BROCHURES

En finir avec l’humour oppressif
Des questionnements, des bouts de réflexions et des partages d’expérience !

"L’humour est omniprésent, et pourtant, les conséquences de ce qu’il transporte avec lui sont souvent invisibilisés. [...]

Naviguer dans le brouillard de l’humour n’est pas un voyage facile.
On ne va pas tout explorer ici, l’idée est de partager des questionnements et des bouts de réflexions, mais pas de proposer une approche globale, systémique et exhaustive de la place de l’humour dans notre société.
Cette brochure nait de l’envie de constituer un support accessible qui propose des réflexions, des questionnements et des partages d’expérience par rapport à l’humour pour raconter en quoi l’humour est politique.

Elle tente d’expliciter certains lien entre l’humour et les oppressions systémiques et les rapports de pouvoir. Puis elle propose quelques pistes pour éviter de véhiculer de l’humour oppressif, pour savoir comment réagir et comment alimenter d’autres types d’humours. "


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En finir avec l’humour oppressif - version page par page
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Introduction

Aahh, l’humour ! Vaste sujet !

Il y a pleins de choses chouettes que permet l’humour : décompresser, créer de la complicité, tisser du lien social, créer des références communes, dédramatiser une situation, etc.

Rire un bon coup, ça peut provoquer un genre d’euphorie ultra libérateur, et partager un fou rire avec des gens ça peut être vraiment incroyable !

Mais bon, ça permet aussi des trucs moins chouettes : véhiculer des idées violentes et discriminantes, exclure quelqu’un, se moquer, renforcer des stéréotypes, engendrer des biais de pouvoir, etc.

L’humour est omniprésent, et pourtant, les conséquences de ce qu’il transporte avec lui sont souvent invisibilisés.

Et oui, on dit des trucs « juste pour rire », il faut « pas prendre au sérieux » ce qui est dit, et puis si on rigole pas c’est « qu’on est pas drôle ». Alors, c’est difficile de combattre les méfaits de l’humour quand ses effets paraissent difficiles à rendre visible.

Naviguer dans le brouillard de l’humour n’est pas un voyage facile.

On ne va pas tout explorer ici, l’idée est de partager des questionnements et des bouts de réflexions, mais pas de proposer une approche globale, systémique et exhaustive de la place de l’humour dans notre société.

Cette brochure a surtout pour intention de proposer un support de réflexions et de discussions pour regarder l’humour par un prisme politique et par une approche ayant pour point d’entrée les oppressions systémiques.

Sommaire

Introduction……………………………………………………………………………………..P2
Mais qui est la voix off de cette brochure ?…………………………………………….P6
Contexte d’écriture de cette brochure…………………………..……………………..P10
En quoi l’humour est politique ? …………………………………………………..…….P12
Quels liens entre oppressions systémiques et humour ?……………….………….P16
Différents types d’humour…………..…………………………………………..………..P23
Auto-check avant de faire preuve d’humour…………………………….……...…...P27
Comment réagir à de l’humour oppressif/blessant ?……………….……………….P29
A propos de légèreté et d’insouciance………………………………………………....P36
A propos de culpabilité, de honte et de responsabiltiés…………………….….….P40
Apprendre à se connaître pour incarner des formes d’humour appropriés...…P41
Et l’autodérision dans tout ça ? ………………………………………...…………..…...P43
Le risque de l’anti-norme oppressive………………………………………….….……..P44
Vers des nouveaux imaginaires de l’humour ?………………………….…………....P45
Quelques questionnements en vrac……………………………………...……………..P46
Remerciements…………………………………………….…………………...…………….P47

Mais qui est la voix-off de cette brochure ?

Moi, c’est Asa !

Je trouve ça toujours difficile de savoir comment se présenter : à la fois, je trouve ça important de contextualiser et de situer son propos, et en même temps, j’ai en tête qu’on fait toujours une sélection de ce qu’on souhaite raconter ou ne pas raconter donc c’est pas toujours évident de trouver la juste quantité d’informations à donner et la manière de le faire. Je vais citer quelques éléments me concernant et que je trouve utile pour comprendre d’où je parle dans cette brochure, mais évidemment c’est une présentation incomplète et biaisée.

Je suis une personne racisée (asio-descendante) vivant en France métropolitaine, sociabilisée femme (je m’identifie non-binaire) plutôt jeune (née dans les années 2000) et passionnée d’un milliard de sujets. J’ai fait un transfuge de classe : raconté de manière caricaturale, je suis passée d’une famille immigrée plutôt précaire à des milieux intellectuels plutôt bourgeois via des études dans le supérieur plutôt élitistes que j’ai faites.

Maintenant, je traîne dans des tas de milieux différents : des milieux anarcho-queer, des cercles sociaux se revendiquant de faire du soin politique, des espaces d’extrême gauche où ça parle désobéissance civile et ZAD, des milieux écolos cherchant à faire évoluer l’enseignement supérieur et les entreprises, des sphères institutionnelles ancrés dans le système dominant, etc. Je fréquente parfois des espaces marginalisés, avec des gens ne faisaient pas partie des normes dominantes, tout comme je peux parfois travailler dans des espaces de pouvoir très institutionnels.

En termes de contrastes, j’ai à la fois passé des repas venant de récup dans des poubelles de supermarché avec des potes précaires, tout comme j’ai aussi participé à des buffets indécents coûtant des milliers d’euros avec des personnalités « connues ».

Vivre tout un tas de choses dans des milieux très différent me questionne, notamment sur la place que l’humour peut avoir en fonction de différents espaces sociaux et ma manière de vivre les questionnements qui m’animent avec tout mon coeur c’est d’en parler avec des gens, d’animer des ateliers à ces sujets, et d’écrire.

Pleins d’éléments m’ont amené à écrire cette brochure :

- Kiffer la formalisation, et creuser des sujets en profondeur

Quand un sujet attire mon attention, j’ai envie de le décortiquer, de voir le monde par ce prisme, et chercher à comprendre comment les autres le vivent.

Concernant l’humour, je pense que je me suis beaucoup interrogé sur mon rapport à l’humour, ce qui me faisait rire ou pas, ce qui me mettait à l’aise ou pas, ce que j’incarne avec mon humour et puis plus globalement, les liens entre humour et rapports de pouvoir. J’aime beaucoup mettre en mots et en forme mes réflexions (souvent, surtout issues de discussions avec des ami·es), pour qu’on puisse échanger sur ces bases, débattre dessus et l’idée de centraliser des années de réflexions et de discussions dans un doc me plait bien !

- Vivre des oppressions systémiques et des injustices au quotidien

Depuis mon enfance, je me prends des « blagues » racistes. Des « ching chong » au lycée avec des camarades reproduisant à merveilles une caricature de yeux bridés, des questions pouvant s’apparenter à du racisme et autres joyeusetés de vécus d’exclusions et de moquerie du fait de mon appartenance éthnique.

Ça, c’est la phase visible de l’ice-berg du « parfois l’humour c’est tout pourri ». Il me paraît évident que ces situations sont des vrais sujets, mais j’aimerai bien ne pas me limiter à ces blagues, mais aller creuser aussi les trucs moins évidents et davantage questionnants. Chercher en quoi l’humour, peut implicitement devenir un outil de pouvoir. Des situations où je questionne ma légitimité à ressentir du malaise. Des situations où il n’y a pas vraiment de coupable ni de victime, mais qu’il se joue quand même des trucs pas anodins.

Mon sentiment d’insécurité par défaut dans les groupes a toujours été là, mais je mets les mots dessus depuis très récemment. Depuis que j’y associe des lunettes des oppressions systémiques, je comprends mieux certains mécanismes rapports de pouvoir implicites qui me font ressentir dans mon corps un sentiment de « je ne suis pas à ma place ici / je ne suis pas en sécurité auprès de ces personnes ». J’ai le souhait que des personnes puissent trouver du réconfort, de la légitimation et des outils à la lecture de cette brochure.

Je pense que l’humour me touche. Déjà parce que j’ai pas vraiment gagné au jeu de la roue des privilèges (même si j’ai de nombreux privilèges et avantages dans la société) et que je pense que ça contribue à ce que je sois sujette à beaucoup d’humour oppressif. Mais aussi parce que je suis très sensible à toute dynamique de groupe pouvant être excluante, dogmatique, oppressante et que l’humour peut être un formidable instrument pour ça.

- Désirer contribuer à changer nos mondes

L’humour a beaucoup de place dans ma vie que je le veuille ou non. Ça me va pas de juste subir sa présence pesante sans rien y faire alors même si l’humour restera toujours un truc plus grand que moi, je me suis dit que sans avoir l’ambition de changer LE monde, je pouvais au moins tenter de changer les petits mondes qui m’entourent.

Je crois que par l’humour, on peut déconstruire et reconstruire beaucoup de choses. Je pense que questionner la place de l’humour dans nos relations et collectifs, et trouver d’autres voies pour rire ensemble, ça contribue à incarner des cultures du soin.

- Contribuer à diffuser des cultures de soin

Le soin, c’est ma boussole de vie. Tout ce qui fait sens pour moi rentre dans cette boussole. Dans ma vie relationnelle, pro, perso et militante, j’essaie de trouver comment diffuser des cultures de soin. Cette brochure s’inscrit dans cette volonté.

Pourquoi il y a des champignons dans toute la brochure ?

Parce qu’il y a des champignons délicieux, et d’autres toxiques.

Et parfois, c’est dificile de les différencier entre eux. : c’est un peu comme l’humour !

Et aussi parce que j’avais envie d’aérer cette brochûre donc je cherchais à dessiner des personnages mais je suis pas super compétent·e pour dessiner des êtres humains alors les champignons c’était plus facile pour moi.

Pour les dessins, je me suis beaucoup inspirée de champignons sur Pinterest, la plupart des designs de champignons ne viennent pas de moi même si je les ai adapté à ma façon.

Contexte d’écriture de cette brochure

Avant la naissance de cette brochure, il s’est passé pleins de choses !

Tous pleins d’ateliers...

J’ai eu la chance de vivre dans un lieu de vie collectif avec beaucoup de passage– on y était parfois une trentaine d’habitant·es - dans lequel on avait l’habitude de s’animer des ateliers entre nous. Ça pouvait être une mini conf, un atelier tricot, une danse collective. N’importe qui pouvait proposer un truc, et ça attirait forcément quelques âmes curieuses et intéressées. Dans ce cadre là, j’ai conçu et animé pour la première fois un cercle de discussion sur l’humour oppressif. On a beaucoup, beaucoup parlé. Tard le soir, jusqu’à s’endormir dans nos canapés tout moelleux. C’est là qu’est né plusieurs éléments de cette brochure, grâce à ces moments collectifs où je me sentais à la fois entourée, et hyper stimulée.

...Et un début de formalisation !

Ensuite, avec mon binôme associatif de l’époque, on a voulu animer un autre atelier à ce sujet, mais en créant des supports qui centraliserait des questionnements et réflexions. Il a donc crée 4 affiches qui nous ont servi pour un atelier organisé dans une asso de notre école. Ces affiches, on les a ensuite pas mal diffusé par ci par là quand on rencontrait des gens qui voulaient creuser ce sujet mais qui savaient pas trop par où commencer.

J’ai continué à animer des ateliers à ce sujet, sur base de ces affiches mais je ne me retrouvais plus dans certains propos de ces affiches, et plus le temps passait, plus j’avais envie de rajouter des réflexions, compléter tout ça de récits. Et j’ai trouvé que le format brochure était plus propice pour ça.

Voilà une version un peu plus complète et riche que les affiches qu’on avait formalisé avec Momo.

Et ainsi, naissa cette brochure !

Je vois cette brochure comme un condensé de réflexions et questionnements à un instant T. Je serai peut-être plus trop d’accord avec des réflexions que j’ai écrite, il y a sans doute des angles morts dans ce que je propose, mais c’est pas grave ! C’est fait pour être un outil de dialogue, de discussion, pas une proposition de vérité absolue. Je vous laisse donc avec ça en tête. Cette brochure n’a pas l’intention d’être consensuelle, et a plutôt vocation à rendre visible des trucs, pour nourrir des débats et réflexions : à vous de prendre ce qui vous parle ou pas !

Cette brochure est écrite à la première personne du singulier, car c’est moi qui l’écrit et que je ne souhaite n’engager que moi dans les propos que je tiens, mais il est le fruit de réflexions et questionnements collectifs issus de discussions avec des potes ou des participant·es à des ateliers.

En quoi l’humour est politique ?

Je m’aventurerai pas à proposer une définition de ce que c’est la politique, mais j’aimerai malgré tout commencer cette brochure par affirmer que je pense que notre rapport à l’humour est politique, et doit être davantage politisé. Une manière d’expliquer pourquoi l’humour est politique, c’est de visibiliser que l’humour est un acte social et que quand une personne se sent victime d’humour oppressif, c’est pas juste une histoire de liens interpersonnels, mais il s’y joue des enjeux plus systémique. Quand j’exprime que l’humour est politique, c’est pour visibiliser que l’humour s’inscrit toujours dans un contexte socio-politique donné, et qu’il peut créer ou renforcer des dynamiques de pouvoir qui sont loins d’être neutres ou sans conséquences.

Dans cette partie, je vais partager des réflexions et croyances que j’ai sur l’humour. Elles n’ont pas de valeurs sociologiques ou scientifiques particulières.

Si vous souhaitez vous renseigner sur ces sujets avec une approche davantage documentée, sourcée et avec des expérimentations sociales, vous pouvez lire la thèse de Léo Facca « Est-ce vraiment “ juste une blague ” ? Effet du groupe ciblé, des préjugés et de l’adhésion aux stéréotypes sur la perception de l’humour de dénigrement : une approche expérimentale. » ou vous renseigner sur les études de psychologie sociale de Monica Romero-Sànchez.

Perso, je me suis pas beaucoup plongé dans ces références là parce que j’avais pas l’envie et la motivation de faire un travail de recherche solide, alors je propose juste des bouts de réflexions sur pourquoi je pense que l’humour est politique :

- L’humour véhicule souvent des valeurs et stéréotypes

Je sais pas s’il serait possible ou souhaitable de quantifier un pourcentage de blagues qui reposent sur des préjugés discriminants, mais j’ai le sentiment que l’humour véhicule principalement des stéréotypes visant des individus et groupes sociaux particuliers : les femmes, les personnes racisées, les personnes en situation de handicap, les personnes queer, etc.

Par l’humour, on peut donc véhiculer beaucoup de stéréotypes : les femmes sont nulles et dangereuses au volant, les arabes sont des voleurs, les personnes en situation de handicap sont bêtes, etc.

Les blagues sexuelles me paraissent se baser souvent sur un imaginaire d’hyper-sexualisation, d’objectification des femmes et minorités de genre, de personnes racisées ou sur une désexualisation de personnes âgées et/ou en situation de handicap. La plupart du temps, les blagues liées à la race reposent davantage sur l’imitation d’accent, des préjugés racistes ou des stéréotypes de classes sociales que sur les désastres du colonialisme.

Il y a donc des tendances globales concernant ce sur quoi porte l’humour. Et le fait qu’on se moque majoritairement de certains groupes sociaux, c’est pas anodin. Ça dit quelque chose sur notre manière de faire société. Et ça vient renforcer des valeurs.

- L’humour diffuse, légitime, banalise et rend acceptables socialement des valeurs et stéréotypes

L’humour contribue à la tolérance de la discrimination. Sous l’apparence de légèreté et par prétexte de « on dit ça juste pour rigoler, ça va ! », l’humour permet de banaliser et rendre acceptables socialement certaines valeurs et stéréotypes. S’il ne paraitrait pas très acceptable socialement d’énoncer sérieusement que les femmes blondes sont plus bêtes que les autres, rire autour d’une blague sur les blondes peut paraître beaucoup plus innoffensif.

On appelle « humour de dénigrement » une forme d’humour qui favorise les préjugés et la discrimination.1

- L’humour est un outil de cohésion sociale

L’humour est un super outil pour identifier des individus qui nous ressemblent, avec qui on peut s’entendre et connecter. Rire avec quelqu’un, ça peut déjà être un signe de compatibilité. Ainsi, l’humour permet d’être un facteur de rapprochement, et conditionne ce qui permet ou pas de faire groupe. Il permet de consolider des normes sociales, en participant à créer des cadres collectifs et peut participer à certaines formes de sentiment d’appartenance.

Par exemple, les blagues sur la prétendue stupidité des Belges permet de créer de la cohésion sociale pour les Français.es qui se rapprochent en se moquant d’un autre groupe social.

- L’humour est vecteur de biais de pouvoir

Dans des dynamiques de groupe, il y a toujours des rapports de pouvoir. Un rapport de pouvoir, c’est pas forcément très visible au premier regard. C’est pas forcément une humiliation bruyante et flagrante. Ça peut être discret, insidieux, mais pas moins violent ou blessant. C’est pour ça que pour moi c’est très important de mettre le doigt et les mots sur comment l’humour peut être vecteur de pouvoir.

Quand j’observe un groupe, j’aime porter mon attention sur qui parle, qui ne parle pas, qui est écouté, qui ne l’est pas. Comment les identités sociales (genre, classes, races, religion, capital culturel, académique, économique) entrent en jeu dans les interactions.

L’humour permet un bon prisme d’analyse : Qui fait une blague ? Qui rigole ? Qui ne rigole pas ? Sur quoi portent les blagues ? Quelqu’un qui fait une blague et fait rire les autres attire l’attention, et potentiellement, volontairement ou pas, dicte les normes d’un groupe.

L’humour est souvent valorisé socialement, et les personnes qui détiennent des formes d’humour qui seraient valorisé dans un cercle social peuvent attirer l’attention, paraître intelligent, avoir de la répartie et ça peut donc leur conférer des formes d’auras, de charisme et de pouvoir.

Par exemple : J’ai parfois tendance à « clasher » des ami·es avec ma répartie. Ça fait rire, c’est valorisant pour moi, mais c’est parfois très blessant selon ce que je véhicule, ma relation avec la personne cible de la blague, le contexte social et le vécu de la personne cible. C’est une forme de rapport de pouvoir que d’avoir de la rhétorique, de penser rapidement, d’avoir de la répartie, et ça peut sembler banal mais ça peut être vraiment humiliant, excluant et violent de se faire moquer par des blagues.

Quels liens entre oppressions systémiques et humour ?

Parler des oppressions systémiques, c’est vertigineux. Avoir une porte d’entrée, ça permet d’avoir une prise. Il y a des tonnes de manière de définir une oppression systémique, voici ce que je propose :

Une oppression systémique est le résultat et la composante d’un système qui, pour un critère donné, va engendrer de façon globale des discriminations sur un groupe social dit dominé / opressé / discriminé, et réciproquement conférer des privilèges à un groupe social dit dominant / oppresseur / privilégié.

Les oppressions systémiques sont omniprésentes. Dans notre manière d’organiser notre société, dans nos politiques, nos lois, nos institutions mais aussi dans notre manière de penser, de relationner et de s’organiser.

Elles s’ancrent dans des rapports de pouvoir, se traduisent par des préjugés/stéréotypes et s’incarnent par des postures/comportements oppressifs.

A propos d’intersectionnalité : pour une approche décloisonnée et systémique des oppressions systémiques

Présenté sous forme de tableau, les oppressions systémiques et leur système d’oppressions peuvent sembler très cloisonnées. Dans la réalité, toutes les oppressions forment des liens complexes en synergie.

L’intersectionnalité désigne un concept permettant de penser les identités sociales non pas de façon séparée ou cumulée, mais en synergie pour en identifier leur spécificités.

Historiquement, ce concept émerge et est popularisé par Kimberlé Crenshaw (militante, avocate, professeur) qui lie la race et le genre pour mettre en lumière que les expériences vécues par une personne noire, et par une femme, ne peuvent pas être comprises et analysées comme deux données séparées ou indépendantes2.

Dans les grandes lignes, une identité sociale liée à une oppression + une identité sociale liée à une autre oppression n’est pas égale à = 2X d’oppressions 

Mais plutôt, une identité sociale liée à une oppression + une identité sociale liée à une autre oppression = un cocktail singulier et complexe d’oppressions, non cumulables, mais en synergie

Pourquoi parler d’intersectionnalité ?  

Pour ne pas reduire l’identité d’une personne à un privilèges ou un non-privilège. Chaque personne a son histoire unique, et il me paraît important de prendre en compte de manière nuancée et complexe ça. (= ne pas reduire une personne racisée à une pauvre victime du système raciste, ne pas réduire un mec blanc à un méchant oppresseur) 

Préjugés, discrimination, et oppressions : quelles différences ?

Inspiré du comic : https://everydayfeminism.com/2017/01/trouble-explaining-oppression/

Un préjugé est un biais internalisé :

• "Les relations homosexuelles sont anormales et déviantes"

• "Les personnes grosses sont moches"

• "Les musulman·nes ont plus de chance d’être des terroristes"

Une discrimination est la concrétisation d’un préjugé :

• Refuser la location d’un appartement à un couple d’homosexuel

• Se trouver moche car gros·se

• Suspecter davantage les musulman·es de comportements dangereux

Les oppressions sont les poids et forces systémiques de ces préjugés et discrminations sur les personnes concernées

• Des lois qui ne protègent pas les discriminations basés sur l’orientation romantico-sexuelles

• Des magazines promouvant une culture de la beauté normée

• Des politiques publiques excluantes des musulman·nes

Pour lutter contre tous ces systèmes d’oppressions injustes, il faut agir sur tous les maillons de la chaîne !

A propos de privilèges et de non-privilèges

Chaque individu a un lot de privilèges et de non-privilèges.

Le privilège social, ça désigne une notion en sciences sociales, qui offre des avantages sociaux/degrés de prestiges/rangs dans la société en fonction de son appartenances ethniques, de classes sociales, d’âges, de sexe, d’identité de genre, d’orientation sexuelle et relationnelles, de religion, etc.

Les systèmes de privilèges et non-privilèges impliquent par exemple :

• Un partage non-équitable de la charge mentale. La charge mentale est le poids psychologique que fait peser (plus particulièrement sur des personnes particulièrement discriminées) la gestion des tâches domestiques et éducatives, engendrant une fatigue physique, et surtout, psychique. Cette préoccupation constante de la logistique du foyer, même dans les moments où elles ne sont pas dans l’exécution de ces tâches est aussi pesante. Cette notion peut être applicable à d’autres domaines que la gestion du foyer. 

• Des différences dans le sentiment de sécurité par défaut dans les espaces publics, les relations, les collectifs, etc.

• Une exclusion invisibilisée de certains groupes sociaux dans certains espaces.

• Un rapport à la légitimité différent.

• Un accès aux richesses et au confort non-équitable.

• Etc etc etc.

Avoir des privilèges, c’est pas seulement avoir plus de chances d’avoir sa paie augmentée lorsque l’on est un homme cis blanc. C’est aussi :

• Avoir le privilège de l’inscouciance et de ne pas se soucier de certaines charges mentales et émotionnelles.

◦ Ex : une dynamique typique dans un couple hétéro est la femme portant la charge mentale des tâches ménagères, la charge contraceptive et la charge émotionnelle du couple tandis que l’homme ne comprend même pas en quoi consiste tout ça.

• Ne pas se rendre compte des oppressions que vivent les autres, et avoir tendance à ne pas les croire, les légitimer. Et/ou chercher à se justifier de ses bonnes intentions sans mettre le focus sur le récit de la personne concernée.

◦ Ex : Je constate que la plupart du temps, quand je raconte un vécu de situation raciste que j’ai vécu, la·es personne·s blanche·s devant moi sont souvent choqué·es et arrivent à peine à me croire et vont parfois avoir tendance à remettre en question mon récit ou le minimiser.

Avoir des non-privilèges, c’est par exemple :

• Devoir se sur-adapter en permanence pour se faire accepter socialement, et donc performer, compenser, se contorsionner pour correspondre à un fonctionnement normé.

◦ Ex : c’est le cas pour des personnes ayant des handicaps invisibles. (#validisme #psychophobie)

• Se justifier en permanence de ne pas être capable de faire quelque chose et être soupçonné de flemme car "si on veut, on peut" #capacitisme #validisme #psychophobie

• Ne pas se sentir légitime de prendre la parole.

• Ne pas se sentir appartenir à un groupe social.

◦ Ex : être la seule personne racisée dans un groupe de blanch·es peut entraver le sentiment d’appartenance et la légitimité à trouver sa place

• Subir de la négligence en ayant moins de chances que ses besoins soient remplis par la société, des collectifs, des relations, etc.

Apprendre à se situer au niveau de ses privilèges et non-privilèges, et agir en conséquences

Savoir se situer, ça s’apprend, ça prend du temps, et ça se fait au fur et à mesure de discussions, d’expériences de vie, de conflits, de partages de récits, etc.

Un outil pouvant être utile pour apprendre à se situer est celui du CRIAW ICREF3.

Ici, cet outil d’éducation populaire en lien avec des enjeux d’intersectionnalité permet d’illustrer :

• Par le cercle intérieur : les circonstances particulières de chaque personne, associé à des “rangs” dans la société

• Par le deuxième cercle : Des aspects identitaires (correspondant à des privilèges et non-privilèges)

• Par le troisième cercle : Différentes formes de discriminations et systèmes oppressifs

• Par le cercle extérieur : Des structure et forces plus larges renforçant les systèmes oppressifs

Proposition d’exercice : Vous pouvez prendre une feuille et écrire les aspects identitaires qui vous concerne du deuxième cercle et tenter d’identifier si vous êtes plutôt privilégié·e ou pas sur chaque aspect. Les réponses ne seront pas forcément binaires car certains aspects pourront être à la fois des privilèges et des oppressions pour vous. L’idée n’est pas d’atteindre une réalité objective parfaite de vos privilèges et oppressions via cet exercice, mais plutôt de se mettre dans une posture de questionnement vis-à-vis de ses identités sociales.

Chaque personne ayant son lot de privilèges et de non-privilèges. Il peut paraitre important d’apprendre à se situer soi-même, pour pouvoir agir en conséquences.

Pour guider tes questionnements par rapport à ces enjeux, tu peux te demander :

• Quels sont mes privilèges ? Quels sont mes non-privilèges ?

• Comment je me sens par rapport à ça ?

• Qu’est-ce qui m’interroge à ce sujet ?

• Quelle place ont les oppressions systémiques dans mes relations ? Dans mes collectifs ? Dans mon quotidien ? Dans ma vie professionnelle ?

• Est-ce que c’est un sujet dont je parle avec mes proches ? Si oui, comment ?

• Est-ce que je suis satisfait·e de mon rapport à mes privilèges et les oppressions que je vis ? Et si non, qu’est-ce que j’aimerai être différent ?

Pourquoi on parle d’oppressions systémiques ?

Parce que l’humour s’inscrit dans des enjeux en lien avec les oppressions systémiques ! Il peut faire partie de discriminations paraissant inoffensives, anodines et mineurs. Mais en réalité, c’est un instrument puissant, contenant un potentiel de violence fort et permettant de légitimer d’autres formes de violences.

La pyramide des niveaux de discriminations illustre différents types de discriminations, allant de ce qui paraît le moins violent au plus violent. L’humour se situerait dans un niveau de discrimination plutôt « faible »

La pyramide des niveaux de discriminations

Toutes ces oppressions systémiques, systèmes d’opppressions et notion de privilèges s’incarnent concrètement sous la forme de discrimination de plusieurs types :

Des oppressions, il y en a de tous types. Toutes n’ont pas les mêmes effets, ou les mêmes répercussions. Dans cette brochure, je souhaite militer pour que ce qui est considéré comme violent et oppressif ne soit pas limité à de la violence physique et facilement visible. Je souhaite considérer et lutter contre toute forme de discriminations, d’oppressions, et de rapport de pouvoir, aussi "petites" et invisibilisées puissent-elles paraitre.

Pourquoi les "petites" oppressions invisibilisées sont importantes ?

Déjà, parce qu’elles ne sont pas si petites que ça ! Elles sont très impactantes du fait de leur caractère répété et omniprésent, et influence comment une personne se perçoit, est perçue, peut se sentir, etc. De plus, elles constituent la base de la pyramide des discriminations et permet et renforce des discriminations plus graves.

L’humour contribue à la tolérance de la discrimination sous l’apparence de légèreté et par prétexte de « on dit ça juste pour rigoler, ça va ! »

Dans un monde où il n’est pas acceptable de faire des blagues sexistes, alors, peut-être que le monde le serait moins ?

De plus, il y a parfois une plus grande capacité d’action sur des discriminations "petites" du fait de leur caractère récurrent et aussi du fait qu’il peut parfois être moins risqué de reprendre quelqu’un sur une blague qu’il a faite et questionner les valeurs qu’il a véhiculé (parfois inconsciemment et involontairement) que d’agir sur des menaces de vie directes.

L’humour, ce n’est donc pas que des petites blagues, c’est plus que ça. Ça a des impacts et des conséquences fortes et agir dessus est une manière de lutter contre les oppressions systémiques et les rapports de pouvoir.

Différents types d’humour

Est-ce que tous les humours se valent ?

Je pense que tous les humours ne se valent pas. Il ne s’y joue pas les mêmes dynamiques de pouvoir selon l’humour qui est véhiculé. Par exemple, je considère qu’un groupe de mec qui se moquent d’une meuf avec des remarques sexistes, c’est pas les mêmes enjeux que des personnes racisées qui se moquent des racistes. Ou encore, je considère qu’une punchline tourné avec un ton humoristique pour protéger une personne qui se fait discriminée, c’est pas à mettre sur la même échelle que quelqu’un qui dit une punchline pour se moquer d’une forme de handicap.

Proposition de catégories de l’humour

Pour conceptualiser ça, avec mon binôme associatif de l’époque des affiches, on a fait une proposition de catégorisation de l’humour.

Il y a différentes d’humour parmi tout ça : le comique de situation, le comique de répétition, l’absurde, les plaisanteries, l’ironie, les jeux de mots, le comique de geste, les caricatures, l’autodérisiton, l’humour noir, le sarcasme, la parodie/satire, le burlesque, le grotesque, etc.

Quelques exemples pour s’y retrouver

- L’humour ciblant des groupes sociaux

Ce qu’on désigne comme étant de l’humour oppressif, c’est de l’humour qui participe à perpétuer des oppressions systémiques.

Exemples :

• Dire une blague qui se repose sur un biais sexiste : J’ai une fois animé une formation où lorsque j’ai demandé aux participant.es s’iels avaient de quoi noter, un homme cis a répondu « Oui, on a des femmes dans le groupe ! »

• Renforcer des stéréotypes raciaux par des blagues-devinettes : « Pourquoi les chiens aboient beaucoup en Chine ? Parce qu’ils ne sont pas assez cuits »

• Véhiculer l’idée que les personnes trisomiques sont bêtes en disant « T’as pas compris ça ? T’es trisomique ou quoi ? »

Et bon, il pourrait y avoir tout une section « humour internet et memes » sur ce que ce type d’humour peut véhiculer. Ici un exemple illustrant sous la forme d’un raisonnement « scientifique » pourquoi les femmes sont des problèmes.

Les dynamiques en œuvre peuvent être nombreuses : renforcement de stéréotypes existants, déshumanisation, action d’exclusion, moqueries, etc.

En stand-up, on parle parfois de « punching down », c’est-à-dire, faire de l’humour en ciblant des personnes discriminées et qui reproduit donc des dominations, des oppressions et des humilitations systémiques.

Ce qu’on appelle humour subversif, c’est un humour qui renverse l’ordre social dominant.

Exemple :

• L’humour misandre (qui fait de l’humour sur les mecs cis). « Que donne un mec cis à Emmaüs ? Son avis ! »

• Tourner en ridicule le journalisme sensationnelle de droite (Gorafi)

• Tourner en ridicule l’impunité de certaines sphères de pouvoir (Malheurs actuels)

• Jouer sur un attendu « raciste » pour prendre par surprise et interroger ce présupposé « Comment appelle-t-on un noir qui conduit un avion ? – Un pilote ! »

En stand-up, on parle parfois de « punching up », c’est-à-dire, faire de l’humour en ciblant des personnes dominantes et qui crée donc des potentiels de subversion et d’émancipation.

- L’humour ciblant un individu

L’humour blessant, c’est de l’humour qui n’est pas en lien avec des oppressions systémiques, mais qui peut blesser une personne.

Exemple : Quelqu’un trébuche en rentrant dans une classe, quelqu’un le·a filme et puis fait tourner la vidéo en se moquant de la personne.

L’humour soutenant survient dans l’intention d’aider quelqu’un qui se fait discriminé.

Exemple : Un mec se moque d’une femme qui a fait la cuisine, et quelqu’un en fait une blague « drôle de façon de dire merci »

Avantages et limites de ces catégories :

Ce que j’apprécie dans le fait de catégoriser l’humour, c’est que ça permet de mettre en lumière qu’il ne se joue pas les mêmes dynamiques de pouvoir dans tout type d’humour. Tous les humours ne sont pas équivalents et ne véhiculent pas les mêmes idées. L’idée n’est pas de dire que l’humour subversif est forcément mieux que l’humour oppressif, mais plutôt qu’il ne se joue pas les mêmes choses quand on se moque de femmes asiatiques que quand on se moque du président des Etats-Unis.

Evidemment, ces catégories, comme toute tentative de formalisation sont imparfaites. Il y a des formes d’humour difficile à catégoriser, et l’intention n’est pas de réussir à mettre toute forme d’humour dans des petites cases, mais plutôt de mieux identifier ce qui peut se jouer dans une forme d’humour. C’est donc à voir comme un outil : ce n’est pas objectif, ce n’est pas parfait, ça a des limites, mais c’est parfois utile.

Faut-il cultiver de l’humour subversif alors que ça peut aussi être violent ?

J’adore l’humour subversif, mais c’est très personnel. J’ai beaucoup débattu à ce sujet et je sais que des personnes que je connais ne sont pas d’accord avec le fait de cultiver quelconque humour pouvant être dénigrant. Cette idée qu’il ne faut cultiver ni l’un, ni l’autre, est en lien avec l’idée que dans tous les cas, il y a de la violence qui est véhiculé et que ça entretient un cycle de la violence qui peut finir par être néfaste pour tout le monde. Si j’adore l’humour subversif, et que je le trouve émancipateur et réparateur, j’aime nuancer ce propos en mettant une vigilance sur la violence qui peut être véhiculée.

Bref, est-ce qu’il faut faire de l’humour subversif ? Perso j’adore ça, mais c’est fortement débattable !

Et puis qui décide de ce qui est subversif ou oppressif ? La frontière est floue et subjective. Peut-on tout justifier derrière le drapeau de la subversivité ? Pas sûre.

Pour autant, je considère ne pas me battre à armes égales avec mes « ennemis », et donc ridiculiser le pouvoir, je pense que c’est une arme qui me parle.

Est-ce que la fin justifie les moyens ?

Dans le fond, ça pose la question de : est-ce que la fin justifie les moyens ? Si la fin est louable (= ici, créer une société plus écologiste, juste et inclusive) est-ce que ça justifie d’avoir recours à des moyens violents (= ici, continuer à alimenter des dynamiques de moqueries, d’exclusion). C’est hyper complexe comme sujet, et j’oscille beaucoup entre plusieurs postures, en fonction des enjeux et des sujets. J’ai pas trop de réponses à ça, mais je trouve que c’est chouette de se poser la question et de si l’on souhaite avoir recours à l’humour, et pourquoi.

Dans tous les cas, il me paraît important de s’interroger sur pourquoi on rigole, et quels peuvent être les risques et effets de ce qu’on véhicule. Et justement ! D’où la proposition de l’outil qui suit :

Auto-check avant de faire preuve d’humour

Comment savoir si ma blague est oppressive ? Comment je peux changer mon rapport à l’humour ?

Hélas, je n’ai pas de solutions miracles sous la main. Je ne pense pas que le monde doit binariser un rapport catégorique à l’humour. Il n’y pas de tampons « humour oppressif / humour non-oppressif ». Je pense que toute situation est complexe, nuancée, et qu’on ne peut jamais s’assurer de la non-offensivité de ce qu’on dit. Par contre, on peut se questionner en amont pour limiter le risque de blesser. Voici une proposition de questionnements à se poser. C’est pas exhaustif et c’est pas parfait.

• Quelles sont mes intentions en faisant une blague (mettre à l’aise, créer de la complicité, rabaisser, me moquer, dédramatiser ?)

• Est-ce que je ris DE la/les personnes concerné·es par la blague ou AVEC ?

• Est-ce que les personnes présentes me connaissent assez bien pour comprendre mon intention ?

• Est-ce que ma blague peut être discriminante ou blessante directement ou indirectement ?

• Est-ce que ma blague véhicule de la violence ?

• Est-ce que ma blague peut causer des triggers ? 

• Est-elle risquée du fait qu’elle touche à une caractéristique de groupes sociaux discriminés ?

• Est-ce que le contexte de ma blague est le bon ?

• Est-ce que le niveau d’interprétation de ma blague est claire ?

• Suis-je prêt·e à recevoir des retours négatifs sur des propos que j’ai émis ?

• Suis-je capable de répondre constructivement en me remettant en question ?

• Suis-je ouvert·e et capable de ne pas minimiser/délégitimer les ressentis exprimés ?

Il peut aussi y avoir des questionnements plus introspectifs : qu’est-ce que mon rapport à l’humour dit de moi ? D’où vient mon rapport à l’humour ? Est-ce que j’aime l’humour que je véhicule ou est-ce que j’aimerai le changer ? Si oui, quelles sont mes pistes de changement ?

Par exemple : j’ai beaucoup fait de l’humour en mode « clasher une personne », parfois de manière humiliante, parce que je voulais paraître intelligente et avoir de la répartie. Je trouvais ça valorisant qu’on rigole à mes blagues, et qu’on puisse être impressionné par la rapidité de mes idées. Mais je me suis rendue compte que je trouvais ça naze de faire ça alors j’essaie d’arrêter (même si je fais parfois de l’humour blessant et je le regrette).

Se poser les questions, ça peut être très long, et c’est un travail introspectif en soit. S’il ne me semble pas possible de se poser toutes ces questions en amont de chacune de ses blagues, je me dis que ça peut être un bon guide d’introspection pour y réflechir et que pour faire un autocheck rapide avant de faire une blague, il y a la possibilité de se concentrer sur les risques de cette blague : est-ce qu’il y a des risques à véhiculer ce que je vais dire ? Pourquoi ce serait risqué (du fait des personnes présentes, du fait de la nature de la blague) ? Est-ce que les intentions de ma blague sont claires pour les personnes présentes ?

Moyen mnémotechnique :

Si vous avez vu la série animée Avatar, le dernier maître de l’air, vous connaissez sûrement Iroh, l’un des personnages réputés comme étant plein de sagesse dans la série. Un moyen pour se souvenir des questionnements, c’est de penser aux :

 Intentions
 Risques
 Ouverture
 de son Humour
(IROH !)

Comment réagir à de l’humour oppressif/blessant ?

Au début des ateliers que j’anime, j’aime beaucoup commencer les temps par demander aux participant·es quelles sont leurs intentions et attentes dans l’atelier. La plupart du temps, ce qui revient surtout c’est : comment « bien » réagir face à des situations d’humour oppressives ?

Il n’y a pas de bonnes réponses ou de modes d’emplois. Chaque situation est singulière et porte un contexte particulier. Du coup, je vais surtout évoquer des postures, des manières de réagir, et les commenter.

Comprendre les dynamiques collectives existantes

Déjà, il y a toujours des dynamiques collectives et des rapports de pouvoir existants en jeu. C’est impossible de tout déceller, et de réussir à tout percevoir finement avec lucidité en tout temps, mais quelques questionnements peuvent aider à observer la situation.

• Quelles sont les relations entre les personnes présentes ?

◦ Est-ce que les personnes ont une bonne relation ?

◦ Est-ce qu’il y a de l’espace pour communiquer entre ces personnes ?

◦ Est-ce qu’il y a des biais de pouvoir entre les personnse ?

▪ Ex : une participante racontait pendant un atelier ne pas réussir à réagir à des blagues homophobes car la personne qui les racontait était son patron.

• Est-ce que la personne/les personnes concernées par la blague sont présentes ?

• Quels sont les risques d’intervenir pendant ou après une blague ?

Il peut donc être important et utile de comprendre le contexte social, et les rapports de pouvoir existant avant de savoir comment réagir.

Je pense que prendre en compte la temporalité dans les réactions est également important. Je distingue donc les réactions ayant lieu au moment de la situation, ou après.

Choisir la temporalité de sa réaction

- Réagir au moment de la situation

Il y a différentes manières de réagir sur le moment :

• « Contre-attaquer » directement par l’humour : punchliner, ridiculiser, confronter, etc.

• Politiser la situation : ramener du sérieux et des enjeux, faire redescendre le rire pour adresser les problématiques. Expliquer en quoi l’humour est politique, et peut être violent. Expliquer les valeurs véhiculées par la blague qui vient d’être faite.

• Questionner la personne qui a fait la blague : Pourquoi tu te moques ? Est-ce que ta moquerie sous-entends des croyances que tu as ? Pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce que tu sous-entends ? Tu peux répéter ?

• Parler de ses ressentis : exprimer son malaise, sa colère, sa tristesse en réaction à la blague

• Etc, etc, ect.

Perso, je pense pas qu’il y ait de manière parfaite de réagir, car ça dépend trop du contexte, mais je peux identifier quelques avantages et inconvénients de réagir sur le moment.

Avantages de réagir sur le moment :

• Réagir sur le moment permet de ne pas « laisser passer » la blague, et de signifier que ce n’est pas accepté et toléré de faire ce genre de blague.

• Ça peut permettre d’être dans une posture d’allié·e en réagissant et d’être en soutient direct à une personne ou des personnes qui pourraient se sentir mal à l’aise et/ou concernée(s) par la blague.

• Ça permet de ne pas être complice du moment.

Inconvénients de réagir sur le moment :

• Réagir sur le moment peut créer du conflit et faire « dégénerer » une situation. Il y a moins de temps et de recul pour pouvoir réflechir à comment l’on souhaite réagir.

• Ça peut être humiliant et stigmatisant pour la personne ayant fait la blague de réagir à une blague sur le moment devant d’autres personnes.

• Le risque social est plus fort et imprévisible lorsque c’est sur le moment dans un moment social plutôt qu’après en interperso ou en plus petit comité.

• S’il y a une ou des personnes concernées et que vous n’êtes pas personnellement la cible de la blague, réagir sur le moment peut parfois amener à ne pas avoir une réaction mal adaptée pour la ou les personne(s) concernée(s) vu qu’il est souvent difficile de les consulter sur le moment et de s’adapter à leurs besoins.

- Réagir après le moment de la blague

Il y a différentes manières de réagir après une blague

• Cela peut dépendre de qui on va voir après la blague :

◦ La personne qui a fait la blague

◦ Des personnes éventuellement concernées et/ou mal à l’aise

◦ Des témoins

◦ Etc.

• Ça peut dépendre de vos intentions

◦ Exprimer son désaccord/son malaise à quelqu’un

◦ Faire de la pédagogie

◦ Exprimer son soutient

◦ Etre dans l’accueil d’éventuelles demandes que l’on pourrait vous faire

• Ça peut dépendre de la manière dont vous intervenez

◦ Plutôt sur un ton sérieux, politisant et intellectuel

◦ Plutôt sur un registre émotionnel

◦ Plutôt en « confrontation » avec la personne qui a fait la blague, ou plutôt en étant dans une recherche de coopération

• Bref, les manières de réagir après une blague sont diverses et dépendent de beaucoup de chose !

Avantages de réagir après :

• Réagir après permet d’avoir plus de temps pour réflechir à ses postures et sa manière de réagir.

• Ça peut permettre un terreau plus fertile pour des discussions longues et constructive du fait du côté interperso ou petit comité qui peut davantage créer un cadre intimiste et propice à la confidence contrairement à une réaction à chaud pendant un moment social.

• Une discussion après le moment peut aussi réduire un potentiel risque de situation confrontante non désirée ou une condamnation rapide de la personne qui vient de faire une blague.

Inconvénients de réagir après :

• Il y a des contextes où il n’est pas possible de réagir après, par exemple après de l’humour oppressif émis par quelqu’un dans la rue.

• Ça peut être difficile de trouver le bon moment, et peut-être que la personne éméttrice ne voudra pas en parler.

• Il faut un minimum de confiance et de coopération réciproque pour que ça puisse être constructif. Un format de débrief ne parle pas à tout le monde. Par exemple débriefer d’une situation avec mon papa et lui proposer un temps de communication en interperso, ça ne fonctionne pas du tout. Il faut trouver ses stratégies. Souvent, je profite de trajets en voiture avec lui en trouvant une façon légère de revenir sur les choses mais je ne le présente pas comme un débrief. Et souvent, la manière qu’on a de débriefer est pour moi frustante et insatisfaisante.

Quelques questionnements pour guider sa manière de réagir :

Il n’y a donc pas de manière parfaite ou miraculeuse de savoir comment réagir. Ça vient en fonction du contexte, des dynamiques de groupe, de votre relation avec les personnes présentes, des enjeux, des risques, de vos ressentis, etc etc ect !

Je ne souhaite pas proposer un guide pour apprendre comment réagir, mais surtout proposer des manières de réflechir à ça. C’est pour ça que je souhaite proposer quelques questionnements qui peuvent guider sa manière de réagir :

• Quel est le contexte dans lequel est fait la blague ?

• Quelles sont les relations entre les personnes présentes ?

• Qu’est-ce qui est véhiculé à travers cet humour ?

• Est-ce que c’est risqué pour moi/pour d’autres, d’intervenir ?

• Est-ce que je souhaite réagir sur le moment, ou plutôt plus tard ?

• Comment est-ce que je souhaite réagir ? Quelle posture j’aimerai adopter ?

• Quelles sont mes intentions en réagissant ?

Se poser ces questions, c’est très long, et il n’est évidemment pas forcément possible de se poser toutes ces questions pendant un instant humoristique car ce sont des moments qui vont très vite et où il faut avoir parfois le sens du timing pour intervenir au « bon » moment. Mais ce sont des guides à avoir en tête, pour s’entraîner, et pour se questionner collectivement.

Quelques points qu’il me semblent intéressants d’avoir en tête lorsque l’on souhaite réagir à une blague qui ne nous va pas :

- Le consentement et le cadre de la discussion

En allant voir des personnes ciblées, il me semble important de veiller au consentement des personnes concernées et de ne pas imposer une aide non-sollicitée au risque de leur retirer du pouvoir d’agir. Le mieux selon moi est de s’adapter à leurs besoins et leurs demandes, et de voir si vous êtes en capacité d’y répondre. Si quelqu’un s’est senti mal suite à une blague et que vous voulez lui proposer un espace de débrief, vous pouvez lui proposer plusieurs types d’écoutes : de la reformulation de ce qu’iel dit pour s’assurer qu’iel se sente compris·e, de l’empathie pour entrer en résonnance émotionnelle avec son vécu, de la suggestion ou des conseils sur quoi faire si c’est ce qui est demandé, etc.

Proposer un débrief avec la personne émettrice de la blague peut aussi demander un certain cadre. Tout dépend de votre relation avec cette personne, et de votre manière de réagir. Mais il me semble important de penser aux bonnes conditions pour que ça se passe et à veiller à la forme de son retour.

Par exemple, vous pouvez commencer par lui demander ce qu’elle a pensé de sa blague. Ça peut être intéressant pour ne pas l’enfoncer si elle est déjà en train de se remettre en question. Perso, je trouve ça toujours intéressant de savoir comment l’autre personne a vécu la situation et ça me paraît plus constructif pour adapter sa réaction après.

- Quelques outils pour prendre soin de sa communication

Les outils de communication émotionnelle peuvent être aidant pour vivre ce type de situations si ce sont des approches qui vous parlent. Ce ne sont pas des solutions miracles, et ça a évidemment des limites et des défauts, mais personnellement ça m’aide de pouvoir me servir d’outils.

Parmi les outils qui me parlent, il y a :

• La Communication Non Violente (ou CNV)4

◦ Mais il me semble important de l’incarner dans une approche située et politisée. La CNV, malgré son nom, peut véhiculer de la violence parce que ses outils peuvent permettre à quelqu’un d’avoir l’ascendant intellectuel sur quelqu’un en ayant du vocabulaire, une rhétorique et une manière de tourner les choses qui est incontestable. Selon moi, la CNV ça peut être très aidant, mais ça peut aussi incarner des formes de classisme, d’élitisme et d’intellectualisme dont il faut faire attention car ils peuvent être, même avec de très bonnes intentions, des instruments de manipulation.

◦ Pour creuser ce sujet, des podcasts de Méta de Choc étudient les avantages et les dérives de la CNV5

• Les jeux de cartes qui parlent de besoins et d’émotions pour gagner en vocabulaire, en finesse et en précision pour parler de ses émotions ou de celles des autres.

◦ Il y a par exemple les jeux de cartes de Apprentis Giraffes6 ou encore ceux de Comitys7

• Il y a des facilitations graphiques/des affiches de Fertîles sur les enjeux de feedbacks (faire des retours), de Communication Non Violentes, ou encore d’intentions, disponibles sur leur site qui peuvent être outillantes.

Bref, il existe de nombreuses ressources pour prendre soin de sa manière de communiquer ! Il en existe bien sûr bien d’autres, mais là ce n’est qu’une courte sélection.

- Se préparer à être déçu·e et/ou frustré·e

Même si vous faites de votre mieux, et que vous y mettez tout votre coeur, vos bonnes intentions, le soin dans votre communication et le soin à l’autre : il se peut que vous soyez frustré·e, agacé·e, déçu·e, en colère de la réaction de l’autre personne.

Un truc qui m’aide d’avoir en tête dans ces cas là, c’est de me dire que du changement, ça prend du temps. Je pense pas qu’il faille nécessairement attendre des personnes qui ont des comportements blessants de changer. Mais j’ai la croyance dans le potentiel et la capacité de changements des gens. Et je pense que si ça arrive, c’est rarement miraculeux et instantané. Ça demande plusieurs essais, du temps, de la remise en question, des changements d’environnement parfois. Bref, votre réaction, votre intervention n’aura peut-être pas l’air très utile sur le moment. Mais je pense que ce type de réaction et d’intervention, aussi minimes puissent-elles paraître, elles sont super utiles, nécessaires et précieuses.

Elle plantent des graines. Qui peut-être ne vont pas pousser car le terreau n’est pas bon, parce qu’il n’y a pas assez d’eau, parce que ce n’était pas le bon moment pour les planter.

Bref, il se peut que rien n’en pousse. Mais si ça fait pousser quelque chose, alors il faut du temps, et d’autres ingrédients pour que ça puisse être fertile et constructif. Ça n’invalide évidemment pas les éventuels sentiments de frustration, de colère, de déception, mais je trouve que ça donne au moins du sens et de l’encouragement à réagir.

Si vous ressentez de la déception, de la frustration, de la colère, c’est légitime. Ça ne veut pas pour autant dire que votre intervention était inutile et ne vas pas faire réflechir l’autre personne.

A propos de légèreté et d’insouciance

Questionner son rapport à l’humour, ça peut faire peur

« Mais c’est beaucoup de travail de penser à tout ça ! Et puis c’est beaucoup de charge mentale ! »

« Et mes envies de légèreté et d’insouciance, alors ? »

Quand je suis visibilis·é comme portant des enjeux d’humour oppressifs dans des collectifs, j’ai parfois l’impression d’être pointé du doigt comme une voleuse de fun et de bonheur.

Ça m’est déjà arrivé de sentir un genre de retenu gêné de quelqu’un quand j’étais là en mode « Bon, ya Asa, il faut pas que je fasse une blague oppressive ! »

Dans ces moments là, je me dis « ça y est, je suis devenue la police de l’humour ».

Quand je soulève une situation qui me paraît problématique et qu’on me répond un besoin de légèreté, je ressens un mélange d’émotions : de la compréhension, de l’empathie, et souvent, de l’agacement et de la colère.

Derrière ces peurs exprimées, il y a notamment la crainte qu’à force d’être dans une posture où « on fait attention à tout ce qu’on dit », on créé une atmosphère de « politiquement correcte » qui n’est pas incarnée et qui fait qu’on n’arrive plus à être sincère de rien.

Je comprends la crainte que l’hyper-vigilance sur ce genre de sujet amène à effacer de l’authenticité. Je comprends aussi le besoin de légèreté et d’insouciance. Les anti-normes, ça peut être opppressif, et c’est dangereux aussi. L’idée n’est pas de contrôler tout comportement et de fusiller quelqu’un dès lors qu’iel a dit une blague qui génère du malaise.

Mais je pense que l’idée, ce n’est pas non plus d’avoir du fun et de l’insouciance en véhiculant de la violence et en faisant souffrir des personnes.

En tout cas, ce n’est pas de ce fun dont je veux, et je sais qu’on peut cultiver d’autres types de fun.

Est-ce que insouciance = privilèges ?

Mon agacement vient de ma croyance que pouvoir ressentir de l’insouciance, la plupart du temps, c’est vachement un privilège. Je vais pas développer très longtemps sur les liens que je perçois entre inscouciance et privilège, mais ça sera peut-être l’objet d’une autre brochure.

Si j’essaie de citer quelques dynamiques que je vois, je me dis que par exemple, les dynamiques genrées peuvent amener à faire reposer davantage de charges mentales sur les personnes sexisées, et qu’ainsi les mecs cis peuvent jouir d’un privilège d’insouciance de ne pas avoir à porter de manière équitable : la charge des tâches méganères, la charge émotionnelle de la relation, la charge contraceptive, etc. Je participais récemment à un cercle de parole sur l’avortement, et beaucoup de prises de paroles ont souligné le manque de soutient de mecs d’avortements dont ils étaient concernés. Je me suis dit « encore une fois, leur inscouciance est un privilège ». Car certaines personnes n’ont pas le choix de lutter, de se poser des questions, de remettre en question des normes dominantes.

Parfois, rigoler pour créer de la complicité, ça se fait au détriment de personnes ou de groupes sociaux, et je pense que c’est important d’être conscient·e de ces conséquences.

Un parallèle avec le véganisme

Je fais le parallèle avec le véganisme. Changer son mode d’alimentation, ça peut paraitre méga prise de tête, et prendre beaucoup d’énergie de faire attention à ce qu’on consomme. C’est une réalité, c’est vrai et légitime. Pour autant, choisir de détourner le regard sur les conséquences écologiques, sociales, éthiques de l’exploitation animale par besoin de légèreté, je trouve ça questionnant.

Je pense que même si c’est vraiment coûteux en terme d’énergie et de temps de reconfigurer notre rapport à l’alimentation, il y a des facteurs facilitants qui font que ça peut devenir peu coûteux.

Parmi ces facteurs, je pense que la force de l’habitude fait que ça peut être difficile au début d’initier un changement, mais qu’une fois qu’il est enclenché ça peut être plus facile. Ou encore, un facteur facilitant, c’est à quel point c’est porté collectivement. Manger végan dans un groupe où tout le monde mange végan, c’est beaucoup plus facile qu’être la végane au milieux de viandard·es.

Et on abandonne pas de bien manger en mangeant des plats vegans : on peut énormément se régaler de plats délicieux, mais faut apprendre à faire différemment avant !

On revient à notre point de départ : l’humour !

Je considère que pour des enjeux comme l’humour, c’est des dynamiques similaires qui se jouent.

Ça peut être super coûteux, et fatiguant de se remettre en question dessus, mais si c’est porté collectivement c’est bien plus soutenant, et puis progressivement, on peut apprendre à continuer à rigoler énormément, mais différemment.

Et clairement, moi je me sens mieux, plus aligné·e et beaucoup plus léger·ère depuis que dans mes cercles sociaux, on travaille sur ça. Ça me permet de rire en me sentant sincèrement alignée avec ce qui est véhiculé et de découvrir d’autres formes d’humour.

Et en fait, je trouve ça hyper émancipateur de cultiver un genre de “bonheur responsable” qui tente de nuir au moins possible et de reproduire le moins de violence possible.

Pour moi, c’est pas un abandon de légèreté et de rire. Et je trouve ça hyper enthousiasmant !

Mais j’entends que ça demande du temps, de l’énergie, de la remise en question, et tout le monde n’a pas cet espace mental, cette disponibilité, ou les cercles sociaux pour.

Chacun·e va à son rythme. Ça fait pas de vous une mauvaise personne si vous n’avez pas (ou pas encore) de place dans votre vie pour travailler dessus à la hauteur de ce que vous aimeriez incarner.

Les envies de légèreté sont légitimes. Et je pense que particulièrement dans certains collectifs militants où le poids des enjeux qu’on essaie de porter est lourd, il y a besoin de souffler et de s’oxygéner avec de la légèreté pour ne pas se noyer. Mais je pense vraiment qu’en re-inventant nos imaginaires sur l’humour, on peut cultiver du politique qui nous est thérapeutique. Les luttes culturelles, elles se font aussi là où se niche l’humour.

A propos de culpabilité, de honte et de responsabilités

De l’importance d’écouter et d’observer ses émotions

Je pense qu’il est important de se responsabiliser sur ces enjeux. Car nos mots ont des conséquences, et être aveugle à ça c’est dangereux. Pour autant, je ne vous souhaite pas de vous morfondre dans de la culpabilité et la honte. Je pense que c’est des émotions « signaux d’alerte » qu’il est intéressant d’écouter., mais qu’il n’est pas toujours constructif de cultiver.

L’idée c’est pas juste de dire « je me sens coupable, je devrai pas, j’efface ce ressenti » . Mais plutôt de se dire « oh, j’ai fait une blague qui a l’air d’avoir blessé et je me sens coupable. C’est surement qu’il y a une raison, qu’est-ce que je peux faire avec ça ? »

Pour moi, c’est intéressant de s’appuyer de ses émotions pour se mettre en mouvement mais pas pour s’enfermer dedans et se flageller. Parce que se noyer dans la honte, c’est pas forcément un mouvement vers l’extérieur. En tout cas, moi quand j’ai honte, j’ai plutôt tendance à vouloir me cacher dans ma couette et faire disparaître mon existence sociale. Et ça m’invite pas forcément à me responsabiliser.

Se morfondre dans la honte, ça paraît pas super constructif. Mais je peux choisir d’en faire quelque chose : d’aller en parler, de m’excuser, de voir si je peux réparer.

L’idée, ça peut être de transformer sa culpabilité en responsabilité : comment je peux prendre mes responsabilités ? Comment je peux prendre soin de la situation ? Comment je peux faire différemment à l’avenir ? Qu’est-ce que j’apprends de cette situation ?

Ça me paraît être des pensées et des questionnements plus constructifs que « je suis une merde / je suis un violent oppresseur »

Apprendre à se décentrer

Je trouve aussi que le risque d’être bloqué·e dans sa honte, c’est plutôt être auto-centré·e.

« J’ai honte. Je suis une mauvaise personne. Je regrette. Moi moi moi. »

Je pense qu’il peut être bénéfique d’apprendre à se décentrer pour accueillir les autres ressentis, assumer ce qu’on a fait, et avancer dessus sans se condamner.

Pour moi, apprendre à se décentrer, c’est accepter de plonger dans le coeur de l’autre. C’est faire preuve d’empathie et d’écoute. C’est risquer de se perdre, l’espace d’un moment, dans les émotions de l’autre, en s’oubliant un peu soi. Ça ne veut pas dire que je vous invite à dévouer toute votre existence pour autrui, à dépasser vos limites et vous oublier complètement. Je vois plutôt ça comme une posture à vêtir quand estimé nécessaire. Un peu comme un costume qu’on pourrait enfiler et enlever avec flexibilité et sensibilité.

Apprendre à se connaître pour incarner des formes d’humour appropriés

Apprendre à s’apprivoiser avant de se blesser

Je pense qu’une des conditions pour cultiver d’autres formes d’humour avec des gens, c’est d’apprendre à les connaître. Comprendre leurs limites, ce qui les fait rire ou pas, ce qui les mets mal à l’aise ou pas, ce sur quoi iels sont particulièrement sensibles et fragiles. Et adapter son humour en fonction de ça.

Comprendre le terrain de jeu dans lequel on s’inscrit

Typiquement, je me permets de faire certaines blagues auprès d’ami·es parce que je connais leurs réactions, j’anticipe que c’est okay pour elles·eux de recevoir certains propos, mais je me permettrait peut-être pas de faire ces blagues avec des personnes que je connais pas ou peu car ça serait risqué et trop imprévisible.

Par exemple : J’ai deux amies avec qui on fait beaucoup de blagues sur le polyamour. Ça nous fait beaucoup rire, parce qu’on est nous-même concernées, qu’on se connaît bien sur ce qui nous fragilise ou pas, et qu’on a suffisamment conscience de nos intentions quand on fait une blague. Pourtant, je ferai pas des blagues à ce sujet avec n’importe qui, parce que je pourrai renforcer des insécurités et ça pourrait être source de quiproquo sur ce que je pense dans le fond.

Bien souvent, je pense que ça ne vaut pas la peine de risquer des blessures ou de l’exclusion pour une blague. Il me semble plus précautionneux d’apprendre à s’apprivoiser un peu avant.

Faire des calins, ça serait similaire à faire des blagues ?

En fait, toutes ces réflexions par rapport à l’humour, et le besoin de se connaître, ça me fait penser aux calîns et à la tendresse physique en général.

Il me paraît important de s’assurer du consentement de la personne avec qui j’ai envie de partager de la tendresse physique, même pour une main sur l’épaule ou un petit calin. Et pour que ça soit un bon moment pour tout le monde, on peut chercher à comprendre la signification du toucher, les limites et l’historique de l’autre personne par rapport aux contacts physiques. Me jeter dans les bras de quelqu’un remplie de mon enthousiasme avec pour justification mon désir de complicité et de légèreté, en risquant de blesser ou trigger l’autre personne, ça me paraît pas super. C’est pas hyper précautionneux de se mettre à toucher quelqu’un, comme ça, sans en avoir discuté au moins un peu avant.

Je me dis qu’on pourrait aussi peut-être adopter une posture de précautions par défaut avec l’humour et donc ne pas se lancer dans de l’humour hyper risqué dès les premières interactions mais s’y aventurer un peu plus si l’on apprend à se connaître.

Et l’autodérision dans tout ça ?

Okay, il faut apprendre à mieux connaître des gens pour anticiper comment ça va être reçu, mais alors, qu’en est-il quand on fait des blagues sur nous-mêmes ?

Bon, c’est un sujet compliqué, qui mériterait une brochure à part entière. Je vais juste balancer quelques bouts de réflexions en vrac :

Les potentiels d’émancipation et de réappropriation

Je pense que l’autodérision détient un potentiel d’émancipation et de réappropriation super chouette.

Perso, j’aime montrer une forme de lucidité sur certains de mes défauts, et ça me fait ressentir une forme de pouvoir d’agir et de ré-appropriation.

Ou encore quand un de mes cousins se moque de certains clichés asiatiques, je ressens qu’il y a une forme de ré-appropriation de son récit et donc une forme d’empowerment (ou empuissancement) qui est différente que quand c’est une personne blanche qui véhicule des stéréotypes asiatiques. Pouvoir rigoler de ce pour quoi on est moqué, je pense que c’est un potentiel de pouvoir d’agir et de subversion super fort et précieux.

L’autodérision et ses dérives

Mais, via de l’autodérision, on peut aussi véhiculer des valeurs violentes, quand bien même elles nous concernent. Et ça, ça peut être blessant, et continuer à véhiculer des idées qui sont oppressives. Etre concerné·e par une oppression ne nous rend pas immunisé·e à ne pas continuer à l’alimenter.

Peut-être que ce n’est pas les mêmes enjeux quand mon cousin asiatique fait des blagues sur les stéréotypes asiatiques que si c’était une personne blanche, mais pour autant il continue quand même de les faire exister, de leur donner de la visibilité et de l’importance. Donc c’est questionnant.

Aussi, l’autodérision ne doit pas devenir une caution : « oui, je fais des blagues racistes mais mon pote noir en fait aussi ». Ce n’est pas pareil quand une personne concernée fait une blague sur une caractéristique qui la concerne ou quand ce n’est pas quelqu’un de concerné. Entendre de l’autodérision n’est donc pas un prétexte à véhiculer de l’humour oppressif.

Les enjeux de l’autodérision sont donc complexes : l’autodérision peut permettre de la ré-appropriation via un gain de pouvoir d’agir, mais elle peut aussi être néfaste.

Et vous, qu’est-ce que vous pensez de l’autodérision ? Est-ce que vous en faites ? Pourquoi ? Comment ça vous fait sentir de faire de l’autodérision 

Le risque de l’anti-norme oppressive : De l’importance de cultiver les nuances et le droit à l’erreur

Tous ces enjeux au sujet de l’humour peuvent amener de nombreux questionnements. La peur de mal faire, de blesser, de véhiculer des oppressions maladroitement sans s’en rendre compte, la pression de ne pas savoir comment réagir, etc.

C’est exigeant et pesant.

Je pense que s’il est important d’incarner des formes d’exigences, de chercher à désapprendre certains mécanismes, certaines valeurs dominantes et d’apprendre à apprendre d’autres postures et humour alternatif. Et je pense aussi qu’il est important d’être induglent·es envers soi-même. Il faut trouver le subtil équilibre entre l’exigence et l’indulgence, la déresponsabilisation et la suresponsabilisation, et ce n’est pas toujours évident.

On a toutes et tous grandi et évolué dans une société violente, oppressive, qui crée, renforce et véhicule des valeurs que l’on n’a pas forcément choisi et dont il est difficile de se défaire. Je pense qu’on a toutes et tous une responsabilité là-dedans, mais cette responsabilité est périmétrée et notre pouvoir d’agir à des limites : il y a bien sûr des formes de conditionnements sociaux et politiques qui nous ont colonisé nos manières de penser et il est difficile de s’en défaire.

Je pense que les anti-normes peuvent créer des nouvelles normes, et ça peut aussi être oppressif. Je ne prône pas que l’on crée, en réaction à des fonctionnements de société pas terribles, d’autres fonctionnements de société pas terribles qui consisteraient à shamer (faire sentir quelqu’un honteux·se), à condamner hâtivement ou encore à punir dès lors que quelqu’un dit quelque chose de « travers ».

Je pense qu’on a besoin d’apprendre à vivre et traverser des conflits, de manière saine, constructive, courageuse, imparfaite et pleine de contradictions. Je pense qu’il est important de faire attention à ce qu’on dit, mais aussi d’apprendre à s’excuser sincèrement, à se responsabiliser sans non plus plonger dans de la culpabilité destructrice ou de la honte dévalorisatrice, et à communiquer, débriefer, apprendre ensemble.

J’espère donc que ma brochure va plutôt avoir tendance à cultiver les nuances, les besoins de contextes, d’ajustements, l’importance du soin dans la communication, le droit à l’erreur, et ne vas pas servir de support moralisateur, dogmatique et oppressif. Evidemment, une fois publiée, je ne serai pas entièrement responsable des usages de cette brochure, mais je me permets d’exprimer ces souhaits et mes craintes de dérives.

Vers des nouveaux imaginaires de l’humour ?

Pour finir la brochure avec un peu de rêve et de positif, je vous amène à vous demander : quels seraient les nouveaux imaginaires de l’humour qui vous font envie ? Quels types d’humour vous aimeriez ne plus voir exister ? Quels humours aimeriez-vous cultiver ?

Comme exprimé précedemment, dans la plupart de mes cercles sociaux, on fait attention à ne pas véhiculer certains propos, ou certaines valeurs qui ne nous parlent pas. Pourtant, on n’arrête pas de rire pour autant ! On devient de plus en plus créatif·ves pour trouver des jeux de mots, faire de l’humour de situation, inventer des quiproqos inoffensifs qui font rire, avoir recours à de l’humour de référence non excluant, et je trouve ça tellement émancipateur et créatif !

Je suis sûre qu’il y a pleins de belles choses à imaginer, qui ne demandent qu’à être inventées et cultivées. Et je pense qu’ils existent sûrement déjà dans votre vie. Vous avez sûrement déjà rigolé sur de l’humour qui n’était ni oppressif ni blessant.

Petite histoire que je trouve rigolote :

Avec des potes militants, on organisait un week-end où il fallait que l’on garde nos identités civiles secrètes pour des enjeux de sécurité. On devait se retrouver dans un lieu en pleine campagne, qu’il était difficile de trouver et on s’était dit, comme phrase de code, que pour chercher le lieu, on ne demanderait pas « le lieu secret pour la réunion secrète » mais plutôt « l’anniversaire de David ».

Il y avait eu l’idée de mettre un panneau « Anniversaire de David » sur la maison qui nous accueillait mais ça a été oublié. Cette histoire nous faisait rire, et pendant tout notre week-end, on faisait référence à cet anniversaire fictif, vie des blagues de référence (à se demander où est David, à proposer de mettre des bougies sur une tartiflette pour fêter l’anniversaire de David, etc.). Je trouve ça à la fois drôle, inoffensif, et pas excluant puisque toutes les personnes présentes avaient la référence de cette blague et que ça ne véhiculait pas d’humour oppressif. Je sais pas si ça ferait rire tout le monde, mais nous en tout cas ça nous a bien amusé !

Je raconte cette histoire pour donner un exemple d’humour de référence, qui peut être répétitif et créer une forme de culture commune qui est vraiment drôle, complice et qui favorise le sentiment d’appartenance sans pour autant être oppressive ou blessante.

Quelques questionnements en vrac

Bon, il y a pleins de questionnements pas explorés ici. Je sais pas trop quoi en faire, et je me suis pas lancé dans l’écriture de cette brochure dans l’ambition d’écrire un bouquin de 100 pages. Je vous balance donc des questionnements en vrac ! Sentez-vous libre de vous en servir comme des grilles de questionnements pour introspecter, ou encore pour lancer des sujets à table et faire discuter vos proches ! Voici les questionnements en vrac :

Mais en fait, pourquoi on rigole ?

• Qu’est-ce qui fait qu’un propos peut être drôle ? De quoi rions-nous ? Pourquoi ?

• Quelles fonctions remplit l’humour pour un individu ou pour un groupe ?

• Que penser des imitations d’accents ? Pourquoi ça fait rigoler ? Qu’est-ce que ça véhicule ?

Comment analyser des dynamiques de groupes ?

• Qui rit de qui ?

• Quels sont les groupes sociaux souvent moqués ? Peu moqués ? Pourquoi ?

• Qu’est-ce qu’une blague ciblée peut dire du rang social qu’a le public cible dans la société ?

• Quelles sont les différences entre un humour blessant pour un individu, un humour oppressif envers un groupe social diminé et un humour subversif envers un groupe social dominant ?

• De quoi dépend le caractère oppressif/subversif d’une blague ?

Comment questionner le risque d’une blague ?

• Quels peuvent être les différents niveaux d’interprétation d’une même blague ? De quoi dépend ces différents niveaux d’interprétation ?

A propos d’intentions :

• Il y a t-il toujours un fond de vérité dans toute blague ?

• Faire une blague ou rire à une blague signifie-t-il qu’on est en accord avec ce qui est véhiculé dans la blague ?

A propos de nouveaux imaginaires :

• Comment cultiver d’autres manières de rire ?

Remerciements

Un grand merci à toutes les personnes ayant participé par des petites ou grandes touches à cette brochure !

J’ai écrit cette brochure principalement seule mais c’est une œuvre méga collective à laquelle beaucoup de personnes ont participé en me partageant leurs réflexions, leurs questionnements, leurs retours d’expérience ou tout simplement en m’encourageant très fort.

Merci à Momo, qui m’a aidé à cultiver mon goût à formaliser des réflexions et me sentir légitime de les partager et qui a beaucoup contribué aux premières affiches sur l’humour oppressive qu’on a fait.

Merci à mes proches pour leur soutient enthousiaste, tendre et curieux : Lilou, Ju, Bertille, Pomme, Domi, Baptiste, Léo, Lair, Alex, et tout pleins d’autres !

Pour les idées de concepts et les conseils de brochure : merci à Adri et Paillette !

Et merci aux différents collectifs qui m’ont ouvert des espaces pour que je puisse parler de ces sujets !

Crée par Asa (rédaction & illustrations)

V1 (Mai 2026) – CC BY SA

Contacts

Mon site : https://linksta.cc/@petite_hortensia

Pour me contacter : asa.sivilay@posteo.com