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anonymes (première parution : octobre 2015)

Mis en ligne le 7 décembre 2015

Thèmes : Agitations armées (38 brochures)
Anarchismes, anarchie (117 brochures)

Mon nom est personne
Contributions anarchistes à un débat autour de l’anonymat et de l’attaque

Lettre à la galaxie anarchiste - Anonyme, novembre 2011

Sans y être invités, nous entrons
avec cette lettre dans un débat
qui n’est pas le nôtre. Et qui ne
sera jamais le nôtre, parce qu’il est
posé sur un terrain qui nous semble
stérile pour la quête de perspectives
insurrectionnelles, ainsi que pour les
idées et activités anarchistes qui se
placent dans cette perspective. Pourquoi alors écrire cette lettre, pourrait-on se demander ? Parce que rien
qui nous fait aussi chaud au cœur
que la révolte libératrice et destructrice, que la lutte pour la subversion
de l’existant ; parce que nous continuerons toujours à nous reconnaître dans tous les compagnons qui, poussés par un désir de liberté, partent à
l’assaut des structures et des hommes
de la domination ; parce que nous accordons infiniment d’importance à la force de la volonté individuelle, la recherche de la cohérence et au courage
d’essayer malgré tout de mettre le feu
à la poudrière. Ne considérez pas ces
prémisses comme une vaine tentative
de passer de la pommade ; elles sont
sincères, tout comme l’est notre préoccupation face à l’amputation volontaire du champ de bataille anarchiste.

Ne mâchons pas nos mots : plus
que jamais, il y a besoin de l’intervention destructive des anarchistes, plus
que jamais, c’est le moment d’intensifier nos combats, d’aller à la recherche de possibilités et d’hypothèses pour
étendre la révolte, rendre possible
l’insurrection et accélérer ainsi le possible bouleversement de ce monde. Mais ce besoin et cette pulsion ne
nous exemptent pas de l’obligation de réfléchir sur le quoi, où, quand, comment et pourquoi.

N’y allons pas par quatre chemins : quelles raisons poussent des anar-
chistes (sachant qu’on n’a pas de problèmes à comprendre les raisons des autoritaires) à revendiquer systématiquement leurs actes et à les signer avec des sigles entre-temps devenus
mondiaux ? Qu’est-ce qui les pousse
à croire que la difficile question des
perspectives peut être résolue en mettant une revendication sur internet ou en l’envoyant aux médias ? Qu’est-ce
qui fait que prendre ce chemin semble
aujourd’hui associé à une forme de
profonde cohérence entre penser et
agir, entre idées et pratiques, alors
qu’il s’agit plutôt d’une liquidation illusoire de la tension permanente entre la théorie et la pratique – tension qui
devrait exister et est certainement la
force propulsive de la lutte anarchiste ?

Cette manie qui semble faire boule
de neige risque d’éclipser rapidement
les autres actes de révolte. Non seulement les actes des anarchistes qui se passent joyeusement de la pilule
amère et toujours décevante de la revendication, mais aussi et peut-être surtout plus généralement tout le
panorama de rébellion et de conflictualité sociale. Voilà peut-être une des « raisons » qui nous a incités à écrire
ce texte. En avoir marre d’éprouver
et de constater que sur le champ de
bataille anarchiste, celui de l’attaque,
du sabotage et de l’expropriation,
ces actes se voient toujours plus assimilés à un sigle et, en tant que tel, à une représentation politique ; en avoir
marre de voir comment les horizons se réduisent faussement à deux choix seulement contradictoires en apparence : soit opter pour l’anarchisme « gentil » et se mettre à courir derrière
des assemblées, des mouvements populaires et des syndicats de base ; soit opter pour l’anarchisme « méchant »,
et se voir alors gentiment prié de tamponner ses contributions à la guerre sociale avec un sigle – sinon, d’autres
le feront à ta place.

Car nous aussi, nous passons à
l’attaque. Nous aussi, nous sortons
pour saboter la machinerie du capital et de l’autorité. Nous aussi, nous
choisissons au quotidien de ne pas
accepter une position de mendiant
et de ne pas ajourner l’expropriation
nécessaire. Sauf que nous pensons
que nos activités font simplement
partie d’une conflictualité sociale plus
large, une conflictualité qui n’a besoin
ni de revendications ni de sigles. Sauf
que nous pensons que ce n’est que
quand les actes sont anonymes qu’ils
peuvent être appropriés par tout le
monde. Sauf que nous pensons que
tamponner des actions d’attaque
les catapulte du champ social vers le
champ politique, vers le champ de la
représentation, de la délégation, de
la séparation entre acteurs et spectateurs. Et comme cela a souvent été répété dans ce type de débats, il ne
suffit pas de proclamer le refus de la
politique pour que celui-ci soit effectif.
Le refus de la politique réside entre autres dans la cohérence entre les
moyens et les fins, et il n’y a pas d’instrument plus politique que la revendication, tout comme le sont la carte de membre, le programme et la déclaration des principes de base.

De plus, on voit bien sévir une
confusion qu’il s’agit, une fois de plus,
de souligner et de combattre. Il nous
est en effet indigeste de continuer à
observer la signification erronée donnée de nos jours à certains concepts, comme par exemple celui d’informalité. Le choix d’un mouvement anarchiste informel et autonome est un
choix qui signifie le refus des structures fixes, des organisations constituées de membres, des fédérations
centralisatrices et unificatrices ; et
donc aussi de signatures qui reviennent
en permanence, si ce n’est de toute signature. C’est le refus d’élaborer des programmes, c’est le bannissement
de tous les moyens politiques ; et
donc aussi des revendications programmatiques, peu importe qu’elles s’auto-définissent virtuellement comme
formelles ou bien « informelles ». Dans
son sens positif, l’informalité est pour
nous un archipel sans bornes, non
circonscrit, de groupes et d’individus
autonomes, qui forgent entre-eux des
liens basés sur l’affinité et la connaissance réciproque, et qui décident sur cette base-là de réaliser des projets
communs. C’est le choix de petits
cercles affinitaires qui font de leur autonomie, de leurs perspectives et de leurs méthodes d’action la base pour
construire des liens avec d’autres.
L’organisation informelle n’a donc
rien à voir avec des fédérations, des
acronymes ou des sigles. Par ailleurs,
qu’entendent certains compagnons
lorsqu’ils parlent non seulement d’informalité, mais aussi d’« insurrectionalisme » ? Au risque de quelque peu ternir le vaste panorama d’idées,
d’analyses, d’hypothèses et de propositions, on pourrait dire que « l’insurrectionalisme » est l’ensemble des méthodes et des perspectives qui, en
partant d’un anarchisme sans compromis, cherchent à contribuer à des « situations insurrectionnelles ». L’arsenal
de méthodes dont disposent les anarchistes en son sein est énorme. Il faut
comprendre que l’utilisation de certaines méthodes (agitation, attaque,
propositions organisatives etc.) ne signifient en soi que très peu : ce n’est que dans une projectualité réfléchie et
en évolution qu’elles acquièrent leur
sens dans la lutte. Brûler un bâtiment
de l’Etat est sans aucun doute toujours
une bonne chose, mais ne signifie pas
en soi s’inscrire dans une perspective
insurrectionnelle. Et cela vaut encore
moins quant au choix de, par exemple,
plutôt cibler ses attaques contre des
objectifs centraux et médiatiques,
avec la profession de foi qui va avec.
Ce n’est pas un hasard si dans les différents moments de projectualités
insurrectionnelles, l’accent a surtout
été mis sur des attaques modestes,
reproductibles et anonymes contre
les structures et les hommes toujours
plus décentralisés de la domination,
ou sur la nécessité de sabotages ciblés
d’infrastructures, des sabotages qui
n’ont besoin d’aucun écho médiatique
pour atteindre leur but, c’est-à-dire
la paralysie, par exemple, des flux de
transports, de données et d’énergie
du pouvoir.

Il nous semble que derrière la manie actuelle de la revendication ne se
cachent pas beaucoup de perspectives – ou du moins avons-nous du mal à les percevoir. En effet, et nous ne
voulons par là en aucune manière enlever quoi ce soit à la rébellion sincère
et courageuse de ces compagnons, il
nous semble que c’est surtout la reconnaissance qui est recherchée. Une reconnaissance par l’ennemi, qui complètera rapidement ses listes d’organisations terroristes, signifie souvent le
début de la fin : l’ennemi se met alors
en route pour isoler une partie de la
conflictualité plus large. Un isolement
qui n’est pas seulement le prélude à la
répression (et en fait, ceci ne compte
pas vraiment, car la répression est
toujours là – loin de nous l’idée de
commencer à pleurer sur le fait que le
pouvoir suive avec défiance les activités anarchistes, et donc les poursuive),
mais surtout, et voilà le plus important,
c’est la meilleure manière de contrer
une éventuelle contamination. Dans
l’état actuel du corps social, malade
et en train de pourrir, le pouvoir ne
peut rien souhaiter de mieux qu’un
couteau bien identifiable et circonscrit
qui essaye de faire quelques entailles
ici et là, et il ne craint rien plus qu’un
virus qui risque de contaminer tout le
corps de façon insaisissable et donc
incontrôlable. Mais peut-être nous
trompons-nous, et qu’il s’agit surtout
d’être reconnus par les exploités et
les exclus ? Mais ne sommes-nous
pas, les anarchistes, justement ennemis de toute forme de délégation,
d’exemples illuminés qui souvent ne font que légitimer la résignation ?

Certes, nos pratiques peuvent être
contagieuses, nos idées d’ailleurs encore plus, mais uniquement quand
elles laissent la responsabilité d’agir à
chaque individu particulier, distinct ;
lorsqu’elles démasquent la résignation
comme étant un choix individuel. Faire
s’enflammer les cœurs, certainement,
mais si nos pratiques ne disposent pas
de l’oxygène d’une conviction à soi,
elles s’éteindront rapidement et il ne
s’en suivra, dans le « meilleur » des
cas, que quelques applaudissements
pour les martyrs en devenir. Et encore,
car maintenant que la médiation politique (partis, syndicats, réformisme)
s’épuise petit-à-petit et devient de
fait dépassée ; maintenant que la rage
peut librement porter les mains vers
tout ce qui détruit la vie, il serait vraiment trop ironique que les insoumis
de la politique par excellence, les anarchistes, reprennent le flambeau de la
représentation et, suivant l’exemple
de leurs prédécesseurs autoritaires,
séparent la conflictualité sociale de la
subversion immédiate de tous les rôles
sociaux. Et peu importe qu’ils veuillent
le faire en se mettant à la tête des
mouvements sociaux, en entraînant
des assemblées populaires par la rhétorique, ou en tant que groupe armé
spécifique.

Ou bien s’agit-il plutôt d’une aspiration à la « cohérence » ? Malheureusement, il y a toujours eu de ces anarchistes qui échangent la recherche
de la cohérence contre des accords
tactiques, des alliances écœurantes
et des séparations stratégiques entre
les moyens et les fins. La cohérence anarchiste se trouve bien sûr dans la
négation de tout cela. Et dans ce cas,
il n’est pas dit pour autant qu’une certaine condition de « clandestinité » soit par exemple plus cohérente. Lorsque
la clandestinité n’est plus vue comme
une nécessité, soit à cause de la traque
répressive ou parce qu’il devient sinon
impossible de réaliser certaines actions, mais plutôt comme une sorte de summum d’activité révolutionnaire,
le fameux a-légalisme est alors réduit
à bien peu de choses. Au lieu de rechercher la cohérence au-delà des lois et des commandements et donc d’accepter l’affrontement, le légalisme est
simplement renversé en « illégalisme ». Tout comme dans le légalisme, le caractère subversif d’activités est quantifié et mesuré par la possible peine de prison correspondante. Le refus
du légalisme n’est certainement pas la
même chose que le choix absolu de « l’illégalisme ». Il suffirait peut-être de
faire un parallèle facile avec la situation sociale en Europe pour s’en faire
une image : ce n’est pas parce que des
milliers de personnes se retrouvent de
fait en situation de « clandestinité »
(les sans-papiers), qu’ils deviennent
alors automatiquement et objectivement une menace pour le légalisme, et pourraient ainsi être perçus comme
des « sujets révolutionnaires ». Pourquoi en irait-il autrement pour des
anarchistes qui se retrouvent dans une
condition de clandestinité ?

Ou bien encore s’agit-il de faire
peur à l’ennemi ? Comme on le retrouve assez souvent dans leurs revendications, certains anarchistes croient
apparemment pouvoir faire peur au
pouvoir en proférant des menaces,
en publiant des photos d’armes ou
en faisant exploser quelques bombes
(et ne parlons même pas de la pratique abjecte d’envoyer pêle-mêle
des colis-piégés). Face aux massacres
quotidiens organisés par le pouvoir,
ceci témoigne d’une certaine naïveté,
surtout pour des ennemis du pouvoir
qui ne se font aucune illusion quant à
des puissants plus compréhensifs, un
capitalisme à visage humain, des rapports plus justes à l’intérieur du système. Si, malgré toute son arrogance,
le pouvoir craint quelque chose, ce serait plutôt la diffusion de la révolte, la
dissémination de la désobéissance, les
cœurs qui s’enflamment hors de tout
contrôle. Il est clair que les éclairs de la
répression n’épargneront pas les anarchistes qui veulent y contribuer, mais ceci ne prouve en aucune manière
combien nous sommes « dangereux ».
La seule chose que cela pourrait peut-être dire, c’est combien la situation serait dangereuse si nos idées et pratiques se diffusaient parmi les exclus
et les exploités.

Cela continue de nous surprendre à
quel point l’idée d’une sorte d’ombre
ne séduit plus les anarchistes, d’aujourd’hui du moins, ces anarchistes qui
ne veulent pas se résigner, attendre ou
construire à l’infini des organisations
de masses etc. Autrefois on en était
fier : faire tout notre possible pour
étendre le marécage de la conflictualité sociale et le rendre ainsi impénétrable aux forces de la répression et de
la récupération. On n’était pas à la recherche de la lumière des spots, ni de
la gloire des guerriers ; dans l’ombre,
dans la partie obscure de la société,
on offrait sa contribution à la perturbation de la normalité, à la destruction
anonyme des structures du contrôle
et de la répression, à la « libération »
par le sabotage d’espaces et de temps
pour que les révoltes sociales puissent
poursuivre leurs cours. Et fièrement,
on diffusait ces idées, de manière
autonome, sans avoir recours à des
échos médiatiques, loin du spectacle
politique, même « oppositionnel ».
Cette agitation ne cherchait pas à être
filmée, à être reconnue, mais voulait
encourager la rébellion partout et
forger des liens avec d’autres rebelles
dans une révolte partagée.

Aujourd’hui nombre de compagnons semblent préférer la solution
facile d’une identité à la diffusion des
idées et de la révolte, réduisant par
exemple ainsi les relations affinitaires
au fait d’adhérer à quelque chose. Evidemment, il est plus facile de prendre
et de consommer des opinions toutes
faites sur les rayons du supermarché
militant, plutôt que d’élaborer son
propre parcours de lutte qui rompe
avec cela. Evidemment, il est plus facile de se donner une illusion de force
à travers un sigle partagé, que de comprendre que la « force » de la subversion se cache dans la manière dont elle réussit à contaminer le corps social avec des idées et des pratiques libératrices. L’identité et la « formation
d’un front » offrent peut-être la douce
illusion de signifier quelque chose, surtout à travers le spectacle des technologies de communication, mais cela ne
détruit pas le moindre obstacle. Pire
encore, cela manifeste tous les symptômes d’une vision bien peu anar-
chiste de la lutte et de la révolution, une vision qui, face au mastodonte du
pouvoir, croit pouvoir mettre en place
de manière symétrique un illusoire
mastodonte anarchiste. La conséquence inévitable, c’est que l’horizon
se rétrécit et finit par un nombrilisme
peu intéressant, quelques tapes dans
le dos ici et là, et la construction d’un
cadre exclusif et auto-référentiel.

Il ne nous étonnerait pas que cette
manie de la revendication paralyse
encore davantage le mouvement
anarchiste autonome lorsqu’il s’agira
de notre contribution à des révoltes
toujours plus fréquentes, spontanées
et destructrices. Enfermés dans l’autopromotion et l’autoréférentialité,
avec une communication se réduisant
à la publication de revendications sur
internet, il ne semble pas que les anarchistes pourront faire grand-chose lorsque le bordel éclatera près de chez
eux (à part les quelques explosions et
incendies habituels, souvent contre
des cibles que les révoltés eux-mêmes
étaient déjà très bien en train de détruire). Plus nous semblons approcher
la possibilité d’insurrections, plus ces
possibilités deviennent palpables, et
plus les anarchistes semblent apparemment ne plus vouloir s’intéresser
à l’insurrection. Et ceci vaut aussi bien
pour ceux qui se noient en reprenant
le rôle de la gauche moribonde que
pour ceux qui sont en train de s’enfermer dans n’importe quelle idéologie de la lutte armée. Mais clarifions
un instant de quoi on parle, lorsqu’on
discute de perspectives insurrectionnelles et d’insurrection. Il ne s’agit
certainement pas de la simple multiplication du nombre d’attaques, et encore moins lorsque celles-ci semblent
(vouloir) devenir le terrain exclusif des
anarchistes et de leurs fronts. Beaucoup plus qu’un duel armé singulier
avec l’Etat, l’insurrection est la rupture multiple avec le temps, l’espace
et les rôles de la domination, une rupture forcément violente, qui pourrait
devenir le début d’une subversion des
rapports sociaux. En ce sens, l’insurrection est plutôt un déchaînement
social qui dépasse la simple généralisation de la révolte ou des émeutes,
et qui porte déjà dans sa négation le
début d’un nouveau monde, ou au
moins, devrait le porter en elle. C’est
surtout la présence d’une telle tension
utopique qui offre quelque point d’appui contre le retour à la normalité et à la restauration des rôles sociaux après
la grande fête de la destruction. Qu’il
soit donc clair que l’insurrection n’est
pas la seule affaire des anarchistes,
même si notre contribution, notre
préparation, nos perspectives insurrectionnelles sont sans le moindre
doute importantes, et qu’elles deviendront peut-être même décisives à
l’avenir pour pousser le déchaînement
de la négation dans une direction libératrice. Dans un monde qui devient
chaque jour plus instable, ces questions difficiles devraient justement
revenir au premier plan. Y renoncer
à priori en s’enfermant dans un quelconque ghetto identitaire et en entretenant l’illusion de développer « de la force » à travers des sigles collectifs et « l’unification » des anarchistes prêts
à attaquer, revient alors irrémédiablement à nier toute perspective insurrectionnelle.

Pour revenir au monde des fronts
et des sigles, on pourrait par exemple
prendre comme signe précurseur du
proche enfermement dans un cadre
auto-référentiel, les références obligées aux compagnons incarcérés.
Il semble qu’une fois enfermés par
l’Etat, ce ne soient plus des compagnons comme nous tous, mais avant
tout des compagnons « incarcérés ».
Les positions dans ce débat déjà difficile et pénible sont tellement figées
qu’il ne reste que deux options : soit
l’exaltation absolue de nos compagnons incarcérés, soit le dégoût absolu qui finit vite par le renoncement à continuer de donner corps et âme à la solidarité. Cela a-t-il encore du sens
de répéter que nos compagnons enfermés dans les geôles ne se trouvent
ni au-dessus ni en-dessous des autres
compagnons, mais simplement parmi
eux ? N’est-il pas effrayant de voir que
malgré les nombreuses luttes contre
la prison, le tournant actuel revient
de nouveau avec le discours sur les
« prisonniers politiques », désertant
une perspective plus large de lutte
contre la prison, la justice etc. ? En fin
de compte, nous risquons ainsi de parachever ce que l’Etat cherchait à obtenir en enfermant nos compagnons : en en faisant des points de références centraux, abstraits et à exalter, on les isole de l’ensemble de la guerre sociale. Au lieu de chercher des manières pour entretenir des liens de
solidarité, d’affinité et de complicité
au-delà des murs en les plaçant radicalement au sein de la guerre sociale, la
solidarité se borne à citer leurs noms à
la fin d’une revendication. Cela génère
en plus un cercle assez vicieux sans
beaucoup de perspectives, celui de
la surenchère en attaques « dédiées
 » à d’autres, plutôt que de trouver la
force en soi-même quant au choix du
quand, comment et pourquoi intervenir dans des conditions données.

Mais la logique du luttarmatisme
est implacable. Une fois mise en
route, il semble qu’il reste bien peu à
faire. Tous ceux qui n’y adhérent pas
ou n’en prennent pas la défense sont
assimilés à des compagnons ne voulant ni agir ni attaquer, soumettant la révolte à des calculs et à des masses,
ne souhaitant qu’attendre et rejetant l’impulsion de mettre le feu aux
poudres ici et maintenant. Comme un
miroir déformant, le refus de l’idéologie de la lutte armée devient le refus
de la lutte en armes tout court. Evidemment, rien n’est moins vrai, mais
il n’y a plus d’oreilles qui veuillent entendre ça, l’espace de la discussion est
asséché. Tout est réduit à une pensée
en blocs, en pour ou en contre, et la
voie, selon nous la plus intéressante,
du développement des projectualités
insurrectionnelles, se voit définitivement mise de côté. A la grande joie
des libertaires formels et des pseudo-radicaux comme des forces répressives, qui ne veulent rien de plus que
l’assèchement de ce marécage.

Car aujourd’hui, qui souhaite
encore discuter de projectualités,
lorsque le seul rythme donné à la lutte
est devenu la somme des attaques
revendiquées sur internet ? Qui est
encore à la recherche d’une perspective qui entende faire plus que sim-
plement rendre quelques coups ? Et,
répétons-le, aucun doute à ce propos : donner des coups est nécessaire, ici et
maintenant, et avec tous les moyens
que nous pensons adéquats et opportuns. Mais le défi de développer
une projectualité visant à déchaîner,
faire s’étendre et approfondir des situations insurrectionnelles, exige bien plus que la seule capacité à donner
des coups. Cela exige le développement de ses propres idées plutôt que de répéter ce que d’autres disent ; la
force de développer une réelle autonomie en termes de parcours de lutte et de capacités ; la quête lente et difficile d’affinités et l’approfondissement de la connaissance réciproque ; une
certaine analyse des conditions sociales dans lesquelles nous agissons ; le courage de lancer des hypothèses
pour la guerre sociale afin de ne plus
courir derrière les faits, ou derrière
nous-mêmes. Bref, cela n’exige pas
uniquement la capacité de savoir utiliser certaines méthodes, mais surtout les idées sur comment, où, quand et
pourquoi les utiliser, et là encore, dans
un mélange nécessaire avec tout un
éventail d’autres méthodes. Faute de
quoi, il ne restera plus d’anarchistes,
mais juste une série de rôles bien
tristes et circonscrits : des propagandistes, des squatteurs, des combattants armés, des expropriateurs, des
écrivains, des casseurs, des émeutiers, et ainsi de suite. Face à la possibilité de
la tempête sociale à venir, rien ne serait plus pénible que de se retrouver si
désarmés que chacun ne dispose que
d’une seule spécialité. Dans des conditions sociales explosives, rien ne serait
plus fâcheux que de devoir constater
que les anarchistes s’occupent trop de
leur petit jardin pour être capables de
réellement contribuer à l’explosion.
Rien n’aurait plus le goût amer d’occasions ratées à cause d’une focalisation
exclusive sur le ghetto identitaire, que
de renoncer à découvrir nos complices
dans la tempête sociale, à forger des
liens d’idées et de pratiques partagées
avec d’autres rebelles, à rompre avec
toutes les formes de représentation
et de communication médiée, afin
d’ouvrir de l’espace pour une vraie réciprocité, allergique à tout pouvoir et
à toute domination.

Mais comme toujours, nous refusons de désespérer. Nous savons que
beaucoup de compagnons caressent
encore, dans un espace et un temps
où tout spectacle politique est conséquemment banni, les possibilités d’atteindre l’ennemi et de forger, à travers la diffusion d’idées anarchistes et de propositions de lutte, des liens
avec d’autres rebelles. C’est probablement le chemin le plus difficile, parce qu’il ne recueillera jamais aucune reconnaissance. Ni de la part de l’ennemi, ni des masses, et selon toute probabilité, ni d’autres compagnons et
révolutionnaires. Mais nous portons
en nous une histoire, une histoire qui
nous relie avec tous les anarchistes
qui ont ardemment continué à refuser de se laisser inclure, que ce soit dans le mouvement anarchiste « officiel »,
ou dans le reflet luttarmiste de ce dernier. Qui ont toujours continué à refuser de séparer la diffusion des idées et
la manière dont on les diffuse, cherchant ainsi à bannir toute médiation
politique, y compris celle de la revendication. Qui sont peu intéressés à savoir qui a fait ceci ou cela, mais relient
des actes avec leur propre révolte,
avec leur propre projectualité, se déployant dans la seule conspiration que nous voulons : celle des individualités
rebelles pour la subversion de l’existant.

Ne dis pas que nous sommes peu ; dis seulement que nous sommes déterminés - CCF & Theofilos Mavropoulos, novembre 2012

Extrait concernant la question de l’anonymat de la "Contribution des neuf membres
emprisonnés de l’Organisation Révolutionnaire de la Conspiration des Cellules de
Feu (OR CCF) et du prisonnier anarchiste Theofilos Mavropoulos à une rencontre
anarchiste internationale appelée dans une perspective insurrectionaliste (Zurich, 10–13 novembre 2012)".

(...)

Pour continuer notre raisonnement sur comment l’existant
peut vraiment être attaqué,
nous pensons qu’aucune attaque ne
parle d’elle-même. Aujourd’hui rien
ne va de soi ou n’est évident. Même
des attaques contre des agences bancaires, des centres de rétention, des batailles de rue avec les flics pendant
une manifestation peuvent être faussées et apparaître comme quelque
chose d’autre que ce qu’elles devaient
être. Ce n’est pas seulement les représentants du pouvoir qui, à travers le
spectacle et les journalistes, déformeront ces beaux moments de guerre. Il y a aussi nos mythes sur ce que nous
considérons comme allant de soi : le
mythe de la société enragée qui sympathise supposément avec nous et soutient nos pratiques, le mythe de
la violence de masse, le mythe d’une
“juste cause” en général...

Mais nous ne voulons pas de la
“sympathie” d’une foule qui applaudit, nous n’attendons pas les masses
pour agir, pas plus que nous n’avons
de revendications afin de défendre
une cause juste ou injuste, pour avoir
raison ou tort. Nous ne sommes que
ce que nous sommes, à la recherche
de complices et compagnons. Rien
de plus. Nous sommes des anarchistes négateurs de l’ordre, et nous
voulons auto-déterminer nos actes,
parce qu’ils sont nos invitations à tout
un chacun qui veut prendre sa vie en
main. Parce que nos actes font ce que
nous sommes. Nous pensons donc
que les groupes informels anarchistes
d’action directe ne doivent pas laisser
le silence handicaper leurs actions, les
abandonnant à la dictature de l’évidence, mais qu’il est important d’en
revendiquer la responsabilité à travers
des communiqués publics.

Par ailleurs si nous abandonnons
une action à la merci de l’anonymat,
c’est comme si nous la privions de
son âme, du sens qu’elle véhicule. La
communication qui a à la fois été érodée et qui a perdu sa substance sous
l’influence de la civilisation moderne,
prend à nouveau sens et se libère à travers le discours des compagnons qui
mènent chaque attaque. Ainsi, l’acte
en lui-même cesse d’être une fin en
soi, il n’est plus un nouvel article dans
un quotidien ou juste un coup contre
l’ennemi, mais devient quelque chose
de beaucoup plus : une partie d’une
histoire particulière, un héritage qui
s’écrit là maintenant par des gens qui
partagent un désir commun, celui d’un
affrontement continu et de la destruction de l’existant. Un héritage durable
dans le temps et ouvert à la critique et
à l’évolution. Au-delà du fait d’ouvrir
des hostilités, nous pensons que de
cette manière-là nous pouvons mener une perspective insurrectionnelle
continuelle, qui embrasse une galaxie
internationale de groupes informels
d’action directe et pose les bases pour
un dialogue qui, à son tour, est crucial
pour le développement des relations
et de la camaraderie.

Chaque proclamation, chaque revendication est une invitation ouverte,
une petite contribution à une discussion plus large, une façon de poser
des questions plutôt que de donner
des réponses, une façon de s’autodéterminer contre toute vérité officielle,
une méthode pour communiquer avec
des compagnons qu’on n’a jamais vus
en personne ni même connus ; c’est
l’extériorisation de la guerre contre le
pouvoir que nous avons en nous.
Par ailleurs, chaque communiqué
est le résultat du désir d’un groupe de
compagnons qui se sont assis pour discuter, planifier et organiser leur action, qui ont attaqué leur cible, qui se sont
ensuite remis à discuter ensemble, ont
partagé leurs expériences, ont fait un
bilan et souvent leur auto-critique, et
ont choisi de communiquer leur vécu
et la conscience de leur offensive.
Pour nous, chaque cellule ou groupe
informel est une expérience vivante
de relations humaines dans une perspective libératrice. Notamment les
cellules qui ont une continuité dans
le temps constituent des laboratoires
de subversion, explorant le centre des
relations humaines. Il est certain que
les relations entre compagnons dans
les groupes informels sont tentées,
évoluent, s’usent, sont re-créées, et
que chaque individu se découvre toujours plus lui/elle-même. Une cellule ou une fédération anarchiste informelle ne court pas derrière les faits ; au contraire, elle les provoque. Les
groupes informels se forment pour
dépasser le hasard des conditions historiques et n’abandonnent pas le
désir de l’attaque à une spontanéité
circonstancielle. Au contraire, ils déclarent leur propre guerre à l’existant
ici et maintenant, sans délais.

Ces formations et noyaux sont le
moyen de dire adieu à l’inertie des
masses. Nous les baptisons avec les
noms que nous choisissons. Le nom
de chaque groupe auquel nous participons est notre psyché, notre âme. C’est notre façon de nous auto-déterminer et de rejeter toutes les identités sociales. Nous ne sommes ni des
prolétaires, ni des opprimés, ni des
travailleurs. Nous ne voulons pas être
perdus dans l’anonymat de l’unité
de masse qui supprime notre unicité. Nous sommes le nom que nous
avons choisi pour nous-mêmes. C’est
pour cela que nous disons que le nom
d’un noyau ne fonctionne pas comme
un slogan publicitaire. Au contraire,
c’est l’invitation à tout un chacun afin
qu’ils organisent leur praxis et créent
leur propre groupe, afin de passer le
point où tout retour à la normalité
est impossible. Pour une insurrection
anarchiste permanente qui ne finisse
jamais. Parce qu’il y aura toujours un
nouveau lever de soleil plus beau que
tous les précédents.

Salutations fraternelles,

Conspiration des Cellules de Feu de la première période et le compagnon anarchiste Theofilos Mavropoulos, Fédération Anarchiste Informelle / Front Révolutionnaire International (FAI/FRI)

L’anonymat - Anonyme, août 2013

Alors je m’approche du monstre, en tenant une coupe remplie d’un vin aux
sombres couleurs, et je lui dis :
« Tiens, Cyclope, bois de ce vin, puisque tu viens de manger de la chair humaine. Je veux que tu saches quel breuvage j’avais caché dans mon navire ; je te
l’offre dans l’espoir que, prenant pitié de moi, tu me renverras promptement dans
ma patrie. Cyclope, tes fureurs sont maintenant intolérables ! Homme cruel et sans
justice, comment veux-tu que désormais les mortels viennent en ces lieux ? »
A ces paroles le monstre prend la coupe, et il éprouve un si vif plaisir à savourer ce
doux breuvage, qu’il m’en demande une seconde fois en ces termes :
« Verse-moi encore de ce vin délectable, et dis-moi quel est ton nom, afin que je te
donne, comme étranger, un présent qui te réjouisse. Notre terre féconde produit
aussi du vin renfermé dans de belles grappes que fait croître la pluie de Jupiter ;
mais le délicieux breuvage que tu me présentes émane et du nectar et de l’ambroisie. »
Il dit, et aussitôt je lui verse de cette liqueur étincelante : trois fois j’en donne au
Cyclope, et trois fois il en boit outre mesure. Aussitôt que le vin s’est emparé de ses
sens, je lui adresse ces douces paroles :
« Cyclope, puisque tu me demandes mon nom, je vais te le dire ; mais fais-moi le présent de l’hospitalité comme tu me l’as promis. Mon nom est Personne : c’est Personne que m’appellent et mon père et ma mère, et tous mes fidèles compagnons. »
Le monstre cruel me répond :
« Personne, lorsque j’aurai dévoré tous tes compagnons je te mangerai le dernier : tel sera pour toi le présent de l’hospitalité. »
En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou tombe dans la poussière ;
le sommeil, qui dompte tous les êtres, s’empare de lui, et de sa bouche s’échappent
le vin et les lambeaux de chair humaine qu’il rejette pendant son ivresse. Alors j’introduis le pieu dans la cendre pour le rendre brûlant, et par mes discours j’anime
mes compagnons, de peur qu’effrayés ils ne m’abandonnent. Quand le tronc d’olivier est assez chauffé et que déjà, quoique vert, il va s’enflammer, je le retire tout
brillant du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un dieu m’inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu,
l’enfoncent dans l’œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le
fais tourner avec force. — Ainsi, lorsqu’un artisan perce avec une tarière la poutre
d’un navire, et qu’au-dessous de lui d’autres ouvriers, tirant une courroie des deux
côtés, font continuellement mouvoir l’instrument : de même nous faisons tourner
le pieu dans l’œil du Cyclope.
Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore
les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de
l’œil pétillent, brûlées par les flammes. — Ainsi, lorsqu’un forgeron plonge dans
l’onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper (car la
trempe constitue la force du fer), et que ces instruments frémissent à grand bruit : de même siffle l’œil du Cyclope percé par le pieu brûlant. Le monstre pousse des
hurlements affreux qui font retentir la caverne ; et nous, saisis de frayeur, nous
nous mettons à fuir. Le Cyclope arrache de son œil ce pieu souillé de sang, et dans
sa fureur il le jette au loin. Aussitôt il appelle à grands cris les autres Cyclopes qui
habitent les grottes voisines sur des montagnes exposées aux vents. Les géants, en
entendant la voix de Polyphème, accourent de tous côtés ; ils entourent sa caverne
et lui demandent en ces termes la cause de son affliction :
« Pourquoi pousser de tristes clameurs pendant la nuit divine et nous arracher au
sommeil ? Quelqu’un parmi les mortels t’aurait-il enlevé malgré toi une brebis ou une chèvre ? Crains-tu que quelqu’un ne t’égorge en usant de ruse ou de violence ? »
Polyphème, du fond de son antre, leur répond en disant :
« Ô mes amis, qui me tue, non par force, mais par ruse ? Personne ! »
Les Cyclopes répliquent aussitôt :
« Puisque personne ne te fait violence dans ta solitude, que nous veux-tu ? Il est impossible d’échapper aux maux que nous envoie le grand Jupiter. Adresse-toi donc à
ton père, le puissant Neptune. »
A ces mots tous les Cyclopes s’éloignent. Moi je riais en songeant combien
Polyphème avait été trompé par mon nom supposé et par mon excellente ruse.

Homère, Odyssée, chant IX.

Depuis l’antiquité, il n’a certes
pas manqué de monde pour
avoir l’intuition et chanter les
potentialités de l’usage de l’anonymat.
Ce n’est que lorsqu’on est personne
qu’on peut éviter d’être reconnu par
ses ennemis. Il s’agit d’une sagesse
grecque qui semble faire défaut aux
anarchistes de la Conspiration des
cellules du feu
. Dans un texte écrit en
prison par certains d’entre eux, signé
également par un autre compagnon
incarcéré, et envoyé à une rencontre
anarchiste qui s’est tenue à Zurich en
novembre dernier, ils développent
amplement les raisons de l’utilisation
d’un nom, d’un sigle et d’une identité
bien précise avec lesquels revendiquer leurs actions.

Ce texte est particulier puisque, bien
que ses auteurs fassent partie du
groupe armé anarchiste spécifique
peut-être le plus connu du moment, il
recueille et s’approprie en un certain
sens une grande partie de la critique
la plus diffuse contre le luttarmatisme,
en repoussant toute séparation et
toute division des rôles. Il n’existe pas
de compagnons qui sont en première
ligne en train de manier des armes et
des compagnons qui sont à l’arrière en
train de manier du papier, parce que
tout moyen est une arme, parce qu’on
peut empoigner aussi bien une banderole qu’une torche, une pierre que de
la dynamite. L’acier est autant la matière première des pistolets que des
stylos. Il n’existe aucune hiérarchie de
moyens, il n’y a aucun fétichisme technique. Tous les compagnons doivent
être en mesure de pouvoir tout utiliser.
Finie la spécialisation.
Parfait. Mais la
question de l’identité reste pourtant
indépassable. De se mouvoir dans
l’obscurité plutôt que sous les lumières des néons, ces compagnons
grecs ne veulent vraiment pas en entendre parler.

Vu qu’ils ont argumenté leurs propres
choix, ce que pendant des années
beaucoup d’autres anarchistes qui en
partagent le parcours n’ont pas trouvé opportun de faire, rendant donc
impossible tout débat sur la question,
et ayant envoyé leur texte à une rencontre anarchiste, il nous semble que leur intention d’ouvrir enfin une discussion sur ces thèmes est évidente. Ravis de leur décision, nous entendons ici apporter notre propre contribution.

* * *

Commençons par la question des
moyens. Après avoir précisé ne
vouloir en aucune façon mettre de limites à l’initiative anarchiste, et vouloir généraliser toutes les connaissances techniques, ces compagnons
écrivent : « nous pensons que ce qu’il
est nécessaire de s’approprier, c’est la
volonté vers l’insurrection anarchiste
elle-même, et les moyens ne sont rien
d’autre que des objets que nos mains et
nos désirs sont capables de découvrir.
De cette manière, nous éviterons les distinctions entre basses et hautes intensités de violence, et nous détruirons la
reproduction du mythe de l’expertise.
Un exemple typique de l’action anarchiste polymorphe est l’expérimentation de la FAI/FRI, dont les membres ont
aussi bien revendiqué des banderoles
en solidarité ou le blocage d’entrées de
magasins avec de la colle au Pérou et
en Bolivie, que de tirer contre l’administrateur d’une compagnie nucléaire
en Italie ou l’exécution de trois flics
municipaux au Mexique. Après tout, en
tant que Conspiration des cellules du
feu, nous avons nous aussi commencé
plus ou moins comme ça, et sans tomber dans la piège de l’arrogance des moyens ou de leur hiérarchie non officielle.
 » Ce sont des mots clairs, sans
équivoque, mais... accompagnés d’un exemple pour le moins absurde. Parce que c’est une véritable aberration
qu’un « sigle » unique revendique des
actions aussi éloignées – en termes
de conséquence – que le déploiement
de banderoles et l’assassinat de policiers. Le premier est un acte commun,
à la portée de tous, à la différence du
second. En général, les auteurs du
premier geste sont plus facilement
repérables, vu qu’il ne nécessite pas
de grandes précautions. Mais dans
l’exemple reporté ci-dessus, ils risqueraient également de payer les conséquences du second, en particulier là
où ces actions se dérouleraient sur un
même territoire. Ou bien au Pérou et
en Bolivie les anarchistes de la FAI/FRI
devront-ils toujours se limiter aux banderoles et à la colle ? Ou bien pour mener des actes aussi simples devront-ils
prendre les mêmes précautions que
pour des formes d’actions bien différentes ?

* * *

Ces compagnons grecs négligent
complètement de prendre en
compte certains mécanismes
répressifs, comme par exemple l’utilisation du délit associatif, que paradoxalement et involontairement ils
encouragent dans leur fougue identitaire. Pour clarifier ce que nous voulons dire, donnons deux exemples
historiques concrets.

En Espagne, dans les dernières décennies du XIXe siècle, il y eut beaucoup
d’agitations sociales. Dans la Basse Andalousie en particulier, se multipliaient les incendies de vignobles
et de récoltes, les coupes de bois illégales, les vols de bétail et aussi les
assassinats. A la différence de l’anarchisme catalan, alors plus proche de
positions légalistes, les anarchistes andalous maintenaient une certaine propension à l’action directe. C’est dans
ce cadre que la Mano Negra fit son
apparition en 1883, une fantomatique
organisation anarchiste à laquelle les
autorités attribuèrent un complot visant à tuer tous les propriétaires terriens de la région. S’il est vrai qu’elle
suscita la sympathie de nombreux
anarchistes andalous, il est vrai aussi
que l’existence même de cette organisation reste ambiguë. Les auteurs de L’Incendie millénariste, les cangaceiros
français Delhoysie et Lapierre écrivent par exemple : « ce nom a servi à désigner un ensemble d’actes et de sectes
sans nom. Au total, l’ensemble des procès intentés contre les anarchistes andalous dans l’affaire de la Mano Negra
se solda par 300 condamnations au bagne.
 » Au-delà de la question de savoir
si cette « signature » a été le choix réel d’une partie des compagnons andalous ou pas, il est en tout cas certain
qu’elle a englobé d’un côté toutes les
actions sans nom accomplies au cours
de cette période, et d’un autre côté a
servi à la magistrature pour prononcer des peines extrêmement lourdes
contre ceux qui avaient participé aux
différentes luttes sociales (en plus de
justifier de nombreuses exécutions
sommaires de subversifs). Les auteurs
des innombrables petites actions se
virent donc traqués et condamnés
parce qu’accusés de participation à
une bande armée dont ils n’avaient
jamais fait partie (et qui peut-être
n’existait pas).

Quelques années plus tard en France,
se produisit un fait analogue. Les
actions menées par certains compagnons individualistes seront attribuées à une « bande à Bonnot » qui
n’existait que dans l’imagination du
journaliste qui l’a inventée. En réalité,
il n’y a jamais eu aucune bande structurée, mais seulement un milieu actif et effervescent de compagnons. Des individus se rencontraient, s’associaient
pour une action, se séparaient, sans
aucune homogénéité. Mais le spectre
d’un « groupe organisé » fut agité par
la magistrature, et utilisé pour incriminer des dizaines de compagnons dans
des délits associatifs qui prévoyaient
des peines plus importantes, et qu’il
aurait été impossible d’infliger sans
la création de ce fantasme organisatif
collectif.

Mouvement social ou « branche » du
mouvement anarchiste, dans ces deux
cas les petites actions accomplies individuellement par des compagnons,
expressions de ce bois obscur qu’est
l’anarchie, seront phagocytées par
une Organisation, par un Groupe, qu’il
soit réel ou virtuel. L’Etat a tout intérêt à ce que cela se produise. D’un
côté, il peut diffuser l’idée qu’il n’y a
que quelques têtes brûlées qui le combattent, que toute tentative insurrectionnelle n’est que le fruit du complot
de rares subversifs contre la volonté
de très nombreux citoyens consentants, ôtant ainsi à la subversion son
caractère social et généralisable. D’un
autre côté, il peut avoir la main lourde
contre ses ennemis, augmentant les
condamnations grâce à l’utilisation du
délit associatif.

Non seulement les compagnons grecs
ne prennent même pas minimalement
en compte ces aspects, ne serait-ce
que pour des questions de sécurité,
mais ils les aggravent. Ils défendent
en effet qu’il n’y a pas de différence
entre ceux qui déploient une banderole et ceux qui tuent des policiers. Ils peuvent et doivent être sur le même
plan, membres d’une même organisation qui revendique leurs actions,
qui doit les revendiquer si elle ne
veut pas les abandonner au non-sens.
Douce musique pour les oreilles de
magistrats. Si le sigle-chapeau peut
fonctionner avec l’ALF, c’est parce
que les actions accomplies à travers
le monde par ses activistes se ressemblent, s’agissant généralement
de libérations d’animaux. Mais les
exemples donnés par les compagnons
grecs sont de nature bien différente.
Qui est assez fou pour se faire identifier à cause d’une banderole, sachant
qu’il pourrait ensuite être accusé d’un
assassinat ? Il doit donc envisager l’accrochage d’un morceau de tissu en
prenant les mêmes précautions que
celles qu’il se donnerait s’il envisageait
d’éliminer un ennemi ? A la longue, la
hiérarchie des moyens qu’on a fait sortir par la porte des bonnes intentions
de principe rentrera par la fenêtre des
dures nécessités pratiques.

Malheureusement pour ces compagnons grecs, il n’y a qu’une manière
d’éviter tous ces problèmes : l’anonymat. Tout ce qui a été dit jusqu’à présent le suggère en tant que précaution, en tant que choix « stratégique ».
Mais cela n’est qu’un aspect supplémentaire de la question, et c’est à
notre avis le moins important. De fait,
l’anonymat est aussi et surtout la méthode qui correspond le plus à nos
propres désirs. Nous ne le considérons pas qu’utile et fonctionnel, nous
le considérons surtout comme juste.

* * *

L’anonymat élimine le droit de
propriété de l’auteur sur ce qu’il
a fait, dépersonnalise l’action en
la libérant de la particularité humaine
qui l’a commise. Ce faisant, il permet
que l’action devienne potentiellement
un acte pluriel (et tant pis si elle excite
la mesquinerie des crypto-vantards).
L’action anonyme n’a pas de propriétaires, n’a pas de maîtres, n’appartient à personne. Cela signifie qu’elle appartient à tous ceux qui la partagent.

Obscurs parmi les obscurs, nous
sommes tous égaux. Personne n’est
devant pour guider, personne n’est
derrière pour suivre. Ce que nous faisons dans l’obscurité, nous seuls le savons. Cela suffit. L’obscurité nous
protège de nos ennemis, mais nous
protège aussi et surtout contre nous-mêmes. Pas de leaderships, pas de grégarismes, pas de vanité, pas d’admiration passive, pas de compétition,
rien à démontrer à qui que ce soit.
Les faits, crus et nus, sans médiations.
Une banque a brûlé, une caserne a explosé, un pylône a été abattu. Qui l’a fait ? Peu importe, ça n’a aucune importance. Que ce soit Pierre ou Paul,
quelle différence y a-t-il ? C’est arrivé,
c’est possible de le faire, faisons-le !
Dans l’obscurité, l’action parle d’elle
même. Si elle n’est pas compréhensible, ce ne seront certainement pas
les communiqués ampoulés avalés
par la machine à propagande de l’Etat
qui lui donneront du sens. Comme
quelqu’un l’a déjà fait remarquer, une
action suivie d’un communiqué est
comme une blague suivie d’une explication. Ce faisant, on n’en améliore
pas du tout l’effet, mais on le banalise,
on le gâche. Si une action ne parle pas
d’elle-même, ce n’est pas en accumulant des mots dessus que se résout le problème qui, d’évidence, se trouve
en amont, dans le choix erroné de
l’objectif.

Les actions d’attaque n’ont besoin
d’aucune justification a posteriori. Sur
une planète déchirée par les guerres,
il y a besoin de faire savoir pourquoi
on attaque une base militaire ? Dans un monde en proie à la spéculation,
il y a besoin de faire savoir pourquoi on attaque une banque ? Dans une société corrompue par la politique, il y a
besoin de faire savoir pourquoi on attaque les partis ? Non. Les raisons sont
sous les yeux de tous, et là où elles
ne le sont pas, c’est à l’ensemble du
mouvement de se charger de diffuser
cette critique sociale en mesure de les
rendre compréhensibles, et donc partageables, et donc reproductibles.
Autant le désir d’attaquer l’ennemi est
humain, spontané, naturel et immédiat, autant est artificielle et calculée
l’impulsion de faire de la propagande
dessus, d’en assumer la paternité,
de s’en attribuer le mérite. Aux yeux
de qui ? Si les auteurs d’une action se
mettent en avant, c’est parce qu’ils
veulent être reconnus, parce qu’ils
veulent se distinguer, c’est-à-dire
parce qu’ils veulent être admirés et
suivis. Là commence le spectacle, là
s’ouvre le bureau de recrutement.
Ceux qui se mettent en lumière finissent inévitablement par parler au
nom des autres. Il ne peut en être autrement, parce que c’est sur eux que
les projecteurs sont braqués, c’est à
eux qu’on passe le micro. Les autres,
s’ils ne veulent pas se sentir utilisés,
seront obligés de faire à leur tour un
pas en avant ; les uns pour suivre les
traces des premiers, les autres pour
s’en distancier. La fin de l’anonymat
marque la fin de l’égalité, le début de
la représentation. Les médias sont
toujours prêts à amplifier les paroles
de ceux qui frappent à leur porte,
de ceux qui acceptent les logiques
du spectacle. Et cette amplification
est gratifiante, elle donne l’illusion
de la force. Un acte anonyme, aussi significatif soit-il, sera selon toute
probabilité passé sous silence, tandis
qu’un geste, même banal, mais « de
marque », sera agité à tous les vents
– écoute, ils parlent de nous ! Tu as vu
comme nous sommes forts ?

Dans l’obscurité par contre, il n’y a pas
de noms, pas d’identités, il existe uniquement un mouvement hétérogène, bouillant comme le magma, fragmentaire, convulsif. Personne ne commande, personne n’obéit. Les actes,
comme les mots, sont valables pour
leur sens, pour leur contenu, pour
leurs conséquences. Pas en fonction
de la réputation de leurs auteurs. Plutôt que d’invoquer la fin de l’anonymat des actions, il faudrait au contraire
aussi l’introduire dans les mots. Donner naissance à un mouvement anarchiste, autonome, anonyme, décidé
à attaquer sans fournir aucune explication à l’ennemi. Un mouvement capable de porter en avant la théorie et
la pratique sans construire de piédestal pour les ambitieux. Où les raisons des actions seront exprimées par les
livres, les journaux, les affiches, les
tracts, par toutes les théories portées
par le mouvement dans son ensemble.
Où les passions des idées seront exprimées par les manifestations, les sabotages, les incendies, les attaques, par
toutes les pratiques portées par le
mouvement dans son ensemble.

* * *

Les compagnons grecs écrivent
que « le nom de chaque groupe
auquel nous participons est notre
psyché, notre âme
 ». Quelle étrange
affirmation ! Mais qu’y a-t-il de plus secret, de plus intime, de plus indicible,
que la psyché et l’âme ? Qui voudrait
voir sa psyché balancée en première
page, son âme vomie par le tube cathodique ? Le nom n’est qu’une identité. Il sert pour se faire connaître
pour être reconnus. Refuser le nom
imposé par la société de la marchandise pour en choisir un à soi, ne fait
pas grande différence. Cela ne fait
que lancer un nouveau logo. Face au
bavardage médiatique, ce vacarme
étourdissant, comme face à l’ennemi,
aucun doute : le silence est d’or. Les
médias donneront le sens qui les arrangera le plus aux actions anonymes,
en les distordant selon leurs besoins
du moment ? Bien sûr qu’ils le feront,
c’est leur métier. Mais l’utilisation d’un
sigle ne change pas cette situation de
fait. Mieux même, on ne fait ainsi que
participer à cette œuvre de confusionnisme. Celui qui pense pouvoir parler
de façon forte et claire dans le cadre
des médias est bien ingénu. En réalité,
ce sont les médias qui parlent à travers lui.

Et puis, que dire de cette idée que les
groupes informels puissent et doivent
discuter entre eux à travers les communiqués de revendication ! Mais,
peut-on se demander, à qui veulent-ils
s’adresser en réalité ? Aux personnes
de la rue, aux exploités, et donc aux
complices potentiels, qui ne comprennent pas le sens de l’action ? Ou aux compagnons d’ailleurs pour dialoguer ? Dans le premier cas, en plus
de l’illusion de pouvoir utiliser les médias, on ne comprend pas la présence
de toutes ces références à ce qui se
passe à l’intérieur du mouvement :
messages transversaux, citations, allusions, toutes ces choses qui rendent les revendications incompréhensibles
aux yeux des personnes communes.
Leur réaction ne peut alors être que
l’indifférence par rapport à la lutte
de ces étranges anarchistes qui, au
moment de l’action, expriment un
univers mental bien étriqué, incapables d’aller au-delà de la porte de
leur maison. Les anarchistes contre
l’Etat, l’Etat contre les anarchistes : c’est juste ça la guerre sociale ? Dans le second cas, par contre, on ne comprend pas la raison pour laquelle il est fait recours à un tel instrument. Pourquoi un dialogue, une discussion, un
débat entre compagnons devrait-il
se dérouler à travers les mass-medias
plutôt qu’à travers les seuls canaux du
mouvement ? Pourquoi pour affronter certaines questions, les journaux,
les fanzines, les revues, ou même les
blogs, ne suffiraient-ils pas ? Et en quoi
ces discussions sont-elles plus intéressantes et valables si ce ne sont pas tous les compagnons qui les mènent,
peut-être même au quotidien, mais
plutôt les « militants des organisations
combattantes » à l’occasion de leurs
actions ? Pendant qu’on se déchaîne
dans ce jeu de pure auto-représentation, les flics et les journalistes lisent
nos mots, apprennent nos codes linguistiques, notent les similitudes, déchiffrent les ressemblances, font leurs hypothèses sur nos liens, déduisent
des responsabilités... et se préparent.

* * *

Comme l’a justement fait remar-
quer une compagnonne lors
de la rencontre de Zurich, les
différentes organisations armées revendiquèrent des centaines d’actions d’attaque contre l’Etat au cours des
années 1970 en Italie. Mais en dehors
de ce spectacle politique, qui a tant
contribué à créer une mythologie révolutionnaire complètement démente
qui continue encore aujourd’hui à
faire des ravages, des actions, il y en
avait des milliers
. Les médias offrirent
un large espace aux premières, mais
firent tout pour étouffer les secondes.
Il y a encore vraiment besoin d’en ex-
pliquer la raison ?

Voilà pourquoi nous avons lu avec
soin le document de ces compagnons
grecs, et que nous sommes ravis qu’ils
se soient expliqués clairement sur
le sujet. Mais entre l’hypothèse que
l’action radicale anarchiste s’agrège
dans des Front Unis et des Fédérations Anarchistes (peut-être avec leurs
pactes associatifs à signer), ou qu’elle
se dissémine en petits groupes d’affinité, nous continuons à ne pas avoir de doutes. Et à préférer une révolte
anarchique, autonome, anonyme...

Soyons dangereux. Pour la diffusion de l’Internationale noire - Cellule des membres incarcérés de la CCF / FAI-FRI, décembre 2013

Extrait de la partie sous-titrée "La FAI, los acrónimos y l’anonimato de la galaxia
anarquista" de la "Contribution de la Cellule des membres incarcérés de la Conspiration des Cellules de Feu (CCF / FAI-FRI) envoyée aux Journées informelles anarchistes – Symposium international anarchiste de Mexico (27-29 décembre 2013)".

(...)
Nous sommes au courant de la
polémique délétère qui a été
lancée contre la FAI par des
compagnons et des “compagnons”.
Nous ne nous attarderons pas sur les
derniers, en les laissant à la misère
théorique de leur inexistence. Mais
il y a aussi les autres, qui souhaitent
que s’ouvre une discussion sur l’emploi des “acronymes”, utilisés par les noyaux et la fédération informelle.

Prenons les choses dans l’ordre.

Il y a quelques mois, nous avons pris
connaissance de la version anglaise
d’un texte titré « Anonimato », écrit
par un anarchiste du courant de l’anonymat politique. Ce texte était une critique, sans aucun esprit de camaraderie, contre la CCF et la FAI. Ce texte
commence d’une manière très particulière, avec un extrait du mythe du cyclope Polyphème tiré de l’Odyssée. En résumé, selon le mythe, lorsque
les cyclopes ont demandé son nom à
Ulysse, il a répondu “Personne”. Puis
lorsqu’Ulysse a aveuglé un cyclope,
ce dernier a crié qu’il avait été aveuglé par Personne, créant la confusion,
et ses frères n’ont pas compris ce qui
venait de se passer. Ce mythe est le
noyau de la pensée de l’auteur inconnu du texte pour nous attaquer, parlant des avantages de la politique de
l’anonymat politique contre la logique des acronymes. Il écrit même qu’« une
action suivie d’un communiqué est
comme une blague suivie d’une explication
 ». La différence, disons-nous, est
que nous ne sommes pas des bouffons qui racontent des blagues. Au
contraire, nous avons choisi les barricades de la guerre comme demeure
et le feu comme compagnon. De plus,
parce que la connaissance superficielle
est pire que l’ignorance, le mythe de
Polyphème ne s’arrête pas là. Ulysse,
en quittant l’île de Polyphème, a crié
au cyclope depuis son bateau : « Moi, Ulysse, je t’ai aveuglé... »

Maintenant, loin des mythes, revenons à la réalité. A présent, nous voulons parler de la FAI.

La FAI, l’Internationale Noire, les
CCF, les groupes d’affinité d’anarcho-individualistes et de nihilistes sont
la communauté dans laquelle nous
voulons vivre. Cela n’a rien à voir avec
une vision accumulative de la force. La
FAI n’est pas le modèle d’une organisation centralisée. Au contraire, elle
promeut l’organisation informelle, les
noyaux d’affinité et la singularité de
chaque individu. Nous sommes contre
la dictature des nombres et des comités centraux. Nous ne suivons pas la
logique de deux armées qui se combattent, mais nous promouvons au
contraire la diffusion de centaines de
points de rupture et d’action, qui coopèrent parfois dans une coordination internationale et d’autres fois s’expriment eux-mêmes en tant que noyaux
uniques ou individus. La FAI est simplement la communauté invisible où
se rencontrent les désirs d’attaque
contre notre époque. C’est comme
cela que nous promouvons la Nouvelle
Anarchie et l’Internationale Noire.

Quelqu’un pourrait dire, « jusqu’ici
ça va... mais pourquoi avez-vous cette
obsession avec les acronymes et les
noms des noyaux ?...
 » Nous répondons
que nous n’avons aucune obsession,
nous ressentons simplement un fort
désir de nous auto-définir.

De nos jours en particulier, nous
pensons que nous déclarer simplement “anarchistes”, plutôt que de
parler à travers un communiqué, est
pauvre et problématique. Nous avons
choisi de différencier nos positions de
celles des “anarchistes” qui coopèrent
avec les syndicats de base gauchistes,
qui utilisent des analyses marxistes,
qui mettent leur misère en commun,
qui calomnient les actions directes, qui
fantasment sur des communautés ouvrières, qui participent à des comités
de quartiers et transforment l’anarchie
en thérapie sociale.

De plus, les actions parlent d’elles-mêmes à travers les communiqués,
parce qu’elles gardent de cette manière leurs distances avec l’opposition “anarchiste” qui de temps en temps,
pour montrer qu’elle fait quelque
chose, brûle quelque banque au nom
des “pauvres et contre la ploutocratie
du capital”.

Quant à nous, nos banques brûlées
ne sont pas une manière de protester
ou une preuve d’amitié et de solidarité avec les ”pauvres gens” qui ne font
rien en restant assis sur leurs canapés.
C’est une manière d’exprimer notre
“Moi”. Un “Moi”, qui veut se démarquer du troupeau d’esclaves, un “Moi”
qui ne baisse pas la tête, un “Moi” qui
n’attend pas la foule pour se révolter,
un “Moi” qui revendique son propre
nom, son propre “acronyme” et ne se
cache pas derrière l’anonymat. Le rendez-vous des ‘Egos’ insurgés a repris
le nom que nous lui avions donné. Ce
nom c’est la FAI, et c’est notre “nous”,
un “nous” collectif armé de rasoirs
contre nos ennemis.

Nous avons donc choisi de nous
identifier nous-mêmes et de ne pas
être perdus dans l’anonymat d’un
mouvement anarchiste imaginaire.

Les partisans de l’anonymat politique disent souvent... « Avec des communiqués et des acronymes, les actions
ont des propriétaires.
 » Définir qui nous
sommes n’est pas un contrat de propriété, mais notre manière d’exister
offensivement contre la machinerie
sociale de la multitude anonyme. Nous
abandonnons et brûlons nos identités
policières et nous devenons ce que
nous voulons être en définissant nous-mêmes notre nom.

Voilà comment a commencé un
dialogue entre des compagnons et les
cellules. Nous laissons des cicatrices
gravées sur le visage de l’autorité
et partageons des expériences, des
propositions, des accords, des désaccords, des plans...

Bien sûr, la FAI n’a aucune exclusivité. C’est pourquoi notre proposition
n’est pas la croissance quantitative
de la FAI. On peut même être en désaccord avec la FAI pour des raisons
esthétiques. Notre proposition est de
nous organiser et de créer des noyaux
armés et des groupes d‘affinité, formant ainsi un réseau international
d’anarchistes de praxis. Action directe
et guérilla anarchiste diffuse, voilà
notre proposition.

Nous souhaitons promouvoir l’Internationale Noire en abolissant les
idées périmées de l’anarchisme social.
Nous devons dépasser les fantômes
du passé et l’idée de centre de l’autorité et de cœur de la bête.

Le Pouvoir, ce n’est pas uniquement des bâtiments ou des bureaux
de personnes physiques. C’est un
rapport social. Il commence dans les
temples officiels (parlements, multinationales, banques, tribunaux, ministères, commissariats) et touche jusque
la plupart des simples gestes de la vie
quotidienne (famille, relations amoureuses et d’amitié).

Le Pouvoir n’a pas de siège unique.
C’est pour cela que nous souhaitons
que la FAI et les groupes d’affinité se
rencontrent aussi sur de nouveaux
champs d’action. En combinant l’explosion de banques avec les débris des compagnies publicitaires. En étendant
notre hostilité au secteur techno-industriel, aux entreprises qui exploitent
la nature et les animaux, à l’industrie
pharmaceutique, à la civilisation et à tout compromis qui nous rend esclaves. Nous sommes partisans du
courant anti-civilisation de l’anarchie
et nous inventons une nouvelle forme
de vie. Loin des fantasmes d’un primitivisme idéalisé, nous voulons attaquer
toutes les structures qui exploitent
et tuent la nature, les animaux et les
humains. Loin du fétichisme de la valeur de la vie humaine, nous déclarons
que notre objectif n’est pas uniquement les bâtiments, mais aussi les personnes qui les gèrent, c’est pour cela
que nous promouvons l’exécution de
cibles humaines.

En allant dans cette direction,
nous laissons derrière nous les théoriciens de la galaxie “anarchiste” qui prêchent l’anonymat politique sans
rien faire. Parce que, pour appeler
les choses par leur nom, une partie
du courant de l’anonymat politique
cache essentiellement sa peur de la
répression derrière ses théories. Mais
regardons les choses en face, la prison
et la mort font partie de l’insurrection
anarchiste permanente. Ceux qui refusent cela, refusent l’insurrection en soi. Quant à ceux qui, au contraire, et y
compris pour des raisons esthétiques,
défendent l’anonymat politique à travers la praxis et pas seulement avec des mots, nous pensons que notre
différence ne nous éloigne pas les
uns des autres. L’anarchie ne signifie pas être d’accord, mais soulever
des doutes et des questions. Comme
l’a écrit le compagnon Nicola Gai du noyau Olga/FAI : « Amour et complicité
pour les compagnons qui, anonymement ou pas, continuent d’attaquer au
nom de la possibilité d’une vie libérée
de l’autorité.
 »

Le projet international “Fénix” a
démontré qu’il n’y a pas de copyright
et de collaborations exclusives sous
le même nom–chapeau. Sur les huit
actions, réalisées aussi bien en Grèce,
en Indonésie, en Russie et au Chili, les
compagnons chiliens ne faisaient pas
explicitement partie de la FAI, mais se
sont nommés eux-mêmes Longue vie à
la cellule Ilya Romanov, en affinité avec
l’Internationale Noire
. Il existe donc
des opportunités infinies de coopération et de création de nouveaux projets internationaux d’action, que ce
soit contre certains objectifs ou sous
forme de solidarité pratique avec ceux
qui affrontent les murs de l’enfermement. La question est de créer ces
possibilités...

« La Liberté n’existe pas.
Pas dans ce monde.
Dans ce monde,
il n’y a que la lutte pour la liberté.
Et, que veut dire être libre ?
N’avoir pas peur de tuer ou de mourir
dans la lutte pour la liberté.
 »

Conspiration des Cellules du Feu
FAI-FRI
Cellule des Membres Incarcérés
Grèce, prison de Korydallos

Annexe à un débat avorté sur l’anonymat et l’attaque - Anonyme, mars 2014

Un débat est l’exploration en
profondeur d’une certaine
question à travers la confrontation entre deux ou plusieurs parties, chacune avec sa propre position.
Contrairement à ceux qui pensent
que les débats sont à éviter pour ne
pas provoquer de divisions, nous
pensons qu’ils doivent être alimentés. Parce que le but d’un débat n’est
pas de déclarer un vainqueur devant
lequel s’agenouiller, mais d’enrichir
la conscience de chacun. Les débats
précisent les idées. L’énonciation et la
confrontation entre différentes idées – un débat, c’est justement cela ! – éclaire les parties obscures et indique les points faibles de ces idées. Cela
aide tout le monde, personne n’est
exclu. Cela aide toutes les parties qui
y participent à affiner, corriger ou renforcer leurs propres idées. Et cela aide tout un chacun qui assiste au débat à
faire le choix de quel côté être (que ce
soit de l’un, de l’autre, ou d’aucun des
deux côtés).

L’histoire du mouvement anarchiste est pleine de débats. Tous utiles,
même s’ils étaient parfois douloureux.
Mais son histoire est aussi remplie de
débats manqués, d’idées divergentes
qui n’ont jamais été confrontées,
laissant chacun avec ses propres certitudes (ou doutes) initiaux. Etait-ce pour le meilleur, car de cette manière
des polémiques stériles ont été évitées ? Selon nous, non, c’était pour
le pire, car de cette façon des discussions fertiles ont été empêchées.
L’un de ces débats qui manquent
est celui sur l’utilisation ou non d’acronymes, représentant des organisations réelles, revendiquant des actions directes contre la domination. Il nous
semble que ce débat, bien qu’important, a été avorté dès sa naissance.

Au niveau international, une des
ouvertures vers un tel débat a été
proposée par la Lettre à la galaxie
anarchiste
qui est sortie fin 2011. Cette
lettre était une présentation des idées
en faveur de l’anonymat et contre
l’utilisation d’acronymes organisationnels revendicatifs. Elle parlait également des perspectives insurrectionnelles, de la notion d’informalité et de
la multiplicité de l’attaque.

Un an plus tard exactement, en
novembre 2012, à l’occasion de la rencontre anarchiste internationale de
Zurich, les anarchistes de la Conspiration des Cellules du Feu ont diffusé
un texte dans lequel ils ont présenté
leurs raisons en faveur de l’utilisation d’acronymes organisationnels et
contre l’anonymat. Ce texte présentait également quelques idées générales supplémentaires sur l’intervention anarchiste, comme la relation
avec les « luttes intermédiaires » ou
la formation de groupes de guérilla
urbaine. Bien. Partant d’idées différentes, chacune des parties a fait sa
propre présentation. Pour lancer le
débat, la seule chose qui manquait
encore était de confronter ces diffé-
rentes idées. Et c’est ce qu’ont par
exemple fait les anarchistes qui ont
diffusé en août 2013 un texte intitulé L’anonymat, dans lequel ils prenaient
clairement comme point de départ les
écrits de la CCF pour les critiquer et y
répondre.

À l’occasion du Symposium anarchiste international qui s’est tenu à
Mexico en décembre 2013, la CCF a
diffusé un texte (Let’s become dangerous... for the diffusion of the Black International) dont le chapitre « FAI,
acronymes et l’anonymat de la “galaxie anarchiste” » s’ouvre par la dé-
claration suivante : « Nous sommes conscients de la polémique écrasante qui a été déclenchée contre la FAI
par des compagnons et des “compagnons”
 ». Une prémisse excluante, car
elle réduit ce qui aurait dû être un débat favorable à tous, en une polémique
contre quelques-uns. En outre, elle
opère une distinction entre ceux qui
ont tenté de lancer un tel débat, faisant la différence entre compagnons
et “compagnons” (?). Cette contribution fait explicitement référence
à certains textes comme la Lettre à
la galaxie anarchiste
et L’anonymat,
liquidant cette dernière contribution
comme « écrite par un anarchiste de
la tension de l’anonymat politique
[...] sans aucun esprit fraternel ». Un débat aurait été possible et souhaitable pour
approfondir les idées, en évitant justement le blocage et le verrouillage de
tout espace avec de faciles « pour » et
« contre », mais il nous semble que les
accusations du genre « les théoriciens
qui ne font rien » mettent plutôt un
terme à la discussion. Nous aurions
donc pu nous taire et laisser tomber.
Et en effet, nous nous serions volontiers épargnés de tenter d’alimenter un débat qui – contrairement à ce que
pensaient les auteurs de L’anonymat – n’est apparemment pas souhaité.

Si nous prenons donc la parole,
c’est uniquement parce que nous ne
voudrions pas qu’un éventuel silence
soit considéré comme une recommandation, une sorte de malentendu qui pourrait malheureusement naître en
ces jours sombres et tristes. C’est pourquoi, malgré cet aspect clairement inutile, nous avons pensé qu’il était important d’écrire une annexe à un débat désormais avorté. Ce sera une annexe finale, qui aura du mal à produire
une suite, une annexe écrite avec réticence, juste pour éviter d’être pris pour des personnes obséquieuses.

Que défendait le texte L’anonymat ? Fondamentalement deux choses. Tout
d’abord, par ordre de discours et pas
d’importance, le fait que l’anonymat
est préférable d’un point de vue dit « tactique ». La persistance identitaire donne plus d’espace à la magistrature
pour faire pleuvoir des accusations
associatives contre les compagnons,
parce que plutôt que de laisser à la
police et aux juges la tâche d’inventer
une « organisation » (comme la répression l’a souvent fait dans l’histoire de l’anarchisme) à travers le miroir
déformant de leur spectacle répressif,
les anarchistes fascinés par l’identité
organisative en offrent directement
une aux enquêteurs. La répression
essayera toujours de réduire la subversion à une seule organisation (existante ou inventée), à un seul groupe,
ou même à quelques individus disparates, afin de tenter de creuser un
fossé entre les « acteurs » supposés et
les « spectateurs », et d’appliquer au
marécage de la subversion anarchiste et révolutionnaire, aux tensions singulières et aux actes individuels, aux affinités et aux recompositions, à l’informalité et à la multiplicité de l’attaque
et des méthodes, un schéma reflétant
sa propre structure autoritaire (vu que
les juges ne connaissent rien d’autre
et ne peuvent concevoir l’existence
d’une subversion diffuse et incontrôlable), avec une traduction juridique en terme de rôles (chefs, trésoriers,
stratèges, artificiers, tireurs, sympathisants, saboteurs, etc.). Tout cela,
en totale contradiction avec les idées
anarchistes et antiautoritaires, parce
que ces idées partent de l’individu – de la capacité individuelle à penser, à agir et à s’associer avec d’autres dans
la lutte contre le pouvoir –, en rejetant
l’adhésion ou l’absorption de l’individu par des structures qui mutilent sa volonté et ses idées.

Nous sommes bien sûr conscients
du fait que la répression frappera de
toute façon les anarchistes, même
s’ils n’utilisent pas de sigles, et la question n’est certainement pas ici d’avoir honte de ses propres actions ou idées.
Il s’agit simplement de compliquer la
tâche des juges afin de prolonger les
hostilités, de les faire durer et d’ouvrir toujours plus d’espace pour que
d’autres anarchistes et rebelles se
jettent dans la bataille. Les actions
anonymes – et par anonymes nous
entendons les actions accompagnées
par le silence le plus absolu, les actions
suivies de revendications minimales,
sans sigles, ou au moins sans sigles
récurrents – ne facilitent pas la tâche
répressive de l’ennemi, parce qu’excepté l’acte en soi, l’ennemi doit tout inventer de lui-même sans personne
qui lui dise « c’est moi qui l’ai fait »,
sans personne qui ne donne d’éléments supplémentaires (comme par
exemple certains codes linguistiques
utilisés dans les revendications, un
sigle organisationnel, etc.) pour identifier les auteurs.

A cette remarque, suggérée dans
L’anonymat par une citation de l’Odyssée, les anarchistes de la CCF ne répondent pas. Ils se limitent à poser
que « la connaissance superficielle est
pire que l’ignorance
 », et à rappeler que
« Ulysse, en quittant l’île de Polyphème,
cria au cyclope depuis son navire “Moi,
Ulysse, je t’ai rendu aveugle...”
 ». C’est
terrible de voir quelqu’un ramer pour
s’accrocher aux branches. Ulysse ne
revendiqua son acte qu’après avoir
quitté l’île de l’ennemi, lorsqu’il pensait être en sécurité sur son navire
(et au passage, contre les avertissements de ses propres camarades).
En d’autres termes, il n’a revendiqué
son action que lorsqu’il pensait que la
guerre avec les Cyclopes était terminée. Pendant que la guerre faisait encore rage, il est resté silencieux.

Mais quittons maintenant les
mythes littéraires. Le second point de L’anonymat était de dire que seule l’absence d’identités émergeant au-dessus des autres, notamment à travers
l’exploitation des mass-medias, rend
l’égalité possible. Là où il n’y a pas de
leaders, il n’y a pas de suiveurs. Là où
il n’y a pas de célébrités, il n’y a pas
d’admirateurs. Là où il n’y a personne
qui émerge, il n’y a personne qui sur-
nage. Dans l’obscurité de l’anonymat,
tous sont égaux. Quel sens cela a-t-
il de faire ce pas de plus par rapport
aux autres insurgés de l’ombre qui at-
taquent le pouvoir ?

Dans la contribution au Symposium à Mexico, on peut lire que « la FAI est
simplement la communauté invisible

(sic !) où les désirs d’attaque contre
notre ère se rencontrent
 ». Mais pourquoi les désirs d’attaquer contre notre
ère se rencontreraient uniquement
dans l’espace restreint de trois lettres,
et non pas dans la subversion de tout
l’alphabet ? Un argument mis en avant
par les anarchistes de la CCF est qu’ils
veulent se différencier des anarchistes
qui courent après la gauche. Mais pourquoi serait-ce un nom qui nous différencierait des syndicalistes ineptes et
des citoyennistes fourbes, plutôt que
le recours même à l’action directe
comme expression d’une conflictualité permanente, et pas uniquement
comme une alternative sournoise ? On
peut également lire que « les actions
parlent d’elles-mêmes à travers les
communiqués, parce qu’elles gardent
de cette manière leurs distances avec
l’opposition “anarchiste” qui de temps
en temps, pour montrer qu’elle fait
quelque chose, brûle quelque banque
au nom des “pauvres et contre la plou-
tocratie du capital”.
 » Non, cellules
irascibles. Vous ne réussirez pas à nous
vendre une telle confusion. Ou bien
les actions parlent d’elles-mêmes, ou
bien elles parlent à travers les revendications. Ce n’est pas la même chose, cela n’a jamais été la même chose. Selon vous, les actions parlent à travers
les revendications. Selon nous, elles
parlent d’elles-mêmes. Et c’est le cœur
de la question.

Pas besoin de chercher loin pour
trouver des exemples suggestifs.
Le 1er novembre dernier à Athènes,
quelqu’un a ouvert le feu contre des
membres d’Aube Dorée. Deux fascistes sont morts. Une action qui parle
d’elle-même. Avec les fascistes, il n’y a
pas à discuter, il n’y a pas à négocier, il
n’y a pas à demander à l’Etat démocratique de retirer ses troupes de choc. Non, on les combat directement, sans
médiations, avec toutes les méthodes
d’attaque que chacun pense appropriées. Ce jour-là, alors que cette action était encore anonyme, des anarchistes du monde entier l’ont saluée.
Des subversifs du monde entier l’ont
saluée. Beaucoup de gens ordinaires,
en Grèce et dans le reste du monde,
l’ont saluée. Que fallait-il donc de
plus ? En quoi la revendication du 16 novembre signée par les Fighting Popular Revolutionary Forces (Forces Révolutionnaires Populaires de Combat) a-t-elle enrichi l’action ? En rien. La re-
vendication a plutôt affaibli l’action,
en la reliant à l’identité et à l’idéologie
de l’un des nombreux groupuscules
du mouvement révolutionnaire. En aurait-il été autrement si, plutôt que par
le FPRF, l’action avait été revendiquée
par le GRA, ou le FLG, ou le BPC, ou le
BRKJ, ou le XJT, ou le ZZP PHQWX ?
Bien sûr que non. L’année dernière [il y a deux ans], certains compagnons
ont montré par une attaque précise
que l’establishment nucléaire est vulnérable. Cette action a montré clairement qu’il existe des hommes qui sont
responsables et qu’il est possible de
les attaquer. En quoi la revendication
qui est arrivée après a-t-elle enrichi
l’action ? Cette action n’était-elle pas
claire, précise et appropriée ?

Oui, les actions parlent d’elles-mêmes. Elles n’ont pas besoin de revendications grandiloquentes. Ce sont
les organisations combattantes qui ont
besoin de revendications pour imposer
leur propre hégémonie sur le mouvement, pour rendre leur propre lumière plus brillante que le reste de la galaxie
révolutionnaire, pour en devenir des
étoiles de référence entourées de satellites.

On pourrait répondre que si les
actions restent anonymes, elles pourraient également être accomplies
pour des raisons qu’on ne partage
pas, ou avec des motivations peu appréciables. Ou qu’elles pourraient
même être le fruit de sinistres forces,
de la mafia ou du racket, de fascistes
ou même de l’Etat lui-même. Et donc,
qu’afin d’éviter toute confusion, et
parce que la violence n’est certainement pas le privilège des seuls anarchistes ou des anti-autoritaires, qu’il
faudrait les revendiquer. Mais dans le
miroir de la gestion démocratique de
la paix sociale, dans le spectacle cadavérique, les mots perdent de toute façon leur sens ; les idées anarchistes
ne peuvent pas être répandues autrement que d’une manière anarchiste, dans la lutte elle-même, hors des griffes de l’Etat ; si ce n’est pas le cas, elles seront mutilées selon les besoins de contrôle et de production de
consensus du pouvoir. La confusion organisée est un aspect fondamental de la répression, un de ses piliers
même, et on ne peut pas la briser avec
des revendications ; on ne peut la dépasser que dans des espaces de lutte où les mots et leur sens sont forgés
par les rebelles eux-mêmes, afin de
dialoguer entre eux, sans médiations,
sans représentations.

Si les attaques que les anarchistes
proposent et réalisent visent à détruire les personnes et les structures
de la domination, l’aspect important
est la destruction elle-même. Nous
voulons la liberté, et pour cela, nous
devons détruire ce qui nous étouffe.
Bien. De la liberté, ou du chaos si on
préfère, même si elle n’est que temporaire ou éphémère, peuvent naître
aussi bien des tensions vers l’anarchie
que des tensions vers des choses
beaucoup moins belles. On ne peut
pas se leurrer en se disant que cela dépend des revendications : cela dépendra plutôt des idées que nous serons
capables d’élaborer et de diffuser, de
la compréhension et de l’analyse que
les anarchistes saurons faire de la réalité qui en train de changer ou d’être
bouleversée par les attaques et les
révoltes. Et là, nous en revenons une
fois encore au même problème fondamental : la pensée et la dynamite,
comme un anarchiste de la fin du XIXe
siècle l’avait posé. La dynamite ne
peut pas remplacer les idées, les idées
ne peuvent pas remplacer la dynamite.
Ce sont deux aspects intimement liés
de l’anarchisme, des aspects qui corrodent la société autoritaire : dans
ses idéologies comme dans ses structures, dans ses hommes comme dans
ses valeurs, dans ses rapports sociaux
comme dans ses flics. Le rapport entre
ces deux aspects est la perspective,
et le débat devrait de fait porter sur
cela. Le problème de la perspective ne
peut pas être résolu en envoyant une
revendication pompeuse ou en renforçant une identité-organisation-logo, ni
en répétant les dix mêmes banalités
de base de l’anarchisme ou ce qui ressemble à un credo de l’individualisme.

La CCF n’aime pas « ceux qui se
cachent derrière l’anonymat
 ». Ils ont
choisi un nom et « ce nom c’est FAI,
c’est notre “nous”. Un “nous” collectif
 ». Cela nous fait penser à ces militants anarchistes obtus du passé qui reprochaient à Emile Henry de ne pas s’être laissé arrêter comme Auguste
Vaillant l’avait fait avant lui, de n’avoir
pas voulu revendiquer son action sur
place (parce qu’il voulait continuer à
attaquer !). La CCF propose : « laissons
derrière nous les théoriciens de la galaxie “anarchiste” qui prêchent l’anonymat politique sans rien faire. Parce
que, pour appeler les choses par leur
nom, une partie du courant de l’anonymat politique cache essentiellement
sa peur de la répression derrière ses théories
 ». Que les compagnons anonymes restent « derrière » la CCF, c’est
certain. Si on considère la manie de la
CCF de courir devant, de se mettre en
scène, de prendre la parole... Mais prétendre des compagnons qui ont décidé simplement de ne pas mettre leurs actions à la merci des médias et qui
veulent continuer à rester « d’obscurs
individus parmi d’autres obscurs individus
 », qu’ils ne feraient cela que pour
masquer leur propre inactivité ou leur
peur de la répression, voilà vraiment la
démonstration d’un cercle vicieux. Un
argument parfait pour annuler tout
débat : ceux qui critiquent ne le font
que parce qu’ils ne font rien d’autre et
ont peur.

Le désir de rester anonyme exprime en même temps le refus de tout
avant-gardisme et constitue une tentative de rester hors des griffes de la
répression afin de prolonger les hostilités, et certainement pas la honte de
ses propres actions. Et en passant, la
frénésie revendicationiste n’a pas toujours existé. Ou alors peut-être que Ravachol, Henry, Novatore, Di Giovanni... se « cachaient » derrière l’anonymat ? Non, ils agissaient tout simplement, sans avoir besoin de s’admirer
dans le miroir des médias qui renvoie
le reflet son propre logo identitaire.
Et quand leurs actions n’étaient pas
claires ou compréhensibles, c’était
le mouvement anarchiste dans son
ensemble qui essayait, à travers débats, journaux, affiches, brochures, ... de les rendre compréhensibles, parce
qu’en fin de compte, ces actions appartenaient à tous ceux qui se reconnaissaient dans la lutte anarchiste.
De cette manière, la pensée et la dynamite essayaient d’aller main dans la
main, comme deux aspects de l’anarchisme, dans l’espace de la perspective de la lutte. Mais bien sûr, ça c’était
la Vieille Anarchie.

Aujourd’hui, on entend toujours
plus parler de « Nouvelle Anarchie ».
A quel point cette prétention est ridicule, rien que son nom le montre.
Déjà au cours du siècle précédent,
des anarchistes d’Espagne et d’Italie,
de France et d’Argentine, d’ici et là... ont grandi avec dans leurs oreilles
l’éternel refrain des vieux militants
anarcho-syndicalistes
prétendant
que les seuls véritables anarchistes
étaient ceux qui faisaient partie de la
FAI (Federación Anarquista Ibérica,
Federazione Italiana Anarchica, Fédération Anarchiste Française, FORA
en Argentine,...) En dehors de la FAI,
point de salut, que de l’ambiguïté. En
dehors des organisations représentatives de l’anarchisme, il n’y avait rien.
Eh bien, aujourd’hui, voici venir des
anarchistes du monde entier pour
nous rappeler que les véritables anarchistes, les anarchistes de praxis, sont
uniquement ceux qui appartiennent à
la... FAI (Fédération anarchiste informelle). A la limite, ils peuvent tolérer
ceux qui acceptent d’adhérer à l’Internationale Noire ou ceux qui, selon la
CCF, agissent de façon anonyme pour
une raison « esthétique ». La Nouvelle
Anarchie ne nous semble vraiment pas
quelque chose de si nouveau, elle ne
fait que reproduire la Vieille : fédérations, programmes, pactes, revendications, sigles et slogans ampoulés.

Plusieurs textes et contributions
ont essayé et essaient encore d’ouvrir
le débat sur la question de l’informalité, et la Lettre à la galaxie anarchiste mettait aussi l’accent sur ce point. Nous sommes perplexes sur la façon
dont on peut sérieusement penser à
nous vendre une organisation révolutionnaire stable, un acronyme permanent et formel, une méthode d’agir
rigide, toujours la même et définie à
l’avance (mener une action, puis écrire
une revendication, et ensuite la diffuser) comme de l’informalité. Même dans la plus simple des significations
du mot « informel », qui souligne au
moins l’absence de toute formalisa-
tion, il semble difficile de nier qu’un
sigle est une formalisation. Ainsi, la Fédération Anarchiste Informelle, le Front Révolutionnaire International ou tout
autre, ne sont pas des organisations informelles. Le problème n’est pas de se
battre pour la paternité du mot « informel » (nous ne sommes pas intéressés
à construire un parti avec ses dogmes
et ses définitions a priori, détaché de
la lutte elle-même, et donc seulement
parasite) – le problème est la confusion qui fait obstacle à un vrai débat.
Si l’on est en faveur de la construction
d’une organisation anarchiste combattante et permanente, il suffit de
le dire clairement pour être compris
par tous les anarchistes. Si l’on est en
faveur d’une approche syndicaliste
des luttes, qui accepte la logique du
petit-à-petit et des luttes revendicatives pour améliorer l’existant, et de cette manière faire grandir la fameuse « conscience prolétarienne », cela ne sert à rien (à part semer la confusion)
de présenter cette approche comme insurrectionnelle.

L’informalité, au moins comme
nous l’avons toujours comprise, est
le refus de toutes structures fixes, de
programmes, de méthodes préétablies, de tampons, de toute représentation. L’informalité et l’organisation
informelle existent uniquement dans
les expérimentations continues entre
compagnons qui approfondissent
leurs affinités et proposent mutuellement des projets d’attaque et de lutte. L’informalité n’a pas de texte fondateur ni de représentants. Elle n’existe que comme un support pour la lutte
anarchiste, pour les anarchistes en
lutte, pour nous permettre de faire
ce que nous voulons accomplir. Dans
leurs contributions, les anarchistes
de la CCF disent que « bien sûr, la FAI
n’a aucune exclusivité. C’est pourquoi
notre proposition n’est pas la croissance quantitative de la FAI.
[...] Notre
proposition est de nous organiser et de
créer des noyaux armés et des groupes
d‘affinité, formant ainsi un réseau international d’anarchistes de praxis.
 » Si la
proposition est la multiplication des
groupes d’affinité (nous n’entrerons
pas dans le détail sur l’utilisation d’un
mot comme « cellules » qui rappelle – au moins historiquement, mais encore une fois, c’était peut être la Vieille
Anarchie – la hiérarchie et l’organisation en parti), nous nous demandons
alors : pourquoi la FAI ? Comme un
support pour cette proposition ?

Mais un groupe d’affinité est précisément la rencontre entre des individus et l’autonomie réelle pour
agir, ce n’est pas l’élément de base
d’une grande superstructure, et encore moins d’une superstructure établie des années auparavant. Le lien entre des groupes d’affinité pourrait
certes être l’informalité, c’est-à-dire
l’échange d’idées et de perspectives,
l’élaboration de projets communs, jamais finis, toujours en évolution, toujours sans formalisation. Mais dans ce
cas, la proposition de la FAI ne fait que
mettre des barrières sur le vaste terrain de l’informalité.

L’Etat, les partis, les assemblées,
les organisations... toutes ces entités
sont fondées sur un « nous collectif » : les citoyens, ou les militants, ou les activistes. L’individu, ils ne savent même
pas ce que c’est. Nous, au contraire,
nous aimons l’individu avec ses pensées et ses actes uniques et singuliers. Y compris quand ils sont solitaires, y
compris quand ils sont pluriels parce
que leurs chemins ont croisé ceux
d’autres individus. Pour cette raison,
nous haïssons l’Etat et les partis (qui
sont toujours autoritaires) et nous
nous méfions des assemblées et des
organisations (qui peuvent parfois
êtres libertaires). A la différence de la
CCF, nous ne pensons pas que le « Moi
Rebelle
 » puisse trouver place dans le
« nous collectif ». A la différence de
plusieurs revendications de la FAI, il ne
nous intéresse pas de distribuer des
certificats de bonne ou de mauvaise
conduite aux anarchistes qui tentent
de lutter, définissant l’un comme « un
anarchiste de praxis
 » et l’autre comme
« un théoricien qui ne fait rien ». C’est
un mensonge flagrant qui ferme tout
espace de débat et d’approfondissement que de prétendre que les seuls
anarchistes qui attaquent le pouvoir
seraient ceux qui soutiennent la proposition de la FAI et ceux qui ferment
leurs gueules, même lorsqu’ils ne sont
pas d’accord avec l’hégémonie idéologique qu’elle tente d’imposer (par
la force des choses ou autrement)
sur l’anarchisme informel et sur la
pratique de l’attaque et du sabotage.
Débats et discussions manquent cruellement aujourd’hui dans le mouvement anarchiste international, et les
propositions clé en main ferment plus
de portes et d’espaces de subversion
qu’elles n’en ouvrent. Cette préoccupation nous a poussés à participer à ce débat avorté, et celle-ci continuera de
nous animer.

Notes sur un débat en cours autour de l’anonymat - Anonyme, juin 2014

Récemment a surgi un débat au
niveau international sur la question des sigles, des signatures,
de la paternité, des revendications
etc., en définitive, à propos de l’identification et l’anonymat dans les luttes anarchistes et antiautoritaires.

A l’occasion de l’appel à une rencontre anarchiste qui s’est tenue à
Zurich en Suisse en novembre 2012,
et en guise de contribution préalable,
quelques compagnons incarcérés en
Grèce avaient écrit un texte dont une
grande partie est dédiée à la question
de pourquoi utiliser un sigle, une identité, un nom bien défini.

Peu après est apparu un texte
avec le titre « L’anonimato », comme réponse et avec l’intention de générer un débat autour de la question.
Le texte n’est évidemment pas signé et aborde plusieurs points. Il est
paru d’abord sur le site d’Indymedia-Athènes et a ensuite été traduit et diffusé en plusieurs langues. Ce texte
se voulait une continuation du débat
qui a été tant de fois repoussé. La
critique du texte des compagnons
grecs n’était qu’une incitation pour
faire en sorte que la question soit
débattue, partout sur la planète, par
les compagnons et compagnonnes
qui l’estiment nécessaire : « Vu qu’ils
ont argumenté leurs propres choix,
ce que pendant des années beaucoup
d’autres anarchistes qui en partagent
le parcours n’ont pas trouvé opportun
de faire, rendant donc impossible tout
débat sur la question, et ayant envoyé
leur texte à une rencontre anarchiste, il
nous semble que leur intention d’ouvrir
enfin une discussion sur ces thèmes est
évidente. Ravis de leur décision, nous
entendons ici apporter notre propre
contribution.
 »

Peu après, quelques réponses
ont tenté d’en finir avec le débat et
d’autres contre-réponses, en différentes langues, à le poursuivre. Ces
notes chercheront à aborder quelques
traits des points centraux de ce débat.

Comment pourrions-nous aborder
la discussion dans le contexte local,
celui de la péninsule ibérique, sans
que cela ressemble à un lointain débat ? C’est facile, il suffit de prendre
des exemples répressifs actuels et
locaux. Récemment, plusieurs compagnons et compagnonnes ont été arrêtés dans différentes circonstances,
mais tous accusés d’appartenir à des
organisations ou à des sigles.

Par exemple, les arrestations à différents endroits dans la province de
Barcelone de cinq anarchistes en mai 2013, accusés d’apologie de terrorisme et d’appartenance à un prétendu collectif « Drapeau Noir », qui n’était probablement qu’un profil Facebook. Ils ont été libérés après plusieurs mois de détention préventive en régime FIES.

Plus tard, en novembre 2013, dans
la ville de Barcelone, cinq compagnons ont été arrêtés et accusés de
plusieurs choses, dont l’appartenance
à la FAI/FRI et aux GAC [Grupos Anarquistas Coordinados]. Les premiers acronymes sont les sigles que tout
le monde connaît déjà et que l’Union
Européenne a illégalisé il y a quelques
années ; l’autre est le sigle d’une coordination anarchiste au niveau national qui n’a aucun rapport, ni dans ses intentions, ni dans son utilisation, avec le premier, mais dans lequel la police
et le treillis judiciaire et médiatique
ont trouvé un caramel succulent.
Deux compagnons, Mónica et Francisco, sont toujours en détention préventive pour ces accusations.

Deux mois plus tard, cette fois-ci en Galice et à Ciudad Real, trois
compagnons sont arrêtés et accusés
d’appartenir à ADAI [Acción Directa
Anticapitalista Internacionalista
], un
sigle avec lequel aurait été revendiquée une attaque incendiaire contre
un cercle patronal à Vigo en décembre 2012. Après plusieurs jours de détention, ils ont été libérés.

Dans ce débat deux choses intéressantes sont avancées, qu’il conviendrait d’approfondir.

En premier lieu, la possibilité de maintenir un anonymat, pas tant pour
une question de sécurité ou d’intention consciente de ne pas vouloir
« passer à l’histoire » – parce que, en fin de compte, celui qui signe veut d’une manière ou d’une autre être
reconnu, quel que soit son motif –, mais parce que si nous pensons vraiment que la révolte et la nécessité de
la subversion n’appartiennent à personne, et encore moins à un groupe ou à une organisation, front ou fédération, et si nous pensons qu’il n’y
a pas de hiérarchies et que tout doit
être reproductible, alors pourquoi
créer plus de barrières à cela ? Si une
action, quelle qu’elle soit, n’est pas signée, c’est parce qu’elle n’appartient
à personne. Si cette action fait partie
d’un contexte concret – comme par
exemple une lutte en cours – il existe encore moins de raison pour la signer, vu que cette action appartient à la lutte en soi, à tous ceux et celles qui la partagent.

En second lieu, maintenant oui,
vient la question répressive. Comme
on l’a esquissé à travers les exemples
précédents (et ce ne sont pas les premiers), le Pouvoir tente d’utiliser des sigles afin de justifier l’existence d’une
« organisation » et de cette manière
pouvoir appliquer l’arsenal légal de
l’antiterrorisme. Pour ceux qui ne le
savent pas : l’accusation de terrorisme
durcit automatiquement les conditions de détention (avec les jours
d’isolement ou d’incommunication où
personne ne sait rien sur les incarcérés) et avalise la torture, ainsi que des mesures particulières de détention
préventive en appliquant des régimes
stricts de détention comme le FIES, la
dispersion, etc. Tout cela contre des
accusés en détention préventive, vu
que la simple accusation policière met
tout l’appareil en marche.

Le texte « L’anonymat », qui
comme on le disait a inauguré cette
tentative de débat, fait remarquer
que « Ces compagnons grecs négligent
complètement de prendre en compte
certains mécanismes répressifs, comme
par exemple l’utilisation du délit associatif, que paradoxalement et involontairement ils encouragent dans leur
fougue identitaire. Pour clarifier ce que
nous voulons dire, donnons deux exemples historiques concrets.

En Espagne, dans les dernières décennies du XIXe siècle, il y eut beaucoup
d’agitations sociales. Dans la Basse Andalousie en particulier, se multipliaient
les incendies de vignobles et de récoltes,
les coupes de bois illégales, les vols de
bétail et aussi les assassinats. A la différence de l’anarchisme catalan, alors
plus proche de positions légalistes, les
anarchistes andalous maintenaient une
certaine propension à l’action directe.
C’est dans ce cadre que la Mano Negra
fit son apparition en 1883, une fantomatique organisation anarchiste à laquelle
les autorités attribuèrent un complot
visant à tuer tous les propriétaires terriens de la région. S’il est vrai qu’elle
suscita la sympathie de nombreux anarchistes andalous, il est vrai aussi que
l’existence même de cette organisation
reste ambiguë. Les auteurs de "L’Incendie millénariste", les cangaceiros français Delhoysie et Lapierre écrivent par
exemple : "ce nom a servi à désigner
un ensemble d’actes et de sectes sans
nom. Au total, l’ensemble des procès intentés contre les anarchistes andalous dans l’affaire de la Mano Negra se solda par 300 condamnations au bagne".
 »

Au-delà de la question de savoir si
cette « signature » a été le choix réel
d’une partie des compagnons andalous ou pas, il est en tout cas certain
qu’elle a englobé d’un côté toutes les
actions sans nom accomplies au cours
de cette période, et d’un autre côté
qu’elle a servi à la magistrature pour
prononcer des peines extrêmement
lourdes contre ceux qui avaient participé aux différentes luttes sociales
(en plus de justifier de nombreuses
exécutions sommaires de subversifs).
Les auteurs des innombrables petites actions se virent donc traqués
et condamnés parce qu’accusés de
participation à une bande armée dont
ils n’avaient jamais fait partie (et qui
peut-être n’existait pas).

« Quelques années plus tard en France, se produisit un fait analogue.
Les actions menées par certains compagnons individualistes seront attribuées à une "bande à Bonnot" qui
n’existait que dans l’imagination du
journaliste qui l’a inventée. En réalité,
il n’y a jamais eu aucune bande structurée, mais seulement un milieu actif et
effervescent de compagnons. Des individus se rencontraient, s’associaient
pour une action, se séparaient, sans
aucune homogénéité. Mais le spectre
d’un "groupe organisé" fut agité par
la magistrature, et utilisé pour incriminer des dizaines de compagnons dans des délits associatifs qui prévoyaient
des peines plus importantes, et qu’il
aurait été impossible d’infliger sans
la création de ce fantasme organisatif
collectif.

Mouvement social ou "branche" du mouvement anarchiste, dans ces
deux cas les petites actions accomplies individuellement par des compa
gnons, expressions de ce bois obscur
qu’est l’anarchie, seront fagocitées
par une Organisation, par un Groupe,
qu’il soit réel ou virtuel. L’Etat a tout
intérêt à ce que cela se produise. D’un
côté, il peut diffuser l’idée qu’il n’y a
que quelques têtes brûlées qui le combattent, que toute tentative insurrectionnelle n’est que le fruit du complot
de rares subversifs contre la volonté
de très nombreux citoyens consentants, ôtant ainsi à la subversion son
caractère social et généralisable. D’un
autre côté, il peut avoir la main lourde
contre ses ennemis, augmentant les
condamnations grâce à l’utilisation du
délit associatif.
 »

Face à la référence souvent répandue que dans d’autres mouvements, comme celui pour la libération
animale, les sigles, comme c’est le
cas pour le sigle-chapeau ALF (Animal Liberation Front), ont fonctionné
comme des propulseurs à un niveau
mondial, les compagnons nous rappellent que c’est « parce que les actions
accomplies à travers le monde par ces
activistes se ressemblent, s’agissant généralement de libérations d’animaux
 ».
La différence est que les pratiques
anarchistes ne se limitent pas à un
type d’action en particulier, et tout ce
qui cherche à les limiter est contraire
à ses propres principes (autonomie,
auto-organisation, etc.).

Malgré le fait que les compagnons
grecs prétendent le contraire, il est
inévitable que l’utilisation de certains
sigles crée une hiérarchie de moyens
et de types d’action. Cela crée alors
de nouvelles divisions qui ne peuvent
qu’affaiblir. Il y a ceux qui savent faire
des choses difficiles, les durs, les dévoués. Et puis il y a le reste, ceux qui
se dédient à faire le sale boulot qui ne
rentre dans aucun genre de sigle (bien
au-delà de celui du syndicat) comme
la propagande, les manifestations etc.
Ainsi, nous qui pensons que l’anonymat donne de la force, nous la voyons
justement dans la possibilité que les
actions soient à la portée de chaque
personne, anarchiste ou pas, de tous
ceux qui les estiment utiles, nécessaires, judicieuses.

« L’anonymat élimine le droit de
propriété de l’auteur sur ce qu’il a
fait, dépersonnalise l’action en la libérant de la particularité humaine qui l’a commise. Ce faisant, il permet que l’action devienne potentiellement un acte pluriel
[...]. L’action anonyme
n’a pas de propriétaires, n’a pas de
maîtres, n’appartient à personne. Cela
signifie qu’elle appartient à tous ceux qui la partagent.
 »

Quelques points sur l’anonymat - Anonyme, mars 2015

Il y a eu jusqu’à présent différentes
contributions au débat sur l’anonymat et les revendications. Nous
sommes des compagnons de divers
endroits du monde à avoir contribué
à cette discussion actuelle, inaugurée avec les textes Lettre à la galaxie
anarchiste
et le Communiqué des compagnons des CCF pour la rencontre de Zurich. Il y a eu jusqu’alors diverses
interventions en provenance de divers compagnons et avec divers arguments, certains prenant la défense
des acronymes et des communiqués,
tandis que d’autres étaient bien plus
critiques.

Nous avons déjà diffusé dans
cette publication quelques textes qui
tentent de poser des perspectives sur
l’anonymat et l’attaque ; cette fois
nous apporterons quelques nouvelles
lignes à ce débat, découlant évidemment d’une perspective propre.

Pour commencer

Beaucoup de choses ont été dites
en faveur de l’anonymat, des compagnons argumentent que l’anonymat
est aussi une stratégie pour pouvoir
contrecarrer les coups répressifs et
d’une certaine manière éviter que ces
coups ne soient assénés en masse. De
nombreux exemples dans le monde
viennent à l’appui de cette position,
le plus récent est celui de l’Opération Pandora, qui a frappé différents
compagnons et compagnonnes dans l’Etat espagnol. Nous pouvons trouver d’autres exemples renforçant cet
argument dans le texte Notes sur un
débat en cours à propos de l’anonymat

de la revue Aversión en juin 2014, et
quelques autres lignes sont tracées
dans le texte simplement intitulé
L’anonymat. Pour notre part, nous aimerions contribuer précisément sur ce point, c’est-à-dire sur la question
légale et l’anonymat.

Un bref panorama local

Au Mexique, bien avant l’année
2007 – au cours de laquelle ont commencé à apparaître des sigles FLA ["Fronte de liberacion animal", ALF en anglais] qui, selon l’argumentaire
de ses communiqués, était presque intégralement liée à l’anarchie – la praxis anarchiste était déjà menée à partir
de l’anonymat. Des actions de sabotages non revendiquées et des expropriations, mais manifestement de
caractère anarchiste, ont été réalisées
pour la plupart par des compagnons
anarchistes antiorganisation, ainsi que
par ce qui fut une part active du mouvement anarchopunk. A la différence
d’autres endroits, celui-ci sortait en
effet de la logique CRASS pour adopter un chemin de lutte très proche
de ce que nous appelons aujourd’hui
(comme hier) l’insurrectionalisme
anarchiste. La diffusion constante de
brochures, de fanzines, de revues, de
dossiers et d’essais sur l’anarchisme
insurrectionnel faisait partie de la pratique anarchiste de ce mouvement folklorique, et a forgé les idées de
nombreux compagnons qui ont décidé de passer à l’action. Ces temps de changement de perspectives ont aussi été marqués par de nombreuses et âpres discussions et des embrouilles
(y compris physiques) avec d’autres
anarchistes du milieu fédéraliste, avec
des anarcho-pacifistes et des gens de
la scène punk autonome. Le mouvement anarchopunk qui s’est montré
extrêmement actif durant une décennie – quoique limité par son aspect
folklorique – a connu son apogée lors du contre-sommet de 2004 à Guadalajara, Jalisco ; même si les actions ont
continué par la suite.

Les sigles sont donc arrivés en 2007,
lorsque l’élan donné par ce qui était
le Front de Libération animale a déferlé sur la mouvance anarchiste diffuse qui visait au conflit quotidien et à l’attaque, avec des communiqués et des sigles de revendication. Mais cela s’est
aussi accompagné d’autres “vices” étrangers à la pensée anarchiste, tels que le culte de la personnalité si prononcé dans le mouvement de libération animale. Même si le FLA dans sa
conception universelle a toujours visé
à la spécialisation dans les méthodes
et à des objectifs partiels, il a conservé au Mexique ce qui lui a donné vie : des moyens d’attaque faciles à reproduire et l’attaque diffuse contre tout symbole en lien avec l’exploitation
animale, tout en restant limité dans
les objectifs.

Parallèlement à cette irruption du
FLA, sont aussi apparues des actions
revendiquées par de courts communiqués et sans acronyme pour les identifier, tandis que d’autres encore restaient dans l’anonymat ; mais toutes ont fait partie de la campagne de sabotages constants qui s’est exprimée de manière accrue dans la capitale du
pays. Quelques-unes de ces actions
ont accompagné activement la campagne pour la libération de Amadeu
Caselles, et d’autres ont ensuite été réalisées en solidarité avec des compagnons anarchistes grecs emprisonnés comme Giannis Dimitrakis.

Vers 2009 sont apparus les nouveaux sigles de cette époque. Durant
tout un mois, de nouvelles cellules
d’action ont fait irruption avec un discours qui, tout en suivant la ligne imposée par le FLA – revendications, sigles et cultes –, était davantage de “caractère“ anarchiste proche du projet insurrectionnel. A partir de ce moment
et jusqu’à aujourd’hui, des groupes
anarchistes sont apparus, revendiquant leur actions contre l’Etat-Capital ou en solidarité avec les compagnons
en prison ; mais aussi générant toute
sorte de débats à l’intérieur du mouvement, y compris sur l’anonymat, les revendications et les sigles.

Finalement, beaucoup de ces
groupes anarchistes d’action sont
retournés dans l’anonymat d’où ils
étaient sortis et ont ainsi poursuivi
leur activité, comme plusieurs d’entre
eux l’ont affirmé dans des entrevues
accordées au compagnon Gustavo Rodríguez pour le livre Que se ilumine la noche.

Notre perspective sur l’anonymat

Même si ce texte est écrit à titre individuel-collectif, nous pouvons dire
qu’au Mexique la perspective de
l’anonymat dans son sens général est
toujours restée loin des arguments de
type légal. Premièrement pour une
question de principes, mais aussi pour
une question d’expérience propre et
de contextes locaux.

Pour une question de principes,
parce que nous pensons qu’en tant
qu’anarchistes nous ne pouvons (ni ne
voulons) baser notre analyse, notre pratique, notre manière de penser sur les cadres légaux du système, pas plus
que nous ne voulons nous calquer sur
l’agenda de l’Etat. Ainsi, nous voyons
pour notre part dans l’anonymat une
manière de mettre en pratique l’agir
anarchiste de manière plus cohérente
avec nos perspectives. Bien qu’à certains moments nous ne doutions pas qu’un communiqué aide à clarifier l’angle de l’action, nous pensons que l’action anonyme rompt avec toutes
sortes de limites et de représentativité qui se cachent derrière n’importe quel sigle. Nous ne représentons rien
à part nous mêmes en tant qu’individus, et l’action anonyme est le reflet des intentions que la révolte s’étende
à des niveaux généralisés sans que ne
se créent ni spectateurs, ni acteurs
principaux.

C’est pourquoi l’anonymat dont
nous parlons se fonde dans notre
perspective sur l’éthique, la théorie
et la praxis anarchistes, et non sur
une simple question stratégique qui,
pire encore, se baserait sur les mouvements du pouvoir. Nous ne sommes
pas téméraires, mais nous ne pensons
pas non plus qu’en ne revendiquant
pas les actions ou en n’utilisant pas
de sigles, nous sommes à l’abri de la
répression de l’Etat-Capital qui peut
nous toucher. C’est précisément
parce que nous refusons de plonger
dans la clandestinité comme optique
de lutte et que nous ne voulons pas
nous noyer dans l’isolement que cela
représente ; et parce qu’au contraire
nous concevons la pratique anarchiste
comme intégrale, que nous sommes
toujours exposés. L’autre face de cette médaille que nous souhaitons
souligner, c’est que la clandestinité – en tant que pratique représentative de la lutte qui s’appuie sur des sigles – ne représente pas plus une protection face aux coups répressifs, surtout
parce que nous savons bien que plus
tu t’éloignes du regard du policier sur
la mouvance, plus tu te rapproches du
choc frontal avec la police
.

Ainsi, nous cherchons à maintenir
l’anonymat qui accompagne les actions et autres interventions en partant de la perspective de l’éthique
anarchiste, selon le principe des
moyens en accord avec les fins, en
évitant de mesurer notre agir selon
ce que nous offre l’Etat-Capital : la
répression. L’anonymat vise aussi à
la reproductibilité des actions de sabotage, c’est une expression d’individualisme, cela signifie ne représenter personne et maintenir une iconoclastie caractéristique des anarchistes ; mais l’action est aussi anonyme parce
que nous voulons qu’elle soit réappropriée en tant qu’acte par quiconque souhaite le faire pour la mettre en pratique, plutôt que de la récupérer pour ensuite sortir un communiqué en la dotant d’une supposée “perspective” (tout à fait propre, personnelle et limitée), ainsi de que de raisons souvent
étrangères à la révolte des exploités
pour leur liberté ; il existe une différence substantielle entre se réapproprier une action et la récupérer.

Pour une question de contexte,
nous dirions qu’au Mexique, nous
n’avons jamais fait l’expérience d’un
coup répressif massif qui tente de lier
les compagnons à une quelconque organisation représentative, anarchiste ou pas. Ce n’est pas qu’il n’y en ait pas,
vu que le territoire mexicain est plein
d’organisations armées, de groupes
d’action anarchiste plus ou moins
stables, de guérillas de toute sorte,
de groupes d’autodéfense armés, etc.
Il ne serait pas difficile pour le pouvoir de porter un coup répressif et de chercher à mettre en relation ceux
qu’il frappe avec quelque organisation
insurgée, anarchiste ou marxiste-léniniste, mais ce n’est pas quelque chose que nous ayons vécu en particulier.

Nous n’assurons pas non plus
qu’après une opération du style Pandora, nous ne commencerons pas à voir que l’anonymat a aussi d’autres
fondements, d’autant plus que nous
avons déjà entendu dire par d’autres
anarchistes, agglutinés dans des organisations de synthèse, que les revendications ne font qu’entrainer la répression. Mais en tant qu’anarchistes, nous préférons avant tout déterminer
notre vie et notre lutte selon le critère
de l’éthique et pas selon la politique
ou la simple stratégie ; pour nous,
l’anonymat fait partie intégrante de
cette éthique de l’être anarchiste.

Pour autant, nous respectons la perspective selon laquelle de nombreux compagnons voient dans l’anonymat une manière d’éluder des actes répressifs à venir.

Sur les communiqués

Même si nous pensons qu’à certains moments un texte puisse venir
à propos pour pouvoir donner plus de clarté aux actions, nous soutenons que ce qui est complémentaire avec
l’action anonyme, c’est la diffusion
quotidienne de la pensée anarchiste à
travers tout type de propagande, mais
aussi à travers notre propre vie qui
est l’authentique champ de la guerre
sociale
. C’est aussi là que nous trouvons une rupture, aussi bien avec les divisions des tâches qu’avec des théories du double niveau ; précisément parce que, comme les compagnons de
Aversión, nous pensons que l’action
anonyme et le fait de ne pas revendiquer les actions sous des acronymes rompent radicalement avec les nouvelles divisions qui surgissent de par la
représentativité donnée par les sigles.
Il est vrai qu’à des moments donnés
certaines actions ont besoin d’une clarification, mais il est tout aussi vrai – en évitant de tomber dans des généralisations – que l’anarchie insurrectionnelle a presque perdu sa caractéristique informelle et s’est vue réduite à une accumulation de communiqués
pompeux, de déclarations de principes, de prisonnierisme, d’autodéfinitions terroristes et autres catégories
imposées par l’Etat, de glorifications
de personnages de l’aile autoritaire du
marxisme-léninisme revendiqués non
pas pour leur pensée mais seulement
pour leur action..., de mots desquels
n’émane aucun projet de subversion
de l’ordre existant, mais au contraire
le reflet d’un grand besoin de représentativité et de mythification.

Pour nous, il est clair que la solidarité et l’attaque sont urgentes, tout
le reste n’est que prétexte, mais cela ne nous empêche pas pour autant de continuer à susciter la discussion
entre compagnons affines à un projet
local et international de destruction
de l’Etat-Capital. La solidarité avec les
compagnons en prison et pour la destruction de toutes les prisons, est la lutte elle-même.

Mexique, mars 2015

Sources initiales :
– Letter to the anarchist galaxy / Lettre à la galaxie anarchiste (Act for freedom, 22 novembre 2011 - la version en français a été corrigée pour cette brochure)
– Do not say that we are few ; just say that we are determined /
Μη λες πως είμαστε λίγοι· πες μονάχα ότι είμαστε αποφασισμένοι (Contra info, 29 novembre 2012)
– L’anonimato (Indymedia Athènes, 31 août 2013)
– Seamos peligrosxs... por la difusión de la Internacional Negra /
Να γίνουμε επικίνδυνοι ...για τη διάχυση της Μαύρης Διεθνούς (Contra info, 5 janvier 2014)
– Appendix to an aborted debate on anonymity and attack (Contra info, 26 mars 2014)
– Anotaciones sobre un debate en curso acerca del anonimato (Aversión, publicación anarquista, Península ibérica, n°11, juin 2014)
– Apuntes sobre el anonimato(Negación, Mexico, n°6, mars 2015)