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Les enfants d’Arduinna
Au crépuscule
Traverser et résister en temps de perte et de cataclysme
mis en ligne le 2 novembre 2026 - Les enfants d’Arduinna
« Époque essentiellement tragique que la nôtre : aussi refusons-nous de la prendre au tragique. Le cataclysme a eu lieu, nous sommes parmi les ruines, nous commençons à construire de nouveaux petits refuges, à entretenir de petits espoirs neufs. C’est une tâche assez rude : il n’y a désormais plus de chemin facile vers l’avenir, mais nous contournons les obstacles, ou les escaladons tant bien que mal. Il nous faut vivre, en dépit de tous les ciels qui se sont effondrés. »
D.H. Lawrence dans « L’amant de Lady Chatterley », 1928
Un murmure persistant remonte de nos tripes. C’est l’intuition qui fait surgir une conscience immédiate, sensible, puissante - bouleversante. Des siècles d’hégémonie de la pensée occidentale (1) nous ont rendus muets à ces voix qui jaillissent en nous, autour de nous. Mais aujourd’hui cette autre forme de connaissance renaît de l’oubli, se fraye un chemin dans les cœurs lacérés des humains, fruit de l’expérience immédiate et la voix de notre âme. L’ampleur du cataclysme en cours ne peut pas être appréhendée à l’aide des catégories rationnelles et quantitatives de la pensée occidentale. Une autre manière de connaître, d’autres manières de s’y rapporter, une manière sensible et réciproque, existe. A toujours existé, quoi qu’elle ait été méprisée, rejetée, abusée à des fins de contrôle.
Nous approchons toujours plus rapidement des apogées du massacre et de la dévastation qui est au cœur même du projet civilisationnel occidental et le cauchemar industriel qu’il a produit. Les cycles tournent plus vite, les rétroactions s’emballent. La sixième extinction, le génocide à Gaza, les incendies de forêt, l’avènement de l’intelligence artificielle, le changement climatique, les idéologies de suprématie masculine, les drones qui sèment la mort, l’intoxication globale : il plane une atmosphère crépusculaire, baignant dans le sang et la mort. Nous faisons, qui de plus qui de moins, toutes et tous l’expérience de toujours plus de manifestations d’un monde qui s’en va, épuisé par la méga-machine, et de l’effondrement du sens qui l’accompagne intrinsèquement. Mais nous manquons cruellement de conceptions, de visions, pour l’appréhender.
Nous pouvons continuer à étudier les statistiques sur les fontes de glace et les mesures de la pollution des sols, mais l’envergure de ce qui est en train de se passer nous demande de s’ouvrir aussi à d’autres manières de nous rapporter au monde. Ces intuitions et connaissances reposant sur la réciprocité, sur l’interaction, sur la conscience de faire intégralement partie du vivant, vont, peut-être, aussi nous aider à trouver de la force pour accepter la traversée, pour faire le deuil de ce qui est perdu et accueillir ce qui peut naître d’autre, de libre, de beau dans ce moment crépusculaire. Et cela déplace radicalement le curseur dans ces temps où le découragement et la perte de sens hante les nuits des rebelles, de celles et ceux qui font malgré tout face au rouleau compresseur, qui continuent à chercher liberté, amour et lien dans leurs résistances ou qui n’ont simplement d’autre choix de continuer de se battre si elles ne veulent pas disparaître. Ces lignes s’adressent à elles et eux, aux frères et sœurs de la forêt et de l’océan, de la montagne et de la plaine.
Un point de départ
« Toutes les traditions européennes se sont liguées pour défier l’ordre naturel des choses. La Terre Mère a été maltraitée, les pouvoirs ont été abusés, et cela ne peut pas durer éternellement. Aucune théorie ne peut changer ce simple fait. La Terre Mère ripostera, la nature toute entière ripostera, et ceux qui l’ont maltraitée seront éliminés. La boucle sera bouclée, et tout reviendra à son point de départ. C’est cela, la révolution. Et c’est là une prophétie de mon peuple, du peuple Hopi et d’autres peuples de la nature. »
Russel Means au Black Hills International Survival Gathering, 1981.
Il y a des processus qui sont mis en marche et ne peuvent plus changer de cap. La société techno-industrielle ne peut pas sauver le monde des ravages dont elle est responsable, dans la nature, dans le vivant, dans les cœurs des humains. Le cycle actuel va s’aboutir, et nous ne pouvons pas savoir ce qui en restera après le cataclysme.
Même dans le cas improbable où dans les décennies à venir, par l’ampleur des dégâts ou des résistances, des mesures d’atténuation drastiques soient prises, le mal profond est déjà fait, le déroulement de ces conséquences est désormais devenu inéluctable. Ce que l’apparition de la bombe atomique, une arme capable d’éradiquer toute vie sur la planète, portait d’apocalyptique pour la vie sur Terre, la dévastation actuelle à laquelle nous assistons n’est pas hypothétique et la dépasse. Nous sommes entrés dans l’ère des conséquences, une révolution si l’on veut, un changement total des repères. Et ces conséquences vont aller jusqu’au bout, c’est-à-dire, l’effondrement d’un modèle particulier de société qui a détruit le sol sur lequel il se construit. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire des civilisations humaines. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire des cultures animales. On l’a juste oublié, aveuglés par la marche du Progrès qui a présenté la société que nous connaissons comme la seule possible, logique et nécessaire. Ce hybris, l’orgueil humain, entraîne toujours la chute, la némésis, n’en déplaise aux prophètes de l’intelligence artificielle et du techno-solutionnisme.
Le sentiment d’impuissance que cette inéluctabilité génère dans nos âmes, le découragement qu’elle induit dans nos cœurs, ne sont pourtant pas inéluctables. Ce sont plutôt des réponses à l’anxiété devant les ténèbres – et nous verrons comment dans les temps à venir, nombreux spéculateurs politiques vont parasiter sur cette anxiété pour agrandir leur petit jardin de contrôle. Mais plutôt de se laisser submerger par des expressions de notre âme et de notre cœur qui, au fond, ne demandent pas qu’on les résolve, mais plutôt qu’on les écoute et accepte, qu’on les traverse, qu’on interagisse avec, il est possible de parcourir d’autres sentiers. Non seulement possible, mais absolument nécessaire pour nourrir une résistance, survivre et rejoindre les forces qui cherchent, toujours plus violemment, à se débarrasser du cancer industriel.
Accepter de vivre la situation telle qu’elle est ne signifie pas renoncer au combat. Accepter que nous traversons une « époque essentiellement tragique » pour mieux accueillir les enseignements du cataclysme, peut nous rapprocher d’une perspective, d’une orientation, d’une Weltanschauung, d’une vision du monde, qui nous donne une place au sein même de ce qui se passe. Une place où nous ne sommes pas seules, mais reliées à d’autres, à la Terre, aux forces du vivant. Et que nous traverserons ensemble cette période de souffrance et de déperdition. Une sorte de catharsis certes douloureuse ou triste, mais qui rend possible aussi la naissance, le renouveau.
Lors de cette traversée, il nous sera demandé de laisser certaines choses derrière nous qui font partie de notre conception de soi, de notre être. Le rapport anthropocentriste. La volonté de contrôle. La croyance en la rédemption finale à l’issue d’une histoire linéaire progressiste. La liberté considérée comme conquête de la nature. L’individu, l’homme, comme mesure de toutes choses. Mais nous serons accompagnés, rejoints et conseillés par les résistances d’autres, par la vitalité des forces de la nature, par la mémoire de nos cellules qui se souvient qu’un jour, nous échangions avec les arbres et écoutions le vent, par le lien et l’amour envers la Terre, par les sagesses autochtones des peuples de la nature qui résistent et survivent depuis si longtemps.
Face au cataclysme et pour sortir du paradigme objectiviste d’où naissent les idéologies du contrôle, nous avons besoin de faire le deuil de ce qui est en train de mourir, de ce qui est perdu. De reconnaître la tristesse de l’arbre calciné, la rivière intoxiquée, la montagne éventrée, l’abeille disparue. Nous ne pouvons pas continuer à distancier cette tristesse qui rappelle notre lien, à la repousser. Notre résistance ne peut pas se passer de donner une place au deuil, au risque d’accentuer encore la séparation déchirante, l’aliénation aveuglante, l’inconscience fermée, le déracinement colonisé qui ont pris la place des liens ancestraux avec la Terre, des liens profonds d’intimité, de respect, d’humilité, de gratitude et d’amour. Retrouver, reconstruire, revivre de tels liens ne peut pas être projeté dans le règne de l’abstraction, détaché de la réalité concrète dans laquelle nous vivons, du territoire que nous habitons. Elle demande un engagement direct, sensible, palpable avec l’ensemble. Avec ce qu’il y a de grandiose, comme le passage d’une harde de cerfs dans une forêt encore vivante ; et avec ce qu’il y a de terrible, comme l’éventration d’une montagne pour y creuser une mine. Nous devons apprendre à faire le deuil, en reconnaissant notre part de responsabilité, en acceptant qu’il y a aussi une part de nous qui nous est arraché. Peut-être serons-nous ainsi en meilleures conditions pour renouveler notre allégeance à la Terre. L’époque bouleversante qui nous est donnée de vivre nous présente aussi ce choix. La traversée, c’est aussi le moment des serments, nouveaux en anciens, au clair de la Lune.
Vers un mouvement de résistance
« La simple pensée qu’il était possible de réaliser le rêve audacieux de quitter le ghetto pour la forêt a été une contribution vitale au moral du ghetto.
Nous avons atteint le campement partisan de Bielski affamés et épuisés. Même si nous en avions beaucoup entendu parler auparavant, notre première rencontre avec la réalité restait une vraie surprise pour nous tous. Tout avait l’air d’un rêve venu d’un autre monde. Le même peuple — la même chair et le même sang —, mais plus forts et plus libres. Une sorte d’abandon joyeux emplissait l’air ; des discussions mordantes, franches, assaisonnées de jurons piquants ; des chevaux galopants et le rire des enfants. Tout semblait flotter.
Une forêt de randonnées et de camps de vacances n’a rien en commun avec une forêt où l’on vit de façon permanente et qui sert de refuge comme de source d’espoir et de sécurité. Chaque arbre devient une forteresse, chaque bosquet un bastion, toute la forêt une amie constante, généreuse envers nous tous sans rien attendre en retour. Si seulement je pouvais chanter les louanges de la forêt, notre amie loyale. »
Liza Ettinger, survivante de l’Holocauste ayant rejoint la forêt de Naliboki, où se cachaient les communautés armées et partisanes des « partisans Bielski » (Biélorussie).
Jamais auparavant dans l’histoire humaine un système n’a accumulé autant de forces, de moyens et de ressources pour imposer sa domination sur l’humain et la nature. Et année après année, ce système franchit de nouveaux seuils, toujours plus rapidement – avec comme dernier seuil en vue, l’avènement d’une intelligence artificielle générale. L’intervention humaine dans les meurtres perpétrés par les drones est en passe de devenir accessoire. Les moyens de contrôle, de surveillance et de manipulation à disposition du pouvoir aujourd’hui dépassent de loin ceux dont disposaient les régimes totalitaires du 20ème siècle.
Nous devons avoir le courage d’accepter ce constat lucide : notre ennemi, l’ennemi de ce qui est libre, de ce qui croît et de ce qui rampe, est suréquipé. Comme tout système totalitaire, il dépend aussi du consensus d’une bonne partie de ses sujets, pas uniquement de ses moyens techniques de contrôle et de production. Au fond, ce consensus est le produit d’un processus de colonisation, compris comme déracinement, annihilation des rapports réciproques et non-productivistes avec la Terre, destruction des autonomies de subsistance en dehors du capitalisme et instauration du modèle de l’État centralisé. On voit aisément comment au fond, nous sommes toutes des « colonisées » : la colonisation occidentale a répandu le feu et le sang sur la planète entière tout en massacrant sur les terres qui l’ont vu naître tout ce qui pouvait faire obstacle à son hégémonie (chasse aux sorcières et sorciers, persécution des croyances terrestres par l’Église et l’État, désacralisation de la Terre,…).
Une telle colonisation est au cœur même de la civilisation occidentale : c’est un modèle de société d’accaparement et de conquête qui abattra le dernier arbre et creusera la dernière montagne. Les forces qu’elle a réussi à accumuler au cours de 150 ans d’industrialisation sont immenses, mais comme toute culture qui se sépare de la nature, son parasitisme est tout aussi immense. Elle tue son hôte. Fondamentalement c’est ce qui pourrait décrire l’époque que nous sommes en train de vivre : une Terre meurtrie en train de se débarrasser d’un parasite meurtrier.(2) Nous ne pouvons pas arrêter ce processus. Nous ne pouvons pas arrêter le changement climatique. Mais nous pouvons choisir de rejoindre les forces du vivant qui se défendent et qui vont survivre au cataclysme. Nous pouvons entamer et rejoindre les processus de libération de la colonisation, de la dépendance au système techno-industriel, du vide spirituel qu’il a créé. Nous pouvons retisser les liens, réapprendre à écouter la Terre qui nous nourrit, pendant que l’histoire de la méga-machine s’effiloche. Nous pouvons entrer en résistance.
Les grandes histoires occidentales du vingtième siècle ne nous sont plus d’une grande aide. Presque toutes s’inscrivaient dans une commune croyance au progrès, peu mettaient au cœur de leur projet révolutionnaire le rétablissement des liens de réciprocité avec la nature comme condition pour des communautés libres, empreintes de partage, de don et de solidarité. Mais il y a d’autres récits, d’autres histoires, qui sont encore racontées dans les foyers de résistance liés au territoire, à la défense de la Terre, à des visions du monde incompatibles avec l’anthropocentrisme occidental. Si on écoute bien, ils peuvent nous inspirer, nous conseiller, nous suggérer comment traverser le cataclysme.
Comme le savent bien celles et ceux qui luttent pour la libération en Palestine, face à un ennemi génocidaire et suréquipé, chaque jour qu’on survit, qu’on continue à résister, est en quelque sorte une victoire. La guérilla, la résistance, vainc par son existence même, tandis que pour l’État, l’oppresseur, le système techno-industriel, la victoire requière l’extermination totale de toute résistance. C’est pour cela qu’il ne pourra jamais vaincre. Des forces continueront toujours à s’y opposer. Des forces humaines, mais aussi des forces autres. Il semble très peu probable que nous pouvons « abattre » le système techno-industriel. Mais nous pouvons résister, prêter nos serments pour nous guider à travers le cataclysme, garder vivante la mémoire. La question n’est alors pas de parier si le système techno-industriel va s’effondrer sous son propre poids dans les décennies à venir. C’est plutôt d’accepter de voir l’époque qui s’ouvre comme un temps de cataclysme. Qu’il finisse par anéantir le cancer qui rend malade le monde ou pas, l’appel est de se mettre dans les lignées de celles et ceux qui ont défendu la Terre et la liberté pour que du cataclysme puissent naître des mondes autres.
La résistance à laquelle nous nous référons n’est pas un cocon idéologique, ce n’est pas un « mouvement politique » aux contours établis, ni un programme. Mais elle réunit autour d’un rejet assumé de la société techno-industrielle et des critiques profondes de ce qui nous a amené jusqu’à ce point : la séparation avec la nature, le patriarcat, la croyance en l’État. Elle s’exprime de tant de manières différentes en fonction des territoires, des histoires, des circonstances et des inclinations, toutes des cercles qu’il ne s’agit pas d’unifier, mais de mettre en lien, des liens de solidarité, pour qu’elles se renforcent mutuellement. Cette résistance est tissée par des projets de subsistance à l’ère du changement climatique comme par des groupes d’action qui attaquent les usines. Par celles qui luttent contre la construction d’un barrage comme par ceux qui gardent vivante, ou retrouvent, une spiritualité qui nous unit avec la Terre. Par des bandes qui se forment et se préparent pour lutter et survivre dans des conditions dégradées comme par celles qui apprennent le langage des plantes.
La résistance a besoin de lien avec le territoire, d’autant plus que c’est justement le lien réciproque avec la Terre et le vivant qui concentre tous les efforts d’annihilation de la société techno-industrielle – pour les remplacer par du plastique, des artefacts de sa fabrication, d’un paysage exploité, une intelligence machinique. Par le passé, des mouvements de résistance se sont souvent enracinés dans les territoires moins contrôlables, moins façonnées par l’État et le Capital : que ce soit la jungle ou le désert, les marécages, les grandes forêts ou les chaînes montagneuses. Même aujourd’hui, à l’époque d’une transparence accrue des champs de bataille, la canopée du vivant protège encore contre les drones. Les montagnes défendent les résistants et leurs communautés. La surface de la terre protège des missiles et des bombes. Les forêts nourrissent encore les communautés en résistance. C’est un enseignement que maintes luttes nous transmettent. Quand nous tissons des liens de complicité et de réciprocité avec le territoire, nous pouvons apprécier comment le territoire nous accueille, nous protège.
Certes, le changement climatique induit par la société industrielle est totalitaire et n’épargne aucun territoire. Plus même, il touche plus durement les zones « liminales », périphériques. Mais ces territoires continuent à inspirer un imaginaire en dehors du seul horizon de la société techno-industrielle et constituent, dans le cataclysme qui s’abat sur le monde moderne, des repères. Des repères à défendre et à aimer ; des repères desquels apprendre, s’inspirer. Des repères qui laissent entrevoir que notre survie, la survie de celles et ceux qui rompent avec le paradigme de l’industrialisme et du Progrès occidental, va main dans la main avec notre résistance et nos liens à la Terre.
« Transformer des lieux complexes et diversifiés en lieux superficiels et simplistes crée une population plus vulnérable sur le plan culturel, une masse déracinée dont le seul lien réside dans l’idéologie qui lui est imposée d’en haut. Le lieu est le tissu de nos vies ; la mémoire et l’identité y sont tissées. Sans un endroit à soi, un lieu où l’on se sent chez soi, la liberté n’est qu’un mot vide de sens. »
Alastair Bonnet, Unruly places (2014)
Un mouvement de résistance est lié au territoire, à ces spécificités, aux liens qu’on y a tissé, aux racines qui nous y attachent. Cette appartenance est aussi un amour, et cet amour peut inspirer des combats acharnés contre toute violation. Aujourd’hui, et cela partout dans le monde, une grande partie des conflits qui dépassent les explosions de rage sporadiques et éphémères ou les revendications adressées à l’État, se situent sur ce terrain-là : l’opposition aux projets qui violent le territoire et vont modifier, ou rendre impossible, des liens de réciprocité avec la Terre : des oléoducs, des mines, des lignes TGV, des projets agro-industriels, des datacenters, des parcs éoliens, des barrages. Souvent ces conflits n’osent pas trop sortir du cadre institutionnel, espérant toujours obtenir de l’État une reconnaissance ou un deal. Mais ils ont en eux la puissance de devenir des foyers de résistance avec lesquels il n’y a plus de négociation possible, des foyers révolutionnaires.
Un rêve de libération
À notre guise,
nous prenons le fil de la lumière
des nœuds des ténèbres,
soignons la pépinière des rêves,
rafraîchissons le sable brûlant
à l’ombre des palmiers
Si un jour nous trébuchons,
nos racines nous redresseront.
Nous ne vacillons pas brièvement
comme des allumettes ; nous brûlons
perpétuellement
comme des feux païens.
Notre souffle est aussi grand
que l’horizon.
Tawfiq Zayyad
Quand les forêts se font raser et les rivières sont polluées, quand des populations entières sont soumises à des bombardements incessants et que la nourriture industrielle que nous mangeons provoque des maladies et des cancers dans nos corps, nos âmes aussi sont attaqués. Nous résistons à cela, la plupart du temps instinctivement, jusqu’à ce qu’à force de reculer et de se faire repousser, nous finissons par oublier ce que cet instinct nous inspirait et comment il armait nos bras et nos cœurs.
Au cœur de toute résistance nichent des rêves. Des imaginaires et des récits qui tissent en relief ce que nous essayons de faire. Ces rêves peuvent nourrir un « espoir », rudement exposé aux coups de la domination qui le dément, ou le manipule à de fins de contrôle. L’espoir finit souvent par transférer la force du rêve à l’extérieur et au futur et l’expose ainsi aux attaques, aux contrecoups, au découragement. L’espoir peut mourir. Mais les rêves, eux ne meurent pas. Ils peuvent être transmis de génération en génération, racontés à d’autres, c’est le feu intérieur qui ne s’éteint pas. Si les Palestiniens, jetés dans la catastrophe par un État, continuent malgré tout à résister, ce n’est pas uniquement parce que leurs propres vies sont en jeu, mais aussi parce que les destructions des oliviers et des maisons, les morts et les prisonniers, ne réussiront jamais à étouffer le rêve d’une Palestine libre. Ce rêve est transmis de génération en génération, de combattants d’aujourd’hui à leurs enfants. Pour l’éradiquer, il faudrait tuer jusqu’au dernier Palestinien et ravager toutes les terres du Jourdan à la mer pour que leurs voix se taisent, étouffés sous le béton et les checkpoints.
Nourrir les rêves au sein de notre résistance, c’est projeter notre besoin vital de survie au cataclysme ensemble avec aspiration à la libération. Mais nous avons à abandonner le progressisme linéaire si incrusté dans les récits révolutionnaires occidentaux et son espoir programmatique. Abandonner le schéma passé-présent-futur, pour retrouver des visions cycliques et la mémoire de ce qui a été perdu, mais qui continue pourtant à inspirer ce qui est et ce qui sera. « Penser comme une montagne. » Nos rêves sont de la beauté d’un lac qui fait miroir aux crêtes qui l’entourent, d’une Terre qui nous nourrit et que nous aimons en retour.
Trois propositions
« L’amour n’est jamais un accomplissement. La vie n’est jamais une béatitude continue. Il n’y a pas de paradis. Battez-vous et riez, éprouvez de l’amertume et éprouvez de la béatitude : et battez-vous encore. Battez-vous, battez-vous. C’est cela, la vie. »
D.H. Lawrence dans “Herman Melville’s Typee and Omoo”, 1923
Notre résistance nous permet aussi de regarder à l’intérieur de nous, et de comprendre mieux la blessure profonde que la société industrielle et ses idéologies ont causé dans notre âme : notre séparation de la nature vivante, qui se décline dans un vivant qui ne nous parle plus, un territoire où nous n’avons plus une place, un ciel qui ne nous guide plus. Cette blessure profonde est inguérissable dans le cadre de la société techno-industrielle. Les peuples autochtones qui résistent encore et toujours au Progrès industriel le savent bien : ils s’attristent devant l’incapacité de l’homme occidental à ne pas comprendre les sagesses profondes de leurs cosmovisions, mais jamais ils ne doutent que leurs cosmovisions vont survivre au cataclysme moderne. Le vide spirituel commence à résonner d’autant plus fort aujourd’hui que les forêts crient dans les flammes, dans toutes ces manifestations, souvent très violentes, d’une Terre vivante qui réagit, qui essaye de se débarrasser de ce qui la rend malade.
Les années à venir seront dures pour tout être qui aime la liberté, qui aime la nature et qui rêve et se souvient de mondes autres que le cauchemar actuel. Nous proposons, provisoirement, trois axes pour les temps qui viennent. Trois axes autour desquels relier nos activités, tisser nos liens, organiser nos résistances, projeter la traversée du cataclysme.
Soutenir, accroître et élargir la résistance active
« Il serait naïf de vouloir réduire la guérilla aux moments de son efficacité pratique, même si c’est là qu’elle se réalise. Et toutes les mystifications et idéalisations, tout parfum d’aventure, doivent s’effacer devant les relations réelles. Toute intervention repose sur une série de travaux préparatoires – mouvements, compétences, études, garanties qui, en soi, ne répondent que très rarement aux exigences globales. En tant qu’activité isolée, il n’y a vraiment rien de révolutionnaire à faire un transport ou à collecter des informations ou à organiser un logement ou à avaler des kilomètres et des kilomètres, à attendre et à discuter encore et encore, même si chacune de ces activités est un maillon indispensable de toute une chaîne de conditions préalables sans la réalisation desquelles nous aurions peut-être réussi à mener des actions isolées, mais certainement pas à assurer une certaine continuité de la résistance armée.
Notre objectif est et a toujours été la diffusion de la résistance armée, était et est le soutien d’un réseau de groupes autonomes qui, en tant que tendance armée au sein du mouvement, sont capables d’agir par eux-mêmes dans leurs villes et régions, qui y poussent plus loin les contradictions avec les méthodes de la subversion et interviennent aux échelons inférieurs de la structure du pouvoir. »
8 ans de Cellules Révolutionnaires, deux pas en avant dans la lutte pour l’esprit des gens et le nôtre (1981)
Comme nous disions, une mosaïque de luttes et de conflits s’articulant autour de nouveaux projets industriels laisse entrevoir des foyers de résistance acharnée. Si ces luttes visant à défendre un territoire contre l’implantation d’un datacenter, une ligne THT, un tronçon ferroviaire ou routier, une mine ou des parcs éoliens ne sont pas les antichambres d’une révolution totale, elles sont les terrains concrets où une claire ligne de démarcation émerge ou peut émerger. Avec le système techno-industriel, ou contre. Pas de négociation, pas de plans d’aménagement alternatif, pas de récupération politique qui finit par renforcer les structures de l’État : action directe, solidarité, autonomie et autodéfense. C’est une proposition simple et claire à faire fleurir au sein de ces conflits, une proposition qui peut aussi les relier entre eux sans effacer les spécificités, les rythmes, les expérimentations intrinsèques à toute lutte qui s’ancre dans le territoire.
D’autre part, nous proposons de repenser les formes organisationnelles qui permettent et favorisent une résistance active, de les rendre résilientes face à la répression et à la surveillance et de les ancrer dans le territoire partout où c’est possible. Non pas des organisations éphémères et sporadiques, mais des constellations, au-delà des conflits locaux en cours, qui favorisent la réflexion et la projection à moyenne terme, qui ne s’épuisent pas face à l’ennemi suréquipé, qui cultivent une culture de résistance large et vivante. C’est une tâche éminemment pratique aussi, car les conditions de la lutte changent rapidement. Comment se défendre face aux drones et à l’hypersurveillance, quelles techniques et moyens de sabotage face au complexe industriel, où se trouvent les points de vulnérabilités, connaissances à développer sur la furtivité, le fonctionnement des infrastructures numériques, énergétiques et logistiques.
Dans les cercles rebelles, écologistes et libertaires, actifs dans l’offensive contre la société techno-industrielle, des nouveaux récits sont en train d’être tissés. Depuis quelques années, les regards se tournent vers les infrastructures de la méga-machine, qui – pour l’instant en tout cas – sont difficiles à surveiller et à protéger contre des personnes munies de bonnes connaissances, de furtivité et de quelques moyens pas trop compliqués. Les sabotages des réseaux électriques se comptent désormais par dizaines : certains réussissent à couper le courant à des usines stratégiques, d’autres imposent un arrêt à des industries polluantes, d’autres encore plongent des parcs technologiques entiers dans le noir (et parfois des bouts de métropoles). Cela fait penser aux longues séries d’attaques et de sabotages contre les antennes-relais. D’autres sabotages visent la matérialité du monde numérique en coupant les câbles de fibre-optique, ou des lignes de fret de marchandises ou de TGV, les artères logistiques contre ce monde. Cette mosaïque dessine un enseignement important pour la résistance : refuser la symétrie dans la guerre, agir derrière les lignes, attaquer les infrastructures dont dépendent les structures industrielles et de contrôle.
Nos combats se nourrissent aussi des expériences d’autres. Nous avons besoin de tisser des liens de complicité et de solidarité et de nourrir des imaginaires communs. Cela passe aussi par la mémoire et la transmission, le partage des connaissances et des moyens, les bilans et évaluations de ce qui a réussi et ce qui a échoué et la solidarité qui apprécie les différences d’approche comme des richesses. C’est ainsi que nous continuons à construire des réseaux capables de résister et d’agir face à un ennemi suréquipé qui cherchera toujours à isoler les différentes expressions de lutte, à les couper de leur contexte, à infuser le sentiment que rien ne sert à rien pour mieux contrôler et mater les foyers de résistance.
Subsistance et autonomie en reconstruisant les liens avec la Terre
Pour échapper, survivre et résister au génocide nazi contre le peuple juif, des partisans ont quitté les ghettos contrôlés et administrés des villes pour aller dans les forêts. L’histoire des partisans Bielski dans les forêts de Naliboki en Biélorussie est devenue célèbre. Plus de 1200 personnes, enfants, adultes et personnes âgées, ont pu survivre et résister grâce à la Nalibockaja pušča, la nature sauvage de Naliboki, et les liens que les partisans ont tissé entre la forêt et la résistance.
Si aujourd’hui de telles « forêts » existent encore (une métaphore pour tous les « territoires liminaux »), c’est surtout le tissage de subsistance, d’autonomie, de résistance et de survie que nous voulons relever ici. L’histoire occidentale du mouvement écologiste, voir des mouvements révolutionnaires, est parsemée de propositions et de tentatives de « construire un autre monde » tout en luttant pour le bouleversement de l’existant. Nous sommes donc conscientes que ce que nous suggérons ici n’est pas « nouveau ».
Le mouvement de résistance a besoin de bases matérielles pour organiser son autonomie et sa subsistance. Nous pensons que cela reste valide aujourd’hui et qu’il s’agit aussi de s’inspirer de tout ce qui est souvent qualifié de « préparation » en termes de connaissances, de savoir-faire, de dispositions mentales et émotionnelles et de choix pour ce qui est rudimentaire, simple, réparable, durable, fiable et non-nocif pour nous-mêmes et la nature. Cela implique de créer des autonomies où les technologies modernes sont rejetées, expulsées ou du moins, réduites. Et cela implique aussi de renoncer à des bouts de confort par lesquels la société de consommation nous enchaîne à son monde artificiel et aliéné. Dans le cataclysme en cours, notre résistance et survie dépendent aussi de comment nous réussissons à revenir à une certaine simplicité, humble et reconnaissante envers les éléments de la nature, et à nous soigner, guérir de nos blessures, marcher à pas légers sur le sol, se laisser guider par les étoiles, le cœur ouvert au cosmos.
La subsistance de la résistance dépend des liens que nous réussissons à retisser avec la Terre vivante et entre nos différents projets, sortant du cadre productiviste, anthropocentriste et utilitariste. Cultiver l’eau douce, développer des horticultures résilientes et reliées à l’ensemble, ne pas polluer, défendre chaque arbre, se soigner avec des plantes médicinales, préserver les rivières, apprendre à faire la cueillette, exprimer notre gratitude envers ce qui nous fait vivre et nous donne la force de résister : là aussi, une ligne de démarcation émerge avec le monde des centres commerciaux, de la nourriture industrielle qui empoisonne, des prothèses technologiques et des infrastructures qui nous rendent dépendants de leur système.
Renouer avec la dimension spirituelle
nous tiendrons un espace, une structure tendre.
faite de souffle, d’os et de flamme.
et tout est changement, et il se déplace à travers moi.
et nous recommencerons encore et encore et encore.
nous invoquerons les noms des esprits sans repos
nous veillerons à ce que la quête ne se termine jamais.
nous invoquons les noms de ceux qui nous ont tenus dans leurs bras
et nous nous soulèverons encore et encore et encore
Invocation, Ragana
Enfin, renouer avec la dimension spirituelle. Cette notion prête souvent à confusion dans les cercles révolutionnaires et occidentaux, l’associant aux religions monothéistes, aux gourous sectaires et à l’obscurantisme. Peu semblent prêts à l’écoute d’autres qui luttent et résistent depuis tant de siècles contre le monde occidental colonisateur et qui puisent leur force, leur conviction, de vastes cosmovisions spirituelles, ainsi que de leur appartenance au territoire. Soit. Nous sommes d’un autre avis et nous parcourons des chemins pour reconnaître et soigner la blessure profonde en notre âme que nous avons évoqué plusieurs fois dans les paragraphes ci-dessus.
A partir des territoires où nous habitons, des liens que nous tissons avec la nature sauvage qui résiste à l’accaparement et au contrôle ; en lien avec la vie qui continue à jaillir face à tant de fureur de dévastation et face à la mort que la société techno-industrielle sème partout, nous voulons ouvrir nos cœurs, sonder la mémoire de nos cellules, ouvrir nos âmes et nos esprits aux conversations avec le vivant, aux forces de la nature, aux énergies cosmiques, à l’inconnu et au mystérieux qui traverse l’existence. Ainsi nous cultivons une conscience autre, différente envers la Terre, la vie et la mort, pour vivre en son sein, et non séparées d’elle.
Nous sommes orphelins, et certes, nous (occidentales) ne pouvons pas « prendre » la cosmovision d’autres, l’accaparer, ne fût-ce parce qu’elle est toujours liée à un territoire spécifique. Mais nous pouvons nous inspirer de leurs sagesses, de leurs rituels et cérémonies, de leurs visions et traditions, et ainsi reconstruire la profondeur existentielle et spirituelle qui a été perdue et détruite.
En guise de fin
Nous arrivons à la fin de ces lignes, une fin que nous considérons comme provisoire car il ne s’agit que d’un travail en cours, une ébauche à discuter et à repenser, une tentative de contribuer aux conversations nocturnes autour d’un feu. Arrivées à la fin, nous allons nous abstenir d’épiloguer, et plutôt exprimer notre gratitude. Gratitude pour celles et ceux qui résistent, encore et toujours. Gratitude pour celles qui partagent leurs doutes, leurs réflexions, leurs rêves et leurs récits. Gratitude pour les étoiles qui portent conseil, les montagnes qui transmettent leur fermeté résiliente, pour les baleines qui continuent à enchanter nos âmes avec leurs chants, pour les meutes de loups qui hurlent dans la forêt profonde. Gratitude pour les clairières, les chênes, les rivières et les vallons qui nous offrent refuge, protection et sagesse quand nous nous sentons perdues et traquées. Gratitude pour l’amour et la complicité dans les cercles rebelles.
Les enfants d’Arduinna
Notes
(1) Pensée fortement marquée par la rationalité scientifique comme mode suprême de connaissance, la séparation entre culture et nature, la religion monothéiste, le patriarcat et une conception linéaire de l’histoire.
(2) Le système techno-industrielle pourrait très bien commencer à s’effondrer sous son propre poids dans un contexte de déchaînement des éléments de la nature, du feu, de l’air, de la terre et de l’eau. Comme on le voit déjà dans certaines régions du monde, la « polycrise » (l’ensemble de facteurs d’instabilité) peut amener à une « balkanisation » des puissances étatiques. Dans une telle hypothèse, certains territoires pourraient retrouver de l’autarcie et de l’autonomie face à la défaillance des infrastructures énergétiques et structures productives des puissances centralisatrices. Ces autonomies n’iront pas forcément dans le sens « révolutionnaire », mais en favorisent clairement la possibilité.
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