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Mis en ligne le 19 mars 2026
Thèmes :
Agitations armées
(50 brochures)
Féminisme, (questions de) genre
(149 brochures)
En catimini...
Histoire et communiqués des Rote Zora
En catimini cherche à nourrir, à travers l’expérience des Rote Zora, une réflexion collective autour de notre besoin de s’organiser. Sans chercher un quelconque modèle, une voie déjà tracée, mais plutôt en fouillant dans les expériences passées les outils nous permettant de rompre avec l’impuissance du présent. Éviter le piège du légalisme neutralisateur tout autant que l’impasse de la clandestinité totale. Et avancer sans tomber dans les geôles de l’Etat. Les Rote Zora, parmi quantité d’autres groupes de la même époque, parfois plus éphémères, parfois sans noms et sans revendication, ont su échapper à la répression. Il importe que leur expérience soit connue pour rappeler, à travers elles, que la lutte n’a pas fatalement l’issue toujours médiatisée de l’enfermement.
En catimini… est le premier ouvrage en français consacré aux Rote Zora. Ce groupe de femmes en armes a été actif de 1977 à 1995. Peu connu en France jusqu’à présent, il a pourtant marqué l’histoire du féminisme en RFA [1] tout autant qu’il a suscité un vif intérêt au sein de l’autonomie allemande alors en ébullition.
Leur pertinence, leur mode d’organisation et leur capacité à agir en pleine période de répression font de leur histoire une expérience qui n’a rien perdu de son actualité. Dans une première partie de l’ouvrage, deux textes reviennent sur trois décennies de politique sécuritaire et mettent en perspectives le parcours des Rote Zora et des Cellules révolutionnaires (RZ) auxquelles elles sont liées. Dans un second temps, la parole est donnée aux Rote Zora elles-mêmes au travers d’un texte de présentation de leur groupe, d’une interview et d’une sélection de communiqués d’actions. Ainsi, un tour d’horizon des multiples thématiques abordées témoigne de l’indissociabilité des luttes dans une perspective révolutionnaire.
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intro
La commémoration n’est pas dans nos habitudes. Si nous avons voulu consacrer un ouvrage aux Rote Zora, plus de trente ans après leur formation, c’est davantage pour remettre à la lumière du jour des événements que d’autres aimeraient enfouis dans l’oubli que pour leur rendre un simple hommage ou les faire figurer à un panthéon révolutionnaire. Leur pertinence, leur mode d’organisation et leur capacité à agir en pleine période de répression nous ont donné l’envie de partager leurs écrits et de faire connaître leurs actions. Et si nos positions peuvent parfois diverger de celles des Rote Zora, il n’empêche que nous savons reconnaître nos camarades.
Depuis quelques années, nous avons eu l’occasion de voir çà et là de rares brochures sur le groupe. Reprenant une interview de 1984 accordée au journal allemand Emma et parfois le texte Chaque cœur est une bombe à retardement, celles-ci nous laissaient cependant un goût de trop peu, vu notre curiosité à son égard. Il a donc fallu nous atteler à la traduction des communiqués relatifs aux actions que les Rote Zora ont menées durant près de vingt ans. Nombreux, parfois denses, ils n’ont pas tous trouvé leur place dans cet ouvrage qui vise avant tout à offrir un panorama des diverses thématiques posées par le groupe. Nous avons donc entrepris une sélection qui permettra d’aborder ses principaux axes de réflexion et d’actions. Pour approfondir davantage, on se reportera à la chronologie des actions des Rote Zora à mettre en parallèle avec celle des Cellules révolutionnaires, toutes deux ajoutées ici en annexes, ainsi qu’au site germanophone http://www.freilassung.de qui présente l’ensemble des communiqués des Rote Zora et des Cellules révolutionnaires.
Bien qu’ayant déjà été un peu diffusés en français, le texte Chaque cœur est une bombe à retardement et l’interview La résistance est possible ont été ici retraduits : ils nous semblaient avoir toute légitimité à figurer dans leur intégralité. Tous deux permettent de mettre en perspective les communiqués qui, à eux seuls, pourraient sembler anecdotiques.
Enfin, on trouvera ici deux textes rédigés pour ce livre. L’un se penche sur l’automne 1977 — cette époque singulière qui fut appelée l’Automne allemand — et revient sur la législation sécuritaire de l’Allemagne de ces trois dernières décennies. L’autre parcourt succintement l’histoire des Rote Zora, histoire inévitablement croisée avec celle des Cellules révolutionnaires.
Toutes les notes de cet ouvrage ont été ajoutées à cette édition.
De l’Automne allemand au déluge sécuritaire
« Mais, je le répète : nous ne nous débarrasserons pas du terrorisme simplement en légiférant. Nous devons détruire l’humus spirituel sur lequel il prospère. Pour ce faire, il est nécessaire de mieux faire éprouver, de mieux faire sentir à nos citoyens, et particulièrement à la jeunesse, le caractère unique de l’État de droit libéral dans notre histoire nationale. »
Helmut Schmidt [62]
L’histoire de l’Allemagne a de nombreuses zones obscures, mais elle a au moins le mérite de mettre en évidence le fondement même des régimes démocratiques modernes et de nous éclairer sur leur effarant cynisme. Dès octobre 1950, le chancelier Adenauer signe un décret visant l’élimination des antifascistes parvenus après 1945 à intégrer l’appareil d’État. Les membres d’organisations communistes, pacifistes, antifascistes, et même de l’Association des victimes du régime nazi, sont déclarés indésirables. En 1951, le Tribunal constitutionnel déclare illégaux le Parti communiste allemand et trente-sept autres organisations politiques. Si la rupture avec le régime nazi est indéniable, la capacité de la démocratie à se protéger de tout risque de débordement par la gauche l’est tout autant. L’instinct de conservation a parfois de regrettables impératifs dirons-nous. Comme celui de devoir laisser à de hauts postes de l’appareil d’État d’anciens nazis ayant transféré leurs compétences, de la mise en œuvre de l’idéologie du IIIe Reich à la défense du libéralisme. Globke, ancien nazi de haut rang, devient ainsi en 1953 le bras droit d’Adenauer qui le nomme secrétaire d’État. En 1958, plus de huit cents anciens nazis occupent de hautes fonctions dans la justice et environ trois cents sont à la direction de la police. La même année en France, Papon est nommé préfet de Paris par un général de Gaulle ayant triomphé des Allemands… et de la résistance révolutionnaire [63]. Loin d’être de malencontreux événements révélant un problème conjoncturel, ces exemples d’après-guerre éclairent sur la nature même de la démocratie. La démocratie et la dictature sont les deux faces d’une même monnaie, dénonceront les antifranquistes espagnols à la mort de Franco. Et cette monnaie est frappée du sceau d’un capital pragmatique qui fait tanguer les régimes politiques au gré de ses intérêts.
Dans la RFA des années soixante, les mouvements étudiants ont progressivement adopté cette analyse. Bien que l’assassinat de Benno Ohnesorg au cours de la manifestation du 2 juin 1967 ait pu être perçu comme une preuve de la nature fasciste de la RFA, il convient de souligner, comme l’opposition extraparlementaire l’avait alors fait, que le fascisme d’un État ne se caractérise pas par la puissance de sa répression ou par l’instauration de la terreur. Le fascisme d’État a pour objectif la destruction des organisations émancipatrices et peut l’atteindre par d’autres moyens que ceux ouvertement violents.
Ainsi, dans la conception de « société structurée » [64] qui caractérise alors la RFA, toute organisation de lutte au sein du mouvement ouvrier a été intégrée, annihilant ainsi toute possibilité d’antagonisme réel au sein du système. Dans ce modèle de société où les intérêts de toutes les classes seraient conjoints, le pluralisme politique n’est que la façade d’un parti unique, celui de l’ordre libéral démocratique. De surcroît, la violence fasciste et la prétendue non-violence de la démocratie bourgeoise ne s’opposent pas, puisque celle-ci camoufle la violence inhérente à toute société de classes. Jusqu’à la fin des années soixante, en l’absence d’opposition politique réelle au régime post-fasciste, la fiction d’une société pacifiée a pu masquer la violence structurelle de la société ouest-allemande.
En 1969, après les lois d’exception, après la manifestation du 2 juin 1967, après mai 68, la victoire électorale du parti socialiste SPD et le slogan du chancelier Brandt « Osons plus de démocratie » inaugurent une ère nouvelle. Certains, dans l’opposition extraparlementaire, ont alors pu douter : peut-être le capitalisme n’engendrait-il pas forcément le fascisme. Leurs doutes seront vite infirmés : l’ère nouvelle du SPD est celle de la vengeance de l’État contre la gauche révolutionnaire. L’ordre libéral démocratique est un Ordre, et, à ce titre, il ne souffre pas les marges. Au cours des années soixante-dix, le débat politique entamé la décennie précédente dans les mouvements étudiants s’oriente encore davantage vers la question des liens entre démocratie et fascisme. Les actions des mouvements de lutte armée doivent être compris dans ce contexte, non comme une réaction à une République fédérale fille bâtarde du IIIe Reich, avec ses élites nazies recyclées et son passé mal digéré, mais comme la mise en évidence du caractère fasciste de la démocratie libérale.
L’État utilise très tôt le prétexte de la Fraction Armée rouge — la RAF — pour assouvir sa passion de la chasse aux sorcières. En janvier 1972 est proclamé l’édit contre les radicaux (le Radikalenerlass) pour que soit appliquée contre eux une véritable interdiction professionnelle (Berufsverbot [65]) en prétextant : « Ulrike Meinhof enseignante ou Andreas Baader employé dans la police, ça ne va pas » [66]. Tous les salariés du service public (soit environ 20 % de la population active) et les candidats aux postes de ce secteur sont soumis au devoir de soutenir « l’ordre libéral et démocratique » défini par la Loi fondamentale [67] et de rester au-dessus de tout soupçon de conduite ou convictions subversives. Le texte condamnant l’appartenance des salariés du service public à une organisation « ennemie des objectifs de la Constitution » aurait donné lieu à 11 000 procédures, et si cette loi est remarquable ce n’est pas seulement au vu des exclusions qu’elle aurait entraînées. Au-delà, c’est surtout 3,5 millions de personnes qui sont l’objet d’enquêtes entre 1972 et 1992 [68] et il semble bien que ce soit surtout l’opportunité de ficher un nombre considérable de gens qui ait motivé les législateurs ouest-allemands.
De 1969 à 1976, ce ne sont pas moins de cinquante-deux lois de sécurité intérieure qui sont adoptées en RFA. Les crédits pour la police des districts régionaux sont doublés sur la même période, ceux de la police fédérale sont multipliés par six et ses effectifs par deux et demi. D’après Helmut Schmidt, le BKA [69] est alors une des meilleures forces de lutte anticriminelle au monde. Horst Herold, qui le dirige de 1971 à 1981, déclare avec modestie qu’il faut en remercier les anarchistes, couplet classique que dénonce le Mouvement du 2 Juin : « Les actions révolutionnaires sont bien entendu un prétexte de choix pour restreindre les libertés bourgeoises et pour développer l’appareil répressif » [70]. Moins de trente ans après la chute du IIIe Reich, la RFA entend assumer à nouveau un rôle international et ne saurait souffrir la présence d’une contestation trop importante. La première puissance économique de l’Europe capitaliste est bien décidée en ces années soixante-dix à ne laisser aucune chance à la révolte issue de la contestation de la deuxième moitié des années soixante. La très forte concentration industrielle et l’implantation de groupes américains sur le sol ouestallemand font de la RFA le fer de lance de l’offensive libérale en Europe. Mais l’important contrôle social et la répression semblent aussi mettre en évidence la fragilité de la « paix sociale » et l’affolement du pouvoir face à l’agitation.
Lorsqu’en 1977 le Chancelier Helmut Schmidt rappelle le « caractère unique de l’État de droit libéral », il ne se contente pas d’en proclamer la souveraineté. Il met en œuvre une politique de traque et de répression nécessaire au fonctionnement du régime. C’est dans ce contexte de répression brutale que Rote Zora s’organise et agit. L’année de sa formation est marquée par une réaction violente de l’État contre l’ensemble de la mouvance radicale. Toute la législation qui est alors instaurée sera une menace au travers de laquelle Rote Zora est passée, puisque les deux seules personnes jugées pour participation directe à ses attentats se sont rendues après des années de cavale [71]. Et pourtant, les moyens engagés par l’État contre l’ensemble des groupes révolutionnaires actifs sont démesurés. Démesurés, c’est ce qu’ils semblent être à l’époque, tant aujourd’hui ce niveau de contrôle alors exceptionnel s’est normalisé en Allemagne comme dans le reste de l’Europe. Notre quotidien ressemble à ce qui était alors un état d’urgence non déclaré.
Les effets de cet arsenal législatif restent d’actualité, et ce qui était présenté comme les armes d’un combat contre la RAF est devenu un pan à part entière du code criminel allemand. La plupart des lois et dispositions prises dans les années soixante-dix et quatre-vingt en direction des groupes armés restent en vigueur, bien que les derniers groupes considérés alors par l’État comme des « organisations terroristes » aient tous mis fin à leurs activités au cours des années quatre-vingt-dix. On doit ici beaucoup à l’aide des États-Unis qui, dès le début des années soixante-dix, ont su transmettre aux dirigeants de la RFA leurs techniques, tactiques et stratégies de counter-insurgency, les ont assistés dans la conception d’unités antiterroristes et ont suggéré leur législation. Créée comme une tête de pont américaine en Europe, la RFA — et notamment le SPD — a donc suivi avec enthousiasme la ligne anticommuniste de son mentor d’outre-Atlantique.
C’est dans la précipitation des événements de 1977 que la répression de l’État ouestallemand à l’égard de la gauche radicale atteint son apogée. Le 8 mai 1976, quelques jours après l’attaque de l’ambassade allemande à Stockholm, Ulrike Meinhof était retrouvée morte pendue dans sa cellule. Un an plus tard est abattu Siegfried Buback, le procureur fédéral tenu responsable, entre autres, de la mort en prison de haute sécurité de trois membres de la RAF — Meinhof, Holger Meins et Siegfried Hausner. En septembre 1977 a lieu l’enlèvement de Hanns-Martin Schleyer, président du patronat allemand et ex-SS, dans le but de l’échanger contre les prisonniers de la RAF. Pour appuyer cette demande, un commando palestinien détourne un avion Lufthansa, rempli de touristes allemands, peu après son décollage de Palma de Majorque. Le 18 octobre, le commando est abattu par un groupe allemand de police d’élite lors d’une halte à Mogadiscio. Immédiatement après, Jan Carl Raspe, Andreas Baader et Gudrun Ensslin, tous membres de la RAF, sont retrouvés morts dans leurs cellules d’isolement de Stammheim, tandis qu’Irmgard Möller, isolée elle aussi, est agonisante, lacérée de coups de couteau. Le lendemain, la police française retrouve le corps de Schleyer dans un coffre de voiture à Mulhouse. Trois semaines plus tard, c’est au tour d’Ingrid Schubert (aussi membre de la RAF) de mourir pendue à la prison de Munich.
L’automne 77 est resté dans les mémoires sous le nom de l’Automne allemand. Point le plus sombre de l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre, cette période est marquée par la militarisation de l’État. L’importante offensive de la RAF, avec l’enlèvement de Schleyer et le détournement d’un avion de la Lufthansa, est contrée brutalement et une campagne de traque sans précédent est lancée contre les supposés sympathisants de la lutte armée. Quiconque est suspecté de sympathie pour la mouvance radicale est soumis à la surveillance policière constante, aux écoutes, aux perquisitions et aux arrestations. Les lois sur les crimes politiques sont durcies, la délation est fortement encouragée. Bien qu’il ne soit proclamé officiellement, l’état d’urgence est instauré. L’heure était déjà au contreterrorisme, aux prisons de haute sécurité, aux unités de police spéciales, à l’armement lourd. Elle sera désormais au harcèlement des opposants.
Fort de son expérience de camera silens (cellules silencieuses) et de tote Trakte (sections mortes) [72] , le gouvernement instaure des réglementations spéciales de détention pour les prisonniers soupçonnés d’appartenir aux groupes radicaux [73]. Ils sont en isolement complet, sans aucun contact ni entre eux, ni avec leurs avocats, ni avec les autres prisonniers, ni avec leurs proches, puisque les visites et le courrier sont suspendus. La législation est modifiée pour que soient réduits drastiquement les droits de la défense [74]. À l’extérieur, toute marque de soutien à leur égard est punissable : avoir un tract en faveur du rassemblement des prisonniers politiques ou étendre une banderole au-dessus de l’autoroute peut par exemple être passible de dix-huit mois de prison. Face à une importante crise intérieure, la RFA se tourne vers une solution militaire.
On pourrait penser que l’enjeu pour la RFA n’est pourtant pas d’éviter la défaite au sens militaire du terme, mais de parvenir à faire valoir le caractère démocratique de sa force. Les groupes dits « de guérilla » se sont attaqués à l’image de l’État et ont visé sa destruction symbolique plus encore que la destruction physique de ses structures. Ils ont largement dénoncé le caractère totalitaire de l’ordre démocratique, et, par là, sapé la légitimité du pouvoir des vainqueurs. Depuis plusieurs années déjà, ce sont particulièrement les luttes pour les prisonniers qui entament l’image de l’État lorsque celui-ci doit faire de stratégiques calculs dans l’urgence : les modalités d’incarcération des prisonniers politiques, la réponse policière et juridique aux actions, les propos des dirigeants, en cette période de vacillement du pouvoir, tout est susceptible de révéler la nature des fondements de l’État. Sûrement conscient du danger de cette crise de légitimité, mais fort de sa puissance armée, juridique et médiatique, il confirme ses positions ultra-autoritaires.
Divers moyens juridiques sont offerts à l’État pour que soient inculpées des personnes contre lesquelles aucune preuve sérieuse de participation à des actes qualifiés de criminels ne puisse être apportée. Une loi sur le « terrorisme intellectuel » condamne à la prison les auteurs de toute « approbation anticonstitutionnelle de crimes ou délits » [75] . L’article 129 du Code criminel, condamnant les délits portant atteinte à la sûreté de l’État, et son adjonction, l’article 129a visant l’association terroriste, permettent de déclarer un suspect coupable d’appartenance à une « association hostile à l’État » sans qu’il y ait besoin de preuves de son implication personnelle dans les actes reprochés. De « fortes présomptions de culpabilité » sont un motif de condamnation valide. Plus de 85 % des enquêtes préliminaires en application de l’article 129a sont faites pour soutien supposé en faveur d’ « organisations terroristes », et la plupart du temps il ne s’agit que de déclarations verbales. Sous cette pression, les fronts s’affirment plus nettement entre la mouvance radicale et la gauche libérale en voie d’institutionnalisation. Les Staatsschutzlinken, littéralement « les gauchistes défenseurs de l’État », multiplient les critiques à l’égard des actions violentes dès lors que l’État semble aussi les menacer (la création du Parti des Verts est l’un des effets indirects de cet automne exceptionnel). La pression de l’État a désarçonné un temps la mouvance radicale. Mais dès 1978, celle-ci se relève du coup dur qui lui a été porté et repart à l’action, entre autres contre la juridiction antiterroriste, le nucléaire, les projets industriels, contre les politiques racistes, le patriarcat, les technologies génétiques, l’urbanisme, l’extension de l’aéroport de Francfort ou la politique guerrière de l’OTAN. En 1979, un nouveau départ est pris et les premiers squats s’ouvrent, favorisant le développement de la mouvance autonome. De plus en plus, les actions sont menées par ce que l’on qualifie de Feierabend Terroristen [76] à l’image des Cellules révolutionnaires (RZ) [77] et des Rote Zora. Leurs stratégies et techniques sont alors largement analysées et reprises, au point que les RZ / Rote Zora aient été qualifiées de grandes sœurs de l’autonomie des années quatre-vingt. En effet, elles ont su contribuer aux mouvements sociaux à travers de nombreuses interventions, et ont participé, au sein de la mouvance radicale, à la construction de structures de lutte essentielles pour échapper à la répression.
Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, la hargne répressive de l’État répond aux actions commises par l’ensemble des groupes révolutionnaires, et, paradoxalement, sa panique de la contagion rebelle révèle sa relative fragilité. On peut ici se souvenir d’une déclaration d’Ulrike Meinhof pour la libération d’Andreas Baader au procès de Berlin Moabit en septembre 1974 : « […] déjà à cette époque un groupe de révolutionnaires numériquement faible suffisait à mettre en branle toutes les forces matérielles et hommes de l’État. Il était déjà matériellement visible que le monopole de l’État sur la violence est limité, que ses forces peuvent s’épuiser, que si l’impérialisme est sur le plan tactique un monstre dévoreur d’hommes, il est sur le plan stratégique un tigre de papier. Il était matériellement visible qu’il dépend de nous que l’oppression demeure, de nous aussi qu’elle soit brisée. [78] »
L’utilisation de l’article 129a s’intensifie et 3 300 enquêtes concernant des dizaines de milliers de suspects « terroristes, soutiens ou sympathisants » ont lieu durant la décennie quatre-vingt. Bien que les groupes néonazis et d’extrême droite se soient multipliés après la réunification allemande, l’usage du 129a a toujours été quasi exclusivement réservé aux groupes dits d’extrême gauche [79] . La plupart de ces procédures contre les membres ou soutiens présumés de groupes actifs ont dû être abandonnées tôt ou tard par manque de preuves. En dehors de celles concernant les mouvements de lutte armée lourdement punis, seules 5 à 10 % des procédures du 129a aboutissent à des condamnations. Mais il semble finalement que ce soit davantage la collecte d’informations que les sentences qui aient motivé les procédures. De plus, cela a permis à la police de tester, éprouver et améliorer des méthodes qu’il a été ensuite plus facile d’étendre et de rendre efficaces : traques longues, écoutes téléphoniques, écoutes des domiciles, utilisation systématique de taupes, chantage au repentir, contrôle de l’espace public, vidéosurveillance, etc. Dans les années quatre-vingt, près de 50 000 personnes ont été enregistrées comme « terroristes » suspectés ou « hostiles à l’État » dans le fichier informatique Sécurité intérieure de la police ouest-allemande.
Si la police est tellement avide d’informations c’est qu’elle a bien du mal à comprendre la structure des réseaux actifs. Le spectre des mouvements sociaux s’élargit et se densifie, les luttes se coupent et se recoupent, les hiérarchies sont introuvables puisqu’inexistantes, les mouvements pluricellulaires, les alliances mouvantes… et la police est perdue dans ce flou. Même les services de renseignements montrent des signes de frustration : « Avec ce type de gens notre travail a ses limites. Ils ne sont pas aussi bien organisés que le Parti communiste allemand. C’est le problème principal et un gros désavantage pour nous », déclare avec perspicacité le chef des services de renseignements du Hesse à propos des mouvements autonomes [80].
La législation antiterroriste votée sous la forme de lois d’exception dans les années soixantedix est toujours d’actualité : le paragraphe 129a qui punit « l’appartenance à une association terroriste, le soutien ou la propagande en sa faveur » a été élargi en 1986 pour pouvoir être appliqué aux petits groupes autonomes et, bien entendu, il est revenu à l’ordre du jour dans un contexte de focalisation internationale sur les risques « terroristes ». Cette loi prévoit notamment des mesures de détention particulièrement rudes (isolement, promenades d’une heure par jour, contrôle systématique du courrier, visites sous écoute de trente minutes, et d’une heure tous les quinze jours).
Le soutien et la propagande ne peuvent désormais plus être condamnés, mais aujourd’hui le 129a est complété d’un 129b [81]. Cette nouvelle disposition autorise en plus une garde à vue de dix jours pour toute personne soupçonnée de vouloir commettre un acte de terrorisme. En 2007 par exemple, à la veille du G8 à Heiligendamm, les manifestants opposés à la tenue du sommet se voient menacés du 129a qui peut être utilisé à leur encontre sans qu’aucun événement n’ait encore eu lieu [82]. Et le mois suivant, c’est encore le 129a qui permet des accusations fantaisistes contre sept personnes, dont des sociologues qui ont eu le malheur d’utiliser trop fréquemment dans leurs travaux des « expressions et mots-clé » également utilisés par un « Groupe Militant » recherché (tels que les mots gentrification et inégalité !), ou de ne pas avoir emmené leur téléphone en réunion (ce qui est qualifié de comportement conspiratif !).
Le 129a s’appliquant à des groupes et non à des personnes, le gouvernement allemand s’est donné beaucoup de mal pour apporter ces éléments d’inculpation [83] grâce auxquels un acte de vandalisme peut être requalifié d’opération terroriste. Wolfgang Schäuble, ministre de l’Intérieur, affirme que la présomption d’innocence n’est pas valable dans la lutte contre le terrorisme [84] et s’arrange tout à fait de la marge d’interprétation quasi illimitée du texte.
Le 11 septembre et la tornade sécuritaire qui s’ensuivit ont réactualisé une autre pratique de la police ouest-allemande : le croisement de fichiers. Dans les années soixante-dix, le directeur du BKA, Horst Herold, introduit les méthodes de criminologie systématique et fait établir un dossier complet sur la personnalité et les habitudes de chaque personne fichée, avec les crimes qu’elle a commis ou est censée avoir commis, à quel endroit et à quelle date, les méthodes utilisées, etc. Théoriquement destinés à la prévention de la criminalité, les principes de la criminologie systématique sont appliqués lors de la grande chasse organisée contre la RAF. Puis est mis en place le Rasterfahndung [85], un contrôle massif de la population effectué par ordinateurs pour localiser et arrêter les membres du groupe. Leurs profils et les critères de recherche sont élaborés à partir de la supposition que ceux-ci doivent habiter des immeubles anonymes avec des garages souterrains, et qu’ils doivent payer leurs loyers et leurs factures en liquide. Les fichiers d’administrations publiques, des allocations familiales, des caisses d’assurance maladie, ceux des compagnies privées d’électricité, de gaz, d’eau, de ramassage d’ordures, ainsi que ceux de banques, d’agences immobilières ou de voyages sont alors croisés. Au fur et à mesure est passée au crible la vie des personnes dont les « caractéristiques » coïncident avec ceux des profils préétablis. Une fois encore, si la méthode a prétendument permis l’arrestation d’un supposé membre de la RAF, elle a surtout permis à l’État de s’informer en détail sur une grande partie de la population et de réutiliser ainsi les éléments d’enquête dans des procédures sans aucun lien avec la RAF. Pour faciliter les choses, les procédures de dénonciation sont officialisées dans la moitié des Länder et à Berlin-Ouest, tandis qu’un système d’information et de communication centralise par ordinateurs les différents éléments intéressant les services de renseignements.
Dans toute l’Europe, l’antiterrorisme a permis de transformer les procédures d’exception en dispositif ordinaire. En 2003, le Bundestag adopte un renforcement de la législation antiterroriste qui vise à faire passer de cinq à dix ans de prison la peine maximale pour appartenance à une organisation terroriste. Trois ans plus tard, les gardes à vue sont allongées, les moyens juridiques des services de renseignement (écoutes, surveillances) sont augmentés. L’objectif de la nouvelle législation est notamment de créer une base de données élargie de suspects selon des critères précis comme l’origine ou la religion. L’utilisation du contrôle des données administratives (banques, compagnies aériennes, poste, fournisseurs d’accès à internet, sociétés de téléphonie, etc.) déjà légale est systématisée. Les employés des secteurs classés sensibles tels que l’eau, la poste, l’énergie, les télécommunications, les transports, les radios et télévisions, ainsi que ceux des agences gouvernementales, peuvent être soumis à des contrôles étroits. Le « IMSI Catcher » [86] est légalisé pour la police. Les pouvoirs des services secrets extérieurs et militaires (BND et MAD [87]) sont élargis, comme ceux du BKA. Des données biométriques sont ajoutées aux cartes d’identité et passeports. La législation à l’égard des demandeurs d’asile et immigrants est durcie [88]. Et cætera, et cætera. La liste est longue et non exhaustive.
Si nous affirmons que les moyens de contrôle de l’État, exceptionnels en 1977, sont aujourd’hui normalisés, ce n’est pas une paranoïa aigüe qui nous a atteints, sinon un corpus législatif constituant l’arme rêvée de toute police. Mais ne soyons pas dupes : le principal outil de contrôle de l’État est l’illusion d’un contrôle total, l’illusion de sa toute-puissance. Que nous soyons neutralisés par notre propre peur, voilà l’arme la plus affûtée du système. Il est alors rassurant de constater que d’autres ont su échapper à l’autorité qu’on voudrait nous faire croire infaillible. Les Rote Zora sont de celles-là.
Rote Zora : une histoire en catimini…
Le 16 novembre 1973, lors d’attaques contre l’entreprise ITT à Berlin-Ouest et Nuremberg, les Revolutionäre Zellen (RZ, Cellules révolutionnaires) signent leur première action pour dénoncer la participation de cette multinationale au putsch militaire de Pinochet [89].
Après que se sont formés la Fraction Armée rouge [90] en 1968 et le Mouvement du 2 Juin en 1971, les Cellules révolutionnaires sont le troisième groupe à marquer la lutte armée en RFA. C’est grâce aux contacts établis à travers tout le pays lors du mouvement étudiant de 1968 que les liens nécessaires à une action commune ont pu se créer entre groupes. Quelques années de pratique collective ont permis d’aboutir à la création d’une structure qui, par le nom pluriel de Cellules révolutionnaires [91], met en avant l’idée d’un réseau de cellules actives. Dans le premier numéro de leur journal Revolutionärer Zorn (Colère révolutionnaire), en mai 1975, les RZ exposent les thématiques de leurs actions : anti-impérialisme, antisionisme et soutien des luttes de travailleurs, de femmes et de jeunes [92].
Les RZ axent leurs actions à la croisée des luttes autonomes, des mouvements sociaux de RFA et des révoltes internationales. Ils ponctuent leur quotidien d’actions clandestines d’ampleur, mais réaffirment constamment leur refus d’une hiérarchisation des luttes et des modes d’action, soulignant ainsi que les attentats n’ont de sens qu’intégrés à de larges luttes sociales. Jusqu’en 1993, les Cellules révolutionnaires signent un nombre impressionnant d’attaques, revendiquées par plus d’une centaine de communiqués.
Dans un climat social tendu, ils s’exposent alors aux lourdes peines que les lois anti-chaoten - font peser, bien qu’ils ne s’attaquent qu’à des cibles matérielles — mis à part de très exceptionnelles jambisations [93].
Leurs actions, très diverses, se rassemblent en quelques grands thèmes. Leur première apparition, contre la dictature chilienne, sera suivie d’interventions de solidarité avec des mouvements de libération populaire, notamment sandiniste, Palestinien et Kurde. Les États-Unis et l’OTAN, omniprésents en RFA, sont visés à de multiples reprises, essentiellement par le biais de leurs implantations militaires. À un niveau plus local, les actions des RZ se multiplient contre les politiques xénophobes et le maintien des frontières. À cet égard, les centres de rétention sont touchés, mais ce sont également tous les autres lieux d’enfermement institutionnel que les RZ dénoncent durant vingt ans : centres fermés pour mineurs, taules, asiles psychiatriques. La justice (juges, procureurs, avocats, tribunaux) et la police sont bien évidemment des cibles régulières. Y sont associées dans les dommages de nombreuses entreprises de recherche technologique collaborant au flicage et au fichage alors en plein essor. Les technologies génétiques sont elles aussi dénoncées vigoureusement : sous couvert d’avancée médicale, elles participent au renforcement du contrôle social et au contrôle démographique mondial. Les RZ participent également au mouvement massif d’opposition au nucléaire et, au début des années quatre-vingt, à celui contre la construction de l’aéroport de Francfort. Le thème des transports est aussi abordé par diverses actions des RZ, notamment en faveur du tarif zéro qui fait alors l’objet de campagnes populaires en Allemagne de l’Ouest. Enfin, ce sont également des sociétés de construction incarnant la spéculation immobilière et la gentrification des villes qui sont les cibles d’attentats. Et bien sûr, industries et patronat sont visés à plusieurs reprises en solidarité avec les luttes de travailleurs.
Cellules : féminin pluriel
En mars 1975, ont lieu deux actions antisexistes signées par « des femmes des Cellules révolutionnaires » : la cathédrale de Bamberg est incendiée en réponse au « sale rôle de l’Église dans l’oppression des femmes », et une bombe est déposée au Tribunal constitutionnel [94] après le rejet de la réforme de l’article 218 sur l’avortement [95]
Après avoir multiplié les mesures répressives tout au long de la décennie, l’État ouestallemand répond férocement à une importante offensive de la Fraction Armée rouge à l’automne 1977, et ceci en s’attaquant à l’ensemble des mouvements radicaux fortement marqués par l’assassinat en prison de plusieurs membres de ce groupe [96]. Quelques mois avant cette apogée de la violence d’État, les Rote Zora se forment dans un contexte extrêmement difficile pour la lutte. Pourtant, leur nom témoigne d’une certaine légèreté. Il est tiré du livre de Kurt Held Die Rote Zora und ihre Bande [97] qui raconte les aventures de Zora, gamine vivant dans les ruines d’un château avec d’autres enfants des rues. Ils s’organisent ensemble pour parer aux injustices, vivent en solidarité et aspirent à une vie libre. Ce n’est pas là semble-t-il une référence très sérieuse pour un groupe de lutte armée…
Réparties en moins d’une petite dizaine de cellules sur le territoire ouest-allemand, les Rote Zora s’ajoutent au réseau de Cellules révolutionnaires déjà existantes, partagent pour l’essentiel leurs positions, et utilisent les mêmes méthodes d’action et d’organisation. Leur nom porte les mêmes initiales RZ [98]. Le groupe se démarque cependant des autres cellules par un féminisme radical qui ne parcellise pas leur engagement : l’antipatriarcat est partie prenante d’une lutte totale contre le capital. Les genres et leurs rôles sont abordés comme les éléments d’un mécanisme structurel qui ne peut se comprendre qu’à la lumière d’une analyse politique et économique du système. À l’heure où le féminisme allemand s’étiole sous la pression d’une institutionnalisation croissante et dérive vers une introspection collective stérile, les Rote Zora se distinguent du mouvement des femmes en réaffirmant la connexion intrinsèque entre le combat féministe et la lutte des classes. Ainsi, que ce soit dans leurs actions indépendantes ou dans les actions menées conjointement avec d’autres cellules des RZ, les Rote Zora exposent d’autres angles d’attaque que la question féminine. Elles ne cessent cependant de mettre en évidence que les premières victimes des rouages du système sont les femmes.
La non-mixité des Rote Zora ne les place donc pas en marge des groupes d’action armée mixtes à qui elles apportent de nouvelles perspectives de réflexion, alors qu’elles se distinguent dès la fin des années soixante-dix du mouvement des femmes dont elles font une critique au travers de leurs actions et de leurs analyses : « Notre constitution en tant que groupe autonome de femmes au sein des Cellules révolutionnaires (RZ) a coïncidé d’une part avec la vague de désolidarisation à l’égard de la politique armée / militante qui a eu lieu en RFA en 1977, et d’autre part avec une polarisation du mouvement des femmes et lesbiennes [99]. Malgré de brillants débuts, le « nouveau mouvement féministe » — avec son abondance initiale d’actions militantes contre le sexisme et sa remise en cause radicale des conditions de vie personnelles — était déjà sur le déclin dans le dernier tiers des années soixante-dix. […] Une partie des femmes et lesbiennes a renoncé à tenter d’imposer de manière offensive des revendications politiques, a renoncé aux actions de portée politique pour se replier sur l’intériorité et l’ésotérisme. D’abord comprise par de nombreuses femmes et lesbiennes comme un élargissement de l’action féministe politique, pour beaucoup cette voie s’est rapidement avérée être une limitation consciente d’une politique féministe radicale et visible. » [100] La tendance dénoncée ici est symptomatique d’un courant de l’autonomie développé au cours des années quatre-vingt — dont nous avons aussi notre équivalent et dont nous constatons encore les écueils. Néanmoins, les Rote Zora ont eu de nombreux soutiens au cœur du mouvement des femmes, notamment dans les mouvements lesbiens.
Alors que la moitié des membres de la RAF sont des femmes, celles-ci seraient au total un tiers des participants aux trois principaux groupes de lutte armée que sont la RAF, le Mouvement du 2 Juin et les RZ [101]. Et si leur nombre est remarquable au sein de la RAF, c’est surtout le rôle qu’elles y assument qui est exceptionnel. Pour autant, la RAF n’a jamais posé ses actions sur des bases antipatriarcales et l’absence de liens avec le mouvement des femmes a pu être déplorée a posteriori par certains de ses membres [102] . Pour leur part, les Cellules révolutionnaires ont énoncé dès leurs débuts la libération des femmes comme l’une des bases de leur combat. En s’organisant de manière autonome, les Rote Zora développent ce pan de réflexion et d’actions, et constituent du même fait le seul véritable groupe nonmixte d’ampleur ayant opté pour l’action armée. D’autres groupes autonomes d’action directe se composent alors à cent pour cent de femmes (telles les Amazones de BerlinOuest) mais aucun autre ne s’est maintenu aussi longtemps que les Rote Zora, ces pétroleuses usant à de très nombreuses reprises de bombes incendiaires et d’explosifs contre des instruments et des lieux d’oppression.
Chaque cœur est une bombe à retardement
Après s’être un peu dévoyées dans une série d’actions contre des sex-shops en 1978 — et elles le reconnaissent dans leur brochure Mili’s Tanz auf dem Eis [103] — les Rote Zora s’attaquent rapidement à des instituts, entreprises et personnes en tant que rouages de cette société capitaliste de domination masculine. Leurs actions sont revendiquées avec le souci constant de « montrer que l’injustice et la violence ne sont pas seulement structurelles, mais qu’elles ont des auteurs tangibles et attaquables » [104], et d’encourager à la multiplication de ce type d’actes. Dans cette perspective, elles affirment l’impératif pour les femmes de rompre avec l’impuissance de la victime, et soulignent la jouissance que procure l’attaque. Pour contrebalancer un aspect folklorique de la violence politique qui a tendance à fasciner et donc à distancier (danger, aventure, ruse, habileté, capacités techniques, etc.), elles mettent en avant le plaisir que les actions peuvent procurer et soulignent la nécessité de démystifier la lutte armée, qui est dans la réalité souvent constituée de tâches quotidiennes peu valorisantes. De plus, « cet engagement dans la « lutte armée » devient souvent mystifié comme action révolutionnaire per se. Considérer comme particulièrement radicale la forme de lutte en soi, séparée du fond, engendre une mystification de la violence qui ne rompt pas avec sa définition dominante. »
S’il n’est pas plus à glorifier qu’une autre forme de lutte, ce type d’actions impose tout de même d’emblée une rigueur, une patience, et une minutie extrême qui lui confèrent une place particulière. Éviter les accidents pour soi comme pour les autres est un impératif qui ne laisse aucune marge d’erreur. De plus, à chaque étape — repérage, préparation, action — il faut prendre en compte la répression qui sera elle aussi toute particulière. Il s’agira dès lors de ne rien mystifier mais néanmoins de bien prendre la mesure de l’acte.
Dans les années quatre-vingt, les Rote Zora multiplient les actions dans toute la RFA en alternant actions conjointes avec les RZ et actions indépendantes. Elles entament au début de cette décennie une campagne contre la politique mondiale de contrôle des populations et contre les biotechnologies. Ces thématiques sont pour elles centrales dans la lutte antipatriarcale. Elles participent alors à de larges campagnes qui se développent tant dans la sphère légale que sur un terrain illégal. Elles ciblent alors essentiellement des centres de recherche en génétique, humaine ou agricole, des sociétés pharmaceutiques impliquées dans les stérilisations forcées, ou encore des acteurs et complices du commerce international de femmes. Leur contribution est donc matérielle, par les destructions qu’elles causent, mais réside aussi pour beaucoup dans les discussions que leurs positions provoquent. Leurs actions au début des années quatre-vingt ne se cantonnent cependant pas à ces seules thématiques puisque des spéculateurs immobiliers, des industries d’armement ou des sociétés de nouvelles technologies d’information font aussi les frais de leur colère durant cette période.
Des actions sont menées conjointement par les Rote Zora et les RZ jusqu’en 1985 : ensemble ils participent à une campagne très populaire pour la gratuité des transports entamée en 1975, en causant de multiples destructions, en imprimant et en distribuant de faux tickets dans une dizaine de villes du bassin de la Ruhr ; en 1982, à l’occasion du sommet de l’OTAN et de la venue de Reagan, une dizaine d’attentats cosignés visent des entreprises et installations américaines dans toute la RFA ; en février 1983, une attaque contre un médecin dénonce les stérilisations forcées ; en août 1984, des attentats sur les entreprises Kreutzer et Koch rappellent l’exploitation de la main d’œuvre carcérale et psychiatrique ; et enfin, en avril 1985, le dernier attentat commun vise Siemens dans le cadre d’un sommet du G7. En outre, les RZ et Rote Zora écrivent ensemble en décembre 1983 un texte critique sur le mouvement pacifiste [105] qui fit date, texte dans lequel ils décrivent celui-ci comme un mouvement bourgeois préoccupé uniquement par la paix des métropoles.
À partir de 1985, les Rote Zora se séparent plus nettement des Cellules révolutionnaires. Cette décision, qui, dans un premier temps, n’est pas une scission mais le choix d’une autonomie accrue grâce à une séparation plus marquée des structures d’organisation, est ultérieurement expliquée par plusieurs facteurs [106] . Pour l’essentiel, il s’agit d’abord du sentiment d’une inadéquation entre un discours féministe radical et une organisation mixte obligeant à certaines concessions, notamment à la nécessité de procéder à une hiérarchisation des luttes — puisque les hommes ont souvent une fâcheuse tendance à repousser la question de la libération des femmes au profit d’autres thèmes [107]. Ensuite, de la difficulté des rapports avec les hommes des Cellules révolutionnaires liée à l’impossibilité de faire admettre que la domination patriarcale est constitutive du pouvoir et qu’il ne peut y avoir de distinction entre « luttes générales » et « luttes spécifiques aux femmes » [108]. Et enfin, de questions de désaccords méthodiques puisqu’elles refusent deux nouveaux choix des RZ : la spécialisation (jusqu’alors chacun pouvait assumer tout type de tâche) et les attaques contre des personnes par jambisation.
L’une des actions les plus célèbres et les plus fructueuses des Rote Zora a lieu en 1987 : les Rote Zora soutiennent des travailleuses sud-coréennes alors en grève contre l’entreprise de textile Adler, l’une des plus grandes compagnies de manufacture de vêtements de RFA et dont la production a augmenté sensiblement grâce aux faibles salaires de ces ouvrières. Durant l’été 1987 a lieu une série d’attaques à la bombe incendiaire dirigées contre le siège social de l’entreprise et une dizaine de magasins de la chaîne Adler. Ces attaques, menées par les Rote Zora et auxquelles ont participé les Amazones de Berlin-Ouest, causent des millions de dollars de dégâts. Elles sont l’une de leurs plus belles victoires : Adler cède rapidement et prend en compte les revendications des Coréennes en grève. Les Rote Zora expliquent leur geste dans le communiqué de revendication : « nous ne nous battons pas pour les femmes du tiers-monde, nous nous battons à leurs côtés ».
En décembre 1987, une vague de perquisitions fait suite à des actions contre les technologies génétiques et de reproduction et les politiques xénophobes. Conscientes des difficultés qu’annonce cette offensive policière nommée Aktion Zobel, les Rote Zora se font plus discrètes. En décembre 1993, dans Mili’s Tanz auf dem Eis, elles énumèrent les difficultés auxquelles le mouvement est confronté : « Au cours des cinq dernières années durant lesquelles nous n’avons pratiquement pas fait parler de nous, nous nous occupions à notre niveau de tâches et questions de fond et d’organisation. Différents événements et évolutions nous ont amenées à ressentir et à admettre qu’il n’était pas possible de simplement continuer ainsi sans accroc : à ce moment-là, il y avait une vague de répression, avec les enquêtes policières, les perquisitions, les procédures judiciaires et les arrestations du 18 décembre 1987, le déclin du mouvement contre les technologies génétiques et de reproduction, la guerre du Golfe, l’intégration de la RDA, la dissolution du bloc de l’Est, l’intensification des offensives racistes / antisémites / fascistes contre les Noirs, contre les Juifs, les personnes sans abri, les lesbiennes et les gays, contre les femmes, les hommes et les enfants handicapés, et contre l’extrême gauche, l’augmentation de la violence sexiste — publique et « privée » — et tout autour de nous l’impuissance et la désorientation (probablement résultant de tous ces événements). »
La réunification allemande bouleverse en effet les conditions politiques du pays. Au début des années quatre-vingt-dix, l’axe de lutte se concentre sur l’antiracisme et l’antifascisme pour faire face à la résurgence du sentiment national, et avec lui des groupes néonazis. Bien que n’organisant plus d’actions conjointes, les RZ comme les Rote Zora orientent leurs attaques contre les politiques xénophobes. Face à l’ampleur de l’offensive et au peu de réactivité de la population, quelques RZ estiment que la gauche radicale a échoué sur cette question de politique migratoire. Pourtant, de nombreuses actions contre les politiques xénophobes ont été menées par quantité de groupes à travers toute l’Allemagne. Une fois de plus, les actions et textes des Cellules sont sujets à débats, commentaires et discussions. Sur le thème de la politique migratoire comme sur d’autres thèmes abordés antérieurement, les RZ et Rote Zora auront enrichi le mouvement tant par leurs positions que par les critiques qu’elles suscitent.
Le 3 octobre 1993, les Cellules révolutionnaires revendiquent leur dernière action (contre la police des frontières) alors que certains groupes des Cellules se sont déjà autodissous. À la même période, les attaques des Rote Zora connaissent un soubresaut. Elles s’attaquent en 1994 à la société Weigl-MEIGO, société qui vend aux municipalités d’infâmes colis alimentaires venus remplacer l’aide pécuniaire plus substantielle autrefois accordée aux réfugiés. Un an plus tard, en juillet 1995, par l’attaque du chantier naval de Brême, elles dénoncent la politique militaire de l’Allemagne qui vend des bateaux de guerre à l’armée turque. Les Rote Zora signent à cette occasion leur dernier communiqué.
En 1992, les services de renseignement confondent dans leurs calculs les actions des RZ et des Rote Zora et en estiment le nombre à 285. En 2001, lors du procès de membres présumés des Cellules révolutionnaires, le parquet fait les comptes à son tour et considèrent les RZ et les Rote Zora responsables de 186 attentats entre 1973 et 1995. 45 sont attribués aux seules Rote Zora. Leurs très nombreux communiqués d’actions, sans confirmer ces chiffres, ne laissent aucun doute quant à leur efficacité, et leur dynamisme n’explique pas à lui seul cette capacité de nocivité : la construction d’une structure solide et le soutien dont toutes les cellules ont bénéficié ont été primordiaux.
Créez de nombreuses cellules révolutionnaires !
Beaucoup d’autres groupes militants autonomes ont été des composantes à part entière du mouvement révolutionnaire en RFA, et ont mené des actions directes, particulièrement nombreuses dans certains domaines comme l’antinucléaire. Et si les Rote Zora s’en distinguent, c’est avant tout par leur choix de non-mixité, la diversité de leurs cibles, l’ampleur de leurs attentats, la longévité et l’efficacité du groupe : vingt ans se sont écoulés entre l’attaque du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe par des femmes des Cellules révolutionnaires et l’attentat contre un chantier naval de Brême. Vingt ans, c’est aussi la période qui sépare les premières des dernières attaques des RZ.
En 1987, il a fallu moins d’une semaine pour que soient écoulés les 3 000 exemplaires du livre Der Weg zum Erfolg (la Voie de la réussite) dans lequel les Cellules révolutionaires expliquent leurs stratégies et actions. Le fait est significatif de l’intérêt que suscitent les RZ et les Rote Zora. Le climat politique lui-même et la nébuleuse de mouvements révolutionnaires leur apportent un soutien inestimable et un écho certain. Si cela importe pour la répercution de leurs discours, cette popularité compte aussi dans la stratégie d’organisation.
Les RZ / Rote Zora se veulent plus un concept qu’une structure, en témoigne le slogan « Créez une, deux, trois, de nombreuses cellules révolutionnaires ! ». Contrairement à la RAF, qui est malgré elle relativement enfermée dans une lutte de soutien à ses prisonniers et à un bras de fer avec l’État, les RZ et Rote Zora font en sorte de rester liés à la base sociale avec l’objectif de multiplier les foyers de révolte et les cellules en éveil, pour « gagner les cœurs et les esprits ». Écartant le choix de la clandestinité totale, dans ce souci de rester proche des luttes, elles choisissent de propager la lutte armée au même titre qu’elles encouragent à d’autres types d’actions beaucoup moins criminalisées. Pour l’ensemble des Cellules, l’action armée n’est à considérer que comme une part du mouvement révolutionnaire et s’associe à de larges campagnes, à des mouvements sociaux et n’a pas de primauté sur le fait de distribuer des tracts, des brochures, de manifester, de publier, de squatter, d’organiser des grèves, etc. Effectivement, si l’on accorde une préférence à la légalité, ou à l’illégalité, c’est que le Droit a conservé sa valeur et qu’il est encore en mesure d’influencer intérieurement l’action. Il faut donc prendre en compte la loi comme n’importe quel autre élément constitutif de l’élaboration de toute pratique, et considérer l’État comme une simple mosaïque de puissances dont l’efficacité réelle est à évaluer, pour déceler les moments et les endroits où sa puissance peut être brisée.
Ainsi, un réseau solide assure des bases de repli et de soutien. Et la méthode est efficace, tant concernant la stratégie des opérations que l’esquive de la répression, puisque cela a longtemps permis aux Rote Zora d’être publiquement actives sans que soient repérées leurs activités clandestines.
Ne pas se plier à l’alternative posée par l’État, « au libre choix entre deux types d’existence meurtrière » que sont la clandestinité (underground) ou la vie à découvert (overground). Autant le romantisme de l’illégalisme est stérile, car il pose d’emblée une distanciation dans la lutte, autant le crétinisme du légalisme (et de l’illusion pacifiste) comme principe nous enchaîne à l’État dans la pire position de soumission. En effet, la frontière entre légalité et illégalité est une frontière imposée par l’État, et tout mouvement d’émancipation ne doit la prendre en compte que d’un point de vue tactique, et non comme une question de principe. L’enjeu est alors, tant intellectuellement que sentimentalement, de s’émanciper de la puissance de l’ordre établi, et de n’aborder l’État, le Droit et les lois que sous un angle purement stratégique et non plus comme un ordre naturel. Et c’est ainsi que les Berlinois du Mouvement de 2 Juin, très pragmatiques, démystifient le passage à la clandestinité : « La vie illégale n’est pas grand chose. Ça peut arriver à n’importe qui, c’est comme de marcher dans une merde de chien. […] Elle est quelque chose de tout à fait quotidien dans un État policier. Nous devons rester réalistes. » [109] C’est dans cette prise de position, dénuée de tout principe face à la loi, que réside la seule façon de nier pratiquement, par principe, la validité du Droit et de l’État.
Le mode opératoire que s’imposent les RZ permet une grande visibilité de leurs actions, sans les obliger à entrer en totale clandestinité : organisation horizontale, noms de code, absence d’informations entre cellules sur leur constitution. Une dizaine de cellules sont coordonnées mais toutes les personnes faisant partie des RZ ne se connaissent pas et les contacts entre cellules sont limités au maximum. Pour que soit possible la cohérence des actions et le fonctionnement de leur journal Revolutionärer Zorn [110], on peut cependant imaginer des rencontres sporadiques d’un très petit nombre de membres des différentes cellules. Tout est mis en œuvre pour que la discrétion de l’organisation soit protégée, et avec elle les personnes qui la composent. La sécurité implique une prise de renseignements sur ceux et celles qui veulent entrer dans les Cellules (sur la famille, les relations amoureuses, le passé, les amitiés, etc.) pour éviter les indics et infiltrés. Entre membres des RZ, des distances apparentes sont conservées en public. Le fragile secret de leur identité politique tient à des précautions quotidiennes soigneuses. L’organisation stricte de la communication, des déplacements et de la préparation des actions garantit une sécurité nécessaire aux groupes, ainsi qu’un certain cloisonnement qui permet d’éviter un effet domino en cas de problème : des événements ultérieurs le confirmeront. Par ailleurs, on peut penser que d’autres cellules aient répondu à l’appel « Créez de nombreuses cellules révolutionnaires » sans avoir été en contact avec ce réseau.
Les RZ et les Rote Zora ont des structures qui laissent la prise de décision et le choix des cibles se faire de manière décentralisée. Les groupes élaborent ensemble les axes stratégiques — au travers notamment de leur journal paru en neuf numéros de mai 1975 à octobre 1986, Revolutionärer Zorn, qui fait le lien entre les cellules des différentes villes — mais chaque cellule agit de manière autonome en accord avec les principes et objectifs d’action que le mouvement s’est fixés. Les textes venus des différentes cellules sont, semble-t-il, rassemblés, soumis à la lecture et aux discussions de chaque cellule puis publiés dans le Revolutionärer Zorn afin d’être rendus publics. Par le biais de ce journal, de fréquents conseils techniques sont aussi partagés et diffusés au sein du mouvement autonome. La fabrication et la manipulation d’engins explosifs est très dangereuse et, tout autant que la nécessité d’agir, l’ensemble du mouvement radical a toujours pris très au sérieux le risque d’accident. Il préfère alors se charger de la diffusion de recettes assorties de nombreux conseils de précaution — tel que toujours procéder au préalable à des tests avec de petites quantités — plutôt que laisser circuler des recettes peu fiables.
Un livret pratique explique ainsi les méthodes employées — toujours artisanales et avec du matériel que chacun peut se procurer, pour des questions de sécurité et d’accessibilité — pour que d’autres groupes puissent les tester, les améliorer, et, le cas échéant, les critiquer. L’utilisation d’explosifs, que les RZ préfèrent aux autres moyens de destruction, est cependant très souvent remise en cause par les groupes autonomes : l’appel à des mesures précautionneuses ne suffit pas à écarter tout risque d’accident et leur utilisation ne semble pas toujours se justifier par les destructions qu’ils provoquent, égalables par d’autres moyens.
En février 1987, les RZ déposent une charge explosive au ZSA [111] de Berlin qui en éventre la façade. Cinq mois plus tard, les dénommés Revolutionäre Viren [112], avec quelques litres d’essence, incendient totalement cette administration chargée du traitement des demandes d’asile. Efficaces, les Revolutionäre Viren font ainsi une critique en acte des méthodes des RZ. Une certaine satisfaction s’exprime alors au sein du mouvement radical qui apprécie l’ironie de la situation, et qui, concernant le ZSA, retiendra davantage l’action des Revolutionäre Viren que celle des RZ.
Les RZ suscitent une autre controverse importante, au sujet de l’implication de quelques-uns des leurs dans des actions internationales. La participation de ceux-ci aux côtés du Front populaire de libération de la Palestine à deux actions d’envergure (la prise d’otages au siège de l’OPEP à Vienne en 1975 et le détournement d’un vol Tel-Aviv -Paris sur Entebbe en 1976 [113] ) puis dans des opérations avec Carlos semble relever d’une implication personnelle, et non d’une stratégie décidée collectivement. C’est pourtant l’ensemble des RZ qui devra répondre à ce sujet aux critiques récurrentes, en décembre 1987, après la mort d’un ex-RZ, dans le texte « Gerd Albartus est mort ». Bien que, selon ce texte, les Cellules semblent s’être orientées vers deux branches distinctes, l’une social-révolutionnaire agissant sur le territoire de la RFA et l’autre internationaliste travaillant avec des groupes de lutte armée étrangers, les communiqués de revendication des RZ n’ont toujours concerné que les actions limitées aux frontières allemandes. Aucune de ces actions internationales n’a été cosignée par les Cellules. Pourtant, ce texte sème le trouble, et plus encore, surprend la mouvance radicale qui découvre l’implication complexe de certains RZ dans des actions internationales qui lui sont stratégiquement étrangères, car elles impliquent un face à face plus direct avec l’État.
Dans les années quatre-vingt, les RZ et Rote Zora s’organisent au milieu d’une multitude de groupes. Certains ont d’ailleurs pu attaquer des cibles semblables aux leurs, telles que, par exemple, Siemens, l’institut Max-Planck ou des bases militaires américaines. D’une manière générale, les RZ et Rote Zora ne sont jamais isolés, et les campagnes qu’ils et elles engagent alimentent les débats internes à la mouvance, tout en suscitant un débat public large. Bien que la RAF et les RZ soient les deux groupes dont l’histoire ait principalement retenu les noms, il ne faut pas oublier que c’est avant tout ce foisonnement de groupes actifs qui a marqué la période. Durant ces années, environ 70 % des attaques étaient signées par d’autres groupes que les RZ et la RAF [114] .
Tous ensemble, ils font preuve d’une réelle efficacité et les moyens policiers dédiés à la traque des mouvements de lutte armée et des groupes actifs sont immenses. Les mailles se ressèrent avec les années, et si les autonomes sont seulement affaiblis, les Cellules et les Rote Zora quant à elles mettent bel et bien un terme à leur histoire. Leurs expériences, leurs réflexions et leur stratégie n’ont pas cessé d’influencer les mouvements radicaux, sans pour autant en avoir constitué une avant-garde. Les Rote Zora ont en outre établi une critique efficace du mouvement des femmes. Leurs actions et leurs textes ont contribué au développement d’un féminisme politique révolutionnaire enrayant les contradictions du féminisme culturel pseudo-radical. Le combat des femmes n’a pas d’issue dans la cause égalitariste mais sur tous les autres fronts.
La fin d’une histoire ?
Pour les autorités, les RZ et les Rote Zora ont eu, et conservent jusqu’à aujourd’hui, une dimension largement inconnue : leur clandestinité n’était que relative et leur vie à découvert rendait paradoxalement leur identification difficile —ils étaient d’ailleurs qualifiés de Feierabend-Terroristen [115] — tandis que l’organisation décomposée en petites structures compliquait la reconstitution du puzzle. En 1977, l’arrestation de Gerd Albartus et de Enno S. permet à la police d’identifier un minimum les RZ sur lesquelles elle n’avait jusqu’alors aucun élément. Par la suite, elle recueille la plupart de ses informations sur le fonctionnement de l’organisation et sur ses membres essentiellement grâce aux déclarations de deux autres personnes arrêtées, et repenties. Puis, en 1978, elle soutire de nouveaux éléments à un membre des RZ hospitalisé et soumis à de très forts calmants : une bombe qu’il manipulait lui a fait perdre les yeux et les pieds. Sous l’effet des médicaments, il donne malgré lui des noms, des informations sur le fonctionnement du groupe, les codes et les lieux de rencontre utilisés fréquemment. Quelques semaines plus tard c’est Hans-Joachim Klein (ex-RZ ayant participé à la prise en otages des ministres de l’OPEP en 1975 à Vienne) qui accorde une interview au Spiegel [116].
Tarek Mousli a, quant à lui, été le principal témoin à charge d’un procès ouvert en mars 2001 contre cinq membres présumés des RZ pour des attentats commis entre 1986 et 1991. Toutes les accusations sont basées sur ses déclarations alors qu’il a négocié sa sortie de scène avec la police pour continuer sa vie sous une nouvelle identité. Taupe ou repenti, quel qu’ait été son véritable rôle policier, il permettra aux juges de condamner en 2004 Rudolf et Sabine à trois ans et neuf mois, Matthias à quatre ans et trois mois et Axel et Harald à deux ans et dix mois.
Du côté de Rote Zora, les informations sont nulles. Grâce à quoi, jusqu’à la fin de l’activité du groupe, aucune femme n’a été condamnée pour avoir directement participé à ses attentats. Des arrestations ont pourtant bien eu lieu, notamment en décembre 1987 lorsque la police organise d’importants raids à travers la RFA dans le cadre de l’enquête sur les attentats commis contre des acteurs de la recherche en technologie génétique et de reproduction. Plusieurs personnes qui ont échappé aux raids entrent en clandestinité tandis qu’Ingrid Strobl (du journal féministe Emma) et Ulla P. (de Frauen gegen Bevölkerungspolitik) sont accusées d’avoir soutenu les Rote Zora. La pression de la rue, la solidarité et l’évident manque de preuves permettent la remise en liberté d’Ulla après huit mois de détention préventive. À cette époque, le mouvement des femmes issu de l’autonomie est très fort, ce qui permet qu’un important mouvement s’organise pour la libération d’Ingrid Strobl et contre l’isolement en détention infligé au titre de l’application de l’article de loi 129a.
Ingrid est condamnée en 1989 pour « soutien à un groupe terroriste » à trois ans de prison, mais le jugement est annulé en cour de cassation en 1990 : Strobl aurait manifesté son soutien aux Rote Zora, notamment par écrit, mais il est reconnu que cela ne suffit pas à constituer une preuve de son implication dans les attentats. La procédure qui la visait portait sur l’achat d’un réveil ayant servi de détonateur. Ce sont en effet les réveils qui seront à plusieurs reprises l’objet d’attention dans les enquêtes : les Rote Zora utilisaient des réveils d’une même marque et d’un même type. La police avait donc fait numéroter à la fabrication tous les réveils semblables à ceux retrouvés sur les précédents attentats et fait placer des caméras chez tous leurs revendeurs.
Le jour des perquisitions et arrestations de l’Aktion Zobel, en décembre 1987, Corinna K. évite les raids de la police et fait partie de ceux qui passent en clandestinité. Elle se rend aux autorités fédérales le 25 octobre 1995 et son procès commence en mars 1998. Elle est accusée d’avoir été membre des RZ et des Rote Zora pendant onze mois en 1987, et condamnée à dix-huit mois avec sursis. Jusque là, elle est donc la seule à avoir été frappée par l’article 129a pour participation aux Rote Zora…
Mais en décembre 2006, Adrienne G., alors âgée de 58 ans, se rend aux autorités fédérales après une cavale de dix-neuf ans. Lors de son procès en avril 2007, elle sera jugée pour appartenance à une organisation terroriste au sein des Rote Zora : elle aurait été filmée en train d’acheter deux réveils numérotés par la police et qui ont servi lors des attentats de décembre 1986 (centre de technologie génétique de Berlin) et juin 1987 (Adler à Haibach). Jugée vingt ans après les faits, Adrienne est condamnée à une peine de deux ans avec sursis.
La capacité des Rote Zora d’esquiver la répression tout au long de leur vingt ans d’activité est une raison suffisante pour s’intéresser à leur mode de fonctionnement. Mais c’est loin d’être l’unique élément qui nous ait paru digne d’intérêt et qui nous ait encouragés à traduire et publier quelques-uns de leurs communiqués et interventions, plus de trente ans après la création de leur groupe : les questions soulevées par leurs textes et leurs actions restent d’une actualité brûlante et le resteront tant que durera ce vieux monde. Les Rote Zora imposent la violence révolutionnaire et expliquent d’une manière claire et directe le choix de l’offensive. Que ce choix soit entendu et reconnu nous importe, et plus encore qu’il soit compris comme une preuve de la possibilité de rompre avec l’ascendant de la peur. Et si nous avons voulu nous pencher particulièrement sur cette bandite de Rote Zora, c’est pour propager son mot d’ordre : « La résistance est possible ! »
Chaque cœur est une bombe à retardement
paru dans le numéro 6 de Revolutionäre Zorn, janvier 1981.
De tout temps les femmes ont combattu dans des groupes armés, cependant leur participation à la lutte a le plus souvent été dissimulée. Mais les temps changent et la participation des femmes à la guérilla est devenue si importante que le mécanisme ne fonctionne plus. De même a été dépassée la traditionnelle répartition du travail : les femmes prenant en charge les tâches relevant de l’infrastructure et les hommes faisant les actions. Les groupes subversifs de femmes comme les Rote Zora restent encore peu nombreux mais ça changera aussi ! Non seulement nous voulons mener nos propres actions, mais nous voulons aussi exposer notre manière de voir les rapports figés dans lesquels nous vivons, même si cela ne nous est pas facile.
Avant tout, nous voulons mettre au clair les deux points suivants :
Tout d’abord, penchons-nous sur la manière dont fonctionne le mécanisme impérialiste d’oppression des femmes ici et dans les pays du tiers-monde. Sur cette question nous avons dû constater que les analyses de l’impérialisme se limitent la plupart du temps à une étude des structures de pouvoir politiques, économiques et militaires, et négligent les stratégies de l’impérialisme à l’encontre des femmes ici et dans le tiers-monde. Pour nous, il est insuffisant de dire : à partir d’une analyse de l’impérialisme nous définissons l’OTAN comme cible et, parce que nous sommes des femmes attaquant l’OTAN, la lutte des femmes acquiert son orientation révolutionnaire. Selon ce point de vue, la lutte de libération consisterait de nouveau à attaquer seulement les structures de pouvoir centrales de l’impérialisme, en mettant entre parenthèses les rapports de violence quotidiens au travers desquels nous faisons l’expérience de la destruction, de l’oppression et de l’exploitation. Pour nous, c’est aussi une part de liberté gagnée, un sentiment de vie et de force, que de mettre un peu le feu au cul à un connard de propriétaire ou à son homme de main, à la mafia atomique, etc. Le seul problème, c’est que nous voulons faire plus que ce que nous pouvons en pratique pour l’instant.
Mais ça va changer aussi !! De plus, les actions contre la violence quotidienne sont maintenant compréhensibles, peutêtre pas par la majorité, mais par tous ceux et celles qui n’ont pas laissé leur cerveau se faire endormir. C’est plus difficile pour les attaques contre les structures de pouvoir centrales et étatiques. Elles doivent être planifiées et réfléchies de manière très précise afin que le sens politique en soit clair.
Nous pensons fondamentalement qu’il n’y a pas de cible qui puisse faire basculer l’État. La chance de réussite d’un mouvement révolutionnaire réside bien plus dans l’attaque de toutes les conditions de vie qu’il engendre. L’attaque des institutions centrales et étatiques n’en est qu’une partie. Il est aussi illusoire — et même dogmatique — de mettre toutes ses aspirations révolutionnaires dans une seule action, une unique cible. C’est bien plus l’organisation d’une continuité dans les groupes armés qui ouvre une perspective d’espoir et de victoire.
Un autre point sur lequel nous avons réfléchi est le mouvement féministe. Nous voulons comprendre pourquoi le mouvement féministe a perdu sa force explosive révolutionnaire et a pris le chemin d’une « nouvelle intériorité » [d’un repli sur la sphère du personnel N.D.T.].
Il n’y a pas de lutte féministe unique et exclusive, mais plusieurs formes de luttes de femmes et, à l’intérieur de chacune, il y a toujours plusieurs éléments en mouvement : outre les rapports de sexes, il y a les rapports de classes, la nationalité, la situation concrète.
Même si c’est aujourd’hui tombé dans l’oubli, la conception du racisme aux États-Unis a aidé le mouvement féministe à identifier sa propre oppression en tant que sexisme.
Stockely Carmichael [117] a parlé une fois de l’importance de la définition. Pour ce faire, il a cité Alice au pays des merveilles. Dans ce livre, il y a une discussion entre Humpty Dumpty et Alice à propos des définitions. Humpty Dumpty dit, d’un ton assez dédaigneux : « Quand j’emploie un mot, il a exactement la signification que je lui donne. Ni plus, ni moins ». Alice lui répond : « La question est de savoir si tu peux faire signifier tant de choses aux mots ». « La question, dit Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître. C’est tout. » [118]
C’est effectivement la question cruciale : qui sera le maître ? Le fait même qu’il semble impossible de dire « qui sera la maîtresse », montre que c’étaient et que ce sont les hommes / maîtres [119] blancs qui donnent leur signification aux humains et aux choses.
Ainsi l’histoire de l’Europe et de l’Amérique est-elle écrite par des hommes blancs. Ils ont défini ce que sont les personnes de couleur et les femmes de ce monde. La valeur qu’ils accordèrent aux femmes comme aux personnes de couleur, fut celle « d’êtres naturels incultes » et c’est ainsi que fut légitimée leur domination. Les femmes et les personnes de couleur durent être « civilisées », ce qui ne veut rien dire d’autre que la destruction de toute forme de conscience autonome, qui s’exprime par exemple dans une histoire et une culture propres. Et quand les femmes ou les personnes de couleur ne voulurent pas accepter les « bénédictions » de la culture masculine occidentale, lorsqu’elles s’y opposèrent, elles furent impitoyablement massacrées, comme ce fut par exemple le cas des femmes en Europe à l’époque de la chasse aux sorcières et des Indiens d’Amérique Latine aujourd’hui encore.
La reconnaissance du racisme et du sexisme comme partie intégrante du système de domination patriarcale relève encore du vœu pieux, et le sexisme reste à peine évoqué comme moyen d’oppression et de division dans les analyses courantes de l’impérialisme. Si nous écrivons maintenant sur le sexisme en général et sur la division spécifiquement sexuée du travail, ce n’est pas seulement pour prendre la parole en tant que femmes, mais parce que nous sommes convaincues que, sans l’étude concrète du sexisme, on ne peut comprendre ni la situation dans le tiers-monde et dans les métropoles, ni le mouvement féministe.
L’oppression des femmes est antérieure au capitalisme, ce n’est pas une nouveauté. Une des raisons en est que la capacité des femmes à avoir des enfants fut et reste considérée comme une de leur fonction physiologique et naturelle. Avoir des enfants ou pas n’est pas compris comme un acte conscient, comme une interaction avec la nature, mais comme la nature ellemême. Seules les activités intellectuelles ou manuelles sont perçues comme une confrontation avec la nature et comme travail, pas celles de la poitrine ou de l’utérus de la femme.
La théorie marxiste n’a pas non plus dépassé cette conception du travail, selon laquelle on traite la nature biologique de la femme comme une ressource naturelle. Selon les besoins économiques, elle est diversement exploitée. Dans le tiers-monde, les femmes sont stérilisées de force, dans les métropoles on leur promet de les aider matériellement pour les inciter à faire des enfants. L’avortement est qualifié de meurtre de masse. Le facteur économique de l’exploitation de la capacité des femmes à enfanter est doublé du facteur raciste. Les craintes et les plaintes poussées dans les médias sur la baisse de la natalité et sur le risque de disparition du « peuple allemand » montrent clairement de quoi il s’agit : seules les « femmes allemandes » doivent faire des enfants ; on recommande — voire on ordonne — aux femmes de Turquie, d’Espagne, de Grèce, etc. d’utiliser des contraceptifs ou de se faire stériliser.
Mais cela ne suffit pas encore à la classe dominante : les recherches dans le domaine des bébés-éprouvettes et de la manipulation génétique montrent clairement la volonté d’arracher définitivement aux femmes le fait de disposer seules de leur capacité à faire des enfants.
Le rapport à la nature de non-réciprocité et d’exploitation, selon lequel les femmes puis d’autres classes et peuples furent ramenés à une fonction naturelle, est la caractéristique de toutes les formes de production masculines, y compris le capitalisme. Cette relation à la nature fondée sur l’exploitation nous a amenés aujourd’hui au bord de la catastrophe écologique.
La division sexuée et raciste du travail s’est développée sur ces bases et a fixé des rapports de production dans lesquels planter de la canne à sucre ou du riz n’est pas un travail de blanc, les tâches ménagères ne sont pas un travail d’homme, et frapper les femmes et les enfants n’est pas de la violence. Mais cette division du travail n’est pas un phénomène superstructurel, elle ne se fonde pas sur des représentations ou des pensées fausses qu’il suffirait de reconnaître pour les changer, elle est le fondement économique de la surexploitation par le capitalisme.
Dans toutes les analyses sérieuses de l’impérialisme, nous avons lu que dans le tiers-monde coexistent des formes de production archaïques précapitalistes et d’autres hautement monopolistiques. En observant l’évolution concrète, on a découvert qu’une évolution capitaliste constante ne faisait pas disparaître ces formes de production « archaïques ». C’est exactement le contraire qui s’est produit puisqu’elles se sont et continuent de se reproduire sans cesse. Un fait marquant est que ce problème d’hétérogénéité des formes de production n’a pratiquement été étudié que pour le tiers-monde. Dans les métropoles, des formes de production homogènes sont communément admises.
« Vu sous un autre angle, il est étonnant que la question de l’hétérogénéité ne se pose pas pour le premier monde. Ici ne semblent régner que des rapports de production homogènes. Cette affirmation n’est pas seulement eurocentrée et à la gloire du capitalisme… elle est aussi sexiste parce qu’elle dissimule et même nie le fait que chez nous aussi une force de travail est surexploitée, rétribuée en dessous de ses coûts de reproduction et que la moitié de l’ensemble des heures de travail accomplies — à savoir les tâches domestiques — n’est pas rémunérée. » (C. von Werlhof [120])
Dans ces analyses, il est expliqué que les producteurs non-capitalistes, ceux qui produisent des marchandises sans salaire en retour, sont les femmes au foyer du monde entier, les paysans du tiers-monde qui font de l’agriculture de subsistance, les hommes et femmes marginalisés — essentiellement dans le tiers-monde.
Ce sont eux / elles qui réalisent la plus value, et comme l’écrit Rosa Luxemburg « le fait déterminant est que la plus-value ne peut être réalisée ni par les ouvriers, ni par les capitalistes, mais par les couches sociales qui produisent de manière non-capitaliste ».
Il est devenu clair pour nous que le sexisme et le racisme ne sont pas une fausse représentation et une vue de l’esprit qu’il serait possible de changer par l’éducation et la bonne volonté. Ce sont les rapports économiques qui produisent et reproduisent sans cesse sexisme et racisme. Ils sont tout simplement indispensables pour que l’impérialisme puisse fonctionner. Cela n’est pas contradictoire avec le fait que, d’autre part, ils puissent également être utilisés comme instrument politique pour diviser les opprimés. L’impérialisme est le stade du capitalisme où la « rationalité » de la forme de production capitaliste — qui a besoin d’humains pour exploiter leur force de travail — ne fait autorité dans le tiers-monde qu’au bénéfice de quelques-uns. La majorité des êtres y sont pressés comme des citrons, sans égard ni pour leur santé, ni pour leur espérance de vie. Et quand ils sont trop nombreux, la stratégie est celle de l’anéantissement. La barbarie n’est pas une vision futuriste, nous en avons déjà atteint le stade.
Dans les métropoles, les rapports de violence sont plus dissimulés. Ici, c’est encore la violence de la contrainte économique du capitalisme qui reste déterminante et qui s’est établie dans la tête des gens comme une violence normale. Mais la violence physique directe exercée par l’État, au travers de ses organes de répression, est de plus en plus importante lors des conflits sociaux qui se trament.
De manière générale, on peut constater que le développement du capitalisme n’a pas conduit, même dans les métropoles, au remplacement de formes de violences directes par d’autres, mais a tout simplement abouti à une hausse de la violence.
Les femmes sont exposées à tous les niveaux de violence, à la forme indirectement et structurellement violente de ce système social qui fige et rigidifie toute forme de vie, comme au rapport de violence brutal, direct et personnel avec les hommes. Au cours des dernières années, on a assisté à l’augmentation des délits violents contre les femmes dans les pays où l’égalité des droits est reconnue de manière formelle et juridique.
L’ampleur de l’usage manifeste de la violence de la part des hommes à l’encontre des femmes a été rendue publique grâce au travail des maisons des femmes et des numéros d’appels d’urgence. Les femmes font l’expérience de la violence de manière quotidienne, sous des formes différentes et à des degrés divers. Elles se font humilier, rabaisser, frapper, violer. En RFA, une femme est violée toutes les quinze minutes ! 50 % des femmes sont violées par des hommes qu’elles connaissent. Chaque année en RFA, elles sont quatre millions à être maltraitées par leurs maris ! Les facteurs déterminants des structures de violence sont les maltraitances de femmes au sein de la famille, le viol, la menace de viol et l’esthétisation de la violence contre les femmes dans les médias, la publicité et l’industrie de la culture.
Comprendre que la violence contre les femmes n’est pas une exception mais un principe général de la domination des hommes a permis de reconnaître que la lutte contre la violence sexiste expérimentée personnellement est indissociable de la lutte contre chaque forme de violence du système. D’une façon générale, l’augmentation de la violence physique sociale est constatée, avec la perte de sens de la vie et l’anonymat des rapports, et elle trouve dans le rôle social des femmes ses victimes. Le fait que la police et la justice couvrent cette violence montre clairement l’imbrication de ces rapports de violence homme / femme, au-delà du mariage et de la famille, dans le système de défense de la domination patriarcale. En même temps, la hausse de la violence souligne l’instabilité même du système. La contradiction entre l’exigence d’égalité totale des femmes et la nécessité de leur oppression tangible pour le maintien de la domination reste pour ce système une contradiction sans solution.
Les femmes vivent « en exil » car les institutions qui structurent la société, comme le système gouvernemental, l’économie, la science, la culture, les médias, l’Église, la police et l’armée sont régies et marquées par les hommes. Ces institutions sont déterminées par le principe de la hiérarchie, du pouvoir et de la lutte pour le pouvoir. Par conséquent, les hommes aussi sont concernés par la domination, la violence et l’oppression. Ils doivent se soumettre à ces principes pour maintenir la prédominance du masculin et du maître. Mais notre oppression va au-delà de ça : dans une société patriarcale, les femmes sont opprimées sans cesse et partout, et sont confrontées à la violence ouverte ou dissimulée. Les femmes ont tendance à éviter autant que possible une confrontation ouverte avec le pouvoir. Elles restent en exil, c’est une technique de survie, mais aussi une attitude de victime. Cette attitude conduit à se soustraire à sa responsabilité face aux rapports sociaux et de la sorte à en devenir complices. Ainsi, le fait que les femmes font l’expérience de la violence n’excuse en rien le fait qu’elles reportent cette violence sur leurs enfants. L’intériorisation du fait d’être femme, la manière la plus efficace de maintenir la domination, passe par des formes subtiles d’empêchement de la prise de conscience de soi — par l’éducation, la morale, l’amour — qui posent des normes et contraignent au conformisme. Le pouvoir est exercé de manière d’autant plus sûre qu’il est discret, si bien que les femmes assument, supportent et même s’identifient à leur fonction sociale sans que la violence ne soit employée de manière manifeste. C’est pourquoi la situation des femmes mène davantange au rejet identitaire et à l’autodestruction qu’à la lutte contre sa propre oppression.
Le mouvement féministe a fait de la situation personnelle d’oppression de la femme le point de départ de sa pratique politique. La séparation entre le privé et le politique a pu être supprimée. Le personnel était politique et le politique transposé dans le personnel. La force explosive et révolutionnaire résidait dans la conscience du lien direct entre la suppression de la souffrance personnelle et la nécessité d’un bouleversement social. L’idée d’un changement social radical — beaucoup plus radical dans son attaque des institutions de base de cette société et bien plus révolutionnaire dans le changement de conscience de chacun que toutes les révolutions précédentes — créa une grande force chez les femmes.
De nouvelles formes et contenus amenèrent à se détacher du mouvement de gauche et menèrent à l’autonomie organisationnelle du mouvement féministe.
L’autonomie a induit d’importants processus : remettre en question les valeurs de la société des hommes, ne pas chercher de perspectives à l’intérieur des structures de pouvoir de la société, ne pas vouloir exercer une influence en participant au pouvoir, ne pas définir la libération des femmes par rapport au rôle des hommes. Cela a conduit à la création d’espaces de liberté pour échapper aux structures patriarcales. C’était, et cela reste très important, car aucun mouvement n’a autant besoin de lutter contre sa propre identification avec l’oppresseur que le mouvement féministe !
En attaquant toutes les structures d’oppression est né l’espoir de ne pas être intégrables, d’être foncièrement porteuses du changement révolutionnaire et de le développer.
Mais à cause de l’importance démesurée accordée à l’expérience subjective — qui est aussi une conséquence du tabou qu’elle constituait dans les groupes de gauche et de la difficulté à transformer la reconnaissance de l’oppression personnelle en actions directes de résistance — la politique de la subjectivité devint une « intériorité », c’est-à-dire un changement personnel sans changement de la société.
Ce chemin vers une nouvelle « intériorité » fut favorisé par la situation de classe de beaucoup de femmes dans le mouvement féministe. Pour des femmes possédant une « bonne » formation professionnelle il y avait, et il y a, de réelles possibilités de trouver une place dans cette société et de chercher son petit « bonheur » subjectif. Mais comme l’impuissance vis-à-vis des rapports sociaux n’est pas abolie, ce chemin se révèle une impasse. On nourrira l’aspiration au « bonheur » sans jamais l’atteindre.
Après la campagne contre le paragraphe 218, la résistance à l’intérieur du mouvement féministe se développa presque uniquement sur le point de la confrontation avec les hommes en tant qu’individus. Des groupes d’autodéfense, des groupes d’appels d’urgence contre le viol et, avant tout, des maisons des femmes se constituèrent.
Certes la répression d’État fut décrite et analysée mais elle ne fit pratiquement pas réagir. Les deux congrès de femmes qui eurent lieu en 1978, Femmes contre la répression à Francfort et La violence contre les femmes à Cologne, montrèrent clairement le dilemme du mouvement féministe. Les deux expériences qui coexistaient — celle de la violence comme une attaque quotidienne et celle de la violence comme oppression clairement dirigée par l’État — ne furent pas traitées ensemble. Le fait de renoncer à l’élaboration du lien entre oppression capitaliste et oppression genrée, et de renoncer à identifier qui est le maître, eut des conséquences sur les « projets d’entraide » (maisons des femmes, appels d’urgence, centres de femmes). Cela mena à ce qu’ils aient tendance à ne traiter que les situations d’urgence. À partir du moment où les femmes se limitent elles-mêmes à ne remédier qu’à la misère des femmes sans appréhender et attaquer les causes sociales, l’opposition à l’État est abandonnée, aucune garantie d’intégrité n’est apportée, et ce qui se passe c’est que la radicalité par rapport au sexe masculin se termine chez les flics. Des négociations avec les keufs et l’appareil judiciaire pour aider la femme battue et punir le violeur ne peuvent pas remplacer une carence de pouvoir et ne peuvent que dégénérer en complicité avec l’État. Et précisément sur ce point les tentatives massives d’intégration de l’État ont pu prouver leur efficacité. L’objectif des tentatives d’intégration était et reste de détruire la force révolutionnaire explosive du mouvement féministe pour que les femmes deviennent des administratrices sous-payées de la misère.
On retrouve une contradiction similaire dans le domaine de la culture féministe. La radicalité personnelle par laquelle beaucoup de femmes lesbiennes ont rompu avec le sexe masculin — ce qui s’est aussi traduit par une nouvelle et florissante créativité dans le domaine du théâtre, de la musique, de la littérature, de la peinture — n’a pas réussi à les empêcher de devenir partie intégrante d’une sous-culture tolérée par l’État. Les rêves lesbiens sont certes des rêves radicaux, mais ils trouvent leur place ici aussi, dans la métropole.
Pour une minorité privilégiée qui abandonne la volonté d’agir sur la société, et par là même l’espoir d’une libération pour toutes les femmes, le projet autonome féministe est détourné de son sens premier et se fond dans l’illusion de l’accession au bonheur personnel. Aujourd’hui, l’autonomie fondamentale et organisationnelle du mouvement féministe est reconnue selon sa marginalisation. Il n’y a aucun lien de principe entre autonomie et marginalisation. L’autonomie du mouvement peut et doit se développer sans réduire la politique féministe à des problèmes spécifiquement féminins, avec des projets d’entraide qui visent non pas à éviter mais à provoquer 1a confrontation, qui brisent les règles du jeu social et ne deviennent pas des rouages fonctionnels. Ces derniers temps, de plus en plus de femmes expriment leur insatisfaction face à l’exil politique du mouvement féministe et lesbien. Elles brisent la bulle de verre couvrant l’île des femmes et essaient de développer des positions et une pratique féministes sur les questions de la destruction écologique — par exemple par l’énergie nucléaire, les produits chimiques, etc. —, contre la militarisation, et sur la question de l’internationalisme et du tiers-monde. Pour nous, il est clair que la lutte féministe ne peut renoncer à l’organisation de la subversion et de la riposte. Le mouvement féministe a déjà depuis trop longtemps écrit des analyses sur le fait que les femmes ont été éduquées à supporter la violence et à ne pas s’y opposer. On dresse les femmes à s’installer dans leur impuissance et à réparer les ravages psychiques causés par ce système. La compassion des femmes à l’égard des opprimés est fortement développée ; ce qui n’est pas développé, c’est la haine des oppresseurs, des ennemis. La haine a trait à la destruction et la destruction fait peur aux femmes.
En rester à la description de cet état de choses ne signifie rien d’autre qu’accepter l’état d’impuissance, accepter le rôle de femme que propose cette société. La thèse des « femmes pacifiques » légitime le fait de persister dans la position de victime.
SOUS L’IMPUISSANCE SE CACHE LA LÂCHETÉ
Mais chaque femme qui a déjà jeté une pierre, qui n’a pas pris la fuite quand des hommes l’ont importunée et au contraire a répliqué, pourra prendre à son compte le sentiment de libération que nous avons éprouvé lorsque nous avons détruit des sexshops ou allumé une bombe devant le Tribunal constitutionnel fédéral à l’occasion du jugement relatif au paragraphe 218. Dans notre société, la libération est en lien avec la destruction. Celle des structures qui veulent nous enchaîner au rôle de femme. Et ces structures ne se laisseront détruire que si nous attaquons les rapports qui veulent nous détruire. Attaquons-les sous les formes les plus diverses, mais toujours liées à notre irréconciliable haine de cette société. La forme armée de l’attaque est, pour nous, une part du mouvement féministe à laquelle on ne peut renoncer. Cette position est, comme nous l’avons expliqué, à peine présente dans le mouvement féministe. C’est pourquoi nous nous sommes organisées dans la guérilla avec des hommes. Mais l’opposition entre lutte des sexes et lutte des classes n’y est pas non plus résolue. Notre statut en tant que groupe autonome de femmes à l’intérieur des RZ (Cellules révolutionnaires) est déterminé par la situation politique actuelle des femmes, qui se caractérise par une faiblesse de contenu du mouvement féministe et une organisation de la militance par les femmes qui ne se trouve qu’à ses prémices.
Nous ne sommes pas un front de combat supplémentaire dont les organisations peuvent se targuer : nous ne sommes pas la solution au problème fondamental mais seulement un chemin. Notre chemin féministe se détermine selon les perspectives politiques du mouvement féministe et des luttes révolutionnaires internationales, pas seulement selon nous-mêmes.
Rote Zora, janvier 1981.
La résistance est possible
En 1984, la revue Emma publie cet « entretien avec deux membres de Rota Zora ». En réalité, aucune journaliste d’Emma n’a réellement interviewé les Rote Zora : il s’agit d’une auto-interview faite à plusieurs et adressée ensuite au journal.
Commençons par dire qui vous êtes. Zora 1 : Si c’est une question personnelle, alors, nous sommes des femmes de 20 à 51 ans. Certaines d’entre nous vendent leur travail où elles peuvent, certaines prennent ce dont elles ont besoin et d’autres ne sont pas encore tombées à travers le filet de l’État-Providence. Certaines ont des enfants, d’autres pas. Certaines femmes sont lesbiennes, d’autres aiment les hommes. Nous consommons dans des supermarchés dégoûtants, nous vivons dans des maisons affreuses, nous aimons nous promener, aller au cinéma, au théâtre ou en boîte. Nous faisons la fête et nous cultivons l’oisiveté. Et bien sûr nous vivons avec la contradiction que la plupart des choses que nous voulons faire ne peuvent être faites spontanément. Mais quand on réussit une action, on a vraiment beaucoup de plaisir.
Que signifie votre nom ?
Zora 2 : Ca vient de Zora la Rousse et sa bande — c’est une gosse des rues, sauvage, qui vole les riches pour donner aux pauvres. Jusqu’à aujourd’hui, il semblait que c’était un privilège masculin de monter des bandes ou d’agir en dehors de la loi. Et pourtant, justement, parce que les filles et les femmes sont étranglées par des milliers de chaînes personnelles et politiques, cela devrait faire de nous des masses de « bandites » qui combattrions pour notre dignité, notre liberté et notre humanité. La loi et l’ordre sont fondamentalement contre nous, même si nous sommes péniblement parvenues à obtenir certains droits et que nous avons à nous battre tous les jours pour les garder : les luttes de femmes radicales et le respect de la loi, ça ne va pas ensemble
!Ce n’est pourtant pas une coïncidence que votre nom ait les mêmes initiales que les Cellules révolutionnaires (RZ)
Zora 1 : Non, bien sûr que non. Rota Zora exprime le fait que nous avons les mêmes principes que les RZ, la même conception de construction de structures illégales et d’un réseau qui soit en dehors du contrôle par l’appareil d’État. C’est uniquement de cette façon que nous pouvons donner naissance à des actions directes subversives — en relation avec les structures légales et ouvertes de différents mouvements. « Nous répliquons ! », ce slogan des femmes de mai 68 n’est plus sujet à controverse aujourd’hui en ce qui concerne les violences individuelles faites aux femmes.
Mais c’est toujours très polémique et la plupart du temps tabou en tant que réponse aux conditions du pouvoir qui reproduisent constamment ces violences.
Quelles actions avez-vous menées ?
Quel en était l’arrière-plan ? Zora 2 : Les femmes des RZ ont commencé en 1974 en posant une bombe à la Cour constitutionnelle de Karlsruhe parce que nous voulions la suppression totale du paragraphe 218 et non un texte indicatif constamment manipulable [121]. La nuit de Walpurgis de 1977, nous avons posé une bombe à l’Ordre fédéral des médecins parce qu’ils voulaient saboter même cette réforme partielle de l’avortement. Ensuite, il y a eu la bombe contre Schering pendant le procès Duogynon, et des attaques permanentes contre des sex-shops. En fait, il faudrait qu’il y ait un de ces magasins porno qui brûle ou qui soit dévasté chaque jour. De là, nous pensons qu’il est absolument nécessaire de sortir du « domaine privé » l’oppression des femmes comme objets sexuels et productrices d’enfants, et de montrer notre colère et notre haine à coup de feu et de flammes.
Zora 1 : Nous ne nous limitons pas à l’oppression directe c’est-à-dire évidente des femmes. En tant que femmes, nous nous sentons également concernées par les conditions de pouvoir social, qu’il s’agisse des moyens de production capitalistes, ou de la destruction du milieu urbain, ou de l’environnement ; des conditions donc auxquels les hommes sont aussi confrontés. Nous ne voulons pas la « division du travail » de la gauche sous le slogan : les femmes pour les questions concernant les femmes, les hommes pour les questions politiques globales. Personne ne nous retirera la responsabilité de changer notre vie quotidienne. De là, par exemple, nous avons mis le feu aux jolies voitures à la mode des avocats de Kaußen, « le requin des loyers », qui étaient responsables d’une série d’expulsions brutales. Avec les RZ, nous avons imprimé ensemble des faux tickets de transports en commun et nous les avons distribué dans le bassin de la Ruhr pour y mettre un peu de tarif zéro.
Zora 2 : Nos dernières attaques étaient dirigées contre Siemens et la compagnie informatique Nixdorf. Ils promeuvent le développement de nouvelles technologies de domination pour créer des possibilités encore plus sophistiquées de guerre de production et de contre-révolution. De plus, il s’agissait là d’attaquer la fonction d’innovateurs qu’ils ont dans la restructuration du travail, en particulier sur le dos des femmes du monde entier. Alors qu’ici on exploite les femmes en les faisant travailler isolées les unes des autres dans des boulots à temps partiel et sans sécurité sociale — grâce à la technologie de ces compagnies —, dans le dit tiers-monde elles sont usées jusqu’à l’os pour produire ces mêmes outils électroniques. À 25 ans, elles sont complètement bousillées.
Quelle est l’importance pour vous du rapport avec le tiers-monde, avec l’exploitation des femmes là-bas ?
Zora 1 : Nous l’avons manifesté dans toutes nos attaques, quand nous avons attaqué des marchands de femmes et l’ambassade des Philippines l’an passé aussi. Nous ne combattons pas pour les femmes dans les pays de la périphérie, nous combattons avec elles, par exemple contre l’utilisation des femmes comme produit de consommation courante. Cette traite moderne des esclaves a son équivalent ici dans la possession conjugale. Les formes d’oppression sont différentes mais elles ont toutes les mêmes racines. Personne ne jouera plus avec nous. La séparation entre les hommes et les femmes a un équivalent international, la division entre les peuples du premier et du tiers-monde. Nous-mêmes profitons de la division internationale du travail. Nous voulons rompre avec notre implication dans ce système et comprendre nos intérêts communs avec les femmes des autres pays.
Vous avez expliqué comment vous concevez votre pratique, mais vous n’avez pas expliqué pourquoi vous vous organisez dans le cadre des RZ.
Zora 2 : D’abord, la raison principale est que cette politique a été développée par les RZ et nous estimons toujours qu’elle est juste. Durant notre développement, nous avons déterminé nos propres contenus politiques — de là, nous nous sommes organisées en tant que femmes de façon autonome — mais nous sommes retombées sur les expériences des RZ. Nous pensons aussi que la coopération des groupes radicaux peut renforcer la résistance militante. Il y a eu des formes de coopération productives, telles que les actions contre la visite de Reagan, ou l’article de débat sur le mouvement pacifiste (« Dans le danger et l’extrême urgence, le compromis c’est la mort »). Mais il y a aussi eu des discussions chiantes. Parfois des hommes — qui d’autre part transforment leur rupture radicale d’avec le système en pratique conséquente — sont loin, et c’est alarmant, de réaliser ce que signifie la lutte antisexiste, et quelle signification elle a pour une perspective sociale-révolutionnaire. Il y a eu également des controverses entre nous, entre femmes, pour savoir où sont les limites de la coopération, pour savoir quand elle renforce ou paralyse nos luttes de femmes ; mais nous pensons que notre identité féministe nous unit à certaines femmes des RZ.
Est-ce que cela signifie que vous vous définissez comme féministes ? Zora 1 : Oui, bien sûr, nous pensons que le personnel est politique. C’est pourquoi nous croyons que tous les faits sociaux, économiques ou politiques qui structurent et renforcent le soi-disant personnel sont une invitation à la lutte, en particulier pour nous les femmes. Ce sont les chaînes que nous voulons briser. Mais ce serait une vision incomplète des choses que de faire de l’oppression des femmes en Allemagne de l’Ouest la seule orientation politique, et de ne pas voir les autres situations d’oppression, telles que l’oppression de classe, le racisme, ou l’annihilation de peuples entiers par l’impérialisme. Cette attitude ne comprend jamais les racines de la misère : à savoir que l’oppression des femmes et la division sexuée du travail sont des présupposés qui sont fondamentaux à n’importe quelle forme d’oppression — contre les autres races, minorités, les vieux, les malades, et en particulier contre ceux qui se révoltent.
Zora 2 : Pour nous, les difficultés commencent quand les revendications féministes demandent des « droits égaux » et la reconnaissance dans cette société. Nous ne voulons pas de femmes dans des positions d’hommes, et rejetons les femmes qui font carrière à l’intérieur de la structure patriarcale sous prétexte de lutter pour les femmes. De telles carrières demeurent des actes individuels dont ne peuvent profiter que quelques femmes privilégiées. Car, dans cette société, les positions d’administration, de gestion du pouvoir, sont cédées aux femmes uniquement lorsque les intérêts des hommes y sont représentés ou lorsque la position, de toutes façons, ne permet pas l’influence des intérêts des femmes.
Le mouvement des femmes était assez fort dans les années soixante-dix : il a abouti à pas mal de choses de façon légale. Par exemple, le combat contre la loi sur l’avortement, la communication faite autour des violences contre les femmes dans la famille et du viol en tant qu’acte de pouvoir et de violence, la construction de contrestructures autonomes. Pourquoi soutenez-vous la nécessité de la lutte armée ?
Zora 1 : Bien sûr, le mouvement des femmes a réussi de nombreuses choses, et pour moi la plus importante d’entre elles est le développement d’une large conscience de l’oppression des femmes dans la société. De plus, les femmes ne ressentent plus leur oppression comme une histoire individuelle, ou ne pensent plus qu’elles en sont responsables, mais, à la place, elles se réunissent et prennent conscience de leur force commune. Les choses qui ont été organisées par le mouvement des femmes, comme les librairies de femmes, les centres de femmes, les journaux de femmes, les meetings, les congrès, tout cela fait maintenant partie de la réalité politique et fait partie intégrante du développement de notre lutte.
Zora 2 : Certains de ces succès étaient plutôt l’expression d’une situation sociale dans laquelle des espaces de liberté ont pu être cédés aux femmes. Bien sûr, quand ils ont voulu qu’il y ait des femmes dans les usines et les bureaux, ils ont créé plus de places dans les jardins d’enfants, mais cela n’a pas apporté de changement fondamental dans la façon de vivre des femmes. Il faut un mouvement continu, dont les buts ne puissent être récupérés, et dont la part sans compromis ne peut être mise de force dans des cadres légaux, dont la colère et la volonté de se consacrer aux luttes anti-parlementaires et aux formes antiinstitutionnelles sont exprimées sans limites.
Zora 1 : La voie légale n’est pas suffisante, parce que généralement les structures de la violence sont légales. C’est légal que des maris frappent et violent leurs femmes. C’est légal que des marchands de femmes achètent nos sœurs du tiers-monde et les vendent à des hommes allemands. C’est légal que des femmes détruisent leur santé et fassent des boulots monotones pour gagner juste de quoi survivre. Toutes ces choses sont des conditions violentes que nous ne voulons plus accepter ni tolérer et qui ne peuvent être changées simplement par la critique. C’est un pas important de créer une conscience publique des violences faites aux femmes mais ça n’a pas suffi à les empêcher. C’est phénoménal à quel point les injustices criantes dont souffrent les femmes peuvent rencontrer une incroyable proportion d’ignorance. C’est une tolérance qui met en relief le parasitisme masculin. Cette « norme » est liée au fait qu’il y a peu de résistance. L’oppression n’est reconnue que lorsqu’il y a résistance. C’est pour cela que nous sabotons, boycottons, endommageons, et nous vengeons des violences et humiliations subies en attaquant ceux qui en sont responsables.
Que pensez-vous du mouvement des femmes actuel ? Zora 2 : Nous pensons qu’il est faux de parler du mouvement des femmes. D’un côté, le terme de mouvement des femmes comprend ce qui résulte des structures anciennes et ce qui en est resté, des projets et rencontres jusqu’à la mystique. Il y a beaucoup de courants qui ne se renforcent pas les uns les autres de façon fructueuse, mais qui, en partie, se combattent et s’excluent. D’un autre côté, de nouvelles impulsions politiques émergent de contextes variés, dans lesquels les femmes prennent conscience de leur oppression, questionnent de façon radicale les structures patriarcales et développent une ligne politique dans l’intérêt des femmes — par exemple les femmes dans les groupes de solidarité latino-américains, dans le mouvement squatter, dans les groupes anti-impérialistes. C’est pourquoi il est approprié de dire « le mouvement des femmes est mort, vive le mouvement des femmes ! ». Le mouvement des femmes n’est pas un mouvement partiel comme le mouvement antinucléaire ou le mouvement squat, qui ne survivront pas si on arrête de construire des centrales nucléaires, ou s’il n’y a plus de propriété soumise à la spéculation. Le mouvement des femmes est en lien avec la totalité des structures patriarcales, leur technologie, leur organisation du travail, leur relation à la nature, et à cause de cela c’est un phénomène qui ne disparaîtra pas en supprimant quelques excroissances cancéreuses, mais plutôt dans le long processus de la révolution sociale…
Zora 1 : Le mouvement des femmes n’a jamais vraiment analysé ses défaites autour de la loi sur l’avortement, sur le financement de projets comme des centres d’abri pour femmes battues. Il lui manque le rejet de la politique d’État. D’autre part, il a anticipé le tournant de la politique familiale au travers de la vague de nouvelle maternité dans le mouvement des femmes. De plus, la question de classes n’est jamais apparue ; les différences sociales sont niées par l’universalisation de l’oppression sexiste. Cela rend difficile le fait de trouver des réponses aux conditions de travail qui empirent, à l’oppression croissante, et à la politique familiale réactionnaire dans la crise actuelle. Le manque de perspectives d’actions pour réagir de façon appropriée aux attaques mène au dilemme suivant : soit aller de manière offensive contre la politique réactionnaire, soit seulement préserver le peu de lest subjectif qu’on a lâché aux femmes. Nous ne pouvons pas résoudre ce problème en théorie, mais nous ne pensons pas que la construction de comités de femmes soit une solution appropriée. Par expérience nous savons que nous, les femmes, n’atteignons aucun pouvoir par les chemins qui sont justement là pour exclure les femmes, garantir et obtenir la domination patriarcale. C’est pourquoi nous considérons que les comités des femmes qui veulent organiser leur influence dans les partis et les institutions font fausse route.
Zora 2 : Mais, pendant ce temps, d’autres débats et analyses importants, qui prennent en compte le développement futur de la société, ont commencé à se développer. L’oppression croissante, notamment grâce aux nouvelles technologies, est remise en question depuis la base, les nouvelles formes de rémunération et d’organisation du travail des femmes sont analysées, les structures de violence indirecte contre les femmes sont comprises. Beaucoup de femmes perçoivent et rejettent la guerre quotidienne contre les femmes — la vague du porno hard et la propagande méprisante pour elles — et l’appel de la société pour plus de maternité et plus de féminité. Elles comprennent également que les retours en arrière dans la politique qui concerne les femmes et la politique familiale conditionnent de nouvelles stratégies du capital. La politique de contrôle de la population, et le changement de la loi sur l’avortement en fait partie, est une tentative d’avoir une influence qualitative sur le développement de la population. Parmi d’autres choses, son ambition est de multiplier la classe moyenne allemande « en bonne santé », grâce aux technologies génétiques sponsorisées par l’État. C’est un développement que nous devons empêcher. Aujourd’hui, nous avons besoin plus que jamais d’un mouvement des femmes qui a le pouvoir d’empêcher et de briser l’enfermement social et politique, non seulement des femmes, mais aussi des étrangers et des minorités ; un mouvement de libération des femmes qui ne réduit pas l’espoir de la révolution à un joli rêve.
Vous concevez-vous comme partie du mouvement des femmes, ou du mouvement de guérilla, ou les deux, et comment voyez-vous le contexte ?
Zora 1 : Nous faisons partie du mouvement des femmes. Nous combattons pour la libération des femmes. À côté des points communs théoriques, il existe un autre lien entre notre pratique et le mouvement légal des femmes, c’est la radicalisation subjective qui peut encourager d’autres femmes à résister et à se prendre au sérieux, à prendre le combat au sérieux. Il y a un sentiment de force quand tu vois que tu arrives à quelque chose dont tu avais peur auparavant, et quand tu vois que ça apporte quelque chose. C’est cette expérience que nous aimerions aussi partager. Nous ne pensons pas que cela doit forcément se passer de la façon que nous avons choisie. Par exemple, prenons les femmes qui ont interrompu un spectacle de peep show en dessinant des symboles de la femme et en lançant des bombes puantes. Ces actions nous encouragent, nous donnent de la force, et nous espérons que les femmes ressentent la même chose avec nos actions. Notre rêve est que partout existent de petites bandes de femmes ; que dans chaque ville, un violeur, un vendeur de femmes, un mari violent, un éditeur misogyne, un vendeur de pornos, un gynécologue vicelard, s’attende à ce qu’une bande de femmes le retrouve pour l’attaquer et le ridiculiser en public. Par exemple, qu’on écrive sur sa maison, qui il est et ce qu’il a fait, sur sa voiture, à son travail — le pouvoir des femmes partout !
Comment pouvez-vous prendre la responsabilité de l’éventualité de mettre en danger des vies de personnes innocentes dans vos actions ?
Zora 2 : Pourquoi les gens imaginent toujours que les personnes qui manient l’engrais et les explosifs ne font pas attention à ce qui va de soi pour vous-mêmes, pour le mouvement des femmes, ou pour la gauche ? C’est le contraire ! C’est justement à cause de la possibilité de mettre des vies en danger nous sommes obligées d’être particulièrement responsables. Tu sais aussi bien que nous que nous pourrions abandonner si ta question était juste. Ce serait un paradoxe de combattre contre un système pour lequel la vie n’a de valeur que tant qu’elle est rentable, et devenir aussi cyniques et brutales que ce système. Nous avons rejeté de nombreuses actions parce que nous ne pouvions éliminer le risque de mettre en danger des personnes innocentes. Certaines firmes le savent parfaitement bien, c’est pourquoi elles préfèrent emménager dans des bâtiments résidentiels. S’ils emménagent dans des immeubles résidentiels pour protéger leur propriété, ils ont spéculé sur notre morale.
Que dites-vous contre l’argument : les actions armées font du tort au mouvement ? Elles contribuent à ce que le mouvement féministe soit plus surveillé et espionné que jusqu’à présent, qu’il soit traité de mouvement terroriste, ce qui pourrait le diviser et l’isoler de la majorité des femmes.
Zora 1 : Faire du tort au mouvement — tu parles de l’instauration de la répression. Les actions ne font pas de tort au mouvement ! Au contraire, elles doivent et peuvent soutenir directement le mouvement. Par exemple notre attaque contre les marchands de femmes a contribué à exposer leur business à la lumière publique, à ce qu’ils se sentent menacés, et maintenant ils savent qu’ils ont à anticiper la résistance des femmes s’ils continuent. Ces « messieurs » savent qu’ils doivent anticiper la résistance. Nous appelons cela un renforcement du mouvement.
Zora 2 : De tout temps la stratégie de contre-révolution a été de séparer l’aile radicale et de l’isoler par tous les moyens pour affaiblir l’ensemble du mouvement. Dans les années soixante-dix, nous avons expérimenté ce que cela voulait dire quand les secteurs de la gauche ont adopté la propagande d’État, quand ils ont commencé à présenter ceux qui se battent sans compromis comme les responsables de la persécution de l’État, de la destruction et de la répression. Non seulement ils confondent la cause et l’effet, mais ils justifient aussi implicitement la terreur d’État. De là, ils affaiblissent leur propre position. Ils réduisent le cadre de leur protestation et de leur résistance.
Zora 1 : Notre expérience : pour rester incontrôlées et nous protéger des attaques de l’État, une forte unité est nécessaire. Nous ne pouvons plus nous permettre de voir chaque groupe répéter les mêmes erreurs. Il doit y avoir des structures dans lesquelles nous partageons les connaissances et expériences utiles au mouvement.
Comment des femmes qui ne sont ni autonomes ni radicales peuvent-elles comprendre ce que vous voulez ? Les actions armées les effraient et les éloignent.
Zora 2 : Pourquoi ce n’est pas effrayant quand un type vend des femmes et que ça le devient quand sa voiture brûle ? Derrière cela, il y a le fait que la violence sociale légitimée est acceptée alors que des représailles similaires en guise de réponse effraient. C’est possible que ce soit effrayant de remettre des évidences en question, que les femmes, à qui on a bourré la tête depuis qu’elles sont gamines avec l’idée qu’elles sont des victimes, se sentent en danger si elles sont confrontées au fait que les femmes ne sont ni des victimes ni des êtres pacifiques. C’est un défi. Les femmes qui ressentent avec rage leur impuissance peuvent s’identifier à nos actions. Alors que chaque acte de violence contre une femme crée un climat de menaces contre toutes les femmes, nos actions — même si elles ne sont dirigées que contre l’individu responsable — contribuent au développement du sentiment que la résistance est possible !
Juin 1984
Chronologie des Rote Zora
04-03-1975 : première action à l’explosif des « femmes des Cellules révolutionnaires ». Dans le cadre de la campagne pour l’avortement, une bombe est déposée devant le Tribunal fédéral constitutionnel de Karlsruhe pour la suppression du paragraphe _18 limitant le droit à l’avortement. La veille, la cathédrale de Bamberg est incendiée pour dénoncer le rôle de l’Église dans l’oppression des femmes.
1977 : constitution de Rota Zora, groupe autonome de femmes au sein des RZ.
28-04-1977 : pour fêter la nuit de Walpurgis (traditionnellement la nuit des femmes), dépôt d’une bombe à l’Ordre fédéral des médecins, « parce qu’ils refusaient la suppression du paragraphe 218 qui mettait entre leurs mains la décision de l’avortement ».
Juin 1977 : avec les RZ, incendie du fichier des fraudeurs des transports publics de Berlin. Fait suite à des actions menées en 1975 et 1976.
[Automne 1977 : face à une offensive de la RAF (enlèvement de Schleyer et détournement d’un Boeing de la Lufthansa par un commando palestinien contre la libération de 11 prisonniers de la RAF), réaction brutale de l’État connue sous le nom d’Automne allemand. Mort de Baader, Raspe et Ensslin dans leurs cellules le 18 octobre 1977.]
Mars 1978 : avec les RZ, action contre les contrôleurs des transports de Francfort.
1978 : série d’actions contre les sex-shops. Quelques années après, elles remettront en cause ces actions : « Nos actions contre les sex-shops exprimaient notre fureur contre l’humiliation sexuelle dont nous faisons l’expérience au quotidien. […] Aujourd’hui nous ne considérons plus les sex-shops comme le point central, mais comme une partie d’un engrenage de violence sexiste. »
13 août 1980 : action contre Wagner, avocat du spéculateur immobilier Kaußen.
30 mars 1981 : avec les RZ, distribution de faux billets de transports en commun dans les villes de Hagen, Dortmund, Bochum, Recklinghausen, Gelsenkirchen, Essen, Wuppertal, Bottrop, Oberhausen, Duisbourg, Mülheim, Krefeld, Mönchengladbach et Düsseldorf.
À partir de 1982 : lutte de femmes contre la politique mondiale de gestion de population, contre les technologies génétiques, le tourisme sexuel et le trafic de femmes.
07-03-1982 : incendie à Berlin de la firme Schering, entre autres responsable de commercialisation de médicaments reconnus dangereux (comme le Duogynon) et de stérilisations forcées.
Juin 1982 : avec les RZ, attaques contre le sommet de l’OTAN :
01-06-1982 : attaques aux explosifs du QG des États-Unis à Francfort, de l’American Forces Network à Berlin, d’ITT à Hannovre, d’IBM et Control Data à Düsseldorf, et du club des officiers américains à Hanau et à Gelnhausen.
04-06-198_2 : incendie de Bourns Ketronic Flugtechnik à Hambourg.
05-06-198_2 : incendie de l’Institut germano-américain, Tübingen.
23-02-1983 : avec les RZ, incendie de la voiture du docteur Lindemann, médecin-chef de l’hôpital Élisabeth à Hambourg et spécialiste de la stérilisation des femmes des pays du tiers-monde.
08-03-1983 : incendie de la voiture du commerçant de femmes Heinz Kirschner, à Cologne, et attentat à l’explosif contre l’Ambassade des Philippines à Bonn, car « le gouvernement philippin soutient et encourage ce commerce pour s’enrichir ».
19-08-1983 : avec les RZ, incendie à Munster du service de navettes aéroportuaires du commerçant de femmes, Günther Menger, organisateur de voyages de tourisme sexuel vers l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine.
06-11-1983 : à Witten et à Brunswick, attentats contre Siemens, deuxième plus grand trust d’armement en RFA participant à la recherche sur les technologies militaires.
31-12-1983 : attaques contre la firme informatique Nixdorf à Hanovre et contre le centre de données de la Verband der Vereine Creditreform à Neuss. Credireform est alors la plus grande organisation d’information et de communication d’Europe et, comme Nixdorf, elle est alors impliquée dans le projet BIGFON (grand projet de développement de réseaux à large bande en fibre de verre qui visait à donner accès à de nombreux services interactifs : téléphonie numérique, télex, transmission de données, télécopie, programmes vidéo/télévision/audio/ radio, visiophonie).
Fév. 1984 : avec les RZ, attentat à l’explosif contre la société des transports Rhin-Ruhr à Gelsenkirchen. 05-08-1984 : avec les RZ, incendie d’un camion de Kreuzer à Bonn contre le travail en taule et en psychiatrie.
11-08-1984 : avec les RZ, attentat à l’explosif chez Koch à Gütersloh contre le travail en taule.
13-04-1985 : attentat à l’explosif du Parc des technologies de Heidelberg, centre en construction ayant pour but d’appliquer à la grande industrie les résultats de la recherche fondamentale sur les technologies bio-génétiques.
30-04-1985 : avec les RZ, dépôt d’une charge explosive à Siemens, Isernhagen. Dernière action cosignée par les Rote Zora et les Cellules révolutionnaires.
18-08-1985 : à l’Institut Max-Planck de Cologne, dépôt d’une bombe sur le chantier d’un nouveau laboratoire en construction pour la « technologie génétique verte ».
05-08-1986 : incendie de l’Institut de génétique humaine de l’université de Munster. Y sont étudiés les liens entre déviation génétique et structure sociale. Des dossiers sont brûlés, d’autres sont volés puis rendus publics.
20-09-1986 : attaque à l’explosif contre la Société pour la recherche en bio-technologies de Brunswick.
Oct. 1986 : action contre le Centre génétique de Berlin, spécialisé en recherche fondamentale.
21-06-1987 : à Haibach, attaque à l’explosif du siège social d’Adler, grande multinationale du textile de RFA qui fait fabriquer sa production en Corée du Sud. Action de soutien aux ouvrières coréennes d’une de ses usines, la Flair Fashion.
15-08-1987 : incendie des magasins Adler dans neuf villes allemandes. Énormes dégâts matériels. 18-12-1987 : à la suite d’actions contre les technologies génétiques et de reproduction, raids dans tout le pays contre les Rote Zora et les RZ (Aktion Zobel). Trente-trois lieux sont perquisitionnés et Ingrid Strobl et Ulla P. sont arrêtées. Corinna K. et Adrienne G. prennent la fuite.
27-02-1988 : une bombe est déposée à l’université technique de Berlin, juste avant l’inauguration du nouveau centre biologique mettant en avant la collaboration entre la recherche universitaire et l’industrie.
Juin 1989 : après Ulla P., libérée après huit mois de préventive, Ingrid Strobl est libérée après deux ans et demi de préventive et condamnée à trois ans pour avoir soutenu les Rote Zora. Le jugement est annulé en Cour de cassation en 1990.
12-06-1994 : action contre Weigl-MEIGO, société fournissant aux communes des colis alimentaires destinés aux réfugiés. Ces colis se substituent à l’aide pécuniaire qui leur est alors refusée.
24-07-1995 : Dernière action des Rota Zora (et au moins la quarante-cinquième). Près de Brême, attaque à l’explosif d’un chantier naval dans lequel sont fabriqués des bateaux de guerre pour l’armée turque.
25-10-1995 : Corinna K. se rend à la police fédérale. Mars 1998 : début du procès contre Corinna K. qui est accusée d’avoir été membre des RZ et Rote Zora pendant onze mois en 1987.
19-06-1998 : Corinna est condamnée à dix-huit mois de prison avec sursis pour appartenance aux Rote Zora.
Déc. 2006 : Adrienne G. se rend après dix-neuf ans de cavale. 18-04-2007 : Adrienne condamnée à deux ans avec sursis pour avoir participé à deux attentats des Rote Zora en 1986 et 1987.
[1] RFA : République Fédérale d’Allemagne. Il s’agit de la partie occidentale (ouest) de l’Allemagne, séparée entre 1949 et 1990.
[2] Déclaration de Schmidt, chancelier fédéral, en avril 1977 suite à l’assassinat par la RAF de Buback. Buback était procureur général à la Cour fédérale depuis 1974.
[3] Maurice Papon a dirigé le service des questions juives de la région Aquitaine de 1942 à 1944. De Gaulle confirme ses fonctions de secrétaire général de la préfecture de Gironde après la Libération et le désigne préfet de Paris en 1958. Son passage dans cette préfecture est marqué par les massacres du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962.
[4] Le concept de société structurée a été repris par le chancelier Erhard à Altmann qui l’avait explicitement élaboré contre la conception de lutte des classes. La société structurée désigne une communauté de groupes entretenant des liens de coopération, surplombée par un État renforcé dans son autorité. L’ordre politique, social et économique doit être suffisamment stable pour donner aux citoyens un sentiment de sécurité ; ce faisant, naîtrait chez les individus et les groupes un sens de la responsabilité qui consoliderait à son tour l’État.
[5] Le Berufsverbot est la continuité du texte du 19 octobre 1950, mentionné plus haut, visant l’élimination des antifascistes de l’appareil d’État. 5.Heinz Kühn, membre du SPD et Premier ministre de Rhénanie du Nord-Westphalie.
[6] Se traduit par semeurs de chaos.
[7] La Loi fondamentale institue le 23 mai 1949 un État fédéral né de la fusion des trois exzones d’occupation anglaise, américaine et française et pose les principes constitutionnels de cet État. C’est le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe qui en est le gardien et statue donc sur l’interprétation et l’application de ce texte.
[8] Date à laquelle le décret a été supprimé.
[9] La police criminelle fédérale, appelée BKA, cumule les fonctions de police criminelle et de renseignements généraux.
[10] Interview Die Unbeugsamen von der Spree des Quatre de Moabit, membres du Mouvement du 2 Juin. Interview pour le Stern jamais publiée par le journal. Brochure de novembre 1978.
[11] Nous n’oublierons cependant pas Ulla P. et Ingrid Strobl arrêtées en 1987 et qui ont subi respectivement huit et trente mois de préventive pour soutien présumé aux Rote Zora.
[12] À l’hôpital universitaire de Hambourg-Eppendorf, un laboratoire d’études cliniques du comportement dispose d’une camera silens et effectue des recherches concernant les aspects psychosomatiques, psycholinguistiques et thérapeutiques de l’agressivité : des chercheurs étudient, entre autres, les productions verbales et le comportement moteur de sujets en isolation perceptive. Les conditions de détention infligées à certains prisonniers politiques participent de ces expériences dans les années soixante-dix. La section morte est caractérisée par l’extrême faiblesse de la stimulation sensorielle et reproduit les effets induits par l’enfermement en section silencieuse de manière moins spectaculaire, dans un objectif de généralisation des privations sensorielles à toute la détention.
[13] Sur les conditions de détention en isolement sensoriel des membres de la RAF, voir À propos du procès Baader-Meinhof Fraction Armée Rouge. De la torture dans les prisons en RFA. Christian Bourgois, Paris 1975.
[14] Un avocat ne peut défendre qu’un seul prévenu pour terrorisme, il peut être révoqué par la cour, ses contacts avec son client peuvent être contrôlés et supprimés (loi du 30 septembre 1977).
[15] Le 28 octobre 1977, une nouvelle loi antiterroriste définit ce que sont « les causes politiques et spirituelles du terrorisme » : l’attaque contre l’État, l’attaque contre la confiance du citoyen en l’État, l’attaque contre l’ordre des valeurs, la critique sociale sans limite, le marxisme, la fausse analyse du passé !
[16] Terroristes du dimanche.
[17] Nous utilisons par la suite le sigle RZ pour dénommer les Cellules révolutionnaires.
[18] Texte des prisonniers de la RAF et dernières lettres d’Ulrike Meinhof, Maspero, 1977.
[19] Dans les années quatre-vingt-dix, la moyenne des procédures étaient de cent cinquantecinq par an pour ceux-ci et de trois par an pour les groupes d’extrême droite.
[20] Propos de 1988 cités par Rolf Gössner, The german anti-terror-jurisdiction and the establishment of the truth by the means of the principle witness.
[21] En vigueur depuis août 2002, le 129b permet de poursuivre quiconque fonde, fréquente ou soutient une organisation criminelle ou terroriste à l’étranger (c’est-à-dire ne disposant pas d’une structure en Allemagne) ou recrute des membres pour son compte.
[22] Le 9 mai 2007, avant le début du G8 et de son contre-sommet, les autorités utilisent le 129a pour procéder à une quarantaine de perquisitions dans tout le pays.
[23] Voir la pétition de soutien à Andrej Holm dans le Nouvel Observateur du 22 août 2007. L’acte lié à cette procédure antiterroriste est l’incendie de camions de l’armée dans le Brandebourg.
[24] Entretien accordé au Stern, 19 avril 2007.
[25] Quadrillage informatique systématique.
[26] Appareil qui localise dans un rayon de 200m tous les téléphones mobiles actifs et détermine quels sont les appareils et leurs numéros de carte. Il s’interpose entre le mobile et la borne en prenant la place de la seconde pour intercepter tous les appels avant de les retransmettre au réseau GSM. Le téléphone qui a ainsi accepté l’appareil comme sa station « légitime » n’est plus protégé par un système de cryptologie.
[27] Le Militärischer Abschirmdienst (MAD) est le service de renseignement de la Bundeswehr (forces armées allemandes). Le Bundesnachrichtendienst (BND) est le service de renseignement du gouvernement fédéral.
[28] Le nombre de « raisons spéciales » pour motiver des refus de permis de séjour a été considérablement accru. Dans le registre central des étrangers, les sauvegardes de données sont plus nombreuses et plus longues ; le registre est développé en un fichier central de visas. Les bureaux de police ainsi que les services secrets ont désormais un accès facilité à cette banque de données.
[29] À la fin des années soixante, les États-Unis contrôlent plus de 80 % des grosses industries chiliennes. ITT Corporation, qui possède 70 % de la compagnie de téléphone chilienne Chitelco, verse, avec d’autres multinationales états-uniennes implantées au Chili, des fonds dans les caisses noirs du Parti républicain de Nixon. ITT promet un million de dollars supplémentaires contre la mise à l’écart d’Allende. C’est pour Nixon une motivation supplémentaire pour aider Pinochet à accéder au pouvoir en 1973.
[30] Rote Armee Fraktion ou RAF.
[31] Pour des raisons de sécurité, les RZ délaisseront le pluriel au milieu des années quatrevingt après l’avoir employé dix ans. Chaque groupe du réseau signe alors d’un « Cellule révolutionnaire » au singulier.
[32] Pour le détail des actions des Cellules révolutionnaires, voir la chronologie en annexe.
[33] Tir dans les jambes.
[34] Le Tribunal constitutionnel fédéral (Bundesverfassungsgericht) est la cour constitutionnelle allemande. Siégeant à Karlsruhe, il juge de la conformité des lois avec la Loi fondamentale de 1949.
[35] Le paragraphe 218 du code pénal a été adopté en 1871 et interdit toujours l’avortement. Mais, depuis la loi du 21 août 1995, sa pratique n’est dans les faits plus condamnable en deçà de 12 semaines de grossesse. ], déclarée anticonstitutionnelle. Deux ans plus tard, comme il est alors courant dans l’ensemble du mouvement radical, des femmes des RZ font le choix de se séparer de l’organisation mixte en créant leurs propres cellules qu’elles nomment Rote Zora. L’organisation de femmes en non-mixité est alors somme toute relativement ordinaire ; leur pratique de lutte armée l’est beaucoup moins. Nous serions tentés de leur attribuer le terme de guérilla si elles ne mettaient en garde sur ce point : « Le concept de guérilla ne nous convient pas ici, dans la mesure où il vise à conquérir le pouvoir avec des formations militaires. Nous ne voulons pas conquérir mais détruire le pouvoir patriarcal. […] Les groupes militaires portent déjà en leur sein un pouvoir en soi. »[[Rote Zora, Mili’s Tanz auf dem Eis, décembre 1993.
[36] Voir le texte De l’Automne allemand au déluge sécuritaire.
[37] Zora la rousse et sa bande, traduisible aussi par Zora la rouge et sa bande. Ce livre sera adapté en série télévisée en 1978.
[38] Nous utilisons donc le sigle RZ pour dénommer uniquement les Cellules révolutionaires (Revolutionäre Zellen).
[39] FrauenLesben Bewegung est le terme employé couramment en allemand pour désigner le mouvement mais dans Mili’s Tanz auf dem Eis, les Rote Zora précisent : « Nous — comme beaucoup d’autres — ne trouvons pas la notion de FrauenLesben satisfaisante : elle peut donner l’impression qu’être lesbiennes n’est pas être femmes, qu’elles sont exclues de la condition sociale de femmes ».
[40] Rote Zora, Mili’s Tanz auf dem Eis, décembre 1993.
[41] Anne Steiner et Loïc Debray, RAF, guérilla urbaine en Europe occidentale, L’Échappée, 2006.
[42] Voir le témoignage de Stefan Wisniewski : Wir waren so unheimlich konsequent… Ein gespräch zur Geschichte der RAF mit Stefan Wisniewski, ID-Verlag, Berlin, 1997.
[43] « Nous voyons rétrospectivement qu’une certaine part de l’importance qui a été accordée à l’industrie du sexe et à ses magasins comme expression du sexisme est due au poids de la morale bourgeoise chrétienne : penser en termes de « bonnes » et « mauvaises » sexualités a bloqué et / ou restreint l’attention sur d’autres secteurs « ordinaires » de violence sexuelle contre les femmes (mariage, famille, relations hétéro, éducation à l’hétérosexualité). […]Un autre point important est l’exclusion pratique des prostituées et des femmes travaillant dans l’industrie du sexe, et donc la ségrégation « d’autres femmes » dans nos attaques (et analyses). »
[44] Rote Zora, Mili’s Tanz auf dem Eis, décembre 1993.
[45] Brochure In Gefahr und höchster Not bringt der Mittelweg den Tod ! Krieg-KriseFriedensbewegung, décembre 1983.
[46] Ces éléments sont exposés dans Mili’s Tanz auf dem Eis.
[47] « La discussion autour de thèmes politiques « généraux » comme par exemple la lutte pour le logement, la lutte contre les taules, le mouvement pour la paix, les interventions impérialistes, etc., nous menaient plus loin quant à la compréhension de la situation patriarcale. Tant que nous n’étions pas en mesure de trouver aussi dans ces luttes des approches d’une libération des femmes, ou au contraire de nous tourner directement vers les luttes antipatriarcales, nous devions constamment décider si nous devions placer la poursuite de nos intérêts de femmes et le développement d’une résistance féministe en faveur d’une participation à ces luttes. Ces réflexions ont contribué à la séparation ultérieure des RZ. »
[48] « Les querelles usées, sans fin, dans lesquelles nous avons essayé de faire comprendre et d’imposer que la lutte des femmes ne peut pas être une lutte de secteur, mais que se libérer du patriarcat est fondamental pour chaque libération, et l’arrivée de nouvelles femmes qui voulaient s’organiser tout à fait consciemment dans les cadres féminins, et qui n’ont pas compris pourquoi nous fournissions tant d’énergie dans les discussions avec des hommes, nous ont conduit définitivement à la séparation organisationnelle. »
[49] Interview Die Unbeugsamen von der Spree des Quatre de Moabit, membres du Mouvement du 2 Juin. Interview pour le Stern jamais publiée par le journal. Brochure de novembre 1978.
[50] Colère révolutionnaire.
[51] Zentrale Sozialhilfestelle für Asylbewerber, équivalent de l’OFPRA.
[52] Virus révolutionnaires, groupe luttant notamment contre les biotechnologies et technologies génétiques dans les années quatre-vingt.
[53] Deux presumés RZ ont été abattus par les forces spéciales israéliennes lors de l’attaque d’Entebbe. Ce détournement a été particulièrement critiqué, et ceci jusqu’au sein même du mouvement radical ouest-allemand, notamment parce qu’il mettait en danger des civils.
[54] Idee und Praxis der Revolutionären Zellen und der Roten Zora, 1973-199_. Sur le site http://www.freilassung.de.
[55] Terroristes du dimanche. Littéralement, terroristes opérant après leurs heures de boulot.
[56] En 1979, dans Retour à l’humanité. Appel d’un terroriste repenti, Hans Joachim Klein donne de nombreuses informations sur le fonctionnement des RZ et sur l’organisation internationale que mène Carlos. Plus tard, il alternera devant la police les dénonciations fantaisistes et les rétractations.
[57] Membre du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) jusqu’en 1967 puis du Black Panthers Party. Auteur avec Hamilton de Black Power.
[58] Livre II, De l’autre côté du miroir, chapitre 6 Humpty Dumpty. Dans le texte original de Lewis Carroll, la fin du dialogue est ainsi formulée : « La question est, dit Humpty Dumpty, de savoir quel est le sens qui doit dominer, c’est tout. »
[59] En allemand le terme Herr employé ici signifie à la fois monsieur, seigneur et maître.
[60] Claudia von Werlhof, sociologue féministe.
[61] Le paragraphe 218 est la loi sur l’avortement. Le communiqué de revendication de cette action mentionne la date au 4 mars 1975.
[62] Déclaration de Schmidt, chancelier fédéral, en avril 1977 suite à l’assassinat par la RAF de Buback. Buback était procureur général à la Cour fédérale depuis 1974.
[63] Maurice Papon a dirigé le service des questions juives de la région Aquitaine de 1942 à 1944. De Gaulle confirme ses fonctions de secrétaire général de la préfecture de Gironde après la Libération et le désigne préfet de Paris en 1958. Son passage dans cette préfecture est marqué par les massacres du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962.
[64] Le concept de société structurée a été repris par le chancelier Erhard à Altmann qui l’avait explicitement élaboré contre la conception de lutte des classes. La société structurée désigne une communauté de groupes entretenant des liens de coopération, surplombée par un État renforcé dans son autorité. L’ordre politique, social et économique doit être suffisamment stable pour donner aux citoyens un sentiment de sécurité ; ce faisant, naîtrait chez les individus et les groupes un sens de la responsabilité qui consoliderait à son tour l’État.
[65] Le Berufsverbot est la continuité du texte du 19 octobre 1950, mentionné plus haut, visant l’élimination des antifascistes de l’appareil d’État. 5.Heinz Kühn, membre du SPD et Premier ministre de Rhénanie du Nord-Westphalie.
[66] Se traduit par semeurs de chaos.
[67] La Loi fondamentale institue le 23 mai 1949 un État fédéral né de la fusion des trois exzones d’occupation anglaise, américaine et française et pose les principes constitutionnels de cet État. C’est le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe qui en est le gardien et statue donc sur l’interprétation et l’application de ce texte.
[68] Date à laquelle le décret a été supprimé.
[69] La police criminelle fédérale, appelée BKA, cumule les fonctions de police criminelle et de renseignements généraux.
[70] Interview Die Unbeugsamen von der Spree des Quatre de Moabit, membres du Mouvement du 2 Juin. Interview pour le Stern jamais publiée par le journal. Brochure de novembre 1978.
[71] Nous n’oublierons cependant pas Ulla P. et Ingrid Strobl arrêtées en 1987 et qui ont subi respectivement huit et trente mois de préventive pour soutien présumé aux Rote Zora.
[72] À l’hôpital universitaire de Hambourg-Eppendorf, un laboratoire d’études cliniques du comportement dispose d’une camera silens et effectue des recherches concernant les aspects psychosomatiques, psycholinguistiques et thérapeutiques de l’agressivité : des chercheurs étudient, entre autres, les productions verbales et le comportement moteur de sujets en isolation perceptive. Les conditions de détention infligées à certains prisonniers politiques participent de ces expériences dans les années soixante-dix. La section morte est caractérisée par l’extrême faiblesse de la stimulation sensorielle et reproduit les effets induits par l’enfermement en section silencieuse de manière moins spectaculaire, dans un objectif de généralisation des privations sensorielles à toute la détention.
[73] Sur les conditions de détention en isolement sensoriel des membres de la RAF, voir À propos du procès Baader-Meinhof Fraction Armée Rouge. De la torture dans les prisons en RFA. Christian Bourgois, Paris 1975.
[74] Un avocat ne peut défendre qu’un seul prévenu pour terrorisme, il peut être révoqué par la cour, ses contacts avec son client peuvent être contrôlés et supprimés (loi du 30 septembre 1977).
[75] Le 28 octobre 1977, une nouvelle loi antiterroriste définit ce que sont « les causes politiques et spirituelles du terrorisme » : l’attaque contre l’État, l’attaque contre la confiance du citoyen en l’État, l’attaque contre l’ordre des valeurs, la critique sociale sans limite, le marxisme, la fausse analyse du passé !
[76] Terroristes du dimanche.
[77] Nous utilisons par la suite le sigle RZ pour dénommer les Cellules révolutionnaires.
[78] Texte des prisonniers de la RAF et dernières lettres d’Ulrike Meinhof, Maspero, 1977.
[79] Dans les années quatre-vingt-dix, la moyenne des procédures étaient de cent cinquantecinq par an pour ceux-ci et de trois par an pour les groupes d’extrême droite.
[80] Propos de 1988 cités par Rolf Gössner, The german anti-terror-jurisdiction and the establishment of the truth by the means of the principle witness.
[81] En vigueur depuis août 2002, le 129b permet de poursuivre quiconque fonde, fréquente ou soutient une organisation criminelle ou terroriste à l’étranger (c’est-à-dire ne disposant pas d’une structure en Allemagne) ou recrute des membres pour son compte.
[82] Le 9 mai 2007, avant le début du G8 et de son contre-sommet, les autorités utilisent le 129a pour procéder à une quarantaine de perquisitions dans tout le pays.
[83] Voir la pétition de soutien à Andrej Holm dans le Nouvel Observateur du 22 août 2007. L’acte lié à cette procédure antiterroriste est l’incendie de camions de l’armée dans le Brandebourg.
[84] Entretien accordé au Stern, 19 avril 2007.
[85] Quadrillage informatique systématique.
[86] Appareil qui localise dans un rayon de 200m tous les téléphones mobiles actifs et détermine quels sont les appareils et leurs numéros de carte. Il s’interpose entre le mobile et la borne en prenant la place de la seconde pour intercepter tous les appels avant de les retransmettre au réseau GSM. Le téléphone qui a ainsi accepté l’appareil comme sa station « légitime » n’est plus protégé par un système de cryptologie.
[87] Le Militärischer Abschirmdienst (MAD) est le service de renseignement de la Bundeswehr (forces armées allemandes). Le Bundesnachrichtendienst (BND) est le service de renseignement du gouvernement fédéral.
[88] Le nombre de « raisons spéciales » pour motiver des refus de permis de séjour a été considérablement accru. Dans le registre central des étrangers, les sauvegardes de données sont plus nombreuses et plus longues ; le registre est développé en un fichier central de visas. Les bureaux de police ainsi que les services secrets ont désormais un accès facilité à cette banque de données.
[89] À la fin des années soixante, les États-Unis contrôlent plus de 80 % des grosses industries chiliennes. ITT Corporation, qui possède 70 % de la compagnie de téléphone chilienne Chitelco, verse, avec d’autres multinationales états-uniennes implantées au Chili, des fonds dans les caisses noirs du Parti républicain de Nixon. ITT promet un million de dollars supplémentaires contre la mise à l’écart d’Allende. C’est pour Nixon une motivation supplémentaire pour aider Pinochet à accéder au pouvoir en 1973.
[90] Rote Armee Fraktion ou RAF.
[91] Pour des raisons de sécurité, les RZ délaisseront le pluriel au milieu des années quatrevingt après l’avoir employé dix ans. Chaque groupe du réseau signe alors d’un « Cellule révolutionnaire » au singulier.
[92] Pour le détail des actions des Cellules révolutionnaires, voir la chronologie en annexe.
[93] Tir dans les jambes.
[94] Le Tribunal constitutionnel fédéral (Bundesverfassungsgericht) est la cour constitutionnelle allemande. Siégeant à Karlsruhe, il juge de la conformité des lois avec la Loi fondamentale de 1949.
[95] Le paragraphe 218 du code pénal a été adopté en 1871 et interdit toujours l’avortement. Mais, depuis la loi du 21 août 1995, sa pratique n’est dans les faits plus condamnable en deçà de 12 semaines de grossesse. ], déclarée anticonstitutionnelle. Deux ans plus tard, comme il est alors courant dans l’ensemble du mouvement radical, des femmes des RZ font le choix de se séparer de l’organisation mixte en créant leurs propres cellules qu’elles nomment Rote Zora. L’organisation de femmes en non-mixité est alors somme toute relativement ordinaire ; leur pratique de lutte armée l’est beaucoup moins. Nous serions tentés de leur attribuer le terme de guérilla si elles ne mettaient en garde sur ce point : « Le concept de guérilla ne nous convient pas ici, dans la mesure où il vise à conquérir le pouvoir avec des formations militaires. Nous ne voulons pas conquérir mais détruire le pouvoir patriarcal. […] Les groupes militaires portent déjà en leur sein un pouvoir en soi. »[[Rote Zora, Mili’s Tanz auf dem Eis, décembre 1993.
[96] Voir le texte De l’Automne allemand au déluge sécuritaire.
[97] Zora la rousse et sa bande, traduisible aussi par Zora la rouge et sa bande. Ce livre sera adapté en série télévisée en 1978.
[98] Nous utilisons donc le sigle RZ pour dénommer uniquement les Cellules révolutionaires (Revolutionäre Zellen).
[99] FrauenLesben Bewegung est le terme employé couramment en allemand pour désigner le mouvement mais dans Mili’s Tanz auf dem Eis, les Rote Zora précisent : « Nous — comme beaucoup d’autres — ne trouvons pas la notion de FrauenLesben satisfaisante : elle peut donner l’impression qu’être lesbiennes n’est pas être femmes, qu’elles sont exclues de la condition sociale de femmes ».
[100] Rote Zora, Mili’s Tanz auf dem Eis, décembre 1993.
[101] Anne Steiner et Loïc Debray, RAF, guérilla urbaine en Europe occidentale, L’Échappée, 2006.
[102] Voir le témoignage de Stefan Wisniewski : Wir waren so unheimlich konsequent… Ein gespräch zur Geschichte der RAF mit Stefan Wisniewski, ID-Verlag, Berlin, 1997.
[103] « Nous voyons rétrospectivement qu’une certaine part de l’importance qui a été accordée à l’industrie du sexe et à ses magasins comme expression du sexisme est due au poids de la morale bourgeoise chrétienne : penser en termes de « bonnes » et « mauvaises » sexualités a bloqué et / ou restreint l’attention sur d’autres secteurs « ordinaires » de violence sexuelle contre les femmes (mariage, famille, relations hétéro, éducation à l’hétérosexualité). […]Un autre point important est l’exclusion pratique des prostituées et des femmes travaillant dans l’industrie du sexe, et donc la ségrégation « d’autres femmes » dans nos attaques (et analyses). »
[104] Rote Zora, Mili’s Tanz auf dem Eis, décembre 1993.
[105] Brochure In Gefahr und höchster Not bringt der Mittelweg den Tod ! Krieg-KriseFriedensbewegung, décembre 1983.
[106] Ces éléments sont exposés dans Mili’s Tanz auf dem Eis.
[107] « La discussion autour de thèmes politiques « généraux » comme par exemple la lutte pour le logement, la lutte contre les taules, le mouvement pour la paix, les interventions impérialistes, etc., nous menaient plus loin quant à la compréhension de la situation patriarcale. Tant que nous n’étions pas en mesure de trouver aussi dans ces luttes des approches d’une libération des femmes, ou au contraire de nous tourner directement vers les luttes antipatriarcales, nous devions constamment décider si nous devions placer la poursuite de nos intérêts de femmes et le développement d’une résistance féministe en faveur d’une participation à ces luttes. Ces réflexions ont contribué à la séparation ultérieure des RZ. »
[108] « Les querelles usées, sans fin, dans lesquelles nous avons essayé de faire comprendre et d’imposer que la lutte des femmes ne peut pas être une lutte de secteur, mais que se libérer du patriarcat est fondamental pour chaque libération, et l’arrivée de nouvelles femmes qui voulaient s’organiser tout à fait consciemment dans les cadres féminins, et qui n’ont pas compris pourquoi nous fournissions tant d’énergie dans les discussions avec des hommes, nous ont conduit définitivement à la séparation organisationnelle. »
[109] Interview Die Unbeugsamen von der Spree des Quatre de Moabit, membres du Mouvement du 2 Juin. Interview pour le Stern jamais publiée par le journal. Brochure de novembre 1978.
[110] Colère révolutionnaire.
[111] Zentrale Sozialhilfestelle für Asylbewerber, équivalent de l’OFPRA.
[112] Virus révolutionnaires, groupe luttant notamment contre les biotechnologies et technologies génétiques dans les années quatre-vingt.
[113] Deux presumés RZ ont été abattus par les forces spéciales israéliennes lors de l’attaque d’Entebbe. Ce détournement a été particulièrement critiqué, et ceci jusqu’au sein même du mouvement radical ouest-allemand, notamment parce qu’il mettait en danger des civils.
[114] Idee und Praxis der Revolutionären Zellen und der Roten Zora, 1973-199_. Sur le site http://www.freilassung.de.
[115] Terroristes du dimanche. Littéralement, terroristes opérant après leurs heures de boulot.
[116] En 1979, dans Retour à l’humanité. Appel d’un terroriste repenti, Hans Joachim Klein donne de nombreuses informations sur le fonctionnement des RZ et sur l’organisation internationale que mène Carlos. Plus tard, il alternera devant la police les dénonciations fantaisistes et les rétractations.
[117] Membre du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) jusqu’en 1967 puis du Black Panthers Party. Auteur avec Hamilton de Black Power.
[118] Livre II, De l’autre côté du miroir, chapitre 6 Humpty Dumpty. Dans le texte original de Lewis Carroll, la fin du dialogue est ainsi formulée : « La question est, dit Humpty Dumpty, de savoir quel est le sens qui doit dominer, c’est tout. »
[119] En allemand le terme Herr employé ici signifie à la fois monsieur, seigneur et maître.
[120] Claudia von Werlhof, sociologue féministe.
[121] Le paragraphe 218 est la loi sur l’avortement. Le communiqué de revendication de cette action mentionne la date au 4 mars 1975.
freilassung.de
Site d’infos et d’archives des textes des RZ et Rote Zora (en allemand)