BROCHURES

Pour la pluralité des modes d’action
Contre la non-violence dogmatique

Pour la pluralité des modes d’action

Peter Gelderloos (première parution : novembre 2019)

Mis en ligne le 15 avril 2020

Thèmes : Mouvements sociaux (41 brochures)
Théories de l’auto-organisation (51 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,177 ko) (PDF,153.3 ko)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Après un an de révolte en gilet jaune fluo, une révolte continue, déterminée, ponctuée de convergences ratées, de sourde-oreille gouvernementale, de privatisations diverses, de meurtres et mutilations policiers, le tout avec en toile de fond le spectre des pollutions et du dérèglement climatique... bim ! bam ! boum ! déboulent les scandaleuses réformes chômage et retraite comme des cerises au sirop sur un gâteau déjà difficile à digérer.



L’aut’ matin j’me suis réveillé
Dans l’monde d’la libre entreprise
Pour changer c’était la crise
La déprim’ pour toute prime !

Extraits choisis de GELDERLOOS Peter, 2019 [2013], L’échec de la non-violence, du Printemps Arabe à Occupy, Éditions Libre.

[...] certains ont contesté le ton du livre, qui est souvent dur dans son traitement des activistes non-violents. [...] D’une part, je trouve qu’il est essentiel d’éviter une politesse académique dans ce genre de débat, comme si nous parlions de concepts abstraits et non de questions de vie ou de mort. [...] D’autre part, la solidarité exige un certain respect. Partout où la dureté de ma critique était injuste et constituait un manque de respect pour les gens qui se consacrent véritablement à la lutte pour un monde meilleur, j’avais tort. Espérons que ceux qui ont perçu un manque de respect pourront comprendre les raisons pour lesquelles beaucoup d’entre nous sont en colère à ce sujet, et que nous pourrons développer une communication plus solidaire (p.418) [...] Mes expériences et réflexions viennent d’un point de vue anarchiste, ce qui peut être choquant ou agaçant pour ceux qui ne lisent généralement que des ouvrages dont le parti pris est progressiste ou capitaliste. Je ne veux pas cacher d’où je viens, mais je veux aussi communiquer avec des gens ne partageant pas mes croyances, et je sais à quel point il peut être énervant de lire un traité imprégné de nombrilisme et de références internes à un groupe. J’espère avoir trouvé un meilleur équilibre dans le présent livre. (p.419)

Nous pouvons créer de nouvelles possibilités de lutte si nous trouvons des amis de l’autre côté des lignes typiques de démarcation (comme violent/non- violent), et dont nous respectons au moins partiellement la vision. De telles connexions nous permettent de construire un ensemble plus solide, un animal collectif avec ses moments de contemplation, de création et de destruction. [...] les tactiques destructrices de notre répertoire donnent un sens à toutes les autres activités vitales de la lutte. Elles montrent clairement que nous n’essayons pas de construire une simple alternative, de mener une vie paisible avec notre jardin bio et notre coopérative pendant que le monde part en vrille. Elles montrent que nous comprenons que le capitalisme est capable de récupérer toutes les initiatives non conformistes et que nous devons le détruire avant qu’il ne nous détruise. (p.405)

Les gens qui font des choix différents ne ruinent pas les espaces communs de protestation. Le critère important est de savoir si les actions d’un manifestant nuisent à un autre au sein de cet espace. [...] La police n’a absolument aucune raison valable d’attaquer des manifestants pacifiques lorsque des participants masqués brisent des vitrines. (p.396)

[...] les porte-parole des groupes non-violents ont dénoncé les autres manifestants dans les médias, les tenant responsables des brutalités policières, comme s’il était parfaitement logique que les policiers frappent des manifestants pacifiques simplement parce que, plus loin dans un autre quartier et quelques heures plus tôt, des gens ont cassé des vitrines. (p.357)

[...] j’argumente en faveur d’une diversité de tactiques. À la base, le concept d’une diversité de tactiques n’est rien de plus que la reconnaissance de ce que différentes méthodes de luttes coexistent côte à côte. [...] il est non seulement inconcevable qu’un mouvement repose sur des méthodes homogènes, mais ce n’est également pas souhaitable. Censurer un mouvement pour le changement social afin que tout le monde utilise les mêmes méthodes relève de l’autoritarisme. C’est pourquoi je pense que la non-violence — à savoir une tentative d’imposer des méthodes non violentes à un mouvement entier — est autoritaire et appartient à l’État. [...] Nos mouvements sont plus forts lorsqu’ils emploient diverses méthodes et analyses et que nos différentes positions peuvent être remises en question.(p.25)

Une lutte sociale libératrice ne peut pas être organisée sur la base d’une stratégie ou d’une philosophie unique, parce que les personnes subordonnées à l’État ont des histoires différentes, des possibilités différentes, des besoins différents et des désirs différents. Puisqu’une solution unitaire, une utopie universelle, est impossible, de la même manière, une lutte unitaire est impossible. (p.358)

[...] la violence est un concept si ambigu et si sujet à la manipulation qu’il est incohérent. Sa définition même est dictée par les médias et par le gouvernement, de sorte que ceux qui fondent leur lutte sur l’évitement de la violence sont condamnés à suivre les puissants et à leur obéir. (p29) [...] la catégorie "violence" masque le caractère violent de l’exercice légal de la force policière tout en soulignant le caractère violent des actes de celui ou celle qui se défend contre cette violence ordinaire. (p.31) [...] l’abolition de ce mot serait stupide parce qu’il peut décrire succinctement une certaine réalité émotionnelle, mais son utilisation analytique, en tant que critère directeur de nos stratégie de lutte, ne peut mener qu’à la confusion. (p.36)

L’une des raisons justifiant la catégorisation de la violence est que, la violence étant oppressive, il nous faut donc la dénoncer et l’éviter. Or, cela ne pourrait être vrai que si nous, et non pas les puissants, contrôlions la définition de la violence. En recourant à d’autres critères d’évaluation de larésistance, comme le potentiel d’émancipation d’une tactique ou d’une méthode de lutte, c’est-à-dire son aptitude à nous libérer ou à accroître notre liberté, à créer un espace où de nouveaux types de relations sociales pourront se développer, nous pourrions effectivement éviter les formes d’autoritarisme ou d’autodestruction que les pacifistes dénoncent, sans pour autant donner l’avantage aux médias. (p.40) Pour me référer aux méthodes ou tactiques habituellement rejetées par l’idéologie non-violente, je parlerai, selon les cas, d’actions "illégales", "combatives", "conflictuelles", "antagonistes", ou "efficaces", mais sans perdre de vue la pluralité des tactiques. (p.41)

Certains dénoncent une fétichisation de la violence dans la lutte, à certains moments, ou l’absence d’anticipation d’un "après la victoire". Cependant, la généralisation de ces critiques à tous les "manifestants violents" serait injuste [...] les généralisations injustes et souvent manipulatrices formulées par les partisans de la non-violence ont tendance à rendre plus difficile, pour les anarchistes insurrectionnels, l’autocritique franche et lucide. [...] j’insisterai sur le fait que les partisans de la pluralité des tactiques, en général insatisfaits des luttes actuelles, sont nombreux à avoir un regard autocritique sur leurs actions et à souhaiter d’avantage d’inclusion. (p.43)

La police est l’institution protégeant ceux qui nous ont tout volé — les biens communs, notre capacité de décider de notre propre vie, la qualité de l’air et de l’eau, notre avenir, notre histoire, notre dignité [...] (p.208)

La violence là-bas est toujours perçue comme excitante, alors que la violence ici est considérée comme dangereuse et inappropriée. C’est la tendance NIMBY, "Not In My Backyard" (pas dans mon jardin). (p.219) [...] dès qu’il y a des troubles ou des destructions de biens chez eux, ils paniquent et inventent toutes sortes de raisons pour lesquels les dégâts matériels, la légitime défense et la riposte coup pour coup sont erronés, sans pour autant condamner ces actes catégoriquement1. (p.224)

D’autres personnes en lutte peuvent critiquer la pratique des émeutiers, mais seulement si elles la reconnaissent d’abord comme une pratique, une position d’attaque contre le système ou une stratégie pour affronter l’oppression 1 Note de l’auteurice de la brochure // Exemple contemporain : la différence de traitement entre la révolte hongkongaise et "les débordements" des gilets jaunes. A Hong-Kong, on se bat apparemment pour la démocratie donc c’est normal d’être masqué.e, équipé.e., déterminé.e. voire de "casser", de s’en prendre à des figures d’autorité ou des lieux du pouvoir politique. Par contre en France, ce sont au mieux des infiltrations de perturbateurs extérieurs ("il y a le bon et le mauvais gilet jaune").systémique. Par ailleurs, pour critiquer une lutte à laquelle nous ne participons pas directement, nous devons reconnaître sa perspective unique, ainsi que la probabilité que nous ne partagions pas exactement les mêmes objectifs et analyses. Tant que ceux qui sont censés critiquer le capitalisme et la police délégitimeront les réponses des personnes les plus affectées par la précarité et la violence policière, ceux qui se révoltent seront les seuls à résister aux solutions imposées par les forces combinées du gouvernement, des médias et des ONG. Alors que les anarchistes favorables aux diverses tactiques développaient une pratique de solidarité directe avec les émeutes spontanées et une capacité à déclencher leurs propres émeutes, les partisans de la non-violence se sont arrangés avec les institutions gouvernementales, les médias et les ONG continuant à discipliner les plus marginalisés en tant que victimes et à imposer des solutions donnant toujours la priorité aux intérêts du pouvoir. (p.239)

[...] il existe plus de deux méthodes de lutte, et beaucoup de méthodes incluant une pluralité de tactiques n’adoptent pas une résistance militaire, mais plutôt l’insurrection populaire, le sabotage généralisé et d’autres moyens de ce type. (p.256)

Les médias doivent être abolis. Ils transforment quelque chose qui devrait être une activité quotidienne partagée par tous — nous informer sur le monde, vérifier les faits, partager des histoires — en une activité professionnelle contrôlée et mise à profit par des institutions élitistes. Ils aliènent le partage d’histoires et d’informations et l’enferment dans un espace séparé — l’écran de télévision, le journal — qui crée des spectateurs passifs et des narrateurs privilégiés qui orientent leur regard. Le média spécifique d’une émission de radio, d’un journal imprimé ou d’un article sur internet pourrait avoir une signification sociale différente s’il s’agissait de projets dans lesquels nous pourrions tous nous engager, mais, dans la société hiérarchique actuelle, l’ensemble des médias ne peut que nous servir à rester passifs et nous former à voir le monde avec les yeux des puissants. La vérité, c’est que nous avons tous une vie digne d’intérêt, même et surtout si nous n’avons rien de plus à partager que l’ennui ou la misère de notre vie. Si les nouvelles étaient simplement partagées, nous aurions une bonne idée de l’impuissance et du mécontentement de la plupart d’entre nous, et si nous pouvions diffuser cette information comme une nouvelle, ce serait un premier pas contre notre impuissance. Toutefois, dans l’état actuel des choses, "l’actualité" est une sphère fabriquée qui accorde toute son importance aux actions des politiciens ou des banquiers et aux potins mondains. La "nouvelle" est le mécanisme qui nous fait taire. (p.269)

Dans un avenir prévisible, nous partagerons des espaces de lutte avec les défenseurs de la non-violence et les partisans des gouvernements prétendument meilleurs. [...] Tout en critiquant leurs croyances, nous ne pouvons pas imaginer de lutte sans eux, ni sans les nombreuses autres personnes différentes de nous (tout comme certains lecteurs, qui pourraient être d’accord avec ces arguments de base, seront en désaccord sur bien d’autres points ; nous ne formons jamais un "nous" homogène). Nous devons trouver les moyens d’entrer en relation avec d’autres personnes en lutte. Néanmoins, accepter les autres ne doit pas signifier qu’on accepte les institutions pour lesquels ils travaillent. (p.360) La clé du succès réside peut- être dans la différenciation précise entre une institution et une personne. [...] C’est une perte de temps de débattre avec une institution, mais c’est souvent nécessaire avec des individus, même si leurs idées nous paraissent absurdes. (p.366) Comme toute personne de bon sens le sait, on ne peut jamais faire confiance à un politicien [...] parce que le représentant d’une institution joue un rôle mécanique, [il a] renoncé à [son] propre jugement pour reproduire la logique de l’institution, qui est fondamentalement l’extension de son propre pouvoir. (p.367)

A l’échelle immense d’un conflit social entier, nous n’avons aucun moyen direct d’influencer la façon dont les autres luttent. Nous n’avons que la méthode anti-autoritaire consistant pour chacun à articuler sa propre méthode et à espérer que les autres s’en inspirent, en leur faisant confiance pour tirer leurs propres leçons et grandir de manière indépendante (p.370)

[Un] gros problème, ce sont les caméras. Tout le monde doit se rendre compte qu’on met en danger les autres manifestants. [...] Une caméra à la main, c’est une pierre de moins, une pancarte de moins, un drapeau de moins, une bombe de peinture de moins, ou une pile de tracts de moins, et par conséquent, un manifestant actif de moins. [...] Nombreux sont ceux qui pensent qu’il est nécessaire d’utiliser les caméras pour lutter contre la brutalité policière ou pour mettre en place une contre-information, notamment avec les médias indépendants. [...] Personne ne devrait s’en servir sans savoir ce qu’il fait. [L’idée est de de ne pas] permettre la surveillance policière, [de savoir] modifier les images pour effacer les caractéristiques d’identification des gens,[de] choisir le moment pour mettre les visages des manifestants sur internet, [de] savoir comment stocker, télécharger et supprimer des images en toute sécurité. [...] Bien sûr, nous ne pouvons pas empêcher les spectateurs de filmer ou de prendre des photos, et, en fin de compte, chacun doit prendre la responsabilité de protéger sa propre identité. Cependant, si nous pouvions décourager l’usage de caméras dans la manifestation elle-même, nous aurions un environnement propice à une pluralité de tactiques — ou simplement à une manifestation active non spectaculaire — et beaucoup moins favorable à la surveillance policière. (p.389-390)

Par ailleurs, le fait de planifier le parcours de la manifestation en coopération avec la police ou de demander l’autorisation de manifester est également une violation de la solidarité dont beaucoup d’activistes non-violents n’ont pas conscience. [...] si les bons manifestants font équipe avec les flics, c’est pour isoler et criminaliser d’avantage les prétendus mauvais manifestants. Planifier le parcours de la marche avec la police [est] une autre façon d’imposer le pacifisme à tous les manifestants, parce que la police fera tout son possible pour garder les manifestants encerclés et pour protéger les symboles du pouvoir comme les banques. Les opposants à la destruction des biens et aux émeutes devraient prendre cela en compte lorsqu’ils disent que la violence est ce que "l’État veut". (p.390)

Le fait de demander une autorisation de manifester permet à l’État de nous retirer une énorme partie de nos possibilités de résistance. Ceux qui demandes des autorisations légitiment l’idée qu’il faut obtenir la permission de descendre dans la rue, ils renforcent l’idée que l’espace ouvert appartient à l’État [...] Ils donnent à la police plus de moyens pour réprimer ceux qui se défendent, en l’occurrence en indiquant le nom des personnes demandant l’autorisation, lesquelles sont exposées à des poursuites pénales en cas d’émeute et subissent une pression pour les manifestants fassent leur propre police. Chaque fois que c’est possible, nous devrions descendre dans la rue illégalement et sans autorisation. C’est vrai pour ceux qui choisissent d’être pacifiques autant que pour ceux qui choisissent d’être combatifs, parce qu’à longs termes, le fait d’accorder à l’État le pouvoir de nous donner la permission ou de planifier nos itinéraires de manifestation affecte la capacité de chacun à protester. (p.391)

Comme une tentative d’ouvrir nos (les tiens et les miens) horizons au-delà des œillères médiatiques, une première pierre pour essayer que chacun·e puisse entendre autre chose que des discours creux. Cette brochure ce n’est pas la vérité absolue et définitive, mais un terreau pour qu’on puisse tous.tes commencer à réfléchir par nous- mêmes.

Si toi aussi tu t’es dit que c’était bizarre, que les méchants casseurs du 20H cassent surtout les banques, les vitrines de grands magasins, et brûlent des endroits symboliques comme le Fouquet’s, presque comme s’iels le faisaient pour une raison.

Si tu ne comprends pas bien la communication des organisations, des politiques, de pas mal de journalistes, qui parlent de black blocs infiltrés alors que toi aussi, gilet jaune, à force de te faire gazer, mutiler, embarquer par des flics sans matricule, puis juger et condamner, tu as fini par toujours avoir du sérum phy sur toi et tes potes ont commencé à cacher leur visage avec masque à cartouches et lunettes de piscine.

Et si ce que tu lis là ne te parle pas du tout.

Un gros porc-képi
N’attendait qu’un bâtard comm’ moi
Pour calmer mes élans d’utopie
À coups d’lacrymothérapie...

Peter Gelderloos

P.S.

Retranscrit par et diffusé depuis une atoll libre novembre 2019.