BROCHURES

Le sexisme psychanalysant
Le sexisme ordinaire

L’imagination au bûcher (octobre 1974)

Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien.
C’est une femme qui se noie.

La Fontaine.

La revue de psychanalyse Topique (n° 13) vient de publier un article intitulé : « Fantasmes paranoïaques : différence des sexes, homosexualité, loi du père » qui, pour mieux dégager les spécificités de la paranoïa féminine, entame un « long détour par la paranoïa masculine ». La démarche, pour surprenante qu’elle puisse paraître à certains, a du moins le mérite d’être claire dans ses a priori : Eve a été tirée d’une côte d’Adam, et la spécificité féminine est un phénomène de sous-traitance par rapport à la définition de l’homme. Il serait sans doute mal venu de se demander en quoi pourrait bien consister la spécificité masculine s’il n’y avait pas de femmes, mais là n’est pas le propos puisqu’il semble évident que l’homme existe en soi dans son ineffable complétude, Mme Enriquez, auteur de l’article n’en disconviendra pas [1].

Les options de l’auteur sur la hiérarchie immanente des sexes reflètent l’opinion du plus grand nombre, et leur simple énoncé, n’ayant pas le charme de l’inédit, n’eût suscité aucun commentaire. Mais Mme Enriquez est psychanalyste, et c’est ès qualités qu’elle prétend nous amener à partager ses convictions en la matière. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Encore une fois (cf. L’Univers contestationnaire), les psychanalystes assument leur fonction de sbires de la société capitaliste-patriarcale, et de zélateurs assidus de l’ordre en place. Quand une voix s’élève qui dit autre chose, les psychanalystes s’ébrouent, mettent leurs boules Quiès, compulsent leurs textes et profèrent l’anathème : « Malade mental. » Et dans leur ombre, les flics. Et la compassion publique aux pauvres malades. Et rien n’a été dit.

Qui pourrait croire en effet que le choix de Valérie Solanas comme prototype de paranoïaque soit fortuit sous la plume de Mme Enriquez ? Valérie Solanas, connue par sa production littéraire et plus particulièrement par le SCUM Manifesto [2], se voit « épinglée » comme cas par une psychanalyste en mal de spécificité féminine. Que voilà donc une méthode efficace pour amortir, sinon dénaturer les propos de l’écrivain, une malade vous pensez, qui « n’a jamais prétendu écrire des mémoires de névropathe » (p. 23) mais la psychanalyste était là pour l’y ramener, ça change tout.

La névropathie carabinée de Valérie consiste essentiellement en ce qu’elle dénonce le type de société qui assure son fonctionnement par l’exploitation des femmes, et au nom de leur infériorité intrinsèque. Les solutions proposées par Valérie pour mettre un terme à cet état de fait sont à l’image de sa révolte : violentes et désespérées. Mais il faut vraiment avoir l’esprit tordu d’une psychanalyste pour prendre au pied de la lettre un fantasme littéraire, et bramer à l’« ange exterminateur » (p. 42), à l’holocauste et au sécateur [3]. L’humour est une denrée rare chez les psychanalystes. Plus intéressant serait l’examen des raisons qui ont conduit Valérie à cette révolte : elle les expose très clairement et sa biographie en est l’expression [4], mais ça n’intéresse pas Mme Enriquez, parce qu’on n’y retrouve pas « les thèmes schrébériens les plus caractéristiques […] : fantasmes d’émasculation, de sauvetage du monde et de procréation non naturelle » (p. 23), et ça n’aide en rien son travail de réducteur de textes. Car qui castre en l’occurrence ? De quel droit une psychanalyste se permet-elle d’affubler un écrivain du terme de malade mental pour discréditer a priori le contenu de son œuvre ? On peut certes concéder un « art fou » ou une « condition féminine », personne n’est dupe, on sait bien qu’il s’agit de rubriques subalternes qui n’ont que de vagues accointances avec l’Art ou l’Essence humaine.

Mme Enriquez a beau se défendre de vouloir étiqueter Valérie connue paranoïaque [5], les guillemets précautionneux autour de son « cas » tombent vite, oubli de l’imprimeur ou plutôt renoncement à maintenir une fiction qui pèse à l’auteur [6], quoi qu’il en soit, le lecteur est induit à penser que Valérie ayant mal digéré ses signifiants paternels, est promise à toutes sortes d’atrocités, comme (p. 49) se faire épingler par une structure (ô supplice exquis !), ou se morfondre dans le clivage entre Lilith-la-salope et Eve-la-mère-lapine (personnages talmudique et biblique), complice ingénue de « la collusion entre l’idéal du moi et le Moi idéal » (p. 47), ce qui, convenons-en, est un sort bien révoltant. Et Valérie s’est révoltée. Et le tour de passe-passe est joué.

Que les psychanalystes se satisfassent des rapports sociaux existants, ça se conçoit, ils sont payés pour. En société capitaliste, il est douteux que puisse se perpétuer une corporation aussi lucrative et florissante sans qu’elle réponde et participe à l’intérêt prévalent de cette société : durer par l’adhésion de tous ses membres. Le maintien des privilèges d’une minorité par le jeu des rapports d’oppression commence à susciter des états d’âme chez un nombre croissant d’individus qui se sont aperçus que leur intérêt propre ne coïncidait pas forcément avec celui de cette société, quand il n’était pas rigoureusement antagonique. Pour le faire savoir, ils se sont emparé qui d’un pavé, qui d’un stylo, et quelques ambidextres d’un pavé et d’un stylo. Alors les flics ont cogné, et les psychanalystes, qui veillent sur leur râtelier, se sont diligemment employés à remettre au pas ceux qui se rebiffent contre une société de plus en plus carcérale. Il n’est que de persuader les récalcitrants que leur révolte est, ni plus ni moins, l’expression de leurs difficultés subjectives, mais ça se traite ces choses-là de nos jours, et les ratés de l’Œdipe, penauds, s’allongent puis se dispersent. Diviser pour régner.

La dissuasion psychanalytique est une technique autrement raffinée que la psychiatrie et ses dérivés d’ellébore, parce qu’elle précède l’apparition des « passages à l’acte » et, ce faisant, les décourage souvent : pourquoi donc irais-je séquestrer mon patron avec les copains, puisque je sais bien qu’un tel acte serait un pâle écho de mes amours incestueuses avec mon papa quand j’avais cinq ans ? Quelle pratique triviale pour un esprit éclairé sur ses intimes motivations ! Et au nom du Saint Principe de Réalité, je me soumettrai à la Hiérarchie et à ses us et coutumes. Les dirigeants d’entreprise un peu futés n’ont pas tardé à flairer quel usage bénéfique (pour eux) ils pouvaient tirer des concepts psychanalytiques : le boom sur les sessions de dynamique de groupe d’inspiration analytique (payées par le patron) témoigne de l’efficacité qu’on attend pour instaurer une certaine paix sociale. En scotomisant totalement l’aspect institutionnel et politique des rapports entre individus, on parvient à dériver l’agressivité qu’engendre la relation autoritaire, et à l’interpréter comme une attitude archaïque de contestation de la loi du père. Tout ému que, pour une fois (c’est pourtant bien ce qui devrait le rendre méfiant !), l’institution ait daigné prendre en compte, voire en considération, ses « problèmes affectifs », l’institué s’empresse d’acquiescer en son âme et conscience à de telles interprétations, et s’évertuera désormais à ne pas déranger l’ordre en place.

A privilégier quasi exclusivement le discours latent, on substitue à la réalité du fonctionnement social une réalité du fantasme qui abolit la perception des inégalités sociales et de l’arbitraire qui les instaure ; c’est la hiérarchie qui fait le père et non l’inverse. C’est aussi la hiérarchie qui fait les femmes en leur statut d’infirmes, et c’est aux psychanalystes qu’est revenue la tâche de les entériner comme telles, même si l’opération suscite de plus en plus de grincements et nécessite au moins quelques semblants d’hésitation-dénégation. Mais les ruses de la raison analytique sont nombreuses et Mme Enriquez, après avoir noté qu’

il s’agit d’une œuvre qui [...] critique et dénonce certes sur un ton de violence extrême mais sans aucune « folie » une réalité objective, à savoir la société patriarcale, capitaliste et compétitive qui impose à la femme une condition sociale d’exploitée. Le discours paranoïaque, et ce n’est pas son côté le moins fascinant, présente bien souvent ce double aspect d’être à la fois discours fou, délirant, hors de raison, et [...] dénonciation passionnée et souvent pertinente de désordre et de malheurs « criants de réalité » (p. 43)

pourra conclure, en toute bonne conscience :

Nous nous attacherons uniquement à l’étude de la néo-réalité délirante que Valérie Solanas propose, néo-réalité qui ressort indiscutablement à une problématique

patriarcale ? sexiste ? d’oppression ou de révolte des femmes ? Nullement : ... paranoïaque (p. 43) [7].

C’est ce que l’on appellerait, dans d’autres milieux, un choix politique.

Il fut un temps où l’intrusion psychanalytique dans l’explication des rapports visibles véhiculait peut-être un potentiel révolutionnaire. En ce temps-là, les psychanalystes avaient de l’imagination. Maintenant, ils ont du confort, et la pratique psychanalytique sert essentiellement à attester et renforcer l’idéologie dominante. L’imagination est ailleurs que dans leur cabinet. Cette vertu qu’ils ont résignée à la loi du plus fort, les psychanalystes la dénoncent âprement, et, soit par dépit, soit par estimation pertinente du danger que l’imagination des autres fait courir à leur statut de notables, ils n’ont de cesse de remettre les mal-soumis sur la voie de la morne reproduction : reproduction de modèles sociaux, reproduction d’enfants certifiés conformes, et celui ou celle qui s’avise publiquement de prétendre à la moindre innovation de fond reçoit en retour une salve d’interprétations sur ses démêlés œdipiens reconstruits à la lumière de l’actualité.

Valérie Solanas, cible de choix, n’a pas échappé aux « shrinks » [8] américains. La dénonciation des rapports de domestication homme-femme entraîne un tel risque d’ébranlement de la société qu’il était urgent de passer à Valérie la camisole idéologique. Mme Enriquez a dû estimer que les risques de subversion n’étaient pas entièrement conjurés [9], puisqu’elle a cru devoir jeter aussi sa petite pierre. C’est dit : Valérie est paranoïaque, et « le SCUM Manifesto est à entendre comme essai de sublimation et tentative de guérison avortés » (p. 43).

Qu’elle ne vienne plus désormais troubler la grande harmonie humaine de ses fulminations sans objet. Ce n’était rien : juste un cri avant de sombrer, que voulez-vous, cette petite avait trop d’imagination, et l’imagination c’est dangereux, ou on en crève car la société se défend, c’est bien normal, ou ça vous conduit inéluctablement à massacrer les autres, car

entre le pouvoir de l’imagination, l’imagination au pouvoir, la folie inspirée, l’idéologie, le terrorisme et l’holocauste, les frontières sont parfois bien incertaines (p. 57).

Nous y sommes, l’ennemi principal a été repéré : l’imagination au bûcher avant qu’elle ne nous embrase. L’ennemi est parmi nous [10]. Priorité au maintien de l’ordre. Flics et psychanalystes, tous unis pour assurer la pérennité de nos valeurs ancestrales menacées par l’insurrection d’une femme ! Mais qu’on étouffe celle-là et dix autres se lèveront [11]. Depuis que les hommes imposent leur loi, les guerres, les camps de concentration, les pogroms, les famines organisées, l’asservissement, constituent la trame de leur histoire. L’histoire des femmes commence, elle a commencé et c’est trop tard déjà pour l’interrompre. C’est l’orée d’autres rapports, qui restent à inventer, mais les femmes ont de l’imagination, alerte ! et leurs complexes de castration, et leurs signifiants paternels les font bien rire déjà. L’Éternel féminin est en débandade, l’ordre patriarcal vacille, pauvres psychanalystes qui vont devoir se recycler [12] !

Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien.
C’est une femme qui se noie.
Je dis que c’est beaucoup.
Et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu’il f(a)it notre joie.

Jean de La Fontaine, psychanalyste.

Du latent au « manifeste » (octobre 1974)

On peut tout dire à son psychanalyste,
mais il est malséant de se branler sur son divan.

Christiane Rochefort, Les Stances à Sophie.

Après l’Univers contestationnaire, Topique. Après Mai 68, le mouvement des femmes : les psychanalystes savent reconnaître leurs vrais ennemis. Car si Valérie Solanas n’était guère dangereuse au fond de sa cellule d’hôpital, le mouvement des femmes – même dans ses secteurs les plus proches, les plus capturés en apparence par la psychanalyse – représente, lui, une menace tout à fait réelle pour l’idéologie et la pratique psychanalytiques dominantes.

Topique est là pour nous rappeler que, si nous avions tendance à laisser les analystes à leur ronron, leurs messes et leurs chapelles, eux ne nous oublient pas – et n’ont pas l’intention de nous louper. Les divans sont encore prêts ; ne les refusons pas trop longtemps, sans quoi ce sera la taule [13], ou le bûcher. Dis papa-maman, ou j’allume la torche.

Nous ne sommes pas de celles qui, assurément, diront : « Ce n’est rien, c’est "la" psychanalyse qui fait glouc. » Nous ne sommes pas de celles qui pensent que les psychanalystes sont par essence, irrémédiablement, « objectivement », du côté de l’ordre patriarcal et policier. Même dans ce morne TP – élève Enriquez, vous me traduirez le mouvement des femmes à partir des dictionnaires de Ey, Laplanche et Marcellin –, même dans cette laborieuse tentative d’application de la psychanalyse de papa aux mouvements de « ses » (ex) femmes : mères, sœurs, épouses, filles, nous lisons bien autre chose. Car il y transparaît aussi comme un doute, une question et un regret : celui du temps où les psychanalystes, comme ces sorcières dont l’auteur brosse un portrait ambigu (et ambivalent) (pp. 56-57), « apportaient la peste », où ils avaient de l’imagination, et des ennuis avec l’ordre... paranoïaque précisément, qui se mettait en place à Vienne, à Berlin, à Moscou.

Nous ne sommes pas de celles qui prendront à la lettre l’effarant amalgame final entre :

le pouvoir de l’imagination, l’imagination au pouvoir, la folie inspirée, l’idéologie, le terrorisme et l’holocauste (p. 57).

même s’il vaut, en apparence, son pesant de camps de rééducation et de concentration. Nous ne sommes pas de celles qui y lisent seulement une nouvelle manifestation de la psychanalyse du ressentiment (« faute de pouvoir être des sorcières, brûlons-les toutes, en les accusant de vouloir notre mort ; hurlons enfin avec les loups ») ou même une projection paranoïaque typique – et pourtant qui, de Valérie ou de Mme Enriquez, est aujourd’hui du (bon) côté de l’« idéologie », du « terrorisme »... et du pouvoir, bref, du manche ?

Nous pensons par contre que même les analystes peuvent s’interroger, flotter, perdre les pédales – et que c’est même sans doute ce qui peut aujourd’hui leur arriver de mieux ; que c’est peut-être ce qui est arrivé à Mme Enriquez, psychanalyste femme tenue d’« exposer » (exorciser ?) SCUM devant ses collègues de l’hôpital Sainte-Anne.

A l’époque de l’Univers contestationnaire, une voix de psychanalyste s’était levée (la seule même, à notre connaissance) pour dénoncer publiquement le livre, de l’intérieur de la corporation. Mais elle disait, aussi :

Pourquoi ne pas accorder (aux auteurs du livre) [...] la possibilité d’un vacillement [...] Pourquoi ne pas les croire capables eux aussi quand leur univers bien classifié s’ébranle, quand les « moi forts » ne sont pas les plus forts et les psychanalystes pas ceux qui savent une fois pour toutes –, capables d’un lapsus qui crierait un étonnement, une vérité sur le point de leur venir, même s’ils ne le savent pas encore : « Comment, tu es contestataire et tu dis la vérité... sur mon divan ? » (Anne-Lise Stern, « Un lapsus de SS », Le Nouvel Observateur, 3 juin 1969.)

Derrière les contradictions et la confusion de l’article de Topique, derrière l’incessante oscillation entre le fantasmatique et le réel, le manifeste et le latent, le politique et le pathologique, c’est aussi à notre sens quelque chose comme un soupçon qui se dessine, une question d’une femme analyste à des femmes en mouvement – sur les femmes, sur l’imagination, sur l’analyse :

Comment, tu es femme, en mouvement, et tu dis la vérité... ailleurs que sur mon divan ?

Ailleurs que sur le divan, les femmes se sont mises à parler, à rêver, à écrire, à se parler et à s’écrire. Ailleurs que sur le divan, les femmes bougent [14] ; les femmes lisent le SCUM Manifesto, et se le racontent...

SCUM, ou l’écume inconnue (printemps 1972) [15]

Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi
Quand vous commanderez, vous serez obéi.

Racine, Iphigénie.

Valérie, voulez-vous finir immédiatement ce chahut et laisser votre père dormir tranquille ? Regardez votre sœur Iphigénie : voilà ce que nous attendons d’une enfant obéissante. Au sacrifice sans une larme, pauvre agneau que nous pleurons tous, pauvre douce beauté dont le sang partagea les flots du sang dans lequel nous avons lavé sa mort, Iphigénie vous montre du doigt au-delà du fleuve Styx.

Et d’abord qu’est-ce que vous avez à vous agiter ainsi ? C’est une tenue pour une petite fille, ces chaussettes sans élastiques et ce jean sale ? Et vous avez grimpé aux arbres, nous vous l’avions bien défendu. Et vous avez craché dans l’eau, fille perdue !

Croyez-vous que nous ne vous aimons pas ? C’est pour votre bien que nous vous punissons. Crois-tu que je ne t’aime pas ? C’est pour ton bien que je te fais l’amour. Valérie, regarde-moi, je suis si beau quand je te baise !

Et sur ce drapeau, premier déchet de l’homme sur la lune, jurons notre foi éternelle aux valeurs qui ont fait la grandeur de notre civilisation, Travail-Famille-Patrie, Kinder-Küche-Kirche, In God we trust... Répétez après moi : je crois en Dieu, le père tout puissant...

Eh bien, vous n’avez plus de langue ? On ne l’aurait pas cru à lire votre manifeste : vous l’aviez bien pendue alors. Docteur, vous n’avez pas administré trop de calmants ? Il faut qu’elle puisse répondre de ses crimes.

Accusée Valérie Solanas, levez-vous !

Nous nous lèverons, ma sœur, de ce banc qui est notre berceau et notre fosse commune, et il ne sera plus question de toucher un cheveu de ta tête sans qu’ils y perdent leur scalp. Les femmes qui ne s’endorment pas au doux reflet de leur miroir, qui ne savent pas les paroles des antiques berceuses, et ont oublié les recettes de grand-mère, celles-là liront SCUM et s’y regarderont. D’autres prépareront les autodafés.

Toutes y reconnaîtront leurs fantasmes.

Les femmes ne font pas la guerre : elle font des enfants mâles qui font la guerre. Les femmes ne font pas l’amour : elles font des enfants mâles qui leur font l’amour, en pensée bien sûr.

En pensée les hommes capturent, ligotent, déchirent, blessent, violent, tuent les femmes. Dans nos sociétés, on appelle ça des fantasmes. Les chefs-d’œuvre de notre culture sont le fait d’hommes qui ont gravé dans la pierre, sur le papier, dans l`espace, leurs fantasmes de viol et de meurtre. Viol et meurtre des femmes, naturellement. Le Septième Art est fertile en chasses à la femme : elle y est offerte à moitié dévorée, nue, à l’homme-lion qui passe sur le boulevard. Pour moins de dix francs, tout mâle normalement constitué (pourvu d’yeux et d’oreilles) peut y vivre en trente-cinq millimètres ce qu’il ose à peine rêver : victimes consentantes agenouillées, dévoilées, baisant, suçant, hurlantes et soumises.

Quand la victime est un homme, c’est la guerre. Et la guerre c’est loin dans le temps et l’espace : en 1940 ou au Vietnam.

Quand la victime est une femme, c’est l’amour.

De cette loi presque universelle découle le rôle naturel de la femme, victime, et son champ de bataille et de défaite, l’amour.

Prévenue des règles du jeu, protégeant de ta main tes atouts – telle Vénus sortant de l’onde – te voici au monde, femme ma sœur : mais ce n’est pas à toi de jouer. Assignée à ton rôle, tu en apprends chaque ligne dans ta chair, et parfois de ton silence millénaire surgissent un, cent, mille cris. L’homme, à ce clapotis importun, jette un os et retourne à ses affaires : te voici pourvue du droit de vote, ou de toute autre dérision. Et quand bien même t’accorderait-il le droit de vivre, en quel honneur est-il celui qui décide de tes droits ?

Lorsque tu l’interroges, il secoue la tête et pose sur ta bouche ouverte un bâillon décisif : l’amour. C’est parce qu’il t’aime, encore, que l’homme pèse de tout son poids sur tes corps fragiles qui porteront pendant neuf mois le poids des fruits de son amour. Fragiles mais robustes !

Lorsqu’ils liront SCUM, les hommes sentiront quelle vipère ils ont réchauffée dans leur sein. Horrifiés, ils se tourneront vers la douce, l’innocente qui est à leur côté – née de leur côte –, et découvriront en elle le monstre qui sommeille. Ils demanderont sans y croire : est-il vrai que vous souhaitez un monde où nous ne serions pas ?

Nous leur répondrons, femmes, mes sœurs, que nous ne souhaitons pas un tel monde : nous le préparons.

Il est fini, le temps des souhaits, des vœux pieux et des requêtes. Une vaste conspiration se fomente à l’ombre des fourneaux, dans les alcôves odorantes, dans les pensionnats de jeunes filles, sur les bancs des squares, par-dessus les tricots, les broderies, les casseroles, les langes, les machines à écrire, les pansements des blessés et les standards téléphoniques : partout où les femmes sont, SCUM rampe dans l’ombre et se propage.

SCUM est le cri des silencieuses, le rêve de celles qui ne rêvent pas, le fantasme de celles qui n’y avaient pas droit. SCUM est l’inconscient de ces êtres à qui est refusée la conscience. SCUM parle par les bouches closes, et aucun sens ne le perçoit. Pas une ride sur l’eau calme des jours : la soupe fume sur la table, les lits sont faits et l’enfant dort, les lettres sont tapées en triple exemplaire, et M. l’Attaché-Détaché vous attendra à la gare. Tout est dans l’ordre, et pourtant l’ordre ne règne déjà plus.

Pendant que vous commandez aux machines, les êtres humains, les vrais, réapprennent la Vie. Un désordre paisible s’installe sur tout ce qui vous entoure. Un jour, vous ne retrouvez plus vos chaussettes. Ou bien le rôti vous donne des brûlures d’estomac. Ou votre Rapport Sur Le Tir Sans Sommation a servi de dessous de plat. Quelque chose se coince, tout marche de travers, les jeux sont faits, rien ne va plus : c’est alors que SCUM apparaît.

Il est écrit bien sagement, entre les pages du livre, dans une langue que vous comprenez. Mais ce n’est pas à vous qu’il parle. Là où vous ne voyez que délire paranoïaque ou dangereuse maniaquerie, les êtres humains, les vrais, commencent à entrevoir la vie. Maintenant vous pouvez vous parer de toutes vos amulettes ; rien n’arrêtera SCUM. Ni les soupers aux chandelles comme-quand-nous-venions-de-nous-marier-chérie-tu-te-rappelles ? Ni les mademoiselle-vous-avez-l’air-bien-fatiguée-restez-chez-vous-demain. Ni les tables rondes que vous ferez entre vous. Ni les plans d’urgence, ni les plans Orsec, ni les top secret, ni les rapports extrêmement confidentiels, ni les projets de loi, ni les droits de veto, ni les députés, ni les CRS, ni les gangsters qui nous gouvernent, ni ceux qui ne gouvernent pas, n’arrêteront SCUM.

Car on ne tue pas les fantasmes : ce sont eux qui vous tuent. Ils font partie d’un être, puis de deux, puis de trois, et un jour on parle de fantasme collectif : ce jour-là, nous femmes, nous viendrons vous voir commander vos robots pour qu’ils appuient sur le bouton qui doit tuer notre fantasme. Et nous rirons bien. Nous en rions déjà quand nous sommes entre nous, un vieux rire amer comme l’écorce des citrons, un rire enfoui sous deux mille ans de rires et de larmes. Et nous rions quand vos pantins se dressent pour nous interdire d’avorter (en France, nous le faisons un million de fois par an), quand vos marionnettes se penchent sur nos perversités, et nous enferment, et nous bâillonnent. Oui, nous sommes ce que vous dites, nous sommes pires. Car nos armes sont inconnues de vous, insoupçonnées. Nos cœurs sont plus durs que le cœur de vos juges. Nos chants sont plus doux que le chant des sirènes. Et nous vivons depuis si longtemps, si longtemps...

Quand nous étions petites filles, le père qui sommeille en chacun de vous dressait la liste de ce qu’il ne faut pas faire. Nos mères, tremblantes esclaves, y ajoutaient quelques remarques purement pratiques. Elles étaient chargées de nous initier à l’esclavage millénaire. Et nous apprendre combien nous sentions mauvais, nous étions naturellement laides, bruyantes, sales, bêtes, méchantes, ainsi qu’elles l’avaient appris pour elles.

Quand nous étions adolescentes, le cochon qui sommeille en vous tirait des plans sur la comète : et comment nous ferions votre bonheur, un peu plus vieilles, quand nous baiser n’entraînerait plus la série de catastrophes en chaîne qui vous guettait alors : brigade des mœurs, etc.

Quand nous étions jeunes femmes, le flic qui sommeille en vous signait à tour de bras les contrats de baisage. Nos mères, tendres esclaves, nous initiaient à l’art d’aimer, ou comment vos charrues bienveillantes (mais douloureuses) ensemenceraient nos sillons.

Mais nous ne croyons plus ces mensonges : nous avons grimpé aux arbres, nulle foudre ne s’est abattue. Nous nous sommes aimées, et notre terre est devenue fertile et douce comme une terre de printemps, nos sillons plus profonds que vos sommeils d’après l’amour (oh ! si profonds !).

Et c’est là que vous vous perdez. C’est de là que vous ne naîtrez plus quand cela sera nécessaire. SCUM n’est pas un rêve, c’est la triste réalité, le monstre engendré par votre précieuse semence. Oui, nous avons tous les vices : nous avons détourné le Fleuve de sperme dont vous nous abreuviez. Trop tard : les petites filles sont trop grandes, comme Alice dans l’antichambre du Pays du Merveilles.

La mer ne les érode plus, elle les fait de pierre et de glace. La mer ne les enfouit plus dans le sable des jours : elle les jette au soleil, au vent, aux caresses de l’écume neuve. Trop tard pour ceux qui les voudraient lisses et polies : elles savent. Il n’a pas été nécessaire de leur conter l’histoire millénaire de leurs esclaves-sœurs, elles n’ont pas appris les chansons d’autrefois : elles savent.

Elles ne cherchent pas le havre, la douceur, elles ont enterré l’amour, elles naissent à chaque visage ami, sans mensonge ni pitié. Elles n’ont pas besoin d’apprendre ce que chacune garde inscrit sur ses lèvres : le goût du vent. Elles ne cherchent pas la porte de sortie, elles abattent les murs : les murs des prisons qui sont sur leur chemin, des mémoires qui les ont oubliées, des refus, des silences. Elles ne se taisent pas ni ne geignent dans l’ombre de leurs maîtres. Les chaînes, elles savent bien que c’est d’abord dans la tête qu’elles sont le plus redoutables.

Les chaînes de la tête sont forgées de terreur et de sang.

Elles les brisent de leurs mains nues, ensemble, l’une l’autre. Elles s’appellent dans une langue étrange qui vous écorche les oreilles et joignent leurs cris aux cris de celles qui se mettent en marche... Et chaque jour des voix nouvelles parlent. SCUM est l’une d’elles, mais SCUM est le concert tout entier. Nul ne sait où s’arrêtera le vacarme : il est comme un cœur qui bat, s’entraînant lui-même.

Nous qui savons ce qu’étaient le silence et la peur ancienne, lorsque de telles voix s’élèvent – souffles de nos bouches closes –, nous les recueillons dans nos mains comme l’écume inconnue, au bord de l’océan-mère.

Nous les portons sur le lit des enfants, sur celui des amantes, afin qu’oublier ne serve à rien.

Et puis nous revenons sans cesse sur les lieux de vos crimes, afin qu’il ne vous soit pas possible de les nier plus longtemps, afin qu’oublier ne serve à rien. Vos procès, vos lois, vos interdits n’ont plus cours au bord de l’océan-mère. Vos voix se perdent, si elles ont jamais été autre chose que le grincement des arbres abattus, SCUM annonce nos tempêtes : nous sommes là, cachées derrière chaque mot, visibles de nous seules.

Vouloir, ne pas vouloir, ne change rien à notre présence. Le rire n’est plus un exorcisme. Chanter dans le noir ne préviendra pas le danger qui vous guette.

Anne-Elm, Catherine Crachat, Rose Prudence,
(à suivre).

Les moutons sont partout (janvier 1975)

Rose Prudence, tu sais, tu te rappelles, quand on allait ouïr les merveilleuses tribulations de l’objet-petit-a et de son acolyte le nœud boroméen, un vrai thriller en feuilleton, bimensuel, avant c’était le mercredi, maintenant c’est le mardi, mais on n’a plus le goût.

Il fallait se presser, on avait un peu peur des moutons qui écrivaient fiévreusement et s’interrompaient pour rire sur un signe du maître. Si l’un riait sans ordre, les moutons grondaient. Alors nous, on riait intérieurement à contretemps, assises sur une fesse, en haute voltige, on écoutait sans notes.

Un jour quelqu’un est venu crier. Des moutons, « gauchistes notoires », ont empoigné le galeux, lui ont tordu les bras dans le dos et l’ont jeté dehors. Ils ont dit : « Dehors ! A l’hôpital ! » C’était la première fois qu’on les entendait ; on a eu très peur [16].

On a décidé d’aller suivre les merveilleuses tribulations de l’objet-petit-a et de son acolyte le nœud boroméen en tricotant, parce que tout de même les femmes ont autre chose à faire aussi, que gaspiller son temps à prendre des notes est un travers de mouton, et nous avions entrepris de détester ces bêtes-là.

C’était il y a deux ans et plus. Nous n’avons pas tricoté.

Une fois, le maître du mouton a dit : « Sachez que Marx et Freud ne déconnent pas. » Les moutons ont pris en note, et ils ont fait Vincennes.

Rose Prudence, raconte ce qui se passe à Vincennes aujourd’hui [17] : à Vincennes les moutons sont partout, même sous les meubles, et l’objet-petit-a est mal barré. Rose, dis-leur pourquoi on a pris en dégoût l’objet-petit-a, son acolyte le nœud boroméen, et l’horrible engeance qu’ils ont produite par voie d’insémination.

La nécrose maniaco-répressive (janvier 1975)

Éroïque Plusje sexplique aux peurples un peur inquiets que Staline n’est ni mort ni vivant : il a toujours été là sous l’aspect du papa noïaqne, mais il n’est pas celui qu’on craint.
Hélène Cixous, Partie [18].

Avec le vidage récent de huit chargés de cours, le département de psychanalyse de Vincennes innove et bouleverse un certain nombre d’idées couramment répandues dans les milieux de gauche, et dont on trouvait même quelques traces dans les récents numéros des Temps modernes.

En particulier, il rend définitivement caduque l’idée selon laquelle la psychanalyse aurait avantageusement remplacé, dans certains secteurs ou groupes sociaux, la matraque, la répression ouverte et explicite des déviantes(ants). Il y a peu encore, femmes en mouvement, nous avions, croyions-nous, le choix : le bûcher ou le divan [19]. Le département de psychanalyse de Vincennes nous apprend que cette période est désormais révolue, que nous avons aujourd’hui droit au divan et au bûcher. Le licenciement, l’excommunication reprennent leurs droits ; l’analyse est fournie si on peut dire en prime. Le lavage d’inconscient se fait bien mais c’est, toutes précautions prises, sur... une tête préalablement coupée.

Le vidage des chargés de cours de Vincennes nous apprend aussi que la « restructuration » de l’Université est une activité décidément de plus en plus florissante. A Paris VII par exemple, les apparences sont encore sauvegardées, en partie : la façade d’Université libérale pour les enseignants masque le mépris de fer pour les « modules » du personnel administratif (n’oublions pas que ce sont les mêmes gestionnaires modernistes qui s’y sont battus longuement pour la réintégration de leur collègue maître-assistant Geismar, et pour la mutation autoritaire d’un module auxiliaire) [20]. A Paris VIII, au moins, c’est clair : la répression, la délation, le licenciement se passent entre honorables collègues – enseignants, analystes : un bon module est un module restructuré ; un bon enseignant est un enseignant-module.

Quant à ceux qui pensaient naïvement que, dans un département de l’université Paris VIII la pratique analytique de certains enseignants et/ou l’engagement révolutionnaire des autres présageaient d’un fonctionnement non classique, non hiérarchique et – utopie – non sexiste, les voilà sans doute comblés. Les premiers vagissements du fruit des amours de Freud et de Staline sont plus que prometteurs. Écoutons-les.

Le texte qui suit est une réponse à l’appel d’offres d’UV lancé par les responsables du département de psychanalyse de Vincennes.

On verra que les UV que nous proposons ne sont pas rédigées selon la formule du texte libre (lui !). En un temps et un département où les procédures d’examen sont de plus en plus généralisées, nous avons préféré les rendre apparentes ; nous avons donc donné à nos projets une forme standardisée, de nature à faciliter le travail des juges-correcteurs, et à leur permettre de trancher les têtes suivant des critères explicites et, enfin, ouvertement normalisés.

Annie-Elm, Catherine Crachat, Rose Prudence

P.S.

Pour le questionnaire "Wo er war, soll er bleiben", se reporter directement aux pages 21-29 de la version PDF. Toutes les notes de bas de page ont été écrites par les auteures de la chronique du "Sexisme ordinaire", mais si certaines sont d’origine, d’autres ont été rédigées a posteriori, en 1978, peu avant la parution du livre du même nom. Les notes datant de 1978 sont accompagnées par le signe *.

"Le sexisme psychanalysant" est extrait du livre Le sexisme ordinaire, paru en 1979 aux éditions du Seuil, dans la collection "Libre à elles" (pp. 52-66 et pp. 72-83).
La chronique du "Sexisme ordinaire" a été publiée dans la revue Les Temps modernes (Paris) à partir de décembre 1973.


[1] D’ailleurs, elle le dit : « être cause du désir de l’homme est le propre de la féminité, et celle-ci ne peut donc être reconnue que par un autre. C’est l’aveu de l’homme qui désigne la femme » (p. 51). Les numéros de pages entre parenthèses renvoient aux pages de Topique.

[2] Valérie Solanas, SCUM Manifesto, New York, Olympia Press, 1968.

[3] Bien entendu, aucun analyste n’a eu l’idée saugrenue de parler de paranoïa et de « génocide » (p. 48) à propos de LeRoi Jones et de son Métro fantôme, où les Blancs étaient autrement plus malmenés que les hommes dans SCUM. Il est vrai qu’il s’agissait de la lutte des Noirs américains qui, à l’époque, ne menaçait encore que très indirectement les pratiques – et les honoraires – des sociétés parisiennes de psychanalyse.

[4] Mme Enriquez elle-même raconte : « En 1968, Valérie Solanas a 28 ans (...), elle cherche désespérément à faire jouer une pièce de théâtre et elle vit de prostitution occasionnelle et de la vente polycopiée de ses oeuvres au coin des rues. En juin 1968, elle est chassée de l’hôtel où elle doit cinq cents dollars. Girodias, un éditeur américain, paie cinq cents dollars en échange de tous les droits de ses oeuvres, pièces de théâtre, romans et le SCUM Manifesto [...]. Pour cinq cents dollars, Valérie Solanas a vendu toute son oeuvre, et elle ne possède plus le moindre droit de regard sur son travail. Elle consulte un avocat qui lui confirme que tout est légal » (p. 44).

[5] En fait, lorsque la psychanalyste suspend son jugement et hésite, à juste titre, devant l’étiquetage psychiatrique : « rien ne permet d’affimer que [Valérie Solanas] est personnellement paranoïaque, car aucun texte littéraire, si pathognomonique soit-il, n’autorise à lui seul un quelconque diagnostic psychiatrique » (p. 43), c’est pour mieux, immédiatement, se raccrocher – et ses lecteurs avec –, au code pénal : « ... car Valérie Solanas est en revanche, indiscutablement, une meurtrière » (id). Meurtrière ! Voilà au moins un concept indiscutablement psychanalytique...

[6] Par exemple p. 52 : « le cas Aimée, ou la paranoïa d’autopunition, n’est pas sans rappeler sur beaucoup de points celui de Valérie Solanas, notamment en ce qu’elles sont toutes deux meurtrière et écrivain ».

[7] Deux affirmations sont donc présentées d’emblée par Mme Enriquez comme indiscutables – à ne surtout pas discuter : Valérie Solanas est une « meurtrière », son livre ressortit à une « problématique paranoïaque ». L’argument d’autorité – psychiatrique, policier – vient à point nommé clore la discussion et, aussi, occulter définitivement la démarche analytique.

[8] Variété américaine de la grande communauté internationale des psychanalystes.

[9] Il est vrai que l’éditeur a hésité à présenter SCUM en France avec le solide encadrement idéologique et physique de l’édition américaine, où deux hommes (Girodias l’éditeur, Krassner l’homme de lettres) dénaturaient, conjuraient, annulaient le sens du livre, en imposaient d’avance la « bonne » lecture. Les livres de femmes sont souvent ainsi « encadrés » par quelques préfaces mâles – et machistes. Les exemples les plus récents, et les plus scandaleux, sont ceux de Vita Sackville-West racontée (sic) par son fils (Nigel Nicholson, Portrait d’un mariage, Stock), de Virginia Woolf revue et normalisée par son neveu Quentin Bell (Stock encore), enfin de Zelda Fitzgerald (Accordez-moi cette valse, Laffont), contre qui se sont acharnés pas moins de trois pré et post-faciers, bien entendu mâles. (Sur ce dernier livre, cf. l’article vengeur de Cathy : « L’autre bout de la chandelle », in Les femmes s’entêtent, Gallimard, l975.) Parfois enfin, dans Topique par exemple, ce sont des femmes qui se chargent du travail.

[10] Ce n’est pas le manque d’imagination au pouvoir, et ses effets – y compris dans les pratiques, les sociétés ou les textes psychanalytiques –, qui préoccuperait à ce point notre auteur !

[11] * En mai 1977, les Indiens Métropolitains manifestaient en Italie en scandant : « Pour chaque aliéné qui tombe, un autre prend sa place. » Hélas, notre moral, et la contemplation de notre environnement politique, nous poussa plus tard à rectifier. En mai I978, date des commémorations-enterrements, notre intime conviction était que « pour chaque aliéné qui tombe, dix autres tombent avec ».
Quant à Catherine Crachat, son intime conviction en la matière se résuma en cette formule lapidaire : « Vous pouvez vous rasseoir. »

[12] * C’est fait : les tarifs ont doublé !

[13] [...] Notre seul désir est de vous aider. A cet effet, je vous demande instamment de bien vouloir vous présenter de ma part pour un examen médical [...] au cabinet de M. le Docteur... Il vous attend.
Si toutefois vous vous refusiez à répondre à cette convocation
[...] les dispositions de (la loi) m’obligeraient à (faire appliquer) l’article... prévoyant, en cas de refus, des peines d’amende et même, en cas de récidive, d’emprisonnement. (Lettre du directeur départemental de la direction de l’Action sanitaire et sociale à M. …, publiée dans Garde-Fous, n°3, Solin, 1974.)

[14] * Soyons justes ! Il y en a qui bougent aujourd’hui aussi sur les divans, et qui arrivent même parfois a faire bouger leurs divans – Excusez-nous de ne pas vous donner les adresses, elles sont encore trop rares par les temps qui courent...

[15] Texte extrait du Torchon brûle, n°4, printemps 1972.

[16] * Question dialogue avec les contestataires, les psychanalystes ont fait des progrès. Le congrès de Milan sur « La Violenza » (24-26 novembre 1977), qui alignait un sérieux contingent de lacaniens pratiquants, était, lui, carrément protégé des intrusions des gauchistes et autres perturbateurs potentiels, par... les carabiniers (Libération, 28 novembre l977).
Quant au premier colloque international de psychanalyse organisé en URSS (automne l978), il est fort bien « protégé », lui aussi, des participations intempestives des Glouzman, Podrabinek, Fainberg ou autres psychiatres soviétiques dissidents : ils sont déjà psychiatrisés, emprisonnés, ou exilés. Violence ? Vous avez dit violence ?

[17] Sur l’affaire du licenciement des chargés de cours à Vincennes, voir notamment M. N’Guyen, « Les exclues du département de psychanalyse de Vincennes », in Les Temps modernes, janvier l975, et G. Deleuze et J.-F. Lyotard, « A propos du département de psychanalyse de Vincennes », in Les Temps modernes, op. cit.

[18] In Nouvelle Revue de psychanalyse, n°7, printemps 1973.

[19] Cf. plus haut.

[20] Cf. Annie Dequeker, « Une grève de modules à Paris VII », in Les Temps modernes, décembre 1974.