BROCHURES

Quand les hommes m’expliquent

Quand les hommes m’expliquent

Rebecca Solnit (première parution : 2008)

Mis en ligne le 7 décembre 2017

Thèmes : Féminisme, (questions de) genre (101 brochures)

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Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

Je ne sais toujours pas pourquoi Sallie et moi avions pris la peine de nous rendre à cette fête dans les forêts des montagnes du Colorado, au dessus d’Aspen. Les gens y étaient tous plus âgés que nous et ennuyeux dans un genre distingué, assez âgés pour que nous qui avions la quarantaine pussions passer pour les jeunes femmes de la soirée. La maison était fantastique – si vous aimez le style « chalet Ralph Lauren » – une robuste cabane de luxe à 3 000 mètres d’altitude à laquelle ne manquaient ni les bois d’élan accrochés au mur, ni les nombreux tapis orientaux, ni le poêle à bois. Nous nous préparions à partir quand notre hôte nous dit : « Non, restez un peu pour que je puisse vous parler. » C’était un homme imposant qui avait gagné beaucoup d’argent dans sa vie.

Il nous fit attendre tandis que les autres invité·es se dispersaient dans cette nuit d’été, puis nous assit à sa table en bois authentiquement granuleux et me dit : « Alors, on m’a dit que vous aviez écrit un ou deux livres. »

Je répondis : « Plusieurs, à vrai dire. »

Il dit alors, à la manière dont vous encourageriez l’enfant d’une amie à raconter ses cours de flûte : « Et de quoi parlent-ils ? »

Ils portaient sur des sujets bien différents les uns des autres, ces six ou sept ouvrages que j’avais alors publiés, mais je commençai à parler seulement du plus récent en cet été 2003, Rivers of Shadows : Eadweard Muybridge and the Technological Wild West, mon livre sur l’annihilation du temps et de l’espace et l’industrialisation de la vie quotidienne.

Il me coupa la parole dès que j’eus prononcé le nom de Muybridge : « Avez-vous entendu parler de ce livre très important sur Muybridge qui est sorti cette année ? »

J’étais tellement prise dans le rôle d’ingénue qui m’était assigné que j’étais parfaitement disposée à imaginer qu’un autre livre sur le même sujet eût pu paraître simultanément au mien et que j’eusse pu, pour une raison ou une autre, le manquer. Il me parlait déjà du livre très important – avec ce regard suffisant que je connais bien de l’homme qui disserte, les yeux fixés sur l’horizon lointain et flou de son autorité.

Laissez-moi ici vous dire à quel point ma vie est constellée d’hommes charmants, une longue liste d’éditeurs qui, depuis ma jeunesse, m’ont écoutée, encouragée et publiée, mon frère cadet dont la générosité est à toute épreuve, des amis formidables dont on pourrait dire – comme le clerc des Contes de Canterbury dont il était question dans les cours de M. Pelen sur Chaucer – qu’« il apprenait de bon gré et enseignait de même ». Mais il y a aussi ces autres hommes. M. Très important, donc, continuait à parler d’un air suffisant de ce livre que j’aurais dû connaître quand Sallie l’interrompit pour dire : « C’est son livre. » Ou tenta à tout le moins de l’interrompre.

Mais il poursuivait sur sa lancée. Elle dut dire « C’est son livre » à trois ou quatre reprises avant qu’il le prît en compte. Alors, comme dans un roman du XIXe siècle, il devint blême. Que je pusse être l’auteure de ce livre très important qu’il s’avérait qu’il n’avait pas lu, seulement entendu parler dans la New York Book Review quelques mois plus tôt, cela perturbait à ce point les catégories dans lesquelles il rangeait soigneusement son monde que le choc lui fit perdre la voix – pour un moment, avant qu’il ne recommençât à disserter. Parce que nous étions des femmes, nous attendîmes poliment d’être hors de portée de voix avant de commencer à rire et nous n’avons jamais vraiment cessé.

J’aime les incidents dans ce genre, quand des forces d’habitude sournoises et insaisissables se glissent à découvert et deviennent aussi évidentes qu’un anaconda qui aurait mangé une vache ou qu’une merde d’éléphant sur le tapis.

La pente glissante de la réduction au silence

Oui, des personnes des deux sexes surgissent lors d’événements publics pour disserter sur des choses qui n’ont rien à voir ou des théories complotistes mais cette pure confiance en soi agressive de parfaits ignorants est, dans mon expérience, genrée. Les hommes m’expliquent, à moi et à d’autres femmes, qu’ils sachent ou non de quoi ils parlent. Certains hommes.

Toutes les femmes savent de quoi je parle. C’est du préjugé qui rend les choses difficiles pour toutes les femmes dans tous les domaines ; qui empêche les femmes de s’exprimer et d’être entendues quand elles osent le faire ; qui écrase les jeunes femmes et les réduit au silence en leur faisant savoir – comme le fait le harcèlement de rue – que ce monde n’est pas le leur. Il nous dresse pour le doute et l’auto-limitation, exactement comme il dresse les hommes à cette confiance en soi excessive et inappropriée.

(...)

L’arrogance pourrait avoir quelque chose à voir avec la guerre mais ce syndrome est une guerre que presque toutes les femmes affrontent chaque jour, une guerre contre soi-même aussi, une croyance dans leur inutilité de personnes superflues, une invitation à se taire, dont une jolie carrière d’écrivaine (faite de beaucoup de recherches et de faits correctement étayés) ne m’a pas entièrement libérée. Après tout, il y a eu ce moment où j’ai laissé M. Important et son arrogance démesurée désarçonner ma conviction plus chancelante.

Gardez à l’esprit que j’ai reçu beaucoup plus de confirmations de mon droit à penser et à m’exprimer que la plupart des femmes. Et j’ai appris qu’une certaine dose de doute est un bon moyen pour se corriger, comprendre, écouter et progresser – bien que trop de doute puisse paralyser et que trop de confiance en soi fasse des idiots présomptueux. Il y a entre ces deux extrêmes vers lesquels les sexes ont été renvoyés un équilibre judicieux, une chaude région équatoriale où l’on peut donner et recevoir, dans laquelle nous devrions tou·tes nous retrouver.

Des versions plus extrêmes de notre situation existent, par exemple dans les pays du Moyen-Orient où le témoignage des femmes n’a aucune valeur juridique, au point qu’une femme ne peut témoigner avoir été violée si aucun témoin masculin ne conteste la version du violeur masculin. Ce qui est rarement le cas.

La crédibilité est un outil de survie essentiel. Quand j’étais très jeune et que je commençais seulement à comprendre ce dont parlait le féminisme et pourquoi il était nécessaire, j’avais un petit ami dont l’oncle était physicien nucléaire. Un Noël, celui-ci raconta – comme si c’était une anecdote légère et amusante – que l’épouse d’un voisin, dans son quartier de fabricants de bombes, était sortie nue en courant de sa maison, en criant que son mari tentait de la tuer. Comment, demandai-je, saviez-vous qu’il ne tentait pas de la tuer ? Il expliqua, patiemment, qu’ils étaient des gens respectables de la classe moyenne et que donc son-mari-tentant-de-la-tuer n’était pas une explication crédible au fait qu’elle s’enfuyait de la maison en criant que son mari tentait de la tuer. Le fait qu’elle soit folle, en revanche…

Même obtenir une ordonnance de protection – un outil juridique relativement nouveau – exige d’acquérir la crédibilité nécessaire pour convaincre une cour de justice qu’un homme représente une menace et obtenir que la police applique la décision. De toute manière, les ordonnances de protection ne fonctionnent pas toujours. La violence est une manière de réduire les gens au silence, de leur nier expression et crédibilité, une manière d’affirmer son droit à contrôler leur droit à exister. Environ trois femmes sont assassinées chaque jour par un compagnon ou ex-compagnon aux États-Unis. C’est l’une des causes principales de décès pour les femmes enceintes. Au cœur de la lutte du féminisme pour faire reconnaître comme des crimes le viol, le viol commis par un homme avec lequel on a un rendez-vous (date rape), le viol conjugal, la violence conjugale et le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, il y a la nécessité de rendre les femmes crédibles et audibles.

J’ai tendance à croire que les femmes ont acquis le statut d’êtres humains quand ce genre d’agissement a commencé à être pris au sérieux, quand les grandes choses qui nous entravent et nous tuent se sont vu opposer une réponse judiciaire à partir de la moitié des années 1970, c’est à dire longtemps après ma naissance. Et pour quiconque serait tenté de faire valoir que l’intimidation sexuelle sur le lieu de travail n’est pas une question de vie ou de mort, souvenez-vous que le caporal suppléant du corps des Marines Maria Lauterbach, âgée de 20 ans, aurait été tuée par son collègue plus haut placé dans la hiérarchie une nuit d’hiver alors qu’elle s’apprêtait à témoigner d’avoir été violée par lui. Les restes calcinés de son corps de femme enceinte ont été trouvés dans le foyer de son jardin.

S’entendre dire, catégoriquement, qu’il sait de quoi il parle et elle non, quelque anecdotique que soit ce sujet dans la conversation, perpétue la laideur de ce monde et éloigne de nous sa lumière. Après la sortie de mon livre L’Art de marcher en 2000, j’ai découvert que j’étais capable de ne pas me laisser pousser loin de ma perception et de mes interprétations propres. À deux occasions à l’époque, je me suis opposée au comportement d’un homme, pour m’entendre dire que les incidents n’avaient pas eu lieu comme je le disais, que j’étais partiale, délirante, excédée, malhonnête – en un mot, une femme.

Pendant la majeure partie de ma vie, j’ai douté de moi et me suis mise en retrait. Avoir le statut d’écrivaine et d’historienne m’a aidée à maintenir mes positions mais peu de femmes reçoivent un tel coup de pouce et des milliards de femmes sur cette planète de sept milliards d’êtres humains doivent s’entendre dire qu’elles ne sont pas des témoins fiables de leurs propres vies, que la vérité ne leur appartient pas, ni maintenant ni jamais. Cela dépasse les hommes-qui-expliquent mais cela fait partie du même archipel d’arrogance.­

Des hommes m’expliquent encore. Et aucun homme ne m’a jamais demandé pardon pour m’avoir expliqué, de manière erronée, quelque chose que je savais et qu’il ignorait. Cela ne m’est encore jamais arrivé mais, d’après les données concernant l’espérance de vie, je pourrais avoir quarante et quelques années devant moi, plus ou moins, et cela pourrait donc m’arriver. Mais je ne l’attends pas en retenant mon souffle.

Des femmes qui se battent sur les deux fronts

Quelques années après l’idiot d’Aspen, j’étais à Berlin pour donner une conférence quand l’écrivain marxiste Tariq Ali m’invita à un dîner où étaient présent·es un écrivain et traducteur ainsi que trois femmes un peu plus jeunes que moi et qui allaient rester révérencieuses et quasiment silencieuses pendant tout le repas. Tariq était formidable. Peut-être le traducteur était-il énervé que j’insistasse pour participer modestement à la conversation, mais quand je fis allusion à la façon dont Women Strike for Peace (Femmes en grève pour la paix), l’extraordinaire et méconnu groupe anti-nucléaire et anti-guerre fondé en 1961 contribua à la chute de la commission d’enquête anti-communiste House Un-American Activities Committee (HUAC), ce M. Très important II se moqua de moi. La commission HUAC, insistait-il, n’existait pas au début des années 1960 et d’ailleurs aucun groupe de femmes n’avait joué un tel rôle dans sa chute. Son dédain me réduisait à néant et son assurance était si agressive que débattre avec lui semblait un exercice bien vain, l’occasion seulement de se faire insulter.

Je crois que j’en étais à neuf livres à l’époque, dont un qui exploitait des sources de première main et des entretiens avec des membres-clefs de Women Strike for Peace. Mais les hommes qui expliquent persistent à me prendre pour une sorte de réceptacle vide attendant d’être rempli avec leur sagesse et leur savoir. Un freudien dirait qu’ils ont et que je manque mais l’intelligence n’est pas située dans le bas-ventre – même si vous êtes capable d’écrire dans la neige avec votre zizi l’une de ces longues phrases mélodieuses de Virginia Woolf sur la manière dont les femmes sont subtilement subjuguées. De retour dans ma chambre d’hôtel, j’ai fait une petite recherche en ligne et découvert qu’Eric Bentley, dans son ouvrage de référence sur la commission HUAC, reconnaît que Women Strike for Peace a « porté un coup crucial dans la chute de la forteresse HUAC ». Au début des années 1960.

J’ai donc entamé un essai (sur Jane Jacobs, Betty Friedan et Rachel Carson) pour The Nation en rendant compte de cet échange, en partie comme un cri à la tête d’un des hommes les plus déplaisants qui m’ait un jour expliqué : Mec, si jamais tu lis ces lignes, sache que tu es un furoncle sur le visage de l’humanité et un obstacle à la civilisation. Honte à toi.

Lors de la bataille avec les hommes-qui-expliquent, tant de femmes ont été piétinées – des femmes de ma génération, de la génération pleine de promesses dont nous avons un criant besoin, ici et au Pakistan, en Bolivie et à Java, sans compter les femmes innombrables qui nous ont précédées et qui n’ont pas eu leur place dans un laboratoire ou une bibliothèque ou une conversation ou la révolution ou même la catégorie que l’on nomme être humain.

Après tout, Women Strike for Peace a été fondée par des femmes qui en avaient marre de faire le café ou de prendre les notes et de ne pas avoir droit de parler ou de participer à la prise de décision dans le mouvement anti-nucléaire des années 1950. La plupart des femmes se battent sur deux fronts, l’un étant celui en question et l’autre pour le simple droit de parler, d’avoir des idées, de voir reconnaître qu’elles ont avec elles des faits et des vérités, qu’elles ont de la valeur, qu’elles sont des êtres humains. Les choses s’améliorent mais cette guerre ne prendra pas fin de mon temps. Je la mène encore, pour moi assurément mais aussi pour toutes ces femmes plus jeunes qui ont quelque chose à dire, dans l’espoir qu’elles arrivent à le dire.

Rebecca Solnit

P.S.

Traduit de l’anglais en novembre 2017.