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Mon Edge est tout sauf Straight : vers une critique queer radicale de la culture de l’intoxication

Mon Edge est tout sauf Straight [1] : vers une critique queer radicale de la culture de l’intoxication

J’ai toujours été intentionnellement sobre depuis que j’ai commencé à aller à des concerts punks lorsque j’avais 14 ou 15 ans, et j’ai toujours vu ma sobriété non comme une préférence personnelle mais comme une revendication sociale et politique, bien que je me sois toujours senti ambivalent au sujet de l’identité sXe [2], une des principales raisons étant que je m’identifie fortement aussi comme queer. Ce n’est pas que je pense que les deux identités soient nécessairement incompatibles, mais elles semblent avoir une relation malaisée. D’un côté, je n’ai pas ressenti beaucoup d’espace pour être moi-même queer dans la plupart des scènes punk/hardcore, et la réputation hyper-masculine du sXe me rebute profondément. De l’autre côté, j’ai affronté beaucoup d’exclusion au sein des scènes queer en raison de ma sobriété.

Avec cet article je tente de réconcilier ces parties de moi-même, me demandant comment je pourrais rester accrochéE à l’edge tout en me débarrassant du straight. J’espère que cela provoquera des conversations et débats à propos des drogues, de l’alcool, des communautés queer, du sXe, des politiques radicales, et sur les manières dont nous pouvons transformer notre société.

Le sXe est-il sexy ? Straight-edge, sexualité, et identité queer

« La vie est pleine de conflits, nous les affronterons / nous les surmonterons, en pensant straight »
Youth of Today, « Thinking Straight »

« La chanson [Out of Step], vraiment, ça résonnait avec un paquet de monde… Parce que je pense qu’il y avait un paquet de punk rockers qui étaient straight, et qui ressentaient comme, voilà enfin quelqu’un qui est straight... »
Ian MacKaye

La ‘formule’ initiale exposée par Minor Threat dans leur chanson « Out of Step » – « J’bois pas / J’fume pas / J’baise pas / au moins je peux putain de penser » – ajoute le sexe à la consommation de drogue et à la boisson comme une des choses qui empêche les jeunes d’être ‘straight’. Comme une réponse aux tendances négatives observées dans la scène punk, la chanson établissait certainement une importante critique en décriant les performances sexuelles inattentionnées et consommatrices – souvent sous alcool – comme un modèle destructif qui n’apportait rien de positif à ses participantEs et servait seulement de distraction alternative à la réalité dominante, qui est une arnaque stupide à laquelle les punks politiséEs auraient dû être en train de résister plutôt que de la perpétuer inconsciemment.

Pour être juste, Ian MacKaye a clairement déclaré qu’il n’avait jamais eu l’intention que son message de « Out of Step » ne devienne un dogme de plus à suivre stupidement – l’entendre de cette manière serait passer complètement à côté du sujet. Néanmoins, en raison de l’immense influence de cette chanson sur ce qu’est devenue la scène sXe, il est utile de regarder ces lignes d’un œil critique et de comprendre de quelle manière elles se rapportent aux personnes queer [3]. Pour certainEs, nos désirs sexuels nous empêchent délibérément d’être ‘straight’ dans un sens très différent ; une forme de straight que nombre d’entre nous, enferméEs dans la haine de soi, veulent désespérément atteindre. Pour les personnes queer tentant de briser les chaînes de l’homophobie intériorisée et de la honte concernant notre sexualité, toute structure qui présente le sexe comme quelque chose contre quoi lutter ne risque pas de nous conduire à la libération. Et bien entendu la malencontreuse expression de ‘straightedge attire difficilement les personnes queer au premier abord.

Des trois parties de la formule « Out of Step », l’abstinence ou restriction sexuelle a joué un rôle incontestablement très inférieur dans les choix personnels de la plupart des sXers à celui de s’abstenir de drogues et d’alcool. Pour les sXers que je connais personnellement, les éthiques sexuelles ont peu de rapport avec avec leur identité sXe. De ce que j’ai lu à propos d’autres personnes et scènes sXe, un grand nombre de gens qui associent la restriction sexuelle au sXe sont soit chrétienNEs ou des sXers Hare Krishna dont la décision de l’abstention sexuelle jusqu’au mariage hétérosexuel a plus à voir avec Dieu qu’avec l’edge. Il y en a aussi qui voient la contribution sXe aux éthiques sexuelles comme une contribution de modération, d’auto-discipline, ‘dans l’attente de quelqu’unE spécialE’, et de concepts chevaleresques de masculinité hétéro axés sur l’idée de défendre les femmes des abus de la promiscuité hétérosexuelle masculine. Tout ça est bien gentil, mais j’ai du mal à comprendre ce qui connecte directement ces éthiques sexuelles à l’abstention de drogues et d’alcool ; d’ailleurs, chaque témoignage que j’ai entendu ou lu décrit une expérience exclusivement hétérosexuelle. Me concernant, je sais que je ne pourrais pas me marier à mon amoureux même si je ne pensais pas que le mariage est une connerie (ce que je pense). Et les modèles de protection basés sur le genre ne traduisent pas trop bien mon expérience d’un homme ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Les formes particulières de pression qui conduisent aux formes d’activité hétérosexuelle critiquées par des groupes sXe ont peu d’effet sur les formes d’intense honte intériorisée impactant le sexe queer et l’intoxication. La culture sexuelle gay masculine englobe le sexe soi-disant ‘occasionnel’ ou inconséquent pour diverses raisons, dont beaucoup problématiques et certaines autres plus politiquement conscientes, mais toutes différentes du contexte de conquête hétérosexuelle que MacKaye et d’autres sXers critiquaient.

Essentiellement, les éthiques sexuelles sXe n’étaient pas destinées aux personnes queer, clairement. Mais le sXe est-il homophobe ? Bien entendu, certains éléments du sXe dit ‘hardline’ incorporaient des conceptions explicitement homophobes de la sexualité et la ‘loi naturelle’ dans leurs idéologies. Par exemple, le « Manifeste hardline » qui accompagnait un 45 tours de Vegan Reich annonçait : « Adhérents au hardline… devront vivre en unité avec les lois de la nature, et ne pas s’abandonner au désir du plaisir – des actes sexuels déviants et/ou avortement. » Il y a aussi une abondance de témoignages anecdotiques suggérant que de nombreuses scènes hardcore, sXe ou pas, sont activement hostiles aux personnes queer : chaque sXer queer à qui j’ai parlé a expérimenté une forme de harcèlement ou d’insulte dans leur scène. Dans leur chanson « I Wanna Be A Homosexual », Screeching Weasel (groupe non sXe !) ironise sur l’homophobie dans la scène sXe : « Appelle-moi un queer fourreur de fudge qui aime le cul / Je m’en tape car c’est le straight dans straight-edge / Qui me donne envie de boire une bière ». Des groupes sXe comme Slapshot utilisaient le sida pour illustrer comment le manque de discipline associé avec le fait de ne pas « vivre straight » peut conduire à la décadence d’une personne. À l’opposé, un certain nombre de groupes bien connus incluant Outspoken et Good Clean Fun ont fait un effort pour contrer les éléments homophobes du sXe hardline en se prononçant en faveur des droits gay sur scène ou dans leurs paroles et écrits. Rien de moins que Earth Crisis, le plus implacable des groupes militants sXe, critiquait les lois et les violences anti-gays dans leur album de 1996 Gomorrah’s Season Ends. Il déclarait que le sXe devrait être une arme contre l’homophobie et qu’il est nécessaire…

« De démontrer aux hétérosexuelLEs que l’homosexualité est naturelle et superbe et qu’elle n’est pas une menace à leur existence. De faire en sorte qu’être ouvertement gay soit sans danger et que la souffrance du placard appartienne à un passé légendaire… »

Ces déclarations sont certainement positives par leur défiance des normes homophobes. Mais la manière dont elles sont formulées indique qu’elles sont une réponse à un problème très répandu au sein de la scène sXe. De plus, elles sont clairement plus prévues comme des messages de la part d’hétéros à l’intention d’hétéros que comme une reconnaissance des jeunes queer dans la scène. Les scènes sXe n’ont jamais fait de place pour les queers d’aucune manière sérieuse, il n’est donc pas étonnant qu’aussi peu d’entre nous aient adopté le sXe comme structure pour critiquer la culture de l’intoxication [4]. C’est d’autant plus compréhensible vu comme la consommation de drogue et d’alcool impacte les communautés queer différemment des scènes punk et hardcore. Extirpons-nous de la fosse un moment et prenons le temps d’explorer les manières dont la culture de l’intoxication entre en jeu dans la culture queer.

La consommation d’alcool dans les communautés queer [5]

La raison pour laquelle l’alcool joue un rôle si central dans les vies de nombreuses personnes queer est simple : nous avons besoin de nous rencontrer, il n’est pas sans danger de nous rencontrer dans la plupart des lieux, et les lieux où nous pouvons nous rencontrer sont presque tous bâtis autour de l’alcool. En fonction de notre lieu de vie et de notre aisance à parler ouvertement de nous-mêmes, la plupart des personnes queer aux USA devront affronter une combinaison des diverses réponses à notre sexualité : harcèlement et attaques physiques ; hostilité, moquerie, et intimidations durant la scolarité ; pertes d’emplois et de logements ; rejet par la famille et les communautés religieuses ; pas d’accès à des soins médicaux pertinents ou à d’autres services délicats ; refus de reconnaître nos relations ; manque de modèles positifs ; indifférence à nos besoins de la part des autorités ; exclusion d’innombrables traditions, rituels, normes, et autres aspects majeurs ou subtils de la vie sociale. Dans cette atmosphère, combattre l’isolement en se rencontrant est absolument crucial, souvent une question de vie ou de mort ; si les espaces sobres n’existent pas, nous devons nous retrouver où nous le pouvons. Le contexte social oppressif dans lequel nous vivons a fréquemment pour conséquences des sentiments de dépression, d’anxiété, de solitude, de honte, de haine de soi, que nous nous coltinons toute notre vie. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi nombre d’entre nous se tournent vers l’intoxication pour tenter de soulager ces intenses émotions négatives.

Quasiment toutes les institutions majeures de la vie queer aux USA impliquent la consommation d’alcool : bars, discothèques, boîtes, saunas, spectacles transformistes, la plupart des festivals et défilés de la Pride, Radical Faerie et autres rassemblements ruraux… la liste est sans fin. Dans quasiment tous ces espaces, l’alcool fournit un élément essentiel de socialisation, l’opportunité de se relaxer, de se rassembler, et établir des connexions d’amitié, d’amour, et de sexe. Excepté les réunions d’alcooliques anonymes gays et lesbiennes, très peu d’espaces sobres existent pour que les personnes queer puissent se rencontrer. Il y a quelques centres communautaires urbains ; quelques salles de gym ; des groupes de jeunesse dans les régions assez chanceuses pour en avoir [6] ; des rencontres politiques ; çà et là quelques cafés et soirées jeux – généralement tous dans des lieux discrets nettement séparés des centres les plus populaires de la vie sociale queer. J’ai entendu parler d’un vieil homme gay qui luttait contre son alcoolisme avancé et avait rejoint les alcooliques anonymes dans le but de récupérer le contrôle de sa vie. Pourtant, après avoir ressenti la douloureuse perte de sa sociabilité et de ses possibilités sexuelles qui découlaient de son éloignement des bars et des soirées, il décida que la déconnexion de sa communauté était un prix à payer trop élevé pour la sobriété, et recommença à boire.

Une autre partie de la raison pour laquelle l’alcool tient une place si centrale dans la vie queer est qu’il fut la première denrée vendue à des personnes queer en tant que personnes queer. Dans des bars mal famés souvent contrôlés par la Mafia, nous avons trouvé les premierEs vendeuRses désirant nous reconnaître économiquement comme un marché, et ainsi socialement comme une population. Le rôle de l’alcool comme ciment de l’identité gay durant l’époque de la répression sévère et de l’invisibilité, reste aujourd’hui obstinément persistant comme une caractéristique de connexion primaire dans la vie queer. Bien avant l’époque des compagnies de croisières lesbiennes et des autocollants pour pare-chocs représentant le drapeau arc-en-ciel, notre seul lien économique aux autres personnes était à travers l’alcool, et à ce jour aucun autre produit ne cimente l’identité de notre groupe aussi unitairement. Alors que la lutte de libération gay a progressivement abandonné ses racines durant les années 1970 et a glissé vers une approche à problème unique des droits gays, notre aptitude collective à être cibléEs comme un marché de consommateurICEs s’est je ne sais comment amalgamée à l’objectif de libération. Ironiquement, la participation des consommateurICEs gays au boycott de la bière Coors, coordonnée par le politicien gay Harvey Milk vers la fin des années 1970 à San Francisco, a démontré un des premiers exemples collectifs réussis du pouvoir de consommateurICE gay lorsque la compagnie a été obligée d’abandonner certaines de leurs pratiques d’embauche discriminatoires anti-gay. Aujourd’hui, bien que Coors soit toujours une source majeure de financements pour les combats de la droite et des conservateurs, Coors diffuse beaucoup de leurs publicités dans la presse gay telle que The Advocate, et Coors sponsorise les festivals Pride et des groupes de lobbying LGBT. Est-ce un progrès ?

Bien que les industries de l’alcool veuillent nous faire croire que le fait qu’elles diffusent des publicités dans nos magazines montre nos avancées sociales, elles en savent plus. Elles savent que tant que nous nous haïssons nous-mêmes, tant que nous ressentons une honte paralysante concernant nos désirs et nos identités, nous continuerons à boire quoiqu’elles nous donnent pour étouffer ces sentiments auxquels nous ne pouvons échapper. Tant que le sexe queer est effrayant et honteux nous aurons besoin d’un brouillard d’intoxication pour être capables de libérer nos plus profonds désirs. Ces entreprises ont un intérêt financier à notre dégradation continue car elles savent que si nous nous aimions vraiment – et mutuellement – sans honte, nous n’aurions plus jamais besoin de leur anesthésie. Avec l’alcool dans les communautés queer, la consommation et l’abus ne sont pas des opposés distincts mais deux faces de la même pièce, une pièce qui va dans les poches des industries de l’alcool. Nous n’irons vers une libération que lorsque nous serons capables d’imaginer des manières de nous connecter personnellement, socialement et sexuellement sans compter sur l’alcool.

Sexe, intoxication, et homophobie intériorisée

L’une des principales raisons pour lesquelles les personnes queer boivent et prennent des drogues est pour avoir des relations sexuelles. Bien sûr, les personnes queer ne sont pas les seules – de nombreuses personnes hétéro n’arrivent pas à être suffisamment en confiance ou détendues pour avoir des relations sexuelles en étant sobres. Mais cela prend une signification particulière pour les personnes queer dans le contexte de l’oppression homophobe. D’aussi loin que je puisse me souvenir, le sexe queer a été associé à la déviance, à la maladie, au péché, au ridicule, à la peur, et à la honte. En tant qu’hommes, on nous dit souvent que nos désirs sont dégoûtants et non naturels ; on dit souvent aux femmes queer que leur sexualité n’est pas réelle ou n’a pas de sens, en dehors d’un fantasme pour exciter les hommes hétérosexuels. Jusqu’à seulement quelques années aux USA, le sexe queer était illégal dans un grand nombre d’Etats, et quasiment aucunE d’entre nous n’a encore reçu de la part des écoles, des églises, ou des parents, une éducation sexuelle pertinente ne déconsidérant pas les personnes queer.

CertainEs de mes amiEs queer ont remarqué que si iels n’avaient pas été intoxiquéEs durant leurs premières expériences homosexuelles, iels n’auraient probablement jamais pu aller jusqu’au bout. Je dois reconnaître que si je n’avais pas déjà été sXe lorsque j’ai commencé à être sexuellement actif avec des hommes, l’intoxication m’aurait probablement aidé à surmonter une partie de la confusion et de la honte qui ont secoué mes premières expériences homosexuelles. Mais cela veut-il dire que l’alcool est une force sexuellement libératoire pour les personnes queer ? De mon point de vue, non – notre dépendance à l’alcool confirme plutôt l’ampleur avec laquelle nous avons intériorisé notre oppression. Je ressens plein de compassion pour celleux qui prennent la décision de consommer pour essayer de transcender leurs sentiments négatifs – tout comme je ressens plein de compassion pour celleux qui, comme moi-même, décident de ne pas consommer et pourraient par la suite passer à côté de la réalisation de leurs désirs. Par ailleurs, en comptant sur l’intoxication pour surmonter les contraintes de la timidité ou de la honte, nous brouillons les limites du consentement, nous évitons plutôt que nous nous attaquons aux problèmes sous-jacents de l’oppression, et prenons fréquemment des décisions sexuelles dangereuses qui entament grièvement notre santé personnelle et communautaire.

La consommation de drogues dans les communautés queer

De mon expérience, la consommation de drogue forme une part importante de la culture et de l’expérience gay masculine, et plus particulièrement durant la danse et la fête qui sont généralement connues comme les activités gay les plus emblématiques. Les femmes lesbiennes/bi/queer consomment aussi des drogues à des niveaux nettement supérieurs aux femmes hétérosexuelles. Ce n’est pas difficile d’en comprendre les raisons : considérant tout ce que nous avons décrit précédemment concernant la marginalisation sociale, c’est un miracle que quiconque d’entre nous échappe à la dépendance à la drogue. L’exclusion sociale et sexuelle que nous affrontons en tant que queers sans drogue peut s’avérer si prononcée que j’ai parfois ressenti comme si ma sobriété défiait ou mettait en danger mon identité queer.

La centralité de la consommation de drogue pour les hommes gays aux USA remonte au milieu des années 1970, lorsqu’une sexualité décomplexée a commencé à remplacer l’engagement politique en tant qu’attribut clé caractérisant une personne gay authentiquement libérée. Dans ce contexte, consommer des drogues pour se relâcher et profiter de la fête, socialement et sexuellement, supposait un rôle sans précédent en facilitant tout ce qui nous construit en tant que gay : une soif inextinguible pour la vie jusqu’à la plus complète exubérance, à la fête la plus sauvage, et bien sûr au sexe. La consommation de drogue est devenue si universelle parmi les hommes gays sexuellement actifs dans les zones urbaines que dans les premières années du SIDA des chercheuRses en épidémiologie ont théorisé que l’horrible liste de symptômes pourrait en fait être causée par la consommation de poppers, une forme populaire d’inhalants de nitrite d’amyle. Pourquoi ? Parce que leur consommation constituait un des seuls liens comportementaux entre les hommes gays urbains qui composaient la majorité des premiers cas de SIDA. Le poppers aide suffisamment les mecs à se relâcher : émotionnellement pour éloigner la honte sexuelle et l’angoisse ; physiquement pour le sexe anal. Mais ni l’étroiteté de nos coeurs ni celle de nos trous du cul ne peuvent être desserrées par l’utilisation répétée d’un substitut chimique. Ce sur quoi nous avons réellement besoin de nous lâcher est le fait de renverser le système d’oppression hétérosexiste qui nous maintient dans la peur, piégéEs dans la haine de nous-mêmes, de nos corps et de nos désirs, et incapables de nous lier aux autres en étant sobres.

Malheureusement, les conséquences de notre difficulté collective à dégager la sexualité de l’intoxication peut se révéler bien plus grave qu’un souvenir confus le lendemain matin. Selon des études, les hommes queer ayant rapporté être intoxiqués pendant des relations sexuelles risquaient plus de participer à des activités sexuelles à haut risque de transmission du VIH. Bien entendu, cela ne veut pas dire que l’intoxication est source de comportement sexuel à risque, ou que nous devrions blâmer ou juger les personnes qui font du sexe lorsqu’elles sont intoxiquées. Mais cela veut dire que pour protéger notre santé personnelle et communautaire nous avons besoin de poser un regard attentif et critique au rôle que joue le fait de s’intoxiquer dans notre prise de décision sexuelle. Dans une tendance encore plus inquiétante, les travailleuRses en prévention VIH remarquent maintenant que les hommes ne s’intoxiquent plus simplement avant d’avoir des rapports sexuels à risques qu’ils regrettent : certains hommes ont déclaré s’intoxiquer dans le but d’avoir des rapports sexuels à risques avec lesquels ils ne seraient pas à l’aise en étant sobres. En d’autres mots, les difficultés sexuelles que nous surmontons au travers de l’intoxication ne se résument pas à la honte et à l’homophobie intériorisée, mais comprennent aussi les recommandations de safe sex qui « nous empêchent » de pratiquer le sexe de manières qui présentent de hauts risques de transmission d’infections. Ce modèle indique l’emprise de la culture de l’intoxication sur notre sexualité et les conséquences inquiétantes qui peuvent en résulter tant que nous ne trouvons pas d’autres manières de nous connecter sexuellement aux autres.

Durant la dernière décennie, le cristal de méthamphétamine est monté en tête de liste des drogues intrinsèques à la culture gay. D’après une étude, la consommation de méthamphétamine est 20 fois plus répandue parmi les hommes couchant avec des hommes que parmi les autres hommes. Pourquoi sommes-nous une sous-population si vulnérable ? Certains éléments de réponse se trouvent parmi les effets de cette drogue, qui augmente l’excitation sexuelle et diminue les inhibitions, apaise le stress et produit des sentiments d’euphorie ; sentiments qui contrebalancent vivement les nombreuses émotions négatives qui paralysent communément les hommes gays. Comme le dit un conseiller en drogues au Centre Gay et Lesbien de Los Angeles au sujet de la méthamphétamine, « c’est en quelque sorte la drogue gay parfaite. »

Attendez, une drogue gay est parfaite si elle nous permet une rapide échappée temporaire de l’angoisse, de la honte sexuelle, et de la dépression ? Qu’est-ce que cela nous apprend sur la vie gay ? Est-ce que notre homosexualité est si définie par notre oppression intériorisée que les drogues que nous consommons pour y échapper peuvent accessoirement servir à nous définir ? Bien sûr, beaucoup d’entre nous refusent en tant qu’individus d’accepter le rôle que les drogues sont venues jouer dans la culture et l’identité queer. Mais tant que nous ne combinerons pas une lutte féroce contre la honte et l’oppression queer à un effort concerté pour briser la mainmise de la culture de l’intoxication sur la vie queer, nous resterons dépendantEs des poisons de la société dans notre tentative d’échapper à la honte que cette société a inoculé en nous. Comme le montrent les inquiétantes corrélations entre le sexe en étant intoxiqué et la transmission du VIH, les enjeux ne sont rien de moins que nos vies.

Etant donnée cette relation compliquée et douloureuse à l’addiction et à la consommation de produits, on pourrait s’attendre à ce que les personnes queer, surtout les radicales, aient une critique profonde de la culture de l’intoxication et des implications politiques de la sobriété. Pourtant, en dehors d’un mouvement appréciable chez les Alcooliques Anonymes / Narcotiques Anonymes, j’ai rencontré peu d’exemples d’une telle critique. En tant que punk et en tant qu’anarchiste, mon premier aperçu des critiques politiques de la culture de l’intoxication fut le sXe. Est-ce que nous queers pouvons créer un espace à nous dans la culture sXe ? Est-ce que le sXe pourrait s’avérer un outil pour que nous transformions nos relations individuelles et communautaires à la consommation de produits ?

Queer edge : construire une passerelle entre la culture queer et le sXe

Malgré le manque d’espace pour les personnes queer dans le sXe, il y a des exemples d’individus et de groupes qui ont tenté d’établir une identité « queer edge » qui combinait l’engagement envers les idéaux sXe avec une représentation queer sans sompromis. Les disques du groupe punk gay Limp Wrist – immensément populaire et très suivi – affichaient des mains marquées du X, et juxtaposaient des hymnes sXe comme « This ain’t no cross on my hand » avec des chansons distinctement queer comme « I love hardcore boys » et « Cruising at the show ». Des fanzines comme Total Destruction #3 ont tracé des liens entre l’oppression queer et la culture de l’intoxication du point de vue d’un militant vegan sXe. A un moment il y avait un site web queer edge pour que les sXers queer puissent établir des liens. J’ai vu circuler dans des concerts punk des patches aux couleurs de l’arc-en-ciel qui disaient « Retirer le straight du straight-edge. » Bien qu’elles soient trop peu nombreuses et trop espacées à mon goût, je suis enthousiaste à l’idée que des pointes d’une culture queer edge émergent de la jonction entre la culture queer et les scènes sXe punk et hardcore.

Je pense que le sXe et la culture queer ont beaucoup à offrir l’une à l’autre. J’aimerais que la culture queer s’imprègne des formes d’engagements propres au sXe vis-à-vis de la santé, du respect de soi, et de l’intentionnalité des choix de mode de vie, ainsi que de la perception de la manière dont les choix individuels peuvent faire sens dans le contexte d’une communauté élargie. La culture queer peut apporter au sXe le refus du machisme et de la rigidité de genre qui empoisonnent la scène ; un rejet du faux moralisme des pseudo-militants ; et par-dessus tout, un putain de sens de l’humour. J’aimerais voir se développer une scène queer edge pleine de groupes chantant des messages pro-queer et pro-sobre pertinents, des fanzines documentant et explorant une culture de punks queer sobres, et qui sait, peut-être même des réunions et des festivals ? (Oui, c’est un défi !) Mais je ne sais pas si c’est réaliste – je veux dire, combien y a-t-il de punks queer sobres ? Il se peut que nous ne soyons juste pas visibles, mais il est aussi possible qu’il n’existe que peu d’entre nous. Et alors que je veux soutenir le développement d’une scène explicitement queer edge – à la fois comme un chemin reliant la sobriété à l’identité queer radicale, et aussi parce que j’aime gayifier les punks autant que possible ! – je pense que nous avons besoin d’aller plus loin. En plus de créer de la place pour les personnes queer dans les scènes punk et hardcore, je veux encourager les communautés queer à contester radicalement la culture de l’intoxication.

Vers une critique queer radicale de la culture de l’intoxication

Que nécessiterait une transformation des communautés queer vers des relations plus saines avec les drogues, l’alcool, et autrui ? Comme je l’envisage, créer une critique queer radicale de la culture de l’intoxication dans nos communautés apporte un endroit à partir duquel nous pouvons commencer à répondre à cette question. Comme point de départ, nous pouvons examiner le passé d’une manière critique pour comprendre le rôle de l’intoxication dans nos communautés queer aujourd’hui. La prépondérance des drogues et de l’alcool au sein de nos communautés a une histoire – comment elle est arrivée, et quels intérêts elle servait ? Et que dire des histoires cachées des personnes queer qui ont défié ou résisté à la culture de l’intoxication ? [7] Ayant examiné le passé, nous pouvons nous concentrer sur la compréhension et l’analyse de comment l’intoxication opère dans les communautés de vie queer aujourd’hui, renforçant notre haine de soi et étouffant notre aptitude à défier l’oppression. Nous ne pouvons pas nous en remettre à des structures moralistes, qui ont toujours été utilisées par les personnes de pouvoir pour faire des personnes queer des boucs émissaires, cette critique doit donc être ancrée dans la compassion et dans la solidarité, consciente des façons dont nos choix sont entravés par les conditions sociales dans lesquelles nous opérons. Mon avis est que nous devrions nous concentrer sur la réduction des risques plutôt qu’une abstinence totale comme norme imposée, sur le fait de faire de la place pour la sobriété comme choix viable et non-stigmatisé et sur le fait de promouvoir la santé communautaire. Cela veut dire placer le traitement des addictions et le rétablissement comme priorité de la communauté, tout en rejetant la conception individuelle et dépolitisée ‘alcoolisme-comme-maladie’ [8]. L’abus d’alcool n’est ni une faute morale ni une pathologie individuelle ; c’est une réponse à une réalité collective d’oppression et au manque d’alternatives sociales pour contester ou faire face à cette réalité. Nous avons besoin de modèles inspirateurs qui comprennent l’addiction comme une réponse à une société oppressive et qui localisent la maladie dans cette société, pas en nous-mêmes. Dans l’esprit des activistes queer radicaUXles d’Act-Up qui ont aidé à créer les premiers programmes d’échange de seringues, nous pouvons développer des pratiques de traitement qui ne s’appuient pas sur des professionnelLEs, comprenant du conseil de soutien, des groupes de rétablissement (ndt : référence aux Alcooliques Anonymes), et des outils provenant de perspectives radicales.

En plus de nous soutenir les unEs les autres pour échapper aux griffes de la culture de l’intoxication, une critique queer radicale peut aussi inspirer de la résistance active. Un élément capital de cette résistance est l’examen nécessaire de la structure économique de l’industrie de l’alcool et comment ses tentacules se sont glissées aux plus profonds niveaux de nos communautés. Refuser de laisser les entreprises de tabac et d’alcool sponsoriser des évènements LGBT, particulièrement les festivals Pride, et manifester contre eux quand ils sont représentés, peut être un point de départ pour l’action et pour ré-envisager nos relations à l’intoxication et au consumérisme. Promouvoir la santé communautaire implique de tenir pour responsables des dommages produits par leur travail les agents de distribution d’alcool et de drogue aussi bien que celleux qui profitent de l’addiction en dehors et à l’intérieur de nos communautés. Nous rendant compte que le complexe industriel de la prison n’offre aucun chemin vers la liberté pour les personnes queer ou qui que ce soit d’autre, c’est à nous de trouver des stratégies créatives pour imposer cette responsabilité sans nous appuyer sur la police, les tribunaux, et les prisons. Elles pourraient comprendre de l’action directe de différentes sortes, exposant/embarrassant les profiteuRses, organisant des boycotts et des désinvestissements, des manifestations publiques et des actions symboliques théâtrales, de l’art et des détournements subversifs et moqueurs de publicités, et toute autre forme d’action que nous pouvons concevoir [9].

Conjointement à des stratégies de résistance perturbant le fonctionnement de la culture de l’intoxication, nous pouvons créer des alternatives viables aux institutions de la vie queer centrées sur l’alcool et la drogue. Nous pouvons ouvrir des cafés organisés collectivement, des salles de spectacle, des centres communautaires, et d’autres espaces sociaux donnant l’opportunité de nous rencontrer sans la médiation de l’alcool et des drogues. Dans les conférences, rassemblements, réunions, et spectacles, nous pouvons demander que les évènements soient sans alcool ni drogue, ou organiser nos propres contre-évènements et réunions alternatives côte à côte pour montrer notre solidarité avec les queers sobres ou en désintox. Bien que je m’attende à ce que ces tentatives rencontrent des résistances, particulièrement au début, je pense que nous pourrions être surprisES par la réceptivité des queers à créer des alternatives au consensus d’ivresse, de défonce, ou de speed, imposé à la plupart des évènements et lieux queer [10]. Lors de deux différents rassemblements queer & trans auxquels j’ai assisté dans le sud-est des USA les dernières années, des ateliers analysant le rôle de la consommation et de l’abus de produits dans nos communautés ont obtenu une large audience, ont donné lieu à des débats passionnés, furent couverts d’éloges et de remerciements. Le fait même de simplement lancer des conversations au sujet des drogues et de l’alcool peut produire des changements positifs dans notre culture queer partagée, alors que nous sommes de plus en plus conscientEs de l’importance de nos luttes collectives autour de l’intoxication.

Ces luttes sont importantes : transformer notre relation collective aux drogues et à l‘alcool est un élément crucial de la lutte pour la libération queer et pour l’auto-détermination. Dans son fameux essai « Réfugiés d’Amérique : Un manifeste Gay », Carl Wittman argumente « Pour être un territoire libre, nous devons nous gouverner nous-mêmes, organiser nos propres institutions, nous défendre nous-mêmes, et utiliser nos énergies acquises pour améliorer nos vies. ». Appliquant cette logique aux taux révoltants d’addiction et d’abus de produits dans les communautés queer, je crois que briser la mainmise de la culture de l’intoxication parmi les personnes queer est une étape nécessaire vers les communautés s’auto-défendant et s’auto-gouvernant. Comme xDonx l’écrit dans Total Destruction #3, « Nous les queers ne pouvons jamais compter sur les personnes hétérosexuelles pour nous soutenir ou pour nous défendre, et il est vraiment temps d’arrêter de nous noyer dans leurs poisons. »

L’organisation du traitement de l’addiction, la création d’un lieu queer sobre, et la contestation queer du statu quo de la culture de l’intoxication vues comme des questions d’auto-défense communautaire accentuent les dimensions politiques et non uniquement personnelles de l’intoxication et de la sobriété. La sobriété ne signifie pas la liberté, tout comme la consommation de produits n’équivaut pas à l’esclavage. Toutefois, je pense vraiment que détruire les conditions de l’oppression qui rend la sobriété difficile voire impossible pour la plupart des queers, et donc faire de la sobriété une alternative viable, est une condition requise pour notre liberté collective. Par-dessus tout, une critique queer radicale de la culture de l’intoxication affirmerait que rien de moins qu’une transformation fondamentale de notre société n’apportera la libération des personnes queer – et de touTEs les autres. Elle reconnaîtrait les manières dont la culture de l’intoxication impacte les personnes queer différemment selon le genre, la race, l’orientation sexuelle, la classe sociale, et les autres axes identitaires. Prenant en compte la manière dont nos êtres tout entiers sont constitués de multiples identités imbriquées, elle reconnaîtrait que seule une lutte active pour abolir toutes les formes d’oppression peut semer les graines d’un monde dans lequel nous pourrions expérimenter une authentique auto-détermination. Par conséquent nos stratégies pour confronter la culture de l’intoxication ne doit pas seulement contester l’homo/transphobie et l’hétérosexisme mais aussi la suprématie blanche, le capitalisme, le patriarcat, et le pouvoir de l’État. Quels que soient les outils que nous utilisons – le punk, le sXe, la musique, l’action directe, le sexe queer, etc. – il est temps d’agir maintenant. Briser les chaînes de l’addiction et de la dépendance peut libérer nos énergies pour les luttes révolutionnaires que nous devons mener pour briser les chaînes de l’oppression et de la misère – nous avons un long chemin à parcourir, alors ne perdons pas notre temps à être bourréEs !

Nick Riotfag

P.S.

Traduction de la brochure My Edge Is Anything But Straight : Towards A Radical Queer Critique Of Intoxication Culture publiée en 2014 par Warzone Distro.

Vous pouvez contacter l’auteur par courriel à xriotfagx@@@riseup.net (en anglais).


[1] ndt : Le terme ‘straight’ a plusieurs significations, deux d’entre elles étant ici particulièrement significatives : ‘straight’ est communément employé pour ‘hétérosexuelLE’ mais également pour ‘sobre / qui ne consomme pas de drogues’. La nécessité de retranscrire l’ambiguïté des deux significations de ce mot m’a parfois amené à conserver le terme anglais qui n’a pas d’équivalent français. De plus, le terme ‘straight’ est ici utilisé comme référence au mouvement politique/culturel ‘straight-edge’.

[2] ndt : ‘sXe’ est un sigle communément employé comme abréviation de ‘straight-edge’, en référence à la croix dessinée au marqueur sur le dos de la main pour revendiquer son appartenance au mouvement.

[3] Une note à propos des mots : J’utilise ‘gay’ et ‘queer’ de manière plus ou moins interchangeable dans cet essai. Par ‘gay’ je fais référence aux personnes (hommes ou femmes, bien que parfois avec une connotation gay masculine) qui expérimentent principalement ou exclusivement du désir pour le même sexe. Par ‘queer’ je me réfère généralement aux personnes ayant des sexualités dissidentes pour qui le désir pour le même sexe constitue une part significative de leur expérience (incluant les identités gay, bisexuelles, pansexuelles, et d’autres identités aimant le même genre). J’utilise ‘les communautés queer’ au pluriel pour mentionner qu’il en existe de nombreuses différentes ; nous ne sommes pas homogènes, nous ne nous reconnaissons pas touTEs en l’autre, et il n’est pas possible de nous inclure dans une seule entité. Par ‘homophobie’ je fais référence à la haine et la peur des personnes queer par des individus et des groupes ; par ‘hétérosexisme’ je fais référence à l’oppression systématique des personnes queer, enracinée dans les institutions.

[4] Par ‘culture de l’intoxication’, je fais référence à la totalité d’institutions et de comportements qui établissent l’absorption d’alcool et la consommation de drogues comme normes communautaires. Le terme suppose que les décisions personnelles sur le fait de boire, la quantité et la consommation de drogues ne sont pas uniquement basées sur nos préférences individuelles mais également sur notre contexte collectif de normes autour de l’intoxication et des structures communautaires qui les font respecter. Je tiens aussi à insister sur le fait que la décision d’un individu sur le fait de boire, consommer, abuser et comment le faire n’est pas un choix neutre et personnel mais a des implications à l’échelle communautaire. Au sein de cette structure, la consommation et l’abus sont des modèles qui se confortent mutuellement, chacun également nécessaire au maintien des choses dans l’état actuel.

[5] Mon expérience de mec queer structure ma compréhension de la consommation de drogue et d’alcool dans les communautés queer, donc ma discussion est orientée vers les expériences de mecs gay, bi et queer. La culture lesbienne diffère considérablement de la culture gay/bi masculine au sujet des normes sociales et sexuelles ; elle est aussi influencée par l’oppression sexiste. Chacun de ces facteurs change les relations des femmes queer à la consommation de produits. Cet article n’a pas non plus la prétention d’établir des généralités sur les expériences des personnes transgenres de diverses orientations sexuelles, étant donné que je ne m’identifie pas comme transgenre et que je ne comprends pas non plus toutes les manières dont l’identité de genre et la transphobie impactent spécifiquement la consommation de produits.

[6] L’absence d’espaces sans alcool pèse encore plus lourdement sur la jeunesse queer, qui est légalement exclue de la plupart des quelques lieux disponibles pour que nous nous rencontrions en dehors des grandes villes. Etant donné que nous ne sommes pas acceptéEs dans la plupart des espaces queer avant l’âge de 18 ou 21 ans, nombre d’entre nous subissons notre plus intense solitude durant les années explosives du coming-out lorsque nous avons le plus désespérément besoin de soutien et d’affirmation communautaires. Cet isolement alimente les quantités astronomiques d’alcool et de consommation de drogue qui planent sur la jeunesse queer, schémas qui sont solidement installés le temps d’être admis légalement à participer à certains aspects de la culture de l’intoxication. Lorsque nous accédons finalement au monde mystérieux des bars et boîtes, nous abandonnons le plus souvent les espaces que nous nous étions constitués avec d’autre jeunes, pour nous imprégner de ces nouveaux mondes et des possibilités qu’ils présentent.

[7] Par exemple, le plus grand cortège manifestant lors de la Gay Freedom Day Parade de 1982 à San Francisco (c’était comme ça qu’on appelait la Gay Pride à l’époque – merde, comme les choses ont changé !) était le contingent « Vivre Sobre ». Alors que le modèle de rétablissement des Alcooliques Anonymes n’a pas un grand potentiel de radicalité, cet exemple présente des queers en rétablissement et d’autres alliéEs sobres revendiquant la sobriété comme choix transformatif pour la vie queer – et pas juste de manière isolée, mais en grand nombre.

[8] La plupart des articles traitant de l’abus d’alcool par les personnes queer conçoivent l’alcoolisme comme une maladie individuelle, sans analyser comment la structure générale de la vie queer fait de boire un pan de vie qui semble nécessaire à tant d’entre nous. Définir l’alcoolisme comme une maladie d’individus nous empêche de diagnostiquer précisément la maladie de la culture de l’intoxication qui nous empoisonne collectivement.

[9] Un exemple de résistance queer créative à la culture de l’intoxication : le groupe queer radical Gay Shame a organisé une manifestation quand les organisateurICEs de la San Francisco Pride Parade de 2002 ont adopté un slogan des bières Budweiser, « Sois toi-même », comme thème officiel. Mattilda, unE des fondateurICEs du goupe, décrit leur action reliant l’empoisonnement littéral de nos corps par les entreprises de bière à l’empoisonnement subjectif des célébrations de notre communauté avec leurs politiques assimilationnistes de marchandisation : « Nous avons aussi créé un carton Budweiser de deux mètres de haut sur lequel on pouvait lire ‘Vomissez la Pride Budweiser et la vente de nos identités queer’, et un grand placard, pour que les gens puissent remettre leur patriotisme là où il a sa place. Juste au cas où les gens n’auraient pas le temps d’atteindre le Vomitorium officiel de Budweiser, nous avons aussi créé les sacs à vomi officiels de Gay Shame, qui décrivaient nos trois premières cibles : le consumérisme, le patriotisme aveugle et l’agenda assimilationniste de la Pride Parade. »

[10] Lors d’un rassemblement queer & trans que j’ai aidé à organiser en Caroline du Nord en 2006, nous avions pris la décision controversée que le lieu soit complètement sans alcool ni drogue durant tout le week-end d’ateliers, de repas et de spectacles. A notre étonnement, quasiment touTEs les participantEs ont exprimé des remerciements et mentionné que l’atmosphère ressentie était plus respectueuse et moins intensément sexualisée ; beaucoup se sentaient plus respectéEs qu’iels ne l’avaient jamais été dans des lieux queer, et ont remarqué que leurs points de vue sur le rôle des drogues et de l’alcool dans les scènes queer avaient été radicalement modifiés.