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Douze preuves de l’inexistence de Dieu suivi de Les crimes de Dieu

Douze preuves de l’inexistence de Dieu  <i>suivi de</i> Les crimes de Dieu

Sébastien Faure (première parution : 1908)

Mis en ligne le 18 décembre 2012

Thèmes : Anarchismes, anarchie (113 brochures)
Religions et croyances (23 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.9 Mo)

Version papier disponible chez : Apache éditions (Paris)

Les textes qui suivent, Douze preuves de l’inexistence de dieu (1908) et Les crimes de dieu (v. 1897-98), sont des transcriptions de conférences.


Douze preuves de l’inexistence de Dieu

Camarades

Il y a deux façons d’étudier et de tenter de résoudre le problème de l’inexistence de Dieu.

La première consiste à éliminer l’hypothèse Dieu du champ des conjectures plausibles ou nécessaires par une explication claire et précise par l’exposé d’un système positif de l’Univers, de ses origines, de ses développements successifs, de ses fins.

Cet exposé rendrait inutile l’idée de Dieu et détruirait par avance tout l’échafaudage métaphysique sur lequel les philosophes spiritualistes et les théologiens la font reposer.

Or, dans l’état actuel des connaissances humaines, si l’on s’en tient, comme il sied, à ce qui est démontré ou démontrable, vérifié ou vérifiable, cette explication manque, ce système positif de l’Univers fait défaut. Il existe, certes, des hypothèses ingénieuses et qui ne choquent nullement la raison ; il existe des systèmes plus ou moins vraisemblables, qui s’appuient sur une foule de constatations et puisent dans la multiplicité des observations sur lesquelles ils sont édifiés un caractère de probabilité qui impressionne ; aussi peut-on hardiment soutenir que ces systèmes et ces suppositions supportent avantageusement d’être confrontés avec les affirmations des déistes ; mais, en vérité, il n’y a, sur ce point, que des thèses ne possédant pas encore la valeur des certitudes scientifiques et, chacun restant libre, somme toute, d’accorder la préférence à tel système ou à tel autre qui lui est opposé, la solution du problème ainsi envisagée, apparaît, présentement du moins, comme devant être réservée.

Les adeptes de toutes les religions saisissent si sûrement l’avantage que leur confère l’étude du problème ainsi posé, qu’ils tentent tous et constamment, de ramener celui-ci à ladite position ; et si, même sur ce terrain, le seul sur lequel ils puissent faire encore bonne contenance, ils ne sortent pas de la rencontre - tant s’en faut - avec les honneurs de la bataille, il leur est toutefois possible de perpétuer le doute dans l’esprit de leurs coreligionnaires et c’est pour eux, le point capital.

Dans ce corps à corps où les deux thèses opposées s’empoignent et s’efforcent à se terrasser, les déistes reçoivent de rudes coups ; mais ils en portent aussi ; bien ou mal, ils se défendent et, l’issue de ce duel demeurant, aux yeux de la foule, incertaine, les croyants, même quand ils ont été mis en posture de vaincus, peuvent crier victoire.

Ils ne se privent pas de le faire avec cette impudence qui est la marque des journaux à leur dévotion ; et cette comédie réussit à maintenir, sous la houlette du pasteur, l’immense majorité du troupeau.

C’est tout ce que désirent ces mauvais bergers. Dieu ne peut avoir créé sans motif ; or, il est impossible d’en discerner un seul

Le problème posé en termes précis

Toutefois, camarades, il y a une seconde façon d’étudier et de tenter de résoudre le problème de l’inexistence de Dieu.

Celle-là consiste à examiner l’existence du Dieu que les religions proposent à notre adoration.

Se trouve-t-il un homme sensé et réfléchi, pouvant admettre qu’il existe, ce Dieu dont on nous dit, comme s’il n’était enveloppé d’aucun mystère, comme si l’on n’ignorait rien de lui, comme si on avait pénétré toute sa pensée, comme si on avait reçu toutes ces confidences : Il a fait ceci, il a fait cela, et encore ceci, et encore cela. Il a dit ceci, il a dit cela, et encore cela. Il a agi et parlé dans un tel but et pour telle autre raison. Il veut telle chose, mais il défend telle autre chose ; il récompensera telles actions et il punira telles autres. Et il a fait ceci et il veut cela, parce qu’il est infiniment sage, infiniment juste, infiniment puissant, infiniment bon ?

A la bonne heure ! Voilà un Dieu qui se fait connaître ! Il quitte l’empire de l’inaccessible, dissipe les nues qui l’environnent, descend des sommets, converse avec les mortels, leur confie sa pensée, leur révèle sa volonté et donne mission à quelques privilégiés de répandre sa Doctrine, de propager sa Loi et, pour tout dire, de le représenter ici-bas, avec pleins pouvoirs de lier et de délier, au ciel et sur la terre !

Ce Dieu, ce n’est pas le Dieu Force, Intelligence, volonté, Energie, qui, comme tout ce qui est Energie, Volonté, Intelligence, Force, peut être tour à tour, selon les circonstances et par conséquent indifféremment, bon ou mauvais, utile ou nuisible, juste ou inique, miséricordieux ou cruel ; ce Dieu, c’est le Dieu en qui tout est perfection et dont l’existence n’est et ne peut être compatible, puisqu’il est parfaitement juste, sage, puissant, bon, miséricordieux, qu’avec un état de choses dont il serait l’auteur et par lequel s’affirmerait son infinie Justice, son infinie Sagesse, son infinie Puissance, son infinie bonté et son infinie Miséricorde.

Ce Dieu, vous le reconnaissez ; c’est celui qu’on enseigne, par le catéchisme, aux enfants ; c’est le Dieu vivant et personnel, celui à qui on élève des temples, vers qui monte la prière, en l’honneur de qui on accomplit des sacrifices et que prétendent représenter sur la terre tous les clergés, toutes les castes sacerdotales.

Ce n’est pas cet "Inconnu" cette Force énigmatique, cette Puissance impénétrable, cette Intelligence incompréhensible, cette Energie incogniscible, ce Principe mystérieux : hypothèse à laquelle, dans l’impuissance où il est encore d’expliquer le comment et le pourquoi des choses, l’esprit de l’homme se plaît à recourir ; ce n’est pas le Dieu spéculatif des métaphysiciens, c’est le Dieu que ses représentants nous ont abondamment décrit, lumineusement détaillé.

C’est, je le répète, le Dieu des Religions, et, puisque nous sommes en France, le Dieu de cette Religion qui, depuis quinze siècles, domine notre histoire : la religion chrétienne.

C’est ce Dieu-là que je nie, et c’est celui-là seulement que je veux discuter et qu’il convient d’étudier, si nous voulons tirer de cette conférence un profit positif, un résultat pratique.

Ce Dieu quel est-il ?

Puisque ses chargés d’affaires ici-bas ont eu l’amabilité de nous le dépeindre avec un grand luxe de détails, mettons à profit cette gracieuseté de ses fondés de pouvoirs ; examinons-le de près ; passons-le à la loupe : pour le bien discuter, il faut le bien connaître.
Ce Dieu, c’est lui qui, d’un geste puissant et fécond, a fait toutes choses de rien, celui qui a appelé le néant à l’être, qui a, par sa seule volonté, substitué le mouvement à l’inertie, la vie universelle à la mort universelle : il est Créateur !

Ce Dieu, c’est celui qui, ce geste de création accompli, bien loin de rentrer dans sa séculaire inaction et de rester indifférent à la chose créée, s’occupe de son œuvre, s’y intéresse, intervient quand il le juge à propos, la gère, l’administre, la gouverne : il est Gouverneur ou Providence.

Ce Dieu, c’est celui qui, Tribunal Suprême, fait comparaître chacun de nous après sa mort, le juge selon les actes de sa vie, établit la balance de ses bonnes et de ses mauvaises actions et prononce, en dernier ressort, sans appel, le jugement qui fera de lui, pour tous les siècles à venir, le plus heureux ou le plus malheureux des êtres : il est Justicier ou Magistrat.

Il va de soi que ce Dieu possède tous les attributs et qu’il ne les possède pas seulement à un degré exceptionnel ; il les possède tous à un degré infini.

Ainsi, il n’est pas seulement juste : il est la Justice infinie ; il n’est pas seulement bon : il est la Bonté infinie ; il n’est pas seulement miséricordieux : il est la Miséricorde infinie ; il n’est pas seulement puissant : il est la Puissance infinie ; il n’est pas seulement savant : il est la Science infinie.

Encore une fois, tel est le Dieu que je nie et dont, par douze preuves différentes (à la rigueur, une seule suffirait), je vais démontrer l’impossibilité.

Voici l’ordre dans lequel je vous présenterai mes arguments.

Ceux-ci formeront trois groupes : le premier de ces groupes visera plus particulièrement le Dieu-Créateur ; il comprendra six arguments ; le deuxième de ces groupes concernera plus spécialement le Dieu-Gouverneur ou Providence ; il embrassera quatre arguments ; enfin, le troisième et dernier de ces groupes s’attachera au Dieu-Justicier ou Magistrat ; il comportera deux arguments.

Donc : six arguments contre le Dieu-Créateur ; quatre arguments contre le Dieu-Gouverneur ; deux arguments contre le Dieu-Justicier. Cela fera bien douze preuves de l’inexistence de Dieu.

première série d’arguments

Le Geste créateur est inadmissible

Qu’entend-on par créer ?
Qu’est-ce que créer ?

Est-ce prendre des matériaux épars, séparés, mais existants, puis, utilisant certains principes expérimentés, appliquant certaines règles connues, rapprocher, grouper, sérier, associer, ajuster ces matériaux, afin d’en faire quelque chose ?

Non ! Cela n’est pas créer. Exemples : Peut-on dire d’une maison qu’elle a été créée ? - Non ! Elle a été construite. Peut-on dire d’un meuble qu’il a été créé ? - Non ! Il a été fabriqué. Peut-on dire d’un livre qu’il a été créé ? - Non ! Il a été composé, imprimé. Donc, prendre des matériaux existants et en faire quelque chose ce n’est pas créer.

Qu’est-ce donc que créer ?

Créer... je suis, ma foi, fort embarrassé d’expliquer l’inexplicable, de définir l’indéfinissable ; je vais, néanmoins, tenter de me faire comprendre.
Créer, c’est tirer quelque chose de rien ; c’est avec rien du tout faire quelque chose ; c’est appeler le néant à l’être.
Or, j’imagine qu’il ne se trouve pas une seule personne douée de raison qui puisse concevoir et admettre que de rien on puisse tirer quelque chose, qu’avec rien il soit possible de faire quelque chose.
Supposez un mathématicien ; choisissez le calculateur le plus émérite, placez derrière lui un gigantesque tableau noir ; priez-le de tracer sur ce tableau noir des zéros et des zéros ; il aura beau totaliser, multiplier, se livrer à toutes les opérations de la mathématique, il ne parviendra jamais à extraire de l’accumulation de ces zéros une seule unité.
Avec rien, on ne fait rien ; avec rien on ne peut rien faire et le fameux aphorisme de Lucrèce ex nihilo nihil reste l’expression d’une certitude et d’une évidence manifeste.
Le geste créateur est un geste impossible à admettre et une absurdité.

Créer, c’est donc une expression mystique, religieuse, pouvant posséder quelque valeur aux yeux des personnes à qui il plaît de croire ce qu’elles ne comprennent pas et à qui la foi s’impose d’autant plus qu’elles comprennent moins ; mais créer est une expression vide de sens pour tout homme avisé, attentif, aux yeux de qui les mots n’ont de valeur que dans la mesure dans laquelle ils représentent une réalité ou une possibilité.
En conséquence, l’hypothèse d’un Être véritablement créateur est une hypothèse que la raison repousse.
L’Être créateur n’existe pas, ne peut pas exister.

Le "pur Esprit" ne peut avoir déterminé l’Univers

Aux croyants qui, en dépit de toute raison, persistent à admettre la possibilité de la création, je dirai qu’il est, en tous les cas, impossible d’attribuer cette création à leur Dieu.
Leur Dieu est pur Esprit. Et je dis que le pur Esprit : l’Immatériel ne peut avoir déterminé l’Univers : le Matériel. Voici pourquoi :

Le pur Esprit n’est pas séparé de l’Univers par une différence de degré, de quantité, mais par une différence de nature, de qualité.
En sorte que le pur Esprit n’est et ne peut pas plus être une amplification de l’Univers que l’Univers n’est et ne peut être une réduction du pur Esprit. La différence ici n’est pas seulement une distinction, mais une opposition, opposition de nature : essentielle, fondamentale, irréductible, absolue.
Entre le pur Esprit et l’Univers, il n’y a pas seulement un fossé plus ou moins large et profond qu’il serait, à la rigueur, possible de combler ou de franchir ; il y a un véritable abîme, dont telles sont la profondeur et l’étendue que, quel que soit l’effort tenté, rien ni personne ne saurait ni combler ni franchir cet abîme.

Et je mets le philosophe le plus subtil comme le mathématicien le plus consommé au défi de jeter un pont, c’est-à-dire d’établir un rapport -quel qu’il soit - (et à plus forte raison un rapport aussi direct et aussi étroit que celui qui relie la cause à l’effet) entre le pur Esprit et l’Univers.
Le pur Esprit ne supporte aucun alliage matériel ; il ne comporte ni forme, ni corps, ni ligne, ni matière, ni proportion, ni étendue, ni durée, ni profondeur, ni surface, ni volume, ni couleur, ni son, ni densité.
Or, dans l’Univers, tout, au contraire est forme, corps, ligne, matière, proportion, étendue, durée, profondeur, surface, volume, couleur, son, densité.

Comment admettre que cela a été déterminé par ceci ?

C’est impossible.

Arrivé à ce point de ma démonstration, je campe solidement sur les deux arguments qui précèdent, la conclusion suivante : Nous avons vu que l’hypothèse d’une Puissance véritablement créatrice est inadmissible ; nous avons vu, en second lieu, que, même si l’on persiste à croire en cette Puissance, on ne saurait admettre que l’Univers essentiellement matériel ait été déterminé par le pur Esprit essentiellement immatériel ;
Si, néanmoins, vous vous obstinez, croyants, à affirmer que c’est votre Dieu qui a créé l’Univers, le moment est venu de nous demander où, dans l’hypothèse Dieu, se trouvait la Matière, à l’origine, au commencement.

Eh bien ! de deux choses l’une : ou bien la Matière était hors de Dieu ; ou bien elle était en Dieu (et vous ne sauriez lui assigner une troisième place). Dans le premier cas, si elle était hors de Dieu, c’est que Dieu n’a pas eu besoin de la créer, puisqu’elle existait déjà ; c’est qu’elle cœxistait avec Dieu, c’est qu’elle était concomitante avec lui et, alors, votre Dieu n’est pas créateur ;

Dans le second cas, c’est-à-dire, si elle n’était pas hors de dieu, elle était en Dieu ; et dans ce cas, j’en conclus :

1° Que Dieu n’est pas pur Esprit, puisqu’il portait en lui une parcelle de matière, et quelle parcelle : la totalité des Mondes matériels !
2° Que Dieu, portant la matière en lui, n’a pas eu à la créer, puisqu’elle existait ; il n’a eu qu’à l’en faire sortir ; et, alors, la création cesse d’être un acte de création véritable et se réduit à un acte d’extériorisation.

Dans les deux cas, pas de création.

Le Parfait ne peut produire l’imparfait

Je suis certain que si je posais à un croyant cette question : L’imparfait peut-il produire le parfait ? ce croyant me répondrait sans la moindre hésitation et sans crainte de se tromper : L’imparfait ne peut produire le parfait.
Or, je dis, moi, : Le parfait ne peut pas produire l’imparfait et je soutiens que ma proposition possède la même force et la même exactitude que la précédente, et pour les mêmes raisons.

Ici encore : entre le parfait et l’imparfait il n’y a pas seulement une différence de degré, de quantité, mais une différence de qualité, de nature, une opposition essentielle, fondamentale, irréductible, absolue. Ici encore : entre le parfait et l’imparfait, il n’y a pas seulement un fossé plus ou moins profond et large, mais un abîme si vaste et si profond que rien ne saurait le franchir, ni le combler.
Le parfait, c’est l’absolu ; l’imparfait, c’est le relatif ; au regard du parfait qui est tout, le relatif, le contingent n’est rien ; au regard du parfait, le relatif est sans valeur, il n’existe pas, et il n’est au pouvoir d’aucun mathématicien ni d’aucun philosophe d’établir un rapport d’établir un rapport - quel qu’il soit - entre le relatif et l’absolu ; a fortiori, ce rapport est-il impossible, quand il s’agit d’un rapport aussi rigoureux et précis que celui qui doit nécessairement uni la Cause à l’Effet.
Il est donc impossible que le parfait ait déterminé l’imparfait. Par contre, il existe un rapport direct, fatal, et, en quelque sorte mathématique, entre l’œuvre et celui qui en est l’auteur : tant vaut l’œuvre tant vaut l’ouvrier ; tant vaut l’ouvrier tant vaut l’œuvre ; c’est à l’œuvre qu’on reconnaît l’ouvrier, comme c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre.

Si j’examine une rédaction mal faite, où abondent les fautes françaises, où les phrases sont mal construites, où le style est pauvre et relâché, où les idées sont rares et banales, où les connaissances sont inexactes, je n’aurai pas l’idée d’attribuer cette mauvaise page de français à un ciseleur de phrases, à un des maîtres de la littérature.

Si je jette les yeux sur un dessin mal fait, où les lignes sont mal tracées, les règles de la perspective et de la proportion violées, il ne me viendra jamais à la pensée d’attribuer cette ébauche rudimentaire à un professeur, à un maître, à un artiste. Sans la moindre hésitation, je dirai : c’est l’œuvre d’un élève, d’un apprenti, d’une enfant ; et j’ai l’assurance de ne pas commettre d’erreur, tant il est vrai que l’œuvre porte la marque de l’ouvrier et que, par l’œuvre, on peut apprécier l’auteur de celle-ci.

Or, la Nature est belle ; l’Univers est magnifique et j’admire passionnément, autant que qui que ce soit, les splendeurs, les magnificences dont il nous offre l’incessant spectacle. Pourtant, si enthousiaste que je sois aux beautés de la Nature et quelqu’hommage que je leur rende, je ne puis dire que l’Univers est une œuvre sans défaut, irréprochable, parfaite. Et personne n’oserait soutenir une telle opinion.

L’Univers est donc une œuvre imparfaite.

En conséquence je dis :

Il y a toujours entre l’œuvre et l’auteur de celle-ci un rapport rigoureux, étroit, mathématique ; or, l’Univers est une œuvre imparfaite ; donc l’auteur de cette œuvre ne peut être qu’imparfait.

Ce syllogisme aboutit à frapper d’imperfection le Dieu des croyants et, conséquemment, à le nier.

Je puis encore raisonner comme suit :

Ou bien ce n’est pas Dieu qui est l’auteur de l’Univers (j’exprime ainsi ma conviction).
Ou bien, si vous persistez à affirmer que c’est lui qui en est l’auteur, l’Univers étant une œuvre imparfaite, votre Dieu est lui-même imparfait. Syllogisme ou dilemme, la conclusion du raisonnement reste la même :

Le parfait ne peut déterminer l’imparfait.

L’Être éternel, actif, nécessaire, ne peut, à aucun moment, avoir été inactif ou inutile

Si Dieu existe, il est éternel, actif et nécessaire.

Eternel ? Il l’est par définition. C’est sa raison d’être. On ne peut le concevoir enfermé dans les limites du temps ; on ne peut l’imaginer commençant ou finissant ; il ne peut avoir ni apparition ni disparition. Il existe de tout temps.
Actif ? Il l’est et ne peut pas ne pas l’être, puisque c’est son activité qui a tout engendré, puisque son activité s’est affirmée, disent les croyants, par le gest le plus colossal, le plus majestueux : la Création des Mondes. Nécessaire ? Il l’est et ne peut pas ne pas l’être, puisque sans lui rien ne serait ; puisqu’il est l’auteur de toutes choses ; puisqu’il est le foyer initial d’où tout a coulé ; puisque, seul, se suffisant à lui-même, il a dépendu de sa seule volonté que tout soit ou que rien ne soit. Il est donc : éternel, actif et nécessaire.
Je prétends et je vais démontrer que, s’il est éternel, actif et nécessaire, il doit être éternellement actif et éternellement nécessaire ; que, conséquemment, il n’a pu, à aucun moment, être inactif ou inutile ; que, conséquemment, enfin, il n’a jamais créé.

Dire que Dieu n’est pas éternellement actif, c’est admettre qu’il ne l’a pas toujours été, qu’il l’est devenu, qu’il a commencé à être actif, qu’avant de l’être, il ne l’était pas ; et, puisque c’est par la création que s’est manifestée son activité, c’est admettre du même coup que, durant les milliards et les milliards de siècles qui, peut-être, ont précédé l’action créatrice, Dieu était inactif.
Dire que Dieu n’est pas éternellement nécessaire, c’est admettre qu’il ne l’a pas toujours été, qu’il l’est devenu, qu’il a commencé à être nécessaire, qu’avant de l’être, il ne l’était pas et, puisque c’est la Création qui proclame et atteste la nécessité de Dieu, c’est admettre du même coup que, durant les milliards et les milliards de siècles qui peut-être ont précédé l’action créatrice, Dieu était inutile.
Dieu oisif et paresseux !
Dieu inutile et superflu !
Quelle posture pour l’Être essentiellement actif et essentiellement nécessaire !

Il faut donc confesser que Dieu est de tout temps actif et de tout temps nécessaire.

Mais alors, il ne peut l’avoir créé ; car l’idée de création implique, de façon absolue, l’idée de commencement, d’origine. Une chose qui commence ne peut pas avoir existé de tout temps. Il fut nécessairement un temps où, avant d’être, elle n’était pas encore. Si court ou si long que fut ce temps qui précède la chose créée, rien ne peut le supprimer ; de toutes façons, il est.
Il en résulte que :
Ou bien Dieu n’est pas éternellement actif et éternellement nécessaire ; et, dans ce cas, il l’est devenu par la création. S’il en est ainsi, il manquait à Dieu, avant la création, ces deux attributs : l’activité et la nécessité. Ce Dieu était incomplet ; c’était un tronçon de Dieu, pas plus ; et il a eu besoin de créer pour devenir actif et nécessaire, pour se compléter.
Ou bien Dieu est éternellement actif et nécessaire ; et, dans ce cas, il a créé éternellement, la création est éternelle ; l’Univers n’a jamais commencé ; il a existé de tout temps ; il est éternel comme Dieu ; il est Dieu lui-même et se confond avec lui.
S’il en est ainsi, l’Univers n’a pas eu de commencement ; il n’a pas été créé.
Dans le premier cas, Dieu, s’il n’était ni actif, ni nécessaire, était incomplet, c’est-à-dire imparfait ; et, alors, il n’existe pas ; dans le second cas, Dieu étant éternellement actif et éternellement nécessaire, ne peut pas l’être devenu ; et, alors, il n’a pas créé.

L’être immuable ne peut avoir créé

Si Dieu existe, il est immuable. Il ne change pas ; il ne peut pas changer. Tandis que, dans la Nature, tout se modifie, se métamorphose, se transforme, tandis que rien n’est définitivement et que tout devient, Dieu, point fixe, immobile dans le temps et l’espace, n’est sujet à aucune modification, ne connaît et ne peut connaître aucun changement.
Il est aujourd’hui ce qu’il était hier ; il sera demain ce qu’il est aujourd’hui. Qu’on envisage Dieu dans le lointain des siècles révolus ou dans celui des siècles futurs, il est constamment identique à lui-même. Dieu est immuable.
Je prétends que, s’il a créé, il n’est pas immuable, parce que, dans ce cas, il a changé deux fois.

Se déterminer à vouloir, c’est changer. De toute évidence, il y a eu un changement entre l’être qui ne veut pas encore et l’être qui veut.
Si je veux aujourd’hui ce que je ne voulais pas, ce à quoi je ne songeais même pas, il y a quarante-huit heures, c’est qu’il s’est produit en moi ou autour de moi une ou plusieurs circonstances qui m’ont déterminé à vouloir. Ce vouloir nouveau constitue une modification : il n’y a pas lieu d’en douter : c’est indiscutable.
Pareillement : se déterminer à agir, ou agir, c’est se modifier.
Il est, en outre, certain que cette double modification : vouloir, agir, est d’autant plus considérable et marquée, qu’il s’agit d’une résolution plus grave et d’une action plus importante.

Dieu a créé, dites-vous ? - Soit. Alors il a changé deux fois : la première fois, lorsqu’il a pris la détermination de créer ; la seconde fois, lorsque, mettant à exécution cette détermination, il a accompli le geste créateur. S’il a changé deux fois, il n’est pas immuable.

Et s’il n’est pas immuable, il n’est pas Dieu, il n’existe pas.

L’Être immuable ne peut avoir créé.

Dieu ne peut avoir créé sans motif ; or, il est impossible d’en discerner un seul

De quelque façon qu’on l’envisage, la Création reste inexplicable, énigmatique, vide de sens.

Il saute aux yeux que, si Dieu a créé, il est impossible d’admettre qu’il ait accompli cet acte grandiose et dont les conséquences devaient être fatalement proportionnées à l’acte lui-même, par conséquent incalculables, sans y être déterminé par une raison de premier ordre.

Eh bien ! Quelle peut être cette raison ? Pour quel motif Dieu a-t-il pu se résoudre à créer ? Quel mobile l’a impulsé ? Quel désir l’a pris ? Quel dessein a-t-il formé ? Quel but a-t-il poursuivi ? Quelle fin s’est-il proposée ?
Multipliez, dans cet ordre d’idées, les questions et les questions : tournez et retournez le problème ; envisagez-le sous tous ses aspects ; examinez-le dans tous les sens ; et je vous mets au défi de le résoudre, autrement que par des balivernes ou de subtilités.
Tenez : voici un enfant élevé dans la religion chrétienne. Son catéchisme lui affirme, ses maîtres lui enseignent que c’est Dieu qui l’a créé et mis au monde. Supposez qu’il se pose à lui-même cette question : Pourquoi Dieu m’a-t-il créé et mis au monde ? et qu’il y veuille trouver une réponse sérieuse, raisonnable. Il n’y parviendra pas. Supposez encore que, confiant dans l’expérience et le savoir de ses éducateurs, persuadé que, par le caractère sacré dont, prêtres ou pasteurs, ils sont revêtus, ils possèdent des lumières spéciales et des grâces particulières, convaincu que, par leur sainteté, ils sont plus près de Dieu que lui et mieux initiés que lui aux vérités révélées, supposez que cet enfant ait la curiosité de demander à ses maîtres pourquoi Dieu l’a créé et mis au monde, j’affirme que ceux—ci ne peuvent faire à cette simple interrogation aucune réponse plausible, sensée.
En vérité, il n’y en a pas.

Serrons de près la question, creusons le problème.
Par la pensée, examinons Dieu avant la création. Prenons-le dans son sens absolu. Il est tout seul ; il se suffit à lui-même. Il est parfaitement sage, parfaitement heureux, parfaitement puissant. Rien ne peut accroître sa sagesse ; rien ne peut augmenter sa félicité ; rien ne peut fortifier sa puissance.

Ce Dieu ne peut éprouver aucun désir, puisque son bonheur est infini ; il ne peut poursuivre aucun but, puisque rien ne manque à sa perfection ; il ne peut former aucun dessein, puisque rien ne peut étendre sa puissance ; il ne peut se déterminer à aucun vouloir, puisqu’il ne ressent aucun besoin.
Allons ! Philosophes profonds, penseurs subtils, théologiens prestigieux, répondez à cet enfant qui vous interroge et dites-lui pourquoi Dieu l’a créé et mis au monde.
Je suis bien tranquille ; vous ne pouvez pas répondre à moins que vous ne disiez : Les desseins de Dieu sont impénétrables, et que vous ne teniez cette réponse pour suffisante.
Et sagement vous ferez en vous abstenant de répondre, car toute réponse, je vous en préviens charitablement, serait la ruine de votre système, l’écroulement de votre Dieu.
La conclusion s’impose, logique, impitoyable : Dieu, s’il a créé, a créé sans motif, sans savoir pourquoi, sans but.
Savez-vous, camarades, où nous conduisent forcément les conséquences d’une telle conclusion ?
Vous allez le voir.

Ce qui différencie les actes d’un homme doué de raison des actes d’un homme frappé de démence, ce qui fait que l’un est responsable et l’autre pas, c’est qu’un homme de raison sait toujours, en tous cas peut toujours savoir, quand il a agi, quels sont les mobiles qui l’ont impulsé, quels sont les motifs qui l’ont déterminé à agir. Quand il s’agit d’une action importante et dont les conséquences peuvent engager lourdement sa responsabilité, il suffit que l’homme en possession de sa raison, se replie sur lui-même, se livre à un examen de conscience sérieux, persistant et impartial, il suffit que, par le souvenir, il reconstitue le cadre dans lequel les événements l’ont enfermé, qu’en un mot, il revive l’heure écoulée, pour qu’il parvienne à discerner le mécanisme des mouvements qui l’ont fait agir. Il n’est pas toujours très fier des mobiles qui l’ont impulsé ; il rougit souvent des raisons qui l’ont déterminé à agir ; mais, que ces motifs soient nobles ou vils, généreux ou bas, il parvient toujours à les découvrir. Un fou, au contraire, agit sans savoir pourquoi ; son acte accompli, même le plus chargé de conséquences, interrogez-le ; pressez-le de questions ; insistez ; harcelez-le. Le pauvre dément balbutiera quelques folies et vous ne l’arracherez pas à ses incohérences.

Donc, ce qui différencie les actes d’un homme sensé des actes d’un insensé, c’est que les actes du premier s’expliquent, c’est qu’ils ont une raison d’être, c’est qu’on en distingue la cause et le but, l’origine et la fin ; tandis que les actes d’un homme privé de raison ne s’expliquent pas, qu’il est incapable lui-même de discerner la cause et le but, qu’ils n’ont pas de raison d’être.

Eh bien ! si Dieu a créé sans but, sans motif, il a agi à la façon d’un fou et la Création apparaît comme un acte de démence.

Pour en finir avec le Dieu de la création, il me paraît indispensable d’examiner deux objections.

Vous pensez bien qu’ici les objections abondent ; aussi, quand je parle de deux objections à étudier, je parle de deux objections capitales, classiques.
Ces deux objections ont d’autant plus d’importance qu’on peut, avec l’habitude de la discussion, ramener toutes les autres à celle-ci :

Dieu vous échappe

On me dit : Vous n’avez pas le droit de parler de Dieu comme vous le faites. Vous nous présentez un Dieu caricatural, systématiquement rapetissé aux proportions que daigne lui accorder votre entendement. Ce Dieu-là n’est pas le nôtre. Le nôtre, vous ne pouvez le concevoir, car il vous dépasse, il vous échappe. Sachez que ce qui serait fabuleux pour l’homme le plus puissant en force, en sagesse et en savoir n’est, pour Dieu, qu’un jeu d’enfant. N’oubliez pas que l’Humanité ne saurait se mouvoir sur le même plan que la Divinité. Ne perdez pas de vue qu’il est aussi impossible à l’homme de comprendre la façon d’opérer de Dieu qu’il est impossible aux minéraux d’imaginer les modes d’opérer des animaux et aux animaux de comprendre les modes d’opérer des hommes.
Dieu plane à des hauteurs que vous ne sauriez atteindre ; il occupe des sommets qui vous restent inaccessibles.

Sachez que quelle que soit la magnificence d’une intelligence humaine, quel que soit l’effort réalisé par cette intelligence, quelle que soit la persistance de cet effort, jamais l’intelligence humaine ne pourra s’élever jusqu’à Dieu. Rendez-vous compte enfin que, si vaste qu’il puisse être, le cerveau de l’homme est fini et que, par conséquent, il ne peut concevoir l’infini.
Ayez donc la loyauté et la modestie de confesser qu’il ne vous est pas possible de comprendre, ni d’expliquer Dieu. Mais de ce que vous ne pouvez ni le comprendre, ni l’expliquer, il ne s’ensuit pas que vous ayez le droit de le nier.

Et je réponds aux déistes :

Vous me donnez, Messieurs, des conseils de loyauté auxquels je suis tout disposé à me conformer. Vous me rappelez à la modestie légitime qui sied à l’humble mortel que je suis. Il me plaît de ne pas m’en écarter.
Vous dites que Dieu me dépasse, qu’il m’échappe ? Soit. Je consens à le reconnaître ; et affirmer que le fini ne peut ni concevoir ni expliquer l’Infini, c’est une vérité tellement certaine, et même évidente, que je n’ai pas la moindre envie d’y faire opposition. Nous voilà, jusqu’ici, bien d’accord et j’espère que vous êtes tout à fait contents.
Seulement, Messieurs, permettez que, à mon tour, je vous donne les mêmes conseils de loyauté ; souffrez que, à mon tour, je vous rappelle à la même modestie. N’êtes-vous pas des hommes, comme j’en suis un ? Dieu ne vous dépasse-t-il pas, comme il me dépasse ? Ne vous échappe-t-il pas comme il m’échappe ? Auriez-vous la prétention de vous mouvoir sur le même plan que la Divinité ? Auriez-vous l’outrecuidance de penser et la sottise de déclarer que, d’un coup d’aile, vous avez gravi les sommets que Dieu occupe ? Seriez-vous présomptueux au point d’affirmer que votre cerveau fini a embrassé l’Infini ?
Je ne vous fais pas l’injure, Messieurs, de vous croire frappés d’une telle extravagante vanité.

Ayez donc, tout comme moi, la loyauté et la modestie de confesser que, s’il m’est impossible de comprendre et d’expliquer Dieu, vous vous heurtez à la même impossibilité. Ayez donc la probité de reconnaître que si, de ce que je ne puis concevoir ni expliquer Dieu, il ne m’est pas permis de le nier, puisque vous ne pouvez, vous non plus, ni le comprendre ni l’expliquer, il ne vous est pas permis de l’affirmer.
Et gardez-vous de croire, Messieurs, que nous voilà, désormais, logés à la même enseigne. C’est vous qui, les premiers avez affirmé l’existence de Dieu, c’est donc vous qui, les premiers, devez mettre fin à vos affirmations. Aurais-je jamais songé à nier Dieu, si, alors que j’étais tout petit, on ne m’avait pas imposé de croire en lui ? si, adulte, je ne l’avais pas entendu affirmer tout autour de moi ? Si, devenu homme, mes regards n’avaient pas constamment observé des Eglises et des Temples élevés à Dieu ?
Ce sont vos affirmations qui provoquent et justifient mes négations. Cessez d’affirmer et je cesserai de nier.

Il n’y a pas d’effet sans cause

La seconde objection paraît autrement redoutable. Beaucoup la considère encore comme sans réplique. Elle nous vient des philosophes spiritualistes.
Ces Messieurs nous disent sentencieusement : Il n’y a pas d’effet sans cause ; or, l’Univers est un effet ; donc cet effet a une cause que nous appelons Dieu.
L’argument est bien présenté ; il paraît bien construit, il semble solidement charpenté.
Le tout est de savoir s’il l’est véritablement.
Ce raisonnement est ce que, en logique, on appelle un syllogisme. Un syllogisme est un argument composé de trois propositions : la majeure, la mineure et la conséquence ; et comprenant deux parties : les prémisses, constituées par les deux premières propositions, et la conclusion représentée par la troisième.
Pour qu’un syllogisme soit inattaquable, il faut : 1° que la majeure et la mineur soient exactes ; 2° que la troisième découle logiquement des deux premières.
Si le syllogisme des philosophes spiritualistes réunit ces deux conditions, il est irréfutable et il ne me reste qu’à m’incliner ; mais s’il lui manque une seule de ces deux conditions, il est nul, sans valeur et l’argument s’effondre tout entier. Pour en connaître la valeur, examinons les trois propositions qui la composent.

Première proposition majeure : Il n’y a pas d’effet sans cause.

Philosophes, vous avez raison. Il n’y a pas d’effet sans cause ; rien n’est plus exact. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’effet sans cause. L’effet n’est que la suite, le prolongement, l’aboutissant de la cause. Qui dit effet dit cause ; l’idée d’effet appelle nécessairement et immédiatement l’idée de cause. S’il en était autrement, l’effet sans cause serait un effet de rien ; ce qui serait absurde.
Donc, sur cette première proposition, nous sommes d’accord.

Deuxième proposition, mineure : Or, l’Univers est un effet.

Ah ! ici, je demande à réfléchir et je sollicite des explications. Sur quoi s’appuie une affirmation aussi nette, aussi tranchante ? Quel est le phénomène ou l’ensemble de phénomènes, quelle est la constatation ou l’ensemble de constatations qui permet de se prononcer sur un ton aussi catégorique ?
Et d’abord, l’Univers, le connaissons-nous suffisamment ? L’avons-nous assez étudié, scruté, fouillé, compris pour qu’il nous soit permis d’être aussi affirmatifs ? En avons-nous pénétré les entrailles ? En avons-nous exploré les espaces incommensurables ? Sommes-nous descendus dans les profondeurs des océans ? Avons-nous escaladé toutes les altitudes ? Connaissons-nous toutes choses appartenant au domaine de l’Univers ? Celui-ci nous a-t-il livré tous ses secrets ? Avons-nous arraché tous les voiles, pénétré tous les mystères, découvert toutes les énigmes ? Avons-nous tout vu, tout entendu, tout palpé, tout senti, tout observé, tout noté ? N’avons-nous plus rien à apprendre ? Ne nous reste-t-il rien à découvrir ? Bref, sommes-nous en état de porter sur l’Univers une appréciation formelle, un jugement définitif, un arrêt indubitable ?

Nul ne pourrait répondre par l’affirmative à toutes ces questions et il serait profondément à plaindre le téméraire, on peut dire l’insensé, qui oserait prétendre qu’il connaît l’Univers.

L’Univers ! c’est-à-dire, non pas seulement cette infime planète que nous habitons et sur laquelle se traînent nos misérables carcasses, non seulement ces millions d’astres et de planètes que nous connaissons, qui font partie de notre système solaire, ou que nous découvrons dans la lenteur du temps ; mais encore ces Mondes et ces Mondes dont nous connaissons ou conjecturons l’existence et dont le nombre, la distance et l’étendue restent incalculables !

Si je disais : L’Univers est une cause, j’ai la certitude que je déchaînerais spontanément les huées et les protestations des croyants ; et, cependant, mon affirmation ne serait pas plus folle que la leur. Ma témérité serait égale à la leur ; voilà tout.
Si je me penche sur l’Univers, si je l’observe autant que le permettent à l’homme d’aujourd’hui les connaissances acquises, je constate comme un ensemble incroyablement complexe et touffu, comme un enchevêtrement inextricable et colossal de causes et d’effets qui se déterminent, s’enchaînent, se succèdent, se répètent et se pénètrent. J’aperçois que le tout forme comme une chaîne sans fin dont les anneaux sont indissolublement liés et je constate que chacun de ces anneaux est à la fois cause et effet : effet de la cause qui l’a déterminé, cause de l’effet qui suit.

Qui peut dire : Voilà le premier anneau ; l’anneau Cause ? Qui peut dire : Voilà le dernier anneau : l’anneau Effet ? Et qui peut dire : Il y a nécessairement une cause numéro premier, il y a nécessairement un effet numéro dernier ?...

La deuxième proposition : Or, l’Univers est un effet manque donc de la condition indispensable : l’exactitude.
En conséquence, le fameux syllogisme ne vaut rien.

J’ajoute que, même dans le cas où cette deuxième proposition serait exacte, il resterait à établir, pour que la conclusion fût acceptée, que l’Univers est l’effet d’une Cause unique, d’une Cause première, de la Cause des Causes, d’une Cause sans Cause, de la Cause éternelle. J’attends sans trouble, sans inquiétude cette démonstration. Elle est de celles qu’on a maintes fois tentées et qui n’ont jamais été faites. Elle est de celles dont on peut dire sans trop de témérité qu’elles ne seront jamais établies sérieusement, positivement, scientifiquement.

J’ajoute, enfin, que même dans le cas où le syllogisme tout entier serait irréprochable, il serait aisé de le retourner contre la thèse du Dieu Créateur, en faveur de ma démonstration.

Essayons : Il n’y a pas d’effets sans cause ? - Soit. Or, l’Univers est un effet ? - D’accord. Donc cet effet a une cause et c’est cette cause que nous appelons Dieu ? - Soit encore.

Ne vous hâtez pas de triompher, déistes, et écoutez-moi bien.
S’il est évident qu’il n’y a pas d’effet sans cause, il est aussi rigoureusement évident qu’il n’y a pas de cause sans effet. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de cause sans effet. Qui dit cause dit effet ; l’idée de cause implique nécessairement et appelle immédiatement l’idée d’effet ; s’il en était autrement, la cause sans effet serait une cause de rien, se qui serait aussi absurde qu’un effet de rien.
Donc, il est bien entendu qu’il n’y a pas de cause sans effet.
Or, vous dites que l’Univers a pour cause Dieu. Il convient donc de dire que la Cause-Dieu a pour effet l’Univers.
Il est impossible de séparer l’effet de le cause ; mais il est également impossible de séparer la cause de l’effet.
Vous affirmez enfin que Dieu-Cause est éternel. J’en conclus que l’Univers-Effet est également éternel, puisqu’à une cause éternelle doit inéluctablement correspondre un effet éternel.
S’il en était autrement, c’est-à-dire si l’Univers avait commencé, durant les milliards et les milliards de siècles qui, peut-être, ont précédé la création de l’Univers, Dieu aurait été une cause sans effet, ce qui est impossible, une cause de rien, ce qui serait absurde.
En conséquence, Dieu étant éternel, l’Univers l’est aussi, et si l’Univers est éternel, c’est qu’il n’a jamais commencé, c’est qu’il n’a pas été créé.

deuxième série d’arguments

Le Gouverneur nie le Créateur

Il en est - et ils sont légion - qui, malgré tout, s’obstinent à croire. Je conçois que, à la rigueur, on puisse croire à l’existence d’un créateur parfait ; je conçois que, à la rigueur, on puisse croire à l’existence d’un gouverneur nécessaire ; mais il me semble impossible qu’on puisse raisonnablement croire à l’un et à l’autre, en même temps : ces deux Êtres parfaits s’excluent catégoriquement ; affirmer l’un, c’est nier l’autre ; proclamer la perfection du premier, c’est confesser l’inutilité du second ; proclamer la nécessité du second, c’est nier la perfection du premier.
En d’autres termes, on peut croire à la perfection de l’un ou à la nécessité de l’autre ; mais il est déraisonnable de croire à la perfection des deux : il faut choisir.
Si l’Univers créé par Dieu eût été une œuvre parfaite, si, dans son ensemble et dans ses moindres détails, cette œuvre eût été sans défaut, si le mécanisme de cette gigantesque création eût été irréprochable, si tel et si parfait eût été son agencement qu’il n’eût point été à redouter qu’il se produisît un seul détraquement, une seule avarie, bref, si l’œuvre eût été digne de cet ouvrier génial, de cet artiste incomparable, de ce constructeur fantastique qu’on appelle Dieu, le besoin d’un gouverneur ne se serait nullement fait sentir.
Le coup de pouce initial une fois donné, la formidable machine une fois mise en branle, il n’y avait plus qu’à l’abandonner à elle-même, sans crainte d’accident possible.
Pourquoi cet ingénieur, ce mécanicien, dont le rôle est de surveiller la machine, de la diriger, d’intervenir quand il le faut et d’apporter à la machine en mouvement les retouches nécessaires et les réparations successives ? Cet ingénieur eût été inutile, ce mécanicien sans objet.
Dans ce cas, pas de Gouverneur.

Si le Gouverneur existe, c’est que sa présence, sa surveillance, son intervention sont indispensables.
La nécessité du Gouverneur est comme une insulte, un défi jeté au Créateur ; son intervention atteste la maladresse, l’incapacité, l’impuissance du Créateur.

Le Gouverneur nie la perfection du Créateur.

La multiplicité des Dieux atteste qu’il n’en existe aucun

Le Dieu Gouverneur est et doit être puissant et juste, infiniment puissant et infiniment juste.
Je prétends que la multiplicité des Religions atteste qu’il manque de puissance et de justice.
Négligeons les dieux morts, les cultes abolis, les religions éteintes. Celles-ci se chiffrent par milliers et par milliers. Ne parlons pas des religions en cours.

D’après les estimations les mieux fondées, il y a, présentement, huit cents religions qui se disputent l’empire des seize cents millions de consciences qui peuplent notre planète. Il n’est pas douteux que chacune s’imagine et proclame que, seule, elle est en possession du Dieu vrai, authentique, indiscutable, unique, et que tous les autres Dieux sont des Dieux pour rire, de faux Dieux, des Dieux de contrebande et de pacotille, qu’il est œuvre pieuse de combattre et d’écraser.
J’ajoute que, n’y eut-il que cent religions au lieu de huit cents, n’y en eut-il que dix, n’y en eut-il que deux, mon raisonnement garderait la même vigueur.
Eh bien ! je dis que la multiplicité de ces Dieux atteste qu’il n’en existe aucun, parce qu’elle certifie que Dieu manque de puissance ou de justice.
Puissant, il aurait pu parler à tous aussi aisément qu’à quelques-uns. Puissant, il aurait pu se montrer, se révéler à tous sans plus d’efforts qu’il ne lui en a fallu pour se révéler à quelques-uns.
Un homme - quel qu’il soit - ne peut se montrer, ne peut parler qu’à un nombre limité d’hommes ; ses cordes vocales ont une puissance qui ne peut excéder certaines bornes ; mais Dieu !...
Dieu peut parler à tous - quelle qu’en soit la multitude - aussi aisément qu’à un petit nombre. Quand elle s’élève, la voix de Dieu peut et doit retentir aux quatre points cardinaux. Le verbe divin ne connaît ni distance, ni obstacle. Il traverse les océans, escalade les sommets, franchit les espaces sans la plus petite difficulté.
Puisqu’il lui a plu - la Religion l’affirme - de parler aux hommes, de se révéler à eux, de leur confier ses desseins, de leur indiquer sa volonté, de leur faire connaître sa Loi, il aurait pu parler à tous sans plus d’effort qu’à une poignée de privilégiés.

Il ne l’a pas fait, puisque les uns le nient, puisque d’autres l’ignorent, puisque d’autres, enfin, opposent tel Dieu à tel de ses concurrents. Dans ces conditions, n’est-il pas sage de penser qu’il n’a parlé à aucun et que les multiples révélations ne sont que de multiples impostures ; ou encore que, s’il n’a parlé qu’à quelques-uns, c’est qu’il n’a pas pu parler à tous ?

S’il en est ainsi, je l’accuse d’impuissance.
Et, si je ne l’accuse pas d’impuissance, je l’accuse d’injustice.
Que penser, en effet, de ce Dieu qui se montre à quelques-uns et se cache aux autres ? Que penser de ce Dieu qui adresse la parole aux uns et, pour les autres, garde le silence ?
N’oubliez pas que les représentants de ce Dieu affirment qu’il est le Père et que, tous, au même titre et au même degré, nous sommes les enfants bien-aimés du Père qui règne dans les cieux.

Eh bien ! que pensez-vous de ce père qui, plein de tendresse pour quelques privilégiés, les arrache, en se révélant à eux, aux angoisses du doute, aux tortures de l’hésitation, tandis que, volontairement, il condamne l’immense majorité de ses enfants aux tourments de l’incertitude ? Que pensez-vous de ce père qui se montre à une partie de ses enfants dans l’éclat éblouissant de Sa Majesté, tandis que, pour les autres, il reste environné de ténèbres ? Que pensez-vous de ce père qui, exigeant de ses enfants, un culte, des respects, des adorations, appelle quelques élus à entendre la parole de Vérité, tandis que, de propos délibéré, il refuse aux autres cette insigne faveur ?
Si vous estimez que ce père est juste et bon, vous ne serez pas surpris que mon appréciation soit différente.
La multiplicité des religions proclame donc que Dieu manque de puissance ou de justice. Or, Dieu doit être infiniment puissant et infiniment juste ; les croyants l’affirment ; s’il lui manque un de ces deux attributs : la puissance ou la justice, il n’est pas parfait ; s’il n’est pas parfait, il n’existe pas.
La multiplicité des Dieux démontre donc qu’il n’en existe aucun.

Dieu n’est pas infiniment bon : l’Enfer l’atteste

Le Dieu Gouverneur ou Providence est et doit être infiniment bon, infiniment miséricordieux. L’existence de l’enfer prouve qu’il ne l’est pas.
Suivez bien mon raisonnement : Dieu pouvait - puisqu’il est libre - ne pas nous créer ; il nous a créés.
Dieu pouvait - puisqu’il est tout-puissant - nous créer tous bons ; il a créé des bons et des méchants.
Dieu pouvait - puisqu’il est bon - nous admettre tous son paradis, après notre mort, se contentant de ce temps d’épreuves et de tribulations que nous passons sur la terre.
Dieu pouvait enfin - parce qu’il est juste - n’admettre dans son paradis que les bons et en refuser l’accès aux pervers, mais anéantir ceux-ci à leur mort plutôt que de les vouer à l’enfer.

Car, qui peut créer peut détruire ; qui a le pouvoir de donner la vie a celui d’anéantir.
voyons : vous n’êtes pas des Dieux. Vous n’êtes pas infiniment bons, ni infiniment miséricordieux. J’ai, pourtant, la certitude, sans que je vous attribue des qualités que vous ne possédez peut-être pas, que, s’il était en votre pouvoir, sans qu’il vous en coûtât un effort pénible, sans qu’il en pût résulter pour vous ni préjudice matériel, ni dommage moral, si, dis-je, il était en votre pouvoir, dans les conditions que je viens d’indiquer, d’éviter à un de vos frères en humanité, une larme, une douleur, une épreuve, j’ai la certitude que le feriez. Et cependant, vous n’êtes ni infiniment bons, ni infiniment miséricordieux !

Seriez-vous meilleurs et plus miséricordieux que le Dieu des Chrétiens ? Car enfin, l’enfer existe. L’Eglise l’enseigne ; c’est l’horrifique vision à l’aide laquelle on épouvante les enfants, les vieillards et les esprits craintifs, c’est le spectre qu’on installe aux chevets des agonisants, à l’heure où l’approche de la mort leur enlève toute énergie et toute lucidité.
Eh bien ! Le Dieu des chrétiens, Dieu qu’on dit être de pitié, de pardon, d’indulgence, de bonté, de miséricorde, précipite une parité de ses enfants - pour toujours - dans ce séjour peuplé des tortures les plus cruelles, des supplices les plus indicibles.
Comme il est bon ! Comme il est miséricordieux !
Vous connaissez cette parole des Ecritures : Il y aura beaucoup d’appelés, mais fort peu d’élus. Cette parole signifie, si je ne m’abuse, qu’infime sera le nombre des élus et considérable le nombre des damnés. Cette affirmation est d’une cruauté si monstrueuse qu’on a tenté de lui donner un autre sens.
Peu importe : l’enfer existe et il est évident que des damnés - en grand ou petit nombre - y endureront les plus douloureux tourments.

Demandons-nous à qui peuvent être profitables les tourments des damnés.
Serait-ce aux élus ? - Evidemment non ! Par définition les élus seront les plus justes, les vertueux, les fraternels, les compatissants, et on ne saurait supposer que leur félicité, déjà inexprimable, serait accrue par le spectacle de leurs frères torturés.
Serait-ce aux damnés eux-mêmes ? - Pas davantage puisque l’Eglise affirme que le supplice de ces malheureux ne finira jamais et que, dans des milliards et des milliards de siècles, leurs tourments seront intolérables comme au premier jour.
Alors ?...

Alors, en dehors des élus et des damnés, il n’y a que Dieu, il ne peut y avoir que lui.
C’est donc à Dieu que seraient profitables les souffrances des damnés ? C’est donc à lui, ce père infiniment bon, infiniment miséricordieux, qui se repaîtrait sadiquement des douleurs auxquelles il aurait volontairement voué ses enfants ?
Ah ! s’il en est ainsi, ce Dieu m’apparaît comme le bourreau le plus féroce, comme le tortionnaire le plus implacable que l’on puisse imaginer.
L’enfer prouve que Dieu n’est ni bon, ni miséricordieux. L’existence d’un Dieu de bonté est incompatible avec celle de l’Enfer.
Ou bien il n’y a pas d’Enfer, ou bien Dieu n’est pas infiniment bon.

Le problème du Mal

C’est le problème du Mal qui me fournit mon quatrième et dernier argument contre le Dieu-Gouverneur, en même temps que mon premier argument contre le Dieu-Justicier.
Je ne dis pas : l’existence du mal, mal physique, mal moral, est incompatible avec l’existence de Dieu ; mais je dis qu’elle est incompatible avec l’existence d’un Dieu infiniment puissant et infiniment bon.
Le raisonnement est connu, ne serait-ce que par les multiples réfutations - toujours impuissantes, du reste - qu’on lui a opposées. On le fait remonter à Epicure. Il a donc déjà plus de vingt siècles d’existence ; mais, si vieux qu’il soit, il a gardé toute sa vigueur.
Le voici :

Le mal existe ; tous les êtres sensibles connaissent la souffrance. Dieu qui sait tout ne peut pas l’ignorer. Eh bien ! de deux choses l’une :
Ou bien Dieu voudrait supprimer le mal, mais il ne le peut pas ;
Ou bien Dieu pourrait supprimer le mal, mais il ne le veut pas.
Dans le premier cas, Dieu voudrait supprimer le mal ; il est bon, il compatit aux douleurs qui nous accablent, aux maux que nous endurons. Ah ! s’il ne dépendait que de lui ! Le mal serait anéanti et le bonheur fleurirait sur la terre. Encore une fois, il est bon ; mais il ne peut supprimer le mal et, alors, il n’est pas tout-puissant.
Dans le second cas, Dieu pourrait supprimer le mal. Il lui suffirait de vouloir pour que le mal fût aboli : il est tout-puissant ; mais il ne veut pas le supprimer ; et, alors il n’est pas infiniment bon.
Ici, Dieu est puissant, mais il n’est pas bon ; là, Dieu est bon, mais il n’est pas puissant.
Or, pour que Dieu soit, il ne suffit pas qu’il possède l’une de ces perfections : puissance ou bonté, il est indispensable qu’il les possède toutes les deux.
Ce raisonnement n’a jamais été réfuté.
Entendons-nous : je ne dis pas qu’on n’a jamais essayé de le réfuter ; je dis qu’on j’y est jamais parvenu.

L’essai de réfutation le plus connu est celui-ci :

Vous posez en termes tout à fait erronés le problème du mal. C’est bien à tort que vous en rendez Dieu responsable. Oui, certes, le mal existe et il est indéniable ; mais c’est l’homme qu’il convient d’en rendre responsable. Dieu n’a pas voulu que l’homme soit un automate, une machine, qu’il agisse fatalement. En le créant il lui a donné la liberté ; il en a fait un être entièrement libre ; de la liberté qu’il lui a généreusement octroyée, Dieu lui a laissé la faculté de faire, en toutes circonstances, l’usage qu’il voudrait ; et, s’il plaît à l’homme, au lieu de faire un usage judicieux et noble de ce bien inestimable, d’en faire un usage odieux et criminel, ce n’est pas Dieu qu’il faut en accuser, ce serait injuste ; il est équitable d’en accuser l’homme.
Voilà l’objection ; elle est classique.
Que vaut-elle ? Rien.
Je m’explique :
Distinguons d’abord le mal physique du mal moral. Le mal physique, c’est la maladie, la souffrance, l’accident, la vieillesse avec son cortège de tares et d’infirmités, c’est la mort, la perte cruelle de ceux que nous aimons ; des enfants naissent qui meurent quelques jours après sans avoir connu autre chose que la souffrance ; il y a une foule d’êtres humains pour qui l’existence n’est qu’une longue suite de douleurs et d’afflictions, en sorte il vaudrait mieux qu’ils ne fussent pas nés ; c’est, dans le domaine de la nature, les fléaux, les cataclysmes, les incendies, les sécheresses, les famines, les inondations, les tempêtes, toute cette somme de tragiques fatalités qui se chiffrent par la douleur et la mort.
Qui oserait dire de ce mal physique que l’homme doit en être rendu responsable ?
Qui ne comprend que, si Dieu a créé l’Univers, si c’est lui qui l’a doté des formidables lois qui le régissent et si le mal physique est l’ensemble de ces fatalités qui résultent du jeu normal des forces de la Nature, qui ne comprend que l’auteur responsable de ces calamités, c’est, en toute certitude, celui qui a créé cet Univers, celui qui le gouverne ?

Je suppose que, sur ce point, il n’y a pas de contestation possible. Dieu qui gouverne l’Univers est donc responsable du mal physique. Cela seul suffirait, et ma réponse pourrait s’en tenir là.
Mais je prétends que le mal moral est imputable à Dieu au même titre que le mal physique, puisque, s’il existe, il a présidé à l’organisation du monde moral comme à celle du monde physique et que, conséquemment, l’homme, victime du mal moral comme du mal physique, n’est pas plus responsable de l’un que de l’autre. Mais il faut que je rattache ce que j’ai à dire sur le mal moral à la troisième et dernière série de mes arguments.

troisième série d’arguments

Irresponsable, l’homme ne peut être ni puni ni récompensé

Que sommes-nous ?
Avons-nous présidé aux conditions de notre naissance ? Avons-nous été consultés sur la simple question de savoir s’il nous plaisait de naître ? Avons-nous été appelés à fixer nos destinées ? Avons-nous eu, sur un seul point, voix au chapitre ?
Si nous avions eu voix au chapitre, chacun de nous se serait, dès le berceau, gratifié de tous les avantages : santé, force, beauté, intelligence, courage, bonté, etc., etc. Chacun eût été résumé de toutes les perfections, une sorte de Dieu en miniature.

Que sommes-nous ?
Sommes-nous ce que nous avons voulu être ?
Incontestablement non !
Dans l’hypothèse Dieu, nous sommes, puisque c’est lui qui nous a créés, ce qu’il a voulu que nous soyons. Dieu, puisqu’il est libre, aurait pu ne pas nous créer.
Il aurait pu nous créer moins pervers, puisqu’il est bon.
Il aurait pu nous créer vertueux, bien portants, excellents. Il aurait pu nous combler de tous les dons physiques, intellectuels et moraux, puisqu’il est tout-puissant.

Pour la troisième fois, que sommes-nous ?
Nous sommes ce que Dieu a voulu que nous soyons. Il nous a créés comme il lui a plu, à son gré.
Il n’y a pas d’autre réponse à cette interrogation : que sommes-nous ? si on admet que Dieu existe et que nous sommes ses créatures.

C’est Dieu qui nous a donné nos sens, nos facultés de compréhension, notre sensibilité, nos moyens de percevoir, de sentir, de raisonner et d’agir. Il a prévu, voulu, déterminé nos conditions de vie : il a conditionné nos besoins, nos désirs, nos passions, nos craintes, nos espérances, nos haines, nos tendresses, nos aspirations. Toute la machine humaine correspond à ce qu’il a voulu qu’elle soit. Il a conçu, agencé de toutes pièces le milieu dans lequel nous vivons ; il a préparé toutes les circonstances qui, à chaque instant, donneront l’assaut à notre volonté et détermineront nos actions.
Devant ce Dieu formidablement armé, l’homme est irresponsable. Celui qui n’est sous la dépendance de personne est entièrement libre ; celui qui est un peu sous la dépendance d’un autre est un peu esclave, il est libre pour la différence ; celui qui est beaucoup sous la dépendance d’un autre est beaucoup esclave, il n’est libre que pour le reste ; enfin celui qui est tout à fait sous la dépendance d’un autre est tout à fait esclave et ne jouit d’aucune liberté.

Si Dieu existe, lui seul sait, peut, veut ; lui seul est libre ; l’homme ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien ; sa dépendance est complète.
Si Dieu existe, il est tout ; l’homme n’est rien. L’homme ainsi tenu en esclavage, placé sous la dépendance plein et entière de Dieu, ne peut avoir aucune responsabilité.
Et, s’il est irresponsable, il ne peut être jugé.

Tout jugement implique un châtiment ou une récompense ; et les actes d’un être irresponsable, n’ayant aucune valeur morale, ne relèvent d’aucun jugement.

Les actes de l’irresponsable peuvent être utiles ou nuisibles ; moralement, ils ne sont ni bons ni mauvais, ni méritoires ni répréhensibles ; ils ne sauraient équitablement être récompensés ni châtiés.
En s’érigeant en Justicier, en punissant ou en récompensant l’homme irresponsable, Dieu n’est qu’un usurpateur ; il s’arroge un droit arbitraire et il en use à l’encontre de toute justice.

De ce que je viens de dire, je conclus :

a) Que la responsabilité du mal moral est imputable à Dieu comme lui est imputable celle du mal physique ;
b) Que Dieu est un Justicier indigne, parce que : irresponsable, l’homme ne peut être ni récompensé, ni châtié.

Dieu viole les règles fondamentales de l’équité

Admettons, un instant, que l’homme soit responsable et nous allons voir que, même dans cette hypothèse, la divine Justice viole les règles les plus élémentaires de l’équité.
Si l’on admet que la pratique de la Justice ne saurait être exercée sans comporter une sanction et que le magistrat a pour mandat de fixer cette sanction il est une règle sur laquelle le sentiment est et doit être unanime : c’est que, de même qu’il y a une échelle de mérite et de culpabilité, il doit y avoir une échelle de récompenses et de châtiments. Ce principe posé, le magistrat qui pratiquera le mieux la justice, sera celui qui proportionnera le plus exactement la récompense au mérite et le châtiment à la culpabilité ; et le magistrat idéal, impeccable, parfait, sera celui qui fixera un rapport d’une rigueur mathématique entre l’acte et la sanction.

Je pense que cette règle élémentaire de justice est acceptée par tous. Eh bien ! Dieu, par le ciel et par l’enfer, méconnaît cette règle et la viole.
Quel que soit le mérite de l’homme, il est borné (comme l’homme lui-même) et, cependant, la sanction de récompense : le ciel est sans borne, ne serait-ce que par son caractère de perpétuité.
Quelle que soit la culpabilité de l’homme, elle est limitée (comme l’homme lui-même) et, pourtant la sanction du châtiment : l’enfer est sans limite, ne serait-ce que par son caractère de perpétuité. Il y a donc disproportion entre le mérite et la récompense, disproportion entre la faute et la punition ; disproportion partout. Donc, Dieu viole les règles fondamentales de l’équité.
Ma thèse est achevée ; il ne me reste plus qu’à récapituler et à conclure.

Camarades,
Je vous avais promis une démonstration serrée, substantielle, décisive de l’inexistence de Dieu. Je crois pouvoir dire que j’ai tenu cette promesse.
Ne perdez pas de vue que je ne me suis pas proposé de vous apporter un système de l’Univers rendant inutile tout recours à l’hypothèse d’une Force supra naturelle, d’une Energie ou d’une Puissance extra mondiale, d’un Principe supérieur ou antérieur à l’Univers. J’ai eu la loyauté, comme je devais l’avoir, de vous dire qu’envisagé de la sorte, le problème ne comporte, dans l’état actuel des connaissances humaines, aucune solution définitive et que la seule attitude qui convienne à des esprits réfléchis et raisonnables, c’est l’expectative.
Le Dieu dont j’ai voulu établir, dont, je puis le dire maintenant, j’ai établi l’impossibilité, c’est le Dieu des religions, le Dieu Créateur, Gouverneur et Justicier, le Dieu infiniment sage, puissant, juste et bon, que les clergés se flattent de représenter sur la terre et qu’ils tentent d’imposer à notre vénération.
Il n’y a pas, il ne peut y avoir d’équivoque. C’est ce Dieu que je nie ; et, si l’on veut discuter utilement, c’est ce Dieu qu’il faut défendre contre mes attaques.
Tout débat sur un autre terrain sera, - je vous en préviens, car il faut que vous vous mettiez en garde contre les ruses de l’adversaire - tout débat sur un autre terrain sera une diversion et sera, par surcroît, la preuve que le Dieu des religions ne peut être défendu, ni justifié.
J’ai prouvé que, comme Créateur, il serait inadmissible, imparfait, inexplicable ; j’ai établi que, comme gouverneur, il serait inutile, impuissant, cruel, odieux, despotique ; j’ai montré que, comme justicier, il serait un magistrat indigne, violant les règles essentielles de la plus élémentaire équité.

Tel est pourtant le Dieu que, depuis des temps immémoriaux, on a enseigné et que, de nos jours encore, on enseigne à une multitude d’enfants, dans une foule de familles et d’écoles. Que de crimes ont été commis en son nom !
Que de haines, de guerres, de calamités ont été furieusement déchaînées par ses représentants ! Ce Dieu, de quelles souffrances il a été la source ! quels maux il engendre encore !
Depuis des siècles, la Religion tient l’humanité courbée sous la crainte, vautrée dans la superstition, prostrée dans la résignation. Ne se lèvera-t-il donc jamais le jour où, cessant de croire en la Justice éternelle, en ses arrêts imaginaires, en ses réparations problématiques, les humains travailleront, avec une ardeur inlassable, à l’avènement, sur la terre, d’une Justice immédiate, positive et fraternelle ?

Ne sonnera-t-elle donc jamais l’heure où, désabusés des consolations et des espoirs fallacieux que leur suggère la croyance en un paradis compensateur, les humains feront de notre planète un Eden d’abondance, de paix et de liberté, dont les portes seront fraternellement ouvertes à tous ?
Trop longtemps, le contrat social s’est inspiré d’un Dieu sans justice ; il est temps qu’il s’inspire d’une justice sans Dieu. Trop longtemps, les rapports entre les nations et les individus ont découlé d’un Dieu sans philosophie ; il est temps qu’ils procèdent d’une philosophie sans Dieu. _ Depuis des siècles, monarques, gouvernants, castes et clergés, conducteurs de peuples directeurs de consciences, traitent l’humanité comme le vil troupeau, bon tout juste à être tondu, dévoré, jeté aux abattoirs.

Depuis des siècles, les déshérités supportent passivement la misère et la servitude, grâce au mirage décevant du Ciel, et à la vision horrifique de l’Enfer. Il faut mettre fin à cet odieux sortilège, à cette abominable duperie.
O toi qui m’écoutes, ouvre les yeux, regarde ; observe ; comprends. Le ciel dont on te parle sans cesse, le ciel à l’aide duquel on tente d’insensibiliser ta misère, d’anesthésier ta souffrance et d’étouffer la plainte qui, malgré tout, s’exhale de ta poitrine, ce ciel est irréel et désert. Seul, ton enfer est peuplé et positif.

Assez de lamentations : les lamentations sont vaines.
Assez de prosternations : les prosternations sont stériles.
Assez de prières : les prières sont impuissantes.

Redresse-toi, ô homme ! Et, debout, frémissant, révolté, déclare une guerre implacable au Dieu dont, si longtemps, on imposa à tes frères et à toi-même l’abrutissante vénération.
Débarrasses-toi de ce tyran imaginaire et secoue le joug de ceux qui se prétendent ses chargés d’affaires ici-bas.
Mais souviens-toi que ce premier geste de libération accompli, tu n’auras rempli qu’une partie de la tâche qui t’incombe.
N’oublie pas qu’il ne te servirait de rien de briser les chaînes que les Dieux imaginaires, célestes et éternels, ont forgées contre toi, si tu ne brisais aussi celles qu’ont forgées contre toi les Dieux passagers et positifs de la terre.
Ces Dieux rôdent autour de toi, cherchant à t’affamer et à t’asservir. Ces Dieux ne sont que des hommes comme toi.
Riches et Gouvernants, ces Dieux de la terre ont peuplé celle-ci d’innombrables victimes, d’inexprimables tourments.
Puissent les damnés de la terre se révolter enfin contre ces scélérats et fonder une Cité où ces monstres seront à tout jamais, rendus impossibles !

Quand tu auras chassé les Dieux du ciel et de la terre, quand tu te seras débarrassé des Maîtres d’en haut et des Maîtres d’en bas, quand tu auras accompli ce double geste de délivrance, alors, mais seulement alors, ô mon frère, tu t’évaderas de ton enfer et tu réaliseras ton ciel !

Sébastien Faure


Les crimes de dieu

L’évolution religieuse

De multiples travaux scientifiques ont merveilleusement mis en lumière la théorie du transformisme, cette théorie qui constate ce fait que, dans la nature, rien n’est immobile ou immuable, que tout évolue, se modifie, se transforme.
Il a paru intéressant à des esprits studieux de rechercher si cette loi d’évolution trouve son application dans le monde des idées et il semble d’ores et déjà établi que l’idée - comme la matière - traverse une incessante succession d’états et perpétuellement se métamorphose. Si l’on admet que l’idée n’est elle-même qu’un reflet interne de l’ambiance, qu’une adaptation au tempérament de chacun des sensations reçues, des impressions ressenties, dire que, dans l’a nature, tout se transforme, c’est, du même coup, avancer que l’idée - aussi bien que toute chose et de la la même façon - est soumise aux lois du transformisme.

Mais comme, dans beaucoup d’esprits, il y a doute à l’égard des origines matérielles de toute idée, j’ai pensé qu’il y aurait utilité à contrôler l’exactitude de cette thèse qui assimile l’idée à l’être organisé, en appliquant à une idée donnée une rigoureuse observation et j’ai fait le choix de l’idée religieuse, tant à cause du rôle considérable qu’elle a joué dans le passé, que de la place par elle encore occupée dans nos préoccupations, qu’en raison du réveil clérical auquel nous assistons. Tout être organisé naît, se développe et meurt. Il s’agit de savoir si l’on rencontre dans l’idée religieuse trois phases : la naissance, le développement et la mort. Ces trois périodes formeront la division de mon sujet ; en conséquence, ma conférence comprendra trois parties :

- Naissance
- Développement
- Disparition de l’idéereligieuse

J’y ajouterai quelques rapides considérations d’ordre général et d’actualité.

Des monceaux de livres ont été écrits sur l’origine des cultes et si l’on réunirait tous ceux qui ont pour objet la recherche des conditions et circonstances qui ont jeté sur notre planète l’idée de l’existence d’une ou plusieurs divinités, on pourrait en former aisément une des plus vastes bibliothèques connues.

Sur ce point : "Où, quand, comment l’idée de Dieu s’est-elle présentée à l’esprit humain ?" les opinions sont multiples et contradictoires. En l’absence de documents précis, il n’y a, il ne peut y avoir que des hypothèses.
Voici celle qui me paraît la plus vraisemblable, et si je me hâte de déclarer qu’il ne s’agit ici que d’une hypothèse et d’une série de conjectures, il me sera permis néanmoins d’ajouter que la probabilité de ces conjectures et de cette hypothèse me frappe et, je l’espère, saisira votre raison.

Le besoin de savoir, c’est-à-dire de comprendre, d’expliquer les phénomènes au sein desquels l’individu se meut ; le besoin de savoir, non pour le seul plaisir de science mais dans le but d’utiliser les forces qui l’entourent et de neutraliser celles qui menacent sa vie, ce besoin de savoir, on le trouve en vous, en moi, en nous tous. Il existe à des degrés divers, mais, peu ou prou, on le rencontre chez tous.
Le développement incessant des connaissances humaines est une preuve suffisante que ce besoin n’est pas particulier à nos civilisations contemporaines. Les vestiges déjà fort anciens des premiers efforts réalisés par nos ancêtres en vue de connaître, prouvent que ce besoin remonte aux âges les plus reculés. Il est donc permis d’inférer de ces constatations que le besoin de savoir est inhérent à l’individu arrivé à un certain degré de développement.

Ce besoin engendrant l’idée de Dieu, voilà l’hypothèse. Voici maintenant les conjectures expliquant fort plausiblement la genèse de cette idée.

A l’origine, les phénomènes, petits ou grands, gardaient à l’égard des aïeux des allures de mystère. La nature impénétrée, n’ayant encore livré aucun de ses secrets, l’homme fut pendant des siècles comme un esquif ballotté par la tempête et impuissant à se guider. Cependant, vint une époque où la nécessité de chercher à se rendre compte se fit impérieusement sentir. L’Etre humain pouvait-il rester éternellement désarmé en face des forces naturelles, des éléments des fléaux ligués contre lui, des ennemis de toute nature coalisés contre son existence ? II s’ingénia à trouver des explications nécessaires. Sa complète ignorance ne lui permettant pas de donner aux phénomènes observés une explication positive et vérifiable, il fut fatalement conduit à faire intervenir une pléiade d’acteurs surhumains auxquels il attribua prodigalement toutes les puissances.

Peuplée de bruit, de couleur, de formes, d’images et d’impressions variables à l’infini, son imagination devint le graduel réceptacle de mille et mille idées chaotiques bouleversées, contradictoires, dont tout son être fut la proie forcément docile. Dans le vent qui mugissait, dans la tempête qui grondait, dans la foudre qui éclatait, dans le soleil qui éclairait sa marche, dans la nuit qui l’enveloppait de ténèbres, dans la pluie qui tombait, notre ancêtre vit tantôt des Etres amis ou ennemis, tantôt la manifestation de malveillance ou de bonté d’autres Etres habitant des régions supérieures.
Dieu fut donc, tout d’abord, la personnification des éléments et des phénomènes naturels, ou encore la matérialisation des causes renfermant ces phénomènes ou déchaînant ces éléments.

La succession des jours et des nuits, le cours des saisons inspirèrent aux hommes l’idée de temps. Hier, aujourd’hui, demain leur apparurent comme les trois termes du temps : le passé, le présent, l’avenir. Et comme, tandis que mouraient fatalement les individus, tandis que se succédaient les générations, le vent continuait à mugir, la tempête à gronder, la foudre à éclater, le soleil à luire, la pluie à tomber, ils conçurent des êtres vivant un temps considérable et peut être toujours, conséquemment doués d’immortalité.
Dans leurs courses vagabondes au travers des steppes incommensurables, ils se firent une idée de l’espace sans borne et eurent l’impression de l’illimité dans l’espace comme dans le temps.

Naissance de l’idée religieuse

L’idée de Dieu, sous ce double rapport, devint le prolongement jusqu’à l’absolu des contingences observées,des relativités connues. Dans le soleil qui faisait mûrir les fruits, activait la végétation et emplissait de clarté sa grotte ou sa cahute, l’aïeul vit l’ami, le bienfaiteur, le Bien. Dans le froid qui arrêtait la pousse des plantes et engourdissait ses membres, dans la nuit qui peuplait sa caverne de fantômes ou de carnassiers avides de sa chair, bref dans tout ce qui menaçait ou supprimait son existence, il incarna l’ennemi, le Mal.

Et c’est ainsi qu’il inventa l’Esprit du Bien et du Mal, des Divinités amies et ennemies, des Dieux de lumière et de ténèbres : Dieu et Satan.

Encore une fois, rien ne prouve irréfutablement que les choses se soient passées ainsi ; mais il est permis de l’admettre, parce que, si nul document décisif ne vient à l’appui de cette série d’hypothèses, rien non plus ne vient en démontrer l’inexactitude ou confirmer une autre série de suppositions.
Au besoin je pourrais invoquer les deux considérations que voici en faveur de mon hypothèse.
Vous n’ignorez pas qu’il existe sur certains territoires de la planète des êtres qui par leur type, leur conformation, leurs habitudes, la situation géographique des régions qu’ils habitent, leur langage, leurs tendances, font revivre à nos yeux les époques depuis longtemps disparues. Or, le récit des voyageurs qui ont visité ces contrées dénommées sauvages et vécu plus ou moins longtemps au sein de ces civilisations primitives est conforme en tous points à l’opinion que je viens d’émettre touchant à l’apparition de l’idée de Dieu, et les premières formes qu’elle a revêtues.

Seconde considération : vous savez aussi que l’enfant reproduit, avec une surprenante rapidité il est vrai, mais assez exactement, tous les anneaux de la chaîne ancestrale. Eh bien 1 voyez l’enfant : il est ignorant, et pourtant tourmenté de curiosité ; il est crédule, épris du merveilleux et tout enclin, soit à forger de toutes pièces, aussitôt que travaille sa turbulente imagination, des êtres surhumains soit à voir dans les éléments qui l’entourent ces êtres eux-mêmes.
Dès lors, est-il déraisonnable de penser qu’au cours de ses premiers siècles, à l’époque de son enfance, l’humanité ait procédé de même ? Ils se trompent donc ou plutôt ils vous trompent impudemment les imposteurs de toutes les religions qui prétendent que Dieu créa l’homme à son image. Nous voyons clairement à présent que, tout au contraire, c’est l’ignorance humaine qui donna naissance aux Dieux et les créa à l’image de l’individu lui-même.
Oui, l’homme créa Dieu à son image, dotant les Dieux de tous les attributs dont l’idée lui était venue par la constatation de ses propres forces et de ses propres faiblesses, des qualités et de ses défauts, accordant aux uns la bonté, attribuant aux autres la méchanceté, auréolant ceux-ci de lumière, condamnant ceux-là à se mouvoir dans l’obscurité, les plaçant tous dans des conditions données de temps et de lieu, mais envisageant toutes ses Divinités à travers le verre grossissant de son imagination ignorante et, par suite, poussant jusqu’au delà de l’observé, du vécu, les attributs de toute nature gratuitement concédés à ces fils de son cerveau.

Développement de l’idée religieuse

On conçoit sans peine que l’idée de Dieu -tout d’abord purement spéculative -ne devait pas, ne pouvait pas tarder à se prolonger dans le domaine social.
Admettre l’existence d’une Divinité, c’est reconnaître la nécessité des liens qui unissent la créature au Créateur et la religion (censure, relier) n’est autre chose qu’un ensemble de croyances et de pratiques, reliant l’homme à Dieu, stipulant les droits de cci et les devoirs de celui-là.
Dès l’origine, l’idée de religion rencontre l’idée de supériorité s’incarnant dans les biceps les plus robustes.
Les tribus primitives étaient en état perpétuel de guerre. Mais les guerriers comprirent vite que leur force musculaire n’aurait qu’un temps, qu’ils n’auraient pas toujours vingt-cinq à trente. ans, que de plus jeunes viendraient et les remplaceraient. Et pour conserver sa suprématie, l’autorité vu : coup de poing accepta avec empressement le concours de l’autorité morale, cette force nouvelle.
La coalition était fatale. Elle se produisit. C’est sous la forme du Dieu des armées qu’elle se manifesta. On vit une poignée de combattants soutenus par le fanatisme faire mordre la poussière à une armée entière, folle de terreur ; parce que les oracles consultés s’étaient prononcés contre elle.
Le pilote, à son tour, invoqua le Dieu des tempêtes, le laboureur le Dieu des moissons, et il y eut bientôt une multitude de dieux et de demi-dieux se combattant dans leurs manifestations.
Mais le besoin de savoir rongeait l’esprit humain. Des penseurs étaient nés qui crurent avec raison que la toute-puissance ne pouvait se diviser, qu’il ne saurait y avoir conflit, rivalité entre les tout-puissants. Et le monothéisme sortit sous la poussée de ces observations.

Le christianisme fit son apparition. A ses débuts, ce fut un courant populaire, une lutte des faibles contre les forts, et si nous voulions établir un parallèle entre l’époque où Jésus-christ, né dans une étable, de parents pauvres, pauvre lui-même, choisissait douze apôtres parmi les plus pauvres, prêchait avec eux en faveur des déshérités ; et l’époque que nous traversons aujourd’hui où des hommes à la parole ardente demandent plus de bien-être, plus de justice, plus d’égalité, il nous serait possible d’en démontrer l’analogie frappante.
Durant plus de deux siècles, le christianisme poursuivit son oeuvre populaire, poussent les opprimés à la révolte, faisant la guerre aux riches. Aussi voyait-on le patriciat romain donner en pâture aux fauves des milliers et des milliers de chrétiens.

Mais des hommes se mêlèrent à ce mouvement qui lui imprimèrent une orientation nouvelle. Tirant parti du mysticisme de l’époque, comprenant que les temps du réalisme n’étaient pas encore venus, ils dépouillèrent insensiblement Jésus-christ de son humanité, le divinisèrent, le convertirent en un fondateur de religion nouvelle et, crédules, ignorants, fanatiques, les disciples de l’homme de Bethléem s’éloignèrent peu à peu des revendications immédiates et des préoccupations terrestres ; ils remplacent par la résignation et l’amour de la croix l’esprit de révolte qui les avait jusqu’alors animés ; ils n’aspirèrent plus qu’à un monde de béatitudes éternelles mettant en pratique cette parole de l’écriture attribuée à Jésus-christ : "Mon royaume n’est pas de ce monde".
Et lorsque Constantin s’aperçut que le christianisme, tueur de colères et fomenteur de soumissions, était de nature à consolider son pouvoir, il lui tendit la main et la paix fut faite.
A partir de ce moment, l’idée chrétienne prit une extension extraordinaire, un développement vertigineux. Elle eut l’oreille des Grands, donna des conseils aux monarques. Devant elles les fronts les plus altiers se courbèrent.

Du moment que la vie n’était qu’un court passage dans cette vallée de larmes qu’était la terre une seule chose importait : le salut de notre âme. Le progrès était retardé, la pensée enchaînée. Douter était un crime, aucune pénalité n’était assez sévère pour le réprimer.
On vit l’idée religieuse s’associer à tous les abus, à toutes les exploitations. Les papes dominent les rois ; les évêques commandent aux seigneurs.

A la voix enflammée des Pierre l’ermite, des Saint-Bernard et des moines qui parlent au nom du Christ des millions de combattants s’ébranlent, au travers l’Europe en marche vers l’Orient, à la conquête du tombeau de Jésus et des terres qu’a foulées aux pieds le Messie.

Des générations de fidèles couvrent l’occident de cathédrales magnifiques, de gigantesques basiliques. La musique, la poésie, la sculpture, le théâtre, la peinture, l’éloquence, la littérature, toutes les manifestations artistiques, pénétrées de catholicisme, retracent les grandes lignes de la Légende biblique. Les esprits sont sous le charme, les volontés sous le joug. L’humanité tremble ; elle adore... Dieu triomphe ! C’est l’apogée.

Disparition de l’idée religieuse

Mais le besoin de savoir continue son oeuvre.
A travers les siècles, les sciences ont progressé. Sorti de la longue et douloureuse période de tâtonnement, l’esprit humain commence à s’orienter résolument vers la lumière. D’audacieuses natures ont fièrement pris en main le flambeau de la raison. Les vaines explications d’antan ne suffisent plus à l’ardente curiosité de ces chercheurs. Ils secouent impatiemment le fardeau des superstitions.
La physique, la chimie, l’histoire naturelle, l’astronomie expliquent en partie ces phénomènes qui remplissaient de crainte et d’admiration les ancêtres. Les vieilles traditions sont ébranlées. La lutte devient ardente entre ceux qui veulent savoir et ceux qui se cristallisent dans la foi. Le Dogme et la Raison mettent aux prises un Dieu sans philosophie et une philosophie sans Dieu.
Les conceptions antiques de l’univers sont bouleversées de fond en comble.
Les investigations des savants, secondées par de puissants appareils promenés à travers l’espace, mettent le monde terrestre en communication avec les lois de la mécanique céleste.

Les tendances matérialistes se font jour, s’affirment, se développent, battant en brèche le spiritualisme enfantin et grossier des âges précédents.
L’hypothèse Dieu est de plus en plus éloignée. Un Dieu qui recule cesse d’être Dieu.
Un irrésistible courant entraîne vers l’athéisme nos générations désabusées.
Plus un homme sait, moins il est disposé à croire, et on se demande comment nos générations hésitent encore à se débarrasser d’une foi qui s’en va.

L’idée religieuse ne se maintient plus que par la force de la vitesse acquise. II y également des impressions d’enfance dont on ne peut se débarrasser brusquement. Enfin, les idées et les croyances sont comme les vieilles amies avec lesquelles on a vécu trente quarante ans auxquelles mille souvenirs vous rattachent, et qu’on ne saurait abandonner brutalement.
II n’est donc pas extraordinaire que nous mettions tant de temps à nous laisser aller à la vie matérialiste.
Mais, c’est indéniable, les dieux s’en vont, et nous en trouvons l’aveu sous la plume même de nos adversaires.

Derniers avatars du cléricalisme

Cette décrépitude de l’idée religieuse a produit deux avatars. Dans le domaine politique, c’est la réconciliation de la République avec l’Église, de toute nécessité monarchiste.
Dans le domaine économique, c’est le socialisme chrétien.
Sentant le terrain se dérober sous ses pas, l’Église a fait acte d’adhésion officielle à la République par l’organe du pape lui-même et nous trouvons dans l’élection de Brest un curieux exemple dans ce sens.
Dans ce pays essentiellement monarchiste, deux candidats étaient en présence : le comte de Blois, partisan du trône et de l’autel, et l’abbé Gayraud, partisan de l’autel seulement. C’est ce dernier que, de toutes ses forces et ouvertement, le clergé a soutenu.
N’est-ce pas là une concession faite par l’Église qui, se sentant périr, a mis sur sa face un masque républicain ?
Cette conversion ne peut être sincère, puisque l’Église admet un Dieu devant la volonté duquel tout doit s’incliner et que le Pouvoir doit venir d’en haut, alors que la République entend la volonté de tous exprimée et le pouvoir venant d’en bas.
Non content de se faire républicain, le Pape a arboré à sa tiare une cocarde socialiste. Voilà ce que nous ne saurions supporter.
Qu’il vous plaise à vous, cléricaux, d’entrer dans la République et que les républicains vous y admettent, tant pis pour eux ! Mais que vous émettiez la prétention de résoudre la question sociale, nous ne vous le permettrons pas.
Qu’avez-vous fait durant les longs siècles de votre domination exclusive ? Vous vous êtes alliés aux patrons, aux nobles, aux rois. Vous vous êtes faits les complices de toutes les iniquités, de toutes les exploitations. Et c’est aujourd’hui que vous n’êtes plus rien, que vous ne pouvez plus rien faire, que cette idée vous vient de vous intéresser aux vaincus de la lutte sociale ?
Vous ne ferez rien, parce que vous ne pouvez rien faire.

J’irai plus loin. Vous n’avez pas le droit de tenter quoi que ce soit en ce sens.
Tout ce qui existe est de par la volonté de Dieu. C’est parce que Dieu l’a voulu qu’il y a des pauvres et des riches, des exploités et des exploiteurs, que les uns meurent de faim alors que d’autres crèvent d’indigestion, et ce serait sacrilège à vous de vouloir y changer quoi que ce soit, criminel de vouloir corriger l’oeuvre du Créateur dont les desseins sont impénétrables.
Nous avons le droit de nous plaindre : vous, le devoir de vous résigner, confus, chagrins, mais soumis !

Terrain d’entente - Conclusion

II y a pourtant un moyen de nous entendre. Vous avez vous-même dit : "Les biens terrestres sont périssables et méprisables alors que les biens célestes seront une jouissance, un bonheur qui n’aura pas de fin". Eh bien, nous ne vous disputerons pas les seconds, mais laissez-nous les autres. D’autant qu’il nous sera facile de faire de la terre un paradis ; la haine fera place à la bonté et la vallée de tourments à un Eden. Et l’heure est venue de faire tout cela.
Je dis aux républicains, aux socialistes : Prenez garde ! Ces hommes à qui vous avez enlevé la foi veulent avoir de légitimes satisfactions. Il ne leur faut plus de vagues promesses. II leur faut des solutions immédiates. Plus vous attendrez, plus les solutions violentes s’imposeront.

De l’absurdité criminelle des religions

Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Et le monde qui nous entoure, d’où procède-t-il ? Le rigoureux enchaînement des faits dont la nature nous donne l’incessant et régulier spectacle, est-il le résultat du hasard ou d’un plan magnifique sorti d’une intelligence infinie, servie par une volonté tout-puissante ?...
Ces questions, d’une importance capitale, il y a des siècles que l’humanité se les pose.
Suivant la réponse qu’on y fait, la vie est une quantité négligeable ou d’extrême importance.
Ces problèmes ne sont pas encore résolus et, peut-être une certaine obscurité planera-t-elle toujours sur ces questions.
Toutefois, si la science n’est pas encore parvenue à dissiper toute hésitation sur cas divers pointe, elle a réussi à éliminer du nombre des conjectures que ne peut admettre la raison, l’hypothèse "Dieu" qu’avaient enfantée les époques reculées d’ignorance.
L’état actuel de la science ne permet plus qu’aux esprits bourrus ou crédules de se réfugier dans la foi pour y trouver les données nécessaires à la solution de ces problèmes redoutables.
Supposons que, par une de ces nuits superbes où le scintillement des étoiles ravit nos regards, deux personnages se promènent et échangent les impressions que leur suggère ce grandiose spectacle.
Supposons que nos deux personnages soient un enfant et un prêtre. L’enfant est de cet âge ou l’esprit tourmenté par la curiosité ne cesse de faire jaillir des lèvres mille et mille questions. Il interroge le prêtre sur le comment et le pourquoi de ces splendeurs infinies qui roulent dans l’espace.

Le prêtre lui répond ;

"Mon enfant, tous ces mondes qui-provoquent justement votre admiration sont l’oeuvre de l’Etre suprême. C’est son infinie sagesse qui règle leur marche, sa toute-puissante volonté qui maintient l’ordre et assure l’harmonie dans l’univers. Nous aussi, nous sommes l’oeuvre de ce Créateur. II a daigné nous faire connaître, par l’intermédiaire des êtres qu’il a choisis, les voies dans lesquelles il lui plût que nous marchions. Se conformer à ces voies, c’est le bien, la vertu. S’en éloigner, c’est le mal le péché. La vertu prépare une éternelle béatitude, le péché [entraine le] châtiment. Révélateur et Providence, tel est ce Dieu à qui nous devons tout".
Mais voici que survient un troisième promeneur. Celui-là est un matérialiste un athée un penseur, libre. II prend part à la conversation. II réplique à l’enfant que l’ordre qui règne dans la nature est le résultat des forces qui régissent l’ensemble des êtres et des choses. Il affirme que Dieu n’est qu’une invention sortie de l’imagination ignorante de nos ancêtres ; qu’il n’y a pas de Providence, etc.
La discussion qui s’élève alors entre le croyant et l’athée n’est que le résumé des ardentes controverses que soulève depuis des siècles la question religieuse.
C’est de cette discussion que ma conférence se propose de condenser en plaçant sous les yeux de mon auditoire toutes les pièces du litige.
Au cours de cette discussion, je m’efforcerai d’établir
1. Que l’hypothèse "Dieu" n’est pas nécessaire ;
2. Qu’elle est inutile ;
3. Qu’elle est absurde ;
4. Qu’elle est criminelle.
Les deux premiers points se rattacheront plus spécialement au Dieu-Créateur ; le troisième au Dieu-Rédempteur et le quatrième au Dieu-Providence.

L’hypothèse "dieu" n’est pas nécessaire

Les preuves en faveur de lois régissant les rapports de toutes choses et mourant simultanément, l’autonomie de chaque être et la dépendance mutuelle ou la solidarité (l’harmonie) dans l’ensemble, ces preuves sont de nos jours si abondantes et si décisives que les plus croyants des croyants eux-mêmes ont renoncé à le contester.
Mais avec cette souplesse de dialectique qui le caractérise et qui a donné naissance à une casuistique spéciale, l’Esprit religieux se réfugie derrière le raisonnement que voici ;
"II y a des lois naturelles auxquelles obéissent les monde éparpillés dans l’espace. Soit. Mais qui dit Loi dit Législateur. De plus, le législateur doit être revêtu d’une puissance supérieure et antérieure aux forces que sa loi soumet. II existe donc un Législateur suprême". II faut avouer que bon nombre de personnes ont cru voir dans cette argumentation une considération décisive en faveur de l’hypothèse "Dieu" proclamée ainsi nécessaire.
L’erreur de ces personnes est explicable aisément. Elle provient de cette analogie que d’habiles sophistes cherchent à créer entre les lois naturelles qui régissent la matière et les lois humaines.

Le raisonnement de ces casuistes est le suivant
"Les lois qui régissent les sociétés humaines ont nécessité l’intervention du législateur. Ceci et cela s’impliquent fatalement. En conséquence, l’existence des lois qui gouvernent les astres et les planètes comporte rigoureusement l’existence d’un Législateur suprême, supérieur et antérieur à ces lois et c’est ce Législateur que nous appelons Dieu".
Eh bien ! cette analogie est radicalement erronée.
Il n’y a aucune similitude entre les lois naturelles et les lois humaines.

Première différenciation. Les lois naturelles sont extérieures (antérieures et postérieures) à l’humanité. On sait et on conçoit que bien avant l’apparition sur notre globes des premières formes humaines, les lois de la mécanique céleste s’appliquaient à notre planète et à tous les corps gravitant dans l’espace. On sait et on conçoit également que, s’il advient que par une cause quelconque, les conditions d’existence nécessaires à l’espèce humaine disparaissent de la terre que nous foulons aux pieds, les astres et notre petite planète elle-même continueront leur évolution séculaire sans que la plus légère modification y soit apportée.
Tandis que les lois humaines sont - le mot l’indique - inhérentes à l’humanité. Ce sont des législations, c’est-à-dire un ensemble de prescriptions et de défenses formulées par des humains.

Deuxième différenciation. Les lois naturelles ont un caractère de constance d’immuabilité. C’est la caractéristique de toutes les lois touchant à la physique, à la chimie, à l’histoire naturelle, à la mathématique.
Toutes au contraire des précédentes, les lois humaines - parce que faites par des humains qui passent et applicables à des êtres qui passent aussi - sont essentiellement transitoires, fugitives et même contradictoires.

Troisième différentiation. Les lois naturelles ne supportent aucune infraction. L’infraction serait le miracle et il est prouvé que le miracle n’existe pas, ne peut pas exister.
Par contre, les codes humains sont à tout instant violés. Les forces sociales, police, gendarmerie magistrature, etc, attestent que nombreuses sont les infraction que subit la Législation humaine.

Quatrième différenciation. Les lois naturelles enregistrent les faits sans les déterminer. Le pilote, par exemple, consulte la boussole et ce n’est point pour obéir à ses injonctions, mais parce qu’elle agit selon sa nature, que l’aiguille aimantée, en se dirigeant sensiblement vers le nord, permet au navigateur de s’orienter. Tandis que les lois humaines réglementent les faits sans, le plus souvent les enregistrer ou en tenir compte. C’est ainsi que, sans tenir compte des désirs qui nous mouvementent, des impulsions qui nous animent en vertu de l’irrésistible loi d’attraction des deux sexes entre eux, le législateur humain réglemente les rapports sexuels, les classifie en permis et en défendus, les catégorise en légitimes et illégitimes.
On pourrait ajouter encore à cette liste des contradictions ou différences qui existent entre les lois naturelles et les lois humaines. Les précédentes suffisent et permettent de conclure que l’analogie à l’aide de laquelle on cherche à jeter la confusion dans les esprits est absolument inexacte et que les conséquences qu’on veut en tirer sont de tous points inadmissibles.
Donc, considérée à ce point de vue, l’hypothèse d’un "Dieu" -législateur suprême n’est pas nécessaire.
"Mais alors objectent les Déistes, comment expliquer l’Univers ? _ Dites-nous tout d’abord qui a fait la matière et ensuite d’où lui viennent ces forces qui la mouvementent et maintiennent les corps en équilibre dans le temps et dans l’espace ?".

Qui a créé la matière

Et tout d’abord, qui a crée la matière ? Voici ma réponse ;
Par l’imagination tracez une ligne indéfinie à travers l’espace. Essayez d’en mesurer la longueur. Épuisez-y la langue de la mathématique. Additionnez des centaines de milliards à des milliards de milliards. Multipliez ce formidable total par une somme mille milliards de fois plus fabuleuse. Dites-moi si vous parviendrez à pouvoir fixer l’étendue de cette ligne imaginaire à travers l’espace ? Pouvez-vous dire : "Voici le point A d’où elle part ; voici le point B où elle aboutit" ? Non, vous ne le pouvez pas. L’espace est sans limite, et, dans tous les coins et recoins de cet incommensurable espace, on rencontre la matière à un état quelconque gazeux, liquide ou solide.
La matière est donc partout.
Cet "illimité" dans l’espace implique "l’illimité" dans le temps. Tous les "sans bornes" sont solidaires. Et de fait, tirez dans les siècles qui forment le passé une ligne imaginaire. Prolongez-la dans les successions des âges qui constituent l’avenir. Là encore, ajoutez les uns aux autres les chiffres les plus fantastiques. Pouvez-vous, remontant le cours des âges, trouver le point de départ, le principum, l’origine ? Pouvez-vous, descendant les siècles, en arriver à leur consommation définitive ? Non.
La matière est donc non seulement partout, mais toujours.
Ces qualités d’"indéfini" on les retrouve encore dans toutes les autres propriétés de la matière : le volume par exemple.
Supposez un volume colossal de matière. Vous sera-t-il raisonnablement permis de prétendre qu’il faut en rester là ? qu’on ne peut rien y ajouter ?
Faites maintenant l’opération inverse : divisez une partie en cent, en mille, en un million de parties. Serez-vous parvenus à l’extrême limite de cette divisibilité ? Ne pourrez-vous plus fractionner ? ...
Donc, pas de limite non plus dans la divisibilité de la matière.
En conséquence, à cette première question : "Qui a fait la matière ?" je réponds que cette question n’aurait de raison d’être que s’il était possible d’assigner à cette matière une origine, un commencement, une borne. Or, il est constaté que cette assignation est impossible. Dès lors, point n’est besoin de recourir à une conjecture à laquelle on attribuerait un rôle qui n’est pas nécessaire.

A ce point de vue encore, l’hypothèse "Dieu" n’est pas nécessaire.

L’hypothèse "dieu" est inutile

Les constatations qui précèdent ont acquis aujourd’hui une force telle et se sont si bien généralisées que les Déistes n’osent plus s’inscrire ouvertement en faux contre elles. Mais ce serait mal les connaître que de s’imaginer qu’ils désarment pour cela.
"Eh bien ! soit !" disent-ils.
"L’espace et le temps sont illimités. Nous vous accordons également que le mouvement est partout. Mais ce mouvement lui-même, d’où vient-il ? Quelle est la puissance qui l’a incorporé dans la matière ? Cette puissance qui non seulement mouvemente les corps, mais encore ordonne harmonieusement au mouvements voilà ce que nous appelons Dieu. Les corps ne se sont pas Impulsés tout seuls. II a bien fallu que l’élan leur soit donné ; la force communiquée. Ce coup de pouce initial mettant en branle tous les mondes, ne faut-il pas qu’un Etre quelconque l’ait donné ?".
C’est toujours le séculaire querelle entre spiritualistes et matérialistes qui, sous une forme légèrement rajeunie, se reproduit ici.

D’où vient le mouvement

Croyant que, de par sa nature, la vile matière est inerte, les Déistes avancent que si on l’aperçoit mouvementée - ce qui est indéniable - c’est qu’une énergie extérieure à la matière à l’origine, y a pénétré, s’y est installée et lui a impulsé la force qui lui faisait défaut.
Or, rencontre-t-on dans la nature un seul phénomène qui soit à même de donner quelque valeur à cette opinion ?

Absolument aucun ; et toutes les observations qu’on fait tendent à affirmer que le mouvement est une des propriétés inhérentes à la matière et matière lui-même. On a beau explorer l’espace, sonder les profondeurs de l’océan ou fouiller les entrailles du sol, non seulement on rencontre partout la matière, mais on la trouve constamment mouvementée.
Ce caractère d’universalité de la force dans l’espace suffirait à nous permettre de conclure à l’immanence de cette force dans le temps. Cette immanence des milliers et des milliers de constatations viennent l’établir. La théorie de l’évolution consacre le transformisme incessant de la matière ; elle repose sur les métamorphoses ininterrompues que subissent les êtres et les choses ; elle sert à expliquer le perpétuel devenir. Cette modification sans arrêt, cette succession d’états aussi lente que certaine, n’est-ce pas l’irréfragable preuve de la continuité du mouvement, l’attestation sans réplique de la présence du mouvement dans les âges les plus reculés, comme la certitude de la même présence dans les avenirs les plus lointains ?
Qui ne connaît le principe auquel, en mécanique, on a donné le nom de "persistance de la force" ? Qui ne sait que la force, le mouvement jamais ne disparaissent, jamais ne diminuent ; qu’il y a simplement mutation, c’est à dire changement dans la nature et les effets du mouvement, mais que, s’il est ici chaleur, la lumière, ailleurs électricité, le mouvement tout entier se transmet en dépit des aspects divers sous lesquels il se révèle, mais encore une fois, jamais ne subit la plus minime diminution.
C’est l’application au mouvement de cette vérité en chimie : "Rien ne se crée, rien ne se perd".

Conséquemment, on peut affirmer que le mouvement est une propriété de la matière ; qu’on ne peut concevoir celle-ci sans celui-là et que s’il est impossible d’assigner à la matière un commencement, il est non moins impossible d’assigner au mouvement une origine, puisqu’on ne peut pas plus observer la matière sans mouvement que le mouvement sans matière ; qu’ainsi, enfin, considérée comme ayant imprimé à la matière, par le coup de pouce initial, le mouvement originel, l’hypothèse "Dieu" n’est d’aucune utilité.

L’ordre dans l’univers

Quant à ce que notre entendement appelle ’l’ordre et l’harmonie dans l’Univers’. La succession régulière des jours, des nuits des saisons, la répétition prévue des mêmes phénomènes, la constatation des mêmes effets faisant suite aux mêmes causes, en un mot l’observation toujours identique à elle-même de ronchonnement rigoureux et méthodiques des mêmes faits : voilà ce que nous appelons l’ordre.
Tout changement, toute infraction à ces sortes de règles issues de la multiplicité et de la constance de nos constatations personnelles et des observations générales constitue le désordre.

En un mot, ordre et désordre étant deux tertres dont la signification est exclusivement subjective, est considéré comme ordre tout ce qui est conforme aux notions que nous nous sommes faites ou que l’on nous a inculquées ; est considéré comme désordre tout ce qui y est contraire. En conséquence, l’harmonie que nous remarquons dans le cosmos procède de notre esprit. Et ces admirables qualités d’ordre qui nous suspendent en Contemplation devant la régularité de l’agencement universel, c’est notre intellect qui a eu la générosité d’en doter la nature.

L’ordre le désordre sont des choses qui intrinsèquement n’existent pas. Dans les mondes solaires qui emplissent l’espace, il n’y a ni ordre ni désordre ; il y a purement et simplement des corps, qui en raison de leur volume, de leur densité, de leurs propriétés respectives et de leur distance se meuvent dans des conditions toujours les mêmes qu’il nous a été donné d’observer.
De sorte qu’il n’a d’ordre dans le Grand Tout que celui que notre entendement y a introduit. Le facteur de l’ordre, de l’harmonie, ce ne serait donc pas Dieu, ce serait l’homme !

L’hypothèse "dieu" est absurde

Forts de ce que la science est loin d’avoir tout expliqué et s’imaginant que en dehors de la conjecture dune création, les origines du monde restent obstinément impénétrables, les croyants ont recours, pour expliquer ces origines, à l’hypothèse d’un Etre éternel dont la Toute-puissance aurait tout crée.
II faut s’entendre tout d’abord sur la valeur de cette expression religieuse créer.

Créer, ce n’est pas prendre un ou plusieurs éléments déjà existants et les coordonner ; ce n’est pas assembler des matériaux et les disposer d’une certaine façon. L’horloger, par exemple, ne crée pas une montre ; l’architecte ne crée pas une maison. Créer, c’est donner l’existence à ce qui n’existe pas, c’est tirer du néant c’est faire quelque chose de rien.
Eh bien ! l’hypothèse d’une création quelconque est une pure absurdité. Car il est inadmissible que de rien on puisse tirer quoi que ce soit ; et le célèbre aphorisme formulé par Lucrèce : "Ex nihilo nihil" est et reste l’expression d’une invincible exactitude.
Si donc la matière n’a pu être tirée du néant c’est qu’elle a toujours existé, et dans ce cas, il faut se demander, dans l’hypothèse d’un Etre créateur, où se trouvait cette matière.

Elle ne pouvait être qu’en lui ou hors de lui.

Dans le premier cas, Dieu cesse d’être un pur Esprit : la matière était en lui ; elle résidait dans son Etre ; elle faisait partie intégrante de sa personnalité ; comme lui, elle est éternelle, infinie, toute-puissante, car l’Absolu ne comporte et ne peut comporter aucune contingence, aucune relativité. Conséquemment, la matière est son auto créatrice et l’hypothèse d’une immatérialité ayant extrait d’elle-même des éléments matériels devient stupide.

Dans le second cas, c’est-à-dire si la matière n’était pas en Dieu, mais hors de lui, elle lui était coexistante. Elle n’a plus d’origine que lui ; elle est comme lui, de toute éternité ; dés lors, elle n’a pas été créée et la conjecture d’une création devient absurde.
Dans les deux cas, c’est l’incohérence, la déraison !
Mais où l’absurdité de la création chrétienne éclate d’une façon peut-être plus tangible parce qu’elle se présente a nous sous une forme moins abstraite, c’est dans la Révélation.

La révélation

L’idée d’une création appelle fatalement celle d’une Législation suprême et l’idée d’une Législation suprême implique nécessairement celle d’une inévitable sanction.
Cela est si exact qu’il n’est pas une seule religion qui ne comporte à la fois des prescriptions et des défenses constituant la loi de Dieu, et un système de récompenses et de châtiments destinés à sanctionner cette loi.

II faut ajouter que, pour s’ériger en Juge suprême, il devient nécessaire que le Maître nous fasse connaître sa Loi, afin que nous sachions ce qu’il faut faire pour mériter la récompense, ce qu’il faut éviter pour fuir le châtiment.
La Révélation, c’est l’acte par lequel le Créateur, principe de toute Justice et de toute Vérité, nous aurait fait connaître sa Loi. Il serait servi, à titre d’intermédiaires, des Etres de prédilection : prophètes et apôtres que la religion chrétienne nous présente comme inspirés de Dieu.
C’est donc par la bouche de ces personnages inspirés que le Verbe divin se serait fait entendre, et c’est dans les Écritures dites Saintes que serait consignée la Révélation.

Eh bien ! que nous enseignent les Écritures touchant les origines du monde en général et de l’homme en particulier ? Elles nous enseignent des choses que l’ignorance de nos pères a pu prendre pour des vérités, mais qu’il n’est plus permis de croire aujourd’hui, tellement elles sont en désaccord avec les affirmations de la science contemporaine...
Elles nous enseignent que, sortant brusquement de sa séculaire inaction, le nommé Dieu eut la fantaisie de donner naissance à ce qui existe déjà et créa le tout en six jours.
A quel moment l’Éternel a-t-il fait cet ouvrage ? Quand s’est-il abaissé, comme dit Malebranche, jusqu’à daigner se faire créateur ? A un moment donné du temps. Voila ce qu’affirment toutes les Genèses ce qu’impliquent d’ailleurs le mot et l’idée de création. Alors Dieu se serait donc croisé les bras pendant toute l’éternité antérieure ?
Mais qu’est-ce qu’un éternité coupée en deux ? Comment admettre le grand géomètre dormant toute une première éternité, puis s’éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers absent jusqu’alors, pour remplir et peupler le vide insondable pour donner à cette mort universelle la vie universelle ?

La contradiction est flagrante. l’Etre nécessaire n’a pu rester un seul moment inutile. L’Etre actif et éternel n’a pu manquer d’agir éternellement. II faut donc admettre un monde éternel comme le créateur. Mais en admettant cette coexistence, on avoue que l’Univers n’a point été créé, que la création est un non-sens, une impossibilité. Les Écritures placent le déluge 700 ans après la création et 3700 ans avant la naissance de Jésus-christ, dont 1900 ans nous séparent. De l’addition de ces trois chiffres, il résulte que la création remonterait à 6300 ans. Tel est l’extrait de naissance qu’il a plut au Très-Haut de délivrer à son oeuvre et de nous communiquer par la révélation.

Or, il est établi par des calculs rigoureusement exacts que les bouleversements géologiques qui ont révolutionné notre propre planète remontent à des milliers et à des centaines de milliers de siècles. Qui ne sait, par exemple, qu’une de nos plus hautes futaies actuelles ne produisant, réduite en houille, qu’une mince couche de 15 millimètres, on a calculé que, pour former des strates profondes d’un bassin houiller comme celui du Northumberland, il n’a pas fallu moins de neuf millions d’années ? Et pourtant la formation houillère n’est qu’une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l’époque historique, l’apparition de l’homme sur la terre.
Quant à cette dernière époque, les preuves abondent qu’elle remonte à plusieurs milliers de siècles. On a, dans maints endroits, recueilli des ossements humains enfouis à des profondeurs considérables à côté de silex, de poteries et d’autres objets mêlés à des restes de grands pachydermes. II devient évident, par le calcul de proportion, que l’homme, contemporain des éléphants et des rhinocéros, existait déjà il y a prés de trois cent mille ans.
Parlerai-je de cette ridicule légende d’Adam et d’Ève dans le paradis terrestre, en état de parfaite félicité, frappés subitement de déchéance pour avoir enfreint la défense de goûter au fruit défendu ? Parlerai-je de Josué arrêtant le soleil ? Parlerai-je de Jonas séjournant trois jours dans le ventre d’une baleine, alors qu’il est démontré que l’oesophage de cet animal ne permet pas le passage d’un corps humain ? Parlerai-je de la traversée à pied sec de La Mer Rouge ? Parlerai-je ?
Non ! c’est trop ridicule. L’absurdité est trop flagrante. Quelle posture pour un Dieu, pour le principe et la source de toute vérité et de toute science, que cet étalage de stupidités, cet amoncellement de mensonges ou d’erreurs ! N’insistons pas.

L’hypothèse "dieu" est criminelle

Les considérations qu’il me reste a développer se rattachent à Dieu Providence.
On nomme Providence le gouvernement du monde par le Dieu qui l’a crée.
II saute aux yeux qu’un tel gouvernement, exercé par un Etre qui prévoit tout, qui sait tout, qui peut tout, ne devrait supporter aucun désordre, aucune insubordination.
Or, le mal existe : mal physique et mal moral et l’existence du mal est radicalement inconciliable avec celle d’une Providence.

La providence et le mal

Nous souffrons de l’intempérie des saisons, de l’éruption de volcans, des tremblements de terre des tempêtes, des cyclones, des incendies, des inondations, des sécheresses, de la famine, des maladies, des fléaux, des blessures, des douleurs, de la mort, etc., etc. C’est le mal physique.
Nous sommes témoins ou victimes d’innombrables injustices, violences, tyrannies, spoliations meurtres, guerres. Partout la fourberie triomphe de la sincérité l’erreur de la vérité, la cupidité du désintéressement. Les sciences, les arts, quel usage en font les gouvernements, sortes de providences terrestres ? Les font ils servir à la paix au bien-être à la félicité générale. L’histoire, pleine de crimes atroces et d’effroyables calamités, n’est que le récit des malheurs de l’humanité. C’est le mal moral.
Le mal, d’où sort-il ?

Si l’on admet l’existence de Dieu, on admet du même coup que tout ce qui existe procède de Lui. C’est donc Dieu, cet Etre de vérité qui a engendré l’erreur ; c’est Dieu, ce principe de Justice qui a donné naissance à l’Iniquité ; Dieu, cette source de toute Bonté quia enfanté le Crime !
Et c’est ce Dieu centre et foyer de la douleur et de la perversité, que je devrais respecter, servir, adorer ? ..
Le Mal existe, nul ne peut le nier.
Eh bien ! de deux choses l’une : ou bien Dieu peut supprimer le mal, mais il ne le veut pas ; dans ce cas, sa puissance reste entière, mais, s’il reste puissant, ’il devient méchant, féroce, criminel ; ou bien Dieu veut supprimer le mal, mais il ne le peut pas et alors, il cesse d’être féroce, criminel, mais il devient impuissant.
Ce raisonnement a toujours été et sera à tout jamais sans réplique.
Le concept et le sentiment que nous avons de l’Equité ne nous disent-ils pas que quiconque voit se commettre sous ses yeux une action coupable, et pouvant aisément l’empêcher, la laisse s’accomplir, devient complice de cette action, et devient criminel au même titre que celui qui l’a perpétrée ?
Ce Dieu, qui étant donné son omnipotence pourrait empêcher sans effort le mal et ses horreurs et qui n’intervient pas, ce Dieu est criminel, il est d’une férocité sans bornes. Que dis-je ? Lui seul est féroce, lui seul est criminel. Puisque seul il est capable de vouloir et de pouvoir ; seul il est coupable et doit assumer toutes les responsabilités.

Dieu et la liberté humaine

II est vrai qu’avec cette souplesse qui caractérise l’esprit religieux et à l’aide de ces sophismes captieux qui ont fait de la race des prêtres les casuistes les plus dangereux les Déistes objectent que le mal n’est pas le fait de leur Dieu, mais celui de l’homme à qui, dans sa souveraine bonté, Dieu aurait concédé cet attribut : la liberté, afin que, capable de discerner le bien du mal et de se déterminer en faveur du premier plutôt que du second, l’homme fût justiciable de ses actions et connût la récompense ou la peine attachée à la pratique du bien ou du mal. Cette objection est sans valeur.

Et tout d’abord, si nous supposons un instant que Dieu existe, et qu’il a daigné nous gratifier de la liberté, on ne saurait méconnaître que, cette liberté nous venant de lui, c’est elle qui, par l’action, s’affirme dans le mal comme dans le bien. Peut-on expliquer que, de cette parcelle de liberté arrachée à l’Etre souverainement libre, un aussi méchant usage soit fait sans que la liberté divine ait contenu, à l’état potentiel -telle la semence contient la moisson - cette récolte de turpitudes, de bassesses, de souffrances ?
Si le mensonge, l’ignorance, la méchanceté, le crime proviennent de cette liberté dont Dieu nous a gratifiés, Dieu lui-même est menteur, ignorant, méchant et criminel.
Mais concilier ces deux choses : l’existence de Dieu et la liberté humaine est impossible. Si Dieu existe, lui seul est libre.

L’être qui dépend partiellement d’un autre n’est libre que partiellement ; celui qui est sous l’entière sujétion d’un autre ne jouit d’aucune liberté. II est le bien, la chose, l’esclave de ce dernier.

Dés lors, si Dieu existe, l’homme n’est plus que le jouet de son caprice, de sa fantaisie. Celui à qui rien n’échappe de nos intentions non plus que de nos actions, Celui qui tient en réserve des tortures sans fin prêtes à punir le téméraire qui violerait ses prescriptions ou ses défenses. Celui qui, plus rapide que la foudre peut nous frapper de mort à toute heure, à toute seconde, Celui-là seul est libre, parce que seul il propose et dispose. Il est le maître ; l’homme est son esclave.

En tous cas, que dire de la sauvagerie de ce Juge qui prévoyant tous nos agissements et ceux-ci arrivant fatalement, conformément à la prescience divine, fait pleuvoir sur nous des torrents de feu et nous précipite dans l’éternel séjour des tourments inexprimables pour châtier une heure d’égarement, une minute d’oubli ? De tous les tortionnaires, ce juge est le plus implacable, le plus inique, le plus cruel !

Les crimes de la religion

Étonnez-vous ensuite du mal que les religions ont à l’humanité, des supplices dont elles ont peuplé la terre !
Criminelle au point de vue métaphysique, l’idée de Dieu l’est encore plus - si possible - au point de vue historique.
Car Dieu, c’est la religion.
Or, la religion, c’est la pensée enchantée. Le croyant a des yeux et il ne doit pas voir ; il a des oreilles et il ne doit pas entendre ; il a des mains et il ne doit pas toucher ; il a un cerveau et il ne doit pas raisonner. II ne doit pas s’en rapporter à ses mains, à ses oreilles, à ses yeux, à son intellect. En toutes choses, il a pour devoir d’interroger la révélation, de s’incliner devant les textes, de conformer sa pensée aux enseignements de l’orthodoxie. L’évidence, il la traite d’impudence blasphématoire, quand elle se pose en adversaire de sa foi. La fiction et le mensonge il les proclame vérité et réalité quand ils servent les intérêts de son Dieu.
Ne tentez pas de lui faire toucher du doigt l’ineptie de ses superstitions, il répliquera en vous fermant la bouche, s’il en a la force, en vous injuriant lâchement par derrière s’il est impuissant.

La religion prend l’intelligence à peine éveillée de l’enfant, la façonne par des procédés irrationnels, l’acclimate à des méthodes erronées et la laisse désarmée en face de la raison, révoltée contre l’inexactitude.

L’attentat que le Dogme cherche à accomplir contre l’enfant d’aujourd’hui, elle l’a consommé durant des siècles contre l’humanité-enfant. Profitant, abusant de la crédulité, de l’ignorance de l’esprit craintif de nos pères, les religions - toutes les religions - ont obscurci la pensée, enchaîné le cerveau des générations disparues.

La religion, c’est encore le progrès retardé

Pour celui qu’abêtit la stupide attente d’une éternité de joies ou de souffrances, la vie n’est rien.
Comme durée, elle est d’une extrême fugitivité, vingt, cinquante, cent ans n’étant rien auprès des siècles sans fin que comporte l’éternité. L’individu courbé sous le joug des religions va-t-il attacher quelque importance à cette courte traversée à ce voyage d’un instant ? II ne le doit pas.
A ses yeux la vie n’est que la préface de l’éternité qu’il attend ; la terre n’est que le vestibule qui y conduit.

Dès lors, pourquoi lutter, chercher, comprendre, savoir ? Pourquoi tant s’occuper d’améliorer les conditions d’un si court voyage ? Pourquoi s’ingénier à rendre plus spacieux, plus aéré, plus éclairé ce vestibule, ce couloir où l’on ne stationne qu’une minute ?

Une seule chose importe : faire le salut de son âme, se soumettre à Dieu.
Or, le progrès n’est obtenu que par un effort opiniâtre ; celui-ci n’est réalisé que par qui en éprouve le besoin. Et puisque bien vivre, satisfaire ses appétits, diminuer sa peine, accroître son bien-être, sont choses de peu de prix aux regards de l’homme de foi, peu lui importe le progrès !

Que les religions aient pour conséquences l’enchaînement de la pensée et la mise en échec du progrès, ce sont des vérités que l’histoire se charge de mettre en lumière, les faits venant ici confirmer en foules les données du raisonnement.

Peut-on concevoir des crimes plus affreux ? ....
Et les guerres sanglantes, qui au nom et pour le compte des divers cultes, ont mis aux prises des centaines, des milliers de générations, des millions et des centaines de millions de combattants ! Qui énumérera les conflits dont les religions ont été la source ?

Qui formulera le total des meurtres des assassinats, des hécatombes, des fusillades, des crimes dont le sectarisme religieux et le mysticisme intolérant ont ensanglanté le sol sur lequel se traîne l’humanité écrasée par le tyran sanguinaire que les castes sacerdotales se sont donné la sinistre mission de nous faire adorer ?

Quel incomparable artiste saura jamais retracer, avec la richesse de coloris suffisante et l’exactitude de détails nécessaire, les tragiques péripéties de ce drame dont l’épouvante terrifia durant six siècles les civilisations assez déshéritées pour gémir sous la domination de l’Église catholique, drame que l’histoire a flétri du nom terrible d’ "Inquisition" ?

La religion, c’est la haine semée entre les humains, c’est la servilité lâche et résignée des millions de soumis ; c’est la férocité arrogante des papes, des pontifes, des prêtres.

C’est encore le triomphe de la morale compressive qui aboutit à la mutilation de l’être : morale de macération de la chair et de l’esprit, morale de mortification, d’abnégation, de sacrifice ; morale qui fait à l’individu une obligation de réprimer ses plus généreux élans, de comprimer les impulsions instinctives, de mater ses passions, d’étouffer ses aspirations ; morale qui peuple l’esprit de préjugés ineptes et bourrelle la conscience de remords et de craintes ; morale qui engendre la résignation, brise les ressorts puissants de l’énergie, étrangle l’effort libérateur de la révolte et perpétue le despotisme des maîtres, l’exploitation des riches et la louche puissance des curés.

L’ignorance dans le cerveau, la haine dans le coeur, la lâcheté dans la volonté, voilà les crimes que j’impute à l’idée de Dieu et à son fatal corollaire la religion.

Tous ces crimes dont j’accuse publiquement, au grand jour de la libre discussion, les imposteurs qui parlent et agissent au nom d’un Dieu qui n’existe pas, voilà ce que j’appelle "les Crimes de Dieu", parce que c’est en son mon qu’ils ont été et sont encore commis, parce qu’ils ont été et sont encore engendrés par l’Idée de Dieu.

Conclusion

L’heure est décisive. Sous l’oeil bienveillant du Ministère que nous subissons, le réveil clérical s’accentue. Les bataillons noirs s’agitent. L’Église tente un effort suprême ; elle livre bataille, tous ses soldats debout et toutes ses ressources déployées. A cette armée de fanatiques, opposons un front de bataille compact et énergique.

II ne s’agit point ici de l’avenir d’un parti ; c’est l’avenir de l’humanité, c’est le nôtre qui est en jeu.[...]

Depuis trop longtemps, l’humanité s’inspire d’un Dieu sans philosophie ; il est temps qu’elle demande sa voie à une philosophie sans Dieu.

Serrons nos rangs, camarades ! Luttons, bataillons, dépensons-nous. Nous rencontrerons, sur notre route, les embûches, les attaques soudaines ou prévues des sectaires. Mais la grandeur et la justesse de l’Idée que nous défendons soutiendront nos courages et nous assureront de la victoire.


Biographie

Sébastien Faure (1858-1942)

Malgré une éducation reçue dans un séminaire de jésuites, il se rallie aux idées anarchistes. Conférencier infatigable, ses propos lui valent la prison à plusieurs reprises. Opposé à la fois à l’anarcho-syndicalisme et à la propagande par le fait, il met l’accent sur le rôle de la coopération et de l’action éducative. Avec Louise Michel, il fonde en 1895 "Le libertaire", dans lequel il manifeste un antisyndicalisme virulent. En 1894, il devient le tuteur de Sidonie Vaillant après l’exécution de son père, Auguste Vaillant. L’affaire Dreyfus l’absorba à partir de février 1898. Il rédigea un J’accuse plus violent que la lettre de Zola, publia une brochure, "les Anarchistes et l’affaire Dreyfus", multiplia les conférences et entraîna avec lui les libertaires qui avaient d’abord considéré que la question ne les regardait pas. Il s’investit ensuite dans la propagande néo-malthusienne aux côtés d’Eugène Humbert. En 1904, il achète une propriété où il fonde "La Ruche" école libertaire appliquant les méthodes d’enseignement de Paul Robin ; autonomie des enfants, absence de classements qui sera contrainte de fermer ses portes en 1917. Pendant la première guerre mondiale, il se révèle en théorie et en pratique un pacifiste convaincu, il séleve contre le "manifeste des seize" et fonde en avril 1916 le journal antimilitariste "Ce qu"il faut dire" (CQFD). Il continue ses tournées de conférence, rédige de nombreuses brochures et impulse l’édition de l’Encyclopédie anarchiste, dont la première édition sort en 1934. Il participa encore à une vaste campagne de soutien aux victimes de la guerre d’Espagne, se rendit à Barcelone et sur le front de Saragosse avec la colonne Durruti, mais les prises de position de la CNT-FAI le conduisirent à prendre ses distances puis à dresser un bilan plutôt négatif de l’expérience espagnole.

Parmi les nombreuses publications de Sébastien Faure on peut citer :

* Féodalité ou révolution. le machinisme et ses conséquences (1887)
* L’anarchie en cour d’assises (1891)
* Autorité ou liberté (1891)
* La douleur universelle (1895)
* Les crimes de dieu (v. 1897-98)
* Les anarchistes et l’affaire Dreyfus (1898)

* Le problème de la population (1903)
* Vers le bonheur (1903)
* La faillite du christiannisme (1907)
* Douze preuves de l’inexistence de Dieu, Librairie sociale (1908)
* Propos d’éducateur, modeste traité d’éducation physique, intellectuelle et morale (1910)
* La ruche, son but, son organisation, sa portée sociale (1914)
* Vers la paix, manifeste lancé en 1915
* Electeur Ecoute (1919)
* Les Anarchistes, ce qu’ils sont, ce qu’ils ne sont pas (v. 1920)
* Mon opinion sur la dictature, Paris, Librairie sociale, coll. « Bibliothèque de propagande anarchiste », n°2, (1921)

* La Fausse rédemption, Paris, Librairie sociale, coll. « Propos subversifs », n°1 (1921)
* La Dictature de la bourgeoisie, ibid, n°2 (1921)
* La Pourriture parlementaire, ibid, n°3 (1921)
* Leur patrie, ibid, n°4 (1921)
* La Morale officielle... et l’autre, ibid n°5 (1921)
* La Femme, ibid, n°6 (1921)
* L’Enfant, ibid, n°7 (1921)
* Les Familles nombreuses, ibid, n°8 (1921)
* Les Métiers haïssables, ibid, n°9 (1921)
* Les Forces de révolution, ibid, n°10 (1921)
* Le Chambardement, ibid, n°11 (1921)
* La Véritable rédemption, ibid, (1921)
* Mon communisme (1921)
* L’imposture religieuse (1923)
* La naissance et la mort des dieux (1934)

* l’Encyclopédie anarchiste (1934), intégralement lisible et téléchargeable ici :

http://www.encyclopedie-anarchiste.org/

Sébastien Faure