BROCHURES

Juste une histoire de fille

Juste une histoire de fille

Anonyme (première parution : 2008)

Mis en ligne le 18 juillet 2008

Thèmes : Féminisme, (questions de) genre (101 brochures)
Sexualités, relations affectives (23 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,374.7 ko)

Version papier disponible chez : Les Farfadettes (Nancy)

Le texte qui suit est le récit rétrospectif d’une relation de couple. Cette belle histoire, vue de l’extérieur, s’est achevée sur un viol. Pour moi, la fin est encore entrain de s’écrire. Je la traîne. Je vis chaque jour avec. J’ai écrit ce texte de mon point de vue (je ne vois pas comment faire autrement). Je dresse ainsi un tableau sur lequel je dépeint ce qui a été marquant pour moi, avec mon regard d’aujourd’hui.



« Le viol est un acte criminel, une torture à caractère sexuel mais il est avant tout une tentative de mise à mort, un essai de meurtre. C’est une violence majeure en direction de la vie et la victime perçoit cette atteinte à l’essence même de son être. La personne est niée dans son identité car elle est niée dans sa parole, dans son refus, dans son désir. »
Véronique CORMON, « Viols et métamorphoses »

Préambule

Le texte qui suit est le récit rétrospectif d’une relation de couple. Cette belle histoire, vue de l’extérieur, s’est achevée sur un viol. Pour moi, la fin est encore entrain de s’écrire. Je la traîne. Je vis chaque jour avec.

J’ai écrit ce texte de mon point de vue (je ne vois pas comment faire autrement). Je dresse ainsi un tableau sur lequel je dépeint ce qui a été marquant pour moi, avec mon regard d’aujourd’hui.

Le but n’est pas de polémiquer, mais de faire part de ma vérité, jusque là cachée.


Juste une histoire de fille


L’intime rendu politique

Je l’ai rencontré alors que j’avais 16 ans et lui 18, j’étais en seconde, il était en terminale, pas dans le même bahut. C’était à l’époque où je voulais vivre une grande et belle histoire d’amour. Je croyais qu’il était l’homme de ma vie, et il disait qu’il ne pourrait jamais me quitter. On s’imaginait qu’on s’aimerait toujours.

Il m’a permis de sortir du cloisonnement dans lequel je vivais. J’ai fréquenté ses ami-e-s et peu les mien-ne-s. On bougeait beaucoup. J’aimais cette vie si différente de celle des autres du lycée.

On était un couple tout ce qu’il y a de plus « normal » voire d’ « exemplaire ». Une très bonne entente vue de l’extérieur. Et puis c’était un mec respectueux !

Un jour, je ne sais plus très bien quand, peut-être un an après le début de notre relation, on était dans sa chambre, chez ses parents, et il a voulu me sodomiser. Je ne voulais pas. Je lui ai dit, il ne m’a pas écouté et m’a pénétré alors que je pleurais. Je pleurais, je n’ai pas hurlé, me suis à peine débattue. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Lui qui disait tant tenir à moi... Je m’étais jurée à moi-même que cela n’arriverait plus. Si cette situation se reproduisait, je m’enfuirais, rentrerais chez moi en stop, et peut-être même que je porterais plainte.

Je n’ai parlé que très peu de ce premier viol parce que j’avais honte de ne pas m’être suffisamment défendue. Je ne l’ai pas quitté. On faisait figure de couple idéal. C’est ce qu’on m’a souvent dit. Aujourd’hui cette scène est très floue dans ma tête, ou du moins l’avant et l’après. J’ai tenté d’oublier et j’ai presque réussi.

Après un peu plus de deux ans de relation, on a vécu ensemble avec d’autres gent-e-s. J’entrais à la fac, arrivais dans une nouvelle ville que je connaissais un peu parce que lui y vivait depuis deux ans. On a commencé à rencontrer des gent-e-s. On a commencé à fréquenter les mêmes personnes. On allait de paire. Nos prénoms en formaient souvent un seul. Notre sexualité commençait à devenir problématique pour moi. Je remplissais mon devoir conjugal. J’ai appris à nier mes désirs. Comme beaucoup de femmes, j’ai cédé aux siens. Lorsque j’essayais de lui dire non, il disait que ce n’était pas normal, que si je n’avais pas envie de lui c’était que je ne l’aimais pas. Mais j’étais amoureuse. Alors je finissais pas écarter les cuisses pour mettre fin à la scène. On nous a tellement appris que désirs et amour allait de paire que j’ai fini par intégré que j’avais un problème. Je croyais que c’était normal.

J’ai discuté de cela avec une amie. Elle m’a révélé avoir eu le même type de problème avec son ancien mec. J’ai compris que cela était courant dans les relations longues où ce qui prévaut, quand on est une femme, c’est le désir de l’autre. Je me suis alors interrogée sur le caractère inévitable de ce schéma, sur l’existence de ce devoir conjugal. J’ai intégré à mon vocabulaire le terme « viol conjugal » que j’avais rencontré dans une brochure. J’ai commencé à essayer d’en parler, mais toujours de manière abstraite. Je ne désirais pas éveiller de soupçon quant à la virilité d’Y. Je souhaitais que les garçons que je fréquentais prennent connaissance de ce mot, sache ce qu’il signifie et qu’ils ne fassent pas vivre cela à leur(s) amoureuse(s) (ils étaient tous hétéros). Agir dans l’ombre. Essayer d’enclencher une réflexion et de bousculer les pratiques. Autant dire que ça a été un échec. Naïveté de croire que les choses pouvaient changer ainsi.

J’ai compris cet échec lorsque j’ai du ré-expliquer la définition que je donnais à viol conjugal à un pote alors que je l’avais déjà fait un an auparavant. Il ne s’en souvenait plus du tout. Et sa réaction à cette deuxième explication a été « est-ce que je fais ça moi ? » suivie dans l’instant suivant de la négative. Fin de l’introspection.

Mes interrogations portaient alors pour beaucoup sur les relations amoureuses. J’essayais d’aborder ce sujet délicat avec mes ami-e-s. De fait, en guise d’amie (au féminin) j’en avais essentiellement une, avec qui on a poussé loin ces réflexions. Je cherchais de la doc, des brochures qui parlaient d’expériences et non pas de théorie et dont les témoignages me touchaient, me ressemblaient. Je n’en ai pas trouvé. Je parlais de sexualité également mais sans aborder les questions qui me tracassaient dans le fond. Mon corps n’avait pas été écouté, jamais. Ce qui importait c’était la virilité d’Y.

Avec Y, on avait déjà parlé de la possibilité d’être amoureux-reuse d’autres personnes. J’ai appris le terme non-exclusivité. Théoriquement on était clair. Je suis tombée amoureuse d’un autre garçon. A partir de là on est entré-e dans une drôle de spirale. Lui niait ses difficultés à accepter que je puisse partager de l’intimité avec un autre. Moi je ne voulais pas prendre en compte ses difficultés. On avait sans cesse les mêmes discussions sur notre relation, nos sentiments. J’ai nié pendant un temps sa douleur, le laissant avec ses contradictions qu’il ne voulait pas assumer. Je voulais me sentir libre. Et je voulais qu’il soit possible de changer notre relation pour qu’elle puisse perdurer.

J’ai quitté l’autre garçon. Ce jour-là, lorsque je suis rentrée j’ai trouvé Y dans notre chambre avec mon carnet dans lequel j’avais confessé mon attirance pour quelqu’un. La crise s’est apaisée lorsque je lui ai dit qu’il n’y avait plus que lui dans ma vie sexuelo-amoureuse. Je ne lui ai pas tenu tellement rigueur d’avoir franchi les limites de mon intimité. Il ne supportait plus que je puisse lui cacher des choses. Je considérais de plus en plus que j’avais le droit à une existence propre dans laquelle il pouvait avoir une place. Je me suis alors formulé le fait que je voulais vivre par moi-même et pour moi-même.

Petit à petit je me rendais compte qu’il me remettait régulièrement à ma place. Il laissait traîner ses affaires et était systématiquement entrain de me demander où était telle ou telle chose (ce dernier point a d’ailleurs souvent était sujet de moquerie de lui par d’autres qui n’estimaient cependant pas que c’était un problème). On allait en cours, je prenais des feuilles et des crayons pour lui. Je discutais avec quelqu’un-e, il venait dans la conversation et me coupait, prenant ma place, me reléguant au rang de spectatrice. S’il perdait son paquet de tabac, c’était de ma faute. Il me rendait responsable de ses propres erreurs. Je fermais les yeux, comme si d’être traitée de cette façon était normal. Des remarques venant de l’extérieur m’ont permis de porter un regard sur ma position dans ce couple. Un garçon qui empêche Y de prendre la parole à ma place, une fille qui me demande si ça ne me dérange pas qu’il m’accuse de tous ses maux,... des petites interventions qui permettent de voir l’oppression. Et pourtant, quand j’ai essayé de lui montrer les mécanismes de domination qui existaient entre nous, de lui faire remarquer le geste de ce garçon qui l’a fait taire, il me répondait que je délirais à voir le machisme partout. Sale féministe va !

Après deux ans à vivre avec trois autres personnes, on a emménagé tout-e les deux, même si depuis plusieurs mois je lui avais fait part de mon souhait de vivre seule. Il était inconcevable pour lui qu’on ne prenne pas un appart tout-e les deux. Cela signifiait régresser dans notre relation. Il considérait que nos problèmes de couple et de sexualité étaient liés au manque d’intimité, lui-même inhérent au fait de vivre avec d’autres personnes. J’ai cédé, voulant croire que tout s’arrangerait.

Petit à petit je m’éloignais de lui, et lui resserrait l’étau autour de moi. Il s’est mis à m’appeler pour savoir où j’étais et surtout avec qui. Il avait peur que je le quitte. Juste avant que l’on déménage de la coloc, j’ai eu l’occasion de partir en voyage dans un pays où je rêvais d’aller. J’étais hyper heureuse de cette nouvelle. Lorsque je lui ai annoncé, la seule chose qu’il a trouvé à dire c’est que j’étais vraiment égoïste parce que lui voulait qu’on passe l’été ensemble. Et cet été là on l’a finalement passé chacun-e de notre côté. On s’éloignait l’un-e de l’autre.

Un soir, vers la fin de l’été, on est allé-e à une soirée concert. Il n’y avait que très peu de filles ce soir-là. Toutes proies éventuelles pour les mâles. Je me suis prise au jeu des séductions malsaines. Et puis je ne sais plus comment c’est arrivé mais on s’est retrouvé-e avec un ami à flirter dans un coin. Y est venu nous chercher. Je me suis enfuie. J’avais rompu la parole que je lui avais donné de ne plus me laisser aller avec les autres. J’étais près du bord d’un chemin et un ami qui passait est venu me réconforter. Je lui ai dit que je ne pouvais plus vivre comme ça, que j’étais une mauvaise fille. Nous sommes retourné-e à la fête. Là, mes amis (au masculin) étaient inquiets. Ils m’ont laissé pleurer et ont fait taire Y lorsqu’il m’accablait de reproches et me disait d’arrêter d’inonder la place, ils m’ont tenu la main. J’étais vraiment très mal d’avoir terminé la soirée par un mélodrame, d’avoir ainsi attiré l’attention sur moi.

On est allé-e à la voiture pour dormir, tout-e deux trop alcoolisé-e pour conduire. Mais Y s’est mis à la place conducteur-rice et il a démarré. Il nous a ramené chez nous, loin de la sphère publique. On s’est couché-e. Après 3 ou 4 heures de sommeil je me suis réveillée, en proie au malaise et à la culpabilité de ce que j’avais fait quelques heures auparavant. J’étais nue dans le salon, assise dans un fauteuil à siroter un verre d’eau en ruminant. Y est arrivé, s’est planté devant moi me faisant comprendre qu’il voulait que je le suce. Je n’avais pas la tête à ça. Alors il m’a pris le bras et m’a dirigé vers la chambre. Je me suis assise sur le lit. Il s’est allongé sur moi et m’a pénétré de force. Il m’a frappé en me disant que j’aimais ça, que j’étais une salope. Il me punissait de ce que j’étais. Je lui disais non, non je n’aimais pas ce qu’il était entrain de me faire, mais de toutes façons il ne m’écoutait pas. Au bout d’un moment il s’est levé. Il avait fini son affaire. Il est sorti de la pièce et s’est dirigé vers la cuisine. J’ai cru qu’il était parti chercher un couteau pour m’achever. J’ai vraiment cru qu’il allait me tuer. Il est revenu avec un verre d’eau. Je suis alors partie m’enfermer dans la salle de bain pour ôter son odeur de ma peau et être un peu seule. Il a cogné à la porte pour que je lui ouvre, à dire que c’était n’importe quoi de s’enfermer comme ça. Il m’a finalement laissée. Je suis sortie. Je me suis assise en face de lui et lui ai dit qu’il venait de me violer. Il a nié.

Cette soirée et cette nuit ont brisé l’image que j’avais de moi-même. Je n’étais qu’une salope qui méritait ce qui lui arrivait. Et Y d’argumenter dans ce sens en m’expliquant que même K (un pote à nous) lui avait dit que j’avais été vulgaire ce soir-là. J’avais fauté. J’avais était égoïste d’avoir d’autres relations. J’avais été dégueulasse avec lui, n’avais pas compris sa douleur : je justifiais ce qu’il m’avait fait.

J’en ai parlé pour la première fois un mois plus tard à une amie. Elle rentrait juste de vacances. Je lui ai raconté. Elle m’a dit que oui c’était bien un viol. Je lui ai fait part de mon besoin de m’échapper, sans rien dire, en laissant juste un petit mot. Elle m’a soutenu.

Le soir où je commençais à préparer mes affaires, Y est rentré. Je n’ai pas tenu, je lui ai dit que j’allais m’en aller. Alors là il a admis qu’il m’avait violé. Il prétextait avoir oublié. Je lui ai raconté comment il m’avait fait du mal. Il m’a dit qu’il ne fallait pas que je le laisse seul rongé par sa culpabilité. Je suis restée pour lui apporter mon aide. Chaque nuit il se collait contre moi. J’ai passé tant d’heures entre le mur et cet homme, avec son désir, contre mon dos. Et moi de me rapprocher du mur, à vouloir le pousser, à repousser l’homme qui revenait. Il disait ne pas s’en rendre compte. J’ai maudit le fait de ne pas avoir de canapé. Je m’enfonçais chaque fois un peu plus dans ma douleur. Je dormais souvent ailleurs. Y était enragé contre moi lorsque je ne rentrais pas ou même quand je ne lui faisais pas part de mon emploi du temps. Une fois, alors que j’étais absente, il a déchiré toutes les photos sur lesquelles j’apparaissais. J’ai passé deux heures assise par terre, à essayer de reconstituer ces petits morceaux de moi. Chez nous il ne s’occupait de rien. Je me suis même demandé s’il faisait exprès de mettre sans cesse l’appartement sans dessus dessous.

J’ai fini par craquer, par ne plus supporter. Je lui ai dit que notre relation prenait fin. Il ne voulait pas l’accepter, me disant que ça ne pouvait pas se finir. Un peu plus tard il m’a expliqué qu’à ce moment-là il ne comprenait pas pourquoi je le quittais, qu’il l’aurait mieux compris si je l’avais fait un mois plus tôt, lorsqu’il avais admis m’avoir violé. Ce viol était devenu du passé pour lui.

Je voulais laisser l’appart. Il refusait de le quitter. J’ai été alors beaucoup trop gentille en considérant son impossibilité financière à payer cet appart seul. Je ne pouvais alors pas partir en le laissant dans la merde. Il restait deux solutions : soit on vidait ensemble les lieux, soit il allait vivre ailleurs. Il est finalement parti après m’avoir trouvé au lit avec quelqu’un d’autre. Il a été accueilli par ses copains. J’ai eu longtemps le sentiment d’être la méchante Simone l’ayant mis à la porte. Je me justifiais comme je pouvais sans parler de ce que j’avais vraiment vécu.

Pendant plusieurs années de cette relation, j’ai avancé en parallèle. Schizophrénie de celle qui ne sait pas choisir, qui reste. Capacité de rester perçue tantôt comme une force, tantôt comme une faiblesse. Rester avec lui pour construire, avancer, aller au-delà des problèmes. Rester par résignation, parce que c’est pas si mal, que c’est confortable d’être en couple. J’ai vécu ainsi en parallèle, ne choisissant pas vraiment, me contentant de rester. Et puis à un moment j’ai dû partir pour ne pas sombrer trop profond. J’étais obligé de détruire ce joli tableau du « couple idéal » pour qui tout va bien. J’ai brisé cela pour ne pas être moi-même en petits morceaux. Et plusieurs mois après, il s’accrochait encore, n’acceptait pas ma décision et me reprochait de le faire souffrir. Je ne peux pas nié avoir été bien avec lui avant que l’on entre dans le cercle infernal de moi toujours plus indépendante et lui toujours plus oppressant. Notre relation ponctuée par de brefs moments de répit... jusqu’à la prochaine merde.

Ainsi, plus de trois mois après que je l’ai quitté, il est parti vivre ailleurs. J’ai pu essayer d’oublier, de guérir. Un an après m’avoir violé, il m’a écrit une lettre de cinq pages dans lesquelles se trouvaient les choses que j’avais envie d’entendre de lui. Mais ce réconfort n’a pas duré. Une amie est tombée sur un texte sur le viol que j’avais écrit pour une brochure sur le féminisme. Elle m’a interrogé et m’a révélé le comportement qu’ Y avait eu avec elle. Chantage affectif pour pouvoir coucher avec elle, tentative de viol conjugal. Et lorsqu’il l’a vu s’échapper, il a resserré l’étau autour d’elle, comme il l’avait fait avec moi. J’ai compris qu’ Y n’avait rien compris. Il était le même essayant de me faire croire qu’il avait changé.

Et moi j’ai voulu crier ma rage, toute cette colère, ce que je vivais. J’ai porté toute cette violence pendant deux ans. Deux ans durant lesquels certains sont venus me dire que dans notre couple, c’était moi la dominante. J’avais un problème avec lui, c’était moi qui ne tournait pas rond.

J’ai raconté mon histoire à cette amie, l’histoire de ces années où je le suivais, où il m’écrasait, m’humiliait à la moindre occasion, celle de ce viol qui m’a détruite. Je lui ai raconté à elle, à d’autres personnes en qui j’avais confiance. Je me suis parfois trompé de personne je crois. Mais je me rend bien compte que les choses ne changent ni pour moi, ni pour lui, ni pour les filles qu’il violera encore.

J’ai trop peu parlé. Je me suis enfermée dans ce silence qu’il est si dur de rompre aujourd’hui. Plus je raconte, mieux je comprends ce qui s’est passé, où les choses ont pris racine, pourquoi je n’arrivais pas à me protéger, comment on en est arrivé à une telle violence.

Cette histoire est la mienne. Elle ressemble probablement à des milliers d’autres. Racontons-les pour ne plus être seules, chacune avec notre secret.

Si je raconte cela aujourd’hui, c’est pour ne pas me rendre compte dans six mois qu’il fait la même chose avec une autre, c’est pour qu’on réagisse chacun-e de nous. J’ai ouvert la porte de mon intimité, j’ai mis des mots sur ce qui bouillonne en moi depuis deux ans. L’intime ne doit pas rester caché. Le privé est politique parce que nos histoires se ressemblent et se reproduisent. Parlons ! Ne nous laissons plus faire ! Ne laissons plus ces histoires exister !

« C’était un accès de folie. Il n’était pas lui. Ses mots, ils les sortaient de sa bouche, cette bouche, ces mains, ce sexe qui m’ont tellement fait mal, c’étaient les siens. Mais il n’était pas lui. Mon corps ne lui pardonne pas. »
03/10/2005

Retour sur cette histoire et récit de sa fin :

Le texte qui précède est un tout.
Il ne commence pas, ni ne s’arrête au mot « viol ».

J’ai essayé d’y mettre à jour les éléments du couple hétérosexuel dans lequel j’étais et qui en eux-mêmes constituaient une oppression.
J’ai voulu que ce ne soit pas simplement le récit de ce viol.
Pour moi c’est une histoire entière qui est à regarder, c’est tout ce qui se joue entre un homme et une femme qui vivent en couple.

Ce récit touche parce que le mot « viol » y est inscrit. Mais je ne veux pas toucher en faisant du spectaculaire ou du sensationnel, en sachant taper là où il faut pour espérer être un peu plus entendue.
C’est une histoire qui peut paraître banale sur bien des points, banale parce qu’elle ressemble à d’autres que l’on m’a confié, que j’ai lu, etc.
Et justement ce sont les détails de cette banalité qu’il faut combattre. Comprendre comment on arrive à un tel dénigrement de la personne, pour ne plus le vivre. Oser mettre les mots sur cette réalité.
Le viol et les violences, la domination au quotidien, sont des choses dont il n’est pas bon de parler. Tabou. Lorsqu’on en est la cible, j’ai l’impression que souvent on se tient pour responsable, on est coupable de n’avoir pas été au bon endroit, au bon moment, d’avoir été vulnérable, on a honte... et on ne se formule pas facilement qu’on a été la cible de ces violence ; « ça n’arrive qu’aux autres ».
Pourtant je crois que si l’on parlait plus librement de tout cela, on n’en arriverait pas à des situations comme celle que j’ai vécu. A condition bien sûr d’être écoutée et non pas remise en cause.

Page tournée.
Une porte dans l’impasse.
Construire un autre rapport à mon corps, à ma sexualité, à mes relations.
Les conséquences pour moi de cette relation de couple ne tiennent pas simplement aux conséquences du viol.
Je n’ai pas cessé d’avoir une sexualité.
J’ai pu comprendre jusqu’où pouvait aller la destruction dans un couple.

En écrivant ce texte, en amenant l’histoire dans un espace public, le but pour moi était de ne plus porter ce problème. Il fallait que Y prenne conscience que ce qu’il m’avait fait était inscrit dans un ensemble de comportements qu’il pouvait avoir avec les nanas.

Je ne voyais pas ce qu’impliquait cette formule, « ne plus porter ». J’avais besoin de rupture sans savoir ce que cela allait signifier.
Je me suis rendue compte après à quel point il pesait lourd ce problème.
Après quoi ? C’est là que commence le récit de la fin de l’histoire...

Comment sortir de la sphère privée

Une séance de révélation publique, où Y et d’autres personnes ont été conviées à leur insu, a été organisée. Avait été constitué un collectif de 17 personnes plus mon amie, N, ayant subie des pressions sexuelles de la part de Y, et moi. Ce collectif mixte a soutenu notre démarche ( à moi et N) et a permis la création d’un espace de parole juste pour nous, pour que chacune puisse se soulager de ces mots envahissants que Y ne voulait pas entendre, de nos souvenirs pénibles avec lui.
Entre la décision de cette action et le moment effectif, il s’est passé un mois durant lequel j’ai mis de côté cette foutue culpabilité. J’ai écrit « juste une histoire de fille » durant cette période.

Je m’étais représenté des dizaines de fois une scène où je lâcherais le secret de ce viol.
Un nombre incalculable de fois j’ai eu envie de lever le voile, n’en pouvant plus des regards d’incompréhension qui m’étaient adressés. Mais je me contentais de m’énerver en évoquant le reste, révélant des aspects de la face cachée, comme la dépendance affirmée, la jalousie, le saccage régulier de l’espace commun, etc.
Ҫa ne suffisait pas. Ces remarques faisaient rire ou provoquaient l’indifférence. Comme si de rien n’était. Ces remarques exprimaient ma colère sans en expliquer toutes les sources, l’accumulation, ce quotidien chaque jour plus difficile à supporter. Ma colère paraissait disproportionnée.

Et pourtant, même s’il n’y avait pas eu ce viol, la colère aurait été légitime et aurait dû être entendue.

J’avais peur de l’indifférence, de l’oubli : je ne voulais pas que faire part d’une intimité douloureuse fasse oublier le reste, je ne voulais pas non plus qu’elle passe inaperçue.
Par ailleurs et cela tient une grande part dans l’explication de mon silence, je redoutais qu’on ne me range dans la catégorie « victime », qu’on m’offre des regards compréhensifs et apitoyés, qu’on m’adresse des remarques pleines de tristesse.
J’avais raconté ce viol à quelques personnes. Mais je redoutais d’être placée au centre d’une rumeur. Lorsque je parlais de cette histoire, je demandais à celle/celui qui l’avait écouté de ne rien en faire. Comme si de rien n’était. Mais il y avait quelque chose, et je ne pouvais l’oublier.

Pour pallier ces craintes, j’ai voulu un espace « public ».
J’avais pensé que si c’était dans un cadre formel constitué pour l’occasion, fabriqué comme espace de parole pour N et moi, les faits ne pourraient être niés. Ils marqueraient.
Je voulais un espace dans lequel les choses seraient posées, dans lequel mes mots seraient pesés, pourraient exister, où les personnes ne pourraient qu’écouter, ou Y ne pourrait que se taire. Je reprends le dessus. J’ai le dernier mot. Et puisqu’il s’agit depuis le début d’un rapport de force, cette scène qui marque la fin de l’histoire est à mon avantage. N et moi gagnons le rapport de force.

Dans une salle, des personnes du collectif avaient rassemblé des gent-e-s que je connaissais, que j’avais fréquenté en étant en couple avec Y, que lui avait fréquenté et quelques anarchisant-e-s. Nous sommes arrivées, avec N et d’autres meufs qui avaient géré l’organisation, la coordination de la soirée et mes crises d’angoisse successives tout au long de la journée.

Chacune notre tour, N et moi avons pris la parole devant cette assemblée silencieuse. Y au centre, un cercle de personnes autour.

Y a demandé la parole. On m’a posé la question calmement. J’allais céder, me laisser amadouer encore une fois, risquer de laisser la place à une conversation dans laquelle je serais perdante car il saurait sauver la face. Je ne l’ai pas laissé faire. Face à mes hésitations, mes amies ont réitéré la question et je n’ai pas eu à répéter le non arraché à ma gorge pour qu’elles me fassent sortir. J’ai soutenu mon refus en lançant que je ne voulais plus entendre d’excuses, trop souvent débitées, jamais réalisées.

Il paraît que ce qu’il voulait dire c’était « merci ». Et chacun (pas chacune) de dire que c’était la meilleure attitude possible. L’entendre dire ça, et ma colère serait montée. Ce mot, à ce moment-là aurait été la pire négation, une insulte. Il a fait le gentil. C’était ça ou nier. Faire tête basse ou dénigrer. Il n’avait pas le choix. Et en faisant le mec compréhensif et repenti, il parvenait à sauver ce qu’il pouvait.

Certain-e-s ont parlé de procès stalinien, d’autres d’étalage inopportun, d’autres encore, et heureusement, ont affirmé leur soutien et leur approbation.
Pour moi ce fut une manière de me libérer de ce problème, le début d’une grande révolution dans ma vie, dans ma façon d’être, dans mes regards sur les choses.
Je n’ai plus à porter ce problème. Il faut lire cette phrase avec tout ce qu’elle comprend, une force énorme. Il ne recommencera peut-être pas. Tout du moins j’aurais fait mon possible pour qu’il change ses comportements sexuels et sociaux hyper genrés.
Je n’ai plus à m’occuper de lui, n’ai plus à subir sa présence. Il est bel et bien sorti de ma vie et j’’ai eu le dernier mot.

Grâce à moi, à nous devrais-je dire, il a les clés pour changer. Un groupe non-mixte hommes lui a été imposé. Je n’y crois pas parce que j’ai usé trop d’énergie à le faire parler, il a trop gaspillé ma volonté et je ne peux lui faire confiance quant à la sienne. Quand il en a montré, il a tout de même recommencé. Alors oui une pression importante s’est posée sur lui, son intimité est surveillée, sa liberté restreinte. Au moins peut-on espérer que cela permettra d’éviter des souffrances.

J’écris tout cela pour que d’autres espaces soient créés où la personne cible soit écoutée. Lors du bilan de cette action, tou-te-s les participant-e-s ont pris la parole, chacun-e écoutait. Moi je n’ai qu’une chose à dire c’est merci.

Peut-être Y va-t-il changer de ville, de pays, et recommencer à avoir les mêmes comportements. J’aurais pu ne pas anonymer cette brochure pour qu’il soit tricard. Mais si je l’ai fait c’est pour moi, pour ne pas être débordée par cette histoire.

Pour moi ça s’arrête là. La page est tournée. Fin de l’histoire. Une nouvelle vie a commencé.

Anonyme