BROCHURES

Au sujet de la « pureté »

Au sujet de la « pureté »

Françoise Blanchon (première parution : juin 1993)

Mis en ligne le 13 octobre 2014

Thèmes : Antispécisme, végétarisme (12 brochures)

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Version papier disponible chez : Tout mais pas l’indifférence (nulle part)

Ont été publiés à l’occasion dans ces colonnes divers conseils pratiques, recettes, etc. pour une alimentation non seulement végétarienne, c’est-à-dire sans viande (ni chair de poissons), mais aussi végétalienne, donc sans non plus de lait ni d’œufs, et généralement sans aucun produit animal. Notre but était de montrer que dans ce domaine il y a dès maintenant des solutions pour remplacer les produits obtenus au prix de la souffrance animale – et tout particulièrement les œufs, puisque la grande majorité de ceux que l’on trouve aujourd’hui proviennent d’élevages en batterie où les poules subissent une des formes les plus cruelles d’exploitation.

Il y a cependant une autre face à la médaille. En parlant de végétalisme, et non simplement de végétarisme, nous avons donné le sentiment d’une volonté de « purisme ». Ainsi plusieurs personnes nous ont-elles dit avoir, suite à la lecture des CAL (Cahiers antispécistes lyonnais), décidé « d’aller plus loin »... c’est-à-dire plus loin que le végétarisme et de devenir végétaliennes. Fort bien ; mais « aller plus loin », ce peut être aussi d’autres choses, par exemple : former un groupe militant, organiser une distribution de tracts ou une conférence, coller des affiches, prendre des contacts avec la presse, organiser une manifestation ou quelque autre action spectaculaire, réfléchir à l’argumentation à utiliser dans les débats (c’est aussi pour pousser à cette réflexion que les CAL existent !), demander à une librairie de prendre en dépôt la littérature de la libération animale, produire soi-même une telle littérature... Il y a quantité de choses de ce style à faire pour « aller plus loin » ; nous avons suggéré dans ces colonnes un certain nombre de modes d’action, et il y a bien d’autres idées à trouver.

Un des éléments essentiels du mouvement de libération animale est qu’il ne s’agit pas d’une simple question de « morale personnelle », privée, mais d’une exigence politique, ne se rapportant pas seulement à soi-même, semblable à l’exigence qui anime les autres mouvements libérateurs du passé et du présent. Quand j’entends parler d’« aller plus loin » en simples termes de pureté personnelle (alimentaire, vestimentaire, etc.), j’ai le sentiment que même si dans l’absolu il vaut mieux effectivement éliminer jusqu’au dernier milligramme de produits animaux – qui sont presque toujours aujourd’hui les produits de la souffrance –, la volonté de consacrer à cela tant d’énergie, surtout dans une situation où les militants de la libération animale sont si rares et où chacun de nos voisins consomme des animaux par dizaines de kilos, revient à se replier sur la sphère privée et en quelque sorte à abandonner la lutte.

Je ne suis pas végétalienne strictement ; ce serait certainement mieux dans l’absolu que je change de marque de margarine pour en trouver une sans petit-lait (« lactosérum ») ; que je refuse systématiquement le chocolat au lait ; que je fasse plus d’efforts pour me passer des médicaments que je prends quand je suis malade et qui sont tous testés sur animaux (et contiennent de la gélatine et d’autres excipients animaux) ; que je revende mes pulls en laine ; etc. Je n’ai pas les mains propres ; mais je pense aussi que tous les animaux qui meurent chaque jour dans les abattoirs se fichent bien de savoir si j’ai les mains propres.

Dans la société où nous vivons l’exploitation des animaux est la chose la plus banale ; elle se retrouve partout. Dans les magazines végétaliens anglais beaucoup d’encre a coulé autour de l’expression « sans cruauté » ; pour les puristes, « sans cruauté, c’est sans cruauté ». Par exemple, non seulement un vegan (végétalien) pour être authentique ne doit pas porter de laine, mais il ne doit pas manger non plus de corn-flakes de la marque Kellog’s parce qu’on y trouve, en additif, de la vitamine D produite à partir de lanoline (corps gras extrait de la laine). Certes, il n’y en a que 0,000 003 % ; « mais ce n’est pas le problème » ; car « soutenir une société qui comme Kellog’s insiste pour utiliser une source animale paraît une chose très étrange à faire pour un vegan » (lettre d’un lecteur à Vegan Views n°54, p. 11). Ailleurs, nous avons lu qu’il fallait proscrire le sucre blanc, blanchi avec du charbon animal ; et le vin, qui contient du sang et des extraits de poisson. Dans un autre numéro de Vegan Views il est mentionné (avec ironie, tout de même !) que même les miroirs contiennent des sous-produits animaux et qu’un vrai vegan évite donc de laisser son image s’y refléter.

Les critères mis en avant frappent par leur formalisme. Le miel est proscrit parce que c’est un produit animal ; mais le sucre est accepté (en dehors du problème mentionné ci-dessus) malgré les insectes tués lors de la culture et de la récolte de la canne. On refusera tel dessert au soja coloré à la cochenille (extrait d’insectes broyés) ; mais on n’hésitera pas pour se procurer une autre marque plus vegan à faire des kilomètres supplémentaires en voiture. Les insectes écrasés en chemin ne comptent pas, parce qu’on ne les ingère pas – on ne pollue pas son corps (son estomac, il suffit de recracher au cas où ce serait arrivé !). On semble accorder plus d’importance aux microgrammes de vitamine à la lanoline dans les corn-flakes Kellog’s qu’aux tonnes de viande que mangent, comme tout le monde, les travailleurs de chez le même Kellog’s – pourtant, c’est aussi avec notre argent qu’ils les mangent.

Il n’existe pas de produits « sans cruauté » [1]. Il existe seulement des produits avec plus ou moins de cruauté (et il n’y a pas que la cruauté envers les animaux, il y a aussi les produits provenant de l’exploitation d’humains). Je ne pense cependant pas non plus que notre but doit être de n’utiliser que des produits « avec le moins de cruauté possible ». Si nous voulions être « le plus pur possible », nous n’utiliserions pas de photos, en raison de la gélatine dans les films. Nous ne pourrions faire des affiches, en raison des films d’imprimerie, et peut-être aussi de l’encre. Militer deviendrait beaucoup plus difficile. Même les timbres sont suspects (la colle au dos n’est-elle pas animale ?). Mais il faut ainsi arriver à faire des choix, en prenant aussi d’autres critères en compte, et ce n’est pas toujours facile.

Si ceux qui combattaient l’esclavage dans l’Amérique du XIXe siècle avaient voulu être « purs » ou « le plus pur possible », il leur aurait fallu renoncer à la plupart de leurs vêtements en coton. Il leur aurait fallu se déplacer le moins possible, pour ne pas utiliser les routes construites avec la main-d’oeuvre servile. Il nous semble pourtant clair qu’ils avaient raison de lutter ainsi, plutôt que de s’enfermer dans un purisme paralysant.

Le caractère purement personnel du purisme est ce qui me gêne le plus. Notre lutte exige certes de chacun un engagement personnel ; un mangeur de viande qui se dirait militant de la libération animale serait comme un propriétaire d’esclaves qui se dirait anti-esclavagiste. Cependant, bien que personnel, cet engagement ne devrait pas être orienté vers soi, mais vers la lutte contre l’exploitation animale : tant par le fait de ne pas financer cette exploitation que par ce que montre ce refus. Manger de la viande, c’est peut-être d’abord signifier symboliquement que l’on veut la continuation de l’exploitation animale. On ne peut faire de la viande sans tuer d’animaux. Rouler sur un vélo dont la selle est en cuir, par contre, n’a pas cette valeur symbolique. La selle se trouve être en cuir, elle pourrait bien être en autre chose. Il en est de même, en partie, du fait de manger des œufs ou de boire du lait : on peut imaginer obtenir ces produits sans faire souffrir ni tuer – même si ce n’est pas le cas aujourd’hui [2].

La pureté peut malgré tout avoir des avantages. Il est paradoxalement parfois plus facile de prendre des décisions « absolues » qui évitent de se retrouver sur les « pentes glissantes » de la tentation (décider une fois pour toutes quelque chose peut être plus facile que de peser à chaque fois le pour et le contre). La pureté peut aussi servir à démontrer la possibilité de se passer de toute exploitation animale – tellement forte est la volonté de certains de nos adversaires à croire, si nous continuons à ingérer des quantités même infimes de produits animaux, que c’est grâce à elles que nous sommes encore en vie [3]. Elle augmente aussi le nombre des occasions où nous sommes amenés à expliquer notre refus de l’exploitation animale (ce qui est pour cela d’ailleurs que je préfère quelquefois ne pas refuser un plat contenant du lait ou des œufs !). Enfin, elle diminue encore quelque peu notre participation à cette exploitation.

Je ne veux pas non plus, par ce texte, instaurer une sorte d’exigence de « pureté à l’envers », c’est à dire instaurer qu’un « bon antispéciste » doit être... impur. Je pense que c’est à chacun de décider jusqu’où il ira dans ce domaine, sans regarder de haut ceux qui sont moins purs, et sans craindre le mépris de ceux qui le sont plus. Le pas essentiel, à mon avis, est de cesser de manger de la viande ; ce pas, pour certaines personnes dans certaines situations, peut déjà demander du courage.

Un autre problème est celui des médicaments. Malheureusement, je crois peu à l’efficacité de la plupart des médecines « alternatives », réputées moins testées sur animaux, et en particulier à celle de l’homéopathie [4]. La « médecine par les plantes » n’est fondamentalement ni plus douce pour les humains ni moins testée sur animaux que la médecine officielle ; elle a seulement pour elle de n’utiliser généralement que des produits connus depuis longtemps (et qu’on ne teste donc plus) et de moins financer les sociétés pharmaceutiques qui testent sur animaux. Cependant, elle n’offre qu’une gamme limitée de produits.

Ça ne veut pas dire que je suis contre la volonté de se soigner « autrement ». La médecine officielle est souvent synonyme de violence, y compris pour les humains qu’elle soigne. Les médecines parallèles ont parfois l’avantage d’encourager à s’observer soi-même, à prendre le temps de se réapproprier son corps, à être moins passif face à ses dysfonctionnements. Personnellement, cela me ferait sans doute un grand bien de prendre ce temps-là – c’est sans doute surtout par paresse que je ne le fais pas. Mais je refuse l’idée que si l’on est pour la libération animale on doit automatiquement croire à l’efficacité de l’homéopathie, de l’iridiologie, etc. Je refuse aussi l’idée selon laquelle un végétarien doit manger « bio », cesser de fumer ou de boire, et ainsi de suite. Fumer est mauvais pour la santé que l’on soit ou non pour la libération animale. Le choix que l’on fait face à cela n’a rien à voir avec.

Françoise Blanchon

P.S.

Ce texte a été intialement publié dans les Cahiers Antispécistes n°7, en juin 1993.


[1] L’expression « sans cruauté » a par ailleurs aussi le désavantage de mettre plus l’accent sur l’attitude psychologique que représente la cruauté que sur la souffrance que ressentent les animaux.

[2] C’est surtout à cause de cette valeur symbolique que nous accordons de l’importance à l’obtention d’une source non animale de vitamine B12.

[3] Cependant, même le végétalien le plus pur, s’il ne l’est pas de naissance, pourra toujours se voir accuser de « vivre sur ses réserves ».

[4] Il n’est d’ailleurs pas du tout évident que l’homéopathie ne soit pas « testée sur animaux », au moins au niveau de la recherche, puisque celle-ci est fondée sur l’observation des effets des substances à fortes doses.