BROCHURES

ZAD/NO TAV Entretien n°8
Elias, Fonzy, Moki, grandir contre l’aéroport

ZAD/NO TAV Entretien n°8

Mauvaise Troupe (première parution : octobre 2015)

Mis en ligne le 4 octobre 2016

Thèmes : Environnement (42 brochures)
Luttes paysannes, ruralité (37 brochures)
Urbanisme (34 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.1 Mo) (PDF,1.1 Mo)

Version papier disponible chez : Mauvaise Troupe (ici et là)

Tandis que dans le Val de Suse, les anciens s’organisent au sein du Nucleo Pintoni Attivi [1] et constituent des brigades de cheveux blancs pour attaquer le chantier et démontrer en acte la dimension intergénérationnelle de la lutte, ce qui se vit sur la zad est souvent réduit à tort à un mouvement de jeunesse.
L’histoire emblématique des fugueuses Camille et Geneviève, qui avaient rejoint la ZAD pendant l’opération César, évoque un imaginaire à la Peter Pan. Une fenêtre par laquelle on aurait jeté une corde faite de draps noués pour rejoindre un monde parsemé de cabanes depuis lesquelles fuir toutes les contraintes qui s’imposent au monde adulte, à commencer par cette permanente mise en scène de soi, ce rôle qu’on habite jusqu’à perdre définitivement de vue l’enfant qui sommeille en nous.
La figure médiatique du “jeune” qui aurait tout plaqué sur un coup de tête, avec une volonté de sécession radicale et absolue avec ce monde, constitue en effet l’une des réalités du mouvement. Mais elle jette un voile sur l’hétérogénéité d’une communauté de lutte dans laquelle les générations se côtoient, s’apprivoisent, et s’organisent ensemble.
Dans ce mouvement intergénérationnel et composite, ce qui se vit est de l’ordre d’une transmission à double sens.
Les anciens racontent aux jeunes les luttes politiques qui les ont marqués (mai 68, les Paysans travailleurs, le Larzac, le mouvement anti-nucléaire) avec ce qu’elles contenaient de force et d’illusions, d’écueils et de pistes pour l’avenir.
Les jeunes ré-insufflent une certaine rage, une certaine façon d’habiter la révolte depuis l’expérience d’une génération politique marquée par les mouvements étudiants, les contre-sommets et la culture squat, le goût de l’action directe et le dégoût de la politique classique.
Dans cette brochure est rapportée la parole d’une jeunesse qu’on n’entend pas souvent : ni militante, ni urbaine, ni étudiante, ni “jeune de banlieue” et encore moins “jeune actif”. Une bande de jeunes en milieu rural comme il y en a dans chaque abribus, à zoner en mobylette dans les campagnes et à chercher sans relâche un sens à son existence.
Fonzi, Moki et Elias [2], la petite vingtaine, sont pour la plupart enfants “d’habitants qui résistent” [3] et vivaient sur la ZAD avant la relance du projet d’aéroport au début des années 2000. Avec leurs mots, sans grandes théories, ils racontent autour d’un verre leurs premières émotions de lutte, leurs premières fêtes, leurs premières manifs. Parfois, ils ressemblent à une bande de petits vieux accoudés au bar de Notre-Dame-des-Landes. Même argot fleuri, même amour du vin blanc et de la guinguette, de Georges Brassens et de Bourvil, même manière de raconter les histoires à cheval entre un polar de San Antonio et des brèves de comptoir.



Depuis combien de temps vous vivez ici ?

Fonzi : Ça fait à peu près vingt ans qu’on vit là, presque un quart de siècle ! Le projet d’aéroport est vieux aussi, plus vieux que nous. Y’a même un bouquin des années 60 dessus, tu sais là Dégage on aménage [4].

Moki : Quand j’étais petit, mon voisin, il me disait : «  Tu verras, là y’aura des avions, on ira les visiter avec l’école et ça sera la classe !  »

Elias : Je ne me souviens plus quand c’est la première fois que j’ai entendu parler de cet aéroport. Sûrement à l’âge où on commence à avoir conscience des choses, peut-être vers cinq ans, un truc comme ça. Vous vous rappelez en 2000 quand le projet a été relancé ? C’est là qu’il y a eu les premiers tags à Notre-Dame-des-Landes.

Moki : Si, si, même que y’avait des fautes d’orthographes dans le tag. «  Aréoport  » sur une espèce de cabane là... Pis y’en avait eu sur la mairie aussi.

Elias : Dans les rues le matin, y’avait les poubelles du patelin taguées avec des gros triangles [5]. En 2000, mes parents ils étaient déjà à fond dans la lutte. Du coup dès petit je savais que ma maison était en plein sur la ZAD.

Moki : Moi j’crois que c’est comme ça aussi que mon père s’est fait plein de copains : «  ah putain enfin des mecs qui gueulent  ». Moi j’ai jamais vraiment su si ma maison était sur l’aéroport ou juste au bord. Tu te rends pas trop compte, en fait, quand t’es gosse. Pis tu te dis, bon ben mes parents ils vont se démerder et pis on va déménager. Peut-être tu seras loin de tes potes, mais quand t’es gosse, ça te passe quand même au-dessus de la tête cette histoire d’avions. Moi, je m’en foutais, on pensait à autre chose. «  Zone d’Aménagement Différé  », on pigeait même pas ce que ça voulait dire.

Elias : Pis en plus c’était flou, les limites bougeaient. Nous on était au centre alors ça changeait rien, mais je me rappelle qu’à un moment le village de l’Épine a été menacé par la construction d’une piste, puis finalement non.

Comment vous avez vécu l’arrivée des gens venus d’ailleurs habiter ici pour lutter «  contre l’aéroport et son monde  » ?

Moki : Au fur et à mesure, plein de gens ont débarqué, ah bah ça c’était cool ! En plus, nous on était en plein dans l’âge où tu commences à faire la fête, à boire des coups et tout ! Et là d’un coup, à 500 mètres de chez toi t’as un Belge, un Américain.

Fonzi : Les guinguettes ! Tu te rappelles des guinguettes ? Ça c’était sympa ! Y’avait des petites guirlandes. C’était bien avant les expulsions, y’avait moins de monde.

Moki : C’était une sorte de première zad, les gens se connaissaient tous, ce qui fait qu’ils se réunissaient vraiment comme dans les petits villages dans le temps. Pis nous on n’était pas trop bars, boîtes de nuit, on n’avait pas vraiment les moyens de toute façon... Pis on aimait bien ça, la guinguette, niveau musique !

Fonzi : Et bon c’était à côté de chez nous, on pouvait rentrer bourrés en mobylette, y’avait pas vraiment de flics à ce moment-là.

Elias : Les premiers squatteurs qui sont arrivés, c’est ceux des Rosiers [6].

Moki : Nos parents, ils étaient vachement avec les gens des Rosiers.

Elias : Les squatteurs des Rosiers, pis les autres, on les a pas mal rencontrés par les banquets des Q de plomb [7] en fait. Un truc bien franchouillard, bien fêtard, d’la bonne mangeaille.

Moki : Pis y’avait de ces javas ! Sauf que moi quand je faisais la java avec les squatteurs, fallait que je fasse gaffe de pas aller dans les mêmes bringues que mon vieux, autrement... C’est vraiment par les fêtes qu’on a rencontré nos nouveaux voisins. Et des fois, on se plantait, on croyait qu’il y avait une soirée : «  Et merde, une réunion...  » alors on se barrait. Mais entre les pique-niques de l’ACIPA [8], les Q de plombs, les festivals, les fêtes de la zad, c’est comme ça qu’on rencontrait du monde.

Elias : Les pique-niques, c’était tous les ans et ça a rythmé notre adolescence sur la zad. Au début c’était 200 personnes, un peu comme une grosse bande de copains. Y’avait tout le monde, le fils à untel et tout et tout.

Moki : Au fur et à mesure, de fêtes en apéros, on s’est fait des bons potes parmi les occupants.

Vous pouvez raconter un peu la présence des flics sur la zad ?

Elias : Au début, y’avait pas trop les flics.

Fonzi : Bah c’est parce que ça les faisait pas tant chier que ça l’opposition à l’aéroport.

Elias : Peut-être mais très vite, ils venaient en masse pour les fouilles, les forages. Ils se garaient avec tous leurs fourgons dans le bourg. Pis y’a eu l’enquête publique aussi, tu te rappelles, le matin où on s’est fait gazer ? Y’avait les super camions militaires, tout bâchés. C’était quand même ouf !

Moki : C’étaient nos premières lacrymos. Maintenant, depuis ce qu’on a vécu pendant l’opération César [9], ce moment-là en comparaison c’est rien. Quand t’as les grenades assourdissantes qui pètent toute la journée à côté de chez toi, que t’as l’impression que c’est la guerre partout, pendant des semaines... Mais bon, l’enquête publique, j’avais pas aimé cette journée, la veille on avait fait la fête, on s’était cramé la gueule toute la soirée, on arrive le matin tout fatigués, assis sur le trottoir, on mangeait des chips avec la grosse gueule de bois. Pis là mon père qui marchait comme ça vers les flics, qui essaye de passer. Pis il nous regarde, nous, les assis qui mangions nos chips et il dit : «  Faut y aller les gars  » ! Et pis nous ben on avait la gueule de bois, alors... Et là, mon vieux, il fonce dans tas ! Il va dedans. Pis là, il ressort, il crachait nom de dieu ! C’était hyper drôle...

Fonzi : À l’hiver 2012/2013, j’avais les flics 24h sur 24h garés devant chez moi. J’habite au carrefour des Ardillières. Mon record ? 16 contrôles en une journée ! T’avais des flics sur le carrefour, où que t’ailles tu te faisais contrôler. Je me faisais contrôler en allant acheter un pack à Vigneux. Ils me contrôlaient à chaque fois, toute la journée, alors qu’ils voyaient bien que j’habitais là. Ma maison était à quelques mètres à peine de leur check-point ! Ils regardaient tout le temps dans mon coffre, voir s’il y avait pas une tente ou un bidon d’essence.

Elias : Wahou, énorme, moi mon record c’est juste trois contrôles dans la journée ! Ben, maintenant que j’y pense, trois fois en allant de chez toi jusqu’au centre zad ! En fait, moi j’habite sur la route qui était interdite. Du coup, quand je suis rentré chez moi en mob au début des expulsions, les flics ne voulaient pas me laisser passer parce que je n’avais pas ma carte d’identité. Ils étaient en train de raser les Planchettes [10] ! J’ai dû dévier le point de contrôle et rentrer à pied chez moi depuis les Ardillières. Mon père a appelé les flics, il s’est énervé. Le premier jour de l’opération César, mon bus scolaire a roulé sur une barricade enflammée, puis il a dû faire demi-tour 150 mètres plus loin devant un cordon de CRS... pour ensuite repasser de nouveau sur la barricade enflammée !

Moki : Au début c’était triste. Y’avait pas beaucoup de monde, et tu voyais les potes avec les ampoules, les pieds pleins de boue, trop dans la merde. On se disait que c’était fini, et que ça se finissait mal en plus. C’était un peu la misère. Ben ça aurait continué comme ça, on serait plus là, hein...

Elias : Nous on a accueilli plein de monde chez nous à ce moment-là. Le boulanger, pis plein de gens qui avaient perdu leur maison. Au début, la question qui se posait c’était un peu : «  Est-ce qu’on va s’éteindre ?  »

Moki : Quelque part c’est la fin d’une époque, d’une première époque de la zad, où on était tranquilles.

Fonzi : Je me rappelle la fois qui m’a le plus marqué, c’était avec Elias et son père ! On s’était planqués dans un buisson, on voulait aller au Sabot [11] et on ne savait pas que les flics se préparaient à intervenir. Et là on entend plein de fourgons arriver, et plein de flics qui se mettent à gueuler : «  Go ! Go ! Go !  » On s’est planqués. On se pissait dessus à moitié.

Moki : Non, pas Elias, ni son père !On était planqués derrière un monticule, ton père il était embusqué à la Che Guevara ! On entendait les bruits, les grenades sur le Sabot, on ne savait pas très bien ce qui se passait.

Fonzi : Je me rappelle que ça a bien frité quand même.

Elias : Moi je me rappelle de la bande des vieux au bout de la route des Fosses Noires, avec des bidons de ferraille et des bâtons, éclairés par le projecteur des CRS, et ils tapaient sur les bidons comme des sourds. Bam ! Bam ! Bam ! Les flics bloquaient la route parce qu’ils attaquaient la barricade du Sabot, et nous on cherchait à faire un maximum de bruit pour que de l’autre côté de la barricade, les autres nous entendent. Et pour faire mine d’encercler les flics aussi.

Moki : T’oublies un truc là : ton père qui jouait de la trompette et qui dansait ! Les vieux, ils s’éclataient presque, tu te demandes s’ils étaient pas en train de se dire : «  Ah, nos jeunes années  ».

Fonzi : Pis ton père il allait vers les flics. Et ta mère elle gueulait sur ton père.

Elias : Elle s’était pris un tir de flashball ce soir-là, dans le noir en plus.

Moki : C’était très festif, si on oublie le flashball... J’me rappelle d’une fois aussi dans le bocage. On y était allés ensemble avec Fonzi, pendant qu’ils détruisaient le Gourbi [12]. On a croisé un groupe de “petits-étudiants-avec-idéaux” et ça les faisait grave chier de marcher dans la boue. Ils étaient perdus et ils s’engueulaient. Du coup, il se sont mis à nous suivre. Sauf que nous aussi, on s’est perdus... Alors eux, ils s’engueulaient de plus belle : «  Mais si on continue à les suivre on va se tromper, ils ne savent même pas où ils vont !  » Ils venaient de la ville et ils étaient tout empêtrés dans les buissons de ronces... Pendant plusieurs semaines, je ne passais plus par les routes, je ne marchais qu’à travers champs, j’avais un petit parcours pour rejoindre les endroits où aller boire des coups sans croiser les flics.

Elias : Ma maman elle s’est occupée des blessés aussi, ça c’était un peu ouf. Elle a recousu un menton et un crâne.

Moki : Tout le monde s’y mettait un peu. Moi mon père je me rappelle, il filait de la gnôle et du pâté sur les barricades.

Elias : Nous on gérait les montagnes et les montagnes de bouffe qui arrivaient et qu’on distribuait sur la zone.

Fonzi : Moi je ramenais des chaussettes.

Moki : Moi de la beuh.

Elias : Moi, le fait d’accueillir plein de monde à la maison, de partager des discussions, des amitiés et des embrouilles, ça fait que ce qui se passe ici c’est devenu partie intégrante de ma vie. Ça m’a ouvert aux autres luttes.

Fonzi : L’occupation militaire du carrefour devant chez moi, ça m’a fait bien chier, mais en même temps, quelque part ça m’a fait plaisir aussi. J’attendais qu’une chose, c’était que ça frite. J’aime bien quand ça frite devant chez moi. À ce moment-là, je sors. Pas pour participer mais pour observer la scène, c’est sympa. Je me rappelle d’une scène y’a longtemps. Avant les expulsions. Quand la maison en face de chez moi a été ouverte. Les flics ils n’aiment pas ça : ce carrefour, c’est un point stratégique, ils veulent le garder ! Ils ont réussi à virer tout le monde sauf cinq personnes sur le toit. Il fallait le GIPN pour les virer, et y’avait un problème parce que le GIPN, ben il pouvait pas venir. Ils sont restés si longtemps sur le toit à crever la dalle... Et moi de ma fenêtre, j’essayais de construire un grappin pour leur envoyer des bananes. Quelque part, je me sentais oppressé aussi quand je vivais dans ma maison et que les flics étaient à côté. Tu te lèves le matin et tu vois leurs sales tronches par la fenêtre. T’entends leurs blagues de merde toute la journée. Tu te réveilles la nuit à cause de leur rire gras. Ils pissaient sur la haie de la baraque. Je me rappelle d’une scène où les flics sont prévenus que des gens de la zad arrivent au carrefour, et d’un vieux gendarme lançant à ses collègues : «  On va faire la guéguerre !  » Il rigolait et tout, saloperie ! Un jour, pendant le Festizad, je me suis vengé, j’ai été les provoquer, j’ai posé à leurs pieds une bouteille de mousseux prête à exploser, comme ça pour rigoler. Ils croyaient que c’était une bombe, ou un cocktail, ils ont essayé de me choper. Une fois aussi, y’avait ma petite sœur, qui avait huit ans à ce moment-là, qui regardait par la fenêtre la baston entre les flics et les zadistes. Le flic, il se tourne vers elle, il lui fait : «  C’est pas un spectacle pour les enfants.  » Ça veut dire qu’il sait qu’il fait un truc sale, s’il dit ça à un gosse ! Et c’est sa profession, il est payé lui pour se battre, alors que les zadistes non. Ah et puis mon voisin c’est un collabo aussi. Une balance, il appelle les flics dès que des gens s’approchent de la maison vide en face. Je sais qu’il appelle tout le temps les flics.

Moki : Pis y’a les autres là, M***** et M*****. Déjà, ils ont une pancarte dans le jardin avec marqué en gros «  oui à l’aéroport  », genre allez-y j’en ai rien à foutre : «  S’ils veulent me racheter mon terrain, je le vendrai mesdames messieurs, et je m’en vante ! Pis j’ai bossé, toute ma vie, j’ai mal au dos, je vais bientôt crever et je vous emmerde. Y’aura un aéroport !  » Il a vu deux types de la zad arriver dans son champ, il est sorti en trombe avec son fusil à la main : «  Barrez-vous bande de vauriens !  » Pis y’a F*****, leur chien de garde, ooouuuuh il est mauvais lui... Ils ont même des fausses caméras sur la maison, c’est le pire que j’ai vu.

Fonzi : En tout cas, mon voisin, quand ils ont ouvert la maison, il devait rager, tout seul à regarder la télé, du bordel partout autour, des gens sur le toit, «  dernière sommation  », v’là le bordel !

Comment avez-vous vécu la manifestation du 22 février, dans les rues de Nantes ?

Fonzi : Ben y’avait du foin partout dans la ville, c’était dingue.

Moki : Moi, à un moment, je ne me sentais pas à l’aise parce que ça pétait trop fort...

Fonzi : Ben oui, moi je voulais y aller et tu voulais pas venir avec moi.

Moki : Ben t’avais qu’à y aller tout seul ! J’aime pas ces ambiances tendues dans une foule, avec les gens qui crient «  ne courez pas  » et du coup forcément tout le monde court... J’y ai été, j’ai traversé l’endroit où ça chauffait, j’ai dit bonjour aux quelques gens que je connaissais et on a été boire des coups au bar de la manif. L’autre y gueulait parce qu’il avait envie d’y aller, ben il avait qu’à y aller, on s’était dit qu’on se retrouverait.

Fonzi : Tu t’étais fait pointer par un flashball, tu te souviens ?

Moki : Oui je me rappelle, on marchait, des gens crient «  flashball  », moi j’étais déjà pas fier, je vois le flic qui me pointe avec son engin, je me suis chié dessus et je suis parti. Y’avait trop de tension.

Fonzi : Y’avait le canon à eau, des gens partout, c’était marrant, ça avait un côté fête foraine. Pis on a reconnu quelques potes derrière les cagoules, on voulait leur dire bonjour mais ils étaient occupés à mettre du maalox sur les yeux de quelqu’un qui avait pris des lacrymos.

Elias : C’était quand même autre chose que les manifs quand on était petits : «  Non, non non, à l’aéroport ! Oui, oui, oui à la qualité de vie !  »

Moki : Ben là, c’était pire ! C’est pas que ça te fout les jetons, mais c’est que tu te fais chier comme un rat mort. On s’emmerdait profondément. Comme dans les manifs lycéennes. On criait comme ça «  non, non, non  », on aurait dit des petits vieux en promenade, mais des milliers de petits vieux en promenade. Je me rappelle d’une manif lycéenne qui a fini en ronde assis dans l’herbe. C’était vraiment pourri.

Fonzi : Ce genre de manif j’aime pas.

Moki : Moi ça m’a dégoûté, nous on était à fond dans le mouvement lycéen au début. On allait à trois heures du mat’ en scooter avec des cure-dents, de la glu et des chaînes pour essayer de bloquer le lycée, et on revenait le lendemain en espérant que ça ait marché.

Fonzi : On était des pieds nickelés, on avait une chaîne pour un lycée entier, et à peine une dizaine de cure-dents.

Moki : Pis la chaîne, c’était mon cadenas de mob. Et alors à la première manif, je croyais vraiment qu’on allait tout péter. Tu vois, c’est la seule fois où j’y ai vraiment cru ! Et ben non, la manif s’arrêtait pour laisser les gens traverser la route. Depuis, j’y crois plus. Même avec tout ce que j’ai vu ici. Je crois que la lutte, ça me fait peur ou c’est pas mon truc. Moi, ma passion, c’est l’art, le cinéma. Alors ce que j’aime bien chez les gens qui luttent, qui sont un peu révolutionnaires, c’est que c’est des vrais personnages. Souvent c’est des gens vachement intéressants, enfin vachement plus intéressants que les gens qui luttent pas, comme moi par exemple.

Moki : Moi les manif en ville j’aime pas... Pourquoi ? Je sais pas. Ici c’est différent, y’a comme un coté moyenâgeux dans la révolte. En campagne, là t’es dans les bois, y’a des paysans, des vieilles, des champs, des haies, tu te sens chez toi. Pis j’aime bien l’image, les paysans, les grosses moustaches, les tracteurs. En ville, y’a juste la BAC et les gens qui font du shopping, c’est flippant.

Est-ce que les rencontres avec les occupants ont influencé certains de vos choix de vie ?

Moki : Le fait que chez moi ça brasse, que je rencontre plein de gens, le simple fait de savoir que ça existe, de le voir concrètement : des gens qui ouvrent des squats, qui vivent sans loyer ni factures à payer et sans passer la plupart de leur temps à taffer pour un patron ; et bien rien que le fait de savoir que ça c’est possible, même si tu le fais pas, c’est pas rien. On connaît d’autres manières de vivre, que les autres gens ne connaissent pas forcément. Aucun d’entre nous ne bosse par exemple et c’est lié au fait d’avoir rencontré à l’adolescence plein de gens qui vivaient comme ça...

Fonzi : Enfin, on travaille, mais pas de travail salarié.

Moki : Travailler, ici ça a un sens. Moi j’aime pas bosser, mais je reconnais que ici sur la zad, y’a un sens au travail. Tu fais un poulailler, tu le fais entièrement, et tu le fais pour toi. Tu le fais de A à Z. À l’usine t’appuies sur un bouton, qui fait un petit truc dans un long processus dont tu captes que dalle.

Fonzi : Au final tu fais rien pour toi... Mais c’est pas pour autant que je peux dire que je travaillerai jamais de ma vie.

Moki : D’ailleurs on a déjà travaillé, mais à de faibles doses quand même... Jusqu’à maintenant, on a préservé notre santé, on fume beaucoup, d’accord, mais quand tu fais la balance entre ça et le stress de se tuer au travail, on est en meilleure santé que si on bossait. D’ailleurs, mon père il dit toujours : «  Les clodos, la plupart c’est des gens qui travaillent  », ben c’est bien la preuve que travailler... travailler... travailler.... c’est pas pour autant que tu t’en sors.

Elias : Moi non plus je travaille pas. J’ai essayé mais j’ai pas envie. Y’a pas si longtemps que j’ai commencé à me dire que le travail salarié ça sert à rien.

Fonzi : Oui, mais regarde un cuistot qui aime son travail, qui est passionné, pourquoi tu veux l’empêcher de gagner de l’argent avec sa passion ?

Moki : Oui, mais la plupart du temps, tu vois bien que c’est pas ça... Pis tout le monde n’est pas mon vieux ! C’est juste qu’avec tous les gens qu’on a rencontrés, on voit d’autres manières de faire, de vivre. Et ça tout le monde ne le sait pas que ça existe et c’est pour ça qu’ils bossent. De 14 à 22 ans, sans même voyager, c’est une longue période où on a croisé chez nous un tas de gens très différents, avec des idées différentes aussi. Finalement nous, le fait qu’on ait arrêté l’école, c’était peut-être pas si con que ça. La vie sur la zad, c’est comme une deuxième formation. Ce que j’ai retenu de la zad : la récup’, les plans débrouille, les vieux camions pourris, l’idée qu’on est pas obligé d’avoir du pognon pour faire tout ce qu’on veut faire.

Mauvaise Troupe


[1] Noyau des Pintoni (grosses bouteilles de vin) actifs, détournement ironique du nom d’un groupe ayant signé un communiqué qui préconise aux Valsusains la lutte armée, cf. l’entretien de Mimmo dans la brochure n°7.

[2] Les prénoms ont été changés.

[3] cf. chronologie.

[4] Dégage on aménage, édition le cercle d’or, 1976

[5] Logo de l’ADECA, association des exploitants agricoles concernés par l’aéroport.

[6] Première ferme occupée, en 2007, sur la zone. Voir la carte des lieux cités à la fin de la brochure.

[7] Banquets pantagruéliques organisés par des habitants qui résistent.

[8] Rendez-vous estivaux annuels des anti-aéroports.

[9] Cf. chronologie.

[10] Un des premiers lieux occupés sur la zad, qui tenait lieu d’espace de réunion et d’accueil.

[11] Friche de la zad mise en culture par un collectif maraîcher suite à une manifestation en mai 2011. Objet d’une intense bataille lors de l’opération César, ce lieu a finalement été détruit.

[12] Maison occupée pendant la période des expulsions, puis évacuée.