BROCHURES

Éducation, société et dépression

Éducation, société et dépression

Ecila (première parution : 2009)

Mis en ligne le 21 février 2017

Thèmes : Antipsychiatrie (9 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,906.5 ko)

Version papier disponible chez : Apache éditions (Paris)

Cette lettre d’Ecila nous est parvenue par courrier de la part d’un lectrice. Profondément révoltés par ce récit douloureux de torture en blouse blanche auquel nous avons fait face en lisant ce texte, nous avons décidé de lui donner un écho à notre échelle en le publiant ici, pour que l’on ne puisse plus, encore aujourd’hui, entendre chanter les louanges de la psychiatrie, véritable torture blanche.
(Notice extraite de Non Fides n° III, 2009)

***

Tout d’abord une société est basée sur l’éducation, l’école, ce genre de choses quoi, c’est un bon indicateur de la société dans laquelle on vit. Partant de ce principe on va tout faire pour réussir en société et donc réussir dans ce système scolaire. Cependant si on foire on fait comment ? Je veux dire qu’on nous fait tellement croire que si on foire à l’école on va foirer en société que ça peut mal se passer parfois. Récit d’une expérience.
En effet dès tout petit on nous impose des « matières », du français avec ses lectures insipides à l’apprentissage du B.A.-BA sur les acides désoxyribonucléiques, aux exponentielles de ta mère en maths et même au non choix de la langue étrangère, tout doit être ingurgité à la sauce de l’enseignement type : leçon – contrôle – note ; et on prend les mêmes et on recommence.
Vaste programme que nous confère l’éducation nationale qui change chaque année et qui est tout aussi mauvais et nauséabond tous les jours pour le petit, moyen, grand écolier qu’ils nous font devenir.
Tout ça sans parler des horaires, imposés eux aussi. Bref de A à Z , l’éducation, c’est d’abord la soumission, à des règles, à des hommes, à des femmes, à des sujets, … et l’endoctrinement pour la patrie, et pour ses représentants, etc.
L’autre point très présent dans les écoles est l’esprit de compétition ; la cadence imposée. Il faut toujours aller plus vite et apprendre, faire toujours plus de contrôles (argh rien que le mot !!), tout ça dans le but de nous préparer à ce que vont nous imposer les patrons et la société : toujours plus, toujours faire mieux que l’autre.
A l’inverse, on voudrait des Écoles Libres ou Alternatives où l’on pourrait choisir les sujets sur lesquels on voudrait travailler, à notre manière, à notre rythme, tout en ayant le choix et la liberté du choix.

Mais à quel prix ? Dans quel but ?

Le prix, j’estime l’avoir largement payé, la première fois j’étais au lycée je me suis lâchement faite embobinée par l’idée que faire une première scientifique me permettrait de choisir plus tard ce que je voulais faire, tout le monde miroite sur cette « élite » là. Erreur ! Ok, je ne suis peut être pas très robuste au niveau psychologique mais ça a quand même déclenché ma première crise de dépression sévère, parsemée d’automutilations et s’achevant après 3 mois de clinique psychiatrique.
On se sent pas à la hauteur, on a l’impression qu’on a échoué tout ça parce qu’on nous a noté en dessous de la moyenne et qu’au fil des jours on se sent de plus en plus comme une sale merde dans ce monde et qu’on n’aura aucun avenir, on n’est plus rien juste parce qu’on a été catégorisé, noté et donc jugé comme nul.

Après ce passage à vide je commence une « thérapie », on me gave de médoc qui me font avoir l’estomac de la taille d’un trou noir, je prends 25 kilos, rien ne s’arrange pendant des mois alors je suis catapultée en clinique, là c’est en plus des comprimés qu’on vous donne, on vous transfuse carrément les anxiolytiques directement dans le sang.
Forcément avec des doses de prozac et de tranxène exorbitantes ça va mieux, je redouble, me réoriente vers un bac plus technique et concret, je passe mon bac.

Même scénario en BTS, ponctué de tentatives de suicide et de retour à la case hôpital par deux fois en moins de six mois. D’ailleurs j’écris d’une chambre aseptisée d’hôpital en unité spécialisée (= pas de cordon, de produit moussant, coupants…) où l’ennui me ronge mais la rage d’un autre monde, d’une autre société me tient en alerte ainsi que la lecture de quelques journaux (dont le votre) et de livres politico-socio-culturels.

Comment allez-vous aujourd’hui ?

Vous pensez avoir tout connu des moments de merde, vous faites des dépressions à répétition, vous vous faites régulièrement du mal depuis l’âge de 14 ans : couteau, sang, scalpel, sang, lames de rasoir, sang ; puis tentative de suicide, médicaments, médicaments, médicaments ; réveil aux urgences, transfert vers l’hôpital psychiatrique et là : vous atterrissez dans un lieu où ce n’est pas une prison qu’on vous dit, y a des barreaux aux fenêtres mais pas de verrous aux portes ; vous êtes confiné en unité spécialisée, la seule chose à faire, attendre, c’est le néant, l’ennui le plus profond de tous les ennuis…
D’abord on vous enlève tout ce qui fait de vous un être humain, un être sensible, vos loisirs, vos vêtements, ce qui vous sert à vous laver, aucun miroir histoire de vous enlever toute notion de vous-même. Et là votre mère vous dit : « Et bien comme ça tu auras du temps pour réfléchir » histoire de vous assommer encore plus.

Vous racontez votre vie à quatre personnes différentes, quatre fois la même histoire pourrie et votre vie de merde que vous méprisez, comme pour vous rappeler combien elle est médiocre et insupportable. Le lendemain, la même chose vous attend avec je ne sais combien d’autres personnes différentes et toujours leur sempiternel « Comment allez-vous aujourd’hui ? ».

Un goût amer d’éternel recommencement ? C’est peut être ainsi la dépression…

Le lendemain matin, on vous a tellement assommé avec de l’atarax, un truc pour dormir, que vous vous levez péniblement avec les yeux clos, incapable de les ouvrir, même après la traditionnelle douche anti-brouillard du matin.

L’effet assommant du truc continue jusqu’au soir, en gros vous dormez la plupart de votre temps ; c’est pas si mal même si vous vous sentez toujours fatiguée puisque vous n’avez rien d’autre à faire, vos principaux loisirs vous ayant été retirés, prévoyez alors de bons livres. Me retrouver dans cette unité après avoir exprimé un puissant mal-être me fait l’effet d’une injuste punition. C’est ma vie, mon corps, il me semble que j’y ai le droit de vie ou de mort non ?

Dans cette société décadente qui est à l’origine de mon mal-être, ce mal de vivre qu’est la dépression, cette société où on pousse toujours plus les gens à bout, on n’a pas le droit de dire : « non, j’en peux plus, je refuse de vivre cette vie, dans cette société qui prône la productivité à son paroxysme, je refuse de marcher dans leur jeu ».

Et bien, non c’est là que tu t’es fait avoir, petit être frêle et sensible, pas de place à la rêverie et à la poésie, tu dois te plier aux règles du productivisme de ce monde. Si tu veux mourir, on t’en empêche, on te gave d’anti-depresseurs et d’anxiolytiques pour t’obliger à continuer et contribuer à enrichir ceux qui sont déjà riches ou ceux qui sont assez perfides et très ambitieux pour vouloir le devenir.

Ecila

Ecila