BROCHURES

Demain l’usine

Demain l’usine

Jacques Mucchielli , Léo Henry (première parution : juin 2008)

Mis en ligne le 10 avril 2009

Thèmes : Critiques du travail (37 brochures)
Grèves et luttes de travailleurs (37 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.3 Mo) (PDF,1.3 Mo)

Version papier disponible chez : Hobolo (Paris)

Demain l’usine est une nouvelle extraite de Yama Loka Terminus – dernières nouvelles de Yirminadingrad , de Léo Henry & Jacques Mucchielli, paru à L’Altiplano en juin 2008.



Ils ont décidé d’augmenter les cadences et tu vas encore fêter Yom Kippour à Noël.

Ils vont augmenter les cadences et tu es déjà tellement fatiguée.

Ils augmentent les cadences et ça te met en colère.

Tu ne croyais pas pouvoir encore te mettre en colère. Tu pensais que vingt-neuf ans d’usine, presque trente ans mon Dieu, avaient tué en toi toute capacité d’indignation. Tu avais fini par penser que tu étais devenue comme ta machine, dure et froide, que plus rien ne pouvait te toucher. Et tu avais cru que, quelque part, c’était ça la paix : ne plus rien éprouver que la fatigue et la honte. Que tu pouvais ne plus rien ressentir.

Alors c’est une surprise, la colère, et peut-être que cela veut dire que tu es encore une femme, que tu es encore vivante, que tu n’es pas tout à fait vaincue.

Tu ne te regardes pas dans le miroir sale des vestiaires, traversé par une fêlure, que personne n’a pris la peine de remplacer, et tu te parles à toi-même. Tu te répètes les mots de la nouvelle directive, clouée sur le tableau d’information : le contrôle de production a découvert que l’atelier B travaillait plus vite que l’atelier A. En conséquence, les salariés de l’atelier A travailleront un samedi par mois, par roulement, à dater de cette semaine.

Suivait la liste des ouvriers convoqués ce samedi. Suivait ton nom.

L’usine ne produit plus rien depuis près de quinze ans. À l’embauche, pour ton seizième anniversaire, on t’a dit que tu avais de la chance, qu’il y aurait toujours besoin de ce que vous fabriquiez, que tu aurais toujours du travail.

Ils ne se trompaient qu’à moitié.

Quand les nouvelles machines ont été inventées et qu’on s’est rendu compte qu’il coûterait moins cher de construire une nouvelle usine que de modifier celle-ci, qu’il était plus rentable d’engager d’autres ouvriers, plus jeunes, que de former les salariés actuels, la compagnie a décidé de vous foutre à la porte. Il y a eu quelques heures chaudes et rouges où vous teniez l’usine et où vous menaciez de tout faire sauter. Quelques heures de liberté et de colère.

Puis, le gouvernement a agi : on ne pouvait vous mettre à la rue comme ça, il fallait prendre en compte la dimension humaine du problème. Alors un accord a été trouvé : en échange d’une exonération de charges sur les salaires des ouvriers de la nouvelle usine, la compagnie renonçait à fermer la vôtre et le gouvernement s’engageait à continuer à verser vos salaires, sans même les réduire.

Ils en ont profité pour rendre la gestion de l’usine plus démocratique : comme il n’y avait plus besoin de cadres, de commerciaux ou de comptables – qui eux avaient été embauchés sur le nouveau site – un comité de pilotage composé d’élus du conseil municipal avait été nommé pour gérer l’usine. Une de leurs premières mesures a été de répartir les vacances par tirage au sort, pour éviter le favoritisme et le communautarisme. Ils ont augmenté le salaire des délégués syndicaux. Et ils vous ont laissé les contremaîtres, les agents de maîtrise et tous les autres petits chefs.

Depuis quinze ans, l’usine tourne à vide et ne produit plus rien. Depuis quinze ans, tu te rends chaque matin au travail pour rien.

Tu te tues lentement, pour rien.

L’expérience a été un succès. Comme il restait un peu de matière première pour que les machines ne tournent pas à vide, et que les panneaux solaires produisaient suffisamment d’électricité pour les faire fonctionner, ils ont engagé des chômeurs non réinsérables pour créer l’atelier B. Chaque jour on y démonte ce que vous montez, on désassemble ce que vous assemblez, on retransforme le produit fini en matière première. Pour que demain soit un autre jour. Le même que le précédent, encore et encore et encore et encore.

Naturellement, certains n’ont pas supporté. À la pression physique du travail venait s’ajouter l’humiliation d’être inutiles, de ne servir à rien d’autre qu’à faire baisser les statistiques. Les plus vieux ouvriers, ceux qui tiraient encore une certaine fierté de leur condition, ont eu le plus de mal à s’adapter. Puis les salaires n’ont plus jamais augmenté, vous avez fini par coûter moins chers que des chômeurs. Mais comme le nouveau contrat que vous aviez signé vous interdisait de toucher toute allocation chômage, comme il résiliait votre bail en cas de démission ou de licenciement, la plupart sont restés à leurs postes, accrochés à la sécurité de l’emploi comme le lierre à certaines tombes négligées. Il y a eu étonnamment peu de désistements. Ceux qui ont fini par partir, ceux qui ont fini par succomber à un accident du travail, à la maladie, au suicide, ont été remplacés par un autre membre anonyme de l’armée toujours plus vaste des inutilisés.

Alors, depuis quinze ans, tu meurs lentement, jour après jour, liée à ta machine comme à un amant haï que tu ne pourrais pas quitter. Tu as tout accepté. L’absence d’augmentation, le regard des autres, la solitude et la peur. Tu t’es faite à l’idée de ne rien produire, de ne servir à rien, d’être superflue, parasite. Tu as fini par te dire que cette mascarade valait mieux que rien, que tu avais effectivement de la chance. Tu as fini par cesser de haïr ceux qui détruisaient tous les jours ce que tu construisais, par comprendre qu’ils subissaient un sort pareil au tien. Que monter ou démonter était au fond la même chose, les deux faces de la même pièce, un couple parfait.

Et, aujourd’hui, ils augmentent les cadences.

L’atelier B démonte plus vite que vous ne montez. Le néant et le vide ne progressent pas de manière assez efficace. L’absurde ne fonctionne pas à plein régime. Tu pourrais en rire si tu savais encore le faire. Mais tu as arrêté de sourire il y a bien longtemps, avant même que l’usine ne devienne ce qu’elle est. Aujourd’hui, tu es vide et tu ne te regardes pas dans les miroirs. Tu ne dis plus jamais je, tu parles à peine, et ta haine s’est tournée vers ton propre corps, dont la souffrance est la seule preuve de ton existence, la seule chose qui t’empêche de croire que le vide s’est enfin emparé de toi.

À la cantine, il n’y a pratiquement personne de l’atelier B. Seuls les Noirs sont venus, tous ensembles, comme de coutume, et se sont installés à leur table habituelle sans rien laisser paraître. Les conversations deviennent murmures et tu sens la haine se cristalliser autour d’eux. Tu sens que tu fais partie de cette haine.

Ils mangent en parlant bruyamment, comme d’habitude, avec leurs doigts, souriant la bouche pleine. Tu laisses la haine te caresser et tu te rappelles ces regards vers ce corps que tu détestes, qu’ils ont parfois quand tu passes devant eux, leurs rires incompréhensibles en sortant de l’usine, sacrilèges comme au sortir d’un cimetière, l’odeur écœurante de leur peau sombre.

Puis, la sirène indiquant la reprise du travail résonne et la haine se laisse emporter par la frustration.

Il faut deux secondes pour vérifier une tigelle. Chaque tigelle est rouge et mesure exactement trois fois sept centimètres. À main gauche, il y a un casier avec les tiges non vérifiées. À main droite, les casiers faisant l’aller-retour jusqu’au poste de travail suivant, où tu déposes celles dont le diamètre est conforme aux spécifications, et le casier où tu déposes celles pour lesquelles tu découvres un vice de fabrication les rendant impropres au montage. En huit heures de travail tu peux vérifier – si ton rythme ne baisse pas, si la machine ne se coince pas, si le désespoir ne ralentit pas ton efficacité – exactement quatorze mille quatre cent quarante tigelles. Soixante-douze mille par semaine. Trente-quatre millions trois cent quarante-quatre mille par an.

La procédure est simple. De ta main gauche tu en enfonces une dans l’orifice prévu à cet effet, de la main droite tu abaisses le levier de contrôle. Si la tige n’a pas de défaut le voyant s’allume en vert, sinon il s’allume en rouge. Il y a soixante-douze tiges qui ont un défaut. Chaque soir, elles sont vérifiées et mélangées par un contremaître, pour être sûr que tu ne les marques pas.

Il y a quelques années encore, tu espérais chaque jour les trouver le plus rapidement possible. Comme ça tu étais sûre que les autres étaient conformes, tu pouvais ralentir le rythme et glisser tes tiges sans les vérifier dans leur casier quand un agent de maîtrise ne rôdait pas dans les parages. Tu rentrais chez toi en te disant : aujourd’hui, j’ai eu de la chance. Mais, à présent, il ne t’arrive plus d’espérer.

L’orifice de vérification s’ouvre à douze centimètres au-dessus de ton plan de travail, ce qui veut dire que pour enfoncer la tige ton épaule se lève, ton coude se plie vers l’extérieur et ton poignet vers le bas et la gauche. Le voyant de contrôle est à cinquante centimètres de la table, ce qui veut dire que, après avoir enfoncé chaque tige, tu dois lever les yeux et le visage. Pour abaisser le levier, tu dois tendre le bras droit au-dessus de ta tête et tirer : pour ne pas perdre de temps, tu ne dois jamais lâcher le levier. Tu dois maintenir le levier baissé jusqu’à la fin de l’opération pour que ton bras gauche puisse passer par-dessus le droit et déposer sa tigelle dans le casier adéquat. La fatigue, au bout de huit heures de travail, s’empare de toi des pieds à la tête. La douleur, quant à elle, se concentre dans le coude et le poignet gauche, le biceps droit, le dos et la nuque.

Ce soir, le syndicat distribue des tracts à la sortie de l’usine. Ils intentent un procès à la ville pour casser la décision du comité de pilotage. Ils vous enjoignent au courage. Deux ouvriers les prennent à parti, leur disent qu’il faut faire une assemblée générale, organiser une grève. Les syndicalistes répondent qu’il faut rester calmes, ne pas céder à la provocation, laisser le syndicat régler le problème. La conversation s’envenime : les ouvriers traitent les syndicalistes de jaunes, de cogestionnaires, de réformistes. Eux se font traiter de gauchistes, d’agents provocateurs, de flics.

Tu descends lentement vers le sud du quartier en évitant le regard des gens. Tu sais qu’ils peuvent voir d’où tu viens, tu sais ce qu’ils pensent de l’usine, de ce que vous faites. Ils se tiennent sous les porches des basses maisons d’argile ocre et te regardent passer. Les jeunes en cuir, aux cheveux colorés et aux visages tatoués, qui jouent aux dés dans les escaliers en riant, se taisent à ton approche et tu sers ton sac à main contre ton flanc. Les trois types de la mafia corse qui boivent du pastis sur une table de jardin dressée sur une des petites terrasses qui bordent les rues à degrés te saluent. Tu ne réponds pas.

C’était le quartier tatar, avant l’implantation de l’usine. L’architecte qui l’a construit était persuadé qu’ils vivaient traditionnellement dans des maisons de boue séchée. Et puis, il y a eu la première pandémie de sclérose informationnelle et les immigrés ont été déplacés hors des limites de la ville. On a installé les machines dans l’ancien temple et logé à bas prix les ouvriers dans les maisons abandonnées.

La jeune bourgeoisie branchée de Yirminadingrad s’est jetée sur le quartier qu’elle trouvait si pittoresque : les rues en escalier grimpant la colline, jusqu’à une usine qui ne ressemblait pas à une usine, étaient terriblement originales. L’idée de vivre à côté d’ouvriers flattait leur conscience de gauche. Le prix des locations leur permettait de se payer un groupe de maisons avec leurs petits jardins pour une bouchée de pain. Pendant quelques années, les bars à la mode et les fêtes de quartier conviviales se sont multipliées.

Puis, l’usine a changé, la ville a ouvert une déchetterie au sud et les jeunes couples riches ont commencé à se plaindre de l’humidité, de la mauvaise ambiance, de l’hostilité du voisinage. En moins d’un an, le quartier est redevenu pratiquement désert. Progressivement, il s’est peuplé de marginaux et de délinquants, puis la mafia a fait son apparition quand elle a saisi l’occasion de mettre la main sur la déchetterie.

Ton mari disait toujours qu’il préférait encore les mafieux aux bourgeois. Il parlait comme à des égaux aux petits voyous qui squattaient la maison d’en face. C’était un homme sans préjugés. Il n’avait pas peur. Tu pensais qu’il n’aurait jamais peur de rien.

Quand il a eu sa maladie, il a poursuivi en justice l’usine dans laquelle il travaillait pour obtenir une pension, pour qu’ils reconnaissent que c’était une conséquence du travail. Il était plein d’énergie, toujours souriant, toujours combatif. Au bout de cinq ans, il a perdu définitivement le procès et les symptômes se sont déchaînés. Il a perdu du poids, il a perdu ses cheveux, il a perdu toute dignité. Il ne faisait que parler de lui, de sa maladie, de ses souffrances, sans aucune pudeur.

Il ne t’épargnait aucun détail de son état – tu savais quand il n’avait pas pu se lever pour aller uriner et s’était fait dessus, de quelle couleur étaient ses vomissements matinaux, à quelle heure il avait cru que c’était la fin. Il ne se plaignait pas mais gémissait à chacun de ses gestes, se réjouissait par avance de sa mort prochaine. Et, surtout, il passait son temps à te remercier et à s’excuser. À la fin, tu le détestais. Et tu te détestais toi-même, parce que tu souhaitais sa mort. Il ne lui a fallu que six mois pour partir et, ce jour-là, tu as pleuré pour la dernière fois de ta vie.

Le lendemain c’est samedi et tu hésites à te lever. Tu te dis que c’en est trop, que tu as atteint tes limites, que tu ne peux pas en supporter davantage. Tu te dis que tu n’es même pas concernée, que ta machine tourne sans le soutien de l’atelier B, qu’il est injuste que tu doives travailler plus. Mais tu te lèves quand même, tu te laves dans la pénombre de l’aurore, sans allumer la lumière, tu bois un thé noir et tu montes jusqu’à l’usine, les yeux tournés vers le sol.

Comme tu ne regardes pas devant toi, il faut que tu arrives très près de l’entrée avant de te rendre compte qu’il se passe quelque chose d’inhabituel. Sous l’aube sale qui se répand dans un ciel presque aussi gris que les murs de l’usine, il y a un attroupement. Des ouvriers discutent autour d’un brasero, visages fermés, sérieux, calmes. Ils arrêtent ceux qui arrivent et leur parlent à voix basse. Des agents de maîtrise gesticulent un peu partout, criant sur les ouvriers rassemblés, menaçant, raisonnant.

Quand tu arrives près des portes il y a Devika, la fille de l’ébarbage, qui te dit :
– Ne rentre pas, pas aujourd’hui. Ne les laisse pas nous faire ça, nous prendre la dignité qui nous reste.

Toute la maîtrise est devant l’usine, même ceux qui ne devaient pas travailler aujourd’hui. Il y a une expression de peur sur leurs traits. Ça te fait presque plaisir.

Mais tu baisses les yeux à nouveau, tu rentres ta tête dans tes épaules et tu pénètres dans l’usine.

À la cantine, il y a peu de monde, mais tu n’arrives pas à te faire une idée du nombre d’ouvriers qui sont restés à la porte ce matin. Tu n’arrives pas à manger et tu attends, les yeux fermés, le signal de la reprise du travail. Puis, l’après-midi passe, lentement.

Le dimanche, tu le passes chez ta mère. Elle ne dit rien, ne te reproche rien, même si tu as travaillé le jour de shabbat, mais ses gestes sont nerveux, imprécis, heurtés. Tu pars le plus vite possible.

La semaine passe, comme toutes les autres semaines, puis, vendredi soir, à la fermeture, la nouvelle tombe : sur le panneau d’information, une note annonce le licenciement des grévistes. Les gens regardent en silence le bout de papier punaisé. Il y a une fille qui se met à pleurer. Puis vous vous en allez, sans rien dire et tu sais que, parmi ceux qui ont cédé comme toi, il y en a qui ont honte.

Le lendemain tu te rends à l’usine et tu te mêles à la maigre foule des contestataires. Devika est là, elle ne te reproche même pas ta lâcheté, elle se contente de hocher la tête et de te verser du thé. Toi, tu sais que tu ne risques rien, que tu n’es pas censée travailler aujourd’hui, que tu ne vas pas te faire virer. Tu te demandes si tu ne fais pas ça pour te donner bonne conscience.

Les agents de maîtrise sont là, au complet, plus une douzaine de contremaîtres et quelques responsables de poste. Le syndicat est là aussi, en soutien aux ouvriers licenciés. Ils ne savent pas quoi faire : ils ne demandent pas aux salariés d’aller travailler mais n’empêchent pas non plus les grévistes de leur parler. Ils sont surtout occupés à éviter l’affrontement avec les contremaîtres.

Au fil des minutes, tu te rends compte que la majorité de ceux qui arrivent restent aux portes de l’usine. Malgré les menaces, ils refusent d’entrer, un air de défi dans les yeux. Parmi eux, il y a tous les Noirs de l’atelier B. Ils rient aujourd’hui encore plus fort que d’habitude. Ils regardent les petits chefs, ils les écoutent les menacer. Et leur rient au nez.

Le soir, il y a une réunion dans les locaux du syndicat. Beaucoup d’ouvriers sont là, peut-être la moitié des salariés de l’usine. La maîtrise tente de s’y inviter mais est mise dehors par une poignée d’ouvriers. Le syndicat empêche qu’ils se fassent casser la gueule. Quand ils disent qu’après tout les agents de maîtrise sont aussi des salariés, qu’il faudrait les mettre de notre côté, il y a des rires dans la salle. Quand ils disent qu’il faut reprendre le travail du samedi pour pouvoir demander la réintégration des camarades, ne pas prendre le risque de se faire virer, qu’il faut attendre, patienter jusqu’à la décision du tribunal, Mario de l’émondage s’énerve. Il leur demande de quel côté ils sont. Il dit qu’il faut aller plus loin, étendre la grève à tous les autres jours, qu’il faut occuper l’usine comme il y a quinze ans.

Mais personne ne veut aller jusque-là. Alors, Emembolu, de l’atelier B, dit que refuser simplement de travailler le samedi n’est pas suffisant. C’est revenir à la situation précédente, il n’y a aucune raison pour que la direction reprenne les camarades si on ne la gêne pas plus que ça. Il propose qu’à partir de lundi, tout le monde parte dix minutes en avance. Dix minutes, ce n’est rien, mais ça montrera qu’on ne va pas se laisser faire, qu’ils ne peuvent pas se foutre de notre gueule sans conséquences.

Lundi après-midi, tu n’arrêtes pas de tourner la tête vers la pendule de l’atelier. Tu te demandes si tu oseras le faire. Si tu arrêtes le travail et que la plupart des autres continuent, est-ce que tu ne vas pas te faire virer  ? Et si tout le monde hésite comme toi, est-ce que ça va marcher  ? Tu retournes le problème dans ta tête comme si c’était un simple cas de conscience, une affaire entre toi et toi seule. Comme si c’était la même chose que ne pas chauffer toutes les pièces de ta maison pour faire des économies d’énergie.

Mais ce n’est pas la même chose. Tu n’es pas un individu seul, ta décision n’a rien de personnel. Elle change quelque chose, parce qu’elle ne fait pas de toi juste quelqu’un de plus, un chiffre parmi ce nombre qui n’a jamais aucune prise sur rien. Aujourd’hui tu peux décider, tu peux faire partie d’une force collective, tu peux avoir prise sur ta réalité, sur ta situation.

À l’heure dite il y a un instant de flottement. Tous lèvent la tête de leurs machines, vous vous regardez en hésitant. Il te semble que le bruit des autres ateliers s’est atténué. Un ouvrier se lève de sa chaise à quelques mètres de toi. Et, lentement, chacun abandonne son poste sans rien dire, dans un silence incroyable. Tu te rends compte que tu es debout toi aussi, que tu te diriges vers la pointeuse. Tu ne t’es pas levée la première.

Mais je me suis levée.

Le lendemain, ils sont sur votre dos toute la journée. Le moindre petit chef est sur la brèche, à vérifier, contrôler, surveiller. Un type passe une heure derrière toi à chronométrer ton travail, à faire des réflexions sur ta lenteur, ta maladresse. La tension nerveuse rend la fatigue pire encore, les crampes plus aiguës, les jambes plus lourdes. Mais à la cantine, je sens la détermination tout autour de moi, une sorte de fierté chez mes camarades. Une puissance. Et, le soir, au moment dit, je n’hésite pas une seconde.

La réunion est joyeuse. On rit des manœuvres de la maîtrise. Chacun y va de son anecdote sur l’air agacé de quelque petit chef. Seul Mario s’inquiète : il y a moins de monde que samedi, il faut tenir. Tout le monde dit : on tiendra.

Mercredi est plus difficile. La sirène qui indique les pauses ne sonne plus. Une note sur le tableau d’information précise qu’elles ont été annulées, pour compenser la «  grève illégale  » de la veille et de l’avant-veille.

L’après-midi, les ouvriers sont convoqués un par un dans les bureaux de leur contremaître. Quand vient ton tour, tu as les oreilles qui bourdonnent, tu as le vertige. Je n’écoute pas ses menaces, ses insultes, je ne réponds pas à ses questions. Curieusement, je n’ai pas peur. Mais, le soir, tu te rends bien compte que certains restent à leur poste.

À la réunion nocturne, un ouvrier annonce que le tribunal a rejeté la demande du syndicat. Quelqu’un dit que c’est injuste. Quelqu’un répond qu’au contraire c’est ça, la justice. Que ce n’est pas de justice dont nous avons besoin mais de force, pour faire plier le comité de pilotage. Certains disent qu’il faut arrêter, que ça ne va pas tenir, que jour après jour il y en aura de moins en moins pour cesser le travail, comme il y en a de moins en moins aux réunions.

Il a raison. Le tableau d’affichage annonce les nouveaux licenciements pour agitation. Il y a Mario, il y a Devika, il y a tous les Africains de l’atelier B et quelques autres noms. Quand vient l’instant attendu, ils ne sont pas nombreux à se lever de leur poste de travail. Malgré la terreur qui te revient au ventre, moi, je me lève.

À la sortie de l’usine vous êtes une cinquantaine, peut-être. Les visages sont graves. Vous vous rendez au syndicat pour la réunion et vous trouvez porte close. Un type vous dit que la salle n’est pas libre ce soir. Certains ouvriers qui n’ont pas arrêté le travail vous rejoignent, peu à peu, doublent le nombre. Puis le triplent.

La discussion dure jusque tard dans la nuit. On décide la reprise du travail, mais on se donne rendez-vous le samedi matin, devant l’usine, pour ne pas lâcher ça, au moins, ne pas les laisser gagner sur toute la ligne.

Le lendemain il n’y a pas de nouveaux licenciements. Tu craignais qu’ils vous mettent tous à la porte, mais tu n’as pas perdu ta place. La maîtrise continue à mettre la pression. À la cantine, tu entends que Iouchenko, le contremaître du séquençage, a giflé une ouvrière. Quand vient le soir, tu restes à ta place, comme les autres.

Devant l’usine, samedi matin, il y a la police. Un gradé vous informe que votre rassemblement est interdit. En voyant les flics aux portes, la plupart des ouvriers refusent d’entrer dans l’usine. Lentement, très lentement, l’ambiance se transforme. L’étonnement devient indignation, puis colère, les premières insultes fusent. Les petits chefs demandent aux flics de nous disperser mais ceux-ci se contentent de vous empêcher d’approcher des portes, où certains ouvriers finissent par entrer, entre deux rangs d’uniformes.

Un contremaître insulte Mario, lui dit qu’il n’a rien à faire là, qu’il ne travaille plus ici. Ça explose. Deux flics viennent les séparer. Quelqu’un s’interpose. Des coups sont échangés. Soudain, c’est l’affrontement. On se bat avec la police, certains ramassent des pierres pour les jeter, de jeunes voyous qui se tenaient à distance se lancent dans la mêlée. La police envoie des gaz sur la place, l’atmosphère devient irrespirable. Les renforts arrivent et l’affrontement laisse place à une course-poursuite, les flics nous chassent, à coup de matraques, à travers les escaliers.

Toi, tu cours en pleurant et en toussant, tu ne sais pas vraiment où tu es. À un moment, tu reçois un coup sur la cuisse et tombes. Une main te redresse, te guide, t’emmène. Une porte est ouverte, on te pousse dans une entrée où tu reprends ton souffle avec peine, à deux doigts de la nausée. Emembolu te tend un mouchoir en souriant. Il dit qu’il faut t’essuyer les yeux, ne surtout pas les mouiller, que c’est pire après. Inquiète, tu lui demandes où vous êtes et il répond que c’est sa maison, qu’il t’a vu tomber devant chez lui, qu’il t’a fait entrer pour éviter que la police ne t’arrête. En disant cela, il sourit, comme d’habitude, même si des larmes coulent abondamment de ses yeux.

Dehors, c’est toujours le chaos, tu entends le grondement de la bataille, les cris, les vitres qui se brisent. Tu as moins mal aux yeux et te rends compte que ça fait presque vingt ans que tu n’as pas pleuré. Tu dois avoir dit cela à voix haute car Emembolu te répond :
– C’est pas bien de ne pas pleurer, des yeux secs ça fait un cœur sec. Moi je pleure tous les jours pour avoir le cœur bien irrigué. J’ai pleuré tous les jours depuis ma naissance. Sauf le jour où ils m’ont viré bien sûr.

Il dit ça en souriant et tu ris un petit peu, puis ça s’empare de ton ventre, ça remonte dans ta gorge et tu ris, je ris, sans pouvoir m’arrêter jusqu’à ce que je me remette à pleurer. Il me regarde en souriant et je le regarde, et je n’ai rien à dire. Il me prend dans ses bras. Ses doigts caressent ma joue. Ses mains sont rugueuses, les paumes rongées par le travail. L’usine a marqué de son empreinte ma peau blanche et sa peau noire.

La peau d’un homme, contre la mienne. Tout contre.

L’émeute dure tard dans la nuit. Les voyous se vengent de la police, brûlent des voitures, attaquent le commissariat à coups de cocktails Molotov. Au petit matin, l’air sent encore le gaz et le brûlé. À l’usine, il y a du monde quand tu arrives, beaucoup de monde. La plupart des ouvriers, quelques jeunes qui se tiennent un peu à l’écart et même un ou deux mafieux. La foule se dirige vers le syndicat et le type à l’entrée, terrorisé par le nombre, vous guide jusqu’à la plus grande salle.

Un syndicaliste prend la parole et commence à expliquer qu’il faut condamner les violences de la nuit dernière. Son discours est étouffé par les cris et les insultes. Il y a eu des arrestations cette nuit. Sept ouvriers et une vingtaine de jeunes. On décide de se rendre au commissariat après la discussion pour réclamer leur libération.

Quelqu’un annonce que les ouvriers de la coopérative agricole de Dieva se sont mis en grève pour nous soutenir et pour leurs propres revendications : ils produisent une betterave sucrière qu’ils sont obligés d’acheter eux-mêmes avec leur salaire. On nous lit un extrait de leur tract :
«  On a pu entendre ou lire que cette usine qui ne produit rien est une farce, une mascarade. Les camarades de Yirminadingrad le savent, ce qu’ils vivent n’est pas une mascarade, c’est la réalité de l’exploitation. Ils savent que la situation qui leur est faite est simple, que même s’il n’y a rien à produire, l’État leur dit : travaillez  ! Que pour l’État, ce qui compte, c’est de nous mettre au travail. De ne pas nous laisser échapper au contrôle de l’exploitation, même par la misère. Ils savent que leur condition est le prix à payer pour que d’autres, ailleurs, puissent vendre leur force de travail au prix que les patrons veulent bien la payer. Ils le savent, dans leurs corps courbés par la chaîne, dans leurs insomnies hantées par le bruit des machines, malgré leurs esprits épuisés par l’obéissance. Leur colère est le signe et le dépassement de ce savoir.  »

Il y a des applaudissements.

Et puis, quelqu’un demande tout simplement si on va travailler lundi. Le silence se fait dans la salle, on s’observe les uns les autres, on hésite. Alors, Emembolu se lève et dit que ce n’est plus une question à se poser, qu’il est trop tard, qu’ils ont viré nos camarades, qu’ils en ont arrêté d’autres et que notre seule possibilité est la lutte. Jusqu’à la victoire.

Au moment où nous allons voter la grève, un syndicaliste se lève précipitamment un papier à la main. Il dit que c’est une dépêche de la presse. Cette nuit, pendant les émeutes, des gens sont entrés dans la maison du contremaître qui avait giflé une ouvrière, ont saccagé les lieux, lui ont cassé un genou avec une barre de fer.

Tout d’abord, on refuse de le croire. Il fait circuler le papier puis quelqu’un passe des coups de téléphone, pour vérifier. Puis le syndicat dit qu’il ne faut pas se laisser récupérer par les voyous, les émeutiers, les provocateurs, que ce sont nos revendications qui comptent, qu’il faut rester raisonnables. Dima, de l’encuvage, propose qu’on mette dans le tract que nous n’avons rien à voir avec ça, que ce ne sont pas les ouvriers qui l’ont fait.

Alors, tu te lèves et tu dis :
– Quand les camarades se sont battus avec les flics, ça ne te posait pas de problème. Ce ne posait de problème à personne. C’est la même chose pour ce salaud, il a eu ce qu’il méritait. Si on arrête d’être hypocrites, si on arrête de se demander ce que les flics et les patrons voudraient lire dans nos tracts, alors il faut avouer que ça nous fait plaisir, à tous. Moi la première.

Puis, j’ajoute que j’ai une proposition pour le texte, quelque chose comme :
– Chacun de nous aurait pu le faire. Chacun de nous en a eu le désir et l’occasion. Ainsi, pour vous, nous sommes tous coupables. Mais nous resterons innocents parce qu’impunis, parce que vous ne saurez jamais, parce que personne ne dénoncera personne, parce que nous serons les alibis les uns des autres.

Et je dis :
– De toute façon, on verra ça après. Maintenant, on vote la grève, ensuite, il faut aller au commissariat.

Et puis je me rassieds et la colère me brûle au ventre comme de la joie.

Jacques Mucchielli, Léo Henry