BROCHURES

Du blocage de l’économie à la construction de l’autonomie
Deux entretiens avec des militants libertaires du mouvement piqueter@s argentin

Du blocage de l’économie à la construction de l’autonomie

anonymes (première parution : 2019)

Mis en ligne le 1er janvier 2020

Thèmes : Critiques du travail (41 brochures)
Mouvements sociaux (42 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,2.1 Mo) (PDF,2.1 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Sommaire :

- Introduction
- Entretien avec Fabrice, militant de la Fédération d’Organisations de Base (FOB)
- Entretien avec Fernando, militant de la Fédération d’Organisations en Lutte (FOL)
- Annexe


Introduction

Depuis l’Europe, notre attention aux mouvements sociaux à l’étranger se concentre souvent sur leurs aspects les plus spectaculaires. Les informations qui circulent décrivent émeutes, affrontements, sabotages, pillages... Il est plus rare d’avoir une idée de ce qu’il se passe avant et après les moments de confrontation. Quelles sont les éléments déclencheurs de ces révoltes  ? Comment en arrive t-on à de telles confrontations  ? Quelles sont les structures mises en place lors de ces moments de remise en question de l’ordre établi  ? Qu’en reste t-il lorsque la situation retourne « à la normale »  ?

De quoi ce manque d’intérêt est-il le symptôme, sinon des limites auxquelles se heurtent les luttes situées de ce côté de l’Atlantique. Des limites que rencontrent les acteurs et actrices de ces luttes à se projeter dans un processus réellement révolutionnaire, à s’identifier aux aspects des luttes plus liés à la « construction » de l’autonomie qu’à la « destruction » des structures d’exploitation et d’oppression sociale. Une image fragmentée des luttes, qui reflète sans doute un manque de perspectives et de commun à défendre, qui se traduit souvent par un engagement fragmenté dans les luttes.

Le mouvement de contestation en Argentine, n’a pas échappé à cette règle. Attirant toute l’attention des médias de contre-information pendant trois ans, de 2001 à 2003, il a ensuite disparu subitement de la scène médiatique européenne. Entre intégration à la normalité capitaliste des usines récupérées, répression et récupération du mouvement par le gouvernement « progressiste » de Nestor Kirchner [1], le foyer Argentin s’est transformé en braise, tandis que notre intérêt se tournait vers d’autres flammes, à l’autre bout du monde.

À travers deux entretiens avec des compagnons piqueter@s, militants au sein de deux structures du Mouvement des Travailleurs Désoccupés (Movimiento de los Trabajadores Desocupados / MTD), nous entendons renverser la tendance. En focalisant sur l’analyse des structures crées et pérennisées par les formes les plus radicales du mouvement, nous entendons repenser le mouvement en tant que processus qui s’inscrit dans la durée et dépasse la simple question de l’affrontement. Nous souhaitons nous interroger sur les évolutions sur le long terme, la structuration, les réussites et écueils de cette force sociale qui permet de comprendre l’intensité et la forme de l’antagonisme social en Argentine.

Brève histoire d’un mouvement de vingt ans d’âge

Bien qu’il existe une large bibliographie sur le mouvement piquetero, il nous a parût intéressant d’en retracer ici l’histoire succincte, en mettant l’accent sur quelques uns des moments qui en ont fait la force et l’importance à nos yeux.

Le terme piqueter@s vient de piquete, nom donné à la forme principale de mobilisation que ces travailleurs et travailleuses désoccupé.e.s ont érigé en arme. Le piquete des piqueter@s est très différent de l’image qu’on peut avoir d’un piquet de grève en Europe. En effet, lors d’un piquete en Argentine, les gens bloquent une ou plusieurs routes (souvent des autoroutes) qui jouent un rôle central dans la circulation des marchandises. Ils bloquent ces routes en y construisant des barricades (souvent avec des pneumatiques enflammés) et en les occupant jour et nuit. Le blocage dure de quelques heures à plusieurs jours, et sa défense entraîne parfois de violents affrontements avec la police. Certains de ces affrontements ayant parfois coûté la vie de compañeros et compañeras [2]...

Les premières organisations des travailleurs et travailleuses désoccupé.e.s, horizontales et antibureaucratiques, voient le jour en 1995 dans la ville de Neuquen. Ces structures, qui deviendront plus tard les organisations piqueteras, sont le fruit de l’alliance entre les licencié.e.s de la plus grosse entreprise pétrolière Argentine : Yacimientos Petroliferos Fiscales (YPF), tout juste privatisée, et d’autres chômeurs et chômeuses, principalement des entreprises du bâtiment. Quelques années plus tard, dans les villes de Tartagal et Mosconi (région de Salta), les chômeurs et chômeuses d’YPF seront encore une fois moteur d’une des plus massive révolte contre les conditions de vie.

Pour comprendre les points communs entre les méthodes d’organisation et de lutte des chômeurs et chômeuses de Salta et de Neuquen, il nous faut remarquer que, depuis la présidence de Perón [3], les grandes centrales syndicales étaient les seules à avoir voix dans l’échiquier de l’organisation du travail, maintenant leur quasi monopole en réprimant les luttes autonomes, y compris avec des méthodes mafieuses (attaques armées, menaces de morts sur les figures emblématiques de ces luttes autonomes...). Et la nouveauté apportée par les chômeurs et chômeuses YPF de Salta et de Neuquen était une expérience de lutte syndicaliste antibureaucratique, s’opposant aux syndicats officiels, qu’ils avaient développé au cours des années.

Certaines des caractéristiques de ces premiers groupes de travailleurs et travailleuses désoccupé.e.s, se retrouveront plus tard dans beaucoup d’organisations piqueteras, lorsque le mouvement se répandra dans toute l’Argentine. Aussi peut-on être tenté de penser qu’ils s’agit d’éléments constitutifs de ce qui fut « la création la plus authentique de la classe ouvrière et des masses opprimées en Argentine les dernières 25 années » [4].

En 1995, Carlos Menem, dont le premier mandat présidentiel prend fin, prépare déjà sa réélection Même s’il vient du perónisme, Menem va appliquer un programme d’extrême libéralisation économique, avec des conséquences énormes pour les populations. A titre d’exemple, lors de la privatisation d’YPF en 1991/92, 80% des travailleurs et travailleuses de l’entreprise seront licencié.e.s, créant ainsi la masse de chômeurs et chômeuses qui s’organiseront par la suite dans les mouvements piqueteros.

Les débuts du mouvement piquetero sont donc marqués par la mobilisation des ex-salarié.e.s d’YPF face à la privatisation de l’entreprise pétrolière. Or, ces travailleurs et travailleuses de YPF étaient les plus privilégié.e.s parmi ceux et celles des entreprises de production publiques [5]. Il s’agissait souvent de la troisième génération de salarié.e.s qui avaient intégré l’entreprise avec l’idée d’une stabilité de l’emploi garantie pour eux-même et pour leurs descendant.e.s. Le fait que cela soit justement eux, les salarié.e.s d’YPF, cette entreprise pilier de l’économie publique, qui soient ainsi jeté.e.s en pâture aux lois de l’économie néo-liberale, symbolise de manière dramatique l’écroulement du modèle de gestion précédant pour tous les travailleurs et travailleuses d’Argentine.

L’émergence du mouvement piquetero est intrinsèquement liée à la chute du perónisme. Durant les premières années du mouvement, les protagonistes sont souvent les mêmes qui avaient voté pour Menem en 1995, croyant encore à sa rhétorique peróniste et progressiste, même après 6 ans de gouvernement néo-libéral. Ainsi, la rage avec laquelle ces chômeurs et chômeuses défendirent leurs barricades, s’explique en partie par la violence de leur désillusion face à l’espoir d’une gestion progressiste populaire (et populiste) de l’économie Argentine.

Neuquen, le baptême de feu (1995-1997)

C’est donc fin 1994, début 1995, en plein milieu du plan de licenciement d’YPF et de la crise du secteur du bâtiment, que les premiers comités de travailleurs et travailleuses désoccupé.e.s s’organisent dans la région de Neuquen. C’est l’époque des premières manifestations, ayant pour revendication principale la mise en place d’une allocation chômage de 500 pesos par mois pour les chômeurs et chômeuses de plus de 16 ans. En juin 96, alors que la mobilisation des comités s’étend peu à peu dans les banlieues de Buenos Aires et dans le reste du pays, une mobilisation massive des piqueter@s de Neuquen innove en terme d’organisation et marque le début d’un mouvement qui va se répandre comme une traînée de poudre.

Cette mobilisation fait suite à l’annonce par le préfet local concernant le renoncement d’une entreprise canadienne à s’implanter dans la région, près des ville de Cutral Co et Plaza Huincul. Pour les habitant.e.s de la province de Neuquen, cette décision est une désillusion de plus face aux sempiternelles promesses d’embauche et de relance économique que le préfet et les politiciens locaux lancent à chaque mobilisation, pour calmer les ardeurs ouvrières. Une désillusion de trop, puisque cette fois-ci, la réaction est immédiate : les chômeurs et chômeuses bloquent la route principale de la région en faisant appel à toute la population locale. Pendant une semaine, jusqu’à 5.000 personnes viennent prêter main forte au blocage, permettant aux piquets de résister aux nombreuses attaques de la police, et forçant le préfet à se rendre en personne devant les barricades afin de négocier un accord avec les piqueter@s.

Cette capacité à exercer un rapport de force jusqu’à ce que les négociations aient lieues devant les barricades, est une nouveauté dans les pratiques des mouvements contestataires. Le mouvement piquetero se démarque ainsi clairement des tendances à la délégation et à la représentation portées par les centrales syndicales traditionnelles et témoigne d’une recherche d’organisation horizontale et de démocratie directe.

En mars 1997, une forte mobilisation des professeurs de la région de Neuquen confirme la naissance du mouvement piquetero. Lors d’une manifestation appelée par les centrales syndicales réunissant environ 10000 participants, les professeurs décident de bloquer le pont central unissant les deux plus grandes villes de la région, reproduisant ainsi les méthodes de lutte piquetera. Bien que le pont soit finalement rapidement libéré, les centrales syndicales sont obligées d’appeler à une nouvelle mobilisation, sous la pression de la base. Lors de cette nouvelle manifestation, les leaders syndicaux sont dépassés par la base. À la fin de la manifestation, les manifestants décident d’occuper et de bloquer la route. Lorsque les barricades sont libérées au bout de trois jours, les manifestants tentent de se replier dans les petites ruelles de Cultral Co, la police à leurs trousses. Devant l’image de ces flics surarmés persécutant les manifestants, toute la ville se soulève. Abandonnant la ville aux mains des révoltés, les flics se replient, laissant sur le pavé des dizaines de blessés ainsi que le corps mort d’une manifestante : Tereza Rodriguez. Redressant les barricades, les révoltés organisent une assemblée populaire qui assurera la réelle gouvernance de la zone pendant la mobilisation. Un tiers des délégué.e.s étant renouvelé à chaque négociation, pour empêcher qu’ils et elles ne soient corrompus par l’État ou le patronat, comme cela avait été le cas de plusieurs délégué.e.s lors des mobilisations de 1996.

Mosconi et Tartagal, les fondements d’un mouvement autonome de ceux d’en bas (1997)

Quelques jours plus tard, ce sont les villes Mosconi et Tartagal qui appellent à la création d’une assemblée populaire. Lors de cette assemblée, environ 2000 compañer@s décident de bloquer l’axe routier principal de la région à la hauteur de la ville de Mosconi. Les blocages se répandent alors comme une traînée de poudre dans toute la région. En quelques jours on atteint le nombre d’une centaine de blocages. Les autorités officielles étant pratiquement inexistantes durant cette semaine de mobilisation, l’assemblée populaire les remplace, devenant ainsi la seule autorité représentant la base.

Les revendications de cette mobilisation sont multiples. Elles ne concernent pas seulement la question des salaires. Elles incluent par exemple des revendications propre aux peuples originaires participant à la mobilisation. Parmi les revendications phares figurent la mise en place d’une sécurité sociale ainsi que d’une allocation de 400 pesos pour tous les chômeurs et chômeuses, la création de 5000 postes de travail, la construction de logements sociaux, la création d’une caisse d’indemnisation de la région par les grandes entreprises d’extraction de gaz et de pétrole, afin de payer des indemnités aux victimes collatérales de l’extractivisme et d’investir dans des infrastructures pour le bien de tous.

Suite aux pressions des syndicats pro-patronaux et de l’Église, la mobilisation prend fin le 14 mai, avec une satisfaction partielle de plusieurs revendications. Une allocation de 220 pesos est attribuée à 1000 chômeurs et chômeuses. 2200 autres entrent dans un dispositif de programme de travail, qui leur permet de toucher une allocation moyennant un travail inutile et non rémunéré. Par ailleurs, les poursuites contre les acteurs et actrices de la mobilisation sont abandonnées.

La fin de ce cycle de lutte n’a pas pour autant signifié la fin du mouvement. Celui-ci continuera de plus belle longtemps après la grande crise de 2001. Dans un article paru en 2002, la chercheuse en sciences sociales, Maristella Svampa [6] remarque que les piqueter@s de Mosconi et Tartagal se sont affrontés frontalement à deux piliers de la scène politique régionale d’Argentine : le pouvoir local avec son lot de mandataires dans un Etat fort et clientéliste et les syndicats officiels et leurs lots de méthodes officieuses voir mafieuses. Elle remarque également que tous les leaders du mouvement, en lien avec des syndicats officiels, ont été progressivement chassés de l’Union des Travailleurs Désoccupés de Mosconi (UTD Mosconi), jusqu’à la fin des années 2000. Les piqueter@s ont ainsi maintenu un fonctionnement horizontal, conférant à l’assemblée le rôle d’organe principal du mouvement, loin des logiques de délégation ou de personnalisation.
Il est également intéressant de se pencher sur la composition sociale des acteurs du mouvement. Toujours selon Maristella Svampa, l’un des éléments significatifs de ce mouvement est le rapprochement entre l’ancienne classe ouvrière en voie d’extinction et la nouvelle jeunesse précarisée. Sur les barricades de Mosconi et Tartagal se sont rencontré les anciens employés d’YPF, derniers maillons d’une classe ouvrière en voie d’extinction, consciente de l’importance de son rôle dans la chaîne de production et fière du savoir technique qu’elle possède et cette nouvelle jeunesse précarisée, ayant grandi avec les mêmes « privilèges » que leurs parents ouvriers, mais consciente de la pauvreté qui l’attend.

L’expansion du mouvement et ses différentes tendances (2001)

C’est à partir de ce moment là que se monte des Movimiento de tabajadores desocupados – MTD [mouvements de travailleurs et travailleuses sans emploi] dans le grand Buenos Aires. Des centaines d’organisations se sont montées dans les quartiers. Ces mouvements étaient impulsés et dynamisés par des militant.e.s avance un profil idéologique qui allait du perónisme de gauche à l’anarchisme, en passant par le marxisme, le maoïsme et bien d’autres courants politiques. Or, ce qui se passe au niveau politique à Buenos Aires, a une répercussion nationale. Et donc l’essor des MTD à Buenos Aires a influencé l’essor des MTD au niveau national, même si le mouvement est resté plus important dans la capitale.

Au fil du temps le mouvement s’organise donc et prend de l’ampleur. En juillet 2001 et en septembre 2001, deux rencontres nationales ont lieues entre membres du mouvement. 2000 représentants des mouvements piqueteros de tous le pays y participent. Ces deux rencontres sont ponctuées d’actions fortes et de blocages de routes aux alentours des assemblées. Un programme de mobilisations combatives, coordonnées à l’échelle nationale, est établi à l’issue de ces rencontres. D’autres organisations syndicales que celles issues des mouvements de chômeurs et chômeuses participent également à ces assemblées, confirmant le rôle fédérateur du mouvement piquetero, et ses capacités à rassembler la classe ouvrière.

Le 30 mai 2002, un blocage contre la politique économique du gouvernement est organisé dans toute l’Argentine. Plus de 1.000 routes, ponts et gares de trains, sont bloqués par des organisations piqueteras, auxquelles se sont jointes des organisations syndicales et étudiantes.

En quelques années, le mouvement des piqueter@s est devenu un mouvement de masse. Selon certaines estimations, il comptait entre 200 000 et 300 000 chômeurs et chômeuses en 2004, dans leur grande majorité des femmes. Bien qu’ayant initialement une position de supériorité méprisante, voire d’hostilité envers le mouvement, la gauche traditionnelle (les trotskistes et le Parti Communiste argentin) est obligée de plier devant son expansion et ses capacités de mobilisation. Elle crée à son tour des comités de chômeurs et de chômeuses, afin de ne pas être complètement écartée de la scène politique contestataire.

Comme dans bien des cas, différentes positions se cristallisent à mesure que le mouvement grandit. Du réformisme petit bourgeois, attaché à un État clientéliste, jusqu’aux tendances révolutionnaires, attachées à la construction de l’autonomie, un large éventail de tendances opposées se dessinent et prennent peu à peu leur propre route.

Ces différentes positions reflètent évidement des buts et des pratiques différentes dans les luttes. Une ligne de fracture s’impose dès le début du mouvement entre les organisations réformistes, favorables à la création d’un syndicat porteur de revendications, et celles qui visent à l’autonomie des classes opprimées et à l’auto-organisation concrète. L’autre fracture, non moins importante, est celle entre les organisations qui revendiquent un trabajo genuino, c’est à dire un « vrai » travail non précarisé, pleinement intégré au circuit traditionnel de production capitaliste, offrant aux salarié.e.s des droits définis par des conventions collectives, et celles qui revendiquent une allocation pour tous les chômeurs et chômeuses sans exception, qui permettrait aux organisations de répartir l’argent comme elle le souhaite, avec comme perspective la construction de structures appuyant les perspectives politiques d’autonomisation des opprimé.e.s.

Dans ce contexte se dessinent trois tendances principales au sein du mouvement. La tendance liée aux partis trotskystes, dans laquelle les organisations les plus importantes sont le Polo Obrero (PO) et le Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST). La tendance liée aux deux plus grandes centrales syndicales : La Centrale de Trabajadores de la Argentina (CTA ) et au Corriente Classista et Combativa (CCC). Une troisième tendance, plus radicale et clairement horizontale, est liée aux mouvements autonomes et aux organisations de base qui se rassemblent autour de la coordination autonome Anibal Veron et du Movimiento Tereza Rodriguez. On parle de mouvements autonomes car ils ne sont pas rattachés à un parti politique, un syndicat ou une église. Mais ça ne veut pas dire que politiquement ou idéologiquement parlant, il n’y a pas une influence des militant.e.s.

La gestion de gauche et la fragmentation de la tendance autonome (2001-2009)

Les mouvements autonomes qui composaient ces deux coordinations n’étaient pas politiquement homogènes. Les différences correspondaient aux tendances des militants et des militantes qui avaient impulsé ou dynamisé les mouvements de quartiers, qui avaient ensuite rejoint les coordinations. Il y avait des perónistes de gauche, des marxistes et des anarchistes. Et ces tendances ont réussi à coexister et être majoritaires dans le mouvement piquetero, jusqu’à ce que Nestor Kirchner arrive au pouvoir en 2003. Ceux-sont également ces mouvements qui subissent le plus de tentatives de récupération, et sont évidement aussi les plus réprimés par l’État, atteignant un point culminant lors du massacre d’Avellaneda.

Le 26 juin 2002, plusieurs mouvements piqueteros organisent une mobilisation massive à Avellaneda dans la banlieue de Buenos Aires. Les revendications portées sont : l’augmentation générale des salaires ainsi que des allocations pour les chômeurs et chômeuses, l’augmentation de la nourriture attribuée aux cantines collectives, ainsi que l’expression de la solidarité avec l’usine occupée de Zanon [7], menacée d’expulsion. Alors qu’ils essayent de bloquer le pont, les manifestant.e.s sont attaqué.e.s par la police qui fait usage de balles réelles. Lors de la confrontation, Maximiliano Kosteki, 22 ans, et Dario Santillan, 21 ans, tous deux membres de la coordination autonome Anibal Veron, sont assassinés. Des dizaines de blessés seront également laissés sur le carreau. Le massacre d’Avellaneda restera dans les mémoires comme un point de non retour dans l’histoire du mouvement piquetero, du côté du mouvement comme de celui du pouvoir.
Suite à cet événement, les réactions sont immédiates. Néanmoins, l’escalade de la violence répressive produit un découragement généralisé. C’est après ces événements que la tendance autonome du mouvement cesse d’être la plus massive.

Le massacre d’Avellaneda est une provocation dans un contexte où les instances officielles du pays appellent à un retour au calme et à la normalité. Le 2 juillet, le président argentin annonce la conduite d’élections anticipées en avril 2002. À l’issue de ces élections c’est Nestor Kirchner qui briguera la tête de l’État. L’un des premier acte du nouveau gouvernement sera d’arranger une rencontre avec la coordination Anibal Veron, dont faisaient partie les deux assassinés. Parmi les nombreuses promesses faites lors de cette rencontre figurera celle de ne pas laisser ces deux crimes impunis. Pourtant, seul Alfredo Fanchiotti, le chef du commando de patrouille d’Avellaneda, sera poursuivi. Il sera condamné en 2007 à la prison à perpétuité. Mais les vrai responsables de ce massacre, le président Eduardo Duhalde et le ministre de l’intérieur de l’époque qui a ordonné la répression, ne seront quant à eux jamais inquiétés. Dans un même mouvement, le gouvernement Kirchner promulguera un arsenal de lois en avril 2004, qui criminalisent la forme essentielle de la lutte piquetera : le blocage de routes. Si cette loi n’a pour l’instant jamais été appliquée, c’est sans doute parce qu’aucun politicien n’est prêt à en subir les conséquences au niveau politique.

C’est également lors de cette rencontre que seront posées les bases d’une nouvelle gestion de la crise économique, avec la réinvention d’un état social fort et une politique de redynamisation de l’économie nationale. Dans le même temps, la gestion de la contestation sociale passera d’une politique de répression à une politique de récupération sans vergogne, de la part de l’État comme de celle de certains acteurs des mouvements eux-même.

Toujours est-il que le gouvernement Kirchner et sa politique de récupération vont provoquer des prises de positions tactiques contradictoires face au gouvernement et des fragmentations successives de la tendance autonome du mouvement piquetero. Ainsi, plusieurs des « grandes gueules » issus de cette tendance se retrouveront à de hauts postes gouvernementaux, tandis que certaines des organisations piqueteras recevront des sortes de « subventions » (pots-de-vin) démesurées. Mise à part cette absorption de quelques têtes emblématiques du mouvement, l’autre moyen utilisé par les gouvernements successifs des Kirchner, c’est l’allocation chômage. Mis en place en 1996 par le gouvernement néo-liberal de Menem, le programme Argentina trabaja [8] distribue des planes trabajar [9] qui sont en fait des allocations chômage en échange d’un petit boulot. Dès le début, ils sont un moyen essentiel dans la gestion du mouvement piquetero par l’État. Mais elles sont également un point de conflit à l’intérieur du mouvement. Gérées pour une grande partie par les municipalités et les préfectures locales qui en définissent les contours en fonction de leurs besoins, il est très difficile de décrire les différentes formes de fonctionnement et d’attribution de ces allocations.

Selon le gouvernement de Menem, ces programmes sont « une occupation temporaire des travailleurs et travailleuses désoccupé.e.s, de préférence les chefs de famille [...] qui ne peut pas excéder une période comprise entre trois et six mois ». La tâche que doit effectuer le travailleur, c’est « un travail social ou de construction d’infrastructures sociales et économiques », tel que « le pavement des rues, la réparation d’écoles ou l’entretien et la propreté des voies publiques ». Pour parfaire le tableau, le travailleur sera sous la responsabilité des autorités publiques et municipales. Ce qu’on relève de prime abord, c’est qu’il ne s’agit pas d’un « travail », mais d’une « occupation ». Le travailleur ne reçoit donc pas un salaire mais « une aide économique » qui peut arriver jusqu’à 200 pesos (qui sera minorée de 50 pesos par la suite) et qui n’est pas considérée comme une rémunération15. Par conséquent le travailleur n’a droit ni à la retraite, ni aux aides assurées par les conventions collectives, ni à l’assurance maladie (excepté en cas d’accident du travail).
Les gouvernements successifs des Kirchner auront donc fondé une grande partie de leur politique économique sur l’institutionnalisation du travail précaire, dont ces programmes sont la clef de voûte. En 2007, 43,7% du total des travailleurs participent à ces programmes. Kristina Kirchner augmente encore leur pourcentage en 2009, avec l’inauguration du programme Argentina Trabaja qui subventionne des coopératives offrant les même conditions de travail précaire. Sous le gouvernement néo-libéral de Mauricio Macri, élu en 2015, cette politique de programmes s’étend encore plus. En deux ans, le nombre de ses bénéficiaires augmente de 63,7%.

Si une grande partie des organisations piqueteras ont pour revendication le fait de pouvoir bénéficier de ces programmes, toutes n’ont pas les mêmes intentions d’utilisation. Profitant du fait qu’il n’y ait aucun contrôle de l’État sur l’utilisation de ces attributions, certaines organisations n’hésitent pas à mettre en place des coopératives fantômes pour grossir les rangs de leur organisation, distribuant l’argent des planes trabajar en échange de faveurs clientélistes (achat de bulletin de votes par exemple). D’autres organisations, issues de la gauche révolutionnaire ou du mouvement libertaire, utilisent cet argent pour construire des structure autonomes visant à renforcer le mouvement (centres sociaux, écoles libertaires, coopératives de travail...), assumant ainsi certains volets de la reproduction sociale.

Bien sûr, construire les bases d’une autonomie avec des subventions de l’Etat est une énorme contradiction. Mais c’est une contradiction ouvertement discutée et problématisée au sein du mouvement. L’argument qui pèse souvent dans la balance est celui de la réalité matérielle des moyens de subsistances. Sans argent à la clef, seule une poignée de militants passeraient leur temps à essayer de lutter. Or, si la plupart des piqueter@s atterrissent dans les organisations pour toucher un plan trabajar, tou.te.s admettent rencontrer un espace-temps où le collectif devient important et où les remises en question permettent de se renforcer aussi bien à titre personnel que collectif.

Entre rapport de force et autogestion, un mouvement complexe qui assume ses contradictions

L’histoire de la tendance autonome du mouvement piquetero est une histoire de mobilisation massive, en dehors des cadres syndicaux bureaucratiques et réformistes ou des traditionnelles cellules militantes avant-gardistes. Attentive aux questions de reproduction du pouvoir, cette tendance a su éviter autant que possible la reproduction des hiérarchies à l’intérieur de ses propres structures.

Par ailleurs, bien qu’étant exclu.e.s (en tant que chômeurs et chômeuses) du processus direct de production capitaliste, les piqueter@s sont parvenus à bâtir une conscience de classe de travailleurs et de travailleuses avec ou sans travail. Sans possibilité de se mettre en grève, ils et elles ont néanmoins réussi à perturber le flux de production capitaliste. Alors qu’en Europe, les centrales syndicales agitent régulièrement le spectacle du blocage de l’économie, les piqueter@s argentin.e.s ont redonné du sens à cette pratique, l’une des armes les plus puissantes du mouvement ouvrier !

S’appuyant sur la création d’outils autonomes et pérennes tel qu’écoles et cours pour adultes, ateliers d’auto-formations dans différents domaines, coopératives ou collectifs autogérés concernant la santé, le retraitement des déchets, la réhabilitation de l’habitat, etc, le mouvement a dépassé sa « condition » de mouvement avec des revendications autour de l’accès au travail en créant des outils et des structures d’auto-organisation comme réponses face aux besoins immédiats. Il s’est ainsi affirmé petit à petit en tant que force sociale et structure politique incontournable, capable de prendre en charge de façon autonome une partie de la question de la reproduction sociale (santé, éducation...), tout en élaborant des perspectives stratégiques révolutionnaires concrètes, bien loin des poncifs idéologiques ou des affirmations posturales.

L’une des critiques souvent portée à l’égard des mouvements piqueteros c’est l’aspect revendicatif de leurs luttes. Les luttes autour du droit au travail sont en effet souvent perçues comme des luttes réformistes qui tenterait de corriger l’évolution néo-libérale du capitalisme, sans pour autant mettre en critique son existence même. En acceptant la politique des planes trabajar, ou en créant des structures autonomes prenant en charge des services publics fondamentaux pour peu d’argent, le mouvement piquetero participerait à la monétarisation et à la privatisation des prestations sociales. Ce faisant, le mouvement serait directement impliqué dans la restructuration néo-libérale du capitalisme, fournissant à l’état le cadre lui permettant de déléguer certaines de ses prérogatives liées à la reproduction et à la paix sociale. Mais permettons nous une petite comparaison avec l’Europe, où une grande partie du prolétariat vit également grâce aux aides sociales et au travail informel. Si en Europe, le rapport aux aides sociales est individualisé, balayant ainsi les espoirs de construction d’une conscience de classe combative, côté argentin, qu’il s’agisse des « subventions » liées à la création et au fonctionnement de structures autonomes (éducatives, coopératives...) ou des prestations sociales redistribuées sous forme de rémunération dans le cadre des planes trabajar, ce même processus d’attribution est le résultat de revendications, de luttes et de gestion collective qui renforce l’autonomisation des opprimés. Ainsi, contrairement au système de distribution d’aides sociales en Europe, il ne s’agit pas de profiter passivement de quelques miettes que l’État distribue dans le but de maintenir la paix sociale ou un taux de chômage agissant comme une soupape nécessaire au nivellement des salaires vers le bas, mais bien de revendiquer le partage des richesses et de lutter pour les arracher.

D’autre part, la revendication de l’accès à un travail « digne » ne peut être résumée à une revendication visant à rectifier les dérives d’un système d’exploitation. Obliger le système à fournir à tout.e.s les chômeurs et chômeuses un véritable travail non saisonnier, correctement rémunéré, nécessitant de véritables compétences, c’est aussi lutter contre la flexibilisation et la restructuration néo-libérale du travail, contre la précarisation.

De la même manière, on ne saurait réduire les outils autonomes créées au sein des mouvements, à des structures palliatives face au désengagement de l’État en terme d’éducation, d’accès à la santé, etc. En effet, bien que ces structures soient mises en place grâce à l’argent de l’État, et viennent effectivement combler un vide en matière de reproduction sociale, le fonctionnement autonome, horizontal et anti-autoritaire de ces structures permet une réappropriation et une redéfinition du contenu de cette reproduction sociale, participant ainsi à la création et à la diffusion d’une culture révolutionnaire de l’auto-organisation, capable de générer et gérer ses propres structures.

Enfin, au delà d’une absence de complexe à parler et collectiviser la gestion des contradictions, il y a la conviction que tout cela fait partie intégrante d’un processus révolutionnaire et que renforcer la capacité d’auto-analyse du mouvement face à ces contradictions renforce le mouvement.

Deux gouttes d’eau extraites d’un mouvement grand comme l’océan

Les deux entretiens qui suivent ont été réalisés fin 2016 à Buenos Aires. Ils sont le résultat de nos discussions avec deux militants investis dans certaines structures du mouvements piqueteros : Fernando, membre du Frente de Organizaciones en Lucha (FOL) [Front d’Organisations en Lutte] de la ville de Claypole, banlieue sud du grand Buenos Aires, et Fabrice, membre de la Federacion de Organizaciones de Base (FOB) [Fédération d’Organisations de Base] investi dans le quartier de Adolfo Alsina, banlieue ouvrière de Buenos Aires. Nos discussions avec ces compañeros, ainsi qu’avec d’autres, nous ont permis de comprendre l’impact des stratégies politiques et des structures piqueteras mises en place ces dix dernières années et de mieux cerner ce qui manque cruellement à nos expériences de luttes en Europe. Si, lors de ces discussions, nous avons porté beaucoup d’attention aux structures pérennes mises en place ces dix dernières années et à leurs effets en termes de stratégie révolutionnaire, ce qui a réellement suscité notre admiration, c’est cette capacité de mise à distance et de problématisation in vivo de la plupart des compañer@s rencontré.e.s.

Conséquemment à un manque de temps et d’organisation, nous n’avons malheureusement pu enregistrer que ces deux entretiens. Si nous avons délibérément choisi d’interviewer des militants révolutionnaires, laissant de côté l’éventail réformiste du mouvement piquetero, nous aurions néanmoins aimé recueillir la parole de ceux et surtout de celles qui composent le visage actuel du mouvement piquetero dans sa large majorité : des femmes prolétaires immigrées, venant des pays limitrophes (Paragay, Bolivie, Perou). En effet, les deux interviewés sont des hommes blancs, l’un français et l’autre argentin. Ils étaient déjà politisés avant de s’engager dans des structures piqueteras. Selon leurs propres mots, ils ne sont pas des « militants de base », mais des « militants politisés », possédant déjà leur propre vision idéologique et participant par ailleurs à d’autres organisations politiques.

A travers cette invisibilisation, nous sommes bien conscients d’entretenir la tendance à laisser le monopole de l’expression politique aux hommes. Cette absence de témoignages de femmes laisse en outre un grand vide quant à la compréhension de ce qu’est le mouvement piquetero aujourd’hui. Un mouvement en l’occurrence essentiellement constitué de femmes migrantes, venues des pays pauvres et limitrophes à l’Argentine. Exposées à la fois aux oppressions de genre, de classe et au racisme, ces femmes ont fait germer au sein du mouvement, des réflexions sur les différents types d’oppressions et sur leur intersectionnalité. L’invisibilisation de leur parole dans cette brochure entraîne nécessairement une invisibilisation des pratiques et outils de lutte et de déconstruction qu’elles ont mis en place. Cet absence est d’autant plus impardonnable qu’à l’époque où nous avons réalisé ces entretiens, le mouvement Ni una menos  [10] battait le pavé argentin, et les compañeras piqueteras en faisaient résolument partie.

Au cours de ces entretiens, nous avons donc peu abordé les questions de parcours personnel de politisation, ainsi que les thématiques concernant la reproduction sociale, et notamment les questions d’éducation populaire et d’auto-formation autour des questions de santé. Nous considérons cela comme un écueil. D’autant plus que les expériences d’éducation populaire du mouvement piquetero ne manquent pas, et particulièrement au sein du FOL, où des dizaines d’écoles libertaires appelées batilleratos populares, se sont montées dans les quartiers.

Bien que nous soyons conscients que la réalité du mouvement révolutionnaire argentin ne soit pas transposable à celle de nos luttes et que la vision donnée à travers ces interviews en est partielle, nous espérons contribuer à en visibiliser les problématiques et contradictions, loin des mythes et des fantasmes. Posant plus de questions qu’apportant des réponses, nous espérons œuvrer à renforcer les ponts entre nos différentes réalités ainsi qu’à contribuer à l’auto-analyse de nos propres expériences. Pour que le mouvement révolutionnaire redevienne un jour international et menaçant.

[Avril 2018]

La suite, à lire sur l’écran dans le PDF page-par-page.

anonymes


[1] Voir l’annexe.

[2] « Camarades », en espagnol.

[3] Voir l’annexe.

[4] Luis Oviedo, Una historia del movimiento piquetero, de las peimeras coordinadoras al argentinazo, Ediciones Rumbos, Argentina, 2004.

[5] Maristella Svampa, Movimientos sociales en la Argentina de hoy, piquetes y asembleas, tres estudios de casos, CEDES, Argentina, 2002.

[6] op. cit.

[7] Usine de production de céramique de la province de Neuquen, qui fut la première usine récupérée par ses travailleurs durant la crise de 2001 et autogérée depuis.

[8] L’Argentine travaille.

[9] Plans de travail.

[10] Pas une de moins.