PRATIQUES


Une fervente adepte du prix libre Extrait d’une interview d’Elsa/Bavardages (2006)

mis en ligne le 28 juin 2007.

Clone zine - Je sais que tu es une fervente adepte du prix libre. Peux-tu nous expliquer ton point de vue ?

Elsa/Bavardages - Wow la question piège. C’est lié à un truc très important pour moi, mais très vaste et pas très clair, eheh... En gros, on dit que notre mouvement punk hardcore est un mouvement anti-capitaliste, enfin... moi, je dis ça. Et c’est pour ça, entre autres, que je m’y retrouve. Le capitalisme, entre autres, c’est de faire circuler des marchandises. L’un des piliers du capitalisme est l’échange marchand : je te donne ceci (un objet ou un service) qui a une valeur définie comme telle, contre cela (en général de l’argent) qui a une valeur définie comme telle. En général la marge est un bénéfice qui va dans la poche de gens puissants pour qu’ils deviennent encore plus puissants, ou au moins le surplus permet d’entretenir un système dans lequel des gens seront toujours exploités, toujours moins riches...

Le système, très utilisé chez les punks, du "no profit" essaie de remettre cela en cause : on ne demande, en échange d’un objet (zine, disque) ou service (entrée à un concert), que le prix de revient, afin de se rembourser les frais, mais pas plus, ou alors on échange deux objets qui ont coûté la même chose à produire... Ainsi on peut continuer ses activités sans perdre soi-même de l’argent, mais sans s’en mettre dans les poches. Mine de rien, ce fonctionnement est un coup de marteau permanent sur l’orteil du capitalisme, je trouve ça assez cool... mais ça ne me suffit pas pour remettre en cause le capitalisme. Le capitalisme, c’est le rapport marchand entre toi et moi, entre chacun/e d’entre nous. C’est le donnant-donnant, c’est le "je te dois ça", c’est le fait de décréter que telle chose a telle valeur... Et quand tu mets un prix fixe, tu resteras toujours dans une sorte de rapport commerçant (avec ces gens qui n’achètent pas de disques parce qu’ils n’en ont pas les moyens, ces autres qui font chier à l’entrée du concert parce qu’ils passent leur vie à gruger quand on leur demande de l’argent, et ne voient pas de différence entre toi et la caissière de chez Casino...), tu désavantageras toujours celui ou celle qui a moins de pognon que d’autres...

Alors je préfère la solution du prix "libre", même si elle n’est pas révolutionnaire : tu donnes ce que tu veux ou peux, le but étant, au final, de récupérer l’argent qu’on a mis pour produire la chose (concert, zine, disque, repas...). Il y a un côté plus coopératif : chacun/e participe à sa manière à payer le truc. Derrière ça se profile forcément la nécessité à mon avis de réfléchir à réduire les coûts en argent de ce qu’on produit, voire même d’essayer que ce qu’on produit ne coûte rien ?

Moi je trouve ça beau de diffuser un album gratos, parce que les CD-r sur lesquels il est gravé ont été volés, les pochettes sérigraphiées à moindre frais et financées par un concert, et le tout avec un bon son issu de la coopération de passionné/e/s. Le prix libre finalement, c’est un moyen de récupérer l’argent qu’on a mis pour créer un truc, tout en ne se contraignant pas dans le rapport marchand de base. C’est pour ça que je ne vois aucun problème à donner un prix indicatif : "je te dis combien ça coûte à produire, et tu y participes comme tu peux ou veux".

Après, il me semble plus intéressant de chercher à créer des choses hors du rapport marchand... C’est pour ça que mon dernier zine, j’ai pu avancer le pognon, et il est "prix libre", mais en fait j’ai pas envie de me prendre la tête avec ça, j’ai la chance de pouvoir avancer les sous, je donne le zine aux gens à qui j’ai envie ou qui en manifestent l’envie, ils ou elles me donnent des trucs (pognon ou autre) s’illes veulent, mais sinon je m’en moque... et le jour où je pourrai, je ferai un genre de "soirée pognon" (concert ou autre) : les gens viendront s’amuser et donneront des sous et les bénéfices couvriront une partie des frais du zine. Tu vois ça n’a même pas la prétention de tuer le fric, car il nous faut bien plus que ça pour tuer le fric, mais au moins ça déstabilise le bête rapport marchand : on crée comme on peut, on diffuse comme on veut, et on récupère des sous comme on peut.

J’aimerais bien qu’on réfléchisse plus à ça pour nos productions de disques... et qu’on sorte des débats limités du genre : "si tu baisses les prix ou que tu fais un prix libre, tu fais des trucs de moindre qualité", ou encore : "les gens, si on leur donne pas un prix fixe et un peu haut, ils consomment bêtement en profitant, et c’est toi qui te fais toujours avoir"... Je crois qu’on peut dépasser ça. Je le souhaite.


Extrait d’une interview parue dans Clone zine en 2006.