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Politiques linguistiques et idéal égalitaire
13 stratégies pour communiquer quand on ne parle pas tous la même langue

Politiques linguistiques et idéal égalitaire

Indice , Noé Gasparini (première parution : 2017)

Mis en ligne le 14 mars 2017

Thèmes : Immigrations, luttes contre les frontières (29 brochures)

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Version papier disponible chez : Indice (Lyon)

Le but de ce texte est de favoriser une réflexion personnelle ou une discussion collective autour des problèmes de communication dans des groupes qui parlent plus d’une langue.

Diverses stratégies politiques sont envisagées à partir d’exemples réels et de fiction. Il a pour objectif de rendre accessible cette problématique en la vulgarisant sans la simplifier. Il est agrémenté de dessins créés pour l’occasion et d’exemples pris dans des œuvres de fictions afin de donner de l’air aux idées et d’ouvrir vers de nouvelles perspectives.

L’auteur de ce texte, Noé Gasparini, ne souhaite pas revendiquer d’expertise sur ce contenu, qui a été majoritairement construit collectivement. L’intelligence est collective et partagée librement. Ce texte est donc diffusé sous licence libre.



Politique linguistique

Ce qui va nous intéresser dans ce texte, ce ne sera pas la langue en tant que système complexe de sens, comme objet culturel, historique ou social. Nous considérerons les langues comme une diversité de moyens pour communiquer. La diversité linguistique est présente à tous les niveaux, aussi bien au sein d’un individu plurilingue qu’au niveau des sociétés. Les langues ne sont pas des possessions individuelles mais des biens communs partagés et mouvants. Les langues fluctuent car chaque interaction les transforme et que chaque personne a une façon différente d’exprimer sa façon propre de voir le monde, mais les langues subissent aussi des influences politiques.

Les langues peuvent être encadrées légalement et influencées par des autorités linguistiques qui peuvent mettre en place des politiques linguistiques qui peuvent fixer des normes (langue(s) officielle(s)), changer leur nom (séparation entre bosniaque, serbe et monténégrin), reconstruire des langues (hébreu) ou statuer sur les rapports de domination et les usages privilégiés dans les situations où plusieurs langues cohabitent. Ces choix émanent souvent d’instances politiques établies par la société mais les actions de planifications linguistiques affectent la société dans son ensemble. Un exemple historique de cette influence est l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui fixa en 1539 le français comme langue de l’administration en France et imposa une culture et une vision du monde. Plus récemment, on peut mentionner les lois Toubon intégrant notamment des quotas de chansons en langue français à la radio en France [1], la politique bilingue du Canada ou la planification linguistique de l’Union Européenne, tiraillée entre la volonté de laisser chacun s’exprimer dans sa langue et le souci d’efficacité dans des discussions techniques [2]. Les politiques linguistiques sont variées et pourtant rarement enseignées ou discutées publiquement.

Idéal égalitaire

Les maîtrises des codes oraux et écrits des langues sont très inégales d’une personne à l’autre, à cause de différences dans l’éducation et dans les parcours de vie qui ont pu amener à échanger dans diverses langues et variétés ou restreindre à un environnement plus clos. Les accommodations mises en place collectivement pour prendre en compte la diversité des compétences linguistiques sont délicates car elles peuvent réduire ou bien renforcer les inégalités entre les êtres.

Ces accommodations sont des politiques linguistiques et elles sont bien souvent décidées par des autorités qui ne s’enquièrent pas de l’avis des populations concernées. Peu de gens s’intéressent à cette question de la communication internationale [3] ou interlinguistique autrement que sous un angle économique, c’est à dire en discutant des importants budgets dédiés à la traduction et à l’interprétariat dans des organismes internationaux [4]. Pourtant, le choix d’une politique linguistique totalitaire telle que la promotion d’une langue de prestige et l’interdiction des autres langues entraîne la disparition de langues et donc une réduction des possibilités pour dire le monde [5].

Dans une démarche collective de participation à la politique, nous considérons que le traitement de cette question, comme de multiples autres, doit passer par une connaissance non seulement des problèmes, mais surtout des solutions envisageables. La démarche de ce texte est de se focaliser sur les solutions, en les considérant non dans leur faisabilité immédiate, mais au regard d’un idéal égalitaire qui permettrait de faire au mieux pour tous. Il ne s’agit pas de proposer une solution globale idéale, mais de présenter un éventail de possibilités et d’amener la personne qui lit à considérer chacune des possibilités selon la situation qui se présente et les compétences des personnes participantes.

Stratégies

Voici quelques éléments de réflexions sur treize solutions qui présentent chacune des avantages et des inconvénients. Elles seront comparées en prenant comme critères principaux l’égalité entre les participants dans la situation d’échange, l’efficacité dans la transmission d’informations, l’expressivité des émotions ressenties et enfin le temps d’apprentissage nécessaire pour l’acquisition des nouveaux outils de communication par les différentes personnes participantes. Bien d’autres critères pourraient être considérés et il n’est pas proposé ici de hiérarchie entre eux.

Débrouillardise : gestes, dessin et baragouinage

C’est souvent la première solution adoptée par des personnes qui n’ont pas de langue en commun. Les êtres en contact tentent de montrer des objets, de pointer des directions, de dessiner éventuellement pour se faire comprendre. Les participants sont inconfortables et la communication est imparfaite, même s’ils sont bons à la pantomime et au gribouillage. L’improvisation peut même s’avérer risquée car les gestes ne sont pas universels et un geste positif dans une langue peut très bien être une insulte dans une autre. Par exemple, avoir le pouce tendu en l’air est une insulte en Iran, mettre ses mains sur les hanches est un signe de défi en Indonésie. Mais le temps aide à l’accommodation. Mentionnons sur ce thème la technique théâtrale du grommelot qui permet des échanges expressifs à partir d’onomatopées personnelles et d’un jeu sur l’intonation.

C’est une solution qui ne peut pas convenir lorsque les thèmes à discuter sont importants, comme l’organisation d’une action concertée ou la survie d’un groupe. Les interactions sont limitées la plupart du temps mais le sens du message véhiculé peut être très expressif grâce à la manière de le transmettre : intonation, direction du regard, sons, etc.

Vers un monolinguisme

En l’absence d’une action concertée sur les langues, ou de par une action volontairement conquérante, il est courant que le monolinguisme s’impose au delà de ses limites initiales, malgré des situations plurilingues et pluriculturelles. L’histoire de l’Europe offre de nombreux exemples de dominations culturelles, notamment l’extension du latin remplaçant progressivement le gaulois sur le territoire qui est devenu la France. On trouve également des exemples bien documentés sur la planification unificatrice des missionnaires jésuites en Amérique du Sud qui sélectionnaient une langue générale, lingua geral, la transformait selon leurs besoins et l’imposaient à de larges populations pour mieux s’implanter.

Cette solution amène à long terme à la résolution de plusieurs des problèmes posés par les autres solutions discutées ici, mais au prix d’un appauvrissement culturel et d’une histoire souvent entachée de violence. La communication devient égalitaire et la transmission d’information est efficace une fois que les apprenants sont habitués à la nouvelle langue unique, mais il peut subsister des résistances, des particularismes ou même des considérations sociales inégalitaires envers les nouveaux locuteurs qui peuvent plomber la communication et l’entente.

Plurilinguisme

Une solution simple lorsqu’il y a plusieurs langues est que tout le monde les parle toutes. Malgré l’amélioration progressive des méthodes pédagogiques, apprendre et maîtriser une langue prend des années et tout le monde n’a pas les mêmes capacités d’apprentissage des langues étrangères. On estime qu’il faut entre 600 et 2 200 heures pour maîtriser efficacement une langue étrangère, selon sa différence par rapport à sa langue maternelle, et les outils pédagogiques dont on dispose pour faciliter son enseignement. C’est une stratégie qui est donc très coûteuse pour tous les participants, exponentiellement pour chaque langues ajoutées dans la conversation. Elle est voulue comme égalitaire et expressive, mais cela dans la limite des capacités d’apprentissage des participants.

La difficulté à apprendre peut même être plus profonde lorsqu’il s’agira de langues très éloignées, décrivant des réalités difficiles à appréhender. On en retrouve de nombreuses illustrations dans des récits d’explorateurs. Pour plus d’exotisme, on peut même conseiller le roman Babel 17 de Samuel Delany [6] et L’histoire de ta vie de Ted Chiang [7] dans lesquels des linguistes se confrontent à des langues extraterrestres.

Intercompréhension passive

De nombreuses méthodes se développent depuis plusieurs années pour favoriser un apprentissage partiel axé sur la compréhension, chacun s’exprimant dans sa propre langue [8]. Cette approche fonctionne principalement pour des langues proches, de la même famille de langue. C’est également une solution adaptée à des personnes parlant différents dialectes d’une même langue qui se familiarisent progressivement aux différences et établissent des compromis entre leurs parlers. Cette stratégie est plus rapide, assez égalitaire et permet l’expressivité. Elle peut évoluer à tout instant vers le choix d’une langue particulière parmi celles utilisées, ou vers la division en petits groupes autour de langues communes. Le problème de l’apprentissage et de la familiarisation se pose néanmoins et il y aura toujours le risque d’incompréhensions liées à des différences culturelles subtiles mais qui peuvent être cruciales.

Une langue pivot

De nombreuses langues jouent ou ont joué un rôle de pivot (ou langue véhiculaire) : latin puis français en Europe, wolof et haoussa en Afrique, quéchua et espagnol en Amérique du Sud, sanskrit et russe en Inde et ex-URSS, anglais plus largement aujourd’hui. Une langue « commune » facilite grandement la communication, et dans un groupe multilingue, la langue pivot est très utile. Encore faut-il qu’elle soit bien maîtrisée par tous les participants. De plus, elle peut favoriser injustement les personnes dont c’est la langue maternelle. En effet, les statistiques sur les personnes s’exprimant le plus souvent à l’ONU montrent l’avantage d’avoir la langue pivot comme langue maternelle. Un problème potentiel de cette solution dans un cadre international est la possible évolution vers une langue comprise uniquement par un groupe restreint, qui prenne des décisions incompréhensibles par ceux sur qui elles s’appliquent. Ce fut le cas du latin des clercs et ce pourrait devenir le cas avec l’anglais des interprètes européens. C’est une spéculation développée par Jack Vance dans le roman Les Langages de Pao [9] qui imagine une planète fonctionnant ainsi.

Intermédiaires : interprète et traducteur

Cette stratégie consiste à déléguer le problème à une tierce personne qui traduit ce que disent les participants. C’est moins coûteux en temps pour les participants, mais nécessite une personne ayant les compétences pour traduire d’une langue à une autre, à l’oral comme interprète, à l’écrit comme traductrice. Et quand le nombre de langues augmente, la quantité d’intermédiaires nécessaires s’accroît exponentiellement. De plus, la communication est moins fluide, et les rires, par exemple, seront exprimés avec un léger décalage temporel qui peut nuire au naturel de l’échange, à l’expressivité des participants. Un interprète, même très bon, ne sera pas toujours en mesure de rendre instantanément une phrase complexe et n’est pas un canal neutre, il affecte forcément la communication de par son phrasé et son vocabulaire propre. De plus, un médiateur peut altérer, sciemment ou non, la communication de par son individualité et sa perception du monde qui peut l’amener à ne pas percevoir complètement l’intention communicationnelle des participants. Cela donne un vrai rôle au médiateur, comme ça a pu être étudié à propos des négociations autour des traités conclus avec les autochtones du Canada [10]. Dans la fiction, on peut mentionner une scène du film français 8th Wonderland dans lequel un accord entre deux nations est altéré sciemment par une interprète politisée.

Des gestes établis en commun

Il existe de très nombreuses langues signées autour du monde ainsi qu’une langue des signes internationale qui se développe depuis les années 1970. Celle-ci évolue cependant grandement à chacune des réunions internationales dans lesquelles elle est utilisée. Il faut préciser ici que les langues des signes sont formalisées depuis moins longtemps que les langues orales et que les signes sont plus ou moins arbitraires selon les langues, avec parfois plus de mimétique et d’autres fois davantage de symbolisme sans qu’il n’y ait de planification de ces différences, qui s’expliquent par l’histoire des langues seulement. Pour l’instant, il n’existe pas d’apprentissage à grande échelle de la langue des signes internationale, ni des diverses langues des signes. Cela requerrait une planification linguistique complexe avec la standardisation de signes conventionalisés. Pour l’écriture de ces langues, il existe un système graphique permettant d’écrire les langues signées, la signécriture ou SignWriting, développée par Valerie Sutton mais qui n’est que peu enseignée, et complexe à écrire car très peu d’interfaces permettent son utilisation.

La communication peut aussi passer par des gestes structurés spontanément et non pérennisés. Des expérimentations faites en science cognitive sur l’émergence du langage dans l’interaction [11] ont tenté d’étudier les possibilités et limites de ces codes spontanés. Le jeu vidéo Journey permet d’expérimenter une coopération en construction. Ce dispositif rend la communication plus lente, puisqu’elle nécessite la codification et l’établissement d’une nouvelle norme, mais peut la rendre plus expressive et plus agréable pour les participants qu’un simple baragouinage.

Lingua franca

Quand les gens se côtoient longtemps, leurs langues peuvent s’entremêler et donner lieu à des patchworks, des lingua franca. Il en existe trois types principaux : koinè, pidgin et créole. Le terme koinè correspond à la fusion de plusieurs dialectes d’une langue dans une forme standardisée, ce qui a eu lieu à plusieurs époques comme en Grèce, pour le basque unifié ou pour l’occitan des troubadours. Un pidgin est une langue développée dans une situation de contact, à partir du vocabulaire d’une langue et avec l’utilisation d’une partie de la grammaire de la langue de l’autre. Ces pidgins peuvent devenir des créoles quand ils deviennent langue maternelle d’une nouvelle génération qui stabilise un système linguistique nouveau. Ces différentes solutions peuvent aller jusqu’à devenir de nouvelles langues à l’échelle de pays entiers, comme pour le tok pisin en Papouasie-Nouvelle-Guinée. La volonté politique n’est pas forcément présente pour l’émergence de ces langues, c’est le cours normal de l’histoire que de voir des langues naître ainsi. C’est une stratégie difficilement organisable pour des rencontres occasionnelles entre délégués ou représentants politiques. Elle offre l’égalité entre les participants puisqu’ils partagent une même langue et une grande expressivité, mais son encadrement peut être très difficile car ces formes de langues sont le plus souvent orales et très variables dans le temps, ce qui rend difficile leur enseignement à d’autres.

Une écriture commune

Il s’agit d’avoir une écriture qui ne soit pas associée à une prononciation, afin de permettre l’évolution de la prononciation sans perte de sens, les signes écrits restant identiques. On connait notamment l’Asie où les sinogrammes sont utilisés dans plusieurs pays à partir d’un ensemble standard de sinogrammes communs. La structuration des idées entre elles, la syntaxe, reste cependant propre à chaque langue et l’intégration de nouveaux liens de sens qui n’étaient pas envisagés dans les signes peuvent mener à la différenciation en plusieurs langues ou dialectes [12].

L’écriture est une modalité de communication qui est principalement en différé, ce qui rend la communication moins spontanée. L’acquisition des trois à cinq mille sinogrammes de base demande un temps d’apprentissage et de mémorisation considérable. Les divergences de prononciation peuvent se produire avec le temps et mener à des divergences fortes, comme pour l’alphabet latin en Europe puis au-delà. Outre l’écriture chinoise, on peut également penser à des standards internationaux tels que les drapeaux utilisés en mer, les symboles mathématiques ou les noms scientifiques des espèces vivantes. Ces codes décidés en commun fonctionnent plutôt efficacement tant que les utilisations sont pratiques et ne font pas appel à la fonction poétique du langage.

Une langue auxiliaire construite

Une langue construite est une langue façonnée par un groupe d’experts ou de poètes pour être facile d’apprentissage, expressive et aussi régulière que possible. Parmi les cas historiques, citons le nynorsk, une des langues officielles de Norvège et le kiswahili, parlé à l’est de l’Afrique. De nombreuses langues ont été inventées par des fous du langage, comme les appelle Marina Yaguello [13]. L’espéranto, créé il y a plus de 130 ans, est la plus connue et celle qui a généré le plus grand nombre de productions culturelles. C’est une langue européenne dans son vocabulaire, avec une grammaire régulière et qui s’apprend rapidement.

Mentionnons une autre idée, qui est de moderniser une ancienne langue impériale, en créant une nouvelle langue, comme l’hébreu ou le latino sine flexione. Cette vision était populaire au tournant du XXe siècle, notamment visible dans le Fragment d’histoire future, de Gabriel Tarde [14].

L’espéranto ou une autre langue similaire permettrait l’égalité qu’offre une langue pivot tout en réduisant le temps d’apprentissage pour tous les participants. La charge serait partagée de manière plus équitable même si certains aspects de la langue auxiliaire seraient plus familiers à certaines personnes qu’à d’autres, comme le système d’écriture ou certains sons.

Cette stratégie implique finalement des experts qui transformeraient une langue ainsi qu’un pouvoir politique fort pour une mise en place concertée. Cela semble difficile à obtenir et ne s’accordera pas forcément avec une démarche égalitaire. Mais une concertation est possible, notamment dans le cadre européen, où la validité économique d’une langue auxiliaire a déjà été évaluée [15].


Pour finir, plongeons dans le domaine de la fiction et de l’espoir ! Peu d’œuvres littéraires se préoccupent de cette problématique et la diversité des langues est le plus souvent gommée dans un souci de simplicité. On peut cependant retrouver les stratégies discutées ici, sérieusement ou transfigurées, notamment par l’utilisation d’un artefact magique, d’un pouvoir surnaturel ou d’un don en langue. Les stratégies suivantes sont présentées dans cette idée, vues comme irréalisables et idéalistes.


La langue parfaite

Une langue façonnée de concepts purs, qui s’adressent directement aux gens, qui soit logique et permette d’exprimer toutes les idées sans ambiguïtés. Ce fut le rêve de beaucoup de penseurs et philosophes, et encore aujourd’hui une vision pour des musiciens ou des informaticiens qui voient dans leurs langages des langues à portée universelle. Umberto Eco s’est passionné pour ces recherches de perfection et a publié une riche synthèse [16]. Nous allons présenter brièvement trois démarches.

Pour retrouver une pureté passée idéalisée et se rapprocher de leur Dieu, des croyants ont imaginé une langue adamique, une langue pure parlée par Adam dans le mythe chrétien de création du monde, qui se manifesterait chez les spirites entendant des voix. Cette idée est bâtie sur le mythe de l’abâtardissement des langues : le temps mènerait à des langues de moins en moins précises, les jeunes parlant toujours moins bien que leurs parents...

Une autre approche de la langue parfaite est celle de la langue philosophique. Ainsi, Leibniz qui recherchait une Algèbre de la langue, établissait un inventaire des idées primordiales qu’il entendait agencer pour révéler de nouveaux sens et de nouvelles relations entre les idées [17].

Troisième démarche : les créations expérimentales des conlangers, tel le toki pona, une langue minimaliste construite avec seulement 123 mots, ou l’ithkuil, une langue incluant un maximum de systèmes complexes, et permettant d’être extrêmement précis et concis, pour tant est que l’on puisse l’apprendre malgré sa complexité. Ces trois démarches imaginent que la perfection du média amène la perfection de l’échange.

La technologie

Mais l’être humain pourrait aussi fabriquer un outil ou un subterfuge magique. La solution impossible qui fait rêver depuis longtemps et à laquelle se consacrent de nombreuses personnes depuis des années est celle de la machine-traductrice. C’est une solution imaginée par de nombreux auteurs de science-fiction dont René Barjavel dans La nuit des temps [18] ou sous une forme encore plus puissante avec le vaisseau de Doctor Who qui envoie directement au cerveau les bonnes informations et permet même de lire ce qui est écrit dans d’autres langues, partout dans l’univers et dans le temps !

Ce serait une solution équitable et idéalement expressive si la machine fonctionnait bien. Mais la communication humaine est bien trop complexe pour être convertie d’une langue à l’autre via une machine, notamment à cause des sous-entendus, des ambiguïtés et des informations obligatoirement encodées dans une langue alors qu’elles sont omises dans une autre, comme le genre, la quantité ou la politesse. Il faudrait enfin que le signal sonore soit traité correctement, sans perturbations sonores extérieures. La richesse du langage humain et son dynamisme rendent cette solution complexe, même avec les meilleurs ordinateurs imaginables. L’outil technologique pourrait cependant devenir une aide à la communication, une béquille plutôt qu’un transmetteur.

La biologie

Si l’ordinateur n’y arrive pas, il pourrait s’agir d’une capacité naturelle qui se développerait et permettrait la compréhension mutuelle immédiate. Cette idée est développée dans de nombreuses fictions où apparaissent des télépathes, et notamment dans Babylon 5, série télévisée dans laquelle il s’agit d’un gène s’étant développé chez l’être humain du futur. Dans L’échelle de Darwin, livre de Greg Bear [19], c’est une évolution génétique inédite qui conduirait à augmenter les aptitudes cognitives et physiques des humains.

Il pourrait s’agir sinon d’un organisme parasite, un virus qui permettrait aux êtres humains de comprendre ce que disent les autres tout en continuant à s’exprimer chacun dans sa propre langue, solution choisie par la série télé australienne Farscape, probablement d’abord par facilité de mise en scène. Dans Le viol cosmique de Theodore Sturgeon, une entité extraterrestre relie les esprits humains afin qu’ils échangent directement entre eux [20], formant une seule entité pensant, amenant la communication à un autre niveau, qui n’est plus inter-individuel mais interne. Terminons avec la solution burlesque du Guide du voyageur galactique de Douglas Adams [21] : un poisson inséré dans l’oreille qui permette de comprendre magiquement toutes les langues.

En guise de conclusion

Certaines de ces stratégies demandent une concertation à large échelle, d’autres une situation propice durable, et certaines enfin un travail par un groupe réduit d’experts qui proposeraient ensuite à la masse une solution plus efficace que l’existant. Ce tour d’horizon visait à donner quelques billes et à susciter l’intérêt pour la politique linguistique, sans discuter d’un cas particulier ni apporter de solution miracle qui résoudrait tous les problèmes. Ces treize stratégies ne sont que des options et d’autres stratégies pourraient très bien émerger de situations nouvelles. Aucune n’est idéale dans l’absolue et elles dépendent des souhaits et des investissements des différentes personnes concernées.

Enfin, n’avons pas abordé ici les aspects culturels associés aux langues et les possibles réactances aux changements qui pourraient se produire. D’une part car il existe très peu d’études sur la névrose sociale que Claude Piron appelle le syndrome de Babel, la peur de la diversité des langues qui empêche toute discussion sereine à ce propos. D’autre part car les arguments contre le changement nous semble venir le plus souvent de la méconnaissance de la diversité des stratégies envisageables. La réflexion devra donc se poursuivre, collectivement.

Indice, Noé Gasparini

P.S.

Ce texte a été rédigé entre 2016 et 2017 par Noé Gasparini, avec des relectures attentives par de nombreuses personnes, notamment par le groupe Indice à Lyon, principalement Anthony Teston ; par le collectif CorteX de Grenoble, principalement Nelly Darbois et Albin Guillaud ; par Zanzara Athée d’infokiosques.net ; par Olivier Garro (stratégie 2) ; par Mathurin Gasparini (pour le grommelot) ; par Dara Nguyen et par d’autres copains. Sans toutes ces personnes, ce document n’aurait pas pu avoir la qualité qu’il a aujourd’hui.

Ce texte est publiée sous licence Creative Commons BY-SA : Diffusable et modifiable librement, sous réserve de citer l’auteur original (Noé Gasparini) et de conserver la même licence. Il est prévu pour être diffusée gratuitement ou à prix libre.


[1] Marie-Josée de Saint-Robert, La Politique de la langue française, Que sais-je ? 2000.

[2] Nations Unies, Situation du multilinguisme dans les organismes du système des nations unies, rapport de Papa Louis Fall et Yishan Zhang pour le Corps commun d’inspection, Genève 2011.

[3] Mentionnons l’existence d’un article du collectif CorteX sur le sujet, qui cite cette présente brochure !

[4] Claude Piron, Le défi des langues – Du gâchis au bon sens, L’Harmattan, 2001.

[5] Louis-Jean Calvet, Les guerres des langues et les politiques linguistiques, Pluriel Poche, 2005.

[6] Samuel R. Delany, Babel 17, 1966, traduit par Mimi Perrin, édition la plus récente en 2006, J’ai Lu.

[7] Ted Chiang, L’histoire de ta vie, 1998, traduit par P.-P. Durastanti et J.-P. Pugi, édition la plus récente dans le recueil La tour de Babylone, en 2006, Denoël.

[8] Eric Castagne, L’intercompréhension : un concept qui demande une approche multidimensionnelle, Actes du Colloque Diálogos em Intercompreensão, Lisbonne, 6, 7 et 8 septembre 2007.

[9] Jack Vance, Les Langages de Pao, 1958, traduit par Brigitte Mariot, édition la plus récente en 2006, Folio SF.

[10] Marjorie Agrifoglio, « Au-delà de la médiation linguistique : le rôle de l’interprète dans les négociations des traités conclus avec les Autochtones du Canada (1850-1923) » dans la revue TTR : traduction, terminologie, rédaction, Volume 17/2, 2004, p. 143-159.

[11] Bruno Galantucci, « An experimental study of the emergence of human communication systems ». Dans le journal Cognitive Science, 2005, n°29(5), pages 737-767.

[12] Pour des exemples de créations de signes nouveaux en chinois, voir l’article « Les nouveaux mots de la langue chinoise » d’Annie Au-Yeung dans la revue Perspectives chinoises, volume 33/1, 1996, pages 61-67.

[13] Marina Yaguello, Les Fous du langage, des langues imaginaires et leurs inventeurs, Seuil, 1984. Marina Yaguello, Les Langues imaginaires : mythes, utopies, fantasmes, chimères et fictions linguistiques, Seuil, 2006.

[14] Gabriel Tarde, Fragment d’histoire future, Atlantica, 2000. Original en 1896.

[15] François Grin, L’enseignement des langues comme politique publique, rapport officiel pour le Haut Conseil à l’évaluation de l’école, 2005.

[16] Umberto Eco, La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne, Seuil, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, 1994.

[17] Pour plus de détails, voir Couturat & Leau, Histoire de la langue universelle, Hachette, 1903, pp. 23-28.

[18] René Barjavel, La nuit des temps, 1968, édition la plus récente en 2010, Pocket.

[19] Greg Bear, L’échelle de Darwin, 1996, traduit par Jean-Daniel Brèque, édition la plus récente en 2000, Poche SF.

[20] Theodore Sturgeon, Le viol cosmique, 1958, traduit par G.-H. Gallet, édition la plus récente en 1971, J’ai Lu.

[21] Douglas Adams, Le guide du voyageur galactique, 1979, traduit par Jean Bonnefoy, 2005, Gallimard.