BROCHURES

NO TAV/ZAD Entretien n°7
Mimmo, Nucleo Pintoni Attivi

NO TAV/ZAD Entretien n°7

Mauvaise Troupe (première parution : octobre 2015)

Mis en ligne le 3 octobre 2016

Thèmes : Environnement (42 brochures)
Luttes paysannes, ruralité (37 brochures)
Urbanisme (34 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,2.8 Mo) (PDF,2.8 Mo)

Version papier disponible chez : Mauvaise Troupe (ici et là)

Le chantier du tunnel exploratoire de la Maddalena est devenu une des places fortes les mieux gardées d’Italie. Pourtant, dans la nuit du 5 au 6 septembre dernier, il a été attaqué et huit jeunes ont été incarcérés. Le soir même, les No TAV se sont rassemblés devant la prison pour exiger leur libération. Ils sortiront quelques jours plus tard. Le 12, ce sont neuf personnes qui sont arrêtées (et relâchées immédiatement) durant une nouvelle attaque nocturne du chantier. Tous les neuf ont plus de 60 ans, certains frôlant même les 80... Voici ce qu’ils déclarent : «  Nous, nous avons un engagement auquel nous nous sommes voués : notre but est de détruire ce chantier de merde parce que de toute façon il ne sert à rien, il est inutile, il sert seulement à voler de l’argent à tous. Telle est notre fin et notre objectif. Qui sème le vent récolte la tempête, et nous, nous sommes la tempête.  »

Ce ne sont pas les premières attaques nocturnes du fortin de la Maddalena. La plus retentissante eut lieu en mai 2013 : une trentaine de personnes ont pénétré dans l’enceinte du chantier, parvenant à incendier une génératrice. Quelques mois plus tard, quatre jeunes anarchistes seront arrêtés et inculpés de terrorisme pour ce sabotage. Depuis leurs cellules, Mattia, Claudio, Niccolo et Chiara vont lancer quelques mots, quelques explications si percutantes qu’ils parviennent à ébranler tout l’édifice de l’accusation, sauvant ainsi de concerve leurs destins et celui du mouvement qui, depuis la justesse de leurs déclarations, se sent transporté d’une énergie nouvelle. C’est peu après ces déclarations qu’a été réalisé l’entretien avec Mimmo, ancien cheminot de 69 ans. Il nous parle de sa vie dans le mouvement, une vie qu’il a vécue, «  vraiment vécue  », depuis qu’elle a pris le goût de la communauté, des amitiés, de l’inconnu.



Peux-tu nous raconter la création du Nucleo Pintoni Attivi ?

L’été dernier, lors de l’arrestation des jeunes accusés de terrorisme pour une attaque du chantier [1], la propagande qu’il y avait à la télé, dans les journaux, disait : «  il y a des jeunes anarchistes qui viennent de toute l’Europe et de toute l’Italie – et l’anarchiste, dans la tête du citoyen, c’est beurk – ce sont des jeunes antagonistes [2] qui viennent d’ailleurs, des professionnels, mais par contre nous savons que les vrais habitants du val Susa sont gentils, que ce sont de bons citoyens.  » Le message que ça transmettait, c’était que ce ne sont pas les habitants qui s’opposent, mais seulement des jeunes qui viennent détruire. Il y a donc eu une assemblée, et on a décidé de dire : «  nous y étions aussi, c’était pas seulement eux  ». Et on a eu l’idée de faire une manifestation avec seulement ceux de plus de 50 ans. Tout le monde a dit : «  oui, oui, démontrons que nous y étions !  » L’assemblée a eu lieu le lundi et la manifestation s’est déroulée dès le samedi suivant. 2000 personnes ont participé, on est allés jusqu’au chantier pour taper sur les grilles et essayer de les arracher. Que des gens jusqu’à 70, 80 ans, hommes et femmes ! C’était la première fois qu’on faisait la manifestation des plus de 50 ans. Ils ont essayé de taire cette manifestation, ils n’en ont presque rien dit, mais nous nous avions des films que nous avons mis sur internet, et ça a plu à beaucoup de jeunes en Italie. Ça a plu aussi aux gens de la vallée, jeunes et moins jeunes, qui ont commencé à dire : «  bien, bien, c’est ça qu’on doit faire !  »

Cette année, quand il y a eu la dernière promenade qui allait au chantier, la masse des gens allait au-dessus, sur les sentiers, et les plus de 50 ans ont continué tout droit, là où il y a le barrage de police, là où théoriquement tu ne peux pas aller. On ne passe pas dans les sentiers parce qu’avec des gens de 70 ans et plus, il faut éviter les endroits escarpés d’où tu ne peux pas t’enfuir facilement. Donc on y est allés, c’était bloqué, il y avait la police, mais quelques femmes ont réussi à entrer en passant dans les broussailles. C’était dangereux mais elles sont entrées. Alors il y a deux femmes encore dehors qui ont dit : «  regarde, elles sont rentrées, allons-y aussi !  » Et moi j’ai répondu : «  non, non, ne prenons pas ce risque, tu sais, les inculpations, ça va faire peur à tout le monde...  » Mais le temps que je raconte pourquoi il ne fallait pas le faire, quelqu’un me dit : «  regarde là, il y a des gens dedans !  » Il y avait déjà cinq ou six femmes qui avaient réussi à les rejoindre, la police ne s’y attendait pas, c’étaient des dames âgées et ils ne savaient pas quoi faire. Alors, voyant ça, on ne les a pas laissées seules, et d’un côté ou de l’autre on a réussi à se faufiler, et quand l’ordre est arrivé de nous expulser, on était déjà 50 ou 60, tous couchés par terre. Ils ont essayé de nous porter, mais ça ne marchait pas, vu l’escarpement ce n’était pas possible. Ils pouvaient seulement nous arrêter et nous enfermer dans le chantier. Mais arrêter 50 personnes de plus de 50 ans, aux infos ça fait mauvais genre, alors ils ont dû céder et rester là à nous regarder, tandis qu’on chantait. Petit à petit, notre nombre s’est accru et ils ont dû reculer. D’abord jusqu’à l’autoroute, puis nous sommes allés en bas, là où il y a le chantier, d’abord avec un peu de crainte, puis voyant que les femmes y allaient, tout le monde a suivi. Quand la nouvelle s’est répandue qu’on était entrés dans le chantier, il y a eu la fête et d’autres sont venus nous prêter main forte. Nous avions réussi !

Depuis ce moment-là, nous avons compris qu’avec nous ils sont un peu embarrassés. Dans une assemblée, j’ai dit : «  allons-y, nous les “différemment jeunes” – au début je voulais qu’on s’appelle “l’armée des couches” mais ça ne plaisait pas aux autres – allons-y puisqu’on les met en difficulté et prouvons que la lutte n’est pas seulement celle des jeunes !  » Entre temps est arrivé le communiqué du NOA, le Nucleo Operativo Armato [Noyau Ouvrier Armé], qui déclarait que la lutte des Valsusains s’était jusqu’ici révélée perdante, il conseillait de laisser tomber la voie qu’on avait prise jusque-là, celle de la communauté, et de laisser le terrain à ceux qui voulaient faire des choses un peu plus... Ce NOA, on ne les connaît pas, on ne sait pas qui ils sont, personne n’en a jamais entendu parler, ni dans la vallée, ni dans les centres sociaux [3]. Et subitement, ce communiqué sort dans toute l’Italie, la télévision l’a diffusé, et ça tombait à pic parce que ça justifiait que les jeunes soient jugés pour terrorisme : «  nous les avons arrêtés juste avant que ça n’arrive, vous voyez ce communiqué ? Ça prouve bien qu’ils veulent faire du terrorisme.  » Nous on était allés partout, on avait passé l’hiver à faire des soirées d’information, et la population était avec nous, nous recevions des marques de sympathie et eux le savaient et ça les préoccupait. Alors ce communiqué a servi de propagande pour nous discréditer, pour dire aux gens : «  là faites attention, vous pensez que ce sont des gens bien, mais ce sont des terroristes, ils sont pour la violence et les meurtres, c’est ça leur but caché.  » Beaucoup d’entre nous pensent que ce NOA n’existe pas, qu’il a été mis en scène par la DIGOS [4] pour contrer notre mouvement. Nous continuons à dire que notre mouvement est pacifique, qu’il est arrivé au sabotage sans tuer personne, mais que par contre si on peut détruire les choses qui font des dommages, on cherche à les détruire. Mais ça ne veut pas dire qu’on est des terroristes, parce que le terroriste pose des bombes et vise des personnes dans des gares et détruit tout. Moi je détruis les moyens de la destruction de ma terre, la foreuse pour moi est un ennemi, je la détruis si je peux, je détruis l’enceinte du chantier, tous les symboles du chantier. Le sabotage pour nous est légal.

Un jour, alors qu’on discutait de tout ça, il pleuvait, on était là, on buvait un verre, et pendant qu’on buvait ce verre, j’ai dit : «  en fait, oui, nous on est une brigade, une brigade pintone !  » Et un autre : «  oui, pintone attiva.  » «  Hé, pourquoi on ne créerait pas nous aussi une brigade ?  » On a essayé deux ou trois noms et j’ai dit : «  non, on doit imiter le sigle NOA, le nôtre doit être plus ou moins similaire.  » Alors on a dit NAP, mais ça n’allait pas parce que c’est un vieux sigle qui existe, type Brigades Rouges, alors on a inversé. Le pintone, chez nous, c’est la grosse bouteille de vin familiale, donc le Nucleo Pintoni Attivi [5], parce que “armati”, non. Ça a commencé comme ça, levons nos verres, allez, trinquons au NPA ! En réponse, ironiquement, on a dit : «  on continue notre lutte à notre manière avec un verre de vin, et puis la bouteille vide, on voit à quoi elle peut servir !  » On a fait cette déclaration, comme une déclaration officielle, on l’a mise sur internet, et ça a été le boum ! On a reçu des messages de solidarité de toute l’Italie : «  ah oui, bien !  » Alors notre mot d’ordre c’est : “jusqu’à la dernière bataille, jusqu’à la dernière bouteille !” Quand les bouteilles seront finies, les batailles seront finies, mais comme les bouteilles ne se finiront jamais, les batailles ne finiront jamais non plus ! Et le lendemain on est partis faire le tee-shirt où il y a le mot d’ordre, le sigle NPA et le vieux, celui qui est sur le drapeau No TAV avec le poing en l’air, mais là on lui a mis une bouteille dans la main. On en a fait 10 pour nous, mais il plaisait beaucoup, les gens disaient : «  je le veux aussi, je le veux aussi !  » Et on en a fait 300. C’était une bonne réponse à ce qu’avait fait la police, une réponse humoristique.

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Nous ne lâcherons jamais, faites-vous une raison !

Quand est né le slogan “si parte e si torna insieme [6]” ?

Le slogan existe depuis le début des marches nocturnes au chantier. Les marches publiques, de jour, avec 40.000, 50.000 personnes, passaient quasiment inaperçues dans les journaux, à la télévision. Entre nous, on se disait : «  il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !  » Quand quelqu’un est sourd, tu lui attrapes le menton pour qu’il se tourne : «  hé, regarde, je parle !  » On a pensé à passer à des actions de nuit, à l’improviste, pour couper les grilles, vu que les manifestations, ils n’en parlaient pas. Et là l’information a été comme un feu d’artifice ! Mais quand on part de nuit sur les sentiers, il faut faire attention, nous devons rester ensemble parce que si quelqu’un est capturé, s’il est seul c’est facile, mais si on reste tous ensemble, c’est difficile de venir prendre l’un d’entre nous, tout le monde le défend. Nous devons être sûrs quand on s’en va que nous sommes tous là. Ce slogan est né pour la sécurité de tous, si on y va ensemble, chacun doit se préoccuper qu’on revienne tous ensemble. Alors quelqu’un a dit – je ne me rappelle plus qui – : “on part et on revient tous ensemble”. Quand il y a une phrase qui dit bien les raisons de ce qui est en train de se passer, elle devient automatiquement un slogan. Ce n’est pas qu’elle ait été créée exprès, mais elle s’est répétée : «  on part et on revient ensemble, on part et on revient ensemble !  » Ce slogan a plu plus que d’autres ; tous les jeunes d’Italie, quand ils arrivent, ça leur fait plaisir d’entendre «  on part et on revient ensemble  », parce que notre idée à tous c’est qu’il n’y a pas d’âge. Si on est ensemble dans la lutte, peu importe le sexe, l’âge, la provenance géographique, si tu es homosexuel, etc. : nous sommes tous ensemble. Ensemble nous luttons, ensemble nous devrons vaincre. Et nous reviendrons victorieux, toujours tous ensemble, sans distinction.

Nous disons à ceux qui viennent d’ailleurs : «  aujourd’hui on fait seulement ceci  ». Si on décide de faire la battitura [7], on fait la battitura et on rentre. Personne ne doit faire plus. S’il y a des jeunes qui viennent du sud, du nord, des groupes, ils doivent s’en tenir à ce que nous nous avons dit qu’il était possible de faire. Et ça se fait comme ça, généralement. Parce que si quelqu’un fait une chose et l’autre en fait une autre, tu fais prendre un risque à tous les gens présents, car ils t’attendent pendant que tu fais quelque chose de plus. Il y a toujours des choses en plus, mais tout le monde doit savoir ce qui est en train de se faire. Si tu décides d’entrer dans le chantier, ce qui est très dangereux car tu risques de te faire arrêter, tous ceux qui participent doivent savoir ce qui va se passer. Nous on dit «  dettare i tempi  », «  dicter le tempo  », le rythme. Et pour chaque action il y a des tempos. C’est nous tous qui décidons quoi faire. Il n’y a personne qui commande. Les deux femmes qui sont rentrées dans le chantier sont des amies. Elles ont décidé de passer à leurs risques et périls, et si elles avaient été arrêtées ça aurait été grave. De temps en temps, je ne suis pas contre le fait de faire ce genre d’actions, quand on en voit deux ou trois qui le font, si toutes choses considérées ils peuvent le faire, on y va aussi, et on le fait tous ensemble, ceux qui ont le courage de le faire ; là je parle d’actions un peu plus... Si on fait une manifestation et qu’on dit : «  vous ne devez pas écrire sur les murs  », il ne faut pas le faire, parce qu’à Bussoleno c’est déjà arrivé deux fois et la population se retournait contre nous, tu perds de la sympathie. Parce qu’il y a un groupe de Milanais qui écrivent sur les murs, toujours ; leur cause c’est d’écrire ! Et nous on a dit : «  non, vous ne devez pas écrire sur les murs, parce que ça ne sert à rien d’écrire No TAV sur le mur de quelqu’un à Venaus.  » Alors on dit : «  on va à la manifestation à Bussoleno, on traverse le village mais on n’écrit pas sur les murs.  » La banque, on peut, la Stampa [8] à Turin, ça va bien, mais écrire ici sur les magasins... Parce que la masse de la population qui vit là, oui ils luttent, mais ils ont des idées de civilité, de politesse, ceux enracinés, le paysan, le montagnard... Ça ne fait pas gagner la lutte d’écrire No TAV sur le mur. Et les Milanais se sont habitués ! Contrairement à ce que disent nos détracteurs, c’est nous qui dictons le tempo, et c’est pour ça qu’on réussit à dire : «  on y était  », et pour pouvoir dire : «  j’étais là  », il faut qu’on ait décidé en assemblée qu’on était d’accord. Le sabotage, on l’a dit en assemblée, est autorisé, sur les objets. On l’a déclaré publiquement, c’est pour ça qu’on dit : «  oui, on y était  ». Mais si tu vas à vingt écrire sur tous les murs du village, alors là on n’y était pas.

Où est-ce que vous parlez de ça, par exemple avec les Milanais ?

Aux presidi [9], normalement. On fait la réunion des comités tous les 15 jours à Villarforchiardo où tous les comités de la vallée viennent. Les réunions sont ouvertes à tous, moi par exemple je ne fais pas partie d’un comité et je peux participer, intervenir, et les Milanais ou d’autres qui ne sont pas de la vallée viennent, participent, et font des interventions. Mais les décisions importantes sont prises lors de l’assemblée populaire. C’est là qu’on décide ce qui se fait et ce qu’on évite de faire (on ne dit pas : «  ne le faites pas  », mais : «  cherchons à ne pas le faire  »). Ce n’est pas une dictature du “tu dois faire ça”, parce que c’est l’assemblée de tous les gens qui l’a décidé comme ça. Les décisions de manifestations ne se prennent pas dans la coordination des comités, la coordination donne des idées, et les décisions se prennent dans l’assemblée. On comprend aux applaudissements après les interventions quelle idée plaît le mieux, et on vote à main levée parfois. S’il y a des mains qui se lèvent pour deux idées, on cherche à unir les deux idées et généralement à la fin c’est l’applaudissement général. La population se fie beaucoup aux comités, aux personnes... Cela dépend de qui propose. En vingt ans, on a appris à connaître les personnes, celui-là tu lui fais confiance, etc. Et cela ne dépend pas de ta manière de parler. Moi qui ne connais pas bien la grammaire italienne, je parle en assemblée et les gens applaudissent !

Tu peux nous raconter l’histoire de Sole et Baleno et Silvano [10] ?

Comme tous les Valsusains, je ne les connaissais pas. C’étaient trois jeunes anarchistes, arrêtés par la police alors qu’à mon avis, ils n’avaient absolument rien fait. Ce sont les premiers qui ont payé, ça a été la première tentative d’arrêter la lutte, quand elle n’était pas encore massive. Quand ils ont été arrêtés, dans l’esprit de 99 % de la population, ils avaient fait quelque chose d’illégal et ils avaient été arrêtés, il n’y avait pas encore le réflexe de croire plutôt des jeunes anarchistes que la police ou les médias. «  S’ils ont été arrêtés, c’est qu’ils ont fait quelque chose.  » Ça a changé beaucoup plus tard. Ils n’ont pas été aidés par la population, seulement par quelques anarchistes qui les connaissaient. La population de la vallée était comme dans le reste du monde, où l’anarchiste n’est pas vu comme un ami, comme quelqu’un qui a des idées, mais comme le méchant. Moi, je viens d’une culture conformiste : j’étais cheminot, j’ai été à l’école, j’ai fait 68 pour des préoccupations scolaires, puis après la trahison je ne croyais plus en la politique. Après, tu vis avec ta famille, ici la majeure partie des gens vivent avec leur famille, et le travail. La “bella vita” que nous avons tous, je le dis toujours : le matin tu te lèves, tu prends le train, le bus ou la voiture pour te rendre au travail, le soir tu rentres par les mêmes moyens que tu as pris pour venir, tu manges, tu regardes la télévision sur le divan, tu t’endors sur le divan devant la télévision, et au lit. Le jour d’après, travail, retour, divan, etc. C’est ce qui est appelé officiellement la “bella vita”. Et le dimanche : ah ! La promenade !... L’anarchiste était hors des schémas auxquels j’étais habitué, c’était quelqu’un qui me faisait peur. Habillé bizarrement, avec les cheveux rasés, des boucles d’oreilles là ou là... Tu te tiens à distance. Quand tu as commencé à comprendre que l’anarchiste est une personne qui a une tête et tout le reste, il n’y a plus à avoir peur. Dans la république de la Maddalena [11], on était tous ensemble. Sole et Baleno, c’était bien avant, ils n’ont pas été vus par la population comme deux d’entre nous. Il n’y avait pas cette unité. Et ils ont été abandonnés à leur destin. Il n’y a pas eu la prise de conscience que c’était une injustice. Et ils ont payé. Quand tu sors de ta belle situation de confort, tu commences à descendre dans la rue et à écouter les autres manifester et à voir ce que c’est que de bien t’informer, ça te fait prendre une autre position, tu commences petit à petit à discuter, à comprendre de plus en plus ce qui est écrit dans les livres, pas seulement ceux sur le mouvement. Avec les gens qui racontent autre chose, tu commences à te faire ta propre idée. Petit à petit, beaucoup d’entre nous ont compris qu’ils ont été des victimes innocentes, condamnées pour arrêter le plus rapidement possible le mouvement, et on a compris aussi ce que signifiait la justice. Parce qu’après leur mort, ils ont été innocentés. Aucune preuve, ils avaient tout inventé ! Au début, il semblait qu’il y avait une marée de preuves, et après il n’y en avait plus aucune ! Mais ce ne sont pas ceux qui ont inventé ces preuves qui ont payé, ce sont ces jeunes qui ont payé. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous disent : «  nous nous sommes trompés, nous avons abandonné des jeunes, Sole et Baleno, mais cette fois nous n’abandonnerons pas les inculpés.  » Il y a eu une transformation dans nos têtes.

Quels ont été ces changements, ces transformations ?

Ceux qui sont No TAV aujourd’hui ont des idées bien différentes de celles que j’avais avant la lutte. Moi, quand je dis que ces vingt dernières années, j’ai vécu, j’ai vraiment vécu, beaucoup hochent la tête, des gens de mon âge, parce que durant ces vingt ans les yeux se sont ouverts, on était endormis par les médias, par la télévision. Tout ce qui arrivait par la télévision, c’était la vérité, dans l’absolu. Puis après nous avons vécu dans notre chair qu’elle disait des choses fausses. On a commencé à comprendre : «  ce n’est pas ce qui s’est passé, j’étais présent, ce n’est pas comme ils disent !  » On a commencé à comprendre qu’ils construisaient un château de mensonges pour la population. Petit à petit, tous ceux qui participaient à la lutte, c’est-à-dire une grande partie de la population, ont commencé à ne plus voir l’ennemi dans l’anarchiste ou dans le centre social ou dans le jeune en général avec des boucles d’oreilles ou des cheveux rasés ou des rastas, mais l’ennemi dans celui qui est au pouvoir et qui cherche à donner de fausses informations, pour ses propres affaires.

En vrai, par exemple, l’amour pour la nature, les animaux, toutes ces choses, ça m’est venu ces vingt dernières années, comme à nous tous. L’amour pour une nouvelle manière de vivre, pour un autre développement qui ne soit pas celui des banques, je l’ai acquis parce qu’il y a des gens qui sont venus parler, faire des présentations de livres, des personnes qui ont amené une certaine culture, une ouverture à des idées différentes. L’anarchiste vient te raconter sa vie, ses idées, pourquoi il lutte, et tu vois que ce sont des luttes justes. Toutes ces choses, nous les avons acquises petit à petit. Si je mange de la viande, je la mange avec un certain dégoût, je pense à l’animal, avant je n’y pensais pas. «  Il faut de la viande tous les jours  », chez vous en France c’est comme ça, sinon tu n’as pas mangé ! Alors j’ai commencé à l’éliminer de mon alimentation, parce qu’en fréquentant des végétariens qui te parlent des raisons pour lesquelles ils ne mangent pas de viande, tu te dis qu’ils ont raison, tu cherches à faire la même chose. J’ai commencé à cultiver un jardin, avant ça ne m’intéressait pas. Je fais du compost, je fais attention à l’eau, parce que certains ont apporté des réflexions sur l’importance de l’eau, qui est l’eau de tous, avant je n’y pensais pas. Avoir affaire à des personnes d’autres provenances, d’autres religions, d’autres pays, d’autres cultures, acquérir des informations différentes, ça m’a renforcé dans la résistance. Ce sont des valeurs qu’ils nous ont apportées : le respect de la nature, que vais-je laisser à mes enfants ? Et puis aussi la guerre, je ne la vois plus comme une mission de paix, je vois des morts, je comprends que c’est pour les affaires, pour produire, pour dire : «  nous sommes meilleurs qu’eux  ». C’est la chose que je réponds aux gens qui me disent que le TAV donne du travail : oui, ça donne aussi du travail de construire des mines antipersonnel. L’économie n’est pas une justification.

Quand je dis que j’ai vécu, parce qu’il me semble avoir vraiment vécu, j’ai vécu en changeant, mais pour arriver à ça tu dois faire une résistance. Je connais tellement de gens qu’autrement je n’aurais jamais connus... Des personnes qui viennent de toute l’Italie et avec qui tu partages un morceau de pain, ici on a cette manière de partager qu’on a construite dans la lutte, et pour moi c’est un très beau message. Chacun apporte ce qu’il a au presidio, ou là où nous nous trouvons, aux grilles du chantier pour le petit-déjeuner ou l’apéritif [12], chacun apporte quelque chose et partage avec les autres, et quand il y en a qui n’apportent rien, ça signifie juste qu’ils ne peuvent pas. Notre victoire, elle est là, nous avons gagné. Avant, de Chianocco à Borgone, je ne connaissais personne. Aujourd’hui je vais dans n’importe quel village, j’ai des amis, il y a des gens qui me saluent, nous nous sommes trouvés, les soirées sont belles hors de la maison, une soirée à manger des pizzas au presidio, c’est plus beau que de rester à la maison devant la télévision, nous l’avons compris, notre victoire c’est ça, eux ne pourront jamais dire : «  c’est nous qui avons gagné  », ils ont gagné de faire un trou en plus, quelques affaires de plus mais ils ne peuvent pas comprendre notre idée, ce que nous avons acquis.

Il y a beaucoup de gens qui sont venus d’ailleurs étudier ou passer quelque temps ici et petit à petit notre manière de vivre leur a plu. Il y en a beaucoup qui sont venus habiter à La Ramats, à Cels, à Bussoleno, et qui sont restés, avec cette passion de vivre ici, même si le climat est dur. Parce qu’il y a ici une sociabilité qu’il n’y a pas ailleurs, et qui est vraiment belle. Et ça c’est une chose que les gens d’ailleurs nous ont enseignée, nous ne l’avions pas remarquée, c’était devenu naturel. Et je l’ai réalisée en voyant qu’il y avait tant de gens qui venaient passer du temps ici, et en voyant leur tristesse de repartir. Ils veulent rester avec toi et les autres, ils veulent vivre là. Alors on a commencé à comprendre : si ça leur plaît de rester avec moi ou de m’écouter tout le temps, ça veut dire que je ne suis pas dans l’erreur, que je suis à l’endroit juste, et que nous faisons une lutte juste. Et ces jeunes, une fois partis, ils t’appellent, ils se souviennent de toi, ils veulent venir te voir, ça veut dire que tu as laissé quelque chose, une trace dans une autre personne qu’autrement tu n’aurais pas laissée.

Quand je vais à Foggia, ma ville natale, et que je retrouve mes amis d’enfance qui sont eux aussi à la retraite, je les trouve dans le jardin public, sur le banc, à quatre ou cinq, à bavarder de rien, à attendre la mort, parce que leur vie c’est : sortir de la maison parce que la femme dit «  va, va sors dehors  » et lui il s’habille, va au jardin public parler toujours avec les mêmes personnes, l’après-midi il joue un peu aux boules, aux cartes, il attend qu’arrive l’heure de déjeuner, et puis il sort après le déjeuner et il attend qu’arrive l’heure de dîner. Ces amis de mon âge parlent de prostate, de leur retraite qui n’est pas suffisante, le jour suivant ils parlent des mêmes problèmes, le jour d’après pareil et ils continuent ainsi entre eux. Mon père, à plus de 80 ans, il avait décidé de mourir, il a refusé de manger parce que lui il disait : «  mais qu’est-ce que je vais faire ? Je ne me sens plus utile, mes fils sont mariés, ils sont partis, avec les autres retraités, on parle toujours des mêmes choses, j’en ai marre d’entendre toujours les lamentations, “Ah j’ai reçu mes analyses, j’ai un peu de cholestérol”, toujours à propos des maladies.  » Hé oui, parce que quand tu deviens vieux c’est comme ça, et en plus tu n’as pas assez d’argent pour finir ton mois... C’est ça qu’il nous faisait comprendre : si c’est pour attendre la mort, j’aime mieux m’en aller maintenant. Le reste de la population qui est à la retraite ne peut pas se permettre de voyager, parce qu’ils n’en ont pas la possibilité économique, alors qu’est-ce que tu vis ? Toujours l’habituel train-train, à attendre que les jours passent l’un après l’autre, identiques, sans excitation, sans motivation, sans tenir ta cervelle en activité pour penser, et puis sans avoir cette peur que le policier t’attrape, il n’y a rien ! Alors tu vis en attendant qu’arrive l’heure, parce que la destination est celle-ci, tu restes, marchant vers ça. Je suis ce chemin moi aussi, vers cette destination, mais je le suis en vivant de manière énergique, c’est ça que je veux dire. D’après moi, dans la vallée nous le savons, les Valsusains, ceux qui luttent, sont convaincus de ça. Quand je raconte ça, les autres acquiescent, ils pensent comme moi, ils le ressentent aussi. C’est le sentiment le plus diffus, voilà pourquoi nous disons : «  non, nous n’avons pas perdu, parce qu’on a construit cette façon de vivre plus intense qu’autrement nous n’aurions pas eue.  » La lutte c’est notre vie, parce qu’on fait partie d’une communauté qui croit en quelque chose et qui se bat pour ça.

Tu parlais de la peur, mais le fait de vivre ensemble le même danger, n’est-ce pas une des choses qui fait tenir ensemble la communauté ?

Oui, ça fait devenir plus courageux. Parce que quand tu es nombreux, ensemble, cette peur tu l’affrontes, tu la vaincs parce que tu n’es pas seul à l’affronter. Même si tu as peur, quand tu vois d’autres personnes qui avancent, surtout des femmes – moi je viens d’une culture machiste, du sud – alors quand je vois des femmes avancer et avoir le courage de faire certaines choses, je me dis : «  hé moi, le mec, les femmes y vont et je dois rester derrière ? Cherche au moins à t’approcher !  » Et puis ça donne du courage. J’ai appris, venant d’une culture où la femme est inférieure, où toi tu es l’homme, etc., à voir à l’inverse quel courage ont les femmes, parce que je trouve que dans la lutte les plus courageuses sont les femmes. J’ai commencé à me dire : «  merde, elles ne sont pas égales à moi, elles sont supérieures !  » J’ai dû renverser la question. L’intervention, les décisions prises par les femmes de la vallée m’ont fait voir la gent féminine d’une manière différente. Quand je dis que ma vie a changé complètement : pour moi les préjudices subis par les femmes n’existaient pas, les préjudices subis par les anarchistes ou ceux avec des boucles d’oreilles non plus. Ils me sont tous sympathiques maintenant. Ce que je pensais être l’antagoniste de moi, loin de ma culture, aujourd’hui je suis leur ami à tous. J’ai beaucoup de respect pour l’anarchiste, l’antagoniste, ceux des centres sociaux, la femme, je me sens inférieur à eux. C’est ça qui a changé, je croyais avant être supérieur, «  Oh celui-là il est inférieur parce qu’il est habillé comme ça  »... Je pensais ainsi parce qu’ils étaient habillés bizarrement, et je ne voyais pas qu’au-dessus des vêtements il y avait une tête, et une tête plus intelligente que la mienne. Finalement, je ne comprenais pas que les vêtements moches, c’est moi qui les avais dans la tête. Je l’ai compris plus tard, avec mon expérience. Un autre exemple, c’est celui des abus sur des filles ou des femmes. Ici on dort ensemble, dans la même tente, et évidemment il y a des filles qui te plaisent, ça pourrait exister mais ce n’est jamais arrivé à ma connaissance, parce qu’on a appris à avoir un respect pour l’autre sexe qu’on n’avait pas avant. Aujourd’hui, certes je suis toujours un homme, un être humain, si je trouve une personne qui est d’accord, je veux dire on discute, si on est d’accord... C’est bien différent de chercher à tout prix à profiter de l’occasion, comme quand tu vas en discothèque, tu cherches à toucher quand tu peux, aujourd’hui tu ne le fais pas si elle n’est pas consentante, si elle ne te fait pas d’avances.

Quand les filles au camping à Chiomonte vont se laver dans la rivière toutes nues, des filles qui avec naturel se déshabillent complètement et restent ensemble à faire leur toilette, entre elles, alors à moi aussi il me vient l’envie de me déshabiller pour aller me baigner, et ça ne serait pas arrivé avant, l’attention aurait été malsaine. Mais voir avec quel naturel les femmes le font ne rend pas ton attention malsaine. Oui, bien sûr, elles sont belles, mais ça s’arrête là. Je n’ai plus cette chose acharnée que j’avais avant, un peu parce que je suis devenu plus vieux, probablement, c’est vrai ! Mais les vieux ne sont pas forcément moins... Ils sont plus... Il y a un proverbe en Italie qui dit : «  ce n’est pas le cochon qui devient vieux mais le vieux qui devient un cochon  ». Et si tant de jeunes reviennent, et tant de jeunes filles, c’est qu’ici, si elles sont naturelles, on s’en fout de la manière dont elles sont habillées ou si elles sont dévêtues, et elles doivent probablement sentir qu’elles peuvent être plus libres ici sans attirer l’attention. C’est une des réalités que la lutte a aidé à faire changer, et qui a uni dans le même temps.

Le pouvoir économique a intérêt à séparer : la femme de l’homme, premièrement – la première chose importante est de séparer les deux sexes, de dire : «  nous sommes différents  ». Puis les générations, le vieux et le jeune, dire : «  le jeune ne comprend rien  », et les jeunes : «  ah le vieux, il n’a plus toute sa tête, il a de l’artériosclérose  », mépriser les autres. Puis la provenance : «  celui-là est Noir, ou celui-là est méridional, du Sud, celui-là est d’ailleurs, c’est un étranger  ». Toujours de la division et la peur de l’autre, ça maintient bien le pouvoir, et il n’y a pas de rébellion s’ils touchent le Noir : «  ah, ça touche le Noir, ou l’anarchiste, quelle importance ?  » Voilà pourquoi Sole, Baleno et Silvano ont été abandonnés. Les mêmes personnes qui les ont abandonnés il y a vingt ans ont aujourd’hui beaucoup changé, comment c’est arrivé nous ne le savons pas, mais c’est arrivé au fur et à mesure, en croyant en certaines valeurs, et le pouvoir ne pourra jamais accepter ça parce que ce serait la désagrégation de ce qu’il a construit dans l’Histoire, de l’Inquisition en passant par la monarchie, et jusqu’à maintenant.

Je ne veux pas perdre ce que nous avons acquis jusqu’à aujourd’hui, je ne veux pas retourner au divan et à la télévision, et aux cartes au bar pour passer le temps en attendant la mort. La vie je veux la vivre jusqu’à la fin, et je la vis en luttant, pas en attendant là. Voir tant d’octogénaires de la vallée marcher, faire des kilomètres, participer à la lutte, être présents, construire, ça montre que c’est bon pour la santé, pour bien vivre le troisième âge ! Quand l’un de nous vient à mourir, il y a tant de personnes autour avec les drapeaux, qui chantent... Beaucoup de gens te pleurent, te fêtent, viennent te commémorer ; quand c’est d’autres qui meurent, il y a trois ou quatre personnes autour qui disent : «  bon, il est parti  », alors que quand l’un d’entre nous meurt c’est une perte énorme, et on vient nombreux pour participer aux funérailles. C’est une chose qui donne envie à beaucoup de gens qui viennent d’ailleurs. C’est mieux de faire partie de ça que d’être en-dehors.

Mauvaise Troupe


[1] Après Mattia, Claudio, Niccolo et Chiara, trois autres personnes seront arrêtées en juillet 2014, eux aussi inculpés pour le sabotage de mai 2013. Pour ces sept jeunes, l’accusation de terrorisme sera finalement abandonnée et ils seront condamnés à trois ans et demi de prison (ils sont désormais assignés à résidence).

[2] Les Italiens emploient le terme « antagonistes » pour désigner les militants radicaux, autonomes, anarchistes, etc.

[3] Espaces autogérés, squattés ou non, héritiers du mouvement des années 70 lors duquel ils furent des bases d’action. Beaucoup de militants de centres sociaux des grandes villes du nord de l’Italie participent à la lutte No TAV.

[4] Acronyme de Division Investigations Générales et Opérations Spéciales, police politique italienne.

[5] Littéralement : « noyau des Pintoni Actifs ».

[6] « On part et on revient ensemble »

[7] Action consistant à taper sur les grilles du chantier ou sur les glissières d’autoroute avec des pierres ou des bâtons.

[8] La Stampa, littéralement « La Presse », est l’un des quotidiens les plus diffusés d’Italie. De ligne éditoriale classée au centre-droit, il appartient au groupe Fiat.

[9] Presidi est le pluriel de presidio, terme polysémique qui désigne un rassemblement, un piquet, ou une garnison. En val Susa, les presidi sont les cabanes construites par le mouvement, pour empêcher les travaux du TAV.

[10] Maria Soledad Rosas, dite Sole, Eduardo Massari dit Baleno et Silvano Pelissero ont été arrêtés en mars 1998 et inculpés de terrorisme. Ils étaient accusés d’avoir commis des sabotages dans la vallée de Susa. Sole et Baleno se sont suicidés en détention peu après leur arrestation. Silvano a été condamné à trois ans et dix mois de prison. Il est sorti en 2002.

[11] Voir la chronologie de la lutte.

[12] Plusieurs fois par semaine, des apéritifs et des petits-déjeuners sont organisés devant les grilles du chantier pour en bloquer l’accès. Le NPA y est très présent.