Brochures
Le soin n’est pas une force de l’ordre
Recueil de textes contre la médecine au service de la militarisation sociale
mis en ligne le 19 octobre 2026 - anonymes
Rearm-europe, cheval de bataille de l’austérité sociale [1]
Déserter s’applique autant dans notre imaginaire qu’au quotidien dans tout espace de production. Refuser l’atomisation de sa vie passe aussi par connaître où et à quoi servent ce que faisons. « Il ne s’agit pas d’être contre la guerre mais de savoir comment y être. » Ainsi que disait un vieux syphilitique.
Notre santé collective et singulière a changé aussi grâce à la technologie, comment préserver la capacité de soigner et de guérir actuelle sans oublier de se poser la question à quel prix, pour qui et jusqu’où. Le système de santé est un enjeu de pouvoir social et politique que nous devons nous réapproprier pleinement. Actuellement, un peu partout en Europe, les états manœuvrent au sein des institutions civiles pour faire accepter leur mobilisation dans la guerre.
Après nous avoir lessiver de leur paix armée, c’est la guerre pour leur paix qui théorise la course à l’armement et le soutien tacite aux massacres toujours en cours aujourd’hui. Ces manœuvres se déclinent dans chaque pays selon leur histoire de résistance et leurs spécificités industrielles.
L’idée d’anticipation d’un conflit armé nous est vendu comme une perspective à long terme, comme un infini exercice polarisant les moyens vers la défense. Nous ne collaborerons pas avec l’effort de guerre actuel. Ce n’est pas la notre.
La militarisation est une industrialisation de la machine de guerre étatique. La France se positionne au rang de deuxième nation exportatrice mondiale de l’armement. Le 19 mars 2025, le plan Rearm Europe ouvre la voie à une augmentation massive des investissements dans la défense, rendant possibles jusqu’à 800 milliards € de dépenses de défense supplémentaires dans les années à venir. Ce keynésianisme militaire est aussi doublé d’un soutien des banques dans leur montage spéculatif avec des livrets défense et un apport à l’investissement de 37 milliard d’euros en France pour l’industrie au service de l’armée.
Pour que cela passe sans trop de heurts, l’état doit s’assurer de l’adhésion de la population. Ce concept de population évolue au travers du concept de guerre. La guerre moderne fait de plus en plus la part belle à la doctrine contre-insurrectionnelle assumant la société civile comme base de l’effort de guerre. La contre-insurrection est une doctrine psychologique sur le contrôle des populations, basée sur le renseignement militaire vers le maintien de l’ordre et la pacification intérieure. Il s’agit alors de ne pas se laisser définir comme population.
« Un hôpital vaut mieux qu’un régiment » pour imposer la colonisation, disait le général lyautey, une des figures militaires ayant contribué à l’élaboration de la doctrine de contre-insurrection. C’est une doctrine française militaire née de la frustration des officiers colons au retour d’Indochine. Dans les années 1960, malgré leur supériorité militaire, ce fut la défaite impériale. Ils commencèrent à repenser leur stratégie à partir du concept de l’intégration du civil dans l’outillage de l’objectif militaire. A cette époque le behaviorisme, l’idée qu’on peut façonner l’homme nouveau va ouvrir le champ aux expérimentations de la guerre psychologique et des techniques de tortures. C’est ce qui est mis en œuvre en Algérie, comme un laboratoire de la doctrine, théorie élaborée ensuite et développé sous la tutelle états-uniennes dans les manœuvres des coups d’état en Amérique latine. En Algérie des manuels circulaient pour imposer des militaires dans l’administratif. Le social et la torture furent pratiquées en même temps dans une perspective de contrôle total. Si après-guerre, la doctrine majeure de la contre insurrection fut l’anti-communisme, elle se déploie maintenant contre toute potentielle subversion au travers du complexe militaro-civil.
Le modèle militaire pénètre la société par le biais de l’urgence provoqué notamment par le manque de moyens au public. Le détournement des budgets vers la défense prive de sous les services publics qui se retrouvent à faire appel à l’armée pour combler son impuissance à soigner. Pour autant le détournement est surtout dans la forme même des soins ou du modèle d’organisation qui s’installent. Le modèle militaire est hiérarchique et tourné vers l’objectif de la remise au front. Ceci n’est pas nouveau car l’organisation occidentale de l’hôpital est fourni principalement par l’héritage des guerres, du triage au développement des technologies chirurgicales. C’est autant contre l’effort de guerre général que contre le modèle qui s’impose à l’hôpital que nous refusons la militarisation sociale.
Imaginons que l’armée devienne le dernier service public, avec un budget à faire crever tous les autres, santé et éducation notamment, tout en prétendant être leur sauveur en cas de crise. Ce que l’effort de guerre vient sauver n’est que cette définition sinistre du pouvoir, où l’Etat se fait garant des profits industriels. L’état providence a été conquis par un rapport de force, qui avait en ligne de mire bien plus que ce compromis actuel. Ce que certains défendent derrière le retour à cet état n’est que le visage de la défaite des aspirations révolutionnaires d’après-guerre, où la notion de public était alors envisagée comme une nécessité commune avant d’être un champ d’investissement.
C’est le même souci qui nous amène à défendre l’accès au soin pour tous que celui de refuser les bombes, de leur fabrication à leur lancement. Tout simplement parce que l’hôpital est à nous, quant à la fabrique des armes nous ne voulons même pas nous la réapproprier. C’est à partir des constats en Allemagne, en Angleterre, en France et ailleurs que nous aimerions partager des perspectives pour anticiper, refuser et s’opposer à la mobilisation de la population dans la course à l’armement. On voit déjà la gestion du covid prise en exemple comme collaboration entre civil et militaire. Le recours à l’armée est présenté comme un bénéfice alors qu’il révèle au fond le manque partout de personnel et de moyens.
Ce qui est décrit comme une crise des moyens n’est autre chose qu’un conflit autour de qui détient ces moyens. Il faut pour assurer le déploiement de l’industrie militaire, garantir son acceptation sociale. L’assentiment des populations est un des champs de bataille psychologique qui sait faire varier ses stratégies. Il y a le gouvernement par la peur, par l’isolement, comme par le chantage économique. Et le choix des mots comme de l’ennemi. A la chute du mur après 1989, on parlait d’intervention spéciale, de frappes chirurgicales et non de guerre. Aujourd’hui au contraire, on assiste à une surenchère du langage militaire. Si l’assentiment social est primordial, c’est justement là qu’il leur sera difficile d’assumer un ennemi intérieur, et c’est là où notre refus commence. Si la guerre se gagne avant tout à l’intérieur, la répression sociale et policière est la base de l’exercice militaire. Le refus de la mobilisation pour une guerre qui n’est pas la notre nous invite à mieux discerner ce qui nous reste à défendre, ce que nous voulons inventer et aussi d’où nous partons. Dans cette course, la santé est un endroit stratégique pour l’état et l’armée, de même nous pensons que cela devrait l’être pour nous.
Si d’un côté, c’est pour assurer la remise au front ou au travail, du notre c’est le point d’où peut être pensée une véritable autonomie, une solidarité qui prenne en compte toutes nos contradictions loin de la charité et de la violence de la marchandisation du soin.
Militarisation de la santé en Allemagne
« L’armée veut le contrôle sur les employés de la santé du secteur civil » [2]
article paru dans Vitalsigns - 2025
“Nous devons être prêts à la guerre d’ici 2029” a annoncé au parlement l’année dernière, le ministre de la défense allemande Boris Pistorius. Karl Lauterbach, le Ministre de la santé, enchaînait à sa suite, à peine une semaine plus tard. “Nous devons aussi être mieux préparés à faire face à des catastrophes majeures et de potentiels conflits militaires”, appelant à des « responsabilités claires, par exemple pour administrer la répartition des blessés dans les hôpitaux allemands ». Dans les jeux de guerre de l’armée allemande et de l’OTAN, le système de santé a toujours joué un rôle important. La personne interviewée, Bernhard Winter, est un membre du conseil de l’Association des médecins démocrates depuis plusieurs années et s’est retrouvé confronté à la militarisation de la santé depuis longtemps.
- Que signifierait la guerre pour le système de santé ?
Bernhard Winter : Le scénario dominant de l’OTAN tourne autour d’une attaque de son flanc Est par la Russie. L’Allemagne servirait alors de pivot pour le déplacement des 750 000 soldats vers le front. D’un autre côté, à peu près mille soldats blessés par jour seraient à transporter vers des hôpitaux, dont 300 auraient des besoins en réanimation avec assistance respiratoire. Ces chiffres viennent directement des expériences de la guerre en Ukraine.
Il est difficile de dire s’ils sont réalistes. Au dernier congrès de chirurgie à Leipzig, il a été annoncé que dans ce scénario des blessures par balles, par éclats et suite aux explosions seront à prévoir. Ces blessés devront être pris en charge d’abord dans les hôpitaux civils car les hôpitaux militaires n’ont que 1 850 lits disponibles. Dietmar Pennig, secrétaire général de la société allemande pour l’orthopédie et la chirurgie traumatologie (DGOU), pense que cette capacité serait épuisée en moins de 48 heures. Dans ce scenario, dix mille lits de soins intensifs seront nécessaires. Deux mille sont disponibles dans les hôpitaux des associations professionnelles travaillant avec l’armée depuis longtemps. Ils ont des accords incluant aussi des formations en situation de guerre. L’armée compte sur deux mille lits de plus de la part des hôpitaux universitaires. Cela laisse encore quatre mille blessés qui devront être pris en charge dans les hôpitaux publics.
À cause de la crise inévitable autour du soin, les représentants de l’armée se positionnent aussi contre la privatisation et la mise sur le marché des hôpitaux. Ils doivent bien être au service du public, disent-ils. L’armée veut surtout dire par là que l’hôpital doit pouvoir être rapidement réquisitionné. Et les lits d’hôpitaux doivent se trouver proches des gares afin d’être rapidement rejoints, ou d’en repartir tout aussi rapidement vers le front.
- Qu’en pensent les travailleurs de la santé ?
Bernhard Winter : Les publications militaires parlent souvent de l’attitude sceptique voire hostile d’une large partie de la société envers les militaires. Les acteurs civils et militaires appellent donc à un changement d’état d’esprit de la part des travailleurs de la santé en particulier. Après 75 ans de paix [3], les gens doivent se faire à l’idée que l’action militaire est nécessaire et normale. Cyniquement, la guerre est présentée comme la norme et le désir de paix comme une attitude de privilégiés. Voici, d’une certaine manière, l’idéologie mise en avant.
Dans les années 80, il y avait de profonds débats contre un projet de loi, qui entre autre chose, actait une formation obligatoire en médecine de guerre. Par exemple, les professionnels médicaux devaient s’entraîner au triage, c’est à dire, à la priorisation selon la gravité des blessures et des perspectives de guérison. Le mouvement pour la paix et de nombreux travailleurs de la santé s’y opposèrent. À ce moment-là, notre slogan, ‘Nous ne pourrons pas vous aider !’ fut très efficace pour faire comprendre à la population qu’en cas de guerre nucléaire il n’y aurait pas de protection réelle possible. Il y avait alors un risque que le gouvernement réquisitionne les travailleurs de la santé pour les déployer militairement. Quoi qu’il en soit cette loi sur la sécurité sanitaire tomba à l’eau.
Au début de janvier, Michael Giss, le commandant militaire de l’état fédéral, le Baden-Württemberg indiqua dans un journal que la population devait se préparer au fait que les hôpitaux prennent en charge en priorité ‘les soldats gravement blessés, et que les patients pour appendicite attendraient ». Actuellement, l’armée fait des efforts croissants pour influencer l’opinion dans la profession médicale et parmi les travailleurs de la santé en général, proposant aussi des évènements publics, des conférences et des coopérations avec des associations médicales d’état, des associations professionnelles ou des services d’urgence. En coulisse, le but est encore et encore de toucher les travailleurs du secteur de la santé publique.
Les dernières manœuvres de l’OTAN ont montré que des experts en logistique sont nécessaires pour les opérations de terrain déployées vers l’est. Les militaires ne peuvent assurer les transports seuls. C’est pourquoi, ils veulent que les travailleurs dans les secteurs du transport puissent être réquisitionnés dans le service militaire. Les opérations qui organisent le retour doivent assurer celui des soldats blessés mais aussi celui des civils en fuite.
Le ministre de la santé Lauterbach a de fait, annoncé une loi sur la sécurité sanitaire pour anticiper sur les catastrophes et conflits militaires, qui intégrerait des lois de temps de guerre. La fin de la coalition du gouvernement du SPD, du parti écologique et des libéraux y a mis un terme pour un temps.
- Est-ce que le prochain gouvernement fédéral retentera le coup ?
Bernhard Winter : absolument, peu importe le parti au gouvernement ! Mais la séparation entre le système de santé public et du militaire est devenue confuse avec cette loi fédérale. Dès 2008, la croix rouge a été mise sous le commandement de la médecine de l’armée en cas d’entrée en guerre. Je doute que la plupart des infirmières à la croix rouge savent qu’elles passeront sous les ordres des structures militaires en cas de guerre. La direction de l’ordre de Malte et du service sanitaire de Johanniter cherchent à passer sous le même statut car ils en attendent des bénéfices matériels. Depuis 2023, la stratégie nationale sécuritaire se développe avec une « approche d’intégration à la sécurité ». Les cas cités sont : ‘catastrophes écologiques et naturelles, les accidents chimiques et nucléaires, les épidémies et pandémies, le terrorisme et les conflits armés’.
- Est ce que l’Association des médecins démocrates est contre le fait de se préparer à de telles situations ? Après tout, il n’est pas inconcevable qu’elles se produisent.
Bernhard Winter : Bien sûr, après l’expérience du Covid-19, le système de santé doit se préparer à de futures pandémies, cela est certain, et aussi à faire face à des catastrophes climatiques et des attaques. Nous n’avons rien contre les institutions qui s’entraînent à répondre à ce genre de situations. Par contre la médecine de guerre a un but spécifique. La médecine a pour question centrale : Qu’est-ce qui est le mieux pour le patient à un moment précis ? La médecine de guerre a un objectif différent. Son but est de renvoyer des soldats au front le plus rapidement possible. Ceci concerne particulièrement les armées des pays riches avec beaucoup de moyens et du personnel hautement qualifié sur le plan militaire.
- Ton association critique la coopération croissante entre les institutions civiles et militaires, pourquoi ?
Bernhard Winter : En droit international, l’attaque d’un hôpital est toujours comme un crime de guerre. La réalité est différente : les moyens médicaux sont en train de devenir des cibles de manière prépondérante. Si nous mélangeons le civil et le militaire, il est impossible pour un ennemi militaire de faire la distinction entre les deux. Dans les années 80, le mouvement pour la paix réussit à repousser l’influence des militaires sur la médecine. La situation politique a changé beaucoup depuis.
– Y aura-t-il une résistance si le nouveau gouvernement passe une nouvelle loi sur la sécurité sociale de manière à passer le personnel médical sous les ordres de l’armée en cas de guerre ?
Bernhard Winter : Il y aura probablement des émeutes et des manifestations, quoique moins fortes probablement qu’à l’époque. Notre association reçoit de nombreuses demandes d’informations sur ces questions. Après tout, la situation n’est plus la même après l’attaque de la Russie en Ukraine. Les jeunes sont bouleversés par la menace de la guerre. Maintenant ils apprennent progressivement à faire avec, à dépasser leur passivité et aussi à parler de leurs peurs.
– Les « plans de directives sur la défense générale » de 2023 mentionnent aussi « les dispositifs de traitement temporaires » dans le cas d’usage d’armes chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires.
Bernhard Winter : Il semble que ce soit une des questions majeures. Dans les années 80, la menace du nucléaire jouait un grand rôle dans les mobilisations. Cette menace existe encore, mais n’est plus aussi centrale dans les débats. Qui peut dire pourtant que la guerre en occident ne sera qu’une confrontation entre chars ? En ce moment le gouvernement et l’armée font en sorte que la question ne se pose plus...
Retour d’une action anti-militariste de travailleurs hospitaliers à Berlin
Contre la conférence des services de secours de Berlin dans l’auditorium de la clinique Virshow, qui appartient à la Charité, le mardi 20 novembre 2025.
Les raisons de ce rassemblement était une conférence de managers de l’université de médecine, invitant des chefs militaires, des soignants, des pompiers et d’autre travailleurs ‘de l’urgence’ pour présenter les plans des opérations d’urgence en cas de guerre. La traduction qui suit est une analyse générale. Pendant la conférence, des soignants anti-militaristes et des personnes en soutien ont distribués des centaines de tracts pour dénoncer la militarisation des services.
« Vous seriez probablement en état de choc si l’application d’alerte de votre mobile indique que l’OTAN a invoqué l’article 5 », dit André Solarek, à la tête de « l’unité de résilience, gestion de crise et maîtrise du désastre » à l’hôpital universitaire de la Charité à Berlin. Un colonel de l’armée allemande était supposé prendre la parole à propos du « plan d’opération Allemagne » mais a dû annuler à cause d’un souci d’emploi du temps (il n’est pas improbable non plus que son invitation ait finalement été annulée après l’annonce du rassemblement de contestation !) Le plan d’opération est secret pour le moment. « On se contente de très peu d’informations », ont critiqué des soignants de Berlin pendant la manifestation devant l’entrée.
Cependant, le contenu du « plan pour un système de défense civile dans les hôpitaux de Berlin » est connu. Il a été rédigé par le « senate health administration » en collaboration avec l’armée allemande, l’association de l’hôpital et les gestionnaires de douze cliniques sélectionnées dans la capitale. Le plan contient six scénarios – d’un nombre croissant de patients au sein d’une infrastructure de soins qui fonctionne encore, jusqu’à un conflit armé dans Berlin et une évacuation totale de la capitale. Il est dit que les deux derniers scénarios sont considérés comme « irréalistes » mais doivent être pris en compte.
L’association des médecins démocrates critique en premier lieu le fait « d’envisager ce qu’on appelle le triage inversé » dans lequel le personnel de l’armée légèrement blessé et pouvant retourner rapidement au front sera traité en priorité par rapport aux personnes et civils gravement blessés. Ce dernier est décrit comme une « question très complexe encore en débat » alors que les conventions de Genève sur la protection des civils et les règles de l’Association médicale mondiale (WMA) ont déjà statué sur la question. En cas de guerre, les forces armées allemandes s’attendent jusqu’à 1000 blessés par jour, répartis à travers les hôpitaux allemands. Bien qu’il y a plus de 1800 cliniques en Allemagne, il y a seulement 170 lits pour les grands brûlés, comme l’a souligné Angelika Wilmen dans un discours pendant une action de protestation organisée à Berlin par l’alliance ‘Gesundheit statt Profite’ (la santé au lieu des profits).
Les grands brûlés doivent habituellement être soignés à l’hôpital pendant plusieurs semaines ou mois – pendant que davantage de blessures de guerre pourront alors s’ajouter chaque jour.
« On ne sera pas capables de vous aider » est le titre d’une brochure publiée par l’Association des médecins démocrates contre la militarisation de la santé. La possibilité de l’escalade et de l’utilisation des armes nucléaires sont largement ignorées dans presque tous les documents sur la défense civile, a dit Wilmen, qui s’est engagée avec l’internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) pendant plusieurs années. Il est estimé que la bombe d’Hiroshima a elle seule a fait environ 60 000 victimes de brûlures.
L’étudiante en médecine Stella Ziegler, Wilmen a aussi présenté une déclaration d’IPPNW sur les soins aux civils, que chaque professionnel de santé peut soutenir publiquement. « La prévention de la guerre, qu’elle soit conventionnelle ou nucléaire, est le meilleur traitement » peut-on trouver dans la déclaration. Toute formation concernant la médecine de guerre et sa priorité sur les soins médicaux civils y est rejetée. « Cela ne change pas mon obligation et à ma volonté de fournir assistance dans toute situation d’urgence médicale et de continuer à améliorer mes connaissances en médecine d’urgence » a dit Ziegler en lisant cette déclaration pendant la manifestation.
Des inquiétudes concernant les concepts encore peu aboutis de la coopération civile-militaire ont aussi été exprimées dans un sondage. « Si on est honnêtes, on est pas correctement préparés à des situations normales », a expliqué une participante dans l’audience, qui comptait de nombreux professionnels de secours et infirmiers, la plupart d’entre eux ont applaudi. Elle voulait savoir comment fonctionneraient les financements. « Tout a un prix ». « On sait tous que les personnes qui vivent à la rue et les malades mentaux sont simplement perdus » a dit le médecin sénior Götz Möhl du service d’urgences de l’hôpital de l’armée allemande lors du débat d’experts.
Dans l’éventualité d’une guerre, selon le gestionnaire de crise de la Charité, Solarek, il y aura aussi « des patients colonisés par des germes qu’on ne connaît même pas en Europe et avec lesquels il est très difficile pour nous de travailler ». En « période de forte affluence », il pourra être nécessaire « d’ajuster les horaires de travail » ce qui requerra tour à tour l’approbation des conseils de travail et des syndicats. « On devra peut-être aussi s’habituer à l’idée que la présence policière et militaire augmentera dans les espaces publics » a dit Solarek. Les employés qui vont normalement au travail en voiture pourraient aussi envisager de faire des réserves d’essence, a-t-il suggéré. Le plan militaire actuel prévoit une « réquisition forcée » du personnel médical et des infrastructures vers l’effort de guerre – de nombreux travailleurs immigrés du secteur de la santé ne seraient pas touchés par cela et pourraient décider de quitter le pays. Cela mènera certainement à l’effondrement du système de santé et de soins en Allemagne…
Contre la militarisation du secteur de la santé
une position de VitalSign - Article paru en janvier 2025
Nous traduisons ici un article paru sur VitalSign Magazine, journal fabriqué par un collectif de travailleurs des deux plus gros hôpitaux de Bristol au Royaume-uni. Le journal diffusé sur l’hôpital, informe sur les luttes et actualités.
Nous vivons un moment historique, où les élites politiques de la plupart des pays et plusieurs sociétés internationales sont en train de se préparer à des guerres d’envergure. En Europe, les gouvernements et la plupart des partis politiques entérinent le fait que davantage d’argent public soit dépensé pour le réarmement – actuellement cela est chiffré à 800 milliards d’euros. Au royaume-uni, les cabinets ministériels ont dit aux infirmières du NHS [4] qu’elles devaient « laisser tomber leurs revendications salariales afin d’envoyer un message clair à Poutine », pendant que le premier ministre Starmer a promis la mise à disposition de milliers de soldats anglais pour des missions de « maintien de la paix » en Ukraine, et d’augmenter le budget militaire à plus de 13 milliards de livres sterling par an. L’objectif déclaré par l’élite politique est de faire en sorte que « la société soit prête pour la guerre ».
Il est impossible de participer à la guerre à grande échelle sans détourner les ressources principales du secteur civil de la santé vers l’effort de guerre. Dans les guerres modernes, le secteur civil de la santé devient partie prenante des forces armées. Son rôle est de remettre sur pieds les soldats blessés afin d’entretenir la main d’œuvre de réserve pour le front. C’est pourquoi le secteur de la santé est un des principaux acteurs du processus de militarisation actuel. En tant que soignants nous devons discuter de la période actuelle et refuser le rôle que nous sommes censés jouer en devenant des rouages de la machine de guerre. La plupart des soldats de tous les pays sont issus des classes ouvrières et milieux prolétaires – nous nous adressons à eux comme à des collègues et appelons à ce qu’ils refusent de se battre et de mourir pour des guerres qui bénéficieront seulement aux riches et aux puissants.
Dans le débat public actuel, on nous raconte que les guerres sont une caractéristique constante de l’histoire de l’humanité. Cela dissimule les changements fondamentaux que la guerre a subi avec le développement du capitalisme. À l’ère pré-industrielle, les guerres étaient généralement menées par de petites armées, dont les dirigeants se disputaient des territoires délimités. Parce qu’à l’époque le secteur tertiaire était moins développé, une large partie de la population devait continuer à travailler dans le secteur agricole et était rarement ou bien temporairement impliquée dans les conflits. L’impact principal sur la paysannerie, déjà pauvre, a été l’augmentation des impôts qui a souvent déclenché des rebellions.
À partir du 18ème siècle, avec l’émergence du capitalisme –c’est-à-dire le développement de la production industrielle, de la globalisation, d’une économie financière et d’un état-nation – les raisons qui poussent à la guerre et la manière dont elle est menée ont connues une transformation drastique. Avec l’émergence du capitalisme industriel, les guerres sont devenues une caractéristique inhérente du système politico-économique. Elles sont devenues un évènement systémique régulier plutôt que l’expression d’un conflit. Dans les sociétés pré-capitalistes, les crises ont émergé à partir de pénuries dans la production, comme les mauvaises récoltes, et de pénurie des capacités de production. Alors que dans le capitalisme industriel, les crises sont nées de l’établissement d’une sur-production, qui était capable de submerger le marché de produits mais sans faire de profit assez élevé. Avec un système industriel destiné à la sur-production, et un marché mondial limité, on assiste à des phases régulières de compétition entre états-nations, qui mènent à des mesures protectionnistes, comme des droits de douane, des mesures financières ou des expansions coloniales.
Il n’y a pas que les causes des guerres qui ont changé, mais également leurs formes. A partir de la guerre de Crimée et de la guerre civile américaine, on a vu émerger des armées de grande ampleur engager l’entièreté de la société, et être approvisionnées par la production industrielle. Dans la guerre industrielle, ces nations qui tendent à dominer militairement, sont capables de produire de grandes quantités d’armes et sont capables de soutenir et nourrir des armées conséquentes sur une période prolongée. Tous les secteurs de la société, de la science à l’industrie, des transports au secteur de la santé, sont soumis à l’effort de guerre et deviennent par conséquent des cibles au sein de la guerre. Le résultat, ce sont les massacres et destructions de masse des guerres mondiales du 20ème siècle. Avec l’émergence d’une classe ouvrière internationale, l’essence politique des guerres a aussi changé. Tout au long des crises économiques régulières, on constate une augmentation du chômage, de la précarisation et du mécontentement de la classe prolétaire.
Lors de ces périodes, toute classe dominante au sein d’une nation a besoin d’ennemis extérieurs afin de contenir la colère populaire et de la transformer en agressivité nationaliste. La classe dominante utilise toutes les strates de la société, des médias mainstream aux universités, ce qui aide à masquer leur effort de guerre en « juste cause » : « contre les armes de destruction massive en Irak » (les criminels de guerre Blair et Bush), « pour la dénazification de l’Ukraine » (le criminel de guerre Poutine) ou « pour la défense des valeurs des démocraties occidentales » (criminels de guerres de presque tous les gouvernements occidentaux). En même temps, les révoltes de la classe prolétaire et les révolutions ont aussi été capables de mettre fin à des guerres, comme par exemple la rébellion des travailleurs et des soldats en Russie et en Allemagne ont contribué significativement à la fin de la première guerre mondiale, et de la guerre coloniale menée par le Portugal au Mozambique en 1974.
Quel rôle a historiquement joué le secteur de la santé dans la poursuite de la guerre moderne ?
Alors que nous trouvons de multiples exemples de chirurgie d’avant l’ère capitaliste, qui ont permis de soigner des soldats blessés dans toute l’étendue des opérations militaires, le secteur de la santé est devenu une part essentielle de la machine de guerre. Ce ne sont pas des motivations humanitaires à la base, mais l’armée qui a besoin que les soldats « retournent au front ». La guerre moderne dépend du renvoi sur le front de soldats blessés, après qu’ils aient eu des soins médicaux. Cela veut dire que l’objectif général de la santé est inversé. C’est un concept connu sous le nom de « triage inversé », qui veut dire qu’au lieu de procéder au triage habituel où l’on évalue un patient et que l’on soigne selon les priorités médicales, on devra d’abord évaluer la moindre blessure des militaires afin de les soigner en priorité.
Pendant la guerre de Crimée (de 1853 à 1856), les armées française et turque ont accompli 25 000 chirurgies sous chloroforme chez des soldats blessés, et l’armée britannique était en capacité de fournir des unités d’hôpital en préfabriqué. La guerre civile américaine (de 1861 à 1865) est perçue comme la première guerre réellement capitaliste, car elle fait usage des voies de chemin de fer, des télégraphes électriques, des bateaux à vapeur, des navires de guerre blindés, de la production de masse en armement, et voit arriver la production d’armes à feux. Environ 650 000 soldats sont morts sur le champs de bataille, ou de maladies causées par la guerre, et plus d’1,6 millions de soldats ont été blessés. Le conflit armé a nécessité une médicalisation des corps d’armée, et il a aussi été permis par cela. Les chirurgiens ont accompli 60 000 amputations dans des salles d’hôpital improvisées sur le front, avec un taux de létalité de 26 % et un total de 80 000 opérations sous anesthésie.
Le caractère industriel de la réserve sanitaire est devenu un avantage pour les troupes unionistes du nord des USA pendant la guerre, étant donné que presque toute la production de chloroforme était située au nord des états-unis. Pendant la première guerre mondiale et ses guerres de tranchées (de 1914 à 1918), environ 23 millions de soldats et 17 millions de civils ont été blessés. On compte 752 000 vétérans de guerre seulement en Grandebretagne, handicapés à vie, qui ont tous subi une ou plusieurs chirurgies – pendant la bataille de la Somme, les hôpitaux ont reçu entre 2000 et 5000 blessés chaque jour. Les hôpitaux ont été mis sous le commandement de l’armée et plusieurs chirurgiens ont été intégrés dans l’armée en tant qu’officiers militaires.
La seconde guerre mondiale (de 1939 à 1945) a fait environ 24,5 millions de blessés parmi les soldats et 43,5 millions parmi les civils. Avec le développement de l’usage des tanks et des bombardiers, il a été plus difficile d’installer des hôpitaux sur le front, qui devaient alors être plus mobiles. L’invasion de la Normandie, aussi appelée « opération Overlord » est l’exemple le plus parlant concernant l’étendue des blessés. Les forces médicales alliées ont mis à disposition 97 400 lits d’hôpitaux en Grande-Bretagne, mobilisé 8000 médecins et 10 000 infirmières, et collecté plus de 800 000 demi-litres de sang.
Durant la seconde guerre mondiale, le taux de soldats « retournant au front » a considérablement varié, mais une estimation approximative indique qu’environ 50 % des soldats ont été renvoyé au combat. Le taux de soldats « retournant au front » était plus bas chez les soldats russes, pour lesquels la logistique médicale était moins développée. Pendant la guerre entre les USA et la Corée dans les années 50, le taux de retour des soldats sur le front après avoir été blessés était relativement plus haut. Frank A. Reister a analysé qu’il y a eu 72 961 blessés de guerre entre juillet 1950 et juillet 1953. Parmi ces soldats, 2,2 % (1574) sont morts de leurs blessures, 87,9 % (64 159) sont retournés au combat, et 8,5 % (6 239) ont été déclarés handicapés.
Trevor Dupuy a estimé dans son manuel “Handbook on Ground Forces Attrition in Modern Warfare” en septembre 1986 : « finalement, il y a une règle empirique pour pouvoir estimer le taux de retour au front après des blessures de guerre. Sur 100 blessés (blessures de combat ou maladies) 75 retourneront sur le front au bout de 20 jours, soit un taux de 5 par jour entre le 6ème et le 20ème jour après l’admission, et 25 ne retourneront pas sur le front, soit pour cause de décès, soit d’évacuation de la zone intérieure, ou bien encore de démobilisation. » Comme on le verra plus tard, cette estimation est très « optimiste » quand on la compare aux chiffres actuels que l’on connaît à propos des blessures de guerre en Ukraine. Un taux élevé de retour sur le front exige du secteur de l’hôpital qu’il soit confié aux commandes de l’armée et qu’il puisse déployer d’immenses ressources vers le front. Pendant les guerres mondiales, environ la moitié des médecins et infirmières des états en guerre furent déployés comme faisant partie de l’effort de guerre. Au royaume-uni durant la deuxième guerre mondiale, l’ordonnance de contrôle des engagements a été utilisée pour aider à déployer des infirmières sur les zones où il y en avait besoin.
Même plus près de chez nous, l’hôpital royal de Bristol a été confié aux autorités militaires, et avec l’hôpital de Southmead, il devint connu comme le deuxième hôpital militaire du sud. Pendant la première guerre mondiale, les hôpitaux militaires de Bristol ont soigné pas loin de 118 000 hommes à travers l’empire. Sans surprise, une telle monopolisation des ressources pour l’effort de guerre voulait dire que les patients civils étaient délaissés et les taux de morbidité ont alors augmenté drastiquement. En plus de cela, la concentration de soldats blessés et de civils faisait augmenter le risque de pandémies et les maladies incurables se sont aggravées. Encore quelque chose dont nous sommes témoins aujourd’hui en Ukraine et à Gaza.
Tout cela doit être pris en compte lorsqu’on soutient que la collaboration avec le militaire a mené à des avancées dans le domaine du savoir et des technologies médicales. Les adeptes de ce discours suggèrent que les conditions extrêmes du front mènent à davantage d’inventivité concernant les mesures d’hygiène et d’asepsie, et les techniques chirurgicales comme le garrot. Ils déclarent par exemple que la pénicilline a été développée par l’armée américaine (alors qu’elle a été développée par une petite équipe de chercheurs à Oxford), que les premiers sets d’instruments stériles ont été utilisés pendant la guerre du canal de Suez, et que la technologie de chirurgie à distance vient des expériences de guerre en Irak et en Afghanistan. Nombre de médecins et de chirurgiens ont servi dans l’armée et ont développé leurs savoirs en temps de guerre. Le chirurgien allemand et soutien affiché du nazisme Sauerbruch a évoqué Hippocrate en disant de cette guerre qu’elle était « la seule véritable école du chirurgien ». Alors que le complexe militaire a la capacité de financer des projets de recherche médicale très spécifiques, la pertinence réelle pour un usage médical dans le civil est souvent limitée, et ces projets pourraient être développés plus efficacement par le secteur civil si les financements n’étaient pas détournés par le secteur militaire. Ensuite, le type de chirurgies (essentiellement les chirurgies d’urgence pour juguler les hémorragies, et les amputations) est moins pertinent pour les problèmes de santé de la population civile, et les conditions ne sont pas comparables. Dans l’ensemble, les guerres ont massivement drainé en ce qui concerne le matériel médical et le progrès en général.
Quel est le scénario de guerre auquel la classe dirigeante veut préparer le secteur de la santé ?
Depuis que les USA ont perdu la guerre du Vietnam, où la résistance vietcong fut soutenu par un considérable mouvement anti-guerre aux USA et des mutineries des soldats US, les classes dirigeantes occidentales essaient d’éviter un déploiement important de troupes. Pendant les guerres en Irak et en Afghanistan, l’armée américaine a tenté d’utiliser sa supériorité technologique afin d’éviter de devoir mettre « les pieds dans la boue ». Le fait que les USA aient eu le contrôle de l’espace aérien signifie que les soldats blessés pouvaient être évacués assez rapidement : sur plus de 10 000 cas, documentés dans le registre des traumas [5] , de janvier 2007 à mi-mars 2020, 37 % sont retournés au front dans les 72 heures après avoir été opérés. Il est devenu cependant clair que cette stratégie militaire du télé-commandement des années 2000 a échoué, et aujourd’hui les tensions politiques et économiques poussent les puissances occidentales à la confrontation sur le terrain, avec des adversaires bien mieux équipés, comme la Russie, l’Iran et la Chine – ce que les stratèges de guerre appellent les adversaires « near-peer ».
Depuis que les gouvernements en Europe et aux USA ont annoncé un tournant en 2022 et que les politiciens, comme l’ancien ministre de la défense allemand Pistorius, ont demandé que le pays soit « prêt à entrer en guerre d’ici 5 ans », le scénario d’une guerre à grande échelle s’est également inscrit dans le secteur de la santé. Voici quelques citations, qui démontrent que ces « experts médicaux » ne sont pas pour la plupart en train de partager leurs connaissances académiques, mais jouent un rôle majeur dans la préparation à la militarisation en modelant l’opinion du secteur : « Dans la situation des menaces émergentes et de l’agression globale de la Chine, l’Iran, la Corée du nord et de la Russie aujourd’hui, il est nécessaire que tous les chirurgiens – militaires et civils – comprennent les aspects opérationnels et médicaux de la seconde guerre mondiale et considèrent à quel point ces expériences peuvent s’appliquer aux soins pour les blessures de guerre aujourd’hui » (Dr Jeremy Cannon, professeur de chirurgie à l’hôpital universitaire de Pennsylvanie)
« Dans le cas d’un futur conflit avec un adversaire « near-peer » comme la Chine ou la Russie, les USA ne peuvent pas avoir la capacité d’évacuer des troupes blessées rapidement. Sans un hélicoptère fiable ou un transport en avion, beaucoup de blessures peuvent ne pas bénéficier de soins adaptés, la fameuse « golden hour ». Les soixante premières minutes après une blessure grave sont cruciales, et un traitement rapide est essentiel. La guerre qui a lieu en Ukraine illustre le défi pour éviter un retard de soins aux blessés.
Dans les hôpitaux ukrainiens, les médecins ont de plus en plus de mal à soigner les blessures des patients civils et militaires à cause de la résistance aux antibiotiques. Les futurs conflits militaires dans la région indo-pacifique vont présenter des défis similaires, notamment le temps de transport des patients, et la préoccupation quant aux plaies infectées à cause d’un retard de traitement. » (Vikyat Bebarta, Adit Ginde et Arthur Kellermann, professeurs en médecine émergente, USA)
Les exercices militaires à grande échelle estiment environ à 50 000 le nombre de soldats blessés (10 000 qui en mourront, 30 000 qui nécessiteront une évacuation, 10 000 qui retourneront sur le front) sur un combat impliquant 100 000 soldats, avec une estimation quotidienne à plus de 3000 blessés. En y ajoutant le besoin de déploiement rapide du nombre de lits, une conscription médicale est probable. Le système de service sélectif maintient un plan de veille appelé le « système de mobilisation du personnel soignant », qui en cas d’urgence nationale, permettra la conscription du personnel médical incluant les femmes entre 20 et 45 ans. » [6]
« Le royaume-uni doit maintenant commencer à se préparer à des scénarios potentiels de blessures graves. On doit s’attendre dans les futures guerres qui opposent deux états à une plus grande ampleur des blessures que ce que nous connaissons aujourd’hui de la guerre moderne. Ce n’est pas déraisonnable de s’attendre à des centaines de blessés par jour pendant des périodes intenses de combat, si on se réfère au total des blessés (militaires de toutes nationalités) en Afghanistan qui a atteint des sommets, jusqu’à 160 morts et 500 blessés par mois. Cela nécessitera que les ressources dont on dispose ne bénéficient pas à ceux qui en ont le plus besoin, mais aux soldats qui ont les blessures les moins graves. Le « triage inversé » est un concept bien établi, mais on ne sait pas à quel point il sera accepté dans la société, ou même quel impact cela aura sur le moral et la volonté des troupes anglaises. » [7]
L’année dernière, le général Sir Roland Walker, à la tête de l’armée, a mis en garde l’Angleterre en disant qu’elle devait être prête à mener une guerre contre la Russie dans trois ans. « Si nous allons vers un scénario où nous avons ce niveau de blessures et ce type de combats armés, le système de santé ne devrait faire que cela. C’est le stade de l’escalade où nous en sommes » a-t-il ajouté. » [8]
Pendant que ces experts du secteur et les media mainstream poussent à un changement idéologique en partant du haut, on voit déjà diverses formes de collaboration entre le secteur civil et militaire sur le terrain. Le management autour de la pandémie du Covid a intensifié cet entremêlement et a créé de nouvelles structures légales qui permettent l’influence de la militarisation au nom de la « médecine d’urgence et de catastrophe ». De la même manière, la réglementation autour de ce qui est considéré comme une intervention militaire justifiée a été élargie ces dernières années, au-delà du fait que l’OTAN soutient un pays allié - par exemple avec le soi-disant « soutien à un état invité » - et des différents scénarios des nations unies ou des futures missions militaires de l’UE.
Quelles sont les collaborations actuelles entre le secteur de la santé et le secteur militaire ?
Pendant la pandémie, nous avons vu des hommes, jeunes, musclés et en treillis, avoir du mal à faire fonctionner un chariot de repas d’hôpital, ou se perdre dans le labyrinthe de l’hôpital Southmead, alors qu’ils portaient des cartons de serpillières pour le bloc opératoire. Ils ont essayé d’être utiles. Dans d’autres régions, l’armée a en fait occupé un rôle logistique important, par exemple un camarade nous a parlé de ses expériences de travail avec l’armée pour distribuer les vaccins en Grèce. On ne sait pas si ils ont été largement mis en avant afin d’améliorer la réputation de l’armée au sein de la société.
Ce que l’on sait, c’est que depuis cela, les lois et les responsabilités institutionnelles ont changé – comme une partie de la médecine d’urgence ou la gestion de crises – et ce n’est pas l’armée qui a été incorporée aux missions du secteur social, mais le secteur de la santé civile qui s’est fait engloutir dans les besoins de l’armée. Lors de ce processus, nous avons aussi constaté le déplacement de fonds importants, de la recherche médicale civile vers le complexe militaro-industriel. Aux états-unis, ce processus de militarisation a été critiqué au sein même de l’armée, quand le président Donald Trump a annoncé l’opération « Warp Speed » en 2020, qui était supposée fournir « des quantités considérables de vaccins, sûrs et efficaces » à 300 millions d’américains en janvier 2021. Au lieu de fonctionnaires de santé, ce sont les militaires américains qui furent en charge du programme.
Le général Gustave Perna, commandant du matériel de l’armée américaine, a été choisi pour mener la force opérationnelle avec Moncef Slaoui, un capitaliste aventureux qui avait l’habitude de travailler pour GlaxoSmithKline, une compagnie pharmaceutique importante basée au Royaume-uni, et qui siège actuellement aux comités de plusieurs fabricants de vaccins. Ce mariage entre armée et Big pharma leur a donné la mainmise sur un capital de plus de 10 milliards de dollars de fonds destinés aux vaccins. Les fabricants de vaccins contre le covid 19 et tests de dépistage, et les autres cabinets pharmaceutiques ou de santé ont été récompensés à hauteur de plus de 36 milliards de dollars par des contrats du Pentagon.
En Allemagne, les réformes qui datent de la période Covid concernant l’étendue de ce à quoi l’armée peut servir dans les affaires internes ont été récemment élargies. Le comité d’expertise du gouvernement « santé et résilience » par exemple, qui est né du comité d’expertise du Covid, est préoccupé par les « futurs défis » : en plus des pandémies, des catastrophes naturelles et des attaques terroristes, cela inclus également « l’alliance militaire (ou de l’OTAN) ».
Le 5 juin 2024, le cabinet fédéral allemand a adopté le « framework directive for overall defence » (la directive-cadre pour une défense globale), sous le contrôle du ministère fédéral de l’intérieur. Cela assure entre autre l’intégration étendue du système de santé civil au contrôle du Bundeswehr. En mars 2024, le ministre de la santé a annoncé la loi de sécurité sanitaire. La loi prévoit de réguler les soins médicaux dans le cas d’une catastrophe ou d’une guerre en les faisant passer sous le contrôle de l’armée. Dans le même temps, l’augmentation des programmes de formation mixte pour les soldats et les étudiants en médecine, par exemple avec l’option « médecine en mission et médecine de catastrophe » à l’hôpital publique de la Charité à Berlin.
Tout le monde pense que c’est l’Allemagne qui fournira le plus gros des soins aux blessés de guerre dans les futurs conflits armés en Europe, et que son réseau de 650 cliniques de proximité et de 36 hôpitaux universitaires seront la plateforme militaire principale en Europe centrale – et cela joue déjà un rôle important dans le traitement des blessures de guerre du front ukrainien. Les états-unis et l’Europe occidentale, en n’ayant pas pris part à des combats de grande ampleur ces dernières décennies, ont considéré qu’ils étaient trop peu expérimentés sur le terrain des soins aux blessés de guerre. Une étude de 2019 a mis en lumière que 10,1 % des chirurgiens militaires américains étaient prêts à être mobilisables pour soigner blessures de guerre. Ils sont en train de s’intéresser au soi-disant « walker dip », qui fait référence « au modèle selon lequel les soins médicaux militaires progressent en temps de guerre et ces avancées se perdent avant que les prochains conflits se présentent ».
Ce n’est pas une question technique, mais principalement une question sociale plus large, comment les sociétés d’après-guerre ont tendance à exécrer la guerre et la militarisation et à tenter de réduire le déploiement militaire. Même aux USA, il y a seulement un hôpital militaire de traumatologie qui est capable de proposer l’expérience professionnelle nécessaire, « the Brooke Army Medical Center » à Fort Sam Houston au Texas. L’armée américaine dépend par conséquent de plus en plus du partenariat civil-militaire.
Sur qui s’entraîneraient les chirurgiens militaires si ce n’est pas sur des soldats blessés ?
Sur les victimes du champs de bataille que sont la misère urbaine et les guerres de gang bien sûr. Un camarade qui travaille comme infirmier à Chicago nous racontait que les chirurgiens militaires s’entraînent sur les blessés des cités qui arrivent avec des types de blessures par balle ou à l’arme blanche. Les patients sont inclus dans ces soins-là avec des plaies fermées ou pénétrantes. Cela signifie que les membres de FRST entretiennent leurs compétences en traumatologie – dont ils pourraient avoir besoin sur un futur champs de bataille – tout en fournissant davantage de ressources au centre de traumatologie. Comme le nombre de blessés dans les quartiers sud de Chicago ou d’autres quartiers défavorisés n’est pas suffisant, l’armée américaine doit aller plus loin, par exemple en Afrique du sud.
Le département de la défense (DOD) a accordé aux chercheurs de l’armée de l’université de médecine du Colorado 15,6 millions de dollars pour aller en Afrique du sud et étudier les questions relatives aux soins prolongés pour les patients ayant des hémorragies graves, traumatismes crâniens, polytraumatismes et plaies complexes - « des blessures souvent rencontrées en Afrique du sud et dans le cadre d’un champs de bataille ». La même université envoie également des chercheurs en Ukraine : « le département de la défense a attribué 5 millions de dollars aux membres de la faculté du département de médecine d’urgence, pour travailler avec des partenaires en Ukraine sur les défis cliniques et logistiques, associés aux opérations de guerre moderne à grande échelle ainsi qu’aux soins prolongés aux grands blessés. »
Beaucoup de grandes entreprises, en particulier les soi-disant « tech-companies », jouent sur les deux tableaux, celui de l’armée et celui de la santé. Cela est en partie dû à l’opportunisme du business, comme les deux secteurs garantissent des contrats sponsorisés par l’état et sont donc moins dépendants de l’instabilité du marché. Le secteur a besoin d’un approvisionnement important en énergie, par exemple les data-centers en Irlande consomment 21 % des ressources totales du pays en électricité. Cela demande aussi des métaux rares pour sa production de batteries et de puces électroniques. Finalement, ils ont besoin d’un état fort, qui fait appliquer les brevets et droits d’auteurs au niveau mondial, et protège leurs part de marchés de la mise en concurrence « à bas prix » de la Chine. Sans surprise, Google par exemple, a annulé sa promesse de ne pas utiliser l’IA à des fins militaires et de surveillance en février 2025. Cet intérêt du secteur de la technologie pour la supériorité militaire, rend son influence sur le secteur de la santé particulièrement dangereuse. C’est le cas de l’entreprise américaine Palantir. L’entreprise a initialement été fondée par la CIA et s’est spécialisée dans la puissance de l’IA (intelligence artificielle) dans l’armée, la surveillance technologique et les analyses de données. Palantir décrit ses technologies militaires comme pouvant offrir aux clients (qui incluent l’armée américaine, ICE, le ministère de la défense anglais et le gouvernement israélien) « des capacités testées en mission, forgées sur le terrain », afin de livrer « un avantage tactique – sur la terre, dans les airs, en mer et dans l’espace ».
En mars 2020, Dominic Cummings et Simon Stevens (qui fut ensuite PDG du NHS) ont appelé à une réunion afin de voir comment s’attaquer au Covid 19, avec plusieurs grosses entreprises de technologie, notamment Palantir. Dans les jours suivants, Palantir passait un contrat permettant l’usage de son logiciel pour créer une base de données Covid 19. Ce contrat a été passé sans offres compétitives. Matt Hancock a utilisé ses pouvoirs au ministère pour contourner la confidentialité des données des patients et permettre à l’entreprise de traiter ces données. En novembre 2023, il a été alloué à Palantir un contrat de 330 millions de livres sterling afin de créer un nouveau système de traitement des données pour fournir des services « cohérents » au NHS. C’est probablement le plus grand ensemble de données de santé d’une population au monde, et des inquiétudes persistent quant au devenir des données si elles sont entre les mains d’une société privée mondiale. Palantir a fourni des services à l’armée américaine sur des opérations pendant les guerres en Irak et en Afghanistan.
En janvier 2024, Palantir a signé un accord avec les forces d’occupation israéliennes (IOF) afin d’accroître « le ravitaillement en technologie avancée » à Israël pour les soutenir dans leurs missions militaires. À ce jour en janvier 2025, au moins 46 645 palestiniens ont été tués à Gaza –environ 70 % étaient des femmes et des enfants. Palantir étend sa portée au sein du secteur mondial de la santé.
La guerre en Ukraine est un massacre industriel prolongé, qui a emporté avec lui le mythe d’un conflit militaire « propre » pouvant être mené à distance. Environ 95 000 soldats russes et 45 000 soldats ukrainiens ont été tués depuis que la guerre a débuté en février 2022. Les deux états ont des difficultés importantes à remplacer les soldats morts au combat, ou sévèrement blessés, et utilisent de plus en plus de mesures répressives afin d’enrôler des hommes de plus en plus jeunes dans l’armée. L’un des problèmes de l’armée ukrainienne, c’est le taux relativement bas de soldats qui « retournent au front » après des blessures. Selon des chiffres du gouvernement peut-être optimistes, 50 % des 370 000 soldats ukrainiens blessés retournent sur le front. Au moins 50 000 ukrainiens ont perdu un membre, selon le ministère de la santé du pays. Cela est dû d’une part à la gravité des conséquences de l’armement industriel, et d’autre part à l’utilisation prolongée des garrots lorsque les soldats ne peuvent pas être évacués et traités assez rapidement.
L’état ukrainien ne dépend pas seulement entièrement de l’approvisionnement européen et américain en armes, mais également du secteur de la santé européen afin de remettre sur pied ses soldats pour les renvoyer sur les lignes de front. Comme en mars 2024 où plus de 1000 ukrainiens blessés ont été soignés dans les hôpitaux allemands, la plupart d’entre eux étaient des soldats. La hausse de la résistance aux antibiotiques est un autre problème considérable, qui découle du fait de devoir soigner des quantités importantes de blessés. En raison de la croissance de la résistance aux traitements disponibles, le taux de morbidité de la nation a augmenté. « Ils ont des microbes dont ils ne guérissent pas avec des antibiotiques. Ce qu’ils décrivent est presque un retour en arrière, à la première guerre mondiale, l’ère d’avant les antibiotiques pour la chirurgie. Ces gens ont des plaies qui sont maintenant incontrôlées, des infections incontrôlées et incontrôlables avec des antibiotiques, et vous devez revenir à des techniques de la première guerre mondiale. » Si les conditions sont aussi mauvaises en Ukraine, malgré le soutien actif des nations les plus développées du monde, on peut imaginer à quel point les conditions doivent être pires à Gaza, où selon The Lancet, l’espérance de vie de la population générale est descendue à 34,9 ans pendant les douze premiers mois de la guerre, alors qu’elle était de 75,5 ans avant la guerre.
Les conditions de travail des soignants sous un régime militaire en Ukraine sont dures. Beaucoup d’infirmiers font face aux problèmes des salaires impayés, des heures supplémentaires et de la menace de fermeture de l’hôpital. Avant l’invasion russe à grande échelle, à peu près 720 hôpitaux fonctionnaient en Ukraine. En avril 2023, seulement 450 hôpitaux ukrainiens sont en état de fonctionner. Premièrement, parce que l’état est focalisé sur le traitement du personnel de l’armée par les services d’hôpitaux et a fermé ou réduit les services comme le dépistage du cancer, la gynécologie ou la pharmacie. Deuxièmement, parce que le gouvernement utilise l’état d’urgence actuel pour faire appliquer une réforme néolibérale de l’hôpital qui avait été planifiée avant le début de la guerre, afin que les hôpitaux ne soient plus payés pour les services qu’ils fournissent, mais pour des services individuels par patient.
En juillet 2022, le ministère de la santé ukrainien a décidé que les hôpitaux se trouvant en dehors des zones de conflit ne seraient payés que pour les services qu’ils fournissaient aux patients – outrepassant une garantie donnée immédiatement après l’invasion russe du report de cette réforme. Cette « réforme » a mené à des difficultés financières, à des licenciements et à des fermetures. Troisièmement, car des hôpitaux ont été directement attaqués par l’armée russe.
Malgré les circonstances difficiles, les soignants continuent de s’organiser en Ukraine, pour défendre leurs conditions de travail. Des organisations de la base, comme « Be like Nina », essaient de mettre la pression au gouvernement malgré le fait que les rassemblements et manifestations de masse ont été bannis depuis la loi martiale imposée en Ukraine.
Avec l’expansion du rôle du secteur de la santé dans les stratégies de guerre, ce n’est pas surprenant que l’infrastructure de santé et que les soignants deviennent de plus en plus ciblées par des attaques militaires. En 2023 seulement, l’OMS a enregistré 1 520 attaques sur des infrastructures de santé au sein de conflits militaires mondiaux, ce qui a conduit à la mort d’au moins 750 patients et soignants, et à 1 250 blessures. En 2024, les attaques comptabilisées ont augmenté et plus de 2 134 attaques ont ciblé des lieux de soin, comme le 18 novembre. Il y a plusieurs raisons stratégiques, qui se recoupent entre elles, pour lesquelles l’armée attaque les soignants.
Et pendant les premiers moments d’agitation populaire contre les régimes dictatoriaux, les soignants sont particulièrement ciblés, parce qu’ils prodiguent des soins aux manifestants blessés ou aux milices anti-gouvernement.
Syrie
Ces attaques sont devenues plus brutales pendant la guerre civile en Syrie, où la tactique s’est intensifiée en ciblant des soignants individuellement, afin de démoraliser le mouvement d’opposition, jusqu’au bombardement des hôpitaux afin que les villes « tenues par l’opposition » comme Alep, Hama, Idlib, l’est de Ghouta et Homs, deviennent inhabitables. Des médecins de Human Rights rapportent que 782 soignants en Syrie ont été tués entre mars 2011 et septembre 2016. « En syrie, le taux de césariennes a doublé dans certaines régions comme les femmes essaient de diminuer le temps passé à l’hôpital, par crainte d’être ciblées. Après les attaques sur l’hôpital alAtareb, en dehors d’Alep en mars 2021, les médecins de Human Rights ont observé une baisse de 78 % des visites mensuelles de grossesse. Le conflit a également des conséquences dévastatrices pour les campagnes de vaccination : en 2014, après trois années de guerre en Syrie, la couverture vaccinale a chuté de 83 % à 52 %, et presque toute la baisse concerne les régions d’opposition. » [9]
Gaza
On constate que ce sont des stratégies similaires qui sont menées à Gaza, où les attaques et arrestations de soignants s’intensifient jusqu’à la destruction d’une infrastructure de santé entière, afin de forcer la population locale à partir. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) dit qu’il a été vérifié que 297 soignants de Gaza avaient été détenus par l’armée israélienne depuis le début de la guerre. Dans la nuit du 14 au 15 février 2024, l’hôpital Nasser, un des plus grands hôpitaux du sud de Gaza, a été pilonné par les forces israéliennes. En novembre 2023, des équipes de Médecins sans frontières avaient déjà documenté des attaques similaires sur les hôpitaux d’Al-shifa et Al-quds, et sur l’hôpital des enfants de Al-nasr au nord de Gaza. En janvier 2024, 84 % des établissements de santé de Gaza avaient été endommagés ou détruits. En juin 2024, selon l’OMS, l’armée israélienne avait attaqué 464 établissements de santé, tué 727 soignants, blessé 933 soignants et endommagé ou détruit 113 ambulances.
Ukraine
Comme on l’a déjà mentionné, la guerre en Ukraine est une guerre industrielle qui nécessite un taux élevé de soldats qui puissent retourner sur le front après avoir été blessés. Dans cette situation, une attaque du secteur de la santé est également une attaque sur une institution militaire importante. Selon un rapport de l’OMS publié en août 2024, à ce mois-là, 1940 attaques avaient ciblé des soignants ou des établissements de soins depuis le début de l’invasion. Des cas sont également rapportés concernant des attaques délibérées de l’armée ukrainienne sur les hôpitaux des régions annexées par l’état russe.
En regard de ces attaques, beaucoup de politiciens, d’ONG et d’associations médicales appellent la « communauté internationale » à adhérer et à faire appliquer la Convention de Genève, qui stipule que les infrastructures de santé devraient être exemptées d’attaques pendant les conflits armés. C’est évidemment un appel sans effet, de la même manière qu’on fait semblant de ne pas voir que les attaques ciblées sur la santé font partie des stratégies militaires, de manière systémique et chez tous les états en guerre.
Cela crée l’illusion qu’il pourrait y avoir une guerre juste, et que la militarisation quotidienne du secteur de la santé – des sessions d’entraînement dans les hôpitaux pour les chirurgiens militaires, à la sous-traitance des services aux sociétés de technologie prêtes à dégainer, et aux réformes qui lient le secteur de la santé à celui de l’armée au nom de la « médecine d’urgence » - n’est pas le problème sous-jacent.
Il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire en tant que soignants afin de s’opposer à la militarisation de notre secteur et à la campagne générale pour la guerre.
– N’acceptez pas la logique de « se serrer la ceinture », ou la réduction des soins aux patients pour le budget de la défense !
Le gouvernement a annoncé qu’ils voulaient nous payer seulement 2,3 % de plus en 2025, malgré la hausse des factures d’énergie et des loyers. En même temps, ils veulent supprimer des postes au NHS, privatiser davantage de services et dépenser encore 13 milliards de livres sterling par an pour l’armée. Lors du conflit social en 2022 pour des meilleurs salaires, le gouvernement anglais avait annoncé utiliser 750 personnes au sein du personnel militaire pour remplacer les travailleurs en grève – un acte clair de propagande pour miner l’effort de grève. En tant que soignants, nous devons défendre nos conditions de travail et les conditions de soins de nos patients – par exemple en luttant contre la fermeture de l’unité d’addictologie Acer à l’hôpital de Southmead.
– Refusez l’usage des infrastructures et des ressources du NHS par l’armée ! En tant que travailleurs, nous faisons marcher le monde et collectivement nous avons le pouvoir de décider ce pour quoi on travaille ou pas. Les dockers de Gênes ont refusé de charger et décharger des navires qui transportaient des armes en zones de guerre. Des conducteurs de tramway en Allemagne ont refusé de conduire des trams sur lesquels il y avait des publicités pour recruter dans l’armée, et des étudiants ont protesté contre la tenue de stands de l’armée dans leurs écoles. Des travailleurs de Google aux états-unis ont condamné l’implication de la société dans la guerre à Gaza.
– Soutien aux déserteurs et aux réfugiés !
Les médias mainstream ne relaient pas souvent le fait que des milliers de personnes en Ukraine tentent d’éviter la mobilisation et désertent le front. Les déserteurs ont besoin de soutien, et récemment il y a eu plusieurs manifestations en Allemagne et dans d’autres pays, par des organisations qui soutiennent des déserteurs russes et ukrainiens. Beaucoup de réfugiés tentent de fuir les zones de guerre, refusant d’y participer ou de devenir les victimes d’un massacre mondial. Encore une fois, il y a plusieurs manières de soutenir les réfugiés, en particulier en tant que soignants. Des amis prodiguent des soins médicaux aux réfugiés dans des villes comme Calais, et il y a des campagnes comme « patients not passeports », qui s’assurent que les réfugiés reçoivent des soins au NHS. À un niveau local, il y a des groupes qui protègent les réfugiés des raids policiers.
– Blocus des armes !
Le royaume-uni est un des exportateurs principaux d’armes, fournissant des armes à des pays comme l’Arabie saoudite et Israël, qui les utilisent contre des populations entières au Yémen et à Gaza. Certaines de ces armes sont fabriquées dans la région de Bristol. Il y a des groupes qui essaient de bloquer la machine de guerre.
– Étudiez l’histoire de la lutte des classes !
Bien sûr il existe une différence lorsqu’on lutte dans une démocratie libérale ou sous un régime autoritaire, mais l’histoire montre que nous ne pouvons pas lutter pour nos droits en s’engageant au sein d’une alliance militaire avec notre classe dirigeante. Comme la guerre en Ukraine le démontre, les ouvriers deviennent complètement impliqués dans une escalade militaire dont ils n’ont pas le contrôle, et dans ce processus la démocratie libérale que nous essayons de défendre devient un régime de guerre nationaliste. Notre histoire peut nous apprendre que les ouvriers ont combattu et ont vaincu des régimes autoritaires de manière indépendante, avec leurs propres moyens, avec un plus petit nombre d’estropiés et de morts, et avec un héritage politique qui ne peut pas facilement être récupéré par les chauvinistes et la classe dirigeante, comme la vaillante lutte contre les dictatures militaires au Brésil ou en Corée du sud dans les années 80.
– Etudiez votre propre secteur !
Que ce soit l’éducation, le transport, l’industrie, l’informatique ou le secteur de la production d’énergie, les travailleurs de tous les secteurs sont confrontés à la militarisation. Nous devons entreprendre des efforts de recherche dans nos propres secteurs et les partager avec d’autres. Nous devons construire des comités politiques sur nos lieux de travail qui nous permettent d’agir collectivement. Le système social actuel qui est destiné aux profits, produit régulièrement des crises et des guerres. En tant que classe ouvrière mondiale, il est de notre responsabilité de désarmer la classe dominante, de reprendre les moyens de production et de les transformer en moyens qui permettent une vie meilleure à tous. Organisez-vous, ne désespérez pas !
Stand de recrutement de l’armée à l’hôpital Southmead : Non merci !
En Octobre 2025, des cadres ont envoyés ce message par mail à toute les équipes sur la visite des réservistes qui leur avait « donné énergie et enthousiasme ». Leur visite avait pour but de montrer aux militaires le fonctionnement de l’hôpital public. Pour l’occasion la direction avait autorisé les militaires installer leur stand de recrutement dans l’établissement.
La collaboration entre l’hôpital du Nord de Bristol et de l’armée va encore plus loin. Il y a régulièrement des programmes « d’échanges » organisé par l’hôpital et le ministère de la défense et DE§S (Défense, soutien et équipement). Pendant huit mois les équipes hospitalières et militaires partagent leurs connaissances. Jusqu’à présent 140 personnes y ont participé. « Le DE§S et le NHS sont unique en tant qu’institution dans ces mondes compliqués » dit Tim Whittlestone, médecin siégeant à la direction de l’Hôpital de Bristol : « Partageons notre expérience pour façonner des managers efficaces et résilients. »
Quel est le problème de la collaboration ?
Ces annonces parlent de « partage de compétences » entre communautés. Dit comme ça, cela peut même avoir l’air sympa, mais quel type de communauté est l’armée ? Nous vivons dans un système social où les crises chroniques économiques contraignent les marchés et accroissent la concurrence entre les états-nations. On constate d’abord ‘la guerre des marchés’ avec la hausse des prix, suivie de près par des guerres de terrains. Ce dernier siècle cela a entraîné deux massacres mondiaux, tuant plus de 80 millions de personnes. Nous sommes sur le chemin de la guerre à nouveau aujourd’hui. Les politiciens trouvent toujours à se justifier (‘Nous défendons les valeurs occidentales et la démocratie’). Mais en terme de conséquences, il s’agit toujours de sphères d’influences, accès aux ressources et profits à venir. L’armée britannique a participé aux conflits en Irak en 1991 et 2003, au nom de ce mensonge, « se débarrasser des armes de destruction massive ». Ces opérations ont abouti aux meurtres de dizaines de milliers de civils.
Nous assistons à une course à l’armement, mené par les Etats-unis, dont la dépense pour 2026 s’élève à un billion de dollars. Ces budgets puisent dans la baisse de nos revenus et de nos protections sociales, telles que la santé et l’éducation. Le gouvernement n’a plus rien à nous offrir désormais, il brandit un ennemi extérieur pour maintenir leur pouvoir, que ce soit la Russie ou l’Ukaine, la Chine ou les Etats-unis. Le gouvernement souhaite encourager cette mobilisation en renforçant les échanges entre l’armée et le « peuple ».
Le rôle de la santé en guerre
La santé joue un rôle particulier dans les guerres modernes de masse. Actuellement en Ukraine, les deux armées font face à un manque d’hommes, de soldats. Ils augmentent les salaires pour les pauvres ou enrôlent de force les jeunes hommes. Malgré cela, les mesures ne suffisent pas pour combler les lignes de front. Ils ont besoin d’une infrastructure médicale conséquente pour remettre sur pied les soldats blessés. La priorité n’est pas de sauver ceux qui ont les graves blessures mais de soigner ceux qui pourront repartir rapidement au front- c’est ce qu’on appelle le triage inversé. Dans le même temps ils ferment des centaines de lits d’hôpitaux et des services pour les patients civils, au moment où la guerre amène les conditions propices à de nouvelles pandémies.
Nous ne collaborerons pas à cette fuite en avant de mort et de destruction, portée par un système de pouvoir et d’exploitation lui même en bout de course. Nous appelons nos sœurs et frères de classes à déserter l’armée, à refuser d’être instrumentalisé et mutilé pour les intérêts des riches et des patrons. Nous refusons de normaliser la militarisation de notre quotidien, que ce soit dans les écoles où ils viennent chercher les enfants des travailleurs, ou dans les hôpitaux, où le re-armement prive de moyens les patients.
Pas un sou, pas un infirmier pour la guerre des patrons ! Pas de collaboration militaire au NBT !
Etat des lieux en France sur la collaboration entre armée et hôpitaux
« L’hypothèse d’engagement majeur des armées françaises dans un conflit de haute intensité n’est pas une vue de l’esprit. […] Et donc, si [elles] étaient engagées dans le cadre d’une coalition, dont elles pourraient prendre le commandement, bien évidemment, il y aurait des blessés » [10]
En août 2025, le ministère de la santé a envoyé aux ARS (Agences Régionales de Santé) une circulaire ordonnant aux hôpitaux publics de se préparer d’ici mars 2026 à un possible « engagement militaire majeur » [11] . L’objectif annoncé en toute discrétion, était d’être en capacité d’accueillir jusqu’à 100 patients par jour et pendant 60 jours d’affilée sur tout le territoire français.
Le modèle militaire pénètre le système civil, par le biais des modèles d’action en urgence. Sous l’appellation « situations sanitaires exceptionnelles », les plans aux noms d’ORSEC [12] et ORSAN [13] sont élaborés entre le ministère de la santé et celui de la défense, autorisant qu’il puisse y avoir un commandement militaire en cas de besoin. Il n’y a pas si longtemps, la gestion de l’épidémie de Covid a été un terrain d’expérimentation à toute cette politique de militarisation. Confinement, Pass sanitaire, redéfinition des services essentiels et des urgences.
On a accepté les primes pour se la fermer, l’union nationale au nom d’une guerre, à se faire réquisitionner contre applaudissements, à se faire exploiter au nom de la vocation pendant les études, à trier les patients sur le volet et à obéir à des protocoles simplifiés. Cela nous a appris les prémices d’une médecine de guerre. Car la guerre est envisagée comme une crise, une catastrophe comme les autres. La digitalisation de la santé qui s’est imposée à coups de finances et de propagande dans ce contexte, est devenu un moyen de contrôle qui facilite par exemple le tri des patients avec les algorithmes et le quadrillage de l’espace public avec les QR codes.
Par ailleurs, le Service de Santé des Armées qui dépend du ministère de la défense, compte actuellement 16 centres médicaux, un institut de recherche biomédicale des armées, un centre d’épidémiologie et de santé publique des armées, un centre de transfusion sanguine des armées, un service de protection radiologique des armées et 8 hôpitaux militaires dont dépendent obligatoirement les militaires pour leurs premiers soins. Dans le cadre de son nouveau plan stratégique, dévoilé en 2024, le Service de Santé des Armées a l’objectif d’ « aligner l’organisation du commandement du temps de paix sur celle du temps de guerre ».
Pour cela on assiste aujourd’hui à un processus de collaboration grandissant entre civil et militaire. Que ce soit dans le public ou le privé des hôpitaux ont signé des accords depuis quelques années pour former des « équipes fusionnées civilo-militaires ». A Brest, le CHRU a entamé progressivement depuis 2009 un modèle d’hôpital public mixte qui instaure que « l’orientation des patients et la mobilité des soignants seront planifiées d’un commun accord » entre l’hôpital militaire et civil. À Lyon, les Hospices Civils et l’hôpital d’instruction des Armées Desgenettes mutualisent depuis 2017 les soins, la recherche, les formations et les exercices de gestion de crise. À Bordeaux, l’hôpital militaire Robert Picqué accueillant aujourd’hui aussi les civils, est voué lui à fermer ses portes pour se destiner uniquement aux soins dédiés à l’armée.
Si la plupart des hôpitaux militaires accueillent encore des patients civils pour le moment, c’est surtout toute l’infrastructure sociale, des formations au choix des disciplines médicales en passant par la recherche qui est au final mise au service de la militarisation. Lorsque les futurs médecins militaires vont en stage à l’hôpital civil par manque de terrain de stage, l’option « santé en milieu militaire » voit le jour pour les étudiants à la fac de médecine. Du coté du ministère des armées, ils financent des thèses en lien avec les axes de santé qui les intéressent (traumatologie, brûlés, risque chimique). Les offres de soignants réservistes ont augmenté, proposant un salaire bien plus attrayant que les postes d’aides soignants et infirmières dans le civil. L’armée propose aussi de prendre en charge la formation d’étudiants en soin en échange d’un contrat d’engagement.
On inaugure un centre de simulation aux « catastrophes » de grande ampleur à Toulouse en 2024 pendant que le service des urgences du même CHU doit fermer quelques jours par manque de personnel. Et les exercices militaires inter-armées ORION 2026 ont travaillé avec la fac de psychologie de Lyon pour mettre en scène des scénarios de déploiement des cellules psychologiques d’urgence sur terrain de guerre.
Un autre élément qui ressort de la circulaire concerne les choix budgétaires et les implantations des établissements de santé. La gestion des bâtiments hospitaliers va vers une centralisation des établissements qui seraient idéalement à proximité des gares et aéroports. Les petites maternités ou des services de psychiatrie de jour ferment, pour centraliser vers des pôles de santé en métropoles.
Autre point d’intervention matérielle de l’armée touche à la production de médicaments. Les autorisations de productions sont réservées aux laboratoires privés, et hormis une antenne hospitalière dans le civil à Paris, seule la Pharmacie Centrale des Armées à Orléans a aussi cette autorisation. Les médicaments adaptés aux conditions militaires (environ 60 références disponibles), sont ensuite gérés par l’établissement de Ravitaillement Sanitaire des Armées de Marseille.
Voici un état des lieux non exhaustif de ce que nous avons pu récolter comme informations. A mentionner aussi le livret « Tous responsables » ou les appels de la croix rouge à « se préparer à la catastrophe. » Cette démarche de l’état s’inscrit dans l’habituation de la population à la peur tout en faisant la publicité de la réserve de l’armée. Tous responsables mais dans la limite où cette responsabilité prend la forme attendue par le gouvernement. En se réappropriant une théorie de psychologie de l’individu pour l’adapter à une société entière, les états s’emparent de la résilience surtout pour armer leur contre-insurrection.
La résilience c’est à la base la capacité des matériaux à recevoir un choc et ne pas se briser. En psychologie c’est une théorie pour caractériser la réaction d’un être au traumatisme pour le surmonter. Mais élargi à la réaction d’une société à un traumatisme, il prend un autre sens que dans un contexte individuel de soin. Ces dernières années le concept de résilience est promu par les gouvernements après avoir créé ou rendu possible la catastrophe. Après Fukushima en 2011, le gouvernement japonais n’avait pas cessé d’employer ce terme pour qualifier la réaction de la population face aux lourdes conséquences d’une société nucléaire. Car répondre par la notion de résilience, c’est dire à la société qu’il faut survivre à la crise en continuant à faire société, à fonctionner sans remettre en question le système qui a causé le traumatisme.
Sans perdre le fil, le secteur militaire se réapproprie le terme de résilience ces dernières années. L’armée française théorise cette doctrine psychologique depuis 2008 dans son livre blanc. Et les exemples cités montrent une certaine inspiration pour des sociétés ultra militarisées : Israel, Ukraine, Taiwan. L’OTAN a son “comité résilience” qui est assumé comme une partie du processus de réarmement, celle d’anticiper et influer la réaction des populations. C’est ce qui peut permettre l’acceptation du changement sociétal, parler sans cesse de la “crise”, de la guerre, en détournant ceux qui la subissent d’une méfiance de ceux qui la produisent. On met en jeu et en valeur notre capacité à résister au choc, à dépasser un traumatisme et qui ne désire pas cela ?
La question est plutôt ce qu’on invisibilise lorsqu’on parle de résilience.
La guerre au cœur de la politique est d’habitude conjurée dans les discours. Macron en use comme d’une réalité nouvelle mais c’est l’absence de réponse dans la rue qui frappe aujourd’hui. Et cette acceptation tacite d’une industrie de l’armement qui assume un marché basé sur la rentabilité des massacres. Le fondement de la prise de pouvoir national-socialiste ou fasciste s’est pensé à partir des appuis industriels et militaires. Le concept d’« état total » de Carl Schmitt, en 1932 en Allemagne, est proposé aux industriels réunis dans l’Association des intérêts communs de Rhénanie-Westphalie avant d’être repris dans le discours d’ Hitler en 1933, au congrès des juristes de Leipzig. Ce qui a changé aujourd’hui c’est qu’en 33, le fascisme annonçait la guerre en Europe. Aujourd’hui, elle est déjà là. Partout et sous des formes qui se multiplient tant la technologie s’est déployée à la rendre quotidienne. La continuation de la guerre se fait au travers des instances supra nationales et internationales, car elle est la base nécessaire à la pérennité du capitalisme qui sans elle, ne pourrait déployer à l’infini des nouveaux champs de spéculations financières.
Ce qui fait peur est donc de regarder en face non ce qui vient mais ce que nous avons laissé passer tous les jours. Il faut bien admettre que nous héritons d’une vieille défaite quant à la militarisation mondiale. Maîtrise de l’énergie, du marché des armes, conquête spatiale, quadrillage serré d’un réseau de communication et de captage sont ce qui fondent ouvertement les intérêts de l’état. Ce cannibalisme capitaliste s’appuie sur les vieilles doctrines impériales et racistes basées sur la division des peuples et l’exploitation de toutes les terres. Et il se fond dans tous les recoins du champ social, civil, jusqu’à créer l’idée d’un réarmement de défense.
Les récits d’insoumis réfractaires qui s’opposèrent de diverses manières au service militaire furent perdus pour beaucoup au moment du passage au service volontaire et d’une armée de métier. Parce que tout le monde devait se poser cette question, elle était d’emblée politique. Parce que la guerre ne pouvait devenir une abstraction pour ceux et celles qui profitent de leur situation loin des fronts. La dépossession des corps que cela mettait en question pour chacun et socialement se retrouve aujourd’hui dans la dépossession d’un corps politique. La solidarité qui fut alors nous serait toujours nécessaire pour d’autres désertions, sans oublier que la technologie actuelle de guerre a besoin de main d’œuvre partout dans le civil, les structures de transports et de logistiques, tout comme de notre acceptation.
Solidarité avec ceux et celles qui luttent aujourd’hui ou hier et aux déserteurs de toutes les armées
A la santé des prolétaires, des camarades et de la plèbe réfractaire.
A notre folie commune et nos rêves d’enfants
« Je sais que vous les comptez, pour rien parce que la cour est armée ; mais [...] on les doit compter pour beaucoup, toutes les fois qu’ils se comptent eux-mêmes pour tout. Ils en sont là : ils commencent eux-mêmes à compter vos armées pour rien, et le malheur est que leur force consiste dans leur imagination ; et l’on peut dire avec vérité qu’à la différence de toutes les autres sortes de puissance, ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu’ils croient pouvoir. » (Machiavel)
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« Que les travailleurs travaillent, prescription de cachet-cache misère à l’appui. La dissidence et l’inadéquation à cette société, en somme la non-rentabilité, sont médicalisées. Pour les décrire, les termes psychiatriques fleurissent aux cœurs des manuels. Toute tentative de bouleversement est étouffée, on assomme la colère à base d’anxiolytique.
Une certaine médecine ne cherche pas tant à soigner des personnes que la bonne marche de cette société. Dans une société qui nous rend malade sur tous les plans de notre être et qui veut nous soigner pour nous remettre au travail dès qu’on décroche ou lève le petit doigt, la révolte est du côté de la santé. »
Revue Pratiques 2015
[1] Extraits issus de rencontres antimilitaristes autour de la santé- avril 2026
[2] Interview avec le docteur Bernhard Winter sur le tournant militaire dans la santé. Janvier 2025, par Matthias Becker
[3] C’est à dire sur le territoire allemand
[4] Système national de santé britannique
[5] https://warontherocks.com/2023/12/large-scale-combat-operations-will-bring-new-medical-ethics-challenges/
[6] Danielle B. Holt, MD, Département de chirurgie, the uniformed services university of the health sciences
[7] Ed Arnold est Membre supérieur dans la recherche pour la Sécurité européenne, Colonel Si Horne était chef du General Staff’s Visiting Fellow au Royal United Services Institute
[8] Le Telegraph
[9] The Lancet
[10] Général Stéphane Groën, officier général de la zone de défense et de sécurité Sud-Ouest, à France 3, juillet 2024
[11] Article du Canard Enchaîné du 26 août 2025
[12] Organisation de réponse de sécurité civile, dirigé par le préfet
[13] Organisation de la réponse du système de santé en situations sanitaires exceptionnelles
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