BROCHURES

Jamais sans mon jaune
Retour sur plus d’un an de révolte des Gilets jaunes

Jamais sans mon jaune

anonymes (première parution : novembre 2019)

Mis en ligne le 20 septembre 2020

Thèmes : Insurrections, révoltes, émeutes (75 brochures)
Mouvements sociaux (42 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,3.3 Mo) (PDF,3.1 Mo)

Version papier disponible chez : Infokiosque fantôme (partout)

SOMMAIRE

- Une histoire vécue des Gilets Jaunes
- Les racines
- L’étincelle
- L’explosion des actes
- Le lent decrescendo
- L’été des Gilets Jaunes
- Automne 2019
- Un bilan provisoire

UNE HISTOIRE VÉCUE DES GILETS JAUNES

Les mémoires de luttes se perdent vite, si bien que quelques mois après leur commencement il est parfois difficile de se souvenir précisément de la succession des événements et de l’évolution si rapide et pourtant si vite intégrée du champ politique ouvert d’une société, des pratiques de sa police et de son gouvernement. Il est pourtant nécessaire de les restituer pour ceux qui ne les ont pas vécues, rediscuter de ce qui quelquefois diverge déjà dans nos mémoires et appréciations, et espérer pouvoir en tirer les fils d’un bilan critique.

Une tentative d’écrire, encore à chaud, ce que depuis notre expérience de groupe politique toulousain nous avons vécu dans notre ville et nationalement, et considérons comme les grandes lignes de cette séquence. De nombreuses lacunes s’y feront voir, et notamment la richesse de ce qui a pu se passer sur les occupations et blocages de rond-points où nous étions relativement peu présents, par manque peut-être de l’enthousiasme des premières occupations que nous avions connu autre part, auparavant, aussi bien que par difficulté à combler des fossés culturels et sociologiques. D’autres, qui n’avaient pas de tels garde-fous et se sont jetés sans lésiner dans la tempête des événements, l’écriront et le raconteront.

Les racines

Impossible de délier le mouvement Gilets Jaunes de plusieurs facteurs, plus ou moins profonds ou lointains. Si on se passera ici de l’analyse trop longue et complexe des facteurs politiques, économiques et sociaux qui génèrent périodiquement des mouvements de révolte contre le système démocratique et capitaliste, on essaiera plutôt de voir ce qui fait qu’à un moment donné une opposition diffuse parvient à se généraliser et à trouver une forme de manifestation qui la fasse exister sur le plan politique national et même mondial.

L’élection de Macron en 2017 et la politique de La République en Marche provoquent assez vite des oppositions. Le programme général du parti assume des attaques sur l’intégralité du champ social : suppression de l’ISF qui avait été rétabli par Hollande, loi Parcoursup qui provoque un mouvement lycéen et étudiant au printemps 2018, réduction des APL et désindexation des aides sociales sur l’inflation, diminution des dépenses publiques et donc suppressions de postes dans les écoles, administrations et hôpitaux qui se mettent en grève, abaissement des retraites, etc. La réduction de vitesse de 90 à 80 km/h, si elle peut sembler anecdotique, entraînera elle aussi la colère d’un nouveau secteur de la population peu habitué aux formes de contestation traditionnelles. Les premiers radars prennent feu. En juillet 2018, l’affaire Benalla attise les braises. L’arrogance d’un gouvernement dépeint comme une monarchie est vivement critiquée. Des réseaux « la France en colère » apparaissent sur la toile, qui se feront les premiers relais de la pétition Ludowski contre la hausse du prix de l’essence.

Si les occupations de rond-points et le port du fameux gilet ont constitué les formes originales du mouvement, très vite sa pratique des manifestations a emprunté à celles qui s’étaient déroulées en France depuis quelques années : en 2014-2015, la pratique du black bloc et de la banderole renforcée se généralise dans les milieux d’ultra-gauche lors des manifestations qui suivent la mort de Rémi Fraisse à Sivens. Au printemps 2016, pendant la séquence d’opposition à la loi travail, on assiste à l’émergence du cortège de tête. Dans quelques grandes villes de France et notamment à Nantes, Rennes et Paris, ces blocs combatifs anti-syndicaux composés de personnes plus ou moins masquées, activistes, précaires et étudiants, perturbent les parcours préconçus pour attaquer des cordons de police, des journalistes, et casser quelques vitrines de banques, assurance etc. Les affrontements très médiatisés notamment sur BFMTV seront une sources d’inspiration pour les GJ [1] qui deux ans plus tard, dès les premières manifestations, s’équipent « black bloc » au Décathlon du coin [2] et n’hésitent pas à s’en prendre directement à la police, monter des barricades, mettre le feu. L’affrontement, d’une pratique encore minoritaire, est devenu la norme d’une manifestation effective. Pendant les premiers mois du mouvement, la répression agissant encore peu sur des habitudes massives de camouflage, les Gilets Jaunes passent des cordons de flics en pantalons de treillis, avec masque à gaz et lunettes autour du cou, en toute assurance de légitimité.

L’étincelle

Le 17 novembre 2018, à l’appel de la pétition de Priscilia Ludowski contre la taxation des carburants et de la journée d’action imaginée en réponse par Eric Drouet, alimentée par de nombreuses initiatives sur les réseaux sociaux, les Gilets jaunes prennent les rond-points et créent des blocages. La surprise est générale. Sans aucun cadre traditionnel (implantation ouvrière, étudiante etc), des milliers de personnes bloquent les axes stratégiques d’une bonne partie de la France (2000 points de rassemblement sur les autoroutes, périphériques, péages), de manière parfaitement décentralisée : des villages de 1000 habitants ont eux aussi leur rond-point occupé. Très vite, ces citoyens en colère, comme beaucoup se nomment, construisent cabanes et réseaux d’approvisionnement. Le code couleur du gilet jaune, imaginé par un technicien de Narbonne pour manifester son adhésion au mouvement, est amplement repris.

Le soutien est immense : 73 % de la population se dit en accord avec le mouvement [3]. Des patrons, cadres, commerciaux, se retrouvent dans cette grogne anti-fiscale. Les artistes en vogue affichent leur soutien par vidéo, et des chansons, comme celles d’Anthony Joubert, font des millions de vues. La presse en offre une couverture importante, qui, si elle n’est pas toujours en accord avec les revendications, laisse pourtant bien plus souvent la parole aux opposants qu’aux « otages » du mouvement, comme elle a l’habitude de le faire. Il faut dire que son audimat habituel est très mobilisé. Dans la rue, les restaurateurs ou voisins offrent le café chaud, de la nourriture. Beaucoup de conducteurs manifestent leur adhésion en posant leur gilet jaune sur le tableau de bord et en klaxonnant aux rond-points occupés. D’ailleurs, les automobilistes ou camionneurs bloqués viennent plus spontanément prendre le café et participer au blocage que s’énerver. Globalement cependant, la composante sociologique la plus mobilisée sur le terrain, c’est la classe moyenne basse qui n’avait jamais manifesté auparavant, les oubliés de la politique publique, bien que le mouvement compte aussi beaucoup de retraités, et mobilise très tôt d’autres secteurs en lutte.

Différentes franges Gilets jaunes affichent ainsi des motivations croisées. On verra donc apparaître des Gilets oranges, rouges CGT, des Gilets jaunes ornés de faucilles et de marteaux ou encore de Croix de Lorraine (symbole de la résistance gaulliste), les Gilets roses des assistantes maternelles, verts des écologistes… Quelques dizaines de milliers de membres de l’éducation nationale fondent sur les réseaux sociaux le mouvement des Stylos rouges. Des marches de femmes Gilets jaunes ont lieu, et l’acte XVII célébrera particulièrement la journée internationale du droit des femmes. Des membres du personnel hospitalier et notamment des infirmièr(e)s et aides-soignant(e)s, dont le mouvement contre le manque de moyens alloués aux hôpitaux publics (menant à des conditions de travail effarantes pour des effectifs absolument sous-évalués) était déjà en cours depuis plusieurs années, viendront aussi se joindre aux cortèges Gilets jaunes en y apportant leurs propres revendications.

A l’international, le gilet jaune devient très vite un symbole de révolte. A Bruxelles, la mobilisation est très similaire à la France : c’est un mouvement contre les taxes et notamment celles des carburants, qui va bloquer les dépôts pétroliers et se mobiliser en manifestation – notamment le 30 novembre, qui verra des affrontements, des voitures de police brûlées et une soixantaine d’interpellations. Les revendications sont plus diverses ailleurs : le gilet est arboré en Bulgarie et aux Pays-Bas pour protester contre le coût de la vie, à Belgrade par les nationalistes serbes contre la cherté des carburants, en Allemagne contre Merkel et sa politique qualifiée de pro-immigratoire, en Espagne avec des revendications sociales, en Angleterre par les partisans du Brexit et en Italie contre l’Europe. Le général Al-Sissi fait interdire la vente du Gilet jaune en Egypte de peur d’un soulèvement populaire contre son autocratie, et la symbolique sera aussi reprise à Hong Kong au printemps 2019. Cependant, si quelques actions de solidarité internationales seront effectuées pendant le mouvement [4], le soulèvement Gilet Jaune ne prendra pas ailleurs une très grande ampleur, comparable à la vague qui avait pu secouer le monde arabe en 2011 et avait permis la chute de dictateurs.

Il est très difficile au début de déterminer le positionnement politique du mouvement, qui, de fait, repousse les organisations politiques (partis, syndicats, organisations), s’appuie sur des revendications très généralistes (rapidement dégagistes) et montre un esprit potache [5]. En effet, les discours d’extrême-droite ou soraliens côtoient ceux de militants du Front de gauche ou de personnes qui se disent apolitiques et craignent toute instrumentalisation de leur mouvement par des partis. La presse, y voyant un confusionnisme de droite, se hâtera alors de qualifier le mouvement de poujadiste. Parmi les cercles politisés, l’heure est aux questionnements. Si quelques personnes ou groupes rejoindront très tôt les Gilets jaunes, la majorité reste sur la réserve, ayant peur de soutenir un mouvement inclassable qui ne rechigne pas à brandir le drapeau français et chanter la Marseillaise. D’ailleurs, le 20 novembre, le signalement aux gendarmes par les Gilets Jaunes de Flixecourt (à côté de Calais) d’un camion-citerne transportant six migrants, loin de représenter l’intégralité du mouvement, en donnera au début une mauvaise appréciation.

Finalement, ce qui se révélera assez rapidement et profondément dans le mouvement, c’est une quête de justice sociale. Analysant la tourmente des années 1848-1850 dans le champ politique français, Marx évoque le controversé projet de la Législative de rétablir l’impôt sur le vin pour le 1er janvier 1850 en ces termes : « La haine populaire contre l’impôt sur les vins s’explique par le fait qu’il concentre en lui tout l’odieux du système fiscal français. Son mode de perception est odieux, son mode de répartition est aristocratique, car le taux d’imposition des vins les plus ordinaires est le même que pour les plus fins. Il augmente donc en proportion géométrique à mesure que diminue la fortune des consommateurs, tel un impôt progressif à rebours » [6]. Si les taxes sur le carburant concernent en effet tous les consommateurs, il est possible d’y appliquer la même analyse, qui voit en les classes moyennes basses (obligées d’utiliser une voiture car elles habitent à la campagne ou en zone périurbaine) les principales victimes de cet impôt non proportionnel. L’autre facteur de mécontentement, c’est la récession économique, qui rend la hausse du prix des carburants difficilement gérable, mais la fait aussi apparaître comme un symptôme. Ces classes moyennes ont été favorisées après le choc pétrolier de 1973 et la fin des trente glorieuses par des gouvernements qui jouaient alors une politique providentielle d’apaisement, dans l’idée qu’elles serviraient de tampon contre une insurrection latente. À partir de 2008 cependant, la politique des démocraties occidentales s’oriente vers l’austérité, et vient ponctionner, retirer des aides aux classes basses et intermédiaires. Ainsi, toute une génération qui croyait pouvoir vivre dans une certaine aisance, avec des commodités matérielles et des loisirs tant qu’elle travaillait ses 35 heures, perd ses illusions de confort et d’autonomie. Parallèlement, la disproportion des revenus ne cesse d’augmenter [7] et les riches et les gouvernants s’affichent avec arrogance. La colère s’orientera donc non pas vers les patrons, avec des luttes de type grève et sabotage, car le travail reste une valeur peu discutée, mais vers les nantis, les ultra-riches (chaînes commerciales et multinationales plus riches que les petits commerçants), les organes fiscaux qui viennent ponctionner les travailleurs, les gouvernants qui jouent et accentuent ces inégalités salariales et sociales du haut de leur piédestal.

La tactique de lutte que les Gilets jaunes mettront le plus en avant, c’est celle du blocage économique. Ils comprennent que pour faire bouger le gouvernement, il faut bloquer les flux. C’est ainsi que se mettront en place tout au long de la première semaine de lutte, non seulement des barrages routiers ou autoroutiers (dont certains ne laissent passer que les ambulances), mais aussi des blocages de dépôts logistiques et de centres commerciaux, ainsi que de raffineries. Durant tout le mouvement, tout ce qui assure la circulation logistique (gares et trains, autoroutes, station-service, réseaux de fibre, antennes-relais…) sera attaqué, en manifestation par des occupations, en blocage, ou par des sabotages nocturnes. Comme le mouvement compte beaucoup de travailleurs, il est très informé de détails pratiques à ce sujet : quel type de camion transporte quel type de carburant, à quelle heure et quel jour les marchandises sont évacuées des dépôts, etc. Tout ceci se déroule dans une grande ivresse, souvent littérale. Si le côté « grosses couilles » est souvent palpable pour qui partira en action, l’enthousiasme est général. Les occupations de rond-point pour lesquelles les travailleurs consacrent leur troisième huit et s’organisent à faire perdurer de nuit prennent un aspect « colo » que beaucoup de gens semblaient ne pas avoir connu depuis des années, et qui sera le lit d’une solidarité, d’une complicité et d’une envie de ne pas se lâcher qui caractériseront le mouvement et assureront sa longévité.

L’explosion des actes

Dès le 19 novembre, des manifestations lycéennes reprennent la lutte du printemps précédent contre la loi Parcoursup, s’opposent au service national universel [8] et affirment une solidarité avec les Gilets Jaunes. Solidarité qui passe aussi par les actes : de nombreux lycées sont bloqués, et leurs manifestations actives provoquent déjà 34 arrestations en une semaine.

Le 20 novembre, au quatrième jour de la mobilisation, alors que des axes routiers et des dépôts pétroliers (Grandpuits, Fos-sur-Mer, Lespinasse, Lucciana, Vern-sur-Seiche…) sont bloqués dans toute la France, le péage bloqué de Virsac (Gironde) sera le premier à flamber, attaqué au cocktail Molotov sur les coups de 2h du matin par des individus cagoulés. Cette action sera reprise à plusieurs endroits mi-décembre.

Pendant ce temps, l’île de la Réunion est entièrement paralysée. Une trentaine de blocages, et notamment de ses quatre axes autoroutiers et de son aéroport, interdit toute circulation. Des blocages de centres pétroliers et de centres commerciaux s’effectuent au petit matin, la nuit, ce sont des violences urbaines et pillages. Dans la nuit du 17 au 18 novembre 2018, à Saint-Benoît, un magasin est parti en fumée et nombreux autres ont été pillés et saccagés, tandis qu’au Port, un concessionnaire automobile Peugeot a été pris pour cible : près de 70 véhicules ont été réduits en cendres dans l’incendie. Le 18 novembre, aura lieu le pillage du magasin Promocash de Sainte-Marie. Dans la nuit de lundi à mardi 20 novembre, la multinationale de fast food MacDonalds au Port s’est fait caillasser en début de soirée. Mais plus tard dans la soirée, des individus cagoulés y sont retournés pour terminer le travail. Après avoir retourné et détruit le mobilier à l’intérieur, ils sont repartis en foutant le feu. Des pillages ont eu lieu plus tôt dans la journée, visant notamment un magasin de sport de la ville de Saint-Pierre ; des manifs sauvages se sont déroulées à Saint-Denis, où de nombreuses voitures ont été incendiées. Le supermarché Score dans le quartier Vauban et une pharmacie ont entre autres été pillés et saccagés. Des jeunes se sont ensuite regroupés près du magasin Simply Market à La Providence. Un attroupement s’est formé, des poubelles ont été incendiées pour empêcher toute circulation. Puis les jeunes ont attaqué les rideaux de fer du Simply Market avant de pénétrer à l’intérieur et de vider les rayons de bouffe et de boissons. A Saint-André, des enragés ont attaqué la mairie annexe de Cambuston et l’ont incendiée. Des feux nocturnes ont eu lieu à Saint-Gilles-les-Bains, tandis qu’à Saint-Paul, un bâtiment SFR et un magasin Orange ont été pris pour cible. Toute l’administration (services municipaux, écoles, lycées, crèches) est fermée et un couvre-feu est mis en place jusqu’au vendredi pour tenter de rétablir l’ordre.

L’explosivité du mouvement se lit déjà. A cette date, à trois jours seulement du début et avant même la première manifestation d’ampleur, le mouvement des Gilets jaunes a déjà fait un mort (renversé pendant un blocage routier) et 528 blessés dont 17 graves. 92 flics ont été blessés dont 2 gravement. Le ministre de l’intérieur Castaner est obligé de reconnaître qu’« En trois jours il y a autant de blessés dans nos forces de l’ordre qu’en trois mois d’évacuation de Notre-Dame-des-Landes ». Paniqué, le voilà qui tente de jouer l’accusation d’incohérence, coup bas récurrent des politiques pendant tout le mouvement : « On voit bien aujourd’hui qu’on a une dérive totale d’une manifestation qui, pour l’essentiel, était bon enfant samedi. On voit qu’on a une radicalisation avec des revendications qui ne sont plus cohérentes, qui vont dans tous les sens » [9].

La violence n’est pas pratiquée par tous les Gilets jaunes. Beaucoup veulent s’en tenir au pacifisme, et des formes d’accord allant jusqu’à la dénonciation de présumés casseurs à la police auront lieu. Pourtant, le discours le plus commun serait quelque chose comme « Je ne suis pas pour la violence, mais il faut bien que Macron nous entende ». Ainsi, malgré le niveau de radicalité des gestes du mouvement, le soutien reste massif et l’entendement de formes de contestation portant atteinte au matériel ou aux barrages policiers passe un cap.

Si les médias considéreront successivement le mouvement comme poujadiste, puis comme un ramassis de « casseurs » afin de dépolitiser la justesse des cibles atteintes, le gouvernement, élu par défaut sur son opposition au Front National, aura pour sa part recours à la menace de l’extrémisme. Pour Castaner, les Gilets jaunes sont un rassemblement de « séditieux d’ultra-droite ». Le 1er décembre, il décrit la composition de la manifestation parisienne comme un regroupement de 200 manifestants pacifistes comprenant une marge de 1 500 casseurs [10], ce qui provoque l’hilarité sur la toile. Emmanuel Macron déclare fin janvier 2019 que les violences commises lors des manifestations sont l’œuvre « de 40 à 50 000 militants ultras qui veulent la destruction des institutions ». Ses propres services de renseignement ont pourtant décompté seulement quelques centaines d’ultras au plus fort du mouvement, début décembre 2018, et quelques dizaines en mars 2019, en signalant un désengagement de l’ultradroite « à Paris comme en province » et une implication restée « limitée » de l’ultragauche [11].

Le 25 novembre, acte II. C’est la première manifestation offensive d’un long cycle dont les répercussions ne sont pas prêtes de s’achever. Les Gilets Jaunes, qui devaient s’en tenir aux Champs de Mars, submergent les forces de l’ordre sur les Champs-Élysées, prennent à revers certaines lignes. Quelques barricades sont enflammées. 24 personnes seront blessées, dont cinq policiers. Les flics devront rester en poste jusqu’à minuit, trop peu nombreux pour gérer la foule, affamés, en rupture de stock de munitions. Lors de cette manifestation, Paris connaît un nouveau souffle : il y a longtemps que les manifestations n’avaient pas touché le cœur de la capitale, et de manière aussi massive.

Dans les jours à venir, les Gilets jaunes viendront manifester devant les domiciles et permanences de leurs députés, leur demandant de faire ployer le gouvernement ou de démissionner. La permanence d’Adrien Morenas dans le Vaucluse est murée après une tentative de dialogue portée par des Gilets jaunes, où ils comprennent qu’il n’écoutera pas leurs revendications et le chahutent. Les domiciles de Christophe Castaner à Forcalquier et d’Emmanuel Macron au Touquet, après avoir vu des défilés Gilets jaunes sous leurs fenêtres, seront sous surveillance policière constante. Parmi d’autres, la permanence de Claire O’Petit, députée LREM de l’Eure, sera attaquée quatre fois pendant le mouvement, des coups de massette aux tags anti-CETA.

Le 1er décembre 2018, c’est l’acte quasi-insurrectionnel. A Paris, la police est complètement submergée. Trop occupée à faire du maintien de l’ordre statique sur les Champs-Élysées, où elle a eu ordre d’éviter tout dégât, la police néglige de surveiller l’Étoile, en haut des boulevards. L’Arc de Triomphe, symbole des victoires militaires françaises, est pris dans la matinée. Par la suite, tous les boulevards partant de l’Étoile sont aux mains des Gilets jaunes, qui cassent des vitrines, érigent des barricades géantes et incendient les voitures des bourgeois riverains (112 en quelques heures). Cinq heures plus tard, alors que les forces de l’ordre n’ont pas réussi à reprendre le monument, les Gilets jaunes défoncent les portes du sas, entrent, taguent, pillent et saccagent l’intérieur, avant de monter sur les toits de l’Arc à 15h56, faisant un coup d’éclat mémorable. Ce n’est que 2 heures plus tard et après six tentatives infructueuses que la police, en prise avec tous les événements alentours, pourra intervenir en force et saturant l’air de lacrymogènes. Des Gilets jaunes retranchés dans un Burger King subiront la vengeance des CRS : filmés par portable, les arrestations violentes, les coups déchaînés de matraque et de tonfa qu’ils reçoivent alors qu’ils se terrent, intoxiqués aux gaz, sous les tables en hurlant, ou qu’ils sortent contusionnés et ensanglantés en se faisant de nouveau frapper par l’équipe qui les attend à la porte, feront scandale sur les réseaux sociaux.

Cette fois, les émeutes ne prennent pas seulement à Paris. La préfecture du Puy-en-Velay prend feu, après que ses grilles aient été défoncées. 150 manifestants entrent dans l’enceinte, où seuls huit policiers leur font face, et demandent à ce que le préfet, qui suit les opérations depuis le deuxième étage, vienne les confronter. Face à un refus, les Gilets jaunes amassent un tas de pneus devant le monument. D’autres gendarmes arrivent, qui reprennent la cour de la préfecture, mais ils ont peu de munitions et la foule, nombreuse, leur lance des projectiles enflammés, les attaque à coups de bâton, et ne semble pas prête à lâcher. Des renforts arrivent de Lyon vers 17h30, après deux heures de route, et reçoivent une pluie de pavés. Après des heures d’affrontement, 28 flics sont blessés. La préfecture, sous l’assaut de cocktails Molotov, prend feu vers 18h20. Les gardiens de l’ordre fuient et l’incendie ne sera éteint que trois heures plus tard.

Dans beaucoup de grandes villes de France, la journée s’étire depuis 7 heures, avec les blocages habituels, avec le début des manifestations entre 10h et 14h, suivant la localité, et jusqu’à la fin des émeutes, un peu avant minuit. La police est complètement prise de court. Elle est appelée sur tous les fronts, dans de multiples villes, avec la complémentarité entre rond-points bloqués et manifestations, mais elle est aussi sous-équipée, rapidement à court de munitions, et ne s’attend pas du tout à la tournure des événements. A Paris, bien que la police ait tiré 15 000 grenades lacrymogènes, soit plus que sur toute une année en France, de nombreuses équipes, à cours de munitions, devront reculer face aux manifestants et leur laisser le champ libre. Des unités de la police municipale se retrouvent seules à affronter des milliers de manifestants qui les attaquent, détruisent et brûlent la ville. Si beaucoup de manifestants sont déjà préparés et ont apporté matériel de protection et outils de bricolage peu catholiques (on verra un Gilet jaune essayer d’ouvrir un distributeur parisien à la meuleuse), tout ce qui se trouve sur leur chemin fait aussi l’affaire : conteneurs à verre, grilles d’arbre, Algeco et matériel de chantier, ou encore ces immenses parasols de la Mie Câline brandis frontalement pour assaillir les flics.

La nuit du 1er décembre, des cabines Vinci commencent à prendre feu. Des affrontements ont lieu sur le péage de la Croix-du-Sud (Narbonne), entre les quelques 200 personnes qui le bloquent et les trente GM qui, à court de munitions lacrymogènes, finissent par se retirer autour de 22h30. Les manifestants se retournent contre les locaux du peloton de gendarmerie autoroutier de Narbonne, et commencent à en détruire le grillage. Les onze gendarmes qui se trouvent dedans décident de fuir avec le personnel Vinci en emportant armes et radio. Leur local sera ensuite à son tour incendié, ainsi, que le district Vinci Autoroutes et le garage. Le péage est attaqué depuis un engin de chantier déposant une voiture en feu sur son toit. 70 % des 40 000 m2 de bâtiments partent en fumée.

Le pouvoir a peur. Le préfet Patrick Strzoda annonce à Macron dès son retour d’Argentine : « On a failli tomber » [12]. Comme des plans circulent sur internet, on craint une invasion du palais présidentiel par les égouts. A Paris, des manifestants sont entrés dans des hôtels particuliers, ont tapé aux portes des bourgeois du XVIe, qui craignent pour leur vie. Des patrons écrivent au gouvernement de lâcher, même un certain nombre de choses, pour que la révolution n’advienne pas. Quelques bourgeois aménagent des bunkers dans leur jardin et Brigitte Macron ainsi que quelques conseillers visitent le 7 décembre l’abri anti-nucléaire de l’Élysée.

Mais les manifestations n’ont pas tenu plusieurs jours de suite et le gouvernement aura une semaine pour se recalibrer. Une semaine où le mouvement lycéen prend la relève avec des manifestations émeutières presque tous les jours [13], où les blocages sont multiples (préfectures et autres lieux de pouvoir, péages, centres commerciaux etc.) et les constantes AG Gilets Jaunes débouchent régulièrement sur des actions musclées. Mais la prochaine journée quasi-insurrectionnelle n’aura lieu que le 8, une semaine plus tard, et la doctrine du maintien de l’ordre s’est déjà modifiée de manière à verrouiller les possibilités présentes auparavant. La capitale est barricadée et aseptisée, la police est beaucoup plus nombreuse (89 000 flics en France, 8 000 à Paris au lieu de 4 000 la fois précédente) et on lui adjoint, en plus des unités commandées par des directions centralisées et externes qui n’étaient pas toujours au courant des fluctuations sur le terrain et leur transmettaient des ordres contradictoires, les nouvelles équipes du DAR (détachements d’action rapide) qui sont beaucoup plus mobiles et spécialisées dans les interpellations. Le maintien de l’ordre ne doit plus forcément s’effectuer à distance, comme le voulait précédemment la doctrine française. L’équipement est renforcé avec notamment l’arrivée de 12 véhicules blindés [14] de la gendarmerie à la capitale et des stocks de munition nettement supérieurs. Son périmètre d’intervention est agrandi à Paris pour éviter de reproduire la débâcle militaire de l’Étoile. Il s’agit de pouvoir répondre à cette masse qui n’agit plus en cortège ou en bloc, mais sur plusieurs fronts à la fois sans être coordonnée, et pratique la violence de manière généralisée. La direction des opérations policières ne se refera pas prendre à ses propres préjugés. Le 1er décembre, alors que les renseignements tablaient sur la venue de quelques 300 radicaux d’extrême droite ou d’ultra-gauche, la police s’est retrouvée face à environ 3000 personnes déchaînées, et a dû apprendre à ses dépens qu’une nouvelle partie de la population assume des formes de contestation violentes.

Dans la semaine qui suit, deux organismes fiscaux sont attaqués. Dans la nuit du 2 au 3 décembre, des pneus enflammés déposés devant la façade du site régional de l’URSSAF de Vénissieux (Rhône) font fondre le sas et l’entrée, tandis qu’une vitre et des caméras de vidéosurveillance sont cassées. La nuit suivante, dans les Bouches-du-Rhône, le centre des finances publiques de Saint-Andiol est visé par un cocktail Molotov lancé depuis une voiture.

Dans les mois qui suivront, les centres des finances publiques de Nîmes et de Toulouse verront leurs façades brûlées par des pneus enflammés, le 1er et le 31 janvier. Celle de Villeneuve-les-Avignons (Gard) sera noircie par l’explosion d’une bombe artisanale (composée d’une pile, de fils électriques et d’un gros pétard) dans la nuit du 18 février.

Le mouvement compte alors déjà quelques morts [15], percutés par des véhicules sur leurs points de blocages. Mais la première victime létale de la police pendant ce mouvement sera Zineb Redouane, une Marseillaise octogénaire touchée à sa fenêtre par une grenade lacrymogène, qui décédera le lendemain à l’hôpital [16]. Cependant, les mutilations, notamment d’yeux et de mains, par les flash-balls et grenades de désencerclement commencent déjà à se faire connaître.

Une image fait le tour des réseaux sociaux et medias : celle de dizaines de jeunes agenouillés contre un mur, les mains menottées ou sur la tête, assortie du commentaire « Voilà une classe qui se tient sage ». Ce sont les 148 lycéens de Mantes-la-Jolie, qui, après la journée émeutière du jeudi 6 décembre où deux voitures ont été incendiées, se font terroriser par la police pendant plusieurs heures dans une mise en scène fascisante qui évoque une fusillade. Les réactions seront très vives.

Les violences policières vont progressivement se placer au cœur du débat médiatique. Si dans la presse comme pour le gouvernement la condamnation des violences des manifestants est unanime, de plus en plus de journaux dénoncent des dérives dans la répression policière du mouvement. Erdogan et Poutine se joignent à eux avec un certain opportunisme. Cela, sans compter, évidemment, la gauche institutionnelle (PS, PC, France Insoumise), qui déposera le 6 décembre une motion de censure contre le gouvernement. Dans la rue, des observatoires se constituent parmi les fractions les plus humanistes (liées à la Ligue des Droits de l’Homme et Amnesty International) pour recenser les violences policières. Dans un rapport publié le 14 décembre 2018, Amnesty international dénonce un « usage excessif de la force » contre des manifestants pacifiques, des fouilles et arrestations abusives (notamment sur des street medics), ainsi que les conditions « inhumain[es] » de l’interpellation de Mantes-la-Jolie. L’ONU et le Parlement Européen évoquent également un usage excessif de la force. En tout cas, le mouvement aura vécu dès les premières semaines un grand bouleversement de son rapport à la police, qui de protectrice devient brutale et ennemie.

Le samedi 8 décembre est aussi l’une des dates les plus fortes du mouvement, notamment à Toulouse et à Paris. Les cortèges, déjà immenses, fusionnent au moins pour quelques heures avec les marches pour le Climat, pacifistes mais massives. Dans la capitale, les fouilles et blocages de bus en provenance de la province et les milliers de contrôles préventifs [17] qui mènent en fin de journée à quelques 1500 arrestations [18] n’empêchent pas à 10 000 personnes de se rassembler (contre 8 000 la semaine précédente) et aux émeutes de perdurer jusque tard dans la nuit, et dans toute la ville. Le mouvement est nettement plus décentralisé : au lieu de se concentrer sur les Champs et l’Étoile qui sont verrouillés, les Gilets Jaunes sont dispersés en une multitude de petits cortèges et saccagent toute la ville, causant nettement plus de dommages matériels que la semaine précédente. 246 entreprises et commerces sont dégradés.

A Toulouse, une immense barricade est érigée du côté des Abattoirs. Les policiers ne s’attendant pas à ce que la manifestation se fixe en ce point n’interviennent pas, laissant le champ libre pendant presque une heure aux manifestants sur toute la place de Saint Cyprien. Les banques et assurances sont cassées pour la quatrième fois de la semaine, après les manifestations lycéennes, les bureaux de tabac sont pillés. Le centre de vidéosurveillance est manqué de peu, il sera blindé par la suite [19]. En fin de soirée, des petits groupes et cortèges sont encore présents dans toutes la ville, et des feux brûlent de la gare aux Arènes, dans un rayon de 6 kilomètres. L’acharnement est une qualité essentielle des Gilets Jaunes. On verra des manifestations où de petits groupes déterminés reviendront quelques heures après la dispersion tenter de reprendre le Capitole avant de s’en faire dégager par les canons à eau.

Pendant la nuit, à Segré (Haut-Anjou), la sous-préfecture est murée. Parmi les multiples coups qui seront portés à des lieux de pouvoir, mentionnons aussi l’attaque de plusieurs bâtiments publics en Dordogne à l’avant-veille de Noël (incendie de la maison des services publics à la Force et de la mairie de Colombier), l’incendie d’une porte blindée de mairie dans l’Ain le 27 janvier, ou encore la décoration de la mairie de Bure à l’huile de vidange le 21 février, tandis que la préfecture de Dijon sera la cible de jets de cocktail Molotov.

Le 10 décembre, Emmanuel Macron prononce un discours au journal télévisé de 20h. Il y annonce principalement une hausse de 100€ du SMIC, l’annulation de la hausse de la CSG pour les retraites inférieures à 2000€ par mois, le gel de la taxe sur les carburants et du durcissement du contrôle technique pendant 6 mois, la défiscalisation des heures supplémentaires ainsi que la possibilité laissée aux patrons d’accorder une prime de fin d’année de 1000 € pour leurs employés. Mais il ne fait aucun retour sur l’ISF [20] ou sur le RIC [21], qui constituent avec sa propre démission les revendications les plus portées par le mouvement. Ainsi, si le pouvoir a dû faire quelques concessions, leur modestie montre tout de même qu’il a cessé d’avoir peur et pense pouvoir gérer l’apaisement avec quelques légères dépenses (épaulé par le secteur privé) et un maintien de l’ordre renforcé. D’ailleurs, le président menace déjà de « la plus grande fermeté » dans la répression à venir. Les Gilets jaunes se déclarent majoritairement insatisfaits par ces mesures « peu concrètes », et si le soutien commence à décroître parmi ceux qui suivaient le mouvement depuis leur fauteuil et condamnent ses violences, les manifestants seront presque aussi nombreux dans la rue les semaines qui suivront.

Des actions se poursuivent sur le terrain pour revendiquer des mesures sociales, comme une meilleure accessibilité des lieux publics aux handicapés moteur réclamé par la combative association toulousaine « handi-social », qui réussira à occuper le tarmac de l’aéroport de Toulouse-Blagnac en fauteuils roulants le 14 décembre.

Le 15 décembre, les manifestations sont donc toujours très offensives, mais commencent à se ritualiser. Elles ne parviendront plus jamais dès lors à rien arracher au gouvernement. A partir de ce moment, le gouvernement qui en a fini avec les concessions et durcit la contre-offensive ordonne la destruction des cabanes et l’expulsion des rond-points. Les morts du mouvement (bloqueurs et automobilistes) sont instrumentalisés à cette fin. Trois cent rond-points sur les cinq cent référencés sont évacués et détruits en une semaine. S’il est difficile d’y opposer une résistance sur le coup, des actes vengeurs ont lieu, comme à Châtellerault (86), où la monumentale main jaune qui ornait le rond-point est incendiée en réponse par les occupants le 17 décembre. Quant aux cabanes détruites, beaucoup seront aussitôt reconstruites, aux mêmes emplacements ou ailleurs. Pour l’État, tenter d’effacer le symbole de la révolte ne suffit pas. La destruction des cabanes collectives, lieux de vie, de lutte et de socialité où chacun a mis du sien et se retrouve quasi-quotidiennement, sera prise comme une déclaration de guerre par les Gilets jaunes et renforcera leur détermination.

Alors que les péages sont très régulièrement bloqués ou ouverts, en laissant passer gratuitement les conducteurs tout en envoyant symboliquement les tickets au président pour lui présenter le manque à gagner, du 15 au 18 décembre, sept actions directes non coordonnées auront lieu contre les autoroutes. Dans la nuit du 15 au 16, la barrière de péage de Narbonne est de nouveau incendiée, à l’aide de fumigènes et de pneus. Des cabines de péages seront détruites de la même manière autour d’Orange et de Perpignan, où une cabine avait déjà brûlé une semaine plus tôt. A Agde-Bessan (Herault), c’est une « mission commando » qui est proposée et votée à main levée lors d’une réunion d’environ 200 personnes qui avait eu lieu auparavant à la base de loisir. Suite à cette décision collective, les individus missionnés ont mis le feu à un véhicule de service, un local de sécurité ainsi qu’une cabine et des barrières de péage. Enfin, à proximité de Nîmes sur l’A9, un simple incendie de branchages contraint les gendarmes à fermer l’autoroute dans le sens Nord/Sud. La nuit suivante, du 16 au 17 décembre, l’aire de péage de l’A51 à Manosque (Alpes de Haute-Provence) se faisait incendier pour la deuxième fois.

A cette date, le groupe de BTP et de concessions Vinci estimait déjà à plusieurs dizaines de millions d’euros le montant des dégâts commis sur son réseau du fait des actions Gilets jaunes. «  Près de 250 sites ont ainsi été impactés quotidiennement par les actions des manifestants  », ajoutait-il. Les mises à feu volontaires ont notamment détruit six bâtiments d’exploitation, dont la direction régionale de Narbonne, 33 véhicules d’intervention, 15 échangeurs et plateformes de péage, et dégradé les chaussées en de nombreux endroits.

La nuit d’après, du 17 au 18 décembre, c’est au tour du péage de Bandol (Var) sur l’ A50 de se faire incendier. L’autoroute, qui relie Marseille à Toulon, doit fermer dans les deux sens.

Plus tard, en 2019, trois tronçons autoroutiers des Hautes-Alpes seront mis hors d’état de nuire par des sabotages. Le 17 janvier, la fibre et le câble de secours de Sisteron sont incendiés, ce qui empêche le fonctionnement des caméras de surveillance et le suivi du trafic, qui doit donc être interrompu. Deux tronçons seront de nouveau coupés pour la journée entière après que le 31 janvier, des individus aient réussi à pénétrer dans les locaux de Vinci et à détruire plusieurs systèmes de sécurité, notamment ceux des tunnels. Le 16 février, ce sera au tour du péage de Belfort d’être saccagé suite à une opération péage gratuit. Deux cabines brûlent, les caméras sont détériorées et on retrouvera de la colle dans plusieurs lecteurs de carte bleue.

Les radars aussi en prennent pour leur grade. Fin décembre 2018, 65 % du parc français a été détruit ou incendié.

C’est encore la grande période des attaques ou blocages de centres commerciaux, qui feront beaucoup de dégâts matériels, en termes de réparations à effectuer ou de manques à gagner [22]. Dans des villes de tailles moyennes, le blocage des approvisionnements est visible en rayons. La question très médiatisée du moment est alors celle de savoir si, oui ou non, les Gilets Jaunes impactent le PIB de la France, la réponse fréquente étant que les pertes des centres commerciaux et boutiques le samedi s’équilibrent avec de nouvelles dépenses des consommateurs dues à l’infléchissement des mesures d’austérité. Amazon et Rakuten, avec leur système de livraison à domicile, tireront avantage des manifestations du samedi [23], ce qui n’empêchera pas leurs entrepôts d’être bloqués un certain nombre de fois [24].

Les flics aussi s’organisent, fondant l’éphémère mouvement des Gyros bleus. Malmenés lors des manifestations, ils réclament plus de sécurité, de moyens, de considération et de meilleurs salaires, menaçant de fermer les commissariats et de partir en grève illimitée. Il faut dire que de nombreux arrêts de travail pour cause de maladie s’enregistrent chaque samedi dans les commissariats. Certains partagent aussi nombre de revendications avec ceux qu’ils nomment les « vrais Gilets jaunes », ceux qui agissent de manière pacifiste. Le gouvernement apeuré cède immédiatement pour ne pas s’aliéner son unique protection, et accorde une revalorisation salariale programmée sur un an, de 150 à 200€ supplémentaires par mois selon le grade. Se déclarant insatisfaits de cette mesure uniquement financière et ne touchant pas à une amélioration de leurs locaux, des effectifs, des fichiers, de leurs conditions de travail et de leur sécurité, les policiers partiront en manifestation le 20 décembre, certains en gilet jaune, et tenteront d’atteindre la place Beauvau avant d’être bloqués par les CRS.

Le 22 décembre, les villes de province qui ne faisaient pas encore de manifestations le week-end car elles se rendaient à Paris (Rouen, Amiens…) commencent à enclencher leur propre cycle. Il s’agit d’éviter les contrôles policiers qui empêchent l’accès à la capitale à des travailleurs obligés de ne se déplacer que le samedi matin, car ils débauchent le vendredi soir et ne peuvent se payer l’hôtel. À l’Est de la France, c’est l’apparition des manifestations régionales entre Metz, Epinal, Nancy, qui permettent à des villes de taille moyenne de se rassembler et d’avoir plus d’impact. Ce mode d’intervention se propagera par la suite en Bretagne, puis au printemps dans toutes les régions de France pour tenter de redonner une force de frappe à des manifestations de plus en plus quadrillées, que la police sait dorénavant parfaitement gérer à force de répétitions.

Les 29 et 31 décembre, des manifestations musclées ont encore lieu, montrant que le mouvement a su, contre toute attente, passer les vacances d’hiver. Ni les maigres concessions du gouvernement, ni cette pause qui auraient stoppé net tout mouvement syndical, ne parviennent à endiguer la colère et la détermination des Gilets Jaunes, qui « ne se laisseront pas étouffer par de la dinde aux marrons » et reprendront de plus belle les manifestations émeutières en janvier et février, se rompant pourtant l’échine sur un dispositif policier qui maîtrise dorénavant les débordements, bien que de la casse et des affrontements restent possibles chaque samedi. Au 18 mars, et sans prendre en compte les récents dégâts de l’ultimatum parisien du samedi 16, sont recensés par les assureurs entre 170 et 180 milliards d’euros de dommages matériels du fait du mouvement [25]. Les banques et assurances resteront donc barricadées jusqu’à l’été, et des hélicoptères seront mandatés tous les samedis. A Toulouse, schématiquement, les manifestations commencent à 14h, les débordements à 15h, mais à partir de 16h30 les flics sifflent la fin de la récré et réussissent à chasser les manifestants en quelques heures, noyant les foules sous le gaz et procédant à de multiples arrestations.

La répression judiciaire aussi avance à grand pas. Si les premières peines distribuées pouvaient sembler relativement légères (de l’ordre de quelques mois de prison pour les péages incendiés en décembre), le durcissement n’a pas tardé à venir. La garde des sceaux Nicole Belloubet a en effet communiqué aux parquets le 22 novembre 2018 une circulaire appelant à une « répression pénale plus sévère » par de lourdes peines de prison à l’encontre de tout « prévenu assimilable, de près ou de loin, à un "gilet jaune" », de la prison sans sursis pour les primo-délinquants, des mandats de dépôt, de lourdes amendes, des interdictions de manifester et des interdictions des droits civiques privant ainsi les intéressés du droit de vote aux prochaines élections [26]. Dès la fin décembre-début janvier, les tribunaux distribuent avec largesse les mois de prison ferme. Qui prendra un an ferme pour un jet de pierre, 9 mois pour la possession d’un masque à gaz, d’un taser et d’une matraque, ou trois mois pour la possession d’un marteau sans faits caractérisés, qui se verra accusé d’homicide volontaire et traqué à l’hélicoptère thermique jusqu’à chez lui pour avoir voulu en aveugler momentanément les conducteurs avec un laser, le 19 janvier, et prendra lui aussi deux ans et demi dont un ferme.

Ce sont beaucoup de travailleurs, dont la situation sociale (famille et emploi stable, origines françaises) et le statut de primo-délinquant permettent généralement des peines allégées et avec sursis, qui se prendront de plein fouet ce nouveau pallier dans la sévérité des sanctions. Peu habitués à une telle répression, les manifestants seront assez mal préparés à leur procès. Certains avoueront leurs faits à la police en garde à vue, d’autres joueront la défense individuelle au détriment de leurs coinculpés, certains iront même jusqu’à se faire indicateurs pour échapper à des sanctions. Les avocats militants, de leur côté, n’arrivent pas à trouver de stratégies pour endiguer la machine débridée du correctionnel, et ont l’impression de plaider dans le vide.

Dans une note du 12 janvier 2019, le procureur de Paris invite tous les procureurs du pays à lever les gardes à vue le plus tardivement possible, même en cas de classement sans suite, et à inscrire les Gilets jaunes interpellés sur le fichier de traitement des antécédents judiciaires, là encore y compris si les dossiers sont classés sans suite.

Les renseignements tournent à plein régime avec la formation à la mi-janvier d’un quinzaine de cellules d’enquête en France, spécialisées sur le mouvement et notamment sa soi-disant infiltration par l’ultra-gauche. Mises en place par les directions départementales de la sécurité publique, elles rassemblent des agents de la sûreté départementale et des spécialistes de la cybercriminalité qui sondent les réseaux sociaux, les photos et vidéos des manifestations pour y rechercher fauteurs de trouble et organisateurs. Tout un travail de fichage et de constitution de porte-folios de portraits afin de repérer les agitateurs dans les manifestations est effectué, et de nombreux opposants insuffisamment masqués sont traduits en justice a posteriori. A partir de mars, les BACs prendront pour habitude de plonger dans la foule pour venir interpeller des individus préalablement repérés.

A partir de février, des affaires pour association de malfaiteurs (qui permet d’incriminer non plus seulement des individus et des faits mais aussi des collectifs et des intentions) commenceront à tomber, dont l’une d’entre elles qui vaudra quatre mois de préventive et un contrôle judiciaire à une personne sans associés ni faits caractérisés, pour la simple détention hors manifestation d’un pass facteur [27]. Une première dans le droit français de la Ve République.

Les Gilets jaunes, en plus de se rassembler pour soutenir leurs camarades inculpés, vont mener quelques actions contre la répression judiciaire. Un grand feu prendra tout l’arrière du tribunal de Montreuil-sous-Bois, se propageant jusqu’à la salle des archives, deux jours après le 1er décembre où de nombreux Gilets jaunes ont fini au poste et s’apprêtent alors à comparaître. Le 12 janvier à Niort, un cinquantenaire profite de la manifestation pour vider un tube de colle forte dans la serrure de la porte d’entrée du palais de justice, retardant ainsi son ouverture pour les comparutions immédiates du lendemain.

Le 5 janvier 2019 retiendra deux événements majeurs.

Benjamin Griveaux, le secrétaire d’État et porte-parole du gouvernement, est attaqué dans son Hôtel de Rothelin-Charolais dans le VIIe arrondissement de Paris à coups d’engins de chantier. La porte de la cour est défoncée, et il devra être évacué d’urgence.

Pendant la même manifestation, Christophe Dettinger, ancien boxeur professionnel surnommé le Gitan de Massy, assène plusieurs coups de poings sur des CRS qui encaissent, s’effondrent au sol et sont obligés de reculer. Malgré les condamnations unanimes du ministre de l’intérieur et de l’ensemble de la caste politique, le boxeur dont la vidéo fait le tour des réseaux sociaux est ovationné par les Gilets jaunes, qui ne voient là qu’une éclatante vengeance contre les forces de l’ordre dont ils subissent les brutalités exacerbées depuis le début du mouvement. Après sa reddition et les vœux de Macron pour une sanction exemplaire, la communauté gitane menace de représailles un pouvoir qui ne fait « qu’attiser le feu » et appelle les gitans à se joindre aux Gilets jaunes le samedi suivant pour déchoir Macron de son piédestal. Ces appels à la violence sont amplement relayés par les Gilets jaunes. Une caisse de solidarité participative rassemblera 120 000 euros (avant d’être fermée par la plateforme, 24h plus tard) pour le soutenir face à la justice. Les commentaires font mentir le gouvernement sur l’isolement des « casseurs » : « Merci Christophe, je n’ai plus l’âge de faire ce que tu as fait, mais je peux par contre t’aider à te sortir de là. Il en faudrait des centaines comme toi, je suis contre la violence mais c’est vraiment la seule façon de se faire entendre ».

Il faut dire qu’à force de tabassages et de mutilations, la police est quasiment devenue la principale ennemie des Gilets jaunes. En manifestation, il se débat de la casse matérielle car « mieux vaut garder les projectiles pour les keufs ». En dehors des affrontements habituels avec jets de projectiles (et notamment de cacatov autour de janvier-février) et corps à corps, de nombreuses attaques auront lieu contre leurs locaux ou leurs voitures [28] au cours ou en dehors des manifestations. A Dijon notamment, pendant ce même acte VIII du 5 janvier qui a rassemblé 2500 personnes, la caserne de gendarmerie (régionale, départementale et gendarmerie mobile) est attaquée, les grillages sont arrachés et sept gendarmes sont blessés [29].

Libération décompte le lundi 14 janvier « 94 blessés graves parmi les Gilets jaunes et les journalistes, dont 69 par des tirs de lanceur de balle de défense [30]. Au moins quatorze victimes ont perdu un œil ». L’IGPN a reçu plus de 200 signalements de violences policières sur sa plateforme. Des médias témoignent de tirs tendus avec des lanceurs de lacrymogènes à hauteur d’homme, des vidéos montrent les flics viser à hauteur de tête avec leur LBD, et le président de gendXXI (l’association professionnelle nationale des gendarmes) reconnaît que les LBD ont été utilisés « de façon un peu déviante, comme une arme d’attaque et non de défense ».

Les déclarations du ministre de l’intérieur Castaner attisent la braise. Il déclare publiquement qu’aucun gendarme ou policier n’a attaqué de Gilets jaunes alors qu’ « À l’inverse, [il a] vu des manifestants attaquer systématiquement nos forces de sécurité et des journalistes », optant pour une stratégie de la négation absolue. Emmanuel Macron pour sa part affirme qu’il n’y eu aucun mort « victime des forces de l’ordre » alors que Zineb Redouane est morte le mois précédent à Marseille après avoir été touchée par une grenade lacrymogène.

Le 26 janvier, le leader Gilets jaunes Jerôme Rodriguez perd un œil, ce qui accentue la polémique. Certains médias à grand tirage (Le Monde, Libération, Mediapart…) se sont déjà lancés depuis le début du mois dans une véritable campagne pour l’interdiction du flash-ball et des grenades offensives [31]. Cette mesure bien trop fragilisante pour un pouvoir qui ne tient que par sa police n’a évidemment jamais été accordée, mais elle a mené à une certaine restriction du nombre de tirs et de l’usage volontairement mutilant de cette arme par des policiers qui craignaient trop de se la voir retirer.

Le 15 janvier 2019, alors que les manifestations battent encore leur plein, Macron annonce la tenue d’un « Grand débat national », soit une consultation durant trois mois de 600 maires de France, chargés de recueillir les doléances de leurs concitoyens jusqu’au 15 mars. Les grandes thématiques en sont le pouvoir d’achat, la fiscalité, la démocratie et l’environnement. Si la presse tente de focaliser sur ce qu’elle présente comme une tentative d’écoute, de dialogue et de conciliation de la part du président, c’est une indifférence absolue qui lui fait écho parmi les rangs des Gilets jaunes, qui n’accordent pas une once de légitimité à des maires et voient bien l’absence de concession dans cette démarche présidentielle.

Autour des actes X et XI (19 et 26 janvier), s’organisent en réponse à ce débat entre élites des Nuits Jaunes dans plusieurs villes de France. Elles affichent différentes motivations : rester à discuter toute la nuit du RIC et de sa mise en œuvre pour la tendance la plus Nuit Deboutiste du mouvement, ou encore épuiser les forces de l’ordre en élargissant les horaires d’action, pour Eric Drouet, Maxime Nicolle, et la large composante radicale des Gilets Jaunes. Des jeux du chat et de la souris auront donc lieu quelques samedis soirs, mais la police se trouvera à chaque fois en présence assez écrasante pour disperser dès l’origine ces cortèges beaucoup moins massifs que les manifestations diurnes, et qui ne cachent pas leurs velléités insurrectionnistes.

L’opposition à la violence des manifestations tente de s’organiser, mais sans grand succès. Après avoir longuement fustigé le mode d’action des GJ sur les réseaux sociaux, les Foulards Rouges se regroupent ainsi à Paris le 27 janvier, estimés à 10 500 personnes selon la préfecture de police, un chiffre largement surévalué selon les médias nationaux. Une semaine plus tard, ils ne seront plus qu’une cinquantaine.

Le 26 janvier, aura lieu à Commercy l’Assemblée des assemblées, première tentative de structurer à échelle nationale les revendications des Gilets Jaunes qui s’exprimaient principalement de manière locale, pour tenter de partager des expériences [32], se donner un horizon, une ligne d’action, de rassembler les idées et de débattre de la suite du mouvement. Il faut dire que dès ses débuts, le mouvement est très réticent à toute forme de délégation ou de représentation, comme s’il avait inconsciemment absorbé les acquis des luttes autonomes, et refuse de se structurer de manière syndicale et de dialoguer avec l’État. Il s’organise donc en assemblées horizontales, trouve des espaces de discussion dans les cabanes des rond-points, les salles prêtées ou les lieux squattés, comme la Maison du Peuple à Saint-Nazaire. Ainsi, si certains tenteront de se faire porte-parole du mouvement pour aller présenter des revendications aux médias et à l’Elysée, ils seront vite déçus de ceux qu’ils tentent de subordonner et qui ne leur reconnaissent aucune légitimité. De fait, ces leaders autoproclamés (Cauchy, Mouraud, Francis Lalane…) n’auront aucune effectivité dans de potentielles négociations face au chef d’État car ils n’ont aucune force de coercition sur leur camp en cas d’accord. De plus, les revendications des Gilets Jaunes sont très vite sorties des marges du négociable et du récupérable (« Macron démission », « révolution »), ce qui rendait impossible tout dialogue avec les institutions.

Les élections européennes du 26 mai 2019 feront d’ailleurs des scores déplorables aux listes « jaunes » (0,54 % pour l’Alliance jaune de Francis Lalanne et 0,01 % pour Evolution Citoyenne). Si les Gilets jaunes non abstentionnistes et ceux qui les soutiennent votent plutôt pour le RN ou la France Insoumise, ce bilan électoral montre bien à quel point les GJ situent le combat des rond-points et des rues au-delà d’une légitimation par les urnes ou d’une revendication d’accès au pouvoir national. Ingrid Levavasseur, qui comptait présenter sa liste, retirera sa candidature après s’être fait insulter, sommée de retirer son gilet jaune et sortir d’une manifestation parisienne.

Ainsi, le 7 décembre, l’assemblée de Commercy faisait paraître un premier appel, contre une proposition de représentation régionale ne menant selon eux qu’à la passivité, l’apaisement et l’enterrement du mouvement. Il s’agissait donc d’éviter la récupération politique, la division et la direction. Ces idées étaient déjà largement partagées dans toutes les assemblées (dans certaines villes hebdomadaires) et rond-points de France, qui semblent plutôt être des espaces de confrontation et de débat que des espaces à infiltrer et diriger. Le seul endroit décisionnel est l’espace des comités d’action, où des résolutions concrètes et des distributions de rôle s’établissent (qui amènera la banderole, qui la portera etc.). D’ailleurs, les seules « têtes » admises du mouvement (Flyrider, Ludowski, Drouet, Rodriguez...) sont plutôt celles et ceux qui se rendent aux manifestations et multiplient les appels, rassemblant et encourageant des initiatives de lutte. Comme les Gilets Jaunes portent des idées politiques quelquefois contradictoires, un consensus s’est fait sur l’action offensive face au gouvernement, mais la décision politique s’arrête là, le reste entre simplement dans le cadre d’échange d’idées.

De fait, de cette assemblée des assemblées sortira un appel qui regroupe les revendications du mouvement, condamne l’attitude du gouvernement et la répression policière et prône l’élargissement de la mobilisation : « Nous appelons à poursuivre les actes (acte XII contre les violences policières devant les commissariats, actes XIII, XIV...), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous ! »

Le samedi 2 février se tient l’acte XII contre les violences policières. De 21% des Français qui jugeaient excessif l’usage de la violence exercée par les forces de l’ordre au moment de la Loi Travail, le nombre est monté à 39% après les manifestations des « Gilets jaunes ». A Valence, où est organisée une manifestation régionale, 5 000 personnes sont rassemblées dans une ville quadrillée, où sont effectuées beaucoup d’arrestations préventives et selon la police la saisie d’une centaine d’armes blanches.

Paris et Bordeaux sont les villes où se dérouleront les plus gros affrontements, bien que Strasbourg, Nancy, et d’autres grandes villes ne soient pas en reste. Dans la capitale, la situation se tend dès lors que la « grande marche des blessés », où beaucoup arborent des bandages symboliques, arrive en place de la République, endroit officiel de sa dispersion. Des flics sont blessés à Nantes et à Morlaix.

A Bayonne, une manifestation nocturne cible la sous-préfecture, des camions de policiers, des agences de banque et d’assurance, avant d’attaquer le commissariat de la ville. Tandis que le bâtiment est caillassé et ses caméras de surveillance détruites, un feu de poubelles enflamme la grille. A noter que le 13 février, dans un même sillage de réponses et vengeances aux violences policières, deux attaques nocturnes auront lieu contre des commissariats de l’agglomération de Rouen : une Clio volée sera lancée et prendra feu devant la porte d’entrée blindée du commissariat de Darnétal, la mettant hors d’état de fonctionnement, tandis que deux voitures de la police municipale seront incendiées devant le commissariat de Bihorel.

Le 5 février, la tentative de grève nationale reconductible sera plutôt un échec. Si le sud de la France suit globalement cet appel le jour-même, avec des blocages d’autoroute et de centres commerciaux impressionnants, puis d’autres actions de blocage moindres les semaines suivantes, peu de travailleurs se mettent effectivement en grève. Comme nous le disions plus haut, ce mouvement n’effectue pas, dans sa majorité, une critique du travail et de l’exploitation salariale. D’où les manifestations du samedi, contre les habitudes syndicales, et une volonté de destitution tournée vers les dirigeants et les grandes multinationales. Les travailleurs du mouvement, dont beaucoup sont auto-entrepreneurs ou employés dans des petites structures (commerçants, artisans, employés de PME), ne remettent pas en cause leur journée de 8 heures et leurs salaires, mais plutôt les taxes qui leurs en sont prélevées par l’État, comme une entrave à leur autonomie laborieuse. Pour ce qui est de la couche la plus précaire du mouvement, il est difficile de faire grève car il n’existe aucune garantie contre le licenciement des travailleurs jetables et presque aucun réseau de solidarité. C’est malheureusement un des points qui fera que la paralysie de l’économie pratiquée ne pourra s’effectuer plus profondément.

Le 9 février, un affrontement musclé entre fascistes et antifascistes lyonnais, remporté par ces derniers alors qu’ils s’étaient eux-même fait frapper et sortir des cortèges aux manifestations précédentes, marque la fin de la présence de l’extrême droite affichée comme telle en manifestation. Lyon était alors le dernier bastion où l’extrême-droite organisée affichait une présence, bien qu’elle ait aussi été relativement puissante à Paris dans les premiers temps, puis à Lille, Rouen et dans l’Est. Il faut dire que si le thème de l’immigration et la demande à Macron de revenir sur les accords de Marrakech étaient des revendications présentes au début du mouvement, et que l’on y percevait un nationalisme diffus accompagné de positions anti-immigrationnistes, les revendications mises en avant par une fraction plus gauchiste toujours présente sur le terrain ont fini par l’emporter progressivement. Dès le mois de janvier et notamment dans une ville aussi à gauche que Toulouse, on n’entend plus que rarement la Marseillaise (souvent recouverte par d’autres chants anti-flics), et les fascistes se font sortir des assemblées.

Le lent decrescendo

A partir de la mi-février, le nombre de manifestants commence sensiblement à décroître, de même que la peur ronge la détermination des manifestants et leurs prises de risques. Si les médias annoncent depuis le début du mouvement, jouant avec les statistiques [33], une constante décroissance de l’affluence en manifestation, les Gilets Jaunes présents sur le terrain savent qu’il ne s’agit que d’une stratégie performative, et se mettent à pratiquer leur propre comptage (le nombre jaune) pour contrer les aberrations des chiffres officiels, toujours revus à la baisse. Mais à ce moment-là, une décroissance d’intensité commence à se faire réellement sentir. Alors que les Gilets Jaunes étaient pleins de fougue au début de la mobilisation et toujours prêts à commettre des folies, la répression intense qui sévit depuis plusieurs mois, mettant en prison au moins un ami de chaque groupe et tabassant les corps, commence à faire effet [34]. La détermination est toujours présente mais dorénavant, la peur aussi. Il s’agit donc de retrouver des stratégies pour continuer d’avoir de l’impact et se donner de la force. De là naîtront plusieurs initiatives, qui fonctionneront plus ou moins bien.

Le 17 février 2019, pour les trois mois d’existence des Gilets Jaunes, est prôné un « retour aux sources » avec différentes intentions. S’il s’agit généralement dans l’esprit de ses promoteurs de refaire une manifestation non-déclarée sur les Champs-Élysées, accompagnée d’une recrudescence des blocages économiques par la reprise des rond-points et de différents points de blocages, une partie du mouvement tente la voie du pacifisme tandis que l’autre en veut pour l’insurrection. Dans tous les cas, cette tentative de reproduction des glorieuses origines est symptomatique de la difficulté à refaire sans cesse les mêmes manifestations de plus en plus ritualisées, du manque de perspectives, et conséquemment de la nostalgie des premières dates où l’on pensait encore arracher quelque chose au gouvernement. Dans les faits, si ce week-end marquera sans doute une plus grande affluence momentanée aux ronds-points et aux blocages, les manifestations ne marqueront pas vraiment de différence, en fréquentation comme en intensité. Certains organisateurs comptaient sur l’effet de surprise en ne les déclarant pas, mais dont les foules emprunteront les parcours habituels – qui se sont toujours empruntés en dehors des autorisations des préfectures, soit dit en passant. Diverses initiatives peu probantes auront lieu : une nuit jaune à Paris sur le modèle de nuit debout, une manifestation pacifiste le dimanche, sans grande incidence.

Une deuxième tentative d’impulser une dynamique nouvelle au mouvement réside en la proposition de Priscilla Ludowski (l’auteure de la pétition initiale) d’occuper Paris pendant une semaine, début mars, en plantant des tentes sur les Champs-Élysées. Cette initiative sera très peu suivie.

Enfin, la seule proposition réellement effective sera la tentative insurrectionniste de poser un ultimatum au gouvernement le 16 mars, un jour après la clôture du grand débat national, pour signifier qu’il n’a rien apporté concrètement aux Gilets Jaunes et faire pression en appelant toute la France à converger sur Paris. Cette date, dont beaucoup craignent qu’elle ne soit un baroud d’honneur, sera un tel succès qu’elle permettra de relancer pendant quelques temps une nouvelle dynamique, sur le modèle des manifestations nationales, ou ultimatums 2, 3, etc. à Paris. Partis de différents points de rassemblement, plusieurs cortèges convergent vers les Champs-Élysées, et malgré les fouilles massives, les gaz, les tirs de LBD (qui sont moindres au vu de la polémique qu’ils ont suscité) et les charges, ils y resteront toute la journée, en saccageant littéralement les boutiques les plus luxueuses de France [35] et en affrontant les flics dans le quartier le plus riche de Paris. La foule se partagera les habits, chaussures, bijoux, trouvés dans les boutiques fracturées. Le Fouquet’s, restaurant-terrasse où vont manger les ultra-riches et où Nicolas Sarkozy avait célébré son investiture, sera ravagé et incendié. Les kiosques des journaux qui vilipendent chaque semaine les « exactions » des Gilets jaunes, de même. Tout le cortège ovationne chaque action. Qui tente de dépaver une coin de rue se retrouve immédiatement entouré d’une dizaine de personnes qui l’encouragent et le protègent des flics et des caméras. Les affrontements se déroulent toute la journée, dans une grande solidarité, où les manifestants qui se retrouvent hors des boulevards après une charge n’ont de cesse d’y retourner pour rejoindre leurs famille, amis, camarades, qui se retrouvent dans la nasse. Cette fameuse nasse, harcelée de tout bord et de tous côtés, devient donc moins un dispositif de contention que le lieu de points de fixation incessants. Finalement, le cortège partira en manifestation sauvage sur les coups de 17h en continuant de ravager les rues qu’il emprunte. Pour la France des nantis, c’est le désarroi. Pour les Gilets jaunes présents, c’est l’occasion d’une joie extraordinaire.

De son côté, la manifestation pour le climat, qui a lieu le même jour et rassemble quelques quarante mille personnes, dont des Gilets jaunes qui tentent depuis le début du mouvement d’établir la convergence entre les deux luttes, se déroulera de manière exclusivement pacifiste. De fait, pour éviter les heurts, elle tournera le dos aux Champs-Élysées et aux Gilets Jaunes. Il faut dire que sa composition sociale représente un public nettement plus installé, qui tente de convaincre le gouvernement de faire des efforts sur sa politique écologiste mais a une place à perdre en cas de bouleversement social.

Suite à cette défaite pour les autorités, le préfet de police Delpuech sera muté, et lui succédera Didier Lallemant avec pour mission de durcir le maintien de l’ordre et de tout faire pour qu’un tel revers ne se reproduise jamais. Le 20 mars, Benjamin Griveaux annonce le recours aux Sentinelles de l’armée pour sécuriser les bâtiments officiels et utiliser les forces de maintien de l’ordre affectés à ces postes en renforcement des effectifs policiers sur le terrain, tentant de répondre à une des lacunes du 16 mars, due au fait que beaucoup d’effectifs étaient en effet mobilisés de manière statique autour de la zone rouge des monuments officiels et ne pouvaient intervenir sur les Champs. Cependant, cette nouvelle fait bondir les Français, et notamment au sein du gouvernement et des médias. Elle coïncide avec l’interdiction de certains sites « sensibles » privilégiés pour les rassemblements (les Champs-Élysées, le Capitole à Toulouse, la place Pey Berland à Bordeaux) qui seront ainsi protégés par des militaires.

De fait les manifestations à suivre sont rendues très difficiles à cause des fouilles quasi constantes dans des villes qui n’avaient pas connu des pratiques aussi poussées auparavant (Toulouse, Bordeaux…), et d’une stratégie policière ultra-agressive qui sera moins un maintien de l’ordre qu’une politique de l’anéantissement des cortèges. Ainsi, les premières agglomérations de manifestants sont rapidement chargées et dispersées, empêchant toute tenue compacte de la foule. Les banderoles sont saisies dès 14h, alors que personne autour n’est assez masqué pour réellement pouvoir s’opposer à ces percées de la BAC. Les cortèges qui pouvaient tranquillement se promener dans la ville pendant quelques heures avant que l’ambiance ne se tende sont abondamment gazés dès le début. Les manifestations nationales qui tenteront d’opposer dans les deux mois suivants des rassemblements massifs à ces exactions (à Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nantes, Lyon) se caractériseront par un intense mélange de détermination de la part des manifestants, qui se font couper, charger, disperser, et pourtant ne cessent de se réagglomérer pendant des heures durant, et d’une répression acharnée de la part de la police, dont la stratégie alterne entre l’hyper-mobilité de la BAC et le découpage par les unités plus lourdes des cortèges en petites unités gazables jusqu’à effondrement.

Le 12 mars, est votée devant le Sénat la « loi anti-casseurs », dans le but de « renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations ». Elle permet de renforcer les peines pour dissimulation de visage, de sanctionner les organisateurs de manifestations non déclarées et d’instaurer un fichier pour interdire préventivement de manifester aux individus « à l’égard [desquels] il existe des raisons sérieuses de penser que [leur] comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public ». Ce pouvoir, en principe réservé aux autorités judiciaires, serait dorénavant attribué à la discrétion des préfets, et leur permettrait d’interdire préventivement les manifestations à un nombre illimité de personnes, sur la source des renseignements de police, en se passant du jugement d’une autorité judiciaire. Cette dernière prérogative sera censurée par le Conseil constitutionnel, quelques jours plus tard. En effet, l’atteinte aux libertés publiques et la répression jugée policière et disproportionnée que l’État apporte pour toute réponse auront fait polémique, notamment au sein du conseil de l’Europe [36], de l’ONU, et même de l’Assemblée nationale qui avait commencé à censurer quelques articles [37].

Une manifestation aura lieu le 13 avril, à l’appel de l’Assemblée des assemblées de Saint-Nazaire, pour le retrait de cette loi.

Les impacts de la loi se font pourtant sentir, notamment dans les interdictions administratives de présence dans une ville, décrétées sans procès après une garde à vue, et la multiplication des rappels à la loi. En outre, juste après l’acte XVIII du 16 mars, l’exécutif multiplie le montant de la contravention pour participation à une manifestation interdite par 3,5, ce qui lui permet d’amender à hauteur de 135 euros tous les porteurs de pin’s, de gilets jaunes ou de pancartes OUI AU RIC passant par les Champs-Élysées. Le durcissement judiciaire se ressent aussi lorsque, le 20 avril, des manifestants parisiens écoperont d’un procès pour avoir chanté « Suicidez-vous » aux flics qui leur font face [38]. Ce sera au tour d’un homme de 69 ans deux jours plus tard d’être inculpé pour une affiche anti-flics posée sur son camion. Fin juin 2019, trois jeunes Montpelliérains seront jugés pour « outrage en réunion », à savoir, avoir chanté des slogans anti-flics lors du procès d’un de leurs camarades, le 29 avril.

Début avril, l’Assemblée des assemblées de Saint-Nazaire appelle à se mobiliser contre la répression policière et judiciaire. « Ce que nous vivons aujourd’hui est le quotidien des quartiers populaires depuis des décennies. Maintenant, l’autoritarisme se généralise à toute la société ». Contre les attaques de l’État, il n’y a de réponse possible que par la lutte !

Alors que certains médias et institutions [39] mènent depuis janvier une campagne de dénonciation des abus de force de l’État, l’Assemblée des assemblées de Saint-Nazaire rappelle le nombre de morts, blessés et mutilés en manifestation, ainsi que le bilan de la répression judiciaire : 8 700 gardes à vue, 2 000 procès dont 1 500 comparutions immédiates, près de 40% de peines de prison ferme, plus de 400 mandats de dépôt, un record pour une mouvement social en France [40].

Des rassemblements devant les prisons ont déjà lieu depuis quelques temps, et des blocages contre les usines d’armement de la police type Alcetex se sont tenus dans toute la France, notamment entre le 29 et 31 avril à l’appel des comités de blessés et de soutien contre les violences d’État (tout cela fortement réprimé par la police et le PSIG qui procèdent à des contrôles d’identité systématiques, dans la rue ou au poste).

Une mobilisation nationale est alors appelée le 18 mai contre la répression policière et judiciaire, qui exige « l’annulation des peines des milliers de prisonniers et condamnés du mouvement des Gilets jaunes et de toutes les autres luttes criminalisées, l’annulation des poursuites qui pèsent sur les personnes accusées et inculpées, la défense des libertés publiques et des droits fondamentaux, la reconnaissance des centaines de personnes enfermées, dans le cadre des Gilets jaunes, des quartiers populaires et de toutes les luttes défendant le bien commun, comme les prisonniers politiques, et l’interdiction immédiate du LBD 40 et des grenades offensives. ». L’assemblée appelle aussi au renforcement et à la mise en commun nationale des plate-formes et caisses de soutien, de la circulation des informations. Sur certains rond-points, on commence à entendre parler de revendication d’amnistie pour les prisonniers Gilets Jaunes.

Mentionnons aussi que le 19 juin, la présidente de la Cour d’assises des Yvelines est victime à son domicile d’un tir de flashball vengeur en plein visage, par deux hommes casqués s’étant fait passer pour des livreurs. Cette juge, qui avait instruit et jugé durement de nombreuses affaires notamment liées aux Gilets jaunes, avait déjà reçu des menaces par le passé. S’ensuivra une polémique, car les deux hommes, qui n’ont jamais été retrouvés, étaient recherchés pour tentative d’homicide. Or, les ministères avaient toujours affirmé au sujet des LBD quand ils étaient aux mains de la police qu’il s’agissait d’armes non létales.

Le 1er mai, qui rassemble à Paris depuis trois ans les émeutiers internationalistes les plus mobiles au vu du contexte explosif depuis la loi Travail, sera encore l’occasion d’une manifestation de grande ampleur, que le gouvernement va tenter d’interdire et saper par des mesures drastiques. Les flics utilisent depuis quelques semaines des marqueurs chimiques bleus lancés par les canons à eau, qui n’auront pas vraiment d’effet mais auront quelque peu réussi à générer de la peur face à un nouveau dispositif dont on ignorait encore la portée. Les fouilles sont omniprésentes, la police est en surnombre, avec notamment une unité de police montée et les brigades d’intervention spécialisées (BRAV) qui enfourchent les motos des municipales comme des destriers et sont encore plus mobiles qu’auparavant [41]. Il est rendu presque impossible de protéger collectivement des banderoles ou un individu d’une interpellation face aux percées des équipes d’intervention.

Face à un dispositif aussi rapidement agressif, les affrontements vont commencer dès les pré-rassemblements. Puis la situation se tasse, et ils ne reprendront que suite à quelques longues heures de marche, alors que les flics bloquent le point d’arrivée de la manifestation. Le cortège part alors en sauvage, et les gendarmes mobiles se font caillasser et viser aux engins explosifs pendant quelques dizaines de minutes, les assaillants s’abritant pour avancer derrière le char en forme de cygne noir des Beaux-Arts. Après s’être fait repousser, le cortège se dispersera en plusieurs ramifications, qui prolongeront les dégradations et les affrontements sur leur parcours. Un bout du cortège étant parvenu à la place de la Victoire, point présumé d’arrivée de la manifestation, les affrontements se cristalliseront majoritairement dans cette partie de la ville, depuis l’intérieur de ce qui entre-temps est devenu une nasse aussi bien que depuis l’extérieur du boulevard qui rejoint la place et voit se réagréger une bonne partie des manifestants.

Même si le bilan en terme de dégradations et d’affrontement n’est pas si élevé, le bilan est en demi-teinte pour les manifestants qui ont pu vivre peu de moments enthousiasmants en cortège depuis le 16 mars, au vu de la répression qu’avaient subies les manifestations locales comme nationales. Malgré un dispositif encore plus impressionnant, quelque chose a encore réussi à déborder.

C’est aussi l’occasion pour le gouvernement et notamment Castaner de s’enfoncer encore plus face à l’opinion publique à cause de ses condamnations aussi univoques qu’infondée. Une trentaine de manifestants venus se réfugier à l’hôpital la Pitié-Salpétrière seront gazés dans les locaux et placés en garde à vue. Poursuivis par les flics dans les bâtiments, ils tenteront de forcer la porte des urgences. Cela sera l’occasion d’un grossier mensonge d’État sur le fait que des Gilets Jaunes soient entrés dans le bloc pour s’en prendre aux malades. Le démenti de l’affaire par tous les inculpés ainsi que par quelques membres scrupuleux du personnel de l’hôpital sera cuisant pour l’État.

L’été des Gilets jaunes

Cela dit, les manifestations à venir ne révèlent rien d’assez enthousiasmant pour réussir à remettre la police de l’État en difficulté. Le manque de perspectives se fait gravement ressentir. Sous forme d’un second retour aux sources, des dizaines de blocages [42] ont encore lieu pour l’acte XXXII, le samedi 22 juin, mais ils ne peuvent se suffire à eux-mêmes.

Il se dessine alors la date du 14 juillet (qui verra Macron se faire siffler et huer alors qu’il défile et salue la foule à bord de son véhicule, et Paris sera le théâtre de quelques petits débordements et départs de feu), ainsi que celles du 24 au 26 août contre le G7 qui doit se tenir à Biarritz, et parie sur une convergence des alter-mondialistes, des indépendantistes basques et des Gilets Jaunes. Cette dernière date sera un échec pour deux principales raisons : le manque d’affluence car le travail d’organisation pour une mobilisation d’ampleur n’a presque pas été pris en charge et que l’appel, notamment international, n’a été lancé qu’en catastrophe dans les semaines précédentes. Deuxièmement, une volonté politique de la plate-forme d’organisation basque du contre-sommet de peu s’ouvrir à ses extérieurs (il s’agirait d’une lutte locale qui devrait respecter les codes et l’histoire du territoire où elle se situe) et de s’enferrer dans le pacifisme (avec notamment la conclusion d’un accord avec les forces de l’ordre pour qu’elles n’approchent pas trop les manifestants, à condition que ceux-ci organisent des milices citoyennes chargées de marteler à tous que toute violence sera retournée contre le mouvement). Au delà de ces facteurs, l’État avait tablé fort avec l’instauration d’un périmètre de contrôle de 30 km autour des villes de Biarritz, Bayonne et Anglet, elles-mêmes placées sous couvre-feu et interdites au public plusieurs jours avant les événements, ainsi que la construction d’un tribunal sur mesure capable de juger les manifestants 24h/24 et de les envoyer directement dans les prisons alentours vidées pour l’occasion.

Finalement, l’évènement de l’été pour les Gilets jaunes aura été la manifestation du 3 août à Nantes, pour protester contre la mort de Steve Maia Caniço.

A l’arrivée de l’été, la police est complètement déchaînée. Les manifestations ayant perdu de leur offensivité, l’heure de la vengeance semble avoir sonné. De plus, l’État, tout au long du mouvement, n’aura cessé d’apporter son soutien indéfectible à une police qui constitue son dernier rempart, prenant systématiquement son parti quitte à assumer publiquement d’odieux mensonges. La justice fonctionne à flux tendu pour les manifestants, tandis que sur les 227 procédures ouvertes par l’IGPN, aucune n’a abouti. Les 59 dossiers envoyés à la justice n’ont été ni poursuivis ni classés. Dans tous les cas, Laurent Nunez, le secrétaire d’État auprès du ministre de l’intérieur, a assuré avant même la moindre échéance que l’État ferait systématiquement appel de toute décision de justice condamnant un membre des forces de l’ordre. Le 16 juin, Castaner remettra même des médailles à 9 162 membres des forces de l’ordre pour leur excellente gestion de la crise Gilets jaunes. Parmi eux, les deux commissaires ayant projeté à terre et blessé la septuagénaire Geneviève Legay lors d’une manifestation Gilets jaunes niçoise en mars ; deux officiers dont les noms figurent dans les enquêtes sur le passage à tabac de Gilets jaunes dans un fast-food à Paris, et dans le décès de l’octogénaire Zineb Redouane à Marseille ; et Grégoire Chassaing, qui une semaine plus tard donnera l’ordre de gazer des jeunes lors de la Fête de la musique de Nantes, provoquant la mort de Steve Maia Caniço. Ces médailles sont renommées par Mediapart les « médailles de la honte ».

Ainsi, la violence débridée des CRS s’illustre dans le gazage massif des manifestants d’Extinction Rebellion lors de leur occupation pacifiste du pont de l’Alma, le 28 juin à Paris. Ils répandent cinq litres de gaz à quelques centimètres du visage de manifestants assis et levant les mains, à tel point que le commandant de l’opération de police perdra connaissance.

Lors de la fête de la musique le 21 juin, alors que des teufeurs se divertissent sous les sound systems des bords de Loire [à Nantes], une opération de police visant à les dégager sur les coups de 4h tourne au drame. En 2017, face à un refus collectif des teufeurs de lever le camp, la police optait pour un repli tactique. Mais après le mouvement des Gilets jaunes, les flics toujours enragés balancent sur les teufeurs autant de grenades lacrymogènes, offensives, et de balles de LBD qu’en toute une journée des récentes manifestations Gilets jaunes à Nantes. Une douzaine de jeunes, sous l’effet de l’alcool et des drogues, de la panique et des mouvement de foule, tomberont à l’eau. Le courant est fort, et les parois abruptes. Alors que quelques teufeurs demandent aux flics de les secourir, ces derniers répliquent que ce n’est pas leur travail, mais celui des pompiers, et continuent de gazer la foule. Après cette boucherie, un jeune manque à l’appel. Il faudra attendre plus d’un mois (le 29 juillet) pour que son corps soit retrouvé dans la Loire et que les autorités confirment qu’il n’a pas simplement disparu. Le rapport de l’IGPN subséquent ira jusqu’à refuser d’établir un lien de cause à effet entre l’intervention policière et la mort de Steve. Ainsi, le 3 août, alors que d’un côté se déroule une marche blanche où quelques teufeurs, la famille, les amis, viennent rendre hommage à Steve, de nombreux Gilets jaunes vont mettre la pagaille dans la ville, malgré la chaleur et le dispositif policier, pour répliquer face aux abus de la police et répéter leur haine de son iniquité.

Le 23 juillet, l’Assemblée Nationale adopte le CETA, traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada, qui supprime les droits de douane sur 98 % des produits. L’opposition écologiste à cet accord, craignant un infléchissement des différentes réglementations en vigueur au sujet des hormones et des OGM, plus strictes en Europe qu’au Canada, ainsi qu’une vague d’importation de produits frelatés, moufte mais n’entre pas en action. Craignant une concurrence déloyale, les agriculteurs et notamment les syndiqués de la droitière FNSEA vont taguer, murer, vandaliser, briser les vitres des permanences LREM ou encore déverser des tonnes de pêches ou de lisier devant les préfectures, le tout s’accompagnant aussi bien de messages à l’encontre du CETA que de revendications Gilets Jaunes. C’est alors le moment du bilan. Les médias, qui préfèrent généralement taire ce genre d’information, sont obligés de reconnaître devant l’ampleur de la campagne (33 permanences attaquées en moins d’un mois, au 15 août) que des dégradations de permanences LREM ont eu lieu pendant toute l’année précédente, au cours du mouvement Gilets Jaunes.

Automne 2019

S’ils furent peu nombreux à s’accrocher, les Gilets jaunes ont fait perdurer des manifestations et des occupations de rond-points tout l’été, dans le but de maintenir une pression minimale et de tenir jusqu’à la rentrée, pour la reprise des hostilités. De fait, Macron semble publiquement considérer la crise comme résolue, mais doit admettre qu’il lui faut être prudent avec les réformes : « les vents ne sont pas de face mais il faut être précautionneux ». Le mouvement semble ne rien pouvoir arracher à l’État, tout en refusant de se laisser abattre. Il s’agit moins, depuis quelques mois, d’un mouvement insurrectionnel que de résistance. Aucune réponse politique n’ayant été donnée, les Gilets jaunes ne peuvent accepter de rentrer chez eux comme si de rien n’était, balayant d’un geste de main résigné un tel investissement, un tel retournement dans leur vie.

D’autant plus que la police et la justice continuent de parader et d’ancrer dans les mœurs l’écrasement des révoltes auquel ils ont procédé. Le 6 septembre, le Gilet Jaune de 69 ans ayant apposé une affiche « Flic suicidé, à moitié pardonné » à l’arrière de son fourgon prendra quatre mois de prison fermes par le tribunal de Montauban. 200 policiers avaient manifesté avant son jugement.

La première manifestation de septembre annonce une reprise timide mais enthousiaste. A Montpellier, décrétée capitale nationale le 7 septembre, de 3 000 à 5 000 personnes manifestent. Une voiture de police est incendiée et 6 policiers légèrement blessés.

Le 14 septembre, c’est Nantes, où la mort de Steve est encore très présente, qui sera le plus grand point de tension du pays, avec quelques 1 800 manifestants selon les autorités. Du matériel offensif est retrouvé en amont dans les poubelles (cocktails Molotov et mortiers), et de nombreux parapluies font leur apparition, dans une référence à Hong Kong qui n’est pas que symbolique.

Le 21 septembre devait faire éclat à Paris, mais de très nombreux contrôles en amont, arrestations préventives et dispersions de tout cortège en formation détruisent l’organisation GJ. Les Gilets jaunes se fédèrent alors autour de la Marche pour le Climat qui rassemblera dans l’après-midi 15 000 personnes. Quelques tags, quelques poubelles incendiées, et les forces de l’ordre en sur-présence attaquent à la grenade et gazent tout le cortège. Les organisateurs (Green Peace et Youth for Climate) appellent alors leurs militants pacifistes à cesser de manifester car les conditions de sécurité ne sont pas réunies, se retournant contre les « casseurs ». De fait, la médiatisation ira dans ce sens : plutôt que de montrer comment la manifestation GJ a été rendue impossible à cause des forces de l’ordre, qui n’ont eu aucun scrupule à attaquer ensuite tout le cortège Climat-Gilets jaunes – soit le seul endroit où un rassemblement était possible – , les Gilets jaunes sont présentés comme des milliers de black blocs infiltrés dans la marche écologiste, et qui en ont sapé la tenue.

A Toulouse, où les rails ont brièvement été occupés la semaine précédente, la motivation est présente, mais l’organisation beaucoup moins. Les manifestants tentent de charger des barrages mais n’ont aucun moyen matériel de résister aux contre-offensives et se font donc assez vite disperser.

Pour résumer brièvement le délitement des semaines suivantes, à Toulouse, le peu de rébellion joyeuse qui s’était exprimé dans les premières semaines de septembre sera vite étouffé, à partir d’octobre, par des dispositifs qui s’amplifient et sont sans commune mesure avec la taille des manifestations. Celles-ci sont très vite dispersées, les manifestants sont nassés puis arrosés au canon à eau même s’ils sont à peine quelques centaines et qu’aucune casse n’a été constatée. Cette gestion drastique donne l’impression que l’État ne veut plus rien laisser s’exprimer, de quelque manière que ce soit, qui ait à voir avec les Gilets jaunes. De l’autre côté, l’épuisement, et l’épée de Damoclès de la répression fait malgré tout effet. En dehors des condamnations effectuées, les manifestants les plus actifs et volontaires sont quasiment tous fichés, portent le poids menaçant des rappels à la loi, des mois de sursis. Difficile de prendre l’initiative dans ces conditions.

Les derniers faits notables seront donc la manifestation nationale du 26 octobre à Saint-Étienne, où quelques 400 manifestants réussissent encore à bloquer la voie rapide, et les événements du 16-17 novembre, où les Gilets jaunes fêtent leur anniversaire. Le vendredi 15, une centaine de Gilets Jaunes avaient déjà bloqué une usine classée Seveso, proche de Saint-Nazaire. De même, une plateforme logistique de Mac Donald est bloquée jusqu’au lendemain après-midi en Ille-et-Vilaine. Le samedi, des rassemblements sur les rond-points, actions escargot, blocages de routes, de centres commerciaux, et tentatives d’occuper des péages ont lieu dans toute la France, en commémoration. Cependant, ils sont relativement peu suivis par rapport à ce que l’on aurait pu attendre. L’esprit est bien différent du début de la mobilisation, et apparaît moins offensif que nostalgique. Malgré quelques débordements (surprenants notamment à Nantes), les manifestations sont globalement tendues mais mises en échec dans toute la France (Lyon, Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Bordeaux...), sauf à Paris ou quoi qu’il en soit il continue de toujours se passer quelque chose.

Dans la capitale, les forces de l’ordre, mobilisées à 100 %, ont pour mission d’empêcher tout accès aux gares et aux Champs-Élysées et vont nasser la place d’Italie pendant quelques heures. Les affrontements ont commencé très tôt, sur les coups de 10 heures 30. Quelques palettes brûlées et à 11h, un important feu de barricade bloque la circulation. La police doit aussi gérer différents points de blocage dans toute la capitale, une manifestation partie du périphérique qui se dirige vers la place Clichy, quelques manifestants aux abords des Champs-Élysées... Vers 14h30, la manifestation partie du 17e vers la place d’Italie est arrêtée à la Bastille (11e). L’encerclement de la place d’Italie, le point de rassemblement le plus important d’où devait partir la manifestation de 14h, provoque, malgré les gaz et les arrestations, moins une débandade qu’une destruction méthodique du mobilier urbain alentour (banque HSBC, centre commercial Italie 2, voitures retournées, feux de poubelles, de palettes, d’engin de chantier…). Les flics sont attaqués avec des projectiles issus de mémorial du Maréchal Juin. Les manifestants réussissent à s’opposer aux pompiers pour qu’ils ne puissent pas éteindre les feux. Autour de 14h, la mairie du 13e est attaquée, et quelques magasins sont pillés. Vers 15h, les forces de l’ordre ménagent une porte de sortie sur l’avenue d’Italie, espérant sans doute séparer le bon grain de l’ivraie. Mais les manifestants énervés par le dispositif et la neutralisation du cortège restent jusqu’à leur évacuation, vers 17h, et partent alors en manifestation sauvage vers les Halles. Une voiture de police est renversée devant la préfecture. A 19h, un grand feu coupe le Boulevard Sébastopol. La manifestation a donc réussi à être offensive, malgré la lourdeur et la désillusion d’un an de manifestations durement réprimées, et sans réponse gouvernementale depuis la mi-décembre. Le sentiment de tourner en rond et la perte de sens des gestes émeutiers ritualisés sont palpables. A Paris 129 personnes seront placées en garde à vue, tandis que la police dénombre plus de 8 000 contrôles. Le lendemain à Paris, les Galeries Lafayette seront bloquées. Le surlendemain à Toulouse, quelques voitures du SPIP seront incendiées en réaction contre la répression judiciaire des Gilets jaunes.

Un bilan provisoire

Si les diverses manifestations ont rassemblé entre 28 000 (chiffres du ministère de l’Intérieur) et 39000 personnes (nombre jaune), il faut avouer que la mobilisation est nettement inférieure à l’année précédente. Pourtant, le mouvement est toujours très soutenu dans l’opinion publique : 69 % des Français (contre 74 % un an plus tôt) jugent le mouvement des Gilets jaunes justifié et 58 % estiment qu’il leur a profité. Fin novembre 2019, bien que des manifestations continuent de s’effilocher dans les grandes villes de France, force est de constater que le mouvement touche à sa fin.

Cela ne veut pas dire que l’impact profond qu’il a eu sur la société française est lui aussi mort et enterré. Pour l’anniversaire des Gilets Jaunes, Le Monde fait sortir un article dans lequel il constate que les dernières conquêtes sociales en France ont été obtenues par les Gilets Jaunes, et ce parce qu’ils ont eu recours à la violence. Sur le ton du regret, c’est la même analyse qu’émet le politologue Jérôme Fourquet dans le documentaire France 5 Gilets Jaunes, La Fabrique de la Révolte : « Ce qui va rester dans l’inconscient collectif comme la grande leçon de ce mouvement, c’est que la casse paye. Et ça, c’est très dangereux, parce que c’est un préalable qui est redoutable. Emmanuel Macron a sorti le canadair : 11 milliards d’euros. Mais le message qui a été envoyé, c’est que si on ne casse rien, si on ne casse pas, on n’est pas entendu. Et donc ça, je pense qu’on n’a pas fini d’en voir les conséquences dans les mois, les années qui viennent, parce que cette leçon, ce bilan-là, il a été très fortement partagé et ressenti par beaucoup de nos concitoyens ».

En effet, depuis l’apparition des Gilets jaunes, les pratiques de la grève, du blocage, de la violence urbaine, se sont diffusées dans d’autres secteurs de la contestation : pompiers, soignants, cheminots… Par ailleurs, la lutte des classes et le thème de la justice sociale sont bel et bien réapparus dans le paysage de la révolte en France, par le mouvement des Gilets Jaunes. S’ils ont déjà contaminé une partie du mouvement écologiste [43], leur apparition sur le devant de la scène est sûrement loin de s’estomper. On peut s’attendre à ce que les acquis politiques et pratiques des Gilets jaunes continuent de s’instiller dans les mouvements à venir.

A l’heure où nous écrivons, de puissants mouvements de contestation sociale, souvent massifs, offensifs, et soumis à une répression meurtrière, ont éclaté sur plusieurs continents : à Hong Kong en juin 2019, en Irak, en Équateur, au Chili, au Liban, en Égypte, depuis quelques jours en Colombie… Des mesures qui pourraient sembler dérisoires (l’augmentation du prix du ticket de métro, de taxes sur l’essence etc) mettent le feu aux poudres et font surgir en force, par delà les différences abyssales des situations locales, l’exténuation de populations soumises à une précarité grandissante.

En France, sur fond de Gilets jaunes toujours présents même si affaiblis, se développent plusieurs mouvements sociaux : un mouvement du personnel hospitalier exsangue, avec en première ligne les aides-soignants, infirmiers, urgentistes, et maintenant pédopsychiatres et différents médecins, qui, s’ils manifestaient depuis de nombreuses années, assument enfin de faire grève depuis quelques mois malgré la difficulté morale de fermer les services. En effet, de plus en plus de postes et de services sont fermés à l’hôpital, tandis que l’emploi en intérim y prend une place grandissante. Le manque de personnel et de matériel oblige à un traitement indigne des patients et mène à l’épuisement des employés. Par ailleurs, un mouvement des pompiers proteste depuis plusieurs mois un métier dangereux et peu rémunéré. Pendant le G7 d’août 2019 dans le pays Basque, certains avaient affiché publiquement un refus d’éteindre de potentielles barricades ou feux de poubelle pour un gouvernement qui les délaissait. Du côté des transports, la base syndiquée de la SNCF avait annoncé pour le 5 décembre 2019 une grève reconductible, afin de lutter contre la réforme des retraites à venir, pour leurs conditions de travail et contre la privatisation imminente du réseau ferroviaire. Mais l’accident du 17 octobre sur un passage à niveau, qui a dramatiquement mis en lumière les dangers du manque de personnel à bord des trains (pour une question de réduction des coûts), a déjà poussé à la grève de nombreux employés exerçant leur droit de retrait.

Le 5 décembre à venir, s’attaquant principalement à la réforme des retraites mais faisant converger un certain nombre de luttes contre la précarité, apparaît alors comme une date forte de contestation sociale. S’y joindront aussi des enseignants, des chauffeurs routiers, des employés d’EDF, des manifestants contre la réforme du chômage, dont les conditions se sont durcies en novembre 2019…

Il faut ajouter à cela le mouvement des universités, bien qu’assez faible jusqu’alors au vu d’un drame récent, l’acte définitif d’un étudiant contre la précarité. En effet, le 8 novembre, Anas K., militant du syndicat d’extrême-gauche Solidaires, s’immole par le feu devant le CROUS de Lyon. Le 12 novembre, à Paris, Lyon, Saint-Étienne, Poitiers, Amiens, Annecy, les étudiants descendent dans les rues. Quelques rassemblements auront lieu devant les rectorats, les CROUS, et les Gilets jaunes prendront fait et cause pour les étudiants le samedi suivant. En France, plus d’un CROUS sur cinq sera vandalisé en dix jours, et notamment celui de Caen qui sera incendié, accompagné du tag « La précarité tue ».

Tout ceci laisse présager, minimalement, une continuation des luttes pour la justice sociale, l’égalité, et contre la précarité qui se généralise. On peut espérer que les acquis des Gilets jaunes sur le fait de ne pas sectoriser les luttes (au vu de la diversité des métiers occupés par les manifestants et de l’unité de leur cause, l’amélioration des conditions de vie) se retrouvent dans les mouvements à venir. Car comme chacun sait, la faiblesse des mouvements sociaux est souvent celle de répondre aux discours et tentatives de désolidarisation des corps en lutte par des États qui jouent la division, qui accordent des récompenses aux plus dangereux ou aux mieux intégrés pour qu’ils se retirent du combat commun, et par les syndicats qui se contentent des réformes accordées car cela leur permet à peu de frais de prétendre avoir obtenu victoire et de multiplier les adhésions.

Les Gilets jaunes ne s’étaient pas laissé berner par la tentative d’achat de paix sociale de l’État par quelques maigres aumônes en décembre 2018, pas plus que par la dissociation constamment appelée, martelée dans les médias. A défaut de vouloir jouer les Cassandre, il n’est pas absurde d’imaginer, si l’épuisement ne prend le dessus, un durcissement du conflit social dans les années à venir. Les Gilets Jaunes auront tenu au moins un an, malgré l’immense répression qu’ils ont essuyée, et la quasi-fin du mouvement ne signifie certainement pas la fin de leur engagement [44]. Les bases de lutte qu’ils ont tracées pourraient être reprises par les nouveaux groupes agissant, venir bouleverser leurs pratiques antérieures. Espérons que, par delà le nihilisme et le sentiment d’absurdité, le pôle de la contestation sociale prenne de l’ampleur et de la puissance, alors que la défiance généralisée envers l’État et les institutions (police, finances publiques, systèmes sociaux défaillants… ) ne cesse de s’accentuer. Reste à savoir à quel point l’économie, la technologie, autres nerfs de la guerre du capitalisme, vont réussir à devenir des cibles plus évidentes au cœur des contestations, épaulant le refus de la politique institutionnelle et de la chefferie arrogante.

De l’autre côté de la barrière, les concessions et ajustements ne pourront jamais être assez conséquents par rapport aux demandes sociales. Le système à court de marge de manœuvre, de soupapes de sécurité, va plutôt continuer sa route vers un durcissement répressif, seule solution pour tenter de sauver une économie dont le keynésianisme en occident a fait son temps. Ce qui signifie que pour tous les camps, le conflit devrait s’intensifier. La prise de force d’une lutte, sa radicalisation, sa massification, n’augurent pas nécessairement une victoire du camp révolutionnaire, l’Histoire l’a assez montré. Mais le contexte politique est brûlant, et le conflit mondialisé. A nous de trouver comment manœuvrer dans ces temps instables.

Toulouse,
Novembre 2019

anonymes


[1] GJ = Gilets jaunes

[2] A Toulouse le 1er décembre 2018, alors que des affrontements ont lieu dans le quartier Jeanne d’Arc entre des manifestants très déterminés et une police municipale complètement prise de cours, le Décathlon voisin est pris d’assaut. Les vendeurs se bousculent pour protéger les rayons lunettes de piscine et masques de skis, qui sont décimés.

[3] Sondage Elabe BFM TV du 14 novembre 2018.

[4] Plusieurs actions directes ont eu lieu en Suisse en solidarité avec les Gilets jaunes et contre la répression policière. A Zurich, dans la nuit du 9 au 10 décembre, une voiture diplomatique garée devant le consulat français a est incendiée. Un gilet jaune a été laissé en souvenir sur les lieux de l’action. Le 25 mars 2019, le siège de la société d’armement B+T de Thoune, qui produit entre autres les lance-grenades vendus à la police française, est attaqué aux feux d’artifice. Dans la nuit du 6 mai 2019 la façade du consulat de France de Genève à été barbouillée de jaune. L’action, signée G.I.L.E.T. (Groupe Intergalactique de Luttes Émancipatrices Transfrontalières), se revendique en solidarité avec les Gilets jaunes et « toutes celles et ceux qui se battent pour des conditions de vie dignes, qui contestent l’oppression capitaliste ou qui ne correspondent pas à ses logiques ». Au cœur d’un pays dans lequel sont fabriqués les flash-balls qui sont utilisés à l’étranger contre les manifestants, l’action revendique une solidarité transfrontalière contre la collaboration des États dans la répression.

[5] Les Gilets jaunes n’hésitent pas à se filmer faire des blocages sur la danse des canards ou à parodier des chansons à la Patrick Sébastien. Les slogans les plus appréciés du mouvement sont : « Macron, ta mère aurait dû t’avaler » , « Macron, Macron, on t’encule », « Castaner Nique ta mère »... On verra aussi sortir un florilège de créations d’autocollants en forme de pompe à essence dans le cul, de chiottes sèches indiquant « Résultat des élections », etc. Mentionnons aussi la pratique du cacatov qui a eu un certain succès lors des manifestations de février à Paris, Marseille et Montpellier.

[6] Les Luttes de Classes en France, Karl Marx, 1850

[7] Les 500 personnes les plus riches de France ont multiplié par 3 leur fortune depuis la crise financière de 2008, pour atteindre 650 milliards d’€.

[8] Sorte de service ou formation civique obligatoire venant prendre la place du service militaire.

[9] « Gilets jaunes : Christophe Castaner dénonce une "dérive totale" du mouvement », La Nouvelle République, 20 novembre 2018.

[10] « Gilets jaunes : 1 500 perturbateurs aux abords des Champs-Élysées (Castaner) », Le Figaro, 1er décembre 2018.

[11] « Gilets jaunes : Macron affirme l’inverse de ce que disent ses services de renseignement », Mediapart, 8 mars 2019.

[12] « Gilets jaunes, une répression d’État », documentaire StreetPress, 21 mai 2019.

[13] 280 établissements scolaires sont perturbés cette semaine, dont 45 bloqués. Le jeudi 6 décembre compte 700 interpellations dans toute la France.

[14] Ces derniers, qui sont officiellement utilisés à titre exceptionnels, seront présents pendant tout de mouvement et aussi à Toulouse, Bordeaux et dans les Bouches du Rhône. Ils avaient précédemment été utilisés sur des territoires étrangers (Afghanistan etc.), puis sur le territoire français à la ZAD, créant déjà alors une polémique, et sont dorénavant assumés pour un maintien de l’ordre métropolitain. En dehors de leur fonction intimidatrice, ils permettent aux gendarmes de démolir des barricades enflammées et d’assurer l’approvisionnement en munitions.

[15] Au 22 décembre 2018, on recense 10 décès, entre bloqueurs percutés et conducteurs.

[16] Le 3 décembre 2018, trois manifestations s’étaient réunies à Marseille : une manifestation Gilets jaunes, une contre la construction d’un parking sur la place populaire de la Plaine et la gentrification subséquente du quartier, et une pour le logement car des immeubles volontairement non entretenus s’étaient récemment effondrés en causant la mort de quatre personne. Après une tentative de dispersion sur le Vieux Port autour de 17h30, les manifestants érigent des barricades, incendient une voiture de police, partent en affrontement en remontant la Canebière. C’est à ce moment-là que les policiers noient massivement les rues sous les tirs de gaz et touchent Zineb Redouane au quatrième étage de son immeuble.

[17] Des contrôles ont lieu aux péages, aux stations de métro, dans les gares. 239 personnes sont emmenées au poste avant 9h du matin, dont un groupe de 78 membres de l’extrême-droite organisée, interpellé en gare de Bercy.

[18] Ce nombre atteint en une journée constitue selon le sociologue Fabien Jobard un « un record, bien au-delà de ce que l’on a vu à l’occasion de sommets internationaux tels que, dernièrement, le G20 de Hambourg ».

[19] Une des pratiques toulousaines sera ensuite celle de démonter les caches des poteaux de caméras de surveillance et d’y mettre le feu.

[20] Impôt sur la Fortune.

[21] Référendum d’Initiative Citoyenne, revendication tendant vers la démocratie directe au sein du gouvernement.

[22] Les commerçants auraient subi pendant les premières semaines du mouvement des baisses de chiffre d’affaire de l’ordre de 20 % à 50 % pour la restauration, 20% à 40% dans le commerce de détail, les magasins de centre-ville étant évidemment les plus touchés à cause de leur fermeture du samedi face aux manifestations, et de 15% à 25% dans la grande distribution. Le délégué général de la fédération du commerce et de la distribution évalue à la mi-décembre le manque à gagner total à un milliard d’euros. Les hôteliers font face à de nombreuses annulations de touristes inquiets. Certaines zones sont désertées : les « quartiers chics » parisiens, les zones industrielles des villes comme Poitiers ou Nîmes, les théâtres ou les musées. L’État leur assurera cependant en dédommagement des exonérations fiscales.

[23] A l’approche de Noël, leurs ventes auraient bondi de 50 % le samedi 1er décembre et de 63 % le samedi suivant.

[24] A Montélimar (Drôme) à la suite d’un blocage d’un entrepôt d’Amazon, le 22 décembre, une trentaine de personnes réussissent à pénétrer sur le parking de la plateforme logistique. Une fois à l’intérieur, après une tentative d’expropriation des marchandises ratée, elles sectionnent les câbles reliant les tracteurs de camions à leur remorque. Pour être tranquilles pendant l’action, quatre barricades avaient été positionnées autour de la plateforme, et approvisionnées en pierres puis ont été enflammées. Et pour plus d’anonymat l’incendie d’un transformateur électrique avait permis l’extinction de l’éclairage public.

[25] « Gilets jaunes : la question des réparations et indemnisations », Le Point, 20 mars 2019.

[26] Circulaire du 22 novembre 2018 relative au traitement judiciaire des infractions commises en lien avec le mouvement de contestation dit « des gilets jaunes », disponible sur legifrance.gouv.fr.

[27] « De quoi l’association de malfaiteurs est-elle la clé », iaata.info, 10 novembre 2019.

[28] On recense entre autres des fourgons caillassés à Paris le 1er décembre, à Lyon sur l’A7 le 16 février, un véhicule vigipirate incendié le 11 février à Paris. Le 22 décembre à Paris, quatre motards sont attaqués. L’un brandit son arme contre les manifestants. Ils sont obligés de s’éclipser en abandonnant une moto.

[29] Le major du PSIG de Dijon a eu plusieurs dents cassées après avoir reçu un coup de barre de fer au visage et un lieutenant-colonel, commandant en second le groupement de Gendarmerie mobile, a été touché à la main.

[30] Au 21 janvier 2019, ce sera 109 blessés graves parmi les Gilets jaunes et journalistes, 78 l’étant à la suite de tirs de LBD.

[31] Lors d’une conférence de presse le 13 juin 2019, la directrice de l’IGPN, dévoilait qu’en 2018, 19 071 cartouches de lanceur de balle de défense (LBD) ont été tirées, contre 6 357 l’année précédente. Presque trois fois plus. Même chose pour les grenades de désencerclement : 5 420 munitions ont été utilisées en 2018 contre 1 367 en 2017. Quant à la grenade Gli-F4, composée de gaz lacrymogène et de TNT, les dangers de ses éclats et de l’effet de souffle qu’elle provoque ont causé son interdiction dans tous les autres pays européens. En dehors de Zineb Redouane, la première victime, ces deux armes ont plusieurs fois mené des manifestants proches de la mort pendant le mouvement.

[32] Extrait du compte-rendu de revolutionpermanente.fr : « La détermination transparaît dans toutes les interventions. Les GJs de Poitiers racontent leur blocage des centres de tri de La Poste, ceux de Dijon les manifestations historiques réunissant 3 à 4000 personnes chaque samedi. A Saint-Nazaire, les GJs ont créé une Maison du Peuple et cherchent à ralentir l’économie portuaire. Dans la Drôme, les GJs nouent des relations avec la Confédération Paysanne et restent indéboulonnables malgré la destruction répétée de leur cabane par la police. Les délégués de l’Ariège insistent quant à eux sur le fait qu’ils ont été tirés au sort et défendent leur conception « horizontale » de la démocratie.
Chaque délégation décline ainsi patiemment la liste des actions mises en place. Leur diversité est remarquable : blocages économiques, soutien à des salariés en lutte, manifestations contre la répression, manifestations de femmes. Tous expriment des préoccupations communes : comment améliorer la structuration locale, résister face aux pressions policières et à la répression, élargir la mobilisation pour gagner ? ».

[33] L’affluence au mouvement affichant des ondulations de fréquence, il s’agira toujours, si le nombre de la manifestation en cours est supérieur à celui de la semaine précédente, de le référer à une manifestation largement antérieure afin qu’il apparaisse comme toujours décroissant. Une autre stratégie médiatique consiste à annoncer le nombre de participants à 14h pétantes, en début de manifestation, sachant qu’il sera toujours au moins doublé pendant son déroulé.

[34] Au 26 février 2019, le bilan humain est de 12 morts, 2 comas, 6 handicapés à vie, 2000 blessés, 20 éborgnés, 189 blessés à la tête, 5 mains arrachées. 133 enquêtes ont été ouvertes par l’IGPN et 24 plaintes ont été déposées par les médias contre la police, 6 tirs à hauteur d’homme sont recensés sur foule en fuite. On compte 8400 interpellations, 7500 gardes à vue, 1800 condamnations, 1422 jugements en attente, 1300 comparutions immédiates et 316 mandats de dépôt immédiats.

[35] La presse recense pour cette date 216 commerces dégradés, dont 77 pillés.

[36] La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatovic, remet un mémorandum invitant les autorités françaises à « mieux respecter les droits de l’homme », à « ne pas apporter de restrictions excessives à la liberté de réunion pacifique » et à « suspendre l’usage du lanceur de balle de défense ».

[37] L’Assemblée a supprimé l’article 1er relatif au périmètre de protection des fouilles et des palpations, l’article 4 relatif à l’encadrement renforcé au délit de dissimulation du visage, l’article 5 relatif au port d’arme en manifestation, l’article 6 relatif à la peine complémentaire d’interdiction de manifester et l’article 7 portant sur l’action récursoire.

[38] En signe de solidarité, le 22 avril, la façade de la gendarmerie de Landivisiau (Finistère) sera recouverte de tags « Suicidez-vous », « Flics suicidés, à moitié pardonnés », « La police vous protège, ça crève les yeux ».

[39] Fin mars 2019, six organisations, dont la Ligue des Droits de l’Homme, l’UNEF et le Syndicat de la Magistrature, estimant que les LBD doivent être interdits, demandent au Conseil d’État de saisir le Conseil constitutionnel pour faire « cesser ces atteintes graves et répétées aux droits fondamentaux », mais leur demande est rejetée. Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, réclame également que les LBD et les grenades explosives soient interdits en raison du danger qu’ils présentent « pour l’intégrité » des manifestants.

[40] Entre le 17 novembre et le 22 mars, selon le ministère de la justice, 1 954 condamnations ont été prononcées, principalement dans le cadre de comparutions immédiates. Parmi elles : 313 peines d’emprisonnement avec mandat de dépôt et 449 peines d’emprisonnement sans mandat de dépôt, pour un total de 762 peines d’emprisonnement ferme, soit 39 % des condamnations. Il y a eu par ailleurs 816 peines avec sursis. Le motif majoritaire de condamnation est celui de violences contre des policiers ou des gendarmes. Les prévenus du mouvement des Gilets jaunes sont principalement des hommes de 25 à 30 ans, primo-délinquants, sans aucun antécédent judiciaire. On estime à moins d’un quart le nombre de personnes en état de récidive légale. Au 22 mars 2019, 1 755 affaires étaient encore en attente de jugement.

[41] Depuis l’assassinat de Malik Oussekine par les voltigeurs en 1986 lors d’une manifestation d’opposition à la loi Devaquet, ces équipes de deux policiers à moto dont l’un a pour mission de frapper les manifestants à la tête depuis le véhicule en pleine vitesse ont été interdites. Elles marquent cependant officieusement leur réapparition à Toulouse en 2016 pendant le mouvement contre la loi travail, et assument leur retour sur tout le territoire pendant le mouvement des Gilets Jaunes.

[42] A Saint-Malo notamment, la gare maritime bloquée pendant trois heures empêche l’arrivée de centaines de Britanniques qui sont redirigés vers les ports alentours. Disneyland Paris, le pont de l’île de Ré et de nombreux rond-points font aussi partie des cibles.

[43] « Le soulèvement de l’automne dernier a bousculé les écologistes les plus réformistes. ‘‘Les Gilets jaunes ont réintroduit la question du rapport de classe. C’est la première étape pour la politisation’’, analyse Comby. Même le réalisateur Cyril Dion, initiateur avec Pierre Rabhi du mouvement des Colibris, soutient aujourd’hui publiquement les Gilets Jaunes et explique qu’il ne croit pas du tout en la capacité des institutions actuelles à se transformer pour résoudre la crise écologique » Les Écologistes tentés par l’action directe, Claire Lecoeuvre, dans Le Monde diplomatique, novembre 2019.

[44] L’Assemblée des assemblées des 1er, 2 et 3 novembre à Montpellier a vu se développer d’un côté un pôle électoraliste, de l’autre un appel à rejoindre les autres corps en lutte pour la grande manifestation du 5 décembre.