BROCHURES

Mon anarchisme

Mon anarchisme

Rosa Blat (première parution : mars 2018)

Mis en ligne le 20 mars 2019

Thèmes : Anarchismes, anarchie (110 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,3.4 Mo) (PDF,3.4 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

« Nous sommes avant tout des individus. Les définitions, lorsqu’elles ne sont pas des cages, sont comme des pierres jetées sur l’eau : elles créent des cercles toujours plus vastes, sans qu’aucun d’entre eux ne réussisse à contenir entièrement notre individualité. Conscients de cela, les mots ne nous font pas peur. Pourquoi sommes nous anarchistes ? » Adesso, n°19, 2004.

L’anarchisme est une attitude individuelle devant la vie et non pas une théorie sociale ni une idéologie politique ni une identité. C’est en tout cas comme ça que je le vois moi, et ce qui suit n’est donc qu’une vision personnelle, une description de mon anarchisme.

L’anarchisme n’est pas une agence de voyage qui proposerait des destinations merveilleuses à des clients qui ont juste envie de se changer les idées pour un bref instant. Il n’y a rien à améliorer ni idéologiser en ce bas monde. L’anarchisme ne peut pas combler le vide que ressentent beaucoup de personnes à cause de cette société aliénante, il n’a rien à proposer à ceux/celles qui ont besoin d’une autorité pour les guider, pour leur dire quoi penser, comment vivre, quoi faire de leur vie.
Cette société est peuplée de gens normaux (qui acceptent et s’adaptent aux normes) qui ne veulent que suivre tranquillement le chemin qui a été tracé pour eux. Même les délinquants, magouilleurs de toute sorte, vivent dans les paramètres de la mentalité autoritaire et capitaliste, et s’ils violent la loi et ne respectent pas les règles du jeu c’est seulement parce qu’ils n’ont pas eu l’opportunité de réussir à les suivre et/ou parce qu’ils veulent imposer les leurs (la « pègre » est pleine de mouchards, traîtres, aspirants chefs de la mafia, et autres ordures, qui bien qu’ils commettent des actes que des anarchistes peuvent commettre aussi, seraient plutôt des ennemis). Ceux qui prennent part à cette fantasmée « guerre sociale » n’ont pour la plupart aucune intention d’adopter les idées anarchistes, qui ne favoriseraient pas leurs rêves de consommateurs et aspirants chefs. Ils riraient aux nez de ces missionnaires, qui récitent leur évangile du haut de leur prêchoir, leur parlant dans leur novlangue, d’« Affinité », de « Perspectives », de « Projectualité » (mots qui changent de sens à travers leurs bouches), en leur collant hypocritement des intentions qu’ils n’ont jamais eu. Allez faire du bordel tard le soir dans un coin à dealeur, et vous verrez la gueule qu’elle a cette merveilleuse « guerre sociale ».
En disant cela je ne dis pas que les dits « délinquants » sont forcément des ennemis (ou des idiots). Non, je pense que comme partout ailleurs dans la société, il y a des individus qui valent la peine d’être rencontrés et avec qui il pourrait y avoir des complicités intéressantes. Mais pas plus que n’importe où ailleurs, et cela se voit au cas par cas, individuellement, indépendamment de toute catégorisation ou essentialisme.

Mon anarchisme repose sur la responsabilité individuelle ; percevant les degrés d’implication qui opèrent dans cette société.
Selon moi un·e anarchiste devrait être capable de désirer, de décider, d’agir pour soi, et de prendre ses responsabilités face à ses contradictions (qui sont inévitables quand on vit dans cette société). Mon anarchisme ne se base pas sur un système moral, une théorie indépassable, une abstraction sociale qui se tient au dessus de moi. Mon anarchisme s’attaque à tous les systèmes, y compris identitaires et idéologiques qui sont un obstacle à mon développement en tant qu’individu. Mon anarchisme est une tension quotidienne, un chemin dressé d’obstacles dont l’issue n’est pas écrite. Mon anarchisme se base sur ma vie à Moi, qui refuse de faire partie d’un ensemble plus vaste, d’un « tout » dans lequel je devrais m’adapter, renier ce que je suis, pour pouvoir exister, être tolérée. Et voilà bien un point important, je n’ai pas besoin d’être reconnue dans un « milieu » et d’avoir ma place dans un groupe pour avoir une raison de développer et porter mes idées. Je n’ai besoin de l’aval de personne pour faire ce que je fais. « L’homme le plus fort au monde c’est celui qui est le plus seul » [Ibsen].

Si l’anarchisme a la plupart du temps été porté par une minorité d’individus cela n’est pas l’intention des anarchiste d’être minoritaires, mais c’est la réalité. On aimerait tous que des milliards de personnes décident de vivre selon les divers principes anarchistes, de se battre pour eux, d’en faire l’expérience, de refuser toute autorité. Mais comme je ne veux ni décider ni agir à la place des autres, je préfère abandonner l’idée de les attendre.
« Celui qui renverse une de ses barrières peut avoir par là montré aux autres la route et le procédé à suivre ; mais renverser leurs barrières reste leur affaire. » [Stirner]

Malgré les tentatives désespérées de certains, l’anarchisme ne sera jamais quelque chose d’acceptable pour la masse de consommateurs.
Je ne sais pas ce qui pourrait marcher, personne ne le sait. Comme on dit en anglais « The Future is Unwritten ». Être anarchiste c’est tâtonner, essayer de correspondre le plus à ses attentes personnelles, tout en tâchant de ne pas se laisser avoir dans des logiques de pouvoir qui nous dépassent et qui malheureusement font partie de ce que nous avons toujours connu dans ce monde. Les cages idéologiques si confortables ne sont pas faites pour moi, car je suis complexe, multiple, diverse, « aucune idée ne m’exprime, rien de ce que l’on donne comme étant mon être n’épuise ce qui est moi ; ce ne sont que des noms » [Stirner].

Au sujet de la dichotomie entre « gentil anarchiste » et « méchant anarchiste », si elle n’a aucun sens elle fait aussi le jeu du pouvoir, d’autant que les anarchistes n’ont pas à se justifier aux yeux des médias ou de la justice. Être tolérés par nos ennemis serait la plus grosse défaite que nous pourrions subir.
Je pense que nous devons nous serrer les coudes entre anarchistes, malgré nos divergences, car nous le savons, nos idées ne seront jamais populaires. Se décrédibiliser réciproquement entre différents courants de l’anarchisme, se tirer dans les pattes, pour des guerres de pouvoir ou d’autres raisons, est certainement l’activité qui consume le plus d’énergie et qui finit par en dégoûter beaucoup. La diversité de l’anarchisme, dans sa théorie et sa pratique, est ce qui en fait sa richesse. Que certaines tiennent des bibliothèques, tandis que d’autres occupent des forêts, ou expérimentent en construisant des maisons, des jardins, que d’autres essaient de développer les idées sur internet et d’autres sur papier, fassent de l’histoire, de la philosophie, des traductions voire de la poésie, que d’autres encore (ou les mêmes) attaquent le pouvoir, avec ou sans communiqués, tout cela est très bien tant que chacun est conscient des limites de ces activités, et tente de faire le moins de compromis possible avec le pouvoir. Il n’y a pas UNE façon de vivre ses idées anarchistes, il n’y a pas UNE méthode. Et si l’action directe, les attaques diverses, ne doivent pas être considérées comme l’unique façon d’être anarchiste, il ne faudrait pas non plus les écarter (et leurs auteurs avec) par peur de la répression, qui viendra si elle doit venir, car nous n’avons pas l’intention de fixer la boule de cristal toute notre vie, nous savons que la justice fonctionne parfois de façon aléatoire, et donc que personne ne peut prévoir à l’avance les perquisitions et les années de taule.

L’anarchisme est né dans un contexte de violence, d’actions directes, d’assassinats de monarques et de dirigeants. Cela en fait partie quoi qu’en pensent les plus pacifistes ou les plus frileux. Assumer nos idées, de toutes les manières qu’il soit, est bien le minimum que peuvent faire les anarchistes. Et cela passe par le fait d’arrêter d’avoir peur d’être anarchiste, de planquer des brochures par peur de la répression, de s’arranger pour faire des critiques tout haut lorsqu’il se passe des choses près de chez soi, et de cacher ses idées dans sa vie quotidienne. En clair, arrêter de porter un masque, celui de monsieur/madame tout le monde, par peur de devenir une cible pour le pouvoir (même si chez certains ce masque serait plutôt celui de l’Anarchiste, qu’ils sont si prompts à retirer dès que les soucis pointent à l’horizon). Quel est le sens de se dire anarchiste si on en a honte, si on le cache ? Comment peut-on se regarder dans une glace, lorsqu’on a renié publiquement ce qu’on prétendait défendre ? On serait anarchiste dans sa maison (et encore ...), mais à l’extérieur on arrêterait de l’être pour ne pas avoir de problème, comme des ados qui dessineraient en cachette des A cerclés tout en étant des bons élèves obéissants ? Mais quand on diffuse ces idées il y a des gens qui prennent au sérieux ce qu’on dit. Et nous avons donc une responsabilité à nous assumer, à être intransigeant·e·s envers nous-mêmes avant de l’être envers les autres. Nos idées ont des conséquences, et quoi que nous fassions, toute personne qui contribue à la diffusion des idées anarchistes devrait avoir réfléchi à ces conséquences, pour être prête à y faire face le jour venu.

Rosa Blat
Mars 2018

Rosa Blat