, ni la foule atomis&#233;e soumis aux manipulations ne peuvent l'accomplir, mais encore et toujours la classe qui est capable d'&#234;tre la dissolution de toutes les classes en ramenant tout le pouvoir &#224; la forme d&#233;sali&#233;nante de la d&#233;mocratie r&#233;alis&#233;e, le Conseil dans lequel la th&#233;orie pratique se contr&#244;le elle-m&#234;me et voit son action. L&#224; seulement o&#249; les individus sont &#171; directement li&#233;s &#224; l'histoire universelle &#187; ; l&#224; seulement o&#249; le dialogue s'est arm&#233; pour faire vaincre ses propres conditions.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>TAZ : Zone Autonome Temporaire</title>
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		<dc:date>2006-11-25T14:35:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Hakim Bey</dc:creator>


		<dc:subject>Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives</dc:subject>
		<dc:subject>Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#034;... nous ne cherchons pas &#224; vendre la TAZ comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d'organisation, de tactiques et d'objectifs. Nous la recommandons parce qu'elle peut apporter une am&#233;lioration propre au soul&#232;vement, sans n&#233;cessairement mener &#224; la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l'&#201;tat, une op&#233;ration de gu&#233;rilla qui lib&#232;re une zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que l'&#201;tat ne l'&#233;crase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l'espace. Puisque l'&#201;tat est davantage concern&#233; par la Simulation que par la substance, la TAZ peut &#034;occuper&#034; ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant un certain temps. Certaines petites TAZs ont peut-&#234;tre dur&#233; des vies enti&#232;res, parce qu'elles passaient inaper&#231;ues, comme des enclaves rurales Hillbillies - parce qu'elles n'ont jamais crois&#233; le champ du Spectacle, qu'elles ne se sont jamais risqu&#233;es hors de cette vie r&#233;elle qui reste invisible aux agents de la Simulation.&#034;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?rubrique11" rel="directory"&gt;T&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot10" rel="tag"&gt;Auto-organisation, exp&#233;rimentations collectives&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.infokiosques.net/spip.php?mot77" rel="tag"&gt;Schizo&#239;des Associ&#233;s (P&#233;rigueux)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.infokiosques.net/local/cache-vignettes/L150xH100/arton381-6a508.jpg?1781147581' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff381.jpg?1171356019&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Hakim BEY&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;TAZ&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Zone Autonome Temporaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#034; ... Cette fois-ci, pourtant, je viens en tant que Dionysos victorieux, qui va mettre le monde en vacances ... Mais je n'ai pas beaucoup de temps.&#034;&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
F. NIETZSCHE (dans sa derni&#232;re lettre folle &#224; Cosima Wagner)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sommaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;1. Les Utopies Pirates &lt;br class='autobr' /&gt;
2. En attendant la R&#233;volution &lt;br class='autobr' /&gt;
3. La psychotopologie du Quotidien &lt;br class='autobr' /&gt;
4. Le Net et le Web &lt;br class='autobr' /&gt;
5. &#034;Partis pour Croatan&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
6. La Musique comme Principe d'organisation &lt;br class='autobr' /&gt;
7. La Volont&#233; du Puissance comme Disparition &lt;br class='autobr' /&gt;
8. Des trous-&#224;-rats dans la Babylone de l'Information&lt;br class='autobr' /&gt;
Annexes &lt;br class='autobr' /&gt;
La linguistique du chaos... &lt;br class='autobr' /&gt;
H&#233;donisme appliqu&#233;... &lt;br class='autobr' /&gt;
Autres citations&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1.Les utopies pirates&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au XVIIIe si&#232;cle les pirates et les corsaires cr&#233;&#232;rent un &#034;r&#233;seau d'information&#034; &#224; l'&#233;chelle du globe : bien que primitif et con&#231;u essentiellement pour le commerce, ce r&#233;seau fonctionna toutefois admirablement. Il &#233;tait constell&#233; d'&#238;les et de caches lointaines o&#249; les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et nourriture et &#233;changer leur butin contre des produits de luxe ou de premi&#232;re n&#233;cessit&#233;. Certaines de ces &#238;les abritaient des &#034;communaut&#233;s intentionnelles&#034;, des micro-soci&#233;t&#233;s vivant d&#233;lib&#233;r&#233;ment hors-la-loi et bien d&#233;termin&#233;es &#224; le rester, ne f&#251;t-ce que pour une vie br&#232;ve, mais joyeuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques ann&#233;es, j'ai examin&#233; pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l'espoir de trouver une &#233;tude sur ces enclaves - mais il semble qu'aucun historien ne les ait trouv&#233;es dignes d'&#234;tre &#233;tudi&#233;es (William Burroughs et l'anarchiste britannique Larry Law en font mention - mais aucune &#233;tude syst&#233;matique n'a jamais &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;e). J'en revins donc aux sources premi&#232;res et &#233;laborai ma propre th&#233;orie. Cet essai en expose certains aspects. J'appelle ces colonies des &#034;Utopies Pirates&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la litt&#233;rature Cyberpunk, a publi&#233; un roman situ&#233; dans un futur proche. Il est fond&#233; sur l'hypoth&#232;se que le d&#233;clin des syst&#232;mes politiques g&#233;n&#232;rera une prolif&#233;ration d&#233;centralis&#233;e de modes de vie exp&#233;rimentaux : m&#233;ga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves ind&#233;pendantes sp&#233;cialis&#233;es dans le piratage de donn&#233;es, enclaves socio-d&#233;mocrates vertes, enclaves Z&#233;ro-travail, zones anarchistes lib&#233;r&#233;es, etc. L'&#233;conomie de l'information qui supporte cette diversit&#233; est appel&#233;e le R&#233;seau ; les enclaves sont les Iles en R&#233;seau (et c'est aussi le titre du livre en anglais : Islands in the Net).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les Assassins du Moyen &#194;ge fond&#232;rent un &#034;&#201;tat&#034; qui consistait en un r&#233;seau de vall&#233;es de montagnes isol&#233;es et de ch&#226;teaux s&#233;par&#233;s par des milliers de kilom&#232;tres. Cet &#201;tat &#233;tait strat&#233;giquement imprenable, aliment&#233; par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif &#233;tait la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent &#224; ce genre d'autonomie le go&#251;t d'un r&#234;ve romantique. Finies les &#238;les pirates ! Dans l'avenir, cette m&#234;me technologie - lib&#233;r&#233;e de tout contr&#244;le politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la sp&#233;culation pure. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous qui vivons dans le pr&#233;sent, sommes-nous condamn&#233;s &#224; ne jamais vivre l'autonomie, &#224; ne jamais &#234;tre, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la libert&#233; ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du pass&#233; ou du futur ? Devrons-nous attendre que le monde entier soit lib&#233;r&#233; du joug politique, pour qu'un seul d'entre nous puisse revendiquer de conna&#238;tre la libert&#233; ? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu'on ne puisse se battre pour ce qu'on ignore ; et le coeur se r&#233;volte face &#224; un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule g&#233;n&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dire : &#034;Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les cr&#233;atures sensibles) ne seront pas libres&#034; revient &#224; nous terrer dans une esp&#232;ce de nirvana-stupeur, &#224; abdiquer notre humanit&#233;, &#224; nous d&#233;finir comme des perdants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'en extrapolant &#224; partir d'histoires d'&#034;&#238;les en r&#233;seau&#034;, futures et pass&#233;es, nous pourrions mettre en &#233;vidence le fait qu'un certain type d'&#034;enclave libre&#034; est non seulement possible &#224; notre &#233;poque, mais qu'il existe d&#233;j&#224;. Toutes mes recherches et mes sp&#233;culations se sont cristallis&#233;es autour du concept de &#034;zone autonome temporaire&#034; (en abr&#233;g&#233; TAZ, d&#233;sormais). En d&#233;pit de la force synth&#233;tisante qu'exerce ce concept sur ma propre pens&#233;e, n'y voyez rien de plus qu'un essai (une &#034;tentative&#034;), une suggestion, presque une fantaisie po&#233;tique. Malgr&#233; l'enthousiasme ranteresque &lt;i&gt;(1)&lt;/i&gt; de mon langage, je n'essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis d&#233;lib&#233;r&#233;ment interdit de d&#233;finir la TAZ - je me contente de tourner autour du sujet en lan&#231;ant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l'expression devenait courante, elle serait comprise sans difficult&#233;... comprise dans l'action.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2.En attendant la r&#233;volution &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comment se fait-il que &#034;le monde chavir&#233;&#034; parvient toujours &#224; se redresser ? Pourquoi la r&#233;action suit-elle toujours la r&#233;volution, comme les saisons en Enfer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soul&#232;vement, ou sa forme latine insurrectio, sont des mots employ&#233;s par les historiens pour qualifier des r&#233;volutions manqu&#233;es - des mouvements qui ne suivent pas la courbe pr&#233;vue, la trajectoire approuv&#233;e par le consensus : r&#233;volution, r&#233;action, trahison, l'&#233;tat s'&#233;rige plus fort, et encore plus r&#233;pressif - la roue tourne, l'histoire recommence encore et toujours : lourde botte &lt;i&gt;(2)&lt;/i&gt; &#233;ternellement pos&#233;e sur le visage de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ne se conformant pas &#224; la courbe, le sous-l&#232;vement sugg&#232;re la possibilit&#233; d'un mouvement ext&#233;rieur et au-del&#224; de la spirale h&#233;g&#233;lienne de ce &#034;progr&#232;s&#034; qui n'est secr&#232;tement rien de plus qu'un cercle vicieux. Surgo - soulever, lever. Insurgo - se soulever, se lever. Une op&#233;ration auto-r&#233;f&#233;rentielle. Un bootstrap. Un adieu &#224; cette malheureuse parodie du cercle karmique, &#224; cette futilit&#233; historique r&#233;volutionnaire. Le slogan &#034;R&#233;volution !&#034; est pass&#233; de tocsin &#224; toxine, il est devenu un pi&#232;ge du destin, pseudo-gnostique et pernicieux, un cauchemar o&#249; nous avons beau combattre, nous n'&#233;chappons jamais au mauvais &#201;on, &#224; cet &#201;tat incube qui fait que, &#201;tat apr&#232;s &#201;tat, chaque &#034;paradis&#034; est administr&#233; par encore un nouvel ange de l'enfer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'Histoire EST le &#034;Temps&#034;, comme elle le pr&#233;tend, alors le soul&#232;vement est un moment qui surgit de et en dehors du Temps, et viole la &#034;loi&#034; de l'Histoire. Si l'&#201;tat EST l'Histoire, comme il le pr&#233;tend, alors l'insurrection est le moment interdit, la n&#233;gation impardonnable de la dialectique - grimper au m&#226;t pour sortir par le trou du toit &lt;i&gt;(3)&lt;/i&gt;, une manoeuvre de chaman qui s'ex&#233;cute selon un &#034;angle impossible&#034; dans notre univers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Histoire dit que la R&#233;volution atteint la &#034;permanence&#034;, ou tout au moins une dur&#233;e, alors que le soul&#232;vement est &#034;temporaire&#034;. Dans ce sens, le soul&#232;vement est comme une &#034;exp&#233;rience maximale&#034;, en opposition avec le standard de la conscience ou de l'exp&#233;rience &#034;ordinaire&#034;. Les soul&#232;vements, comme les festivals, ne peuvent &#234;tre quotidiens - sans quoi ils ne seraient pas &#034;non ordinaires&#034;. Mais de tels moments donnent forme et sens &#224; la totalit&#233; d'une vie. Le chaman revient - on ne peut rester sur le toit &#233;ternellement - mais les choses ont chang&#233;es, des mouvements ou des int&#233;grations ont eu lieu - une diff&#233;rence s'est faite. &lt;br class='autobr' /&gt;
Vous allez dire que ce n'est que le conseil du d&#233;sespoir. Qu'en est-il alors du r&#234;ve anarchiste, de l'&#233;tat sans &#201;tat, de la Commune, de la zone autonome qui dure, d'une libre soci&#233;t&#233;, d'une libre culture ? Allons-nous abandonner cet espoir pour un quelconque acte gratuit existentialiste ? Le propos n'est pas de changer la conscience mais de changer le monde. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'accepte cette juste critique. Je ferai cependant deux commentaires : premi&#232;rement, la r&#233;volution n'a jamais abouti &#224; la r&#233;alisation de ce r&#234;ve. La vision na&#238;t au moment du soul&#232;vement - mais d&#232;s que la &#034;R&#233;volution&#034; triomphe et que l'&#201;tat revient, le r&#234;ve et l'id&#233;al sont d&#233;j&#224; trahis. Je n'ai pas abandonn&#233; l'espoir ou m&#234;me l'attente d'un changement - mais je me m&#233;fie du mot R&#233;volution. Deuxi&#232;mement, m&#234;me si l'on remplace l'approche r&#233;volutionnaire par un concept d'insurrection s'&#233;panouissant spontan&#233;ment en culture anarchiste, notre situation historique particuli&#232;re n'est pas propice &#224; une si vaste entreprise. Un choc frontal avec l'&#201;tat terminal, l'&#201;tat de l'information m&#233;ga-entrepreneurial, l'empire du Spectacle et de la Simulation, ne produirait absolument rien, si ce n'est quelques martyres futiles. Ses fusils sont tous point&#233;s sur nous, et nos pauvres armes ne trouvent pour cible que l'hysteresis, la vacuit&#233; rigide, un Fant&#244;me capable d'&#233;touffer la moindre &#233;tincelle dans ses ectoplasmes d'information, une soci&#233;t&#233; de capitulation, r&#233;gl&#233;e par l'image du Flic et l'Oeil absorbant de l'&#233;cran de t&#233;l&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, nous ne cherchons pas &#224; vendre la TAZ comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d'organisation, de tactiques et d'objectifs. Nous la recommandons parce qu'elle peut apporter une am&#233;lioration propre au soul&#232;vement, sans n&#233;cessairement mener &#224; la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l'&#201;tat, une op&#233;ration de gu&#233;rilla qui lib&#232;re une zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que l'&#201;tat ne l'&#233;crase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l'espace. Puisque l'&#201;tat est davantage concern&#233; par la Simulation que par la substance, la TAZ peut &#034;occuper&#034; ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant un certain temps. Certaines petites TAZs ont peut-&#234;tre dur&#233; des vies enti&#232;res, parce qu'elles passaient inaper&#231;ues, comme des enclaves rurales Hillbillies - parce qu'elles n'ont jamais crois&#233; le champ du Spectacle, qu'elles ne se sont jamais risqu&#233;es hors de cette vie r&#233;elle qui reste invisible aux agents de la Simulation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Babylone prend ses abstractions pour des r&#233;alit&#233;s ; la TAZ peut pr&#233;cis&#233;ment exister dans cette marge d'erreur. Initier une TAZ peut impliquer des strat&#233;gies de violence et de d&#233;fense, mais sa plus grande force r&#233;side dans son invisibilit&#233; - l'&#201;tat ne peut pas la reconna&#238;tre parce que l'Histoire n'en a pas de d&#233;finition. D&#232;s que la TAZ est nomm&#233;e (repr&#233;sent&#233;e, m&#233;diatis&#233;e), elle doit dispara&#238;tre, elle va dispara&#238;tre, laissant derri&#232;re elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs, &#224; nouveau invisible puisqu'ind&#233;finissable dans les termes du Spectacle. A l'heure de l'&#201;tat omnipr&#233;sent, tout-puissant et en m&#234;me temps l&#233;zard&#233; de fissures et de vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu'elle est un microcosme de ce &#034;r&#234;ve anarchiste&#034; d'une culture libre, elle est, selon moi, la meilleure tactique pour atteindre cet objectif tout en en exp&#233;rimentant certains de ses b&#233;n&#233;fices ici et maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En r&#233;sum&#233;, le r&#233;alisme veut non seulement que nous cessions d'attendre la &#034;R&#233;volution&#034;, mais aussi que nous cessions de tendre vers elle, de la vouloir. &#034;Soul&#232;vement&#034; - oui, aussi souvent que possible et m&#234;me au risque de la violence. Le spasme de l'&#201;tat Simul&#233; sera &#034;spectaculaire&#034;, mais dans la plupart des cas, la meilleure et la plus radicale des tactiques sera de refuser l'engagement dans une violence spectaculaire, de se retirer de l'aire de la simulation, de dispara&#238;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
La TAZ est un campement d'ontologistes de la gu&#233;rilla : frappez et fuyez. D&#233;placez la tribu enti&#232;re, m&#234;me s'il ne s'agit que de donn&#233;es sur le R&#233;seau. La TAZ doit &#234;tre capable de se d&#233;fendre ; mais l'&#034;attaque&#034; et la &#034;d&#233;fense&#034; devraient, si possible, &#233;viter cette violence de l'&#201;tat qui n'a d&#233;sormais plus de sens. L'attaque doit porter sur les structures de contr&#244;le, essentiellement sur les id&#233;es. La d&#233;fense c'est &#034;l'invisibilit&#233;&#034; - qui est un art martial -, et l'&#034;invuln&#233;rabilit&#233;&#034; - qui est un art occulte dans les arts martiaux. La &#034;machine de guerre nomade&#034; conquiert sans &#234;tre remarqu&#233;e et se d&#233;place avant que l'on puisse en tracer la carte. En ce qui concerne l'avenir, seul l'autonome peut planifier, organiser, cr&#233;er l'autonomie. C'est une op&#233;rationde bootstrap. La premi&#232;re &#233;tape est une sorte de satori - prendre conscience que la TAZ commence par le simple acte d'en prendre conscience. &lt;i&gt;(Annexe III)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3.La psychotopologie du quotidien&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le concept de la TAZ ressort en premier lieu d'une critique de la R&#233;volution et d'une appr&#233;ciation de l'Insurrection, que la R&#233;volution consid&#232;re d'ailleurs comme &#034;faillite&#034; ; mais, pour nous, le soul&#232;vement repr&#233;sente une possibilit&#233; beaucoup plus int&#233;ressante, du point de vue d'une psychologie de la lib&#233;ration, que toutes les r&#233;volutions &#034;r&#233;ussies&#034; des bourgeois, communistes, fascistes, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me force motrice de la TAZ provient d'un d&#233;veloppement historique que j'appelle la &#034;fermeture de la carte&#034;. La derni&#232;re parcelle de Terre n'appartenant &#224; aucun &#201;tat-nation fut absorb&#233;e en 1899. Notre si&#232;cle est le premier sans terra incognita, sans une fronti&#232;re. La nationalit&#233; est le principe supr&#234;me qui gouverne le monde - pas un r&#233;cif des mers du Sud, pas une vall&#233;e lointaine, pas m&#234;me la Lune et les plan&#232;tes, ne peut &#234;tre laiss&#233; ouvert. C'est l'apoth&#233;ose du &#034;gangst&#233;risme territorial&#034;. Pas un seul centim&#232;tre carr&#233; sur Terre qui ne soit tax&#233; et polic&#233;... en th&#233;orie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#034;carte&#034; est une grille politique abstraite, une gigantesque escroquerie renforc&#233;e par un conditionnement du type &#034;carotte au bout du b&#226;ton&#034; de l'&#201;tat &#034;Expert&#034;, jusqu'&#224; ce qu'elle devienne, pour la plupart d'entre nous, le territoire - l'&#034;&#206;le de la Tortue&#034; est devenue l'&#034;Am&#233;rique&#034;. Et pourtant puisque la carte est une abstraction, elle ne peut pas couvrir la Terre &#224; l'&#233;chelle 1:1. Des complexit&#233;s fractales de la g&#233;ographie r&#233;elle, elle ne per&#231;oit que des grilles dimensionnelles. Les immensit&#233;s cach&#233;es dans ses replis &#233;chappent &#224; l'arpenteur. La carte n'est pas exacte ; la carte ne peut pas &#234;tre exacte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc - la R&#233;volution est close, mais l'insurrectionisme est ouvert. Pour le moment, nous concentrons nos forces sur des &#034;surtensions&#034; temporaires, en &#233;vitant tout d&#233;m&#234;l&#233; avec les &#034;solutions permanentes&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais si la carte est ferm&#233;e, la zone autonome reste ouverte. M&#233;taphoriquement, elle &#233;merge de la dimension fractale invisible pour la cartographie du Contr&#244;le. Ici, nous devrions introduire la notion de psychotopologie (et topographie) comme &#034;science&#034; alternative &#224; celle de la surveillance et &#224; la mise en carte &#233;tatique, &#224; son &#034;imp&#233;rialisme psychique&#034;. Seule la psychotopographie peut produire des cartes 1:1 de la r&#233;alit&#233;, car seul l'esprit humain ma&#238;trise la complexit&#233; n&#233;cessaire &#224; sa mod&#233;lisation. Mais une carte 1:1, virtuellement identique au territoire, ne peut pas contr&#244;ler celui-ci. Elle ne peut que sugg&#233;rer, au sens d'indiquer, certaines de ses caract&#233;ristiques. Nous recherchons des &#034;espaces&#034; (g&#233;ographiques, sociaux-culturels, imaginaires) capables de s'&#233;panouir en zones autonomes - et des espaces-temps durant lesquels ces zones sont relativement ouvertes, soit du fait de la n&#233;gligence de l'&#201;tat, soit qu'elles aient &#233;chapp&#233; aux arpenteurs ou pour quelqu'autre raison encore. La psychotopologie est l'art du sourcier des TAZs potentielles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cependant la cl&#244;ture de la R&#233;volution et de la carte du monde n'est que la source n&#233;gative de la TAZ. Il reste beaucoup &#224; dire de ses inspirations positives. La r&#233;action seule ne peut fournir l'&#233;nergie requise pour qu'une TAZ se &#034;manifeste&#034;. Le soul&#232;vement doit aussi &#234;tre pour quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1.&lt;/strong&gt; Tout d'abord, on peut parler d'une anthropologie naturelle de la TAZ. La famille nucl&#233;aire est l'unit&#233; de base de la soci&#233;t&#233; de consensus, mais pas celle de la TAZ. (&#034;Familles ! - je vous hais ! ...possessions jalouses du bonheur !&#034; A. Gide). La famille nucl&#233;aire, avec ses &#034;mis&#232;res oedipiennes&#034;, est une invention N&#233;olithique, en r&#233;ponse &#224; la p&#233;nurie et &#224; la hi&#233;rarchie impos&#233;e par la &#034;r&#233;volution agraire&#034;. Le mod&#232;le Pal&#233;olithique est &#224; la fois plus primaire et plus radical : la bande. La bande typique de chasseurs/cueilleurs, nomade ou semi-nomade, compte environ une cinquantaine d'individus. Dans les soci&#233;t&#233;s tribales plus importantes, la structure de la bande se traduit par des clans &#224; l'int&#233;rieur de la tribu, ou par des regroupements tels que les soci&#233;t&#233;s secr&#232;tes ou initiatiques, les soci&#233;t&#233;s de chasse ou de combat, les soci&#233;t&#233;s d'hommes ou de femmes, les &#034;r&#233;publiques d'enfants&#034; etc. Alors que la famille nucl&#233;aire est issue de la p&#233;nurie (d'o&#249; son avarice), la bande est issue de l'abondance - d'o&#249; sa prodigalit&#233;. La famille est ferm&#233;e par la g&#233;n&#233;tique, par la possession par l'homme de la femme et des enfants, par la totalit&#233; hi&#233;rarchique de la soci&#233;t&#233; agraire/ industrielle. La bande est ouverte - certes pas &#224; tous mais, par affinit&#233;s &#233;lectives, aux initi&#233;s li&#233;s par le pacte d'amour. La bande n'appartient pas &#224; une hi&#233;rarchie plus grande, mais fait plut&#244;t partie d'une structure horizontale de coutumes, de famille &#233;largie, d'alliance et de contrat, d'affinit&#233;s spirituelles etc. (la soci&#233;t&#233; Am&#233;rindienne a pr&#233;serv&#233; certains de ces aspects jusqu'&#224; aujourd'hui). &lt;br class='autobr' /&gt; Dans notre soci&#233;t&#233; de Simulation post-spectaculaire plusieurs forces sont &#224; l'oeuvre - dans l'ombre - pour faire dispara&#238;tre la famille nucl&#233;aire et r&#233;instaurer la bande. Les ruptures dans la structure du Travail se ressentent dans la &#034;stabilit&#233;&#034; bris&#233;e de l'unit&#233;-famille et de l'unit&#233;-foyer. La &#034;bande&#034; aujourd'hui inclut les amis, les ex-conjoint(e)s et amants, les gens rencontr&#233;s dans les diff&#233;rents boulots et f&#234;tes, des groupes d'affinit&#233;, des r&#233;seaux d'int&#233;r&#234;ts sp&#233;cialis&#233;s, de correspondances, etc. La famille nucl&#233;aire devient toujours plus &#233;videmment un pi&#232;ge, un ab&#238;me culturel, une implosion n&#233;vrotique secr&#232;te d'atomes en fission ; et la contre-strat&#233;gie &#233;vidente &#233;merge spontan&#233;ment : la red&#233;couverte quasi inconsciente de la bande, plus archa&#239;que et cependant plus post-industrielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2.&lt;/strong&gt; La TAZ en tant que festival. Stephen Pearl Andrews proposa, comme image de la soci&#233;t&#233; anarchiste &lt;i&gt;(Annexe III)&lt;/i&gt;, le d&#238;ner o&#249; toute structure d'autorit&#233; se dissout dans la convivialit&#233; et la c&#233;l&#233;bration. Ici nous pourrions &#233;galement &#233;voquer le concept des sens comme base du devenir social de Fourier - le &#034;touchrut&#034; et la &#034;gastrosophie&#034; - ainsi que son ode aux implications n&#233;glig&#233;es du go&#251;t et de l'odorat. Les anciens concepts de jubil&#233; et de saturnales se fondent sur l'intuition que certains &#233;v&#233;nements &#233;chappent au &#034;temps profane&#034;, &#224; l'Arpenteur de l'&#201;tat et de l'Histoire. Ces jours de f&#234;te occupaient litt&#233;ralement des vides dans le calendrier, des intervalles intercalaires. Au Moyen &#194;ge, pr&#232;s d'un tiers de l'ann&#233;e &#233;tait f&#233;ri&#233;, et il se pourrait que les luttes contre la r&#233;forme du calendrier aient moins tenu aux &#034;onze jours perdus&#034; qu'&#224; l'id&#233;e que la science imp&#233;riale conspirait &#224; la disparition de ces espaces o&#249; la libert&#233; du peuple avait trouv&#233; refuge - un coup d'&#233;tat, un formatage de l'ann&#233;e, une saisie du temps lui-m&#234;me, transformant le cosmos organique en un univers r&#233;gl&#233; comme une montre. La mort du festival.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ceux qui participent &#224; l'insurrection notent invariablement son caract&#232;re festif, m&#234;me au beau milieu de la lutte arm&#233;e, du danger et du risque. Le soul&#232;vement est comme une saturnale d&#233;tach&#233;e de son intervalle intercalaire (ou qui a &#233;t&#233; forc&#233;e de le faire) et qui est d&#233;sormais libre de surgir n'importe o&#249; et n'importe quand. Lib&#233;r&#233;e du temps et du lieu, elle flaire cependant la maturit&#233; des &#233;v&#233;nements, elle est en r&#233;sonance avec le genius loci ; la science de la psychotopologie indique les &#034;flux de forces&#034; et les &#034;points de puissance&#034; (pour emprunter des m&#233;taphores occultistes) qui permettent de localiser la TAZ spatio-temporellement, ou du moins aident &#224; d&#233;finir sa relation au temps et &#224; l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#233;dias nous invitent &#224; &#034;venir c&#233;l&#233;brer les moments de notre vie&#034; dans cette pseudo-unification de la marchandise et du spectacle, ce fameux non-&#233;v&#233;nement de la pure repr&#233;sentation. En r&#233;ponse &#224; cette obsc&#233;nit&#233;, nous disposons, d'une part de l'&#233;ventail du refus (illustr&#233; par les Situationnistes, John Zerzan, Bob Black et alii), d'autre part de l'&#233;mergence d'une culture de la f&#234;te, &#224; l'&#233;cart et m&#234;me ignor&#233;e des organisateurs auto-proclam&#233;s de nos loisirs. &#034;Se battre pour le droit &#224; la f&#234;te&#034; n'est pas une parodie de la lutte radicale, mais une nouvelle manifestation de celle-ci, en accord avec une &#233;poque qui offre la t&#233;l&#233; et les t&#233;l&#233;phones comme moyens &#034;de tendre la main et de toucher&#034; d'autres &#234;tres humains, comme moyens d'&#034;&#202;tre L&#224; !&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pearl Andrews avait raison : le d&#238;ner est d&#233;j&#224; &#034;le germe d'une soci&#233;t&#233; nouvelle en formation dans la coquille de l'ancienne&#034; (Pr&#233;ambule IWW) &lt;i&gt;(4)&lt;/i&gt;. Le &#034;rassemblement tribal&#034; des ann&#233;es soixante, le conclave forestier d'&#233;co-saboteurs, le Beltane idyllique des n&#233;o-pa&#239;ens, les conf&#233;rences anarchistes, les cercles gays... les f&#234;tes des ann&#233;es vingt &#224; Harlem, les clubs, les banquets, les pique-niques libertaires du bon vieux temps - sont d&#233;j&#224;, d'une certaine mani&#232;re, des &#034;zones lib&#233;r&#233;es&#034;, des TAZs potentielles. Qu'elle soit accessible &#224; quelques amis, comme le d&#238;ner, ou &#224; des milliers de c&#233;l&#233;brants, comme un Be-in, la f&#234;te est toujours &#034;ouverte&#034; parce qu'elle n'est pas &#034;ordonn&#233;e&#034; ; elle peut &#234;tre planifi&#233;e, mais si rien ne se passe, elle &#233;choue. La spontan&#233;it&#233; est un &#233;l&#233;ment crucial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essence de la f&#234;te c'est le face-&#224;-face : un groupe d'humains mettent en commun leurs efforts pour r&#233;aliser leurs d&#233;sirs mutuels - soit pour bien manger, trinquer, danser, converser - tous les arts de la vie, y compris le plaisir &#233;rotique ; soit pour cr&#233;er une oeuvre commune, ou rechercher la b&#233;atitude m&#234;me - bref, une &#034;union des &#233;go&#239;stes&#034; (comme l'a d&#233;finie Stirner) sous sa forme la plus simple - ou encore, selon les termes de Kropotkine, la pulsion biologique de base pour l'&#034;entraide mutuelle&#034;. (Il faudrait aussi mentionner ici &#034;l'&#233;conomie de l'exc&#232;s&#034; de Bataille et sa th&#233;orie d'une culture de potlatch.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3.&lt;/strong&gt; Le concept de nomadisme psychique (ou, comme nous l'appelons par plaisanterie, &#034;cosmopolitisme sans racine&#034;) est vital dans la formation de la TAZ. Certains aspects de ce ph&#233;nom&#232;ne ont &#233;t&#233; discut&#233;s par Deleuze et Guattari dans Nomadology and the War Machine, par Lyotard dans Driftworks et par diff&#233;rents auteurs dans le num&#233;ro &#034;Oasis&#034; de la revue Semiotext(e). Nous pr&#233;f&#233;rons ici le terme de &#034;nomadisme psychique&#034; &#224; ceux de &#034;nomadisme urbain&#034;, de &#034;nomadologie&#034; ou de &#034;driftwork&#034; etc., dans le simple but de relier toutes ces notions en un seul ensemble flou &#224; &#233;tudier &#224; la lumi&#232;re de l'&#233;mergence de la TAZ. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;La mort de Dieu&#034; et, d'une certaine fa&#231;on, le d&#233;-centrage du projet &#034;Europ&#233;en&#034; tout entier, a ouvert une vision du monde post-id&#233;ologique, multi-perspectives, capable de se d&#233;placer &#034;sans racine&#034; de la philosophie au mythe tribal, des sciences naturelles au Tao&#239;sme - capable de voir, pour la premi&#232;re fois, comme &#224; travers les yeux d'un insecte dor&#233;, o&#249; chaque facette refl&#232;te un tout autre monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette vision a un prix : devoir habiter une &#233;poque o&#249; la vitesse et le &#034;f&#233;tichisme de la marchandise&#034; ont cr&#233;&#233; une fausse unit&#233; tyrannique qui tend &#224; brouiller toute individualit&#233; et toute diversit&#233; culturelle, pour qu'&#034;un endroit en vale un autre&#034;. Ce paradoxe cr&#233;e des &#034;gitans&#034;, des voyageurs psychiques pouss&#233;s par le d&#233;sir et la curiosit&#233;, des errants &#224; la loyaut&#233; superficielle (en fait d&#233;loyaux envers le &#034;Projet Europ&#233;en&#034; qui a perdu son charme et sa vitalit&#233;) ; d&#233;tach&#233;s de tout temps et tout lieu, &#224; la recherche de la diversit&#233; et de l'aventure... Cette description englobe non seulement toutes les classes d'artistes et d'intellectuels, mais aussi les travailleurs &#233;migr&#233;s, les r&#233;fugi&#233;s, les SDFs, les touristes, la culture des Rainbow Voyagers et du mobile-home, ou ceux qui &#034;voyagent&#034; &#224; travers le Net et qui ne quittent peut-&#234;tre jamais leur chambre (ou ceux qui, comme Thoreau, &#034;ont beaucoup voyag&#233; - en Concord&#034; &lt;i&gt;(5)&lt;/i&gt;) ; elle inclut finalement &#034;tout le monde&#034;, nous tous, vivant avec nos autos, nos vacances, nos t&#233;l&#233;s, nos bouquins, nos films, nos t&#233;l&#233;phones, nos boulots et nos styles de vies qui changent, nos religions, nos r&#233;gimes, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nomadisme psychique en tant que tactique, ce que Deleuze et Guattari appelaient m&#233;taphoriquement &#034;la machine de guerre&#034;, d&#233;place le paradoxe d'un mode passif &#224; un mode actif, voire m&#234;me &#034;violent&#034;. Les r&#226;les et l'agonie de Dieu sur son lit de mort durent depuis si longtemps - sous la forme du Capitalisme, du Fascisme et du Communisme par exemple - que les commandos post-bakounistes-post-nietzsch&#233;ens et les apaches (les &#034;ennemis&#034; au sens litt&#233;ral) du vieux Consensus doivent continuer &#224; pratiquer massivement la &#034;destruction cr&#233;atrice&#034;. Ces nomades adeptes de la razzia, sont des corsaires, des virus ; ils ont &#224; la fois un besoin et un d&#233;sir de TAZs, de campements de tentes noires sous les &#233;toiles du d&#233;sert, d'interzones, d'oasis fortifi&#233;es cach&#233;es le long des routes secr&#232;tes des caravanes, de pans de jungle &#034;lib&#233;r&#233;s&#034;, de lieux o&#249; l'on ne va pas, de march&#233;s noirs et de bazars underground.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces nomades tracent leur route gr&#226;ce &#224; d'&#233;tranges &#233;toiles qui pourraient &#234;tre des amas lumineux de donn&#233;es dans le Cyberspace ou peut-&#234;tre des hallucinations. Prenez une carte du territoire, superposez le trac&#233; des changements politiques, posez l&#224;-dessus une carte du Net - et plus particuli&#232;rement du contre-Net avec son emphase sur les flux d'information et les logistiques clandestines - et enfin, par-dessus, la carte &#224; l'&#233;chelle 1:1 de l'imagination cr&#233;atrice, de l'esth&#233;tique et des valeurs. La grille ainsi obtenue prend vie, anim&#233;e de tourbillons et d'afflux d'&#233;nergie, de coagulations de lumi&#232;re, de passages secrets, de surprises.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4.Le Net et le Web&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'autre facteur contribuant &#224; l'&#233;mergence de la TAZ est si vaste et si ambigu, qu'il n&#233;cessite un chapitre &#224; lui seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons parl&#233; du Net, qui peut &#234;tre d&#233;fini comme la totalit&#233; des transferts d'information et de communication. Certains de ces transferts sont privil&#233;gi&#233;s et limit&#233;s &#224; quelques &#233;lites, ce qui donne au Net un aspect hi&#233;rarchique. D'autres transactions sont ouvertes &#224; tous, et le Net a aussi un aspect horizontal, non hi&#233;rarchique. Les donn&#233;es de L'Arm&#233;e et de la S&#233;curit&#233; sont d'acc&#232;s restreint, tout comme les informations bancaires, boursi&#232;res et autres. Mais dans l'ensemble, le t&#233;l&#233;phone, le courrier, les bases de donn&#233;es publiques etc. sont accessibles &#224; tous. Ainsi &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me du Net &#233;merge une sorte de contre-Net, que nous appellerons le Web (comme si le Net &#233;tait un filet de p&#234;che, et le Web des toiles d'araign&#233;es tiss&#233;es dans les interstices et les failles du Net). En g&#233;n&#233;ral nous utiliserons le terme Web pour d&#233;signer la structure d'&#233;change d'information horizontale et ouverte, le r&#233;seau non hi&#233;rarchique ; et nous r&#233;serverons le terme de contre-Net pour parler de l'usage clandestin, ill&#233;gal et rebelle du Web, piratage de donn&#233;es et autres formes de parasitage. Net, Web et contre-Net rel&#232;vent du m&#234;me mod&#232;le global, ils se confondent en d'innombrables points. Les termes choisis ne visent pas &#224; d&#233;finir des zones particuli&#232;res mais &#224; sugg&#233;rer des tendances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Digression : avant de condamner le Web ou le contre-Net pour son &#034;parasitisme&#034;, qui ne constituera jamais une vraie force r&#233;volutionnaire, demandez-vous ce que signifie la &#034;production&#034; &#224; l'&#194;ge de la Simulation. Quelle est la &#034;classe productive&#034; ? Peut-&#234;tre serez-vous forc&#233;s d'admettre que ces termes ont perdu leur signification.Les r&#233;ponses sont en tout cas si complexes, que la TAZ a tendance &#224; les ignorer toutes pour ne retenir que ce qu'elle peut utiliser. &#034;La Culture est notre Nature&#034;, et nous sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les formes actuelles du Web non officiel, sont, on doit le supposer, encore assez primitives : fanzines marginaux, BBSs, logiciels pirates, hacking et piratage t&#233;l&#233;phonique, une certaine influence sur la presse et la radio, quasiment aucune sur les autres grands m&#233;dias - pas de station-t&#233;l&#233;, pas de satellite, pas de c&#226;ble ou de fibre optique etc. Pourtant le Net est en lui-m&#234;me un nouveau mod&#232;le de relations &#233;volutives entre les sujets - les &#034;utilisateurs&#034; - et les objets - &#034;les donn&#233;es&#034;. De McLuhan &#224; Virilio, on a explor&#233; avec exhaustivit&#233; la nature de ces relations. Cela prendrait des pages et des pages pour &#034;d&#233;montrer&#034; ce qu'aujourd'hui &#034;chacun sait&#034;. Au lieu de rem&#226;cher tout cela, je pr&#233;f&#232;re me demander en quoi ces relations &#233;volutives sugg&#232;rent des modes d'impl&#233;mentation pour la TAZ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l'espace. Toutefois, elle doit &#234;tre aussi clairement &#034;localis&#233;e&#034; sur le Web, qui est d'une nature diff&#233;rente, virtuel et non actuel, instantan&#233; et non imm&#233;diat. Le Web offre non seulement un support logistique &#224; la TAZ, mais il lui permet &#233;galement d'exister ; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ &#034;existe&#034; aussi bien dans le &#034;monde r&#233;el&#034; que dans l'&#034;espace d'information&#034;. Le Web compresse le temps - les donn&#233;es - en un &#034;espace&#034; infinit&#233;simal. Nous avons remarqu&#233; que le caract&#232;re temporaire de la TAZ la prive des avantages de la libert&#233;, laquelle conna&#238;t la dur&#233;e et la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de substitut ; d&#232;s son commencement, il peut &#034;informer&#034; la TAZ par des donn&#233;es &#034;subtilis&#233;es&#034; qui repr&#233;sentent d'importante quantit&#233;s de temps et d'espace compact&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Compte tenu de son &#233;volution et de nos d&#233;sirs de sensualit&#233; et de &#034;face-&#224;-face&#034;, nous devons consid&#233;rer le Web avant tout comme un support, un syst&#232;me capable de v&#233;hiculer de l'information d'une TAZ &#224; l'autre, de la d&#233;fendre en la rendant &#034;invisible&#034;, voire de lui donnert de quoi mordre si n&#233;cessaire. Mais plus encore, si la TAZ est un campement nomade, alors le Web est le pourvoyeur des chants &#233;piques, des g&#233;n&#233;alogies et des l&#233;gendes de la tribu ; il a en m&#233;moire les routes secr&#232;tes des caravanes et les chemins d'embuscade qui assurent la fluidit&#233; de l'&#233;conomie tribale ; il contient m&#234;me certaines des routes &#224; suivre et certains r&#234;ves qui seront v&#233;cus comme autant de signes et d'augures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'existence du Web ne d&#233;pend d'aucune technologie informatique. Le langage parl&#233;, le courrier, les fanzines marginaux, les &#034;liens t&#233;l&#233;phoniques&#034; suffisent d&#233;j&#224; au d&#233;veloppement d'un travail d'information en r&#233;seau. La cl&#233; n'est pas le niveau ou la nouveaut&#233; technologique, mais l'ouverture et l'horizontalit&#233; de la structure. N&#233;anmoins le concept m&#234;me du Net implique l'utilisation d'ordinateurs. Dans l'imaginaire de la science-fiction, le Net aspire &#224; la condition de Cyberspace (comme dans Tron ou Le Neuromancien) et &#224; la pseudo-t&#233;l&#233;pathie de la &#034;r&#233;alit&#233; virtuelle&#034;. En bon fan du Cyberpunk, je suis convaincu que le &#034;Reality hacking (6)&#034; jouera un r&#244;le majeur dans la cr&#233;ation des TAZs. Comme Gibson et Sterling, je ne pense pas que le Net officiel parviendra un jour &#224; interrompre le Web ou le contre-Net. Le piratage de donn&#233;es, les transmissions non autoris&#233;es et le libre-flux de l'information ne peuvent &#234;tre arr&#234;t&#233;s. (En fait la th&#233;orie du chaos, telle que je la comprends, pr&#233;dit l'impossibilit&#233; de tout Syst&#232;me de Contr&#244;le universel.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ind&#233;pendamment de toute sp&#233;culation sur l'avenir, nous devons nous confronter &#224; de s&#233;rieuses questions concernant le Web et la technologie qu'il implique. La TAZ veut avant tout &#233;viter la m&#233;diation. Elle exp&#233;rimente son existence dans l'imm&#233;diat. L'essence m&#234;me de l'affaire est &#034;poitrine-contre-poitrine&#034;, comme disent les soufis, ou &#034;face-&#224;-face&#034;. Mais... MAIS : l'essence m&#234;me du Web est la m&#233;diation. Les machines sont nos ambassadeurs - la chair n'est plus de mise, sauf comme terminal, avec toutes les connotations sinistres du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La TAZ pourrait peut-&#234;tre trouver son propre espace en int&#233;grant deux attitudes apparemment contradictoires &#224; l'&#233;gard de la Haute Technologie et de son apoth&#233;ose, le Net : (1) ce que nous pourrions appeler la position Fifth Estate/N&#233;o-pal&#233;olithique/Post-situ/ Ultra-Verte, qui se d&#233;finit elle-m&#234;me comme un argument luddite (7) contre la m&#233;diation et contre le Net ; et (2) les utopistes Cyberpunk, les futuro-libertaires, les Reality Hackers et leurs alli&#233;s, qui voient le Net comme une avanc&#233;e dans l'&#233;volution et croient que tout &#233;ventuel effet nuisible de la m&#233;diation peut &#234;tre d&#233;pass&#233; - du moins, une fois les moyens de production lib&#233;r&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
La TAZ est en accord avec les hackers puisqu'elle veut devenir - en partie - par le Net, et m&#234;me par la m&#233;diation du Net. Mais elle est &#233;galement proche des Verts puisqu'elle entend pr&#233;server une intense conscience du soi comme corps et n'&#233;prouve que r&#233;vulsion pour la Cybergnose, cette tentative de transcendance du corps par l'instantan&#233;it&#233; et la simulation. La TAZ tend &#224; voir cette dichotomie Techno/anti-Techno comme trompeuse, comme la plupart des dichotomies, o&#249; les oppositions apparentes s'av&#232;rent &#234;tre des falsifications ou m&#234;me des hallucinations s&#233;mantiques. Ceci pour dire que la TAZ veut vivre dans ce monde, et non dans l'id&#233;e de quelqu'autre monde visionnaire, n&#233; d'une fausse unification (tout vert OU tout m&#233;tal) qui n'est peut &#234;tre qu'un autre r&#234;ve jamais r&#233;alis&#233; (ou comme disait Alice : &#034;Confiture hier, confiture demain, mais jamais confiture aujourd'hui.&#034;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La TAZ est &#034;utopique&#034; dans le sens o&#249; elle croit en une intensification du quotidien ou, comme auraient dit les Surr&#233;alistes, une p&#233;n&#233;tration du Merveilleux dans la vie. Mais elle ne peut pas &#234;tre utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe &#224; l'intersection de nombreuses forces, comme quelque point de puissance pa&#239;en &#224; la jonction de myst&#233;rieuses lignes de forces, visibles pour l'adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d'air et d'eau, des animaux. Aujourd'hui les lignes ne sont pas toutes grav&#233;es dans le temps et l'espace. Certaines n'existent qu'&#224; &#034;l'int&#233;rieur&#034; du Web, bien qu'elles croisent aussi des lieux et des temps r&#233;els. Certaines sont peut-&#234;tre &#034;non ordinaires&#034;, en ce sens qu'il n'existe aucune convention permettant de les quantifier. Il serait sans doute plus ais&#233; de les &#233;tudier &#224; la lumi&#232;re de la science du chaos qu'&#224; celle de la sociologie, des statistiques, de l'&#233;conomie etc. Les mod&#232;les de forces qui g&#233;n&#232;rent la TAZ ont quelque chose de commun avec ces &#034;attracteurs &#233;tranges&#034; du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Par nature, la TAZ se saisit de tous les moyens disponibles pour se r&#233;aliser - elle na&#238;tra aussi bien dans une grotte que dans une Cit&#233; de l'Espace L5 - mais par-dessus tout, elle vivra, maintenant, ou d&#232;s que possible, sous quelque forme suspecte ou d&#233;labr&#233;e, spontan&#233;ment, sans &#233;gard pour l'id&#233;ologie ou m&#234;me l'anti-id&#233;ologie. Elle utilisera l'ordinateur parce que l'ordinateur existe, mais elle se servira aussi de pouvoirs qui sont si &#233;loign&#233;s de l'ali&#233;nation ou de la simulation qu'ils lui garantissent un certain pal&#233;olitisme psychique, un esprit chamanique primordial qui &#034;infectera&#034; le Net lui-m&#234;me (le vrai sens du Cyberpunk tel que je le comprends). Parce que la TAZ est une intensification, un surplus, un exc&#232;s, un potlatch, la vie pass&#233;e &#224; vivre plut&#244;t qu'&#224; simplement survivre (ce shibboleth pleurnichant des ann&#233;es quatre-vingt), elle ne peut &#234;tre d&#233;finie ni par la Technologie ni par l'anti-Technologie. Comme quiconque m&#233;prise l'ordre &#233;tabli, elle se contredit elle-m&#234;me, parce qu'elle veut &#234;tre, &#224; tout prix, m&#234;me au d&#233;triment de la &#034;perfection&#034;, de l'immobilit&#233; du final.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#201;quation de Mandelbrot et sa traduction infographique, nous voyons - dans un univers fractal - des cartes qui sont contenues et en fait cach&#233;s dans d'autres cartes, qui sont elles-m&#234;mes cach&#233;es dans des cartes, qui sont dans des cartes etc. jusqu'aux limites de la puissance de calcul. A quoi sert donc cette carte qui, dans un sens, est &#224; l'&#233;chelle de la dimension fractale ? Que peut-on en faire, si ce n'est admirer son &#233;l&#233;gance psych&#233;d&#233;lique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous devions imaginer une carte de l'information - une projection cartographique de la totalit&#233; du Net - nous devrions y inclure les marques du chaos, celles qui sont d&#233;j&#224; visibles, par exemple, dans les op&#233;rations de calcul parall&#232;le complexe, les t&#233;l&#233;communications, les transferts d'&#034;argent &#233;lectronique&#034;, les virus, la gu&#233;rilla du hacking etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
La repr&#233;sentation topographique de ces &#034;zones&#034; de chaos serait similaire &#224; l'&#201;quation de Mandelbrot, contenues ou cach&#233;es dans la carte comme les &#034;p&#233;ninsules&#034; et qui semblent y &#034;dispara&#238;tre&#034;. Cette &#034;&#233;criture&#034; - dont une partie se volatilise et une partie s'auto-efface - est le processus m&#234;me qui compromet d&#233;j&#224; le Net ; incomplet, ultimement non contr&#244;lable. Autrement dit, l'&#233;quation de Mandelbrot, ou quelque chose de semblable, pourrait s'av&#233;rer utile au &#034;complot&#034; (8) pour l'&#233;mergence du contre-Net comme processus chaotique, pour une &#034;&#233;volution cr&#233;atrice&#034; selon le terme de Prigogine. A d&#233;faut d'autre chose, l'&#233;quation de Mandelbrot est une m&#233;taphore pour le &#034;mapping&#034; de l'interface de la TAZ et du Net comme disparition de l'information. Toute &#034;catastrophe&#034; &#224; l'int&#233;rieur du Net est un noeud de pouvoir pour le Web et le contre-Net. Le Net souffrira du chaos, tandis que le Web pourrait s'en nourrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit par le simple piratage de donn&#233;es, soit par un d&#233;veloppement plus complexe du rapport r&#233;el au chaos, le hacker du Web, le cybern&#233;ticien de la TAZ, trouveront le moyen de tirer avantage des perturbations, des ruptures ou des crashs du Net (histoire de produire de l'information &#224; partir de &#034;l'entropie&#034;). En tant que bricoleur, n&#233;crophage de fragments d'information, contrebandier, ma&#238;tre-chanteur, peut-&#234;tre m&#234;me cyber-terroriste, le pirate de la TAZ oeuvrera &#224; l'&#233;volution de connections fractales clandestines. Ces connections, et l'information diff&#233;rente qui circule entre et parmi elles, formeront des &#034;d&#233;rivations de pouvoir&#034; servant l'&#233;mergence de la TAZ elle-m&#234;me - tout comme on doit voler de l'&#233;lectricit&#233; au monopole de l'&#233;nergie pour &#233;clairer une maison abandonn&#233;e, occup&#233;e par des squatters.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Web va donc parasiter le Net, afin de produire des situations favorables &#224; la TAZ - mais nous pourrions &#233;galement concevoir cette strat&#233;gie comme une tentative de construction d'un Net alternatif, &#034;libre&#034;, qui ne soit plus parasitaire et qui servira de base &#224; une &#034;nouvelle soci&#233;t&#233; &#233;mergeant de la coquille de l'ancienne&#034;. Pratiquement, le Contre-Net et la TAZ peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme des fins en soi - mais, th&#233;oriquement, ils peuvent aussi &#234;tre per&#231;us comme des formes de lutte pour une r&#233;alit&#233; diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci &#233;tant dit, admettons que l'ordinateur suscite quelques inqui&#233;tudes, quelques questions toujours sans r&#233;ponse, en particulier en ce qui concerne l'Ordinateur Personnel [PC].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire des r&#233;seaux informatiques, des BBSs et des diverses exp&#233;rimentations de la d&#233;mocratie &#233;lectronique a &#233;t&#233;, jusqu'&#224; maintenant, essentiellement celle du hobbisme. Bien des anarchistes et des libertaires ont une foi profonde dans le PC comme arme de lib&#233;ration et d'auto-lib&#233;ration - mais n'ont pas de gains r&#233;els &#224; montrer, pas de libert&#233; palpable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;prouve peu d'int&#233;r&#234;t pour une hypoth&#233;tique classe entrepreneuriale &#233;mergente de traiteurs de textes-et-donn&#233;es ind&#233;pendants, bient&#244;t capable de d&#233;velopper une vaste industrie des chaumi&#232;res ou de r&#233;aliser &#224; la pi&#232;ce des boulots merdeux pour des corporations et des bureaucraties vari&#233;es. Qui plus est, il n'est pas n&#233;cessaire d'&#234;tre devin pour pr&#233;dire que cette &#034;classe&#034; d&#233;veloppera sa sous-classe - une sorte de lumpen yuppetariat : des femmes au foyer, par exemple, qui alimenteront leur famille avec des &#034;revenus secondaires&#034; en transformant leur foyer en atelier &#233;lectronique, petites dictatures du Travail o&#249; le &#034;patron&#034; est un r&#233;seau informatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas davantage impressionn&#233; par le type d'information et de services propos&#233;s par les r&#233;seaux &#034;radicaux&#034; actuels. Il existe quelque part, nous dit-on, une &#034;&#233;conomie de l'information&#034;. Peut-&#234;tre. Mais l'information &#233;chang&#233;e dans ces BBSs &#034;alternatifs&#034;, semble se limiter &#224; du techno-blabla. Est-ce une &#233;conomie ? Ou plut&#244;t un passe-temps pour enthousiastes ? D'accord, les PCs ont engendr&#233; une autre &#034;r&#233;volution de l'imprimerie&#034;, d'accord, les r&#233;seaux marginaux &#233;voluent, d'accord, je peux d&#233;sormais tenir six conversations t&#233;l&#233;phoniques en m&#234;me temps ; mais quelle diff&#233;rence cela fait-il dans ma vie de tous les jours ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Franchement, j'avais d&#233;j&#224; acc&#232;s &#224; un tas de donn&#233;es pour enrichir mes perceptions, que ce soit par les livres, les films, la t&#233;l&#233;, le th&#233;&#226;tre, le t&#233;l&#233;phone, la Poste, des &#233;tats de conscience alt&#233;r&#233;s etc. Ai-je vraiment besoin d'un PC pour en obtenir encore plus ? Vous m'offrez de l'information secr&#232;te ? OK... c'est tentant, mais alors je demande des secrets merveilleux et pas simplement des num&#233;ros rouges ou le trivial des politiciens et des flics. Je veux surtout que l'ordinateur m'offre des informations li&#233;es aux biens v&#233;ritables - aux &#034;bonnes choses de la vie&#034;, comme le dit le Pr&#233;ambule IWW. Et puisque j'accuse ici les hackers et les BBSers de rester dans un flou intellectuel, je dois moi-m&#234;me descendre des nuages baroques e la Th&#233;orie et de la Critique et expliquer ce que j'entends par &#034;biens v&#233;ritables&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons que pour des raisons &#224; la fois politiques et personnelles, je d&#233;sire une bonne nourriture, meilleure que celle que je peux obtenir du Capitalisme, non pollu&#233;e, encore b&#233;nie d'ar&#244;mes forts et naturels. Et pour compliquer le jeu, imaginons que la nourriture que je d&#233;sire ardemment soit ill&#233;gale - par exemple du lait non pasteuris&#233; ou encore ce fruit cubain exquis, le mamey, qui ne peut pas &#234;tre import&#233; frais aux &#201;tats-Unis parce que sa graine est hallucinog&#232;ne (du moins c'est ce qu'on m'a dit). Je ne suis pas fermier. Disons que je suis importateur de parfums et d'aphrodisiaques rares, et affinons le jeu en supposant que la plus grande partie de mon stock est &#233;galement ill&#233;gal. Ou disons que je veuille simplement &#233;changer mes services en traitement de texte contre quelques navets organiques, mais que je refuse de faire le rapport de mes transactions au fisc (comme la loi m'y oblige, croyez-le ou non !). Ou encore que je souhaite rencontrer d'autres &#234;tres humains pour des pratiques consensuelles, mais ill&#233;gales, de plaisir mutuel (il y a eu quelques tentatives, mais tous les BBSs pornos durs ont &#233;t&#233; neutralis&#233;s - &#224; quoi sert un underground avec une s&#233;curit&#233; nulle ?). En bref, supposons que j'en ai plein le dos de la pure information, du fant&#244;me dans la machine. Selon vous, les ordinateurs devraient d&#233;j&#224; &#234;tre capables d'assouvir mes d&#233;sirs de nourriture, de drogue, de sexe, d'&#233;vasion fiscale. Soit ! Mais alors pourquoi est-ce que &#231;a ne se produit pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La TAZ a &#233;t&#233;, est et sera, avec ou sans ordinateur. Mais le fait qu'elle atteigne son plein potentiel est moins une question de combustion spontan&#233;e qu'un ph&#233;nom&#232;ne d'&#034;Iles sur le Net&#034;. Le Net, ou plut&#244;t le contre-Net, contient la promesse d'une TAZ int&#233;grale, un plus qui augmentera son potentiel, un &#034;saut quantique&#034; (bizarre comme cette expression a fini par signifier un grand saut) dans la complexit&#233; et le sens. La TAZ doit maintenant exister &#224; l'int&#233;rieur d'un monde d'espace pur, le monde des sens. Liminaire, &#233;vanescente m&#234;me, la TAZ doit combiner information et d&#233;sir pour mener &#224; bien son aventure (son &#034;&#224;-venir&#034;), pour s'emplir jusqu'aux fronti&#232;res de sa destin&#233;e, se saturer de son propre devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Ecole N&#233;o-pal&#233;olithique a peut-&#234;tre raison lorsqu'elle affirme que toute forme d'ali&#233;nation et de m&#233;diation doit &#234;tre d&#233;truite ou abandonn&#233;e avant que nos buts ne soient atteints - ou encore, il se peut que la v&#233;ritable anarchie ne se r&#233;alisera que dans l'Espace, comme l'affirment certains futuro-libertaires. Mais la TAZ ne se soucie gu&#232;re du &#034;a &#233;t&#233;&#034; ou du &#034;sera&#034;. Elle s'int&#233;resse aux r&#233;sultats - raids r&#233;ussis sur la r&#233;alit&#233; consensuelle, &#233;chapp&#233;es vers une vie plus intense et plus abondante. Si l'ordinateur n'est pas utilisable pour ce projet, alors il devra &#234;tre rejet&#233;. Pourtant, mon intuition me dit que le contre-Net est d&#233;j&#224; en gestation, qu'il existe peut-&#234;tre d&#233;j&#224; - mais je ne peux pas le prouver. J'ai fond&#233; la th&#233;orie de la TAZ en grande partie sur cette intuition. Bien s&#251;r le Web implique aussi des r&#233;seaux d'&#233;change non-informatis&#233;s comme le samizdat, le march&#233; noir etc. - mais le vrai potentiel de la mise en r&#233;seau non hi&#233;rarchique de l'information d&#233;signe l'ordinateur comme l'outil par excellence. Maintenant j'attends que les hackers me prouvent que j'ai raison, que mon intuition est bonne. Alors o&#249; sont mes navets ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5.&#034;Partis pour Croatan&#034;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons aucune envie de d&#233;finir la TAZ ou d'&#233;laborer des dogmes sur la mani&#232;re dont elle doit &#234;tre cr&#233;&#233;e. Nous nous contentons de dire qu'elle a &#233;t&#233;, qu'elle sera et qu'elle est en devenir. Il serait alors plus int&#233;ressant et plus utile d'examiner quelques TAZs pass&#233;es et pr&#233;sentes, et d'envisager ses manifestations futures ; en &#233;voquant quelques prototypes, nous pourrions &#234;tre &#224; m&#234;me d'appr&#233;cier l'&#233;tendue possible de l'ensemble, et d'apercevoir &#233;ventuellement un &#034;arch&#233;type&#034;. Abandonnant toute tentative d'encyclop&#233;disme, nous adopterons une technique d'&#233;parpillement, une mosa&#239;que d'aper&#231;us, en commen&#231;ant tout &#224; fait arbitrairement avec le XVIe-XVIIe si&#232;cle et la colonisation du Nouveau Monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ouverture du &#034;nouveau&#034; monde fut con&#231;ue d'embl&#233;e comme une op&#233;ration occulte. Le mage John Dee, conseiller spirituel d'Elizabeth I, semble avoir invent&#233; le concept d'&#034;imp&#233;rialisme magique&#034;, et avoir contamin&#233; de fait une g&#233;n&#233;ration enti&#232;re. Halkyut et Raleigh tomb&#232;rent sous son charme, et Raleigh usa de ses contacts avec &#034;l'Ecole de la Nuit&#034; - une cabbale de penseurs avanc&#233;s, d'aristocrates et d'adeptes - pour pousser la cause de l'exploration, de la colonisation et de la cartographie. La Temp&#234;te de Shakespeare &#233;tait une pi&#232;ce de propagande pour la nouvelle id&#233;ologie et la Colonie Roanoke fut sa premi&#232;re vitrine exp&#233;rimentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision alchimiste du Nouveau Monde associa celui-ci &#224; la materia primera ou hyl&#232;, &#224; l'&#034;&#233;tat de Nature&#034;, &#224; l'innocence et au tout-est-possible (&#034;Virgin-ia&#034;), un chaos que l'adepte transmuerait en &#034;or&#034;, c'est-&#224;-dire en perfection spirituelle aussi bien qu'en abondance mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette vision alchimiste rel&#232;ve &#233;galement d'une fascination actuelle pour l'originel, une sympathie rampante, un sentiment d'envie pour sa forme sans-forme, et qui prend pour cible le symbole de &#034;l'Indien&#034; : &#034;L'Homme&#034; &#224; l'&#233;tat de nature, non corrompu par le &#034;gouvernement&#034;. Caliban, l'Homme Sauvage, est comme un virus qui habite la machine m&#234;me de l'Imp&#233;rialisme Occulte. Les humains for&#234;t/animaux sont investis d'embl&#233;e du pouvoir magique du marginal, du m&#233;pris&#233; et de l'exclu. D'un c&#244;t&#233; Caliban est laid, et la Nature est une &#034;&#233;tendue sauvage hurlante&#034;. De l'autre, Caliban est noble et sans cha&#238;nes et la Nature est un Eden. Cette fracture dans la conscience europ&#233;enne pr&#233;c&#232;de la dichotomie Romantique/Classique ; elle s'est enracin&#233;e dans la Haute Magie de la Renaissance. La d&#233;couverte de l'Am&#233;rique (l'Eldorado, la Fontaine de Jouvence) l'a cristallis&#233;e, et elle a pris forme dans les sch&#233;mas r&#233;els de la colonisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;cole primaire on a appris aux Am&#233;ricains que les premi&#232;res colonies de Roanoke avaient &#233;chou&#233; ; les colons disparurent, ne laissant derri&#232;re eux que ce message cryptique : &#034;Partis pour Croatan&#034;. Des r&#233;cits ult&#233;rieurs d'&#034;indiens-aux-yeux-gris&#034; furent class&#233;s l&#233;gendes. Les textes laissent supposer que ce qui se passa v&#233;ritablement, c'est que les indiens massacr&#232;rent les colons sans d&#233;fense. Pourtant &#034;Croatan&#034; n'&#233;tait pas un Eldorado, mais le nom d'une tribu voisine d'indiens amicaux. Apparemment la colonie fut simplement d&#233;plac&#233;e de la c&#244;te vers le Grand Mar&#233;cage Lugubre, et absorb&#233;e par cette tribu. Les indiens-aux-yeux-gris &#233;taient r&#233;els - ils sont toujours l&#224; et s'appellent toujours les Croatans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi - la toute premi&#232;re colonie du Nouveau Monde choisit de renoncer &#224; son contrat avec Prospero (Dee/Raleigh/l'Empire) et de suivre Caliban chez l'Homme Sauvage. Ils d&#233;sert&#232;rent. Ils devinrent &#034;Indiens&#034;, &#034;s'indig&#232;n&#232;rent&#034;, ils pr&#233;f&#233;r&#232;rent le chaos aux effroyables mis&#232;res de la servitude, aux ploutocrates et intellectuels de Londres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; se trouvait jadis l'&#034;&#206;le de la Tortue&#034;, l'Am&#233;rique venait au monde, et Croatan resta enfouie dans sa psych&#232; collective. Par-del&#224; la fronti&#232;re, l'&#233;tat de nature (i.e. l'absence d'&#201;tat) pr&#233;valut - et dans la conscience du colon, l'option de l'&#233;tendue sauvage &#233;tait toujours latente, la tentation de laisser tomber l'&#233;glise, le travail de la ferme, l'instruction, les imp&#244;ts - tous les fardeaux de la civilisation - et de &#034;partir pour Croatan&#034; d'une mani&#232;re ou d'une autre. En outre, quand en Angleterre la r&#233;volution fut trahie, tout d'abord par Cromwell, puis par la Restauration, des vagues de Protestants radicaux s'enfuirent ou furent d&#233;port&#233;s vers le Nouveau Monde (qui &#233;tait devenu une prison, un lieu d'exil). Antinomiens, Familistes, Quakers fripons, Levellers, Diggers, Ranters furent alors l&#226;ch&#233;s dans l'ombre occulte de l'&#233;tendue sauvage et se pr&#233;cipit&#232;rent pour l'embrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anne Hutchinson et ses amis n'&#233;taient que les plus connus des Antinomiens (c'est-&#224;-dire les plus &#233;lev&#233;s socialement) - ayant eu la mauvaise chance d'&#234;tre impliqu&#233;s dans la politique de la Colonie de la Baie - mais il est clair qu'il y eut une aile beaucoup plus radicale du mouvement. Les incidents relat&#233;s par Hawthorne dans The Maypole of Merry Mount sont rigoureusement historiques ; apparemment les extr&#233;mistes avaient d&#233;cid&#233; d'un commun accord de renoncer au Christianisme et de se convertir au paganisme. S'ils &#233;taient parvenus &#224; s'unir avec leurs alli&#233;s indiens, il en aurait r&#233;sult&#233; une religion syncr&#233;tique Antinomienne/Celtique/Algonquine, une sorte de Santeria nord-am&#233;ricaine du dix-septi&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous les administrations plus l&#226;ches et plus corrompues des Cara&#239;bes, o&#249; les int&#233;r&#234;ts des rivaux europ&#233;ens avaient laiss&#233; de nombreuses &#238;les d&#233;sertes ou d&#233;laiss&#233;es, les sectaristes purent mieux prosp&#233;rer. La Barbade et la Jama&#239;que en particulier ont d&#251; &#234;tre peupl&#233;es par de nombreux extr&#233;mistes, et je crois que les influences des Levellers et des Ranters ont contribu&#233; &#224; l'&#034;utopie&#034; Boucani&#232;re sur l'&#238;le de la Tortue. L&#224;, pour la premi&#232;re fois, gr&#226;ce &#224; ?xmelin, nous sommes en mesure d'&#233;tudier en profondeur une proto-TAZ du Nouveau Monde r&#233;ussie. Fuyant les terribles &#034;avantages&#034; de l'Imp&#233;rialisme comme l'esclavage, la servitude, le racisme et l'intol&#233;rance, les tortures du travail forc&#233; et la mort vivante dans les plantations, les Boucaniers adopt&#232;rent le mode de vie indien, se mari&#232;rent avec les Carib&#233;ens, accept&#232;rent les Noirs et les Espagnols comme &#233;gaux, rejet&#232;rent toute nationalit&#233;, &#233;lirent leurs capitaines d&#233;mocratiquement, et retourn&#232;rent &#224; l'&#034;&#233;tat de Nature&#034;. Apr&#232;s s'&#234;tre d&#233;clar&#233;s &#034;en guerre avec le monde entier&#034;, ils partirent piller ; leurs contrats mutuels, appel&#233;s &#034;Articles&#034;, &#233;taient si &#233;galitaires que chaque membre recevait une part enti&#232;re, et le capitaine pas plus d'une-un-quart ou une-et-demie. Le fouet et les punitions &#233;taient interdits, les querelles &#233;taient r&#233;gl&#233;es par vote ou par duel d'honneur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il est tout simplement erron&#233; de la part de certains historiens de stigmatiser les pirates comme de simples brigands des mers ou m&#234;me des proto-capitalistes. En un sens, c'&#233;taient des &#034;bandits sociaux&#034;, bien que leurs communaut&#233;s de base ne soient pas des soci&#233;t&#233;s paysannes traditionnelles, mais des &#034;utopies&#034; cr&#233;&#233;es ex nihilo sur des terres inconnues, des enclaves de libert&#233; totale occupant des espaces vides sur la carte. Apr&#232;s la chute de l'&#238;le de la Tortue, l'id&#233;al boucanier resta vivant pendant tout &#034;l'&#194;ge d'Or&#034; de la Piraterie (1660-1720 environ) et aboutit, par exemple, au peuplement de Belise qui avait &#233;t&#233; fond&#233;e par les Boucaniers. Puis, quand la sc&#232;ne se d&#233;pla&#231;a &#224; Madagascar - une &#238;le qui n'avait pas encore &#233;t&#233; annex&#233;e par un pouvoir imp&#233;rial et qui n'&#233;tait g&#233;r&#233;e que par un ensemble informel de rois natifs (des chefs) d&#233;sireux de s'allier aux pirates - l'Utopie Pirate atteignit sa plus haute forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;cit que fait Defoe du Capitaine Misson et de la fondation de Libertalia, est peut-&#234;tre - comme le disent certains historiens - un canular litt&#233;raire destin&#233; &#224; faire la propagande des th&#233;ories radicales Whig (les lib&#233;raux anglais), mais il &#233;tait imbriqu&#233; dans L'Histoire g&#233;n&#233;rale des plus fameux Pyrates (1724-1728), qui est en grande partie toujours consid&#233;r&#233;e comme v&#233;ridique et pr&#233;cise. En outre, l'histoire du Capitaine Misson ne fut pas critiqu&#233;e &#224; la parution du livre, alors que beaucoup d'anciens membres des &#233;quipages de Madagascar &#233;taient encore vivants. Il semble que ceux-ci y aient cru, sans aucun doute parce qu'ils avaient connu des enclaves pirates tr&#232;s semblables &#224; Libertalia. Une fois de plus, des esclaves lib&#233;r&#233;s, des natifs, et m&#234;me des ennemis traditionnels comme les Portugais, avaient &#233;t&#233; invit&#233;s &#224; s'unir en toute &#233;galit&#233;. (Lib&#233;rer les bateaux d'esclaves &#233;tait une pr&#233;occupation majeure.) La terre &#233;tait g&#233;r&#233;e en commun, les repr&#233;sentants &#233;lus pour de courtes dur&#233;es, le butin partag&#233; ; la doctrine de la libert&#233; &#233;tait pr&#234;ch&#233;e bien plus radicalement que celle du Sens Commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Libertalia esp&#233;ra durer, et Misson mourut en la d&#233;fendant &lt;i&gt;(9)&lt;/i&gt;. Mais la plupart des utopies pirates &#233;taient faites pour &#234;tre temporaires ; en fait les vraies &#034;r&#233;publiques&#034; corsaires &#233;taient leurs vaisseaux voguant sous la loi des Articles. Les enclaves terrestres n'avaient pas de loi du tout. Exemple classique, Nassau aux Bahamas, un village baln&#233;aire de cabanes et de tentes, d&#233;di&#233; au vin, aux femmes (et probablement aux gar&#231;ons aussi, si l'on en juge par ce qu'&#233;crit Birge dans Sodomie et Piraterie), aux chansons (les pirates &#233;taient tr&#232;s amateurs de musique et avaient l'habitude de louer des groupes de musiciens pour des croisi&#232;res enti&#232;res), et aux pires exc&#232;s ; il disparut en l'espace d'une nuit lorsque la flotte britannique apparut dans la Baie. Barbe Noire et &#034;Calico Jack&#034; Rackham et sa bande de femmes-pirates partirent vers des rivages plus sauvages et de pires destins, tandis que d'autres accept&#232;rent le Pardon et se r&#233;form&#232;rent. Mais la tradition des Boucaniers subsista &#224; Madagascar, o&#249; les enfants sang-m&#234;l&#233;s des pirates constitu&#232;rent leurs propres royaumes, et dans les Cara&#239;bes, o&#249; les esclaves en fuite et les groupes mixtes noir/blanc/rouge prosp&#233;r&#232;rent dans les montagnes et l'arri&#232;re-pays, sous le nom de &#034;Maroons&#034;. Quand Zora Neale Hurston visita la Jama&#239;que dans les ann&#233;es vingt (voir son livre Dis &#224; mon cheval), la communaut&#233; maroon avait gard&#233; un certain degr&#233; d'autonomie et quelques vieux usages populaires. Les Maroons du Surinam quant &#224; eux, pratiquent encore le &#034;paganisme&#034; africain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours du dix-huiti&#232;me si&#232;cle, l'Am&#233;rique du Nord produisit &#233;galement quelques &#034;communaut&#233;s tri-raciales isol&#233;es&#034;, en marge de la soci&#233;t&#233;. (Ce terme &#034;clinique&#034; fut invent&#233; par le Mouvement Eug&#233;niste, qui r&#233;alisa les premi&#232;res &#233;tudes scientifiques sur ces communaut&#233;s. Malheureusement ladite &#034;science&#034; ne fit que servir d'alibi &#224; la haine des pauvres et des &#034;b&#226;tards&#034;, et la &#034;solution au probl&#232;me&#034; fut g&#233;n&#233;ralement la st&#233;rilisation forc&#233;e.) Les noyaux &#233;tait toujours constitu&#233;s d'esclaves et de paysans en fuite, de &#034;criminels&#034; (c'est-&#224;-dire les plus pauvres), de &#034;prostitu&#233;es&#034; (c'est-&#224;-dire les femmes blanches mari&#233;es &#224; des non blancs), et de membres des diff&#233;rentes tribus natives. Parfois, dans certains cas, comme chez les Seminoles et les Cherokees, la structure tribale traditionnelle absorba les nouveaux arrivants ; en d'autres cas, de nouvelles tribus &#233;taient constitu&#233;es. Ainsi les Maroons du Grand Marais Lugubre, qui v&#233;curent pendant les dix-huiti&#232;me et dix-neuvi&#232;me si&#232;cles adoptaient les esclaves &#233;vad&#233;s et fonctionnaient comme des &#233;tapes sur l'Underground Railway (les circuits d'&#233;vasion des esclaves), servant de centre religieux et id&#233;ologique pour les rebelles. La religion &#233;tait le HooDoo, un m&#233;lange d'&#233;l&#233;ments africains, indig&#232;nes et chr&#233;tiens, et selon l'historien H. Leaming-Bey, les a&#238;n&#233;s de la foi et les chefs Maroons du Grand Marais &#233;taient connus comme &#034;The Seven Finger High Glister&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les Ramapaughs du nord du New Jersey (incorrectement connus sous le nom de &#034;Jackson Whites&#034;) ont, eux aussi, une g&#233;n&#233;alogie romantique et arch&#233;typique : esclaves lib&#233;r&#233;s des soldats hollandais, clans divers du Delaware et de l'Algonquin, habituelles &#034;prostitu&#233;es&#034;, &#034;Hessiens&#034; (une appellation pour les mercenaires britaniques &#233;gar&#233;s, les d&#233;serteurs Loyalistes etc.), et bandes locales de bandits sociaux comme celle de Claudius Smith.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains groupes se r&#233;clament d'une origine africano-islamique : les Moors du Delaware et les Ben Ishmael, qui &#233;migr&#232;rent du Kentucky en Ohio au milieu du dix-huiti&#232;me si&#232;cle. Les Ishmaels pratiquaient la polygamie, ne buvaient jamais d'alcool, gagnaient leur vie comme m&#233;nestrels, se mariaient avec des indiens et adoptaient leurs coutumes et ils &#233;taient si enclins au nomadisme qu'ils mettaient des roues &#224; leurs maisons. Leur migration annuelle passait par des villes fronti&#232;res nomm&#233;es Mecca ou encore Medina. Au dix-neuvi&#232;me si&#232;cle certains d'entre eux &#233;pous&#232;rent les id&#233;aux anarchistes et furent la cible des Eug&#233;nistes lors d'un pogrom particuli&#232;rement pervers de sauvetage-par-extermination. Quelques-unes des toutes premi&#232;res lois eug&#233;nistes furent pass&#233;es en leur honneur. Ils &#034;disparurent&#034; en tant que tribu dans les ann&#233;es vingt, mais all&#232;rent probablement gonfler les rangs des premi&#232;res sectes &#034;Islamistes Noires&#034; et du &#034;Moorish Science Temple&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai moi-m&#234;me grandi avec les l&#233;gendes des &#034;Kallikaks&#034; du New Jersey Pine Barrens (et bien s&#251;r avec Lovecraft, un raciste fanatique, fascin&#233; par les communaut&#233;s isol&#233;es). Ces l&#233;gendes s'av&#232;rent &#234;tre la m&#233;moire populaire des calomnies eug&#233;nistes ; depuis leur quartier g&#233;n&#233;ral de Vineland (New Jersey), ils ont entrepris les &#034;r&#233;formes&#034; habituelles contre &#034;le m&#233;lange des g&#232;nes&#034; et &#034;la faiblesse d'esprit&#034; dans les Barrens (en publiant entre autres des photographies des Kallikaks, grossi&#232;rement et visiblement retouch&#233;es o&#249; ils ressemblaient &#224; des monstres d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s). &lt;br class='autobr' /&gt;
Les &#034;communaut&#233;s isol&#233;es&#034; - du moins celles qui ont pr&#233;serv&#233; leur identit&#233; jusqu'au vingti&#232;me si&#232;cle - refusent constamment d'&#234;tre absorb&#233;es par la culture dominante ou par la &#034;sous-culture&#034; noire, au sein de laquelle les sociologues modernes pr&#233;f&#232;rent les ranger. Dans les ann&#233;es soixante-dix, inspir&#233;s par la renaissance des Natifs Am&#233;ricains, un certain nombre de groupes - parmi lesquels les Moors et les Ramapaughs - s'adress&#232;rent au Bureau des Affaires Indiennes (BIA) pour &#234;tre reconnus comme tribus indiennes. Ils re&#231;urent le soutien des activistes indig&#232;nes mais se virent refuser la reconnaissance officielle. Apr&#232;s tout, s'ils avaient obtenu gain de cause, leur victoire aurait pu &#233;tablir un pr&#233;c&#233;dent dangereux pour les marginaux de toutes sortes, des &#034;Peyotistes blancs&#034; et autres Hippies aux nationalistes noirs, ariens, anarchistes et libertaires - une &#034;r&#233;serve&#034; pour tout le monde et pour n'importe qui ! Le &#034;Projet Europ&#233;en&#034; ne peut pas reconna&#238;tre l'existence de l'Homme Sauvage - le chaos vert reste une trop grande menace pour le r&#234;ve imp&#233;rial d'ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les Moors et les Ramapaughs rejet&#232;rent essentiellement l'explication &#034;diachronique&#034; ou historique de leur origine au profit d'une identit&#233; &#034;synchronique&#034; fond&#233;e sur le &#034;mythe&#034; de l'adoption indienne. Autrement dit, ils s'auto-proclam&#232;rent &#034;Indiens&#034;. Si tous ceux qui veulent &#034;&#234;tre indien&#034; pouvaient ainsi s'auto-proclamer indien, imaginez quel d&#233;part pour Croatan ce serait. Cette vieille ombre occulte hante encore les restes de nos for&#234;ts (qui, soit dit en passant, se sont largement accrues dans le Nord-Est depuis les XVIII-XIXe si&#232;cles, alors que de vastes &#233;tendues de terre cultiv&#233;e sont retourn&#233;es &#224; la broussaille. Sur son lit de mort, Thoreau r&#234;vait du retour de &#034;...Indiens... for&#234;ts &#034; &lt;i&gt;(10)&lt;/i&gt; : le retour du r&#233;prim&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Moors et les Ramapaughs avaient &#233;videmment des raisons bien concr&#232;tes pour se vouloir indiens - apr&#232;s tout ils avaient des anc&#234;tres indiens - mais si nous consid&#233;rions leur auto-proclamation en termes aussi bien &#034;mythiques&#034; qu'historiques nous en apprendrions davantage sur notre qu&#234;te de la TAZ. Il existe dans les soci&#233;t&#233;s tribales ce que les anthropologistes appellent le mannenbunden : en changeant de forme, en s'incarnant dans le totem animal (loups garou, chamans jaguar, hommes l&#233;opard, sorci&#232;res chat etc.), les soci&#233;t&#233;s tot&#233;miques se vou&#232;rent &#224; une identification avec la Nature. Dans le contexte g&#233;n&#233;ral d'une soci&#233;t&#233; coloniale (comme le souligne Taussig dans Chamanisme, Colonialisme et Homme Sauvage), le pouvoir de changer de forme est partie prenante de la culture indig&#232;ne - ainsi la partie la plus r&#233;prim&#233;e de la soci&#233;t&#233; acquiert un pouvoir paradoxal fond&#233; sur le mythe d'un pouvoir occulte, &#224; la fois redout&#233; et d&#233;sir&#233; par les colonisateurs. Bien s&#251;r les indiens ont r&#233;ellement une certaine connaissance occulte ; mais, parce que l'Empire per&#231;oit cette culture indienne comme une sorte d'&#034;&#233;tat sauvage spirituel&#034;, les indiens en sont arriv&#233;s &#224; croire de plus en plus consciemment &#224; ce r&#244;le. M&#234;me s'ils sont marginalis&#233;s, la Marge acquiert une aura magique. Avant l'homme blanc, ils n'&#233;taient que de simples tribus d'individus - ils sont maintenant les &#034;gardiens de la Nature&#034;, les habitants de l'&#034;&#233;tat de Nature&#034;. Finalement le colonisateur lui-m&#234;me est s&#233;duit par ce &#034;mythe&#034;. Chaque fois qu'un Am&#233;ricain veut &#234;tre en marge de la soci&#233;t&#233; ou revenir &#224; la terre, il &#034;devient indien&#034;. Les d&#233;mocrates radicaux du Massachusetts (descendants spirituels des Protestants radicaux) qui organis&#232;rent la Partie de Th&#233; et crurent r&#233;ellement que les gouvernements pourraient &#234;tre abolis (toute la r&#233;gion de Berkshire s'auto-proclama &#034;&#233;tat de Nature&#034; !), se d&#233;guis&#232;rent en &#034;Mohawks&#034;. De cette fa&#231;on, les colonisateurs qui se trouv&#232;rent soudain en marge de la m&#232;re patrie, adopt&#232;rent le r&#244;le des indiens marginaux, cherchant ainsi (d'une certaine fa&#231;on) &#224; s'approprier leur pouvoir occulte, leur rayonnement mythique. Des Hommes des Montagnes aux Scouts, le r&#234;ve de &#034;devenir indien&#034; s'inscrit en filigrane dans l'histoire, la culture et la conscience am&#233;ricaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette hypoth&#232;se est &#233;galement confort&#233;e par l'imagerie sexuelle associ&#233;e aux groupes &#034;tri-raciaux&#034;. Les &#034;natifs&#034; sont bien s&#251;r toujours immoraux, mais les ren&#233;gats raciaux et les marginaux sont carr&#233;ment des pervers-polymorphes. Les Boucaniers &#233;taient des sodomites, les Maroons et les Hommes des Montagnes des d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s, les &#034;Jukes and Kallikaks&#034; pratiquaient la fornication et l'inceste (entra&#238;nant des mutations telle que la polydactilie), les enfants couraient nus et se masturbaient ouvertement etc. Retourner &#224; un &#034;&#233;tat de Nature&#034; semble paradoxalement autoriser la pratique de tout acte &#034;non naturel&#034;, du moins si l'on en croit les Puritains et les Eug&#233;nistes. Et comme dans les soci&#233;t&#233;s r&#233;pressives racistes et moralistes beaucoup de gens d&#233;sirent pr&#233;cis&#233;ment ces actes licencieux, ils projettent leurs d&#233;sirs sur les marginalis&#233;s, et se convainquent ainsi eux-m&#234;mes qu'ils restent purs et civilis&#233;s. De fait, certaines communaut&#233;s marginalis&#233;es rejettent effectivement la moralit&#233; du consensus - chez les pirates c'est certain ! - et r&#233;alisent sans aucun doute les d&#233;sirs r&#233;foul&#233;s de la civilisation. (Ne le feriez-vous pas ?) Devenir &#034;sauvage&#034; est toujours un acte &#233;rotique, un acte de nudit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de quitter le th&#232;me des &#034;tri-raciaux isol&#233;s&#034;, j'aimerais rappeler l'enthousiasme de Nietzsche pour le &#034;m&#233;lange des races&#034;. Impressionn&#233; par la vigueur et la beaut&#233; des cultures hybrides, il proposa le m&#233;lange des g&#232;nes, non seulement comme une solution au probl&#232;me de race, mais aussi comme le principe d'une nouvelle humanit&#233;, lib&#233;r&#233;e du chauvinisme ethnique et national - sans doute fut-il un pr&#233;curseur du &#034;nomadisme psychique&#034;. Le r&#234;ve de Nietzsche semble toujours aussi &#233;loign&#233; de nous qu'il le fut de lui. Le chauvinisme r&#232;gne toujours. Les cultures m&#233;lang&#233;es restent submerg&#233;es. Mais les zones autonomes des Boucaniers et des Maroons, des Ishmaels et des Moors, des Ramapaughs et des &#034;Kallikaks&#034;, ou plut&#244;t leurs histoires respectives, sont r&#233;v&#233;latrices de ce que Nietzsche aurait pu appeler la &#034;Volont&#233; du Puissance comme Disparition&#034;. Une id&#233;e &#224; laquelle il nous faut revenir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;6.La Musique comme Principe d'organisation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Entre-temps, tournons-nous vers l'histoire de l'anarchisme classique &#224; la lumi&#232;re du concept de la TAZ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant la &#034;fermeture de la carte du monde&#034;, une grande &#233;nergie anti-autoritaire a &#233;t&#233; investie dans des communes &#034;s&#233;cessionnistes&#034; comme celle des Modern Times, Phalanst&#232;res et autres. Il est int&#233;ressant de noter que certaines d'entre elles n'&#233;taient pas destin&#233;es &#224; durer &#034;toujours&#034;, mais seulement tant que le projet s'av&#233;rerait satisfaisant. Selon les standards Socialistes/Utopiques, ces exp&#233;riences &#034;&#233;chou&#232;rent&#034;, et de fait nous savons peu de choses les concernant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand il devint impossible de fuir au-del&#224; des fronti&#232;res, l'&#232;re des Communes urbaines r&#233;volutionnaires commen&#231;a en Europe. Les Communes de Paris, Lyon et Marseille ne surv&#233;curent pas assez longtemps pour endosser un caract&#232;re permanent, et on se demande si elles en eurent m&#234;me jamais l'intention. De notre point de vue, l'&#233;l&#233;ment essentiel de fascination est l'esprit de ces Communes. Pendant et apr&#232;s cette p&#233;riode, les anarchistes adopt&#232;rent la pratique du nomadisme r&#233;volutionnaire, passant de soul&#232;vement en soul&#232;vement, veillant &#224; garder vivante en eux l'intensit&#233; spirituelle exp&#233;riment&#233;e au moment de l'insurrection. En fait, certains anarchistes du courant stirnerien/nietzsch&#233;en en vinrent &#224; consid&#233;rer cette activit&#233; comme une fin en soi, une mani&#232;re de toujours occuper une zone autonome, l'interzone qui s'ouvre au beau milieu ou dans le sillage d'une guerre ou d'une r&#233;volution (voir la &#034;zone&#034; de Pynchon dans L'Arc en ciel de la Gravit&#233;). Ils d&#233;clar&#232;rent qu'ils seraient les premiers &#224; se retourner contre toute r&#233;volution socialiste r&#233;ussie. Sauf anarchie universelle, ils n'avaient aucune intention de s'arr&#234;ter. Ils accueillirent avec enthousiasme les Soviets libres de la Russie de 1917, qui correspondaient &#224; leur objectif. Mais d&#232;s que les bolcheviques trahirent la R&#233;volution, les anarchistes individualistes furent les premiers &#224; reprendre le sentier de la guerre. Apr&#232;s Cronstadt, bien s&#251;r, tous les anarchistes condamn&#232;rent l'&#034;Union Sovi&#233;tique&#034; (une contradiction dans les termes) et partirent &#224; la recherche de nouvelles insurrections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Ukraine de Makhno et l'Espagne anarchiste &#233;taient con&#231;ues pour durer, et malgr&#233; les exigences d'une guerre continuelle, elles furent, dans une certaine mesure, des r&#233;ussites : non qu'elles dur&#232;rent &#034;longtemps&#034;, mais elles furent organis&#233;es avec succ&#232;s et, sans agression ext&#233;rieure, elles auraient pu se maintenir. Des exp&#233;riences de l'entre-deux-guerres, je retiendrais plut&#244;t la folle R&#233;publique de Fiume, beaucoup moins connue et qui n'&#233;tait pas con&#231;ue pour durer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gabriele D'Annunzio, po&#232;te D&#233;cadent, artiste, musicien, esth&#232;te, coureur de jupons, pionnier casse-cou de l'a&#233;ronautique, sorcier, g&#233;nie et goujat, &#233;mergea de la Premi&#232;re Guerre Mondiale en h&#233;ros, avec une petite arm&#233;e &#224; ses ordres : les &#034;Arditi&#034;. En manque d'aventure, il d&#233;cida de prendre la ville de Fiume &#224; la Yougoslavie et de la donner &#224; l'Italie. Apr&#232;s une c&#233;r&#233;monie n&#233;crophage au cimeti&#232;re de Venise en compagnie de sa ma&#238;tresse, il partit conqu&#233;rir Fiume et y parvint sans difficult&#233; particuli&#232;re. Mais l'Italie refusa son offre g&#233;n&#233;reuse, et le Premier Ministre le traita de fou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vex&#233;, D'Annunzio d&#233;cida de d&#233;clarer l'ind&#233;pendance et de voir combien de temps il pouvait tenir. Avec un ami anarchiste, il r&#233;digea la Constitution, qui instaurait la musique comme principe central de l'&#201;tat. La Marine (constitu&#233;e de d&#233;serteurs et de marins unionistes anarchistes milanais) prit le nom d'Uscochi, d'apr&#232;s le nom des pirates disparus qui v&#233;curent sur des &#238;les au large de la c&#244;te locale et d&#233;pouill&#232;rent les navires v&#233;nitiens et ottomans. Les Uscochi modernes r&#233;ussirent quelques coups fumants : de riches navires marchands italiens offrirent soudain un avenir &#224; la R&#233;publique : de l'argent dans les coffres ! Artistes, boh&#233;miens, aventuriers, anarchistes (D'Annunzio correspondait avec Malatesta), fugitifs et r&#233;fugi&#233;s apatrides, homosexuels, dandys militaires (l'uniforme - plus tard r&#233;cup&#233;r&#233; par les SS - &#233;tait noir, orn&#233; du cr&#226;ne et des os crois&#233;s pirates), et r&#233;formateurs excentriques de toute tendance (y compris Bouddhistes, th&#233;osophistes et V&#233;dantistes) arriv&#232;rent en foule &#224; Fiume. La f&#234;te ne s'arr&#234;tait jamais. Chaque matin d'Annunzio lisait des po&#232;mes et des manifestes depuis son balcon ; chaque soir avait lieu un concert, puis des feux d'artifice. C'&#233;tait toute l'activit&#233; du gouvernement. Dix huit mois plus tard, quand le vin et l'argent vinrent &#224; manquer et que la flotte italienne se montra enfin et balan&#231;a quelques obus sur le Palais Municipal, personne n'eut l'&#233;nergie de r&#233;sister.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'Annunzio, comme bon nombre d'anarchistes italiens, vira ensuite au fascisme - en fait Mussolini (l'ex-syndicaliste) s&#233;duisit lui-m&#234;me le po&#232;te. Quand D'Annunzio comprit son erreur, il &#233;tait trop tard. Bien que d&#233;j&#224; vieux et malade, le Duce le fit assassiner - jeter de son balcon - et en fit un &#034;martyr&#034;. Bien que Fiume n'ait pas le s&#233;rieux de l'Ukraine libre ou de Barcelone, elle nous en apprend probablement plus sur certains aspects de notre recherche. C'&#233;tait, d'une certaine mani&#232;re, la derni&#232;re des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) - et peut-&#234;tre m&#234;me la toute premi&#232;re TAZ moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que si l'on compare Fiume avec le soul&#232;vement de Paris en 1968 (ou les insurrections urbaines italiennes du d&#233;but des ann&#233;es soixante-dix), ou encore avec les communaut&#233;s de la contre-culture am&#233;ricaine et leurs influences anarcho-Nouvelle Gauche, on peut relever quelques similitudes : l'importance de la th&#233;orie esth&#233;tique (voir les Situationnistes) et ce que l'on pourrait appeler &#034;les &#233;conomies pirates&#034; - vivre bien sur le surplus de la surproduction sociale -, jusqu'&#224; la popularit&#233; des uniformes militaires bigarr&#233;s et la musique comme facteur social r&#233;volutionnaire ; enfin un air finalement commun d'impermanence, une capacit&#233; &#224; bouger, &#224; changer de forme, &#224; se re-localiser dans d'autres universit&#233;s, d'autres montagnes, des ghettos, des usines, des maisons, des fermes abandonn&#233;es, ou m&#234;me dans d'autres niveaux de r&#233;alit&#233;. Personne n'essayait d'imposer encore la &#233;ni&#232;me Dictature R&#233;volutionnaire, ni &#224; Fiume, ni &#224; Paris, ni &#224; Millbrook. Soit le monde changerait, soit il ne changerait pas. En attendant continuons &#224; bouger et &#224; vivre intens&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1919, le Soviet de Munich (ou la R&#233;publique du Conseil), pr&#233;senta quelques-uns des aspects de la TAZ, m&#234;me si - comme la plupart des r&#233;volutions - ses buts avou&#233;s n'&#233;taient pas exactement &#034;temporaires&#034;. La participation de Gustave Landauer - comme Ministre de la Culture - de Silvio Gesell - Ministre de l'Economie - et de quelques autres socialistes anti-autoritaires et libertaires extr&#233;mistes, comme les po&#232;tes et dramaturges Ernst Toller et Ret Marut (le romancier B. Traven), conf&#233;ra au Soviet un net parfum d'anarchie. Landauer, qui avait pass&#233; des ann&#233;es dans l'isolement - pour travailler sur sa grande synth&#232;se de Nietzsche, Proudhon, Kropotkine, Stirner, Meister Eckardt, les mystiques radicaux et les volk-philosophes romantiques - savait depuis le d&#233;but que le Soviet &#233;tait vou&#233; &#224; l'&#233;chec ; il esp&#233;rait simplement qu'il durerait assez longtemps pour &#234;tre compris. Kurt Eisner, le fondateur martyr du Soviet, croyait litt&#233;ralement que les po&#232;tes et la po&#233;sie devaient &#234;tre &#224; la base de la r&#233;volution. On &#233;labora des plans pour consacrer une bonne partie de la Bavi&#232;re &#224; une exp&#233;rience d'&#233;conomie anarcho-socialiste et de communaut&#233;. Landauer fit des propositions pour un syst&#232;me d'Ecole Libre et de Th&#233;&#226;tre du Peuple. Le soutien au Soviet resta confin&#233; aux travailleurs les plus pauvres, aux banlieues boh&#233;miennes de Munich et &#224; des groupes comme les WanderVogel (le mouvement n&#233;o-romantique de la jeunesse), les juifs radicaux (comme Buber), les Expressionistes et autres marginaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi les historiens le consid&#232;rent comme une &#034;R&#233;publique de Comptoir&#034; et minimisent sa signification en lui opposant celle des participations Marxiste et Spartakiste aux r&#233;volutions allemandes de l'apr&#232;s-guerre. D&#233;pass&#233; par les Communistes, et finalement assassin&#233; par des soldats diligent&#233;s par la soci&#233;t&#233; occulte/fasciste Thule, Landauer m&#233;rite qu'on se souvienne de lui comme d'un saint. Pourtant m&#234;me les anarchistes d'aujourd'hui ont tendance &#224; ne pas le comprendre et le condamnent pour s'&#234;tre &#034;vendu&#034; &#224; un &#034;gouvernement socialiste&#034;. Si le Soviet avait dur&#233; ne serait ce qu'une ann&#233;e, on pleurerait au souvenir de sa beaut&#233; - mais avant m&#234;me que les premi&#232;res fleurs de ce Printemps ne soient fan&#233;es, le Geist et l'&#226;me de la po&#233;sie avaient &#233;t&#233; &#233;cras&#233;s, et nous avons oubli&#233;. Imaginez le bonheur de respirer l'air d'une ville o&#249; le Ministre de la Culture vient d'annoncer que les &#233;coliers vont bient&#244;t &#233;tudier les oeuvres de Walt Whitman. &#034;Ah ! for a time machine...&#034;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;7.La Volont&#233; de Puissance comme Disparition&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Foucault, Baudrillard et consors ont longuement discut&#233; des diff&#233;rents modes de &#034;disparition&#034;. Je voudrais sugg&#233;rer ici que la TAZ est dans un certain sens une tactique de la disparition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les Th&#233;oriciens parlent de la disparition du Social, ils expriment d'une part l'impossibilit&#233; d'une &#034;R&#233;volution Sociale&#034;, et d'autre part l'impossibilit&#233; de &#034;l'&#201;tat&#034; - l'ab&#238;me du pouvoir, la fin du discours du pouvoir. La question anarchiste dans ce cas devrait &#234;tre : pourquoi se soucier d'affronter un &#034;pouvoir&#034; qui a perdu toute signification et qui n'est plus que pure Simulation ? De tels affrontements ne produiront que d'horribles et dangereux spasmes de violence de la part des t&#234;tes pleines de merde-en-guise-de-cerveau qui ont h&#233;rit&#233; des cl&#233;s de toutes les armureries et toutes les prisons. (Peut-&#234;tre n'est-ce qu'une grossi&#232;re incompr&#233;hension am&#233;ricaine de la sublime et subtile Th&#233;orie Franco-Germanique. Si c'est le cas, tant pis ; qui a dit qu'il fallait comprendre une id&#233;e pour s'en servir ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle que je la comprends, la disparition semble &#234;tre une option radicale tout &#224; fait logique pour notre &#233;poque et nullement un d&#233;sastre ou une mort du projet radical. Contrairement &#224; l'interpr&#233;tation nihiliste morbide de la Th&#233;orie Franco-Germanique, j'entends miner celle-ci pour l'exploiter &#224; des fins strat&#233;giques au service d'une &#034;r&#233;volution de la vie quotidienne&#034; de tous les instants : une lutte que rien ne peut arr&#234;ter, pas m&#234;me l'ultime &#233;chec de la r&#233;volution politique ou sociale, parce que rien, hormis la fin du monde, ne peut mettre fin &#224; la vie quotidienne, ni &#224; nos aspirations aux bonnes choses, au Merveilleux. Comme le disait Nietzsche, si le monde pouvait finir, logiquement il l'aurait d&#233;j&#224; fait ; s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne finit pas. Ou selon la formule d'un soufi, peu importe le nombre de pintes de vin interdit que nous buvons, nous emm&#232;nerons notre soif furieuse dans l'&#233;ternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zerzan et Black ont tous deux not&#233; quelques &#034;&#233;l&#233;ments du Refus&#034; (selon le terme de Zerzan), qui apparaissent d'une certaine mani&#232;re comme les sympt&#244;mes d'une culture radicale de la disparition, en partie inconscients mais en partie conscients, et qui influencent bien plus les gens qu'aucune id&#233;e gauchiste ou anarchiste. Ces gestes vont contre les institutions et sont, en ce sens, &#034;n&#233;gatifs&#034;, mais tout geste n&#233;gatif sugg&#232;re aussi une tactique &#034;positive&#034; pour remplacer plut&#244;t que simplement refuser l'institution honnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, le geste n&#233;gatif contre la mise &#224; l'&#233;cole est &#034;l'analphab&#233;tisme volontaire&#034;. Etant donn&#233; que je ne partage pas la v&#233;n&#233;ration lib&#233;rale pour l'alphab&#233;tisation, au nom de l'am&#233;lioration sociale, je ne peux pas vraiment m'associer aux cris de consternation que l'on entend partout &#224; ce sujet : j'ai de la sympathie pour les enfants qui refusent les livres et les ordures qu'ils contiennent. Cependant, il y a des alternatives positives qui ont recours &#224; cette m&#234;me &#233;nergie de la disparition. L'&#233;cole &#224; la maison et l'apprentissage de l'artisanat, comme l'absent&#233;isme scolaire, ont pour effet d'&#233;chapper &#224; la prison de l'&#233;cole. Le piratage informatique est une autre forme d'&#034;&#233;ducation&#034; assez proche de l'&#034;invisibilit&#233;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre la politique, un geste n&#233;gatif de masse consiste tout simplement &#224; ne pas voter. L'&#034;apathie&#034; (c'est-&#224;-dire le sain ennui du Spectacle &#233;cul&#233;), &#233;loigne la moiti&#233; de la nation des urnes ; l'anarchie n'a jamais obtenu autant ! (Pas plus qu'elle n'avait &#224; voir avec l'&#233;chec du dernier Recensement). L&#224; encore, il y a des parall&#232;les positives : le &#034;r&#233;seautage&#034; comme alternative &#224; la politique est pratiqu&#233; &#224; bien des niveaux de la soci&#233;t&#233;, et l'organisation non hi&#233;rarchique a atteint une grande popularit&#233;, m&#234;me en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que &#231;a marche. (ACT UP et Earth First ! en sont deux exemples. Les Alcooliques Anonymes en est un autre, aussi bizarre que cela puisse para&#238;tre.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absent&#233;isme, de l'ivresse sur le lieu de travail, du sabotage, et de la pure inattention - mais il peut aussi faire na&#238;tre de nouveaux modes de r&#233;bellion : davantage d'auto-emploi, la participation &#224; l'&#233;conomie &#034;noire&#034; et au lavoro nero, les magouilles des ch&#244;meurs et autre options ill&#233;gales, culture d'herbe etc. - autant d'activit&#233;s plus ou moins &#034;invisibles&#034; compar&#233;es aux tactiques traditionnelles d'affrontement de la gauche, comme la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Refus de l'Eglise ? Eh bien, &#034;l'acte n&#233;gatif&#034; ici consiste probablement &#224;... regarder la t&#233;l&#233;vision. Mais les alternatives positives incluent toutes sortes de formes non autoritaires de spiritualit&#233;, du Christianisme &#034;sans &#233;glise&#034; au n&#233;o-paganisme. L'Am&#233;rique marginale regorge de ce que j'aime bien appeler des &#034;Religions libres&#034; - autant de petits cultes auto-cr&#233;&#233;s, mi-s&#233;rieux/mi-d&#233;lirants, influenc&#233;s par des courants tels que le Discordianisme et l'anarcho-Tao&#239;sme - qui proposent une &#034;quatri&#232;me voie en pleine croissance&#034;, &#233;chappant aux &#233;glises traditionnelles, aux bigots t&#233;l&#233;vang&#233;listes et au consum&#233;risme froid du New Age. On peut &#233;galement dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste &#224; cr&#233;er des &#034;moralit&#233;s priv&#233;es&#034; au sens nietzsch&#233;en : la spiritualit&#233; des &#034;esprits libres&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le refus n&#233;gatif du Foyer est &#034;le sans-logisme&#034;, que nombre de ceux qui ne souhaitent pas &#234;tre contraints &#224; la nomadologie per&#231;oivent comme une forme d'exclusion. Mais le &#034;sans-logisme&#034; peut, d'une certaine mani&#232;re, &#234;tre une vertu, une aventure - c'est du moins ainsi qu'il est per&#231;u par l'&#233;norme mouvement international des squatters, nos routards modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le refus n&#233;gatif de la Famille est &#233;videmment le divorce, ou autre sympt&#244;me de &#034;rupture&#034;. L'alternative positive na&#238;t de la prise de conscience que la vie peut &#234;tre plus heureuse sans la famille nucl&#233;aire ; &#224; partir de l&#224; s'&#233;panouissent des centaines de fleurs - du parent unique au mariage de groupe et au groupe d'affinit&#233; &#233;rotique. Le &#034;Projet Europ&#233;en&#034; m&#232;ne un combat d'arri&#232;re-garde pour d&#233;fendre la &#034;Famille&#034; - la mis&#232;re oedipienne est au centre du Contr&#244;le. Les alternatives existent - mais elles doivent rester cach&#233;es, en particulier depuis la Guerre contre le Sexe des ann&#233;es quatre-vingt et quatre-vingt-dix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; est le refus de l'Art ? &#034;L'acte n&#233;gatif&#034; ne r&#233;side pas dans le nihilisme stupide de la &#034;Gr&#232;ve de l'Art (11)&#034;, ou dans la d&#233;gradation d'une peinture c&#233;l&#232;bre - il se trouve dans l'ennui quasi universel qui gagne tout le monde &#224; la simple mention du mot. En quoi consisterait l'&#034;acte positif&#034; ? Est-il possible d'imaginer une esth&#233;tique qui n'engage pas, qui se d&#233;gage elle-m&#234;me de l'Histoire et m&#234;me du March&#233; ? ou au moins qui tende vers cela ? Qui voudrait remplacer la repr&#233;sentation par la pr&#233;sence ? Comment la pr&#233;sence peut-elle se faire ressentir dans (ou &#224; travers) la repr&#233;sentation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La linguistique du Chaos&#034; r&#233;v&#232;le une pr&#233;sence qui &#233;chappe continuellement &#224; toutes les prescriptions du langage et des syst&#232;mes de sens ; une pr&#233;sence &#233;lusive, &#233;vanescente, lat&#238;f (&#034;subtile&#034;, un terme de l'alchimie soufie) - l'Attracteur &#201;trange autour duquel les m&#232;mes s'accumulent, chaotiquement, en nouveaux ordonnancements spontan&#233;s. Nous avons ici une esth&#233;tique du territoire-fronti&#232;re entre le chaos et l'ordre, la marge, la zone de &#034;catastrophe&#034; o&#249; la panne du syst&#232;me &#233;quivaut &#224; une soudaine illumination &lt;i&gt;(Annexe I)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La disparition de l'artiste EST, en termes situationnistes, &#034;la suppression et la r&#233;alisation de l'art&#034;. Mais d'o&#249; disparaissons-nous ? Est-ce que jamais on nous verra et on nous entendra &#224; nouveau ? Nous partons pour Croatan - quel est notre destin ? Tous nos arts sont un mot d'adieu &#224; l'histoire - &#034;Partis pour Croatan&#034; - mais o&#249; est Croatan, et que ferons-nous l&#224;-bas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En premier lieu nous ne parlons pas ici de dispara&#238;tre litt&#233;ralement du monde et de son avenir : pas de retour dans le temps vers une &#034;soci&#233;t&#233; de loisir originel&#034; pal&#233;olithique, pas d'utopie &#233;ternelle, pas de retraite dans les montagnes, pas d'&#238;le ; pas non plus d'utopie post-R&#233;volutionnaire - et plus probablement pas de R&#233;volution du tout ! - pas de disparition volontaire (VONU) &lt;i&gt;(12)&lt;/i&gt;, pas de Stations Spatiales anarchistes - nous n'acceptons pas non plus la &#034;disparition baudrillardienne&#034; dans le silence d'une hyperconformit&#233; ironique. Je n'ai rien contre les Rimbauds qui fuient l'Art pour quelque possible Abyssinie. Mais on ne peut pas construire une esth&#233;tique, m&#234;me de la disparition, sur le simple acte de ne jamais revenir. En affirmant que nous ne sommes pas une avant-garde, et qu'il n'y a pas d'avant-garde, nous avons &#233;crit notre &#034;Partis pour Croatan&#034; - la question qui se pose alors est : comment envisager la &#034;vie quotidienne&#034; &#224; Croatan ? surtout si nous ne savons pas si Croatan existe dans le Temps (&#224; l'&#194;ge de Pierre ou de la Post-R&#233;volution) ou dans l'Espace, en tant qu'utopie, ville oubli&#233;e du Midwest, ou Abyssinie ? O&#249; et pour quand est le monde de la cr&#233;ativit&#233; sans m&#233;diation ? S'il peut exister, il existe r&#233;ellement - mais peut-&#234;tre seulement comme une sorte de r&#233;alit&#233; alternative que nous n'aurions pas encore appris &#224; percevoir. O&#249; chercherions-nous les graines de cet autre monde - les mauvaises herbes qui l&#233;zardent nos trottoirs ? Quels sont les indices, les bonnes directions ? Le doigt point&#233; vers la lune ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Je crois, ou du moins j'aimerais dire que la seule solution &#224; la &#034;suppression et &#224; la r&#233;alisation&#034; de l'Art r&#233;side dans l'&#233;mergence de la TAZ. Je rejetterais fermement la critique selon laquelle la TAZ n'est &#034;rien d'autre qu'une oeuvre d'art&#034;, m&#234;me si elle en a quelques-uns des atours. Je sugg&#232;re que la TAZ est le seul &#034;temps&#034; et le seul &#034;espace&#034; o&#249; l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu cr&#233;atif, et comme une r&#233;elle contribution aux forces qui permettent &#224; la TAZ de s'agr&#233;ger et de se manifester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Monde de l'Art, l'Art est devenu une marchandise ; mais plus profond&#233;ment encore, il y a le probl&#232;me de la re-pr&#233;sentation elle-m&#234;me et le refus de toute m&#233;diation. Dans la TAZ, l'art-marchandise est tout simplement impossible ; il sera au contraire une condition de vie. La m&#233;diation est plus difficile &#224; d&#233;passer, mais la suppression des barri&#232;res entre artistes et &#034;utilisateurs&#034; d'art tendra vers une situation o&#249; (comme l'a d&#233;crit A. K. Coomaraswamy) &#034;l'artiste n'est pas une personne particuli&#232;re, mais toute personne est un artiste particulier&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sum&#233; : la disparition n'est pas n&#233;cessairement une &#034;catastrophe&#034; - except&#233; au sens math&#233;matique d'un &#034;soudain changement topologique&#034;. Tous les gestes positifs &#233;num&#233;r&#233;s ici semblent impliquer diff&#233;rents degr&#233;s d'invisibilit&#233; et non le traditionnel affrontement r&#233;volutionnaire. La &#034;Nouvelle Gauche&#034; n'a jamais vraiment cru en sa propre existence avant de se voir aux infos du soir. A l'oppos&#233;, la Nouvelle Autonomie infiltrera les m&#233;dias ou les subvertira de l'int&#233;rieur - sans quoi elle ne sera jamais &#034;vue&#034; du tout. La TAZ existe non seulement au-del&#224; du Contr&#244;le, mais par-del&#224; la d&#233;finition, au-del&#224; de l'acte asservissant de voir et de nommer, par-del&#224; la compr&#233;hension de l'&#201;tat, par-del&#224; l'aptitude de l'&#201;tat &#224; voir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;8.Des trous-&#224;-rats dans la Babylone de l'information&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La tactique radicale consciente de la TAZ &#233;mergera sous certaines conditions :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1.&lt;/strong&gt; La lib&#233;ration psychologique. C'est-&#224;-dire que nous devons r&#233;aliser (rendre r&#233;els) les moments et les espaces o&#249; la libert&#233; est non seulement possible mais actuelle. Nous devons savoir de quelles fa&#231;ons nous sommes opprim&#233;s, et aussi de quelles fa&#231;ons nous nous auto-r&#233;primons, ou nous nous prenons au pi&#232;ge d'un fantasme dont les id&#233;es nous oppriment. Le TRAVAIL, par exemple est une source de mis&#232;re bien plus actuelle pour la plupart d'entre nous, que la politique l&#233;gislative. L'ali&#233;nation est beaucoup plus dangereuse que de vieilles id&#233;ologies surann&#233;es, &#233;dent&#233;es et mourantes. S'accrocher mentalement &#224; des &#034;id&#233;aux&#034; - qui s'av&#232;rent n'&#234;tre en fait que de pures projections de notre ressentiment et de notre impression d'&#234;tre des victimes - ne fera jamais avancer notre projet. La TAZ n'est pas le pr&#233;sage d'une quelconque Utopie Sociale toujours &#224; venir, &#224; laquelle nous devons sacrifier nos vies pour que les enfants de nos enfants puissent respirer un peu d'air libre. La TAZ doit &#234;tre la sc&#232;ne de notre autonomie pr&#233;sente, mais elle ne peut exister qu'&#224; la condition que nous nous reconnaissions d&#233;j&#224; comme des &#234;tres libres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2.&lt;/strong&gt; Le contre-Net doit s'&#233;tendre. A l'heure actuelle, il est plus une abstraction qu'une r&#233;alit&#233;. L'&#233;change d'information des fanzines et des BBSs fait partie du travail de base n&#233;cessaire de la TAZ, mais une faible part de cette information a trait aux biens concrets ou aux services utiles &#224; la vie autonome. Nous ne vivons pas dans le Cyberspace ; en r&#234;ver serait tomber dans la CyberGnose, dans la fausse transcendance du corps. La TAZ est un espace physique : nous y sommes ou nous n'y sommes pas. Tous les sens doivent &#234;tre impliqu&#233;s. D'une certaine mani&#232;re, le Web est un sens nouveau, mais il doit s'ajouter aux autres - on ne doit pas, comme dans une pi&#232;tre parodie de transe mystique, &#233;liminer les autres. La totale r&#233;alisation du complexe-TAZ serait impossible sans le Web. Mais le Web n'est pas une fin en soi. C'est une arme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3.&lt;/strong&gt; L'appareil du Contr&#244;le - &#034;l'&#201;tat&#034; - doit (ou c'est ce que nous devons croire) continuer simultan&#233;ment &#224; se d&#233;liter et se p&#233;trifier, il doit suivre son cours actuel o&#249; une rigidit&#233; hyst&#233;rique vient de plus en plus masquer un vide, un ab&#238;me du pouvoir. A mesure que le pouvoir &#034;dispara&#238;t&#034;, notre volont&#233; de pouvoir doit &#234;tre la disparition. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quant &#224; savoir si la TAZ doit &#234;tre envisag&#233;e &#034;simplement&#034; comme une oeuvre d'art, nous en avons d&#233;j&#224; discut&#233;. Mais, demanderez-vous aussi, n'est-ce qu'un pauvre trou &#224; rats dans la Babylone de l'Information, ou plut&#244;t un labyrinthe de tunnels de plus en plus interconnect&#233;s, et uniquement vou&#233; &#224; l'impasse &#233;conomique d'un parasitisme pirate ? Je r&#233;pondrai que je pr&#233;f&#232;re &#234;tre un rat dans le mur qu'un rat dans une cage - mais j'insisterai aussi sur le fait que la TAZ transcende ces cat&#233;gories. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un monde dans lequel la TAZ r&#233;ussirait &#224; prendre racine ressemblerait au monde imagin&#233; par P. M. dans son roman bolo'bolo &lt;i&gt;(13)&lt;/i&gt;. La TAZ est peut-&#234;tre une &#034;proto-bolo&#034;. Et pour autant que la TAZ existe maintenant, elle est beaucoup plus que la n&#233;gativit&#233; mondaine ou que la marginalit&#233; de la contre-culture. Nous avons soulign&#233; l'aspect festif de l'instant non Contr&#244;l&#233; qui adh&#232;re en auto-organisation spontan&#233;e, mais br&#232;ve. C'est une &#034;&#233;piphanie&#034; - une exp&#233;rience forte aussi bien au niveau social qu'individuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lib&#233;ration se r&#233;alise dans la lutte - c'est l'essence de la &#034;victoire sur soi&#034; de Nietzsche. Cette th&#232;se peut &#233;galement prendre pour signe son id&#233;e de l'errance. C'est le concept pr&#233;curseur de la d&#233;rive, au sens situationniste et de la d&#233;finition de Lyotard du travail de d&#233;rive. Nous pouvons apercevoir une g&#233;ographie compl&#232;tement nouvelle, une sorte de carte de p&#232;lerinage sur laquelle on a remplac&#233; les lieux saints par des exp&#233;riences maximales et des TAZs : une science r&#233;elle de la psychotopographie, que l'on pourrait peut-&#234;tre appeler &#034;g&#233;o-autonomie&#034; ou &#034;anarchomancie&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La TAZ implique une certaine sauvagerie, une &#233;volution du domestique au sauvage, un &#034;retour&#034; qui est aussi un pas en avant. Elle implique &#233;galement un &#034;yoga&#034; du chaos, un projet d'organisation plus &#034;raffin&#233;e&#034; (de la conscience ou simplement de la vie), que l'on approche en &#034;surfant la vague du chaos&#034;, du dynamisme complexe. La TAZ est un art de vivre en perp&#233;tuel essor, sauvage mais doux - un s&#233;ducteur, pas un violeur, un contrebandier plut&#244;t qu'un pirate sanguinaire, un danseur et pas un eschatologiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Admettons que nous ayons particip&#233; &#224; des f&#234;tes o&#249;, l'espace d'une nuit, une r&#233;publique de d&#233;sirs gratifi&#233;s a &#233;t&#233; atteinte. Ne devrions-nous pas admettre que la politique de cette nuit a pour nous plus de force et de r&#233;alit&#233; que celle du gouvernement am&#233;ricain tout entier ? Quelques-unes des &#034;f&#234;tes&#034; que nous avons cit&#233;es ont dur&#233; deux ou trois ann&#233;es. Est-ce quelque chose qui m&#233;rite d'&#234;tre imagin&#233;, qui m&#233;rite qu'on se batte pour elle ? Etudions l'invisibilit&#233;, le nomadisme psychique, travaillons avec le Web - qui sait ce que nous atteindrons ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Equinoxe du Printemps 1990 &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Annexe I&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La linguistique du chaos&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pas encore une science mais une proposition : que certains probl&#232;mes linguistiques puissent &#234;tre r&#233;solus en consid&#233;rant le langage comme un syst&#232;me dynamique complexe, un &#034;champ chaotique&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi toutes les r&#233;ponses &#224; la linguistique de Saussure, nous en retiendrons deux : la premi&#232;re, &#034;l'antilinguistique&#034;, dont la piste, dans la p&#233;riode moderne, suit le d&#233;part de Rimbaud pour l'Abyssinie, Nietzsche - &#034;je crains que nous ne nous lib&#233;rions jamais de Dieu, tant que nous continuerons de croire &#224; la grammaire&#034; -, dada, &#034;la Carte n'est pas le territoire&#034; de Korzybski, les cut-ups de Burroughs et &#034;la travers&#233;e dans la Chambre Grise&#034;, ou encore Zerzan attaquant le langage lui-m&#234;me comme repr&#233;sentation et comme m&#233;diation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde, la linguistique de Chomsky avec sa croyance en une &#034;grammaire universelle&#034; et ses diagrammes-arbres, qui constitue (je le crois) une tentative de sauvetage du langage par la d&#233;couverte de ses &#034;invariants cach&#233;s&#034;. Assez similaire &#224; la tentative de certains scientifiques voulant &#034;sauver&#034; la physique de l'&#034;irrationalit&#233;&#034; de la m&#233;canique quantique. On aurait attendu Chomsky l'anarchiste du c&#244;t&#233; des nihilistes, mais en fait sa belle th&#233;orie a plus de choses en commun avec Platon ou avec le soufisme. La m&#233;taphysique traditionnelle d&#233;crit le langage comme une pure lumi&#232;re brillant &#224; travers le verre color&#233; des arch&#233;types ; Chomsky parle de grammaires &#034;inn&#233;es&#034;. Les mots sont des feuilles, les phrases des branches, les langues maternelles des membres, les familles de langage des troncs, et les racines sont au &#034;paradis&#034;... ou dans l'ADN. J'appelle &#231;a de l'&#034;herm&#233;talinguistique&#034; - herm&#233;tique et m&#233;taphysique. Il me semble que le nihilisme (ou la &#034;Heavy-m&#233;talinguistique&#034; en hommage &#224; Burroughs) ait conduit le langage dans une impasse et l'ait dangereusement expos&#233; &#224; l'&#034;impossible&#034; (un tour de force, mais un tour de force d&#233;primant). Chomsky, lui, tient jusqu'au bout la promesse et l'espoir d'une r&#233;v&#233;lation de derni&#232;re minute, ce qui me para&#238;t tout aussi difficile &#224; accepter. Moi aussi j'aimerais bien &#034;sauver&#034; le langage, mais sans avoir recours &#224; un quelconque &#034;esprit&#034;, &#224; une pr&#233;tendue r&#232;gle divine, &#224; une martingale universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais revenons &#224; Saussure et &#224; ses notes, publi&#233;es &#224; titre posthume, sur les anagrammes dans la po&#233;sie latine : nous y trouvons quelques allusions &#224; un processus &#233;chappant, d'une certaine mani&#232;re, &#224; la dynamique signe/signifi&#233;. Saussure s'est trouv&#233; confront&#233; &#224; la suggestion d'une sorte de m&#233;talinguistique qui se produit &#224; l'int&#233;rieur du langage, et non pas issue d'un imp&#233;ratif cat&#233;gorique impos&#233; de l'ext&#233;rieur. D&#232;s que le langage se met &#224; jouer, comme dans les po&#232;mes acrostiches qu'il a &#233;tudi&#233;s, il entre en r&#233;sonance - une r&#233;sonance dont la complexit&#233; s'auto-amplifie. Saussure a tent&#233; de quantifier les anagrammes, mais ses statistiques lui &#233;chappaient (comme si quelque &#233;quation non lin&#233;aire intervenait). Il voyait des anagrammes partout, m&#234;me dans la prose latine, et commen&#231;ait &#224; se demander s'il n'avait pas des hallucinations - ou si les anagrammes relevaient d'un processus conscient naturel de la parole. Il abandonna le projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me pose la question : si ces donn&#233;es &#233;taient dig&#233;r&#233;es par un ordinateur, parviendrions-nous &#224; mod&#233;liser le langage en terme de syst&#232;mes dynamiques complexes ? Alors les grammaires ne seraient pas inn&#233;es, mais &#233;mergeraient du chaos comme des &#034;ordres sup&#233;rieurs&#034; &#233;voluant spontan&#233;ment - au sens de l'&#034;&#233;volution cr&#233;atrice&#034; de Prygogine. Les grammaires pourraient &#234;tre des &#034;attracteurs &#233;tranges&#034;, comme le motif cach&#233; qui est la &#034;cause&#034; de l'anagramme - des motifs qui sont r&#233;els mais n'ayant d'&#034;existence&#034; que par la manifestation de sous-motifs. Si le sens est insaisissable, c'est peut-&#234;tre parce que la conscience elle-m&#234;me, et donc le langage, est fractale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je trouve cette th&#233;orie bien plus anarchiste que l'antilinguistique ou la conception de Chomsky. Elle sugg&#232;re que le langage d&#233;passe la repr&#233;sentation et la m&#233;diation, non parce qu'il est inn&#233;, mais parce qu'il est chaos. Elle sugg&#232;re que toutes les exp&#233;riences dada&#239;stes (Feyerabend qualifiait son &#233;cole d'&#233;pist&#233;mologie scientifique d'&#034;anarchiste-dada&#034;), la po&#233;sie sonore, le geste, les cut-ups, les langages d'animaux etc. - tout cela concourrait non pas &#224; d&#233;couvrir ou &#224; d&#233;truire le sens, mais &#224; le cr&#233;er. Le nihilisme d&#233;signe obscur&#233;ment un langage cr&#233;ant &#034;arbitrairement&#034; du sens. La linguistique approuve joyeusement, mais ajoute que le langage peut d&#233;passer le langage, que du d&#233;clin et de la confusion tyrannique de la s&#233;mantique, il peut cr&#233;er de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Annexe II&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;H&#233;donisme appliqu&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La Bande &#224; Bonnot &#233;tait v&#233;g&#233;tarienne, et ne buvait que de l'eau. Ils eurent une mauvaise (quoique pittoresque) fin. La consommation des l&#233;gumes et de l'eau, qui sont en soi d'excellentes choses - du pur zen - ne devraient pas &#234;tre un martyre mais une &#233;piphanie. Le d&#233;ni de soi comme praxis radicale, l'impulsion de Leveller, un go&#251;t d'obscurit&#233; mill&#233;nariste - et ce courant dans la Gauche refleurit historiquement, comme le fondamentalisme n&#233;o-puritain et les r&#233;actions moralisantes de notre d&#233;cade. La Nouvelle Asc&#232;se, qu'elle soit pratiqu&#233;e par des dingues de la sant&#233; anorexiques, des sociologues-policiers aux l&#232;vres pinc&#233;es, des nihilistes-centre-ville bon chic-bon genre, des baptistes fascistes fait maison, des torpilles socialistes, des R&#233;publicains anti-drogue... a dans tous les cas le m&#234;me moteur : le ressentiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour affronter l'anesth&#233;sie persiflante contemporaine, nous &#233;rigerons une galerie de pr&#233;d&#233;cesseurs, des h&#233;ros qui continuent la lutte contre la mauvaise conscience mais qui savent encore faire la f&#234;te, une &#233;quipe g&#233;n&#233;tique g&#233;niale, une cat&#233;gorie rare et difficile &#224; d&#233;finir, des grands esprits, pas seulement &#224; la recherche de la V&#233;rit&#233;, mais de la v&#233;rit&#233; du plaisir, s&#233;rieux mais sachant boire, que leur heureuse disposition ne rendent pas paresseux mais aigus, brillants mais pas tourment&#233;s. Imaginez un Nietzsche avec une bonne digestion. Pas les &#201;picuriens ti&#232;des ou les Sybarites bouffis. Une sorte d'h&#233;donisme spirituel, un actuel Chemin des Plaisirs, une vision de la bonne vie, &#224; la fois noble et possible, enracin&#233;e dans la magnifique sur-abondance de la r&#233;alit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Shaykh Abu Sa'id de Khorassan... Charles Fourier... Brillat-Savarin... Rabelais... Abu Nuwas... Abu Khan III... Raoul Vaneigem... Oscar Wilde... Omar Khayyam... Sir Richard Burton... Emma Goldman... ajoutez les v&#244;tres ...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Annexe III&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Autres citations&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt; 1.&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Et pour nous, Il a pr&#233;vu le travail de ch&#244;meur perp&#233;tuel. Apr&#232;s tout, s'Il avait voulu que nous travaillions, Il n'aurait pas cr&#233;&#233; ce vin. Avec une outre pleine, monsieur, Vous pr&#233;cipiteriez-vous pour faire de l'&#233;conomie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Jalaloddin Rumi, Diwan-e Shams&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; 2.&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Ici, avec une miche de pain sous la Branche, une bouteille de vin, un livre de po&#233;sie - et Toi &#224; mes c&#244;t&#233;s, chantant dans la Nature, - Et la Nature qui est maintenant un Paradis. Ah ! mon aim&#233;e, remplis ma coupe qui lib&#232;re l'aujourd'hui des douleurs pass&#233;es et des craintes futures - Demain ? Oui, demain je pourrais &#234;tre moi-m&#234;me avec les sept mille ans d'hier. Ah ! mon Amour, puissions-nous conspirer toi et moi avec le Magicien pour capturer tout cet Ordre triste des choses, sans pourtant le d&#233;truire - et le refaire alors selon le D&#233;sir du Coeur !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Omar FitzGerald&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; 3.&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;L'histoire, le mat&#233;rialisme, le monisme, le positivisme, et tous les mots en &#034;ismes&#034; de ce monde sont des outils vieux et rouill&#233;s dont je n'ai plus besoin et auquel je ne pr&#234;te plus attention. Mon principe c'est la vie, ma fin c'est la mort. Je veux vivre ma vie intens&#233;ment pour embrasser ma vie tragiquement. Vous attendez la r&#233;volution ? La mienne a commenc&#233; il y a longtemps ! Quand vous serez pr&#234;ts (Mon Dieu, quelle attente sans fin !) je ferai volontiers un bout de chemin avec vous. Mais quand vous vous arr&#234;terez, je continuerai ma voie folle et triomphale vers la grande et sublime conqu&#234;te du n&#233;ant ! Toute soci&#233;t&#233; que vous b&#226;tirez aura ses limites. Et en dehors des limites de toute soci&#233;t&#233;, les clochards h&#233;ro&#239;ques et turbulents erreront, avec leurs pens&#233;es vierges et sauvages - eux qui ne peuvent vivre sans concevoir de toujours nouveaux et terribles &#233;clatements de r&#233;bellion ! Je serai parmi eux ! Et apr&#232;s moi, comme avant moi, il y aura ceux qui disent &#224; leurs fr&#232;res : &#034;Tournez-vous vers vous-m&#234;mes plut&#244;t que vers vos Dieux ou vos idoles. D&#233;couvrez ce qui se cache en vous-m&#234;mes ; ramenez-le &#224; la lumi&#232;re ; montrez-vous !&#034; Parce que toute personne qui, cherchant dans sa propre int&#233;riorit&#233;, extrait ce qui y &#233;tait cach&#233; myst&#233;rieusement, est une ombre qui &#233;clipse toute forme de soci&#233;t&#233; pouvant exister sous le soleil ! Toutes les soci&#233;t&#233;s tremblent quand l'aristocratie m&#233;prisante des clochards, les inaccessibles, les uniques, les ma&#238;tres de l'id&#233;al et les conqu&#233;rants du n&#233;ant, avance r&#233;solument. Avancez donc iconoclastes ! En avant ! &#034;D&#233;j&#224; le ciel mena&#231;ant devient noir et silencieux !&#034;&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Renzo Novatore, Arcola Janvier 1920.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; 4.&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt; La tirade du Capitaine Bellamy&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daniel Defoe, sous le nom de plume de Capitaine Charles Johnson, &#233;crivit ce qui devait devenir le premier texte de r&#233;f&#233;rence historique sur les pirates : &#034;Histoire g&#233;n&#233;rale des pillages et des crimes de Pyrates les plus fameux&#034;. Selon Patrick Pringle, dans Jolly Roger, le recrutement des pirates se faisait surtout parmi les sans-emploi, les esclaves et les criminels d&#233;port&#233;s. En haute mer, ils mirent le cap sur un nivellement imm&#233;diat des in&#233;galit&#233;s de classe. Defoe raconte qu'un pirate nomm&#233; Capitaine Bellamy tint ce discours au capitaine d'un navire marchand qu'il avait captur&#233;. Le capitaine venait de d&#233;cliner son invitation &#224; se joindre aux pirates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; - Je regrette bien qu'ils ne vous rendent pas votre chaloupe, car je d&#233;teste faire du tort &#224; quelqu'un quand ce n'est pas mon avantage. Maudite chaloupe, nous devons la couler, et vous devez en avoir besoin. Quoique vous soyez un sale fouineur, comme tous ceux qui acceptent d'&#234;tre gouvern&#233;s par des lois faites par les riches pour assurer leur propre s&#233;curit&#233;, car ces petits peureux n'ont pas le courage de d&#233;fendre autrement ce qu'ils ont acquis par friponnerie ; mais soyez tous maudits : maudits soit cette bande de fieff&#233;s fripons, et vous, le paquet de t&#234;tes-molles au coeur de femmelette, qui les servez. Ils nous d&#233;nigrent, les escrocs nous d&#233;nigrent, alors qu'il n'y a qu'une diff&#233;rence, ils volent les pauvres sous couvert de la loi, alors que nous volons les riches sous la seule protection de notre courage. Ne voyez-vous pas que vous feriez mieux d'&#234;tre l'un des n&#244;tres, plut&#244;t que de tourner autour de ces vilains pour du travail ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le capitaine r&#233;pondit que sa conscience ne le laisserait pas briser les lois de Dieu et de l'homme, le pirate Bellamy reprit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous &#234;tes un coquin &#224; la conscience diabolique, je suis un prince libre, et j'ai autant d'autorit&#233; pour faire la guerre dans le monde entier que celui qui a une flotte de cent vaisseaux &#224; la mer et une arm&#233;e de cent mille hommes sur le terrain. Voil&#224; ce que me dit ma conscience. Mais &#224; quoi bon discuter avec des pantins pleurnichards qui permettent &#224; leurs sup&#233;rieurs de les jeter par-dessus bord &#224; coups de pieds au cul, selon leur bon plaisir.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Daniel Defoe, sous le nom de plume de Capitaine Charles Johnson&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; 5.&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt; Le Diner&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La plus haute forme de la soci&#233;t&#233; humaine dans l'ordre social existant se trouve dans les salons. Dans les r&#233;unions &#233;l&#233;gantes et raffin&#233;es des classes aristocratiques il n'y a pas d'interf&#233;rence impertinente de la l&#233;gislation. L'Individualit&#233; de chacun est pleinement admise. Les relations, alors, sont parfaitement libres. La conversation est continue, brillante et vari&#233;e. Les groupes se forment par attraction. Ils se d&#233;font continuellement et se reforment par l'op&#233;ration de la m&#234;me influence subtile et omnipr&#233;sente. La d&#233;f&#233;rence mutuelle s'insinue dans toutes les classes, et la plus parfaite harmonie, jamais atteinte dans les relations humaines complexes, se r&#233;alise pr&#233;cis&#233;ment dans des circonstances que les L&#233;gislateurs et les Politiciens redoutent comme les conditions d'une anarchie et confusion in&#233;vitables. S'il y a des lois d'&#233;tiquette, ce ne sont que des suggestions de principe, accept&#233;es et appr&#233;ci&#233;es par chaque individu selon son propre esprit. Dans tout progr&#232;s futur de l'humanit&#233;, avec tous les innombrables &#233;l&#233;ments de d&#233;veloppement que l'on voit actuellement, est-il concevable que la soci&#233;t&#233; en g&#233;n&#233;ral, dans toutes ses relations, ne puisse atteindre un niveau de perfection aussi &#233;lev&#233;, d&#233;j&#224; atteint par certaines parties de la soci&#233;t&#233;, dans certaines situations particuli&#232;res ? Imaginons que les relations de salon soient r&#233;gul&#233;es par des l&#233;gislations sp&#233;cifiques. Fixons par d&#233;cret le temps de parole entre chaque homme et chaque femme ; r&#233;gulons pr&#233;cis&#233;ment la position dans laquelle chacun devra s'asseoir ou se tenir debout ; les sujets autoris&#233;s, le ton de parole et les gestes d'accompagnement avec lesquels chaque sujet serait trait&#233;, seraient d&#233;finis soigneusement, tout cela sous le pr&#233;texte d'emp&#234;cher le d&#233;sordre et de prot&#233;ger les droits et privil&#232;ges de chacun ; pourrait-on concevoir quelque chose de mieux calcul&#233; et de plus certain pour transformer les relations sociales en un esclavage intol&#233;rable et une confusion sans espoir ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; S. Pearl Andrews, La Science de la Soci&#233;t&#233;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Notes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(1)&lt;/i&gt; Ranterish ... Les Ranters &#233;taient une secte de protestants radicaux au XVIIe si&#232;cle, connus pour parler dans des langues &#233;tranges quand ils &#233;taient poss&#233;d&#233;s par le saint-esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(2)&lt;/i&gt; Jackboot ... Le jackboot est la botte que portaient les soldats nazis. En anglais le mot est devenu synonyme de fascisme et de dictature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(3)&lt;/i&gt; Up the pole &amp; out the smokehole ...R&#233;f&#233;rence au chamanisme, surtout sib&#233;rien, o&#249; le chaman dans un &#233;tat d'extase grimpe le m&#226;t de bois qui sert de support central &#224; la maison et sort sur le toit par le trou de la chemin&#233;e. Symboliquement c'est la fa&#231;on de monter vers le monde des esprits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(4)&lt;/i&gt; IWW... The Industrials Workers of the World, union anarcho-syndicaliste, dont la constitution est un classique de la litt&#233;rature r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(5)&lt;/i&gt; H.D.Thoreau (1817-1862) est n&#233; et mort &#224; Concord, Massachusetts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(6)&lt;/i&gt; Reality Hacking , Reality hacker...Le hacker est celui qui rentre ill&#233;galement dans les r&#233;seaux informatiques pour y prendre des donn&#233;es, les d&#233;truire, ou plus g&#233;n&#233;ralement pour acc&#233;der &#224; l'information. Le terme peut aussi signifier un bricoleur inspir&#233; des t&#233;l&#233;coms ou de l'informatique. Le Reality Hacking pousse cette id&#233;e plus loin en l'appliquant &#224; la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(7)&lt;/i&gt; Luddite : Mouvement &#233;ph&#233;m&#232;re (1811-1816) des ouvriers anglais qui s'attaqu&#232;rent aux machines de l'industrie textile, et qui ne reconnaissaient comme Roi qu'un certain Ned Lud qui en 1779, avait d&#233;truit deux m&#233;tiers &#224; tisser. Lord Byron les d&#233;fendit au Parlement et composa une ballade &#224; leur gloire.Le terme, devenu synonyme d'&#034;opposants au progr&#232;s&#034;, a &#233;t&#233; appliqu&#233; aux anti-nucl&#233;aristes et plus r&#233;cemment aux anti-technologistes. Les Luddites avaient, en fait, une position beaucoup plus complexe et ne d&#233;truisaient que les machines produisant du travail de moindre qualit&#233; et s'opposaient &#224; la mont&#233;e d'une classe de petits exploitants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(8)&lt;/i&gt; Complot ...En anglais &#034;plotting&#034; signifie tracer une route sur une carte, mais aussi comploter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(9)&lt;/i&gt; Capitain Misson... Dans un texte intitul&#233; &#034;Mis&#232;re du lecteur de TAZ&#034;, en r&#233;ponse &#224; un article (tr&#232;s critique) de John Zerzan, Hakim Bey revient sur certains d&#233;tails de TAZ pour les corriger et surtout pour expliquer ce qu'il consid&#232;re comme un malentendu absolu concernant la TAZ : &#034;Ecrire sans que personne ne te lise v&#233;ritablement est d&#233;primant. Se heurter &#224; un mur de m&#233;fiance est tragique. Mais avoir des lecteurs trop facilement influen&#231;ables est la pire chose qui soit. Ces lecteurs s'imaginent qu'il suffit de lire et de r&#233;p&#233;ter comme des perroquets les formules les plus &#233;tranges ; leur v&#233;ritable d&#233;sir est en fait d'OBEIR A QUELQU'UN, de lire avec les yeux d'un autre, de se soumettre &#224; l'autorit&#233; du ma&#238;tre&#034;. Fascisme de perroquet.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part,Bey apporte une pr&#233;cision d'importance : &#034;TAZ comportait &#233;galement une erreur historiographique qui, par effet boule de neige, s'est transform&#233;e en erreur id&#233;ologique.Le capitaine Misson N'est PAS mort en d&#233;fendant Libertalia ; apr&#232;s la destruction de la colonie, Misson, triste et d&#233;&#231;u, voulut revenir en Europe et vivre &#224; l'&#233;cart du monde, mais aux abords des c&#244;tes de Guin&#233;e son bateau fit naufrage au cours d'une temp&#234;te.Il n'y eut aucun survivant (cf.The Story of Misson and Libertalia retold by Larry Law, Spectacular Times, 1980).Ainsi, l'histoire de Libertalia est encore plus instructive - le martyre la tenait &#224; distance, en une sorte d'apologue exotique... Le caract&#232;re temporaire de l'utopie pirate est &#233;galement inconfort, d&#233;pression, retraites d&#233;shonorantes, volont&#233; de dispara&#238;tre de la face de la Terre (et m&#234;me de la surface de la Terre)...Pourquoi croire que le nomadisme psychique correspond &#224; une &#034;l&#233;g&#232;ret&#233;&#034; qui ne peut exister nulle part ? Pourquoi croire qu'on la doit prendre comme elle vient ? Les trendies de l'alam-i-ajsam [le monde des corps et de l'activit&#233; manuelle] ont banalis&#233; et d&#233;truit la TAZ, ils l'ont rendue trop facile dans les mots et irr&#233;alisable dans les actes.C'est impardonnable.&#034; Ce texte a paru dans Hakim Bey, A ruota libera, a cura di Fabrizio P.Belletati, Castelvecchi, Roma, 1996, qui regroupe un certain nombre d'essais post&#233;rieurs &#224; la TAZ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(10)&lt;/i&gt; &#034;Indiens ... for&#234;ts&#034;...Ce furent les derniers mots de H.D.Thoreau sur son lit de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(11)&lt;/i&gt; La Gr&#232;ve de l'Art fut une initiative d'un groupe d'artistes anglais et am&#233;ricains qui commen&#231;a &#224; la fin des ann&#233;es quatre-vingt et culmina entre 1990 et 1993 au cours des &#034;trois ann&#233;es sans Art&#034; (cf.Art Strike Handbook, Sabotage &#233;ditions, London, 1989 et The Art Strike Papers, AKPress, Edimburg, 1991). Dans un article repris dans le volume cit&#233; note 8, Bey revient sur la gr&#232;ve de l'art et modifie sensiblement sa position : &#034;Je voyais le slogan &#034;Arr&#234;te de cr&#233;er !&#034; comme une injonction par trop charg&#233;e de Radiations Orgoniques Mortelles, une sorte de psychodrame de la Fin du Monde... Sans doute devrais-je revoir cette position : &#224; y repenser, les fameuses &#034;trois ann&#233;es sans art&#034; ont &#233;t&#233; trois ann&#233;es de disparition, une gu&#233;rilla-Zazen (la m&#233;ditation d'un Bodhisattva guerrier...).&#034; &#034;Art Strike : appunti per un ripensamento&#034;, in A Ruota libera, cit., p.54-55.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(12)&lt;/i&gt; VONU...Disparition volontaire, g&#233;n&#233;ralement dans la campagne, propre &#224; un mouvement populaire des ann&#233;es soixante-dix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(13)&lt;/i&gt; Bolo'bolo...Bey revient en plusieurs endroits sur ce roman de P.M. d&#233;crivant une utopie non autoritaire, publi&#233; par Autonomedia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Edition originale AUTONOMEDIA 1991 - Edition fran&#231;aise EDITIONS DE L'ECLAT 1997 &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduit de l'anglais par CHRISTINE TREGUIER avec l'assistance de PETER LAMIA &amp; AUDE LATARGET&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Anti-copyright&lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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