BROCHURES

Les Bure à cuire (Kermesse, pique-nique & barricades)
Série d’entretiens - n°1, octobre 2016

Les Bure à cuire (Kermesse, pique-nique & barricades)

anonymes (première parution : octobre 2016)

Mis en ligne le 4 août 2017

Thèmes : Environnement (40 brochures)
Luttes paysannes, ruralité (29 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,3.1 Mo) (PDF,2.9 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Sommaire :
- Partie 1. Exaltation de l’occupation
- Partie 2. Répression
- Partie 3. Une prise face à la démesure
- Annexe. Chronologie de l’été d’urgence 2016

Été 2016.

La lutte contre le projet Cigeo d’enfouissement des déchets radioactifs prend un tournant inédit. Tout près de Bure, dans une forêt vieille de 300 ans, les débardeuses arrachent des arbres et les pelleteuses nivellent le sol pour débuter les travaux préparatoires à la poubelle nucléaire.

Des centaines d’opposants laissent alors exprimer leur rage face au sort que leur réservent les nucléocrates. Ils entrent dans le bois, sabotent les machines, détruisent les murs en béton. Le temps d’une occupation, ils construisent dans cette forêt des cabanes, des lieux de vie, des potagers... Aux confin de la Meuse, la lutte antinucléaire renoue avec des formes d’actions directes après des années de pacification et de résignation.

Éric a embrassé la lutte au tout début de l’occupation du bois Lejuc. Il participe à l’effervescence des premiers instants, goûte à la joie d’une forêt libérée, à l’ouverture d’un nouveau front contre les aménageurs et leur monde. Il est aussi le premier à subir la répression. Arrêté violemment le 7 juillet au cours de l’expulsion, Éric est interdit de territoire.

Partie 1. Exaltation de l’occupation

- Comment t’es tu retrouvé embarqué dans la lutte contre la poubelle nucléaire ?

Avant l’été, je ne savais pas placer Bure sur une carte. Je viens de Metz à une centaine de kilomètres de là. Bien sûr, j’avais déjà entendu parler de la poubelle nucléaire, j’avais lu des articles, vu circuler des a ches, des tracts mais j’avais du mal à me représenter les lieux. Un laboratoire au milieu de la campagne, des villages fantômes... Bure ne me faisait pas tellement rêver ! Cela ne me semblait pas être un foyer de lutte, j’avais plus l’impression d’un long combat sans véritable remous, d’une faible intensité et perdu d’avance. Beaucoup de gens entendent causer de Bure mais de là à sauter dans une voiture et aller se perdre au n fond de la Meuse, il y a un pas. Il faut de la chaleur, de l’énergie, des rencontres. Je suis venu la première fois aux « 200 000 punks » et au village anticapitaliste qui s’était monté à la marge de la manifestation citoyenne des « 200 000 pas », début juin. On s’était bien marré ! Le premier soir, on avait enchaîné des concerts à l’ancienne gare de Luméville. Dans le public, il y avait beaucoup de gens mobilisés contre la loi El Khomri, on était nourri par cette actualité. On s’était rencontré dans la rue. Entre deux chansons, le public criait « Tout le monde déteste la police ! », « Ni loi, ni travail ! ». Les slogans contre Cigeo se mêlaient à ceux des luttes sociales, sous un ciel couvert d’étoiles. Le lendemain pour la marche on s’était déguisé.e.s en zombies et on avait pris d’assaut le laboratoire ! Le collectif des Scotcheuses [1] commençait à tourner un film post-apocalyptique autour de Bure. Il faut imaginer la tronche des vigiles lorsqu’ils ont vu débarquer la horde ! Tout ça m’a donné envie de revenir. Voir ces deux lieux – la Maison de la résistance et l’ancienne gare de Luméville – habités par des collectifs autonomes au cœur du désert nucléaire, ça m’a impressionné. Leurs actions me correspondaient bien.

- Quand est-ce que tu es revenu dans les parages ?

Mi-juin, on a reçu l’appel des copain.e.s appelant à la mobilisation contre le saccage du bois Lejuc. Les tractopelles et les abatteuses de l’Andra [2] avaient commencé à défricher une dizaine d’hectares pour préparer les travaux préliminaires. Nous, on est arrivé la veille de la manif’ en pleine effervescence. On n’avait aucune idée de ce qu’on allait trouver en face de nous. Combien de flics ? Combien de vigiles ? On savait qu’on était déterminé à prendre le bois, prêts à en découdre mais on voulait le faire avec intelligence, respecter l’idée originale d’un grand pique nique avec toutes les composantes de la lutte, des associations, des familles. Au cours de l’été, je crois qu’il y a toujours eu une forme d’improvisation, avec une prise de risque plus ou moins assumée et calculée mais il y a aussi eu beaucoup de bienveillance, une attention à ne pas mettre en danger des gens qui ne souhaitaient pas rentrer en con it avec les autorités ou qui préféraient rester sur des modes plus pacifiques et légalistes.

Le lendemain, le 19 juin, on n’a pas rencontré de résistance, excepté une dizaine de vigiles qu’on a encagé avec leurs propres grilles et barbelés comme des gorilles dans un zoo. On leur a lancé des cacahouètes avant qu’ils déguerpissent ! Les barbelés en lisière du bois ont ensuite été découpés à la scie et à la cisaille les poteaux aussi, dans une ambiance joyeuse. Tout le monde y a mis du sien, des gosses comme des personnes âgées. Les premières barricades s’érigeaient déjà. L’Andra et la préfecture pensaient sûrement qu’on allait juste manifester et rentrer bien sagement le soir chez nous. Mais non ! On a décidé d’inaugurer « la Salamandre » au milieu de la plateforme de chantier - un grand préau en bois de 40 m2 qui avait été construit en cachette la semaine précédente. On a commencé à installer des tentes et la cantine collective. Puis le soir est venu, il y eu la première AG, le temps était comme suspendu. Il a fallu s’organiser pour passer la nuit, compter nos forces. Qui allait rester ? Autour du feu une feuille de présence circulait. Il y eu une quarantaine de croix. C’était le début de l’occupation.

« Aujourd’hui, nous occupons cette forêt pour nous opposer physiquement à l’annexion de ce bois par l’Andra. Nous l’occupons car le craquement des arbres que l’on arrache nous est insupportable, car leurs barbelés-rasoirs, leurs vigiles mercenaires et leurs gros chiens ne nous arrêteront pas. Nous l’occupons pour empêcher le vol du territoire par les mains voraces de l’industrie nucléaire. »
Extrait de l’appel Occupy la Meuse, juin 2016.

- Qu’est-ce que cette occupation a signifié pour toi ? Quelle portée politique contenait-elle ?

Devant des projets aussi titanesques, d’habitude tu te sens démuni, complètement subjugué. La temporalité du chantier échappe à toute mesure humaine – des millions d’années de toxicité, des milliards d’euros de coût. Ca t’écrase. Dans les médias, on te parle aussi souvent de destructions environnementales lointaines sur d’autres continents, mais rarement de ce qui se passe en bas de chez toi. Les dévastations écologiques sont toujours abstraites. Cet été, c’était différent. La catastrophe se passait à côté de chez nous, on la voyait sous nos yeux. Grâce à l’occupation, on avait aussi la possibilité d’avoir une prise. En habitant la forêt, on gelait les travaux de forage et de déforestation. On bloquait la machine. Pour la première fois depuis des années ! Je pense qu’il ne faut pas sous estimer la puissance subversive de l’occupation. C’est une pratique qui fait voler en éclat la séparation. Il n’y a plus d’un côté la lutte ou la vie, le militantisme forcément ponctuel et la vie ordinaire. La lutte devient du quotidien, tu manges sur place, tu dors sur les barricades, tu cuisines dans la forêt... Les gestes simples se chargent d’un sens politique. On vivait à fond. À 5 heures du matin, on se levait. On appelait ça les « réveil déter », on dormait peu en général. Quand j’y repense on avait des comportements irraisonnés, on passait des nuits blanches à surveiller les routes, ça n’avait pas beaucoup de sens mais on le faisait quand même et on tenait grâce à l’adrénaline.

- J’ai l’impression que l’occupation de la forêt a comme ouvert un monde, libéré des possibles, aussi modestes soient-ils...

Oui, quelques piquets avec une bâche tendue se transformaient en habitat, on dormait sur la paille donnée par un agriculteur, des soutiens nous apportaient des piles, des planches, des couvertures, de la bou e. Dans chaque lieu, une histoire s’écrivait avec une atmosphère propre. À l’entrée du bois, à la Gaie Pierre régnait un esprit barricadier menaçant pour nos ennemi.e.s, accueillant pour les ami.e.s, on y veillait tard dans la nuit en buvant du vin rouge, on surveillait les voitures de gendarmerie à la jumelle. À la cabane la Rue Râle les livres de Henri David oreau et de Jack London trônaient sur une bibliothèque. À la Hutte des Classes – une construction de branches voûtées – un groupe a nitaire y vivait sa colo, quelques agencements amoureux s’y rencontraient furtivement. Une famille y a même trouvé refuge. Ce que je veux dire c’est qu’il y avait une circulation entre les lieux, qu’on étendait notre toile et que cet environnement que l’on ne connaissait pas quelques jours auparavant devenait progressivement le nôtre. On découvrait des sentiers de traverse en pistant les animaux, on construisait des barricades au nord de la forêt pour élargir notre emprise. On se baladait entre les di érents lieux sans forcément chercher l’e cacité dans l’action. Cela m’a fait penser au livre L’Arachnéen de Fernand Deligny où l’auteur parle « des lignes d’erre » que tissent les enfants autistes avec leur environnement. Au lieu de voir leur comportement comme une défaillance mentale, il montre en reproduisant des cartes de déplacement, que ces personnes ont une infra sensibilité avec leur environnement. Il oppose le faire et l’agir. Le faire est une action capitaliste, elle doit avoir une conséquence, une productivité. L’agir s’inscrit plus dans la beauté du geste, il n’a pas de finalité. Ces êtres autistes ne se baladent pas d’un point A à un point B mais ils parcourent des lignes d’erre. Pendant l’occupation, j’avais l’impression de vivre cela. Errer dans cette forêt, dans une autre temporalité, à la fois intense et déchargée des impératifs de notre société. Comme une « parenthèse dans l’espace temps de la normalité ».

« Les Libres Républiques se sont faites jour après jour, en défendant un espace, et en l’habitant des désirs portés et construits par le mouvement. Mais ces jours-là n’appartiennent pas au temps habituel, ils ont représenté une suspension de la normalité. L’espace-temps de la Libre République de la Maddalena n’entre pas dans la linéarité habituelle, ces trente-cinq jours, aussi bien, valent une vie entière, et cet espace, façonné, approfondi, a mêlé sa mémoire et son présent pour nourrir ceux qui l’habitaient. Lorsqu’on entrait dans la Maddalena, c’est un monde effervescent, un monde autre qui s’ouvrait, l’économie et le contrôle étaient suspendus, remplacés par la force de liens qui ne se sont pas depuis dénoués. Et ce n’est plus seulement pour protéger un simple terrain que les barricades se sont érigées, mais pour défendre la possibilité de ce qui s’y construisait et s’y affirmait. »
Collectif Mauvaise Troupe, Contrées, histoires croisées de la ZAD de NDDL et de la lutte No Tav dans le Val Susa, 2016.

- En t’entendant, on se dit que la critique de l’enfouissement des déchets nucléaires est presque anecdotique dans ce qui se construit ici ?

C’est vrai, la dénonciation du nucléaire, ce n’est finalement qu’un prétexte. Un point de départ. Ce que l’on a vécu dans les bois dépasse largement cette question. On parle d’anti autoritarisme et d’anticapitalisme. Tu le vois dans l’autogestion du camp, les pratiques, les conversations, notamment sur le féminisme et les questions de genre. Ces foyers de lutte permettent de briser « la misère de la rencontre », la monotonie, les préjugés. On n’est plus enfermé dans des rôles. J’ai vu des copines s’affirmer, se mettre torse nu, envisager de faire des chantiers féministes, des réunions non mixtes, un copain quitter son béret pour devenir celle qu’elle avait envie d’être, pas mal de personnes décidées à rompre avec le salariat et démissionner de leur boulot. Les lieux de lutte doivent être des espaces safe, bienveillants d’où l’émancipation peut surgir. Elle se fait aussi face aux institutions en assumant notre opposition, en se confrontant aux ics, je crois qu’on s’a rme physiquement et moralement.

Felix Guattari affirmait dans son livre Les trois écologies que l’objectif est de faire voler en éclat la segmentation factice entre enjeux environnementaux, émancipation sociale et bien-être psychique. Je pense que c’est dans des moments comme l’occupation du bois que ce rapprochement peut se jouer.

« Les perturbations de l’environnement ne sont que la partie visible d’un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d’être en société sur cette planète. L’écologie environnementale devrait être pensée d’un seul tenant avec l’écologie sociale et l’écologie mentale, à travers une écosophie de caractère éthico-politique. »
Felix Guattari, Les trois écologies, 1989.

Partie 2. Répression

- Malheureusement, la suite logique d’une occupation, c’est souvent l’expulsion... Que s’est-il passé lorsque les forces de l’ordre ont débarqué dans le bois ?

Le 7 juillet, à 6 heures du matin la parenthèse argentée de l’occupation a brutalement pris n. Nous avons été expulsés du Bois Lejuc, par plusieurs centaines de gendarmes mobiles. Des bulldozers de l’armée ouvraient le cortège et un hélico avec une caméra thermique et un drone survolaient la forêt. On s’est levé en catastrophe, habillé en express avant de rejoindre les barricades. Les lacrymo se mêlaient à la fraîcheur du matin, le soleil commençait à peine à se lever. C’était ma première expulsion, je n’étais pas préparé à ça. Les sommations ont été très rapides, un rouleau compresseur fondait sur nous inexorablement. Moi j’étais accroupi derrière une barricade, je ne voyais pas grande chose à cause des gaz. Et déjà un volet se refermait sur moi. Le PSIG4 nous contournait à travers le bois, et nous prenait à revers. J’ai senti une main gantée m’agripper au visage, à la bouche. J’ai mordu par reflexe le doigt du gendarme avant de me faire attraper. Le verdict est tombé ensuite : « Violence aggravée sur détenteur de la force publique entraînant un jour d’ITT ». J’ai été le premier interpelé du mouvement. Il y a eu des titres de presse assez folkloriques, « l’Anti Bure condamné pour avoir mordu un gendarme ». Ca me faisait repenser à l’image caricaturale de l’anarchiste enragé. Au delà de la blague, ça montre bien le décalage entre la violence d’État et la résistance populaire. Quelques jets de pierres, nos mains nues et nos corps sont des armes dérisoires face à leur arsenal répressif, leurs Flashballs et leurs grenades de désencerclement.

J’ai pris six mois de prison avec sursis et mise à l’épreuve, plus deux ans d’interdiction du territoire de la Meuse et une injonction à trouver un travail. J’avais un casier judiciaire vierge et n’avais jamais été confronté à la justice. En toile de fond, le juge et le procureur ont à l’idée le fait que tu as lancé des cailloux et résisté aux forces de l’ordre lors de l’expulsion. Sauf qu’ils n’ont aucune preuve alors ils se servent de ce qu’ils ont sous la main pour t’inculper, te casser. Ils ont monté en épingle cette ridicule a aire de morsure, me réduisant à être « l’inculpé du doigt ». Ce ne sont pas les faits qui les intéressent – savoir si cette violence était volontaire ou pas – mais plus une condamnation morale et politique. Je n’avais rien à faire dans ce bois.

- Comment as-tu vécu la répression ? Qu’est ce que cela a changé dans ton rapport à la lutte ou, plus intimement, dans ta vie personnelle ?

Lorsque tu es arrêté, tu es ramené directement à la réalité. Finie la période idyllique de l’occupation, te voilà menotté, en cellule, à enchaîner les audiences, les entretiens avec le procureur et les gendarmes. Il y a deux heures tu te réveillais au son des oiseaux. Maintenant tu es entre quatre murs. Tu passes 30 heures complètement isolé, un maelstrom. Et puis tu rates des moments collectifs essentiels : les retrouvailles après l‘expulsion, ces moments où l’on se réconforte, crie notre rage et pleure ensemble. Pendant ta garde-à-vue, les copain.e.s s’organisent et se projettent. Vue l’intensité de la lutte, il peut s’en passer des choses en trente heures ! Quand finalement tu reviens, les gens ont déjà digéré l’expulsion, ils sont en train de préparer la manif de réoccupation, ils avancent. Toi, tu as un train de retard, tu es comme gelé sur les barricades.

Quand je suis retourné à Metz, c’était compliqué avec la famille et les copains non politisés. Tu es marqué par la répression. Cela devient très difficile d’expliquer ce que tu as vécu. La lutte, c’est un autre monde, ce n’est pas palpable. Ils ne saisissaient déjà pas forcément ton engagement, ils avaient les yeux dans le vague dès que tu leur en parlais. Mais alors quand tu as été condamné c’est pire ! Là, ils ont l’impression soudainement de comprendre : « Ah ce que tu fais c’est répréhensible par loi ! ». « C’est ça ton combat ? Te faire choper au petit matin dans une forêt et te taper un contrôle judiciaire ? ». Tout d’un coup, ton militantisme rentre dans des cases et tu te tapes de sales réflexions. « T’as compris la leçon, tu arrêtes de déconner maintenant ? ». Je me rappelle de ma mère quand j’ai franchi le seuil la porte, je sortais de la GAV et j’étais en jupe. Elle m’a dit : « Mais c’est de la provocation, tu es er de toi ? ». J’avais l’impression qu’elle savait déjà tout de mon interpellation. J’avais a aire à la justice donc pour elle j’étais forcément en tort. Cela te demande beaucoup d’énergie de te justifier, surtout quand tu prends l’habitude d’évoluer dans les milieux militants où ces questions sont des évidences. La répression te renvoie à ton individualité. Comment vas-tu trouver un avocat ? Qui va le payer ? Est-ce que tu vas avoir un casier ? On sépare ton acte du collectif, on lui fait perdre son caractère politique. C’est avec la répression que tu prends la mesure de la distance qui s’est créée avec ton environnement non-politisé. Avant, tu le sentais de manière latente, là ça devient explicite.

- Tu as donc été à ton premier procès. Comment cela s’est-il passé ?

Je n’avais pas imaginé l’ampleur de la répression. Le procès a été une vaste mascarade. Il y a d’abord ce qui a trait au décorum. Le milieu dans lequel tu entres est hostile, inconnu. La disposition de l’espace crée des rapports de domination. Les juges surplombent l’audience. Quand tu vas à la barre, tu es en face des juges avec le procureur à gauche. Tout ce qui t’est familier – soutiens, avocats – est derrière toi. Le procureur ne parle pas dans le micro pour que tu peines à l’entendre, c’est une marque de pouvoir. Toi, tu te sens surveillé, épié. Tu t’interdis de faire un pas de travers. À la barre tu es dans une position inconfortable, statique.

« Si jamais nous l’avions oublié, les flagrants délits seraient là pour nous rappeler que la culpabilité avant de relever de procédures légales est d’abord chevillée à la libido inconsciente des sociétés capitalistes. (...) Dans ce type de procès, on n’a pas de temps à perdre. L’effet de surprise, la rapidité de la procédure, toute une technique de dépaysement, qui s’accommode d’ailleurs fort bien d’un style bon enfant, ont pour fonction de délimiter une norme sociale moyenne en sanctionnant les divers passages à la marge. L’appréciation des faits et le rôle de la loi dans la détermination de la punition sont passés au second plan. Ce qu’il convient de rendre flagrant, c’est que les gens » qu’on fait défiler devant ce genre de tribunal ne sont pas de chez nous. Ce qui est important c’est que tout ce qui est marginal soit enregistré, surveillé, quadrillé. »
Felix Guattari, La révolution moléculaire, 1977.

Le procès s’apparente à un rituel de soumission. On ne te juge pas seulement vis-à-vis de tes chefs d’inculpation, on te fait aussi un procès en marginalité. Tu n’as pas un mode de vie correspondant aux codes sociaux dominants et on va te le faire payer. Le procureur extrapole sur ton « type de personnalité » en tire des causalités. Il cherche à te caricaturer, toi l’anarchiste, le violent, en rébellion contre toutes les formes d’autorités. Leur regard est condescendant, infantilisant. L’exemple type, ce sont les TIG, les travaux d’intérêt général. Ils m’en ont proposé 210 heures. Ca voudrait dire que chaque matin, je me lèverais pour eux, je me soumettrais. J’ai refusé. J’ai difficilement pu porter un discours politique au cours du procès. C’est tout l’objectif du pouvoir en place, dépolitiser ton acte, le transformer en un banal délit. Ils jugent rarement des actes de sabotage à quatre cents personnes. Ils ont l’historique des faucheurs volontaires où les tribunaux se sont transformés en tribune. Ils préfèrent cibler des actes annexes, des individus. La question que je me pose, c’est comment peut-on construire notre impunité collectivement et ne pas laisser de côté les copain.e.s touché.e.s par la répression ?

Le juge :
- Vous êtes célibataire, c’est ça ?
- Bon, vous ne travaillez pas. Quel est votre dernier emploi ? Ca fait trois ans, dîtes donc !
- Vous touchez le RSA évidemment ?
- Avez-vous seulement un début de projet ?
Le procureur :
- Vous avez fait des études, vous êtes dans la force de l’âge, vous ne croyez pas que vous pourriez chercher un travail ?!

- Dans ta condamnation, tu as été interdit de territoire. C’est un dispositif que l’on retrouve de plus en plus souvent pour criminaliser les militants. Comment l’analyses-tu ?

D’un point de vue judiciaire, je crois que l’on est entré dans une nouvelle ère marquée par une dérive autoritaire. L’interdiction de territoire en est l’illustration. Elle fait désormais partie de la boite à outils de la Justice pour criminaliser les militants. La logique est implacable : il n’y a rien de plus efficace pour briser une lutte de territoire que d’en empêcher l’accès.

De façon arbitraire, les juges peuvent utiliser ce dispositif. C’est une arme politique d’une violence inouïe. Tu deviens le renégat, l’exclu... On te coupe de tes camarades et du foyer de lutte. Tu n’as plus le droit d’aller là où tu as envie d’être, là où il y a ce qui te meut. On te sort du lot. Tu te sens seul dans ta peine, complètement atomisé, avec un autre statut : un statut dégueulasse de prévenu, d’interdit de territoire sous contrôle judiciaire. Désormais, les échanges avec les copain.e.s sont axés uniquement sur ce biais-là. « C’est quand ton procès ? », « ça va toi ? », comme si tu étais malade. Je pense qu’il faut créer des petits groupes de soutien affinitaire pour s’accompagner. Il n’y a pas que l’antirep classique – qui t’aide à trouver un avocat et suit les procédures légales etc. – il faut aussi des « réunions soignantes », un soutien psychique, amical, des copains et des copines pour ne pas te couper de ce que les gens vivent sur place.

Une fois encore, notre lutte ne se résume pas à des actions coup de poing. Elle s’inscrit dans un quotidien. Elle se nourrit des liens que l’on tisse avec des habitants et des paysans du coin. En m’interdisant un territoire, on m’empêche finalement d’habiter la lutte. Je ne peux plus tracter dans les villages, je ne peux plus sentir cet environnement qui m’entourait. C’est pourtant essentiel. On ne se bat pas ici abstraitement ou de manière purement rationnelle. Il y a quelque chose de l’ordre du sensible, un attachement au pays, aux gens et à la nature que tu défends. En étant interdit de territoire, tu as parfois l’impression de vivre la lutte par procuration. Tu es dans ton studio, assis devant ton ordi à actualiser la page de l’automédia. Tu attends que les dépêches tombent. Je me rappelle notamment de la chute du mur le 14 août, quand cinq cents personnes ont abattu un kilomètre de béton et assumé un acte de sabotage inédit dans l’histoire du mouvement antinucléaire. Moi je bouillais sur place à cent kilomètres de là, tout seul ! Je me rongeais le frein. Les gendarmes vont-ils intervenir ? Arriverons-nous à accéder à la forêt ? Le lendemain, les copain.e.s m’ont quand même rapporté un morceau de mur que j’ai pris plaisir à fracasser au sol sur le trottoir.

- Au delà de l’isolement, il y a aussi quelque chose de l’ordre de l’auto discipline dans l’interdiction de territoire. Tu es ton propre geôlier...

L’interdiction de territoire est perverse. Si tu décides de revenir sur place, tu dois évaluer toi-même les risques. La sanction, c’est toi qui te l’appliques. On l’inscrit dans ta tête, elle agit comme une forme d’autocensure. Est-ce que je peux venir ce week-end, sur ce type d’événement ? Est-ce que le territoire n’est pas trop militarisé ? Est ce qu’il y a une voiture ouvreuse ? Des copain.e.s pour m’accueillir et me cacher ? Si tu y vas tu devras, de toutes façons, rester cloîtré dans des lieux sécurisés, fermés. Vivre en quelque sorte le mythe de la caverne de Platon : « Des choses et d’eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos » .

Fantasmer sur ce que font les copain.es à l’extérieur, rester dans le huis clos. Je n’ai pas envie d’être mon propre geôlier. Je préférerais faire sauter ce verrou dans ma tête, assumer, être dans la désinvolture. Mais à la campagne tout se sait, il peut y avoir de la délation.

Ce qui est terrible, c’est également la distorsion temporelle. Tu vis dix-huit jours exaltants dans la forêt, tu le payes ensuite par deux ans de ta vie. Deux ans, ça dépasse l’entendement ! Moi qui vis au jour le jour, qui suis normalement mobile, cette sanction m’oblige à me projeter et me bloque. Elle m’écrase. Sa durée s’inscrit dans un temps de vie, au long cours. On ne parle plus de semaines ou de mois mais d’années. On ne compte pas les jours sur deux ans sinon c’est démentiel ! Mon amour pour cette lutte se matérialise dans mon casier judiciaire. Le pendant répressif de 18 jours intenses, c’est deux ans d’exclusion. Deux ans de mise à l’épreuve. Les risques sont énormes. Si tu te fais choper au bout du 22ème mois, tu prends quand même 6 mois de prison ferme. Paradoxalement, cette décision de justice te lie aussi à ce que tu as vécu. C’est écrit noir sur blanc alors qu’avant le lien était ineffable, infrasensible, humain.

« Mon pauvre cœur est un hibou
Qu’on cloue, qu’on décloue, qu’on recloue.
De sang, d’ardeur, il est à bout
Tous ceux qui m’aiment, je les loue. »

« Le Hibou », poème de Guillaume Apollinaire, in Le bestiaire ou Cortège d’Orphée (1911).

Partie 3. Une prise face à la démesure

- Peux-tu nous parler de ce qui s’est construit, en terme de relations humaines, durant l’occupation du bois ?

Cet été, nous avons réussi à créer un foyer de lutte. L’occupation c’est une étincelle qui prend, un collectif qui se soude. Cela se voit dans nos complicités, à la manière dont on s’enlace. Quelque chose de fort nous traverse. Maintenant, on se déplace ensemble sur d’autres événements. Les manifestations contre la loi travail, le rassemblement contre l’EPR de Flamanville, la ZAD de Notre Dame des Landes. On est « le groupe de Bure » avec ses masques de hiboux, ses slogans « Et la forêt elle est à qui ? Elle est à nous ! » et bientôt sa propre cantine.

On ne se connaît pas forcément tous. Ce qui se joue entre nous est plus de l’ordre de la co-présence. On fait partie du même paysage. On a partagé les mêmes choses et vécu presque chacun un bouleversement intime cet été. Ton lien avec les autres c’est la lutte. On est une communauté de lutte. Dans une vie normale, tes fréquentations sont toujours choisies, on s’appelle, on se branche entre amis, collègues de bureau... Là tu fréquentes des gens avec qui tu n’as pas forcément voulu vivre à l’origine. On apprend ensuite à se connaître. J’espère que cela pourra perdurer et que l’on n’assistera pas au délitement du collectif ou aux écueils de fétichisation du groupe.

La lutte est en train de prendre une nouvelle forme, plus enracinée, avec un besoin d’ancrage après ces trois mois d’été. Même chez les copain.e.s les plus nomades, on s’interroge. Il y a de belles envies qui commencent à germer, comme créer une boulangerie, une épicerie, faire du maraîchage, lancer un bar associatif... Il y a pas mal de rêves ou de plans sur la comète. Quand on voit l’état de cette campagne, ce désert agro-industriel, on se dit que l’objectif est ambitieux. Mais les possibilités de transformations sociales sont riches, il y a tout à créer.

C’est une nouvelle étape. Il faudra désormais réussir à articuler cette nouvelle temporalité avec des moments d’intensité plus forte. Quand l’Andra nous offrira, à l’image de cet été, des brèches dans lesquelles il faudra s’engouffrer. Est-ce qu’on sera réactif ou est- ce que notre vie quotidienne ici nous aura endormi ? Est ce qu’on écartera des opportunités par peur de l’aventurisme ? Est ce qu’on sera débordé par nos propres chantiers et travaux agricoles ?

- Comment définirais-tu la stratégie politique de l’été qui s’achève, ce qui a été fait pour intensifier la mobilisation ?

Ces derniers mois, nous avons saisi toutes les occasions, toutes les prises. On a articulé différentes pratiques, l’action directe, le sabotage, les recours juridiques, la communication. On les a associés pour les renforcer mutuellement. Le 1er août, nos avocats ont gagné un recours juridique au TGI de Bar-le-Duc et le défrichement de l’Andra a été reconnu illégal. L’agence devait stopper les travaux sous peine d’astreinte financière. Je crois que ce recours a été obtenu uniquement grâce à l’occupation physique de la forêt. Nous avons recueilli les preuves du défrichement en étant présent sur place. Sans occupation nous n’aurions pas pu prendre de photos ni accéder au bois. Notre victoire légale prend racine dans une occupation illégale.

Quand on a gagné le recours, on aurait pu simplement sabrer le champagne. Se frotter les mains, dire c’est bon c’est plié ! Mais on a préféré continuer à avancer. Rester dans l’offensive. Matérialiser concrètement la décision de justice en construisant à l’orée du bois des vigies. Après un mois de juillet où les gendarmes et les vigiles de l’Andra n’avaient cessé de nous contrôler, c’était à notre tour de les surveiller pour voir s’ils respectaient la décision de justice ! Les rôles s’inversaient, il y avait quelque chose de carnavalesque, les assiégés devenaient les assiégeants. Tout au long de l’été, on a joué sur différentes temporalités, différents personnages.

Il y avait un côté marivaudage, comme dans les jeux de l’amour et du hasard. Ca déroutait les ics. Nous n’étions pas nombreux mais nous étions insaisissables ! On a organisé un karaoké à l’orée de la forêt, début août, juste à côté de la vigie. L’ambiance était potache, joyeuse. Les copain.e.s dansaient devant une quarantaine de gendarmes et vigiles en chantant « Mon flic, ma bataille » alors que dix jours auparavant, certain.e.s leur balançaient des pierres. On se déhanchait à la lisière du bois et l’on voyait au sol les traces de la Gaie Pierre, notre ancienne barricade, les restes de pneus calcinés lors de l’expulsion du 7 juillet. En quelques semaines, la fonction des lieux pouvait changer du tout au tout, passer d’une zone de confrontation à une grosse teuf. C’était les mêmes personnes avec des rôles différents.

Finalement, on peut dire que notre pratique politique est mouvante, fluctuante. À l’inverse des partis et des groupuscules, ces clubs de névrosés où tu croises toujours les mêmes personnes avec leur fonctionnement pathologique : les trotskistes qui fétichisent la Troisième Internationale, les syndiqués qui ne jurent que par la grève générale... Dans ce que j’appelle les foyers de lutte, comme ici à Bure, rien n’est figé. C’est aussi ce qui en fait des lieux soignants, des lieux où nos pratiques politiques se redéfinissent, se questionnent en continu. Pour s’attaquer à l’Andra et à l’Etat, on doit jouer comme dans un tournoi de poker et mesurer en permanence le rapport de force. La main du joueur est presque anecdotique, ce qui compte c’est ta position sur la table, ton tapis, le tapis de tes adversaires, et l’image que tu renvoies à ton adversaire. Paradoxalement un petit tapis peut faire peur à un tapis moyen parce qu’il est déterminé à saisir chaque occasion pour doubler son tapis et surtout ne pas se faire grignoter à petit feu. On pouvait aussi bien balancer des cocktails Molotov que faire un sit-in pacifique. Quand on organise une balade de naturalistes le 20 juillet, une semaine après la manif de réoccupation marquée par les heurts avec les vigiles et les gendarmes, on montre que la lutte peut aussi être l’œuvre d’amoureux de la nature, des gens avec du savoir, des citoyens en famille. On brouille les pistes.

Dans le poker, il faut garder une certaine patience tout en sachant exploiter les situations où tu vas pouvoir développer un jeu ultra agressif. Le poker c’est une agression froide et calculée, toujours utilisée à bon escient. Avoir la maitrise du calendrier, toujours jouer en premier et tenter à chaque fois de fixer l’heure de la bataille et sa tonalité. L’adversaire ne doit pas avoir l’initiative. C’est de cette manière que la lutte pourra monter en puissance.

- Comment s’inscrivent les actions de cet été dans l’histoire de la lutte antinucléaire ? Quel héritage ou quelle rupture vois-tu ?

Depuis plusieurs décennies, le mouvement antinucléaire a subi une profonde paci cation. Il se complaît dans les chaînes humaines, les pétitions et la contre expertise. C’est nécessaire mais insuffisant. Ce que l’on a vécu cet été ouvre d’autres possibles et renoue avec une certaine radicalité. Avec l’action directe. En quelques mois, la frange citoyenne a bien évolué, elle nous a suivi dans nos actions alors que début juin, elle y était plutôt hostile. Les mêmes qui avaient des positions dogmatiques sur la non-violence, disaient mi août à l’occasion de la chute du mur que si on avait eu ces modes d’actions au début de l’implantation de l’Andra, l’agence n’aurait pas pu s’installer sur ce territoire et y construire son laboratoire. Une historique de la lutte a même dit qu’elle avait envie de poser une bonbonne de gaz au fond du labo ! Finalement, cet été, je crois que l’on a réussi à rendre la conflictualité respectable. Attention, entendons-nous bien, il ne s’agit pas de tendre vers une respectabilité validée par quelque pouvoir ou opinion publique, mais d’une respectabilité historique. Comme celle des sans-culottes à l’issue d’une journée insurrectionnelle.

Ce n’était pas gagné d’avance. Il faut se rappeler que la marche des « 200 000 Pas », le 5 juin, où une centaine de manifestants avaient décidé de secouer les grilles du laboratoire. Les barrières tenaient mais elles pouvaient se plier. On poussait, on hurlait notre haine aux nucléocrates. Un groupe cagoulé avait même ramené des pinces. J’avais en tête des scènes historiques, comme les sans-culottes face aux grilles du palais des Tuileries ou des moments de mai 1968 quand les grévistes et les étudiants voulaient fraterniser et qu’ils franchissaient les grillages de l’usine. On peut se demander ce qui se serait passé si soudainement les grilles avaient cédé. Y aurait-il eu une tentative d’intrusion dans le labo ou est-ce que l’on se serait regardés en chien de faïence avec les vigiles ? Mais la frange citoyenne du mouvement s’est fortement opposée à cette action. « Ce n’était pas prévu, pas dans le programme », disaient-ils. Ils se sont même interposés. Nous, on s’est pris une claque. C’est quoi alors le sens de cet événement, comment le mouvement antinucléaire veut-il avoir une chance de peser sur le réel uniquement à coup de concert de casseroles et de sit-in ? Que sous-entend cette logique de contrôle ?

J’ai pas mal déchanté de ce type d’événements, de ces grosses manifestations ponctuelles. Les « 200 000 pas » s’apparentent à une kermesse avec une logistique folle. Tu la prépares un an à l’avance, tu fixes la date et affrètes des dizaines de bus pour rassembler 1000 personnes à un même endroit, le temps d’une journée. À 18 heures, c’est plié. Il n’y a plus personne. Tu n’auras rien fait à part quelques clichés, quelques prises de paroles, des interviews. Bref, servir un marronnier prêt à être mis en boite par les journalistes. Puis tout sera ni. Tu fais 800 kilomètres pour quelques heures de mobilisation. Tu pars de Pau, tu traverses la France pour une journée et atterris à Bure, tu manges ton plat vegan, tu bois une bière, tu écoutes une bonne diatribe et puis tu repars en bus comme t’es venu. C’est une forme de pratique politique très normative, très convenue et contenue, sans grande incidence sur le réel. D’ailleurs ce n’est pas étonnant si les travaux de déforestation ont débuté le lendemain de cette manifestation. Nos ennemis n’en ont rien à foutre.

« Ils seront quelques centaines avec leurs banderoles. Les manifestations existent mais elles sont plus culturelles que basées sur des arguments scientifiques. Elles ne méritent pas qu’on leur accorde une importance démesurée. »
Christian Bataille, député PS, Le Point, le 13 juillet 2016.

Ce n’est pas comme si c’était des gens qui habitaient à 30 kilomètres à la ronde qui se mobilisaient. L’arrivée de militants venant de loin et leur forte présence lors des manifestations comme celle-ci montre paradoxalement la faiblesse de la mobilisation locale. En creux, il y a une violence. Elle révèle le désert politique du coin, le lieu n’est pas habité et après la mobilisation il va de nouveau être vidé, abandonné, délaissé... On vient sans être relié au territoire, on contemple le désastre et l’avancée du désert jusqu’à l’année prochaine... Avant les « 200 000 pas », il y avait eu en 2015, les « 100 000 pas ». Les mobilisations se répètent et se routinisent. Tu pérennises de sempiternelles marches à pied. Bientôt les 300 000 pas, les 400 000 pas et on continue comme ça jusqu’en 2025 ?

Il y a un travail organisationnel énorme pour une kermesse. C’est admirable la logistique mais on ne fait pas une pratique politique avec des trajets de cars ou la montée de barnum. Quand tu lis les mails d’organisation, tu plonges dans des bisbilles internes qui t’enlèvent toute envie de mobilisation. Des conflits d’égo, des enjeux de récupération et de visibilité, le comptage des temps de parole... c’est le néant d’un point de vue politique.

« Cette manifestation voulait trancher avec la grisaille et l’insigni ance des rassemblements antérieurs où les mêmes gens se retrouvaient annuellement pour ânonner les mêmes choses, au nom de l’antinucléaire, le prêche le plus solennel en faveur du respect de l’ordre. Passion sans vérité, vérité sans passion, héros sans héroïsme, histoire sans événement, développement dont la seule force motrice semble être le calendrier, fatigant par la répétition constante des mêmes tensions et des mêmes détentes, antagonismes qui ne semblent » s’aiguiser périodiquement d’eux-mêmes que pour pouvoir s’émousser et s’écrouler sans se résoudre. Effort prétentieusement étalés et craintes bourgeoises devant la fin du monde. »
Les mythes décisifs, aux écoeurés de Creys Malville
, brochure anonyme 1978.

Les associatifs sont des lanceurs d’alerte. Ils ont de belles connaissances techniques, une bonne analyse de la dégueulasserie du projet, une capacité à produire de la documentation, à faire de la veille malgré l’opacité des milieux économiques mais souvent ils butent sur une question essentielle, pourtant très simple : « Que faire ? ». Ils semblent démunis face à cette interrogation et les réponses sont disproportionnées par rapport aux enjeux. On va mettre des banderoles aux fenêtres, organiser des réunions publiques etc. Ils sont comme des handicapés conflictuels. Ils refusent d’imposer un rapport de force, de trouver des brèches en s’engouffrant dedans. Cet été, ils nous ont suivi mais ce n’était ni leur rythme ni leur type d’actions. Je crois qu’ils ont compris l’intérêt et le caractère historique de ce moment.

Il va falloir maintenant articuler les pratiques, se donner de la place mutuellement pour respecter les différentes approches et temporalités. Il faut faire attention à ne pas être non plus transformé en « animateur de la lutte ». C’est aussi ce qui nous guette lorsque l’on se jette corps et âme dans le combat, qu’on y consacre son quotidien.

Je ne veux pas dresser un tableau noir des autres composantes de la lutte, chaque position compte pour que l’on puisse accroître le mouvement mais il faut pouvoir se parler et confronter nos pratiques. Je pense que c’est ce qu’ont permis les événements de cet été. Le résultat est plutôt positif, la lutte protéiforme. On voit bien que l’opposant à Cigeo cela peut désormais être n’importe qui. Tu ne peux pas faire son CV. C’est peut-être ta sœur, ton frère, ta mère. Qui sait ?

Annexe. Chronologie de « l’été d’urgence »

5 juin 2016 - Manifestation citoyenne des « 200 000 pas » rassemblant près de 1000 personnes de toute la France. Construction à l’occasion d’un grand Pinocchio en pierre devant les portes de l’Andra pour dénoncer les mensonges du nucléaire. Les grilles du laboratoire sont secouées, l’action provoque un con it entre les différentes franges du mouvement dont certaines refusent la violence.

6 juin - Début des travaux de défrichement dans le bois Lejuc, ancien bois communal de Mandres-en-Barrois, village voisin de Bure. C’est là qu’est prévue l’implantation des cheminées d’aération censées évacuer les gaz relâchés par les fûts de déchets une fois enfouis. En 2013, les habitant.e.s de la commune ont refusé par consultation la cession de leur bois à l’Andra. Pourtant en juillet 2015, le nouveau conseil municipal a ignoré cet avis et tenu une délibération à l’aube, à bulletins secrets. Sept conseillers sur onze se sont prononcés en faveur de l’échange. En décembre 2015, quatre habitants déposent un recours, non suspensif, contre cette délibération.

19 juin - Manifestation d’occupation de la forêt. 250 personnes déterminées prennent le bois, dissimulées sous des masques de hiboux et munies de matériel de construction. Elles bâtissent des barricades et sabotent les travaux de l’Andra. Le soir une centaine de personnes campent sur la plateforme de chantier. La première occupation du bois va durer près de trois semaines et sera l’objet d’une forte médiatisation.

7 juillet - Expulsion manu militari des occupant.e.s et ce avant même que le référé contestant l’avis d’expulsion n’ait pu être jugé. Un opposant est arrêté lors de l’évacuation. Il sera lourdement condamné. À partir de cette date, une unité de gendarmes mobiles – près de 120 hommes – est mobilisée en permanence à la lisière du bois pour tenir la zone et surveiller les travaux.

16 juillet - Manifestation de réoccupation. Dix jours après l’expulsion, 500 personnes réinvestissent la forêt que l’Andra cherche à ceinturer d’un mur de béton. Elles se confrontent aux gendarmes mobiles mais aussi aux vigiles de l’agence, armés de bâtons et de manches de pioche. Les heurts sont violents. Les opposants ne peuvent accéder à la plateforme de chantier. La victoire reste partielle et ils se retirent après trois jours d’occupations. Une campagne est alors lancée qui cible spécifiquement les sous-traitants et collaborateurs.

Fin juillet - Démission de Jean Paul Baillet. Le directeur adjoint de l’Andra et directeur du laboratoire de Bure-Saudron rend son tablier. Une mise en retrait sans raison apparente. Serait-ce à cause de sa piètre gestion des événements de l’été ou de la violence de ses vigiles les jours précédents ?

1er août - Le TGI de Bar-le-duc condamne l’Andra. Les travaux de défrichement étaient bien illégaux ! L’agence est sommée de régulariser sa situation dans les 6 mois ou de remettre le bois en l’état. Elle poursuit toutefois l’édification de son mur.

3 août - Construction de vigies aux accès Nord et Sud de la forêt a n de surveiller les agissements de l’agence et d’harceler moralement les gendarmes.

14-15 août - Grande manifestation de “remise en état” du bois. La veille, la Gendarmerie nationale plie boutique et déserte la forêt. Elle laisse place au demi-millier de manifestants qui détruisent avec allégresse et ingéniosité un kilomètre de mur en béton armé. Quelques semaines plus tard, des cabanes sont perchées haut dans les arbres, la forêt est de nouveau occupée...

À suivre…

anonymes


[1] Les Scotcheuses fabriquent des films en Super 8 sur des territoires en lutte. Avant de venir à Bure, elles ont réalisé deux westerns à la ZAD.

[2] L’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.