BROCHURES

Queer Ultra Violence

Introduction

Ceci est une traduction d’extraits du livre "Queer Ultra Violence : Bash Back ! Anthology" publié en 2011 par Ardent Press aux États-Unis, anthologie du mouvement queer insurrectionnaliste Bash Back !, compilée par Fray Baroque et Tegan Eanelli. Si les cellules Bash Back ! n’ont été actives qu’entre 2007 et 2010, avant leur auto-dissolution face à la menace de récupération, le mouvement anarcho-queer insurrectionnaliste est plus que jamais vivant en Amérique du nord, rampant de la côte Est à la côte Ouest, s’immisçant dans les mouvements sociaux, respirant l’air de la baie de San Francisco et de la commune d’Oakland, explosant lorsqu’un nombre suffisant de visages qui le portent se rassemble dans une même ville, comme pour un 1er mai.

Les communiqués et les essais compilés dans le livre parlent de transpédégouines, de luttes contre nos ennemis et contre l’assimilation, de vengeance, de mode, de beauté, de criminalité, de flamboyance, de solidarité et de tant d’autres choses, mais ils abordent surtout la question de la violence.

« Les queers sont marquéEs comme des victimes tandis que la violence n’est jamais vue que comme l’outil des maîtres. Le projet anarcho-queer incarné par Bash Back ! est avant tout un refus du statut de victime et une réappropriation de la violence qui nous a été enlevée par l’idéologie progressiste et utilisée contre nous par nos agresseurs et par l’État. Le tournant opéré par Bash Back ! lors de sa rupture avec celleux qui ont refusé de reconnaître l’importance de cette réappropriation a été crucial. Il a permis de solidifier et de construire la cohérence de la tendance queer insurrectionnelle autour de la question de la violence... »

Parce que l’anarchie totale passe par l’anéantissement de l’hétéropatriarcat et de la rigidité du genre et de la sexualité, un crew de trois transpédégouines fabuleuses, Lip Stitchiz, Snappy Bitch et Tranny Doggy, ont traduit les textes qui suivent pour les partager avec vous, et travaillent encore à la traduction du livre dans son in- tégralité, pour votre plus grand plaisir.

Violemment vôtre,

La Bande à Cris-tea
(labandeacristea at riseup point net)
septembre 2012

Vers la plus queer des insurrections

Par le gang Mary Nardini

I

CertainEs liront « queer » comme synonyme de « gay et lesbienne » ou « LGBT ». Cette lecture est inadéquate. Alors que celleux qui s’intègrent le mieux dans les constructions de « L », « G », « B » ou « T » pourraient tomber dans les limites discursives du queer, le queer n’est pas une zone d’occupation stable. Le queer n’est pas simplement une autre identité qui peut être punaisée sur une liste de catégories sociales nettes, ni la somme quantitative de nos identités. Il s’agit plutôt de la position qualitative de l’opposition aux présentations de la stabilité – une identité qui problématise les limites maîtrisables de l’identité. Le queer est un territoire en tension, défini en opposition au récit dominant du patriarcat blanc-hétéro-monogame, mais aussi en affinité avec touTEs cELLeux qui sont marginaliséEs, exotiséEs et oppriméEs. Le queer, c’est ce qui est anormal, étrange, dangereux. Le queer implique notre sexualité et notre genre, mais il va bien au-delà. Il incarne notre désir et nos fantasmes, et bien plus encore. Le queer est la cohésion de tout ce qui est en conflit avec le monde hétérosexuel capitaliste. Le queer est un rejet total du régime de la Normalité.

II

En tant que queers nous comprenons la Normalité. La Norme, c’est la tyrannie de notre condition ; reproduite au sein de toutes nos rela- tions. La normalité est violemment réitérée à chaque instant, chaque jour. Nous comprenons la Normalité en tant que Totalité. La Totalité étant l’interconnexion et l’imbrication de toute oppression et misère. La Totalité, c’est l’État. C’est le capitalisme. C’est la civilisation et l’empire. La totalité, c’est la crucifixion sur le poteau d’une clôture [1]. C’est le viol et l’assassinat aux mains de la police. C’est l’injonction au « passing hétéro » et le rejet des « grosses » et des « Fems ». C’est Queer Eye for the Straight Guy [2]. Ce sont les brutales leçons infligées à cELLeux qui ne peuvent pas atteindre la Norme. Ce sont toutes nos formes d’auto-censure, c’est la haine apprise et intégrée de nos corps. Nous ne comprenons que trop bien la Normalité.

Quand nous parlons de guerre sociale, nous le faisons parce qu’une pure analyse de classe ne nous suffit pas. Une vision marxiste du monde économique fait-elle sens pour un survivant de bashing [3] ? Pour unE travailleurEUSE du sexe ? Pour unE adolescentE sans-abri, en fugue ? Comment une analyse de classe, comme seul paradigme révolutionnaire, peut-elle promettre la libération à cELLeux d’entre nous qui avons entrepris le voyage au-delà des genres et des sexualités qui nous ont été assignés ? Le prolétariat en tant que sujet révolutionnaire marginalise touTEs cELLeux dont les vies ne rentrent pas dans le modèle du travailleur hétérosexuel.

Lénine et Marx n’ont jamais baisé comme nous.
Il nous faut quelque chose d’un peu plus profond – prêt à montrer les crocs et déchiqueter toutes les subtilités de notre misère. Autrement dit, nous voulons réduire en cendres la domination sous toutes ses formes diverses, variées et entrecroisées.
Cette lutte intrinsèque à toute relation sociale : voilà ce que nous nommons guerre sociale.
C’est à la fois le processus et la condition d’un conflit avec cette totalité. C’est à la fois le processus et la condition d’un conflit avec cette totalité, contre cette totalité – contre la normalité. Par « queer », nous comprenons « guerre sociale ». Et quand on parle de queer en tant que conflit contre toute domination, on le dit sérieusement.

III

Voyez-vous, nous avons toujours été l’autre, l’étranger, le criminel. L’histoire des queers dans cette civilisation a toujours été le récit de la déviantE sexuelLE, de l’inférieurE psychopathe congénitalE, le/a traître, le/a monstre, l’imbécile amoralE. Nous avons été excluEs, reléguéEs à la frontière du travail, des liens familiaux. Nous avons été recluEs dans des camps de concentration, contraintEs à l’esclavage sexuel, emprisonnéEs.

Les personnes normales, straight [4], la famille américaine, se sont toujours construites en opposition aux queers. Qui est straight n’est pas queer. Qui est blanc n’est pas racisé. Qui est en bonne santé n’a pas le VIH. Qui est homme n’est pas femme. Les discours de l’hétérosexualité, de la blancheur et du capitalisme se reproduisent en modèle de pouvoir. Pour le reste d’entre nous, c’est la mort.

Dans son œuvre, Jean Genet affirme que la vie d’un queer est celle de l’exil – que ce monde dans son intégralité est conçu pour nous marginaliser et nous exploiter. Il pose le queer comme criminel. Il glorifie l’homosexualité et la criminalité comme les plus belles et délicieuses formes de conflit avec le monde bourgeois. Il décrit les mondes secrets de la rébellion et de la joie incarnées par les criminels et les queers.

Selon Genet, « Exclu par ma naissance et par mes goûts d’un ordre social qui me refusait je n’en distinguais pas la diversité. (...) Rien au monde n’était insolite : les étoiles sur la manche d’un général, les cours de la Bourse, la cueillette des olives, le style judiciaire, le marché du grain, les parterres de fleurs... Rien. Cet ordre redoutable, redouté, dont tous les détails étaient en connexion exacte avait un sens : mon exil. »

VI

On défonce une tapette parce que sa présentation de genre est beaucoup trop fem [5]. Un homme trans précaire n’a pas les moyens de se payer ses hormones salvatrices. UnE travailleurEUSE du sexe est assassinéE par son client. Une personne genderqueer [6] est violée parce qu’ielle [7] avait juste besoin d’une « bonne baise » pour être remisE dans le « chemin straight » [8]. Quatre lesbiennes noires sont envoyées en prison pour avoir osé se défendre contre un mec hétéro agresseur [9]. Les flics nous agressent dans la rue et les compagnies pharmaceutiques détruisent nos corps car nous n’avons pas un centime à leur donner.

Nous, queers, éprouvons, directement dans nos corps, la violence et la domination de ce monde. Classe, race, genre, sexualité, validité ; tandis que souvent, ces catégories d’oppression interdépendantes et imbriquées se perdent dans l’abstraction, chez les queers chacune d’elle doit être comprise physiquement. Nos corps et nos désirs nous ont été dérobés, mutilés et revendus sous la forme d’un modèle de vie que nous ne pourrons jamais incarner.

Foucault dit que par « pouvoir, il faut comprendre d’abord la multiplicité des rapports de force qui sont immanents au domaine où ils s’exercent, et sont constitutifs de leur organisation ; le jeu qui par voie de luttes et d’affrontements incessants les transforme, les renforce, les inverse ; les appuis que ces rapports de force trouvent les uns dans les autres, de manière à former chaîne ou système, ou, au contraire, les décalages, les contradictions qui les isolent les uns des autres ; les stratégies enfin dans lesquelles ils prennent effet, et dont le dessin général ou la cristallisation institutionnelle prennent corps dans les appareils étatiques, dans la formulation de la loi, dans les hégémonies sociales.

Nous faisons l’expérience de la complexité de la domination et du contrôle social amplifié par l’hétérosexualité. Lorsque la police nous tue, nous voulons sa mort, à son tour. Lorsque les prisons entravent nos corps et nous violent car nos genres se résistent à être contenus de la sorte, nous voulons bien sûr les brûler, jusqu’à la dernière. Quand les frontières sont érigées pour construire une identité nationale qui exclut les personnes racisées et les queers, nous ne voyons qu’une solution : réduire en cendres toutes les nations, toutes les frontières.

VII

La perspective des queers au sein du monde hétéronormatif est un prisme à travers lequel nous pouvons critiquer et attaquer l’appareil du capitalisme. Nous pouvons analyser les façons dont la médecine, le système pénitentiaire, l’Eglise, l’Etat, le mariage, les médias, les frontières, l’armée et la police sont utilisés pour nous contrôler et nous détruire. Mais surtout, nous pouvons utiliser ces cas pour articuler une critique cohérente de toutes les modalités de notre aliénation et domination.

Le queer est une position de départ pour attaquer la norme – et même une position de départ pour comprendre et attaquer les modes de reproduction et de réitération de la norme. En déstabilisant et problématisant la normalité, nous pouvons déstabiliser et mettre à mal la Totalité.

L’histoire des queers organiséEs a été portée par cette position. Les personnes les plus marginaliséEs – les personnes trans, les personnes racisées, les travailleurEUSEs du sexe – ont toujours été les catalyseurs des émeutes explosives de la résistance queer. Ces explosions ont été associées à une analyse radicale affirmant sans concession que la libération des personnes queers est intrinsèquement liée à l’anéantissement du capitalisme et de l’État. Il n’est donc pas étonnant que les premières personnes à se prononcer publiquement sur la libération sexuelle dans ce pays étaient anarchistes, ou que cELLeux qui ont lutté au siècle dernier pour la libération queer ont lutté simultanément contre le capitalisme, le racisme, le patriarcat, et l’empire. C’est notre histoire.

VIII

Si l’histoire prouve quelque chose, c’est que le capitalisme a la fâcheuse tendance à récupérer et à pacifier les mouvements sociaux radicaux. Cela fonctionne en fait assez simplement. Un groupe gagne des privilèges et du pouvoir au sein d’un mouvement, et peu de temps après trahit ses camarades. Quelques années après Stonewall [10], les hommes blancs, gays, bourgeois avaient complètement marginalisé touTEs cELLeux qui avaient rendu leur mouvement possible, et abandonné leur révolution avec eLLeux.

Elle est bien loin l’époque où être queer signifiait le conflit direct avec les forces de contrôle et de domination. A présent, tout n’est que stagnation et stérilité absolue. Comme toujours, le Capital a récupéré les queens des rues jetteuses de pierres pour les changer en politicienNEs et activistes propretTEs. Aussi bien qu’on trouve des log-cabin republicans [11], on utilise « stonewall » pour qualifier des démocrates gay. Il y a des boissons énergétiques gay et une chaîne de télévision « queer » qui livre une guerre sans merci contre les esprits, les corps, et l’estime de soi de la jeunesse influençable. L’establishment politique « LGBT » est devenu une force d’intégration, de gentrification, de capital, et de pouvoir d’Etat. L’identité gay est devenue à la fois un produit commercialisable et un dispositif de retrait de la lutte contre la domination.

À présent, ils ne critiquent pas le mariage, l’armée, ou l’Etat. Au contraire, des campagnes sont menées en faveur de l’intégration des queers en leur sein. Leur politique consiste à défendre ces si néfastes institutions, plutôt qu’à chercher à les anéantir. « Les gays peuvent tuer des pauvres dans le monde aussi bien que les hétéros ! » « Les gays peuvent tenir les rênes de l’État et du capital aussi bien que les hétéros ! » « Nous sommes comme vous ».

Les intégrationnistes ne veulent rien de moins que construire l’homosexuel comme un être normal – blanc, monogame, riche, avec 2,5 enfants, un 4x4 et un pavillon de banlieue. Cette construction, bien sûr, reproduit la stabilité de l’hétérosexualité, la blancheur, le patriarcat, la binarité de genre, et le capitalisme lui-même.

Si nous voulons vraiment pulvériser cette totalité, nous devons créer la rupture. Nous ne devons pas être intégréEs dans les institutions du mariage, de l’armée, ou de l’Etat. Nous devons y mettre fin. Finis les politicienNEs gays, les PDG gays, et les flics gays. Nous devons rapidement et immédiatement creuser un large fossé entre la poli- tique d’intégration et la lutte pour la libération.

Nous devons redécouvrir notre héritage, celui des émeutes, en tant qu’anarchistes queers. Nous devons détruire les constructions de la normalité, et les remplacer par une position basée sur notre aliénation de cette normalité, capable de la démanteler. Nous devons utiliser ces positions pour fomenter la rupture, non seulement par rapport au courant intégrationniste dominant, mais aussi par rapport au capitalisme lui-même. Ces positions peuvent devenir les outils d’une force sociale prête à créer une rupture complète avec ce monde.

Nos corps sont nés en conflit avec cet ordre social. Nous devons approfondir ce conflit et le propager.

IX

Susan Stryker écrit que « l’État agit pour réguler les corps, à petite et à grande échelle, en les empêtrant dans des normes et des attentes qui déterminent quels types de vie sont considérés viables ou utiles et en fermant l’espace de possibilité et de transformation imaginative où la vie des gens commence à dépasser et à échapper à l’utilisation que l’Etat veut en faire. »

Nous devons créer un espace où le désir peut s’épanouir librement. Cet espace, bien sûr, exige un conflit avec cet ordre social. Désirer, dans un monde structuré de façon à confiner le désir, est une tension que nous vivons quotidiennement. Nous devons comprendre cette tension afin d’acquérir de la puissance à travers elle – nous devons la comprendre pour qu’elle puisse déchirer notre isolement.

Cet espace, né de la rupture, doit défier l’oppression dans son intégralité. Cela va bien sûr de pair avec la négation totale de ce monde. Nous devons devenir des corps en révolte. Nous devons nous plonger à corps perdu dans l’exercice du pouvoir. Nous pouvons apprendre la force de nos corps dans la lutte pour conquérir l’espace de nos désirs. C’est par le désir que nous acquerrons le pouvoir de détruire non seulement ce qui nous détruit, mais aussi ceLLeux qui aspirent à nous transformer en une imitation gay de ce qui nous détruit. Nous devons être en conflit avec les régimes de la normalité. Cela signifie être en guerre contre tout.

Si nous voulons un monde sans contrainte, nous devons réduire ce monde en poussière. Nous devons vivre au-delà de toute mesure, au-delà de l’amour et du désir, des manières les plus dévastatrices qu’il soit. Nous devons arriver à comprendre le sentiment de la guerre sociale. Nous pouvons apprendre à être une menace, nous pouvons devenir la plus queer des insurrections.

X

Pour être tout-à-fait clair :

Nous avons ressenti un tel désespoir de ne jamais pouvoir atteindre le niveau culturel et vestimentaire des cinq gays de Queer Eye for the Straight Guy. Brokeback Mountain nous a laissé indifférentEs. Nous avons beaucoup trop longtemps baissé la tête dans les couloirs. Le mariage ou l’armée, on n’en a rien à branler. Mais, oh oui, nous avons fait du sexe, super chaud, partout, dans toutes les positions, surtout celles qui nous étaient interdites, et c’est clair, il ne vaut mieux pas que les autres garçons de l’école l’apprennent. Et puis quand j’avais seize ans une petite brute de l’école m’a poussé et m’a traité de PD. Je lui ai mis mon poing dans la gueule. Le contact de mon poing avec son visage était bien plus sexy et libérateur que tout ce que MTV a jamais offert à notre génération. Le liquide pré-éjaculatoire du désir aux lèvres, dès lors, j’ai su que j’étais anarchiste.
En bref, ce monde n’a jamais été suffisant pour nous. Nous lui disons, « nous voulons tout, connard, essaie donc de nous arrêter ! »

L’OBSCENITE, C’EST NOTRE POLITIQUE !
L’OBSCENITE, C’EST NOTRE VIE !

Intimité criminelle

Par un gang de Queers criminels

Parce que la nuit appartient aux amantEs.
Parce que la nuit nous appartient.

Patti Smith

DE LA MORTALITE

Vivre dans cette culture, c’est être mort, nu. La mortalité c’est l’affect et l’aspiration à être un membre de l’ordre social dominant. C’est la relation sociale lorsque la vie est réduite au commerce et au capital. Elle est partout : chez celleux qui marchent dans la rue sans jamais croiser le regard de l’autre, dans les échanges de services, dans les rayons d’une grande surface et sur les bancs de l’église. Dans le capital, dans l’hétéronormativité, dans le droit, dans la morale – partout, c’est la logique de la mort.

L’impensabilité de nos désirs est réitérée à maintes reprises. Le pouvoir et le contrôle sont inscrits dans nos corps. Qu’est-ce que la passion ? Le désir ? L’aventure ? Le jeu ? Qu’est-ce, si ce ne sont des slogans accrocheurs pour publicités. Notre amour et nos appétits et nos corps mêmes sont définis par cette culture. Le capital est écrit dans nos corps. Nous n’osons pas rêver. Comment pourrions-nous même concevoir de vouloir plus ?

Et les agents et les efforts du biopouvoir - les bottes des agresseurs de queers, les caméras de surveillance panoptique omniprésentes, accompagnées des gyrophares bleus, des sirènes et des flingues de la police, les campagnes pour le mariage gay et le service militaire, les douleurs persistantes de la monogamie, et ces mannequins galbés, ad nauseam – sont partout érigés en points de contrôle qui garantissent l’impossibilité de toute alternative. La vie, mise à nu, n’est rien de plus qu’une lutte pour la survie à l’état brut – banale, froide, engourdissante. Pourrait-ce être plus flagrant ? L’hétéro-capitalisme, cette culture, cette totalité : ils veulent nous détruire.

PRENDRE ET PARTAGER :
DE L’OBTENTION DE CE QUI NOUS REVIENT

Les rouages du contrôle ont rendu notre existence illégale. Nous avons enduré la criminalisation et la crucifixion de nos corps, de notre sexe, de nos genres indisciplinés. Raids, chasses aux sorcières, bûchers. Nous avons occupé l’espace des déviants, des putes, des pervers, et des abominations. Cette culture nous a rendu criminelLEs, et bien sûr, à notre tour, nous avons dédié nos vies à la criminalité. Dans la criminalisation de nos plaisirs, nous avons trouvé le plaisir inhérent au crime ! Alors qu’on nous déclarait hors-la-loi pour qui nous sommes, nous avons découvert que nous sommes effectivement des putains de hors-la-loi !

Nombreux sont ceux qui accusent les queers d’être responsables du déclin de cette société –et nous en sommes fierEs. Certains croient que nous avons l’intention de réduire cette civilisation et son tissu moral en lambeaux—et ils ont bien raison. On nous décrit souvent comme dépravéEs, décadentEs, et révoltantEs – mais ils n’ont encore rien vu.

Soyons clairEs : Nous sommes des anarchistes queers et criminels, et ce monde ne nous suffit pas, et ne nous suffira jamais. Nous voulons anéantir la morale bourgeoise et réduire ce monde en poussière.
Nous sommes là pour détruire ce qui nous détruit.

Parlons-donc de révolte. Nous traçons la lignée de notre criminalité queer et nos dess(e)ins de disparition de l’ordre social. Et quel dé- lice, que ce nectar que nous buvons : pirates lesbiennes des mers déchaînées, émeutièrEs queers qui incendient les voitures de flics, sex parties sur les ruines de l’industrialisme, braqueurEUSEs de banque arborant des triangles roses, réseaux d’aide mutuelle entre les travailleurEUSEs du sexe et les voleurEUSEs, gangs de trannyfags [12] prêtes à en découdre. On nous a assuré que chaque jour pouvait être le dernier. Nous avons donc choisi de vivre comme si notre vie était sans lendemain. À notre tour, nous faisons la promesse que les jours de l’existant sont comptés.

Dans notre révolte, nous développons une forme de jeu : nous expérimentons l’autonomie, la puissance et la force. Nous n’avons rien déboursé pour ces habits et nous payons très rarement pour notre nourriture. Nous volons sur nos lieux de travail et nous nous prostituons pour avoir de quoi vivre. Nous baisons en public et nous n’avons jamais joui si fort. Nous partageons nos conseils et escroqueries entre ragots et préliminaires. Nous avons pillé des lieux jusqu’à la moelle et partagé le butin dans la joie. Nous détruisons des choses la nuit et nous marchons main dans la main en sautillant sur le chemin du retour. Nous faisons sans cesse grandir nos structures de soutien informel et nous serons toujours là les unEs pour les autres. Par nos gang-bangs, nos émeutes, et nos hold-up, nous articulons la collectivité et l’approfondissement de ces ruptures.

DE L’INTIMITE CRIMINELLE,
DE LA FABRICATION DE MONDES,
ET DU DEVENIR N’IMPORTE QUOI

L’extase et l’électricité du crime est indéniable. Nous avons ressenti une si douce montée d’adrénaline lorsque nous avons échappé aux vigiles et que nous nous sommes sucé la bite/le dicklit/le clito dans le bus. Et quelle plus grande sensation d’être en vie que celle d’un marteau qui brise la façade du capital de son poids. Le crime m’aide à sortir du lit chaque matin.

Nous, queers et autres insurgéEs, avons développé ce que les gens bien comme il faut pourraient appeler une intimité criminelle. Nous explorons la solidarité matérielle et affective entretenue parmi les bandits et les rebelles. Dans notre obstruction à la loi, nous avons illégalement découvert notre beauté réciproque. En dévoilant nos désirs à nos complices, nous avons appris à nous connaître bien plus intimement que la légalité ne pourrait jamais le permettre. Dans le désir, nous produisons le conflit. Et dans le conflit avec le capital, nous avons pu trouver une échappatoire à l’ abrutissement de nos vies. Le discours de notre gang, c’est le conflit.

Le pouvoir réel exprimé dans nos crimes ne réside ni dans les dommages infligés à nos ennemis ni même dans les diverses améliorations de nos conditions matérielles (même si nous y prenons également plaisir). Le pouvoir que nous exprimons réside dans les différents empowerments [13] et les relations que nous créons. Par le sexe et l’attaque –lorsque nous retirons nos masques et que nous partageons la même cachette pour notre pile de briques - nous étendons les possibilités de notre affinité. Par notre crime, nous créons de nouvelles relations dynamiques d’intimités criminelles. Par ces possibilités, nous apprenons comment nous pourrions, ensemble, réduire ce monde en cendres.

Nous devons nous efforcer de devenir des corps sans organes. ChacunE de nous est un réservoir virtuel de tout ce que nous sommes capables de devenir—nos désirs, affects, puissance, manières d’agir, et l’infinité de nos possibles. Afin d’incarner et d’activer ces possibilités, nous devons expérimenter comment nos corps interagissent avec d’autres. Ensemble, nous commettons des crimes afin de pou- voir dévoiler notre devenir criminel.

Nous ne proposons les mots « criminel » ou « queer » ni en tant qu’identités, ni en tant que catégories. Criminalité. Queer. Voilà des outils pour se révolter contre l’identité et la catégorie. Voici nos lignes de fuite hors de toute contrainte. Nous sommes en conflit avec tout ce qui restreint le moindre désir. Nous devenons n’importe quoi. Notre unique point commun, c’est notre haine de tout ce qui existe. Lorsqu’elle est commune, une telle révolte du désir ne peut jamais être intégrée à une forme étatique.

Dans les médias, les beaux-parleurs de droite invoquent l’imagerie d’une « guerre culturelle », menée entre la société civile d’un côté et les queers de l’autre. Nous rejetons ce modèle de guerre. Notre guerre est une guerre sociale. Le lien entre domination et société de classes est omniprésent. Pourtant, les ruptures et les points de conflit sont également omniprésents. C’est au sein de ces fissures que nous existons dans la rébellion – nous, les queers, les criminels : peu importe.

Nos paroles obscènes et nos murmures nocturnes sont un langage secret. Notre langue de voleurEUSEs et d’amantEs est étrangère à cet ordre social, mais porte les notes les plus douces aux oreilles des rebelles. Ce langage révèle notre potentiel à fabriquer des mondes. Notre conflit est l’espace où nos nouveaux alter-egos peuvent fleurir. Par l’organisation de notre univers secret sous le signe de l’abondance partagée et de la possibilité collective-explosive, nous construisons un monde nouveau fait d’émeutes, de gang-bangs, et de décadence.

Le vêtement des forçats est rayé rose et blanc. Si, commandé par mon cœur l’univers où je me complais, je l’élus, ai-je le pouvoir au moins d’y découvrir les nombreux sens que je veux : il existe donc un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. Que j’aie à représenter un forçat – ou un criminel – je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. Vers ce qu’on nomme le mal, par amour j’ai poursuivi une aventure qui me conduisit en prison. S’ils ne sont pas toujours beaux, les hommes voués au mal possèdent les vertus viriles. D’eux-mêmes, ou par le choix fait pour eux d’un accident, ils s’enfoncent avec lucidité et sans plaintes dans un élément réprobateur, ignominieux, pareil à celui où, s’il est profond, l’amour précipite les êtres. Les jeux érotiques découvrent un mal innommable que révèle le langage nocturne des amants. Un tel langage ne s’écrit pas. On le chuchote la nuit à l’oreille, d’une voix rauque. A l’aube on l’oublie. Niant les vertus de votre monde, les criminels désespérément acceptent d’organiser un univers interdit. Ils acceptent d’y vivre. L’air y est nauséabond : ils savent le respirer. Mais – les criminels sont loin de vous – comme dans l’amour ils s’écartent et m’écartent du monde et de ses lois. Le leur sent la sueur, le sperme et le sang. Enfin, à mon âme assoiffée et à mon corps il propose le dévouement. C’est parce qu’il possède ces conditions d’érotisme que je m’acharnai dans le mal. (...) Dans ce journal je ne veux pas dissimuler les autres raisons qui me firent voleur. (...) Avec un soin maniaque, « un soin jaloux », je préparai mon aventure comme on dispose une couche, une chambre pour l’amour : j’ai bandé pour le crime.
Jean Genet, Journal du Voleur.

"L Enfer n’a de Furie plus grande" : Chronologie de l’insurrection Genderfuck

Par Gender Mutiny [14]

L’Enfer n’a de Furie plus grande
que celle d’une drag queen méprisée.

Sylvia Rivera

La chronologie qui suit n’a guère besoin d’introduction : les actions de touTEs ces émeutièrEs parlent d’elles-mêmes. Il suffit de dire que cette petite chronologie tente de répondre modestement à une erreur dans les idées reçues sur l’insurrection, selon laquelle l’insurrection serait « macho », masculine, ou qu’elle renforcerait les normes de genre. Elle tente également de contrer une autre erreur dans la chronologie communément admise de la résistance queer et trans – selon laquelle "Stonewall marqua le début".

Tout d’abord, un commentaire sur la langue. Des termes utilisés anachroniquement ne parviendront pas à refléter comment ces individus et collectifs s’auto-définissaient. En outre, nous ne disposons d’aucun témoignage de ces émeutièrEs, mis à part ceux de quelques participantEs de Stonewall et de Compton. Dans tous les cas, la langue nous fera historiquement défaut dans l’évocation d’événements qui s’étalent sur une si longue période, en divers lieux et au sein de cultures différentes. Nous choisissons donc simplement de parler d’insurrection genderfuck [15]. Cela sonne bien à nos oreilles.
Genderfuck est un terme actif : il évoque une force qui va à l’encontre de la norme de genre. Ce qui est plus intéressant pour nous que d’autres termes qui sont passifs et parlent d’identité, qui tentent de figer et borner la transgression de genre à quelques individus d’exception.
Notre visite commence en Grèce, berceau de la démocratie et lieu de la plus récente et massive insurrection contre le faux espoir de la démocratie...

390
À Thessalonique, en Grèce, Butheric, commandant de la milice, arrêta un artiste de cirque populaire sous le coup d’une nouvelle loi qui punissait « l’effeminité masculine ». Les habitants de Thessalonique, qui aimaient l’artiste, se rebellèrent et tuèrent Burtheric. En réponse à l’insurrection, les autorités rassemblèrent et massacrèrent 3000 personnes.

1250
Dans le sud de la France, une petite troupe d’hommes travestis entrèrent en se pavanant en la demeure d’un riche propriétaire terrien. Tout en chantant « nous voulons le beurre et l’argent du beurre ! », ielles ignorèrent les protestations de la maîtresse de maison tandis qu’ielles pillaient la propriété.

1450-51
C’était l’époque de la rébellion de Cade dans le Kent et l’Essex, en Angleterre. Menés par les « serviteurs de la Reine des fées » [16], des paysans firent irruption sur les terres du duc de Buckingham pour lui dérober son gibier.

1530
Lors de sa campagne contre les communautés qui résistaient à la conquête dans les zones occidentales de la "Nouvelle Espagne", le conquistador espagnol Nuño de Guzmán fit le récit d’une bataille. Le dernier guerrier indigène à être fait prisonnier à l’issue du combat était, selon le conquistador, « un homme habillé en femme » qui avait « combattu fort courageusement. ».

17e siècle
Le travestissement et les masques étaient des éléments clés des carnavals qui avaient lieu dans toutes les villes d’Europe. Les festivités étaient organisées par des sociétés d’« hommes » célibataires aux personnalités trans. On les appelait Prieurs de Mal-Gouverne, Abbés de déraison, Mère folle et ses enfants, etc. Au cours des festivités, ielles « tenaient la cour » avec des mariages parodiques, et distribuaient des pièces à la foule. Ielles se moquaient du gouvernement, critiquaient le clergé, et protestaient contre la guerre et la hausse du prix du pain.

1629
En Essex, en Angleterre, une émeute contre le prix du grain fut menée par « le capitaine » Alice, qui était trans.

1630
À Dijon, en France, la Mère Folle et son Infanterie faisaient bien plus que d’organiser des carnavals et se moquer des élites. Ielles menèrent une révolte contre les agents des impôts royaux. En conséquence, le roi, furieux, promulgua un édit qui abolit l’Abbaye de Mal-Gouverne.

1631
Émeutes contre les enclosures [17] en Angleterre, menées par Madame Skimmington, à la tête d’une foule travestie.

1645
À Montpellier, en France, une révolte fiscale fut menée par La Branlaire, un terme utilisé pour évoquer les femmes masculines.

1720
Un nombre incalculable de pirates trans prenaient le large à l’âge d’or de la piraterie, dans les Caraïbes. Il n’était pas rare à l’époque pour des « femmes » de « passer pour des hommes » alors qu’ielles naviguaient, dans la marine, à bord de navires marchands, et de bateaux pirates. Read et Bonn sont les deux pirates trans les plus connuEs de cette époque. Ielles naviguèrent avec le capitaine John Rackham, et leur procès pour piraterie a fait connaître leurs histoires. Les rumeurs disaient qu’ielles étaient les combattantEs les plus féroces et courageuxSES de leur équipage. Comme la plupart des pirates, ielles étaient pédéEs.

1725
Dès 1707, les Sociétés de réformation des mœurs menèrent des attaques systématiques contre les réseaux queer clandestins de Londres. Plus de 20 "Molly Houses" furent perquisitionnées par la police à Londres et de nombreuses "mollies" (MTFs) furent traînées et pendues publiquement pour travestissement. Mais un jour, en 1725, alors que la police tentait de faire une rafle dans une Molly House de Covent Garden, la foule des mollies, dont beaucoup étaient travesties, se défendit farouchement et répondit à l’attaque policière par la violence.

1728-1749
« Pour ne citer que quatre exemples, des barrières de péages furent démolies par des bandes d’hommes armés en habits de femmes et perruques dans le Somerset en 1731 et 1749, à Gloucester en 1728 et dans le Herefordshire en 1735. »

1736
« Les émeutes de Porteous, déclenchées par la haine vouée à un officier anglais, en réaction contre la législation douanière oppressive, et en résistance à l’union entre l’Ecosse et l’Angleterre, furent menées [à Édimbourg, en Ecosse] par des hommes déguisés en femmes ; leur leader était connu sous le nom de Madge Wildfire. »

Années 1760
C’était la décennie du mouvement des White Boys en Irlande, pour l’abolition des corvées et la suppression des pâtures. Les White Boys étaient un groupe de guérilla paysanne dont les membres étaient des "fairies" [18] autoproclamées et commettaient dégradations et délits à la nuit tombée. Ce groupe fut un élément central de la lutte des classes en milieu rural. Ielles détruisaient les pâtures, envoyaient des lettres de menace aux élites, confisquaient les terres aux propriétaires, et libéraient les apprentis du joug de leurs maîtres. Ielles furent finalement matéEs par les forces armées. Leur combativité inspira la formation des Lady Rocks et des Lady Clares dans les années 1820 et 1830, puis des Ribbon Societies et des Molly Maguires – toutes des sociétés travesties, impliquées dans les luttes anti-enclosure et anti-coloniale irlandaises.

Années 1770
Dans le Beaujolais, en France, des paysans « hommes » habillés en femmes attaquèrent les arpenteurs qui évaluaient leurs terres avant de les vendre à un nouveau propriétaire.

1812
L’une des premières rébellions luddites contre la révolution industrielle fut menée par les « épouses du général Ludd », deux travailleurs travestis. Une foule de plusieurs centaines de personnes brisa les fenêtres et lapida la maison de Joseph Goodair (propriétaire d’une usine), avant d’y mettre le feu. Ils détruisirent les stocks de l’usine textile, brisèrent les métiers à tisser à vapeur, et réduisirent l’usine en cendres. Les émeutes durèrent quatre jours ; les militaires y mirent fin à Stockport, mais elles reprirent de plus belle à Oldham.

Années 1820
Les Lady Rocks étaient un groupe militant irlandais de résistance actif à cette époque ; elles s’inspiraient des White Boys, et portaient des bonnets et des voiles.

1829
La guerre des Demoiselles dans les Pyrénées fut une révolte paysanne contre les restrictions du code forestier ; elle doit son nom au fait que les paysans étaient travestis.

Années 1830
Les Lady Clares était un groupe militant irlandais de résistance actif au cours de cette décennie ; elles s’inspiraient des White Boys, leur costume officiel était le travestissement.

1839-1844
Les émeutes galloises contre les barrières de péage furent menées par "Rebecca et ses filles". Le 13 mai 1839 en est un exemple bien documenté. Au crépuscule, le signal des cors, des tambours, et des coups de feu se fait entendre à travers la campagne occidentale du Pays de Galles. Des hommes armés – des paysans habillés en femmes – cavalcadent en brandissant fourches, haches, faucilles, et armes à feu. À l’assaut de la barrière de péage, leur chef rugit : « Vivent les lois de gratuité ! Péages gratuits vers les mines de charbon et les fours à chaux ! » Ces demandes sont ponctuées par une cacophonie de musique, de cris, de détonations de fusils de chasse. Les troupes rebelles brisent les barrières de péage et s’enfuient à cheval, victorieuses. Ielles se font appeler « Rebecca et ses filles ». Les Rebeccas sont actiVEs pendant quatre ans au Pays de Galles, à la tête de milliers de "filles" travesties qui détruisent les barrières de péage. Ielles reçoivent un large soutien populaire .

1843
Le groupe de résistance militante des Molly Maguires était actif en Irlande à cette époque. Inspiré par les White Boys, le mot "Molly" était l’équivalent de ce que nous appellerions aujourd’hui "queen" [19].

1959
A Los Angeles en mai, la police tenta un raid à Cooper’s Doughnuts, un lieu de rencontre nocturne pour les drag queens, les travailleurEUSEs du sexe [20] butch [21], les queens des rues et leurs clients. Les flics exigèrent qu’ielles présentent une pièce d’identité. Les queers ripostèrent. Les doughnuts et autres tasses de café se changèrent en projectiles. Le combat se répandit dans la rue. Les flics, pris d’assaut, appelèrent du renfort. Les émeutièrEs furent arrêtéEs et la rue fut bouclée pendant toute une journée.

1966
En Août 1966, les patrons de la Cafétéria de Compton (un lieu de rencontre nocturne de San Francisco, ouvert 24h/24, pour les drag queens et les travailleurEUSEs du sexe du quartier du Tenderloin) appelèrent la police, jugeant qu’un groupe de jeunes queens faisait trop de raffut. Un officier de police connu pour sa brutalité envers les habituéEs de Compton a attrapé une queen. Elle lui jeta son café au visage. Une bagarre éclata. Assiettes, plateaux, tasses, et meubles volèrent en tout sens. Les vitrines du restaurant furent brisées. La police appela des renforts alors que l’émeute se répandait dans la rue. Les vitres d’une voiture de police furent brisées et un kiosque à journaux incendié.

1969
Le 28 juin, la police procéda à un raid « de routine » au Stonewall Inn à Greenwich Village, à New York. Ils commencèrent par arrêter les personnes trans, les drag queens et les kings [22] pour travestissement, ce qui était illégal. L’hostilité atteint son paroxysme, lorsqu’un officier poussa une queen, qui riposta en le frappant à la tête avec son sac à main. La foule devint féroce. Les flics furent bombardés, tout d’abord de pièces de monnaies, puis de bouteilles et de pierres. Lorsqu’une bull dyke [23] qui résistait à son arrestation appela la foule en renfort, la situation devint explosive. La foule tenta de renverser le panier à salade, tandis que les pneus des véhicules de police étaient crevés. La foule, qui lançait déjà des bouteilles de bière, découvrit une pile de briques sur un chantier. Les flics durent se barricader à l’intérieur du bar. Le bâtiment fut bombardé de poubelles, ordures, bouteilles, pierres et autres briques, qui firent voler les fenêtres en éclats. Les émeutièrEs arrachèrent un parc-mètre pour l’utiliser comme bélier. La foule incendia des poubelles pour les envoyer par les fenêtres brisées ; elle fit gicler l’essence à l’intérieur et mit le feu aux poudres. La police antiémeutes arriva sur les lieux, mais ne put reprendre le contrôle de la situation. Les Drag queens dansaient la farandole et chantaient des chansons au beau milieu du combat de rue pour se moquer de l’incapacité de la police à rétablir l’ordre. Les émeutes continuèrent jusqu’à l’aube, et au cours des quatre jours suivants. Une foule de gens envahit les rues, et le saccage de voitures de flics, les incendies, et les pillages de magasins se multiplièrent.

1970
Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera, vétéranEs des émeutes de Stonewall, formèrent les Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR) [Révolutionnaires pour l’Action TravestiE de Rue] à New York. Marsha et Sylvia ouvrirent la maison STAR pour loger les drag queens sans-abri et les jeunes fugueurEUSEs queer. Les "mères" de la maison [24] faisaient du travail du sexe pour payer le loyer afin que leurs "enfants" n’aient pas à le faire. Les jeunes, pour leur part, volaient de la nourriture qu’ielles ramenaient à la maison. STAR s’allia avec les Young Lords, un groupe révolutionnaire portoricain, et avec le Black Panther Party.

Vers un trans-féminisme insurrectionnel

Par des trannies déloyales [25]

Une note sur le genre. Cet essai traite des histoires matérielles et discursives de personnes que je nomme « femmes trans », et dont je donne une définition large : n’importe quelle personne n’ayant pas été assignée femme à la naissance mais expérimentant un corps féminin, vivant son genre d’une façon qui peut être considérée comme féminine, et/ou s’identifiant comme femme/partie du spectre femme-trans/transféministe. C’est avec un certaine hésitation et à reculons que j’utiliserai ce terme, étant donné qu’il efface clairement les complexités de mon expérience de genre, mais mon but est d’inclure largement touTEs celleux qui ont été assignéEs de façon coercitive à une catégorie de genre autre que Femme, tout en subissant une bonne partie de l’héritage d’une telle catégorie.

Les personnes trans restent des étrangerEs et des marginaux-ales au sein de la plupart des discours contemporains du féminisme insurrectionnel. Les essais à propos des personnes "à corps masculin" [26] perpétuant les agressions sexuelles ou de "la socialisation des hommes et des femmes" laissent beaucoup à analyser quant aux façons dont les personnes trans ont historiquement fait le lien entre le fonctionnement des systèmes de genre et le développement du capitalisme en tant que système. C’est dans ce contexte que nous intervenons discursivement avec ce qu’on pourrait appeler le trans-féminisme insurrectionnel, une grille de lecture analysant distinctement les façons dont les corps trans font le lien entre l’héritage du capitalisme et les possibilités de vivre le communisme et de promouvoir l’anarchie. Il ne s’agit clairement pas d’un plaidoyer pour l’inclusion, ou d’une articulation des politiques identitaires, mais plutôt d’une articulation des raisons pour lesquelles nous pourrions nous investir dans l’insurrection et la communisation avec celleux qui partagent nos désirs, et peut-être un panel d’idées préliminaires sur les façons dont nos positionnalités pourraient être utilisées au sein de ces processus. Cependant, afin d’imaginer les possibilités de subversion, nous devons d’abord reconnaître les liens historiques entre le capitalisme et la formulation du sujet trans.

L’histoire de la relation entre le capitalisme et le sujet trans est controversée. Alors que, comme Leslie Feinberg, beaucoup de théoricienNEs ont cherché à constituer un récit universel et anhistorique des personnes trans au long de l’histoire et à travers le monde, il est pour nous impossible de ne pas prendre en compte les conditions économiques et sociales précises qui ont donné naissance à chaque occurrence spécifique de variance de genre. La non-conformité de genre n’est pas un phénomène stable ou cohérent qui apparaîtrait dans l’Histoire du fait de conjonctures identiques, il a plutôt une multiplicité de significations selon les contextes. Il serait sans doute utile d’analyser les façons dont le capitalisme a institué des systèmes binaires de genre comme moyens d’organiser le travail reproductif dans des contextes coloniaux avec des systèmes de genre variés, mais pour les fins de cet essai nous partirons de la notion de transexuelLE au début des années 1920 aux États-Unis, où les premiers récits de transsexualité ont commencé à apparaître. Ces récits sont intimement liés aux premières aventures capitalistes en matière d’opérations médicales expérimentales, qui ont vu naître les premières formes de chirurgie de réassignation de genre. Dans les années 1950, la transsexualité avait gagné l’attention publique aux Etats-Unis avec la chirurgie de réassignation de genre de Christine Jorgensen. Le récit de Jorgensen, tout comme d’autres récits juste vingt ans avant elle, devint un modèle pour le récit de l’identité transsexuelle : le sujet a l’impression qu’elle est dans le « mauvais corps », que la chirurgie lui a permis de se sentir entière et l’a sou- lagée du lourd sentiment de dysphorie de corps en faisant d’elle une vraie femme. C’est dans ce récit que les expériences de dysphorie de genre ont pris forme pour définir une position concrète de sujet « trans ».

Au même moment où le capital crée la possibilité pour les individus trans de modifier leurs corps de la façon dont ils l’entendent, il fait aussi proliférer des moyens de discipliner le corps trans avec les dispositifs biomédical et psychologique. Deux des dispositifs les plus notables en la matière sont les Normes de Soins [27], qui font des standards rigoureux de féminité et de passing [28] des étapes nécessaires pour accéder aux technologies médicales de transition, et les « charm schools » [29], qui ont accompagné de nombreuses cliniques spécialisées dans les « troubles de l’identité de genre » [30], cherchant à resocialiser correctement les femmes trans en « dames de vertu », possédant bonnes manières, grâce, et toutes les ruses féminines de la « femme naturelle ». Les désirs du sujet trans sont facilement moulés à ce qui profite au capitalisme, que ce soit au travers d’innombrables séances d’épilation au laser, de chirurgies de réassignation de genre ou d’hormonothérapies. Ainsi, la subjectivité trans est liée aux conditions d’existence du capitalisme et aux techniques disciplinaires qui lui ont donné naissance. Toutefois, nous formulons ces mots avec précaution, puisque nous reconnaissons que les « radicaux-ales » et les « féministes » les ont également employés dans le but d’édifier les femmes trans en tant que créations capitalistes vaniteuses infiltrées et objets artificiels de féminité. Pourtant, le caractère construit du sujet trans et du corps trans n’est pas plus lié à l’histoire du capitalisme et de la domination que celui de la femme en tant que corps et identité, ou que celui des corps et identités racialisées.

Nous ne cherchons pas ici à sous-entendre que l’identité trans se base sur une forme particulière de modification corporelle ou sur un accès à la technologie médicale, mais plutôt que ces premiers récits d’expérience trans ainsi que les techniques disciplinaires élaborant de telles identités ont été fondamentales dans la construction de l’identité trans, que ce soit dans le sens large de la constitution d’une communauté politique trans sur la base du partage d’un sentiment de dysphorie, ou dans l’émergence de la subjectivité politisée genderqueer [31], devenue la plus grande réjouissance du postmodernisme. C’est alors que le transféminisme a émergé en tant que théorie dédiée à la formulation du sujet parlant trans. Cependant, le capitalisme possède une possibilité sans cesse croissante d’incorporation d’une quantité infinie de subjectivités genrées pouvant créer de la valeur aux yeux du capital. C’est dans cette mesure que la théorie trans fait face aux mêmes limites que la théorie féministe, qui a produit une forme féminisée de capital qui n’est pas moins brutale dans la forme qu’elle prend. La tâche est alors de créer une théorie insurrectionnelle basée sur la non-fonctionnalité du corps trans en ce qui concerne la création de valeur, qui nécessite son identification en tant que trans, que femme, qu’être humain. En tant que personnes trans, nous avons le sentiment que la corporalité a fait pression sur nous pour nous rendre intelligibles, pour utiliser l’état de nos corps pour comprendre notre genre et nous vendre des corps d’apparence « plus naturelle ». Nous avons le sentiment que nos corps l’emportent sur nos identités choisies quand nous interagissons avec les autres et que nous ne passons [32] pas. En tant que femmes trans, de la même façons que nous expérimentons l’héritage de la subjectivité trans au sein du capitalisme, nous ressentons aussi le poids de la corporalité des femmes dans ce capitalisme qui écrase nos existences. Nous expérimentons la violence implicite de la division séxuée du travail à chaque fois que nous sommes violées et battues et méprisées et traitées comme des sex toys she-male [33]. Pourtant, c’est dans ces expériences que nous pourrions apercevoir les possibilités de grève humaine pour les femmes trans.

Les femmes trans ont une expérience de la corporalité qui leur est propre. Alors que le capital nourrit l’espoir de continuer à se servir du corps féminin comme d’une machine prolétarienne pour reproduire de la force de travail, les corps des femmes trans ne peuvent pas produire plus de travailleurs et sont constamment vus comme a priori dénaturalisés. C’est peut-être en valorisant cette inopérabilité à reproduire, et en l’étendant délibérément à toutes les formes de travail reproductif, que nous touchons à la potentialité de la grève humaine. Les moyens de parvenir à cela sont encore à discuter, mais dans cet affront à la nature productiviste du système et aux matrices de l’hétéronormativité qui sont cruciales pour le fonctionnement du capitalisme, nous voyons le lien de parenté entre la grève humaine des femmes trans et la matérialisation d’une force queer non productive et purement négative. Il semble que la femme trans non plus n’ait pas d’avenir, et ainsi, à travers la construction de cette force négative, pourrait avoir un intérêt à tout détruire et à s’abolir elle-même au cours du processus. Dans tous les cas, nous n’avons pas les réponses qui rendront cette société inopérable, qui mettront fin la reproduction sociale de ce monde. Ceci étant, en tant que femmes trans, nous savons que n’importe quelle grève contre le capital est une grève contre les méchanismes d’oppression de genre, et que chaque coup porté aux violences genrées dont nos vies sont faites est un coup porté aux machinations du capital.

La grève de genre est la grève humaine.

Théorie de la Pute

Pour la pute, il est extrêmement important d’être à tout moment magnifique, à la fois en apparence et intellectuellement. En tant que fidèles déviantEs de la féminité, nous nous devons dans une certaine mesure d’afficher une haine bien sentie à l’égard de toute ce qui est immaculé et fade. Les petits garçons et les petites filles ont besoin de plus de modèles d’obscénité dans leur vie ; de plus de salopes magnifiques et cinglées à admirer. IlLEs doivent apprendre ce que c’est de vouloir, d’être des putes incapables de ravaler et réprimer leurs émotions.

« On ne naît pas pute, on le devient » ne veut rien dire, alors fermez vos putain de cahiers. Nous sommes des contradictions à la démarche fière, et on n’en a rien à battre. Si tu nous cherches, on va t’anéantir toi ainsi que tout ce qui t’est cher. Si tu baises avec nous, on te brisera le cœur ou on tombera peut-être amoureuSEs pour mieux te haïr à jamais. On est accros au dégoût de la société, Jeunes-Filles corrompues qui ne connaissent aucune retenue.

On veut tout détruire, en talons aiguilles sertis de diamants. La violence de nos désirs laisse un arrière goût qui ne ressemble à celui d’aucun autre fluide corporel, c’est un venin mortel que seuls les corps les plus masochistes peuvent déguster et atteindre en rampant pour en redemander. On invite des hommes chez nous, en attendant la dégradation qui garantira notre vengeance, et d’ici-là on se fourre leurs bites dans la bouche, et on avale. Rien à foutre.

On contemple l’image de notre corps dans chaque reflet qui croise notre chemin, et on ne peut s’empêcher de passer la journée à baiser avec nous-mêmes, tellement notre beauté est incroyable. On arbore notre manque d’assurance tel une couronne dorée qui scintille sur nos jolies têtes ; fièrEs (ou honteuSEs) de nos nombreuses imperfections, à en crever. Nous sommes horriblement vaniteuSEs, et toutes les putes savent que seule une autre pute peut les satisfaire.

Être pute n’est pas une sexualité, une chose pareille n’existe pas. Nos orgasmes sont inséparables de notre haine, de notre sens de la mode et de nos peurs ; rien ne nous fait jouir qui ne nous révolte également, d’une manière ou d’une autre. Nous faisons l’expérience de ce monde comme s’il était un terrain de jeu, trop laid et étriqué pour nos fantasmes ; aucune des zones délimitées par le « sexe » ne peut contenir ces pensées cochonnes. Le sexe, pour nous, c’est faire tourner les têtes, se râper les genoux, et pisser n’importe où, mais surtout pas dans les toilettes.

Si tu vois une pute descendre une rue animée d’un pas chaloupé, tu remarqueras peut-être ses sourcils froncés alors qu’elle marmonne rageusement. C’est parce que ta présence la dérange. Chaque corps insignifiant qui la frôle risque d’être en proie à sa haine. La haine la fait bander. Elle ne perd pas une seconde à former des hypothèses sur toi en fonction de ce que tu portes – tes chaussures ne sont pas assez féroces, ta démarche n’est pas assez sexy, ton regard n’est pas assez intense. Tu n’es rien comparéE aux personnes sublimes qui se cachent dans la ruelle, à l’affût, prêtEs à t’agresser.

La politique n’intéresse pas la pute, la pute est la politique. SéduitE par la douleur incessante qu’est vivre, mourir et souffrir, elle se nourrit à la fois de sa peur de touts petits riens et de l’ivresse de n’avoir rien à perdre. Elle pense que toute tentative de parler de ce monde avec logique n’est que pure illusion : la rationalité, cette activité inutile, typique des connards bredouillants. Tenter de définir son contexte ou d’analyser son existence est tout à fait futile ; absolument rien ne fait sens chez elle. La pute n’a d’intérêt critique que pour l’astrologie, préférant l’opinion des constellations de nos cieux aux élucubrations de quelque vieux blanc à l’agonie.

Brillamment amère, la pute s’accroche au chagrin et à la colère comme à des pierres précieuses qui sertissent son cœur ; ses traumatismes coulent et palpitent avec amour dans ses veines, tels de minuscules éclats de verre. Elle aspire en partie à la tristesse et à la déception dont elle connaît la vérité ; elle est emplie de vide et d’ennui en son absence. Pour elle, voir le monde à travers le chagrin, c’est voir en couleur, sentir la sensation de la vie picoter dans chaque terminaison nerveuse de son corps. Sans lui, la joie aussi lui échappe.

La pute est tout à fait exposée – elle est une blessure à vif, qui suppure une excrétion douce et mortelle sur toute chose, toute personne qui la touche. Elle est nue, et dissimule ce qui lui est sacré aux yeux des autres, à jamais, dans la fente de son entre-jambes. Si tu y regardes de trop près, prépare-toi à ce qu’elle te brise un membre, la lèvre, ton putain de cœur, car tu ne peux atteindre ce qui lui est précieux. Sale espèce humaine de merde.

Une vraie pute sait, au fond d’elle-même, pourquoi ce monde fait semblant de la détester. Toute sa vie, elle a été dotée d’un charme irrésistible qui, doublé d’une versatilité inconvenante, a le pouvoir de révéler les plus indésirables de leurs désirs à ceLLEux qui l’entourent. Les messieurs mariés (et leurs épouses mortes d’ennui) se trémoussent à n’en plus pouvoir à la vue de son cul, alors que les universitaires desséchés se mouillent les lèvres avec enthousiasme, excitéEs par son esprit vulgaire. Lorsqu’elle quitte la pièce, un énorme soupir de soulagement se fait entendre : on n’est plus obligéEs de regarder ses perversités frémissantes en face. SeulEs dans leurs chambres modernes, ilLEs se branlent honteusement sur son image, en se détestant en silence et en maudissant la routine grossière de leur vie.

Elle rit aussi facilement qu’elle pleure. Lorsque Mercure est dans sa phase rétrograde, elle sait que la catastrophe est assurée si elle sort de son lit. Mais même le foutu alignement des planètes, qui travaille main dans la main avec cette société triviale et méprisable,

ne peut empêcher sa folie de déteindre sur son entourage et son environnement. Les circonstances qui les font pleurer, elle et les autres putes, créent aussi des hystériques en puissance ; des îlots autrefois isolés dans la folie se rejoignent alors pour partager une bonne rigolade, et peut-être aussi une petite vengeance.

La pute est une salope, oui, mais c’est aussi unE clochardE et unE jeune délinquantE ; c’est une pédale, une queen, une gouine en colère, un manarchist insurrectionnaliste en talons hauts, unE travelo tyrannique. Elle est tout et rien, tout le monde et personne à la fois. Glamour sous ses nombreux déguisements et transparentE dans ses désirs obscènes. Elle déborde d’amour pour ceLLEux qui répandent la haine, toujours enchantéE par la beauté cachée sous cette stérile économie des corps. Rien ne lui donne plus de plaisir que de cracher au visage de l’humanité, en riant à gorge déployée alors que les gouttes de ses crachats puants dégoulinent sur les mentons pointus, avant de s’écraser avec délectation sur le trottoir sale qui se déroule sous ses pieds

Le pronom que je préfère est la négation

Le texte suivant est un extrait d’un obscur communiqué ayant circulé de façon plutôt limitée au sein du milieu anarchiste, à la suite des combats de rue qui se sont produits au sommet du G20 de Pittsburgh, Pennsylvannie, en septembre 2009.

Où réside donc la possibilité positive de l’émancipation allemande ?
Réponse : dans la formation d’une classe aux chaînes radicales, d’une classe de la société civile qui ne soit pas une classe de la société civile, d’un groupe social qui ne soit la dissolution de tous les groupes, d’une sphère qui possède un caractère d’universalité par l’universalité de ses souffrances et ne revendique pas de droit particulier, parce qu’on lui fait tenir non une injustice particulière mais l’injustice en soi, qui ne puisse plus se targuer d’un titre historique, mais seulement d’un titre humain, qui ne soit pas en contradiction exclusive avec les conséquences, mais en contradiction systématique avec les conditions préalables du régime politique allemand, d’une sphère enfin qui ne puisse s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société sans émanciper de ce fait toutes les autres sphères de la société, qui soit, en un mot, la perte totale de l’humanité et ne puisse donc se reconquérir elle-même sans une reconquête totale de l’humanité. Cette dissolution de la société réalisée dans une classe particulière, c’est le prolétariat.

Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel

Jeudi soir, après que des queers radicaux aient tenu un discours incitant à l’émeute, un black bloc a émergé pour la quatrième série de combats de rue de la journée. Ce bloc particulièrement vicieux (plus tard appelé le Bash Back ! black bloc) s’est déplacé à travers Oakland, brisant d’innombrables fenêtres, renversant des poubelles et y mettant le feu.

Un ami fit cette remarque : Qu’est-ce qui est si queer là-dedans ? Les gens étaient juste habilléEs en noir et brûlaient des trucs dans la rue.

Ce à quoi nous répondons : porter du noir et tout détruire pourrait bien être le plus queer de tous les gestes.

En fait, cela touche le cœur du sujet : être queer, c’est nier. C’est dans cette foule en devenir que nous avons expérimenté cette intersection de nos corps déviants, problématisant nos propres limites corporelles. Baguettes de fées, tiares, diadèmes et masques furent annexéEs à nos membres telles de dangereuses prothèses. Cailloux, poubelles et robes noires à paillettes furent profanéEs et misES en service – jetéEs par les fenêtres, incendiéEs, et drapéEs autour de nos épaules comme les plus fabuleux atours d’émeute. Nos limites personnelles se sont plus tard dissoutes au milieu d’un flot de verre brisé et d’ordures fumantes parsemant le terrain de jeu.

Sans hésiter, les queers se débarrassèrent des contraintes identitaires en devenant autonomes, mobiles et multiples, avec plus ou moins de différences. Nous interchangeâmes nos désirs, gratifications, extases et tendres émotions sans nous référer aux tableaux de la plus-value ou des structures de pouvoir. Des bras musclés ont construit des barricades et détruit des trucs au son d’hymnes imaginaires de riot grrl (où était-ce La Roux) ?

Si l’hypothèse du genre comme toujours performatif est juste, alors nous avons performé nos « moi » en résonance avec le genre le plus queer de tous : celui de la destruction totale. Désormais, nos pronoms de genre préférés seront le son du verre qui se brise, le poids du marteau dans nos mains et l’odeur douceâtre du feu. Adressez-vous à nous en conséquence.

La marche continua son saccage le long de Forbes, rencontrant sur son chemin un petit malin en mal de victimes nous traitant de pédés. Avant qu’il ne réalise son erreur, nous exerçâmes un sadisme particulièrement cruel sur ce débile. Nous lui montrâmes son erreur à travers une pluie de coups de pieds et de poings, et une dose copieuse de gaz lacrymogène. Avant même qu’il ne touche le sol, la logique immunitaire du bio-pouvoir fut renversée. Son pouvoir de façonner nos corps et de les exposer à la mort s’était effondré sur lui-même. Oui, nos corps ont été façonnés, mais en vaisseaux monstrueux de potentiel et de révolte. Il est quant à lui devenu notre objet et a été exposé à notre violence.

Une fusion de notre délinquance brute et de nos désirs pervers a, sans en être désolée, saturé les rues (et les salles de bains, hôtels et ruelles) de Pittsburgh cette dernière semaine. Avec une irresponsabilité grivoise, nous avons détruit, baisé, combattu et joui partout sur le terrain symbolique de la politique, uniquement synchroniséEs par notre soif de désordre. Utilisant nos corps vibrants contre la retenue elle-même, nous n’avions aucun message- choisissant à la place de laisser derrière nous les ruines de nos limites et un chemin tangible de démolition. Notre déchaînement d’aspirations violentes envers les beaufs étudiants [34] homophobes et les addictions quotidiennes morbides a débordé partout alors qu’on continuait à s’exciter les unEs les autres. On a mouillé et joui bien fort sur des tas d’argent sale, corrompant chaque centimètre de stérilité avec la puanteur de nos corps transpirants – endoloris de satisfaction impure. Nos corps intrigants et à la recherche de plaisir sont entrés en conflit avec des réalités inférieures et en sont sortis victorieux. Nous avons laissé les tâches les plus queer qui soient sur tous les morceaux brisés du capital, honorés par notre présence.

Deux questions ont été posées cet été. A Chicago : "faire des barricades ou ne pas faire de barricades ?", et à New-York : "est-ce qu’elle en a quelque chose à foutre de l’insurrection ?" ; jeudi a définitivement répondu à l’affirmative à ces deux questions. A la question des barricades nous répondons que nous ne nous préoccupons seulement que des façons dont nous pouvons les rendre plus grandes, plus fortes, plus terribles. A l’autre, nous proposons une forme de vie qui pourrait être interprétée comme l’union des barricades et des jambes non rasées ; et même plus : une synthèses de bites-en-harnais, de marteaux, de perruques bizarres, de briques, de feu, de gaz lacrymo, de léchage, de fisting et toujours d’ultra-violence.

Anarchie de la mode : Entretien avec Le Boulevardier

Extrait de Til It Breaks, une publication insurrectionnaliste de Denver

Louis Vuitton est une lopette de Denver passionnée d’anarchie et dotée d’un flair pour la mode. Til It Breaks présente un entretien avec Le Boulevardier lui-même.

Peux-tu décrire quelques uns des projets anarchistes auxquels tu as participé à Denver et ce qui les a inspirés ?

Les projets pour lesquels je tire le plus de fierté à Denver sont la Nuit Louis Vuitton - un spectacle de variétés anarchistes, et la Boutique Gratuite - une friperie gratuite avant-gardiste, avec une mention spéciale pour Sparkle Anarchy [35], le collectif de danse qui a failli être mais qui ne fut jamais... Je tire mon inspiration essentiellement de notre histoire, de l’histoire de l’anarchisme queer, des cabarets anarchistes français de la fin de siècle [36], de l’espace de gratuité de la maison des cockettes [37], du jeune Jean Genet en drag queen prostituée, de la culture nourricière des maisons dans les bals de drag des années 1990, de Vivienne Westwoood qui habille ces garçons dans les années 1970, de ce mec de l’IWW [38] qui était le premier amant de Harry Hay et de touTEs ces wobblies qui se tenaient sur des caisses et qui chantaient l’équivalent début 20e des chansons de Lil’ Wayne, des performances artistiques féministes des années 70, ce genre de choses. Et dans un sens négatif, c’est la façon dont la culture anarchiste est, de nos jours, hostile et superficielle - et ce d’une manière profondément masculine - qui me donne l’envie de réaliser ces projets.

Pourrais-tu développer ce dernier point ? Tes écrits ont critiqué la pauvreté matérielle de la culture anarchiste moderne, l’insistance du black block et de s’habiller en loques ; tu défends la mode et la décadence. Sur quoi se base ta critique, et vers quoi elle tend ?

Je pense que c’est quelque chose qui a fortement trait à la mythologie masculine - en terme de féminisme -, de se voir comme une figure de Jésus, ce guerrier saint ou ce prêtre ascétique, et c’est ce à quoi je réagis dans mes articles. J’ai l’impression que les gens ne se parlent pas à l’intérieur du milieu anarchiste ou dans le reste du monde. Parce qu’illes sont trop occupéEs à se perfectionner, à suivre la dernière tendance, à soutenir la cause la plus à a mode, etc. Si on reconnaissait ces choses pour ce qu’elles sont, des tendances de modes, je pense qu’on obtiendrait un discours bien plus honnête sur ce qu’il faut faire de tout ça.

Ca ne me dérange pas qu’on s’habille en haillons, ou tout en noir, ou ce qu’on veut, tant que ce n’est pas pris pour autre chose que ce que c’est vraiment : un choix de style personnel sujet aux mêmes considérations esthétiques et tactiques que tout autre choix de mode, c’est-à-dire silhouette, goût, est-ce que ça se conforme aux normes de genre, est-ce que c’est original, confrontationnel, ce genre de choses. Les crusts ont toujours été une des mes principales sources d’inspiration pour la mode, leur attention pour les détails est stupéfiante, le temps qu’ils passent à perfectionner leur look, à poncer leurs bandanas et tout ça, est un vrai exemple de demi-couture. Et aussi époustouflantEs qu’illes soient pour ce qui est de la mode, je pense que c’est difficile, sinon impossible, d’étendre leur esthétique et choix de style de vie à une forme de radicalisme politique. La moitié de la culture anarchiste consiste à faire la récupe, puisqu’on est touTEs fauchéEs et qu’on tente d’éviter de faire des boulots de merde, l’autre moitié semble être faite de postures, et les postures ont quelques chose d’étrangement religieux qui mine ces bonnes intentions. Je crois que beaucoup de monde utilise le déclassement comme une excuse pour sortir des chemins tracés, en termes de privilèges, puis se contente de critiquer les personnes qui ne jouent pas au pauvre comme elleux. Il n’y a pas d’esthétique de la pauvreté, et c’est cruel de penser que choisir de vivre dans la misère et s’habiller d’une certaine façon puisse créer une solidarité avec celleux qui luttent pour joindre les deux bouts. Je ne suis pas sûrE d’avoir vraiment défendu la décadence, mais je pense que c’est une tactique anarchiste utile à certains endroits et certains moments, et que c’est un antidote pour le genre de superficialité masculine/misogyne dont je viens de parler. La décadence pour moi signifie accepter sa propre vanité, son artificialité et ne pas laisser la morale te rendre chiantE. Il y a des inconvénients, naturellement, mais pour moi, il s’agit des multiplicités, anarchies, diversité des tactiques qui feront que ça marche.

Pourquoi dis-tu « la mode du black block : Ya Basta ! » [39], pour celleux qui n’ont pas lu cet essai ?

Pfiuu. Commençons par prendre en considération le nombre infini d’alternatives de style que nous avons. Je suis récemment tombé sur un article racontant comment les masques de chirurgiens sont en train de devenir une grande mode pour les émeutierEs, mais autrement, tu peux recouvrir ton visage avec n’importe quoi, comme on a pu le voir à Paris en 2005 ou à Los Angeles en 1992, sans parler des nombreux autres exemples dans toutes les cultures du monde qui vivent dans des régions avec beaucoup de poussière. On pense que le black block est issu de ces généraux anarchistes de guerre dans un film de 1999 dans lequel ils sont assis dans une pièce avec des murs de verre, en train de crier des chiffres de données avec une bizarre lumière rouge stroboscopique. On pense que c’est un truc de tactique mais non. En fait la tactique n’a rien à voir avec ça. C’est osé de dire ça, mais c’est vrai. Si c’était un choix tactique, ça changerait tout le temps, comme une rivière ou d’autres choses du genre Sun Tzu [40]. Aujourd’hui, c’est un véritable uniforme. Les Européens sont maîtres dans l’art de construire des nations, puisqu’ils l’ont inventé, et regardez comme chaque manif anarchiste europée- nne a un black bloc de nos jours. Ils sont en train de construire une nation, pas en train d’abolir toutes les nations.

Pendant longtemps il y avait un grand débat sur l’utilisation de symboles par les anarchistes, le drapeau noir par exemple était notablement contesté. C’est seulement à partir des années 1960 que le A cerclé et le drapeau noir ont commencé à être considérés comme faisant partie de l’iconographie anarchiste. Les anarchistes à l’ancienne avaient une approche délicieusement islamique, maintenant que j’y pense, pas de symboles, pas de drapeaux, pas de représentation du tout. Même si je ne suis pas puriste dans ce sens, j’ai été élevé dans le catholicisme et il se trouve que j’adore une certaine iconographie tarée, mais je peux aussi voir quand ça va trop loin, et pour moi le black bloc est la limite absolue. En particulier en ce qui concerne la performance de la masculinité comme logique, tactique, froide, d’action et invisible, le black bloc excelle plus que n’importe quel autre look.

Je pense qu’on devrait juste faire un moratoire sur le black bloc pour quelques années, genre 5 ou 10 ans. Ça nous donnerait une chance d’expérimenter, d’innover, de nous dépasser et après cette vingtaine d’années comme on l’a dit : « Au fait, pourquoi pas un black bloc ? C’était vraiment une idée d’enfer, non ? Recommençons ça. ». Alors oui, on retentera. Mais là ça devient extraordinairement suspect.

Le black bloc est censé représenter la confrontation, mais il semble que tu as d’autres idées sur la mode confrontationnelle.

Francis Bacon disait, « La mode est seulement la tentative de réalisation de formes vivantes et de rapports sociaux ». Et en ce sens la mode nous permet de communiquer de façon viscérale. D’une façon directe et artistique. Avant qu’illes ne soient exiléEs et tuéEs par les soviets, les constructivistes on tenté de mêler la fabrication de l’art et les luttes quotidiennes pour créer des utopies radicales. Illes ont créé tout un tas de superbes œuvres et aussi une mode absolument incroyable. C’est un peu une nouvelle vision de la mode comme à la fois utopique et utilitaire, à usage quotidien, qui m’inspire. Si on considère l’art anarchiste comme quelque chose qui est à la fois sujet de pause et de réflexion et quelque chose qui devrait se nourrir de nos vies et verser dans le public général, il serait alors bien difficile de trouver une meilleure forme d’art que la mode.

Ce qui ne veut pas dire que toute mode est radicale. Les éléments confrontationnels viennent de comment on juge l’esthétique. Il y a des préoccupations de politiques, féminisme, style, effet, pertinence, etc. à considérer et vu qu’il s’agit d’une forme d’art si utilitaire, on prend aussi en compte la situation dans laquelle elle est présentée, la personne qui la porte, etc. Un de mes exemples préférés est celui des sapeurs congolais qui se sont appropriés le costume du dandy français pour affirmer leur supériorité sur le gentleman européen tout en faisant face à l’horrible violence qui avait lieu autour d’eux. Leurs habits exsudent tous cette colère, cette puissante indignation, en même temps qu’ils créent une notion de norme complètement différente de celle du soldat ou du général. C’est la meilleure extension possible de la notion de dandy de l’anarchiste Oscar Wilde, ou de quelqu’unE qui par sa vanité ou son artificialité intentionnelle se retire de toute notion de bonne citoyenneté, se rendant ingouvernable.

Que penses-tu de la mode des hispters ?

Pour commencer, je pense que le terme hispter comporte un bon air de fem-phobie. Tous les artistes, les musiciens non-crusts, ou les gens qui s’habillent à la mode, les bobos [41] et les ados deviennent subitement magiquement des hispters. C’est un mécanisme de défense pour les gens qui ont peur de voir le monde tel qu’il est et de faire un pas en dehors de leurs prisons confortables et d’explorer des nouveaux moyens d’expression. Et son utilisation comme péjorative est non seulement rampante dans les cercles anarchistes mais aussi les cercles conservateurs, bobos, libéraux ou presque tous les autres cercles mainstreams haïssent ces sacrés hipsters, ça devrait nous mettre la puce à l’oreille. La critique des hipsters est qu’illes ne sont pas politiques et qu’illes sont trop cocaïnéEs pour détruire l’État, mais en réalité, la plupart de ces soi-disant hipsters sont des alliéEs potentielLEs, sinon des anarchistes accompliEs dans leur bon droit et sont seulement apolitiques parce qu’unE certainE ultra-crust ou enfoiréE élitiste leur a fait croire que l’anarchisme est une nouvelle religion.

Ceci dit, je vais supposer que par hipster on se réfère à la mode nostaligico-ironique que les jeunes portent de nos jours... Pour moi, l’ironie est morte. MORTE. Je m’intéresse seulement à la mode pour adultes.

Un aspect de la masculinité est l’éternel homme-enfant, qui se perpétue chez certains hommes à travers l’ironie. Qui va faire la vaisselle quand les garçons sont dehors en train de jouer à la révolution ? Je m’intéresse à la mode mature, sobre, boudeuse, sérieuse. Le type de mode incarné par Kathleen Turner dans La Fièvre au Corps [42]. La mode qui pourrait tuer un homme. La mode qui est sensuelle, qui est sophistiquée... La mode sophistiquée peut aussi être sauvage, ceci dit, elle peut être exubérante et folle, regardez Little Edie ou Prince. Il y a une citation d’un rassemblement des Black Panthers que j’ai entendu il y a quelques années, je ne me souviens plus du tout de qui l’a dite, mais il disait que la chose que le racisme leur avait pris était leur innocence, leur enfance. Cette citation est restée avec moi parce qu’elle éclaire une différence sérieuse en terme de privilège, on trouve touTEs ces jeunes riches d’une vingtaine d’années avec des sweats Mickey et des gameboys qui pendent de leurs cous, illes veulent revivre leur enfance parce que c’était une époque super. Je ressens la même chose, j’adorerais revivre mon enfance, mais on doit réaliser que c’est une immense différence de classe. Ce qui semble être une solidarité émotionnelle universelle devient une forme de privilège plus profonde, et en ce sens recréé une identité imaginaire basée sur un kitsch et une nostalgie que personne d’extérieur ne peut intégrer. C’est pourquoi, selon moi, beaucoup de la culture jeune DIY est majoritairement blanche et riche, et je crois que le truc néo-Americana possède les mêmes défauts. Si nous recréons cette culture blanche fermière du 19e, que fait-on de l’esclavage ? Ou du génocide des Native Americans ? Ils sont totalement effacés de cette vision de l’histoire... Soupir. Je m’éloigne du sujet.

Économie du don : piller l’espace de gratuité ou piller le centre- ville ?

Je ne suis pas sûrE qu’aucun des deux ne soit un très bon exemple de l’économie du don... L’économie du don telle que je la comprends consiste en un changement symbolique et économique complet, et la meilleure façon de comprendre ce changement est d’observer les rituels. Dans le capitalisme, les rituels de consommation sont tous basés sur la diffusion de l’aliénation et de l’individualité. Un de nos projets avec la Boutique Gratuite était basé dans une communauté indigène d’Équateur qui est un très bon exemple d’économie du don fonctionnelle. Des petites choses, comme boire à une fête, étaient effectuées de façon totalement différente : par exemple au lieu d’avoir son propre verre pour boire, on se promène dans la fête en donnant des gorgées de sa bouteille aux autres, tout en devenant très bourréE au fur et à mesure. Ce sont de petites différences comme celle-là qui font te demander quelle exacte profondeur a le capitalisme, et me rendent beaucoup plus intéresséE par les contre-rituels basés sur le don plutôt que par les projets d’appropriation matérielle. Les espaces de gratuité comme le hooliganisme sont des lieux potentiels de contre-rituels mais sans l’intention de donner ils sont inutiles. Pour ce qui est des espaces de gratuité, quand les habits sont laissés en piles, essentiellement à moisir, dans une maison punk [43] , ils sont aussi radicaux que la pile de cartons mouillés moisissant dans le jardin de la dite maison punk, il s’agit davantage de recyclage que d’autre chose, ce qui est sans doute plus proche d’un éco-fascime que de l’économie du don anarchiste dont on est en train de parler. Pour le pillage, c’est la même chose. Tout le monde qui lit « Til It Breaks » peut voir que non seulement le hooliganisme est constant dans notre société, mais qu’il est répandu et qu’il existe depuis toujours et n’a jamais rien changé. Je suis complètement fascinéE par le clip de Lil’ Wayne dont mon ami m’a parlé l’autre jour, « Got Money ». C’est un scénario classique de braquage de banque mais avec un tournant qui subvertit complètement l’impulsion capitaliste à accumuler cet argent pour soi. Dans le clip ils prennent l’argent et le jettent par les fenêtres de la voiture dans laquelle ils s’échappent, au son des paroles « Got money, you know it, take it out your pocket and throw it like, this away, that away... » [44]. C’est un sentiment ancien, comme le potlatch ou le Kula, mais mis à jour pour le 21e siècle d’une façon complètement naturelle, ce qui est ce que je recherche quand je parle d’économie du don.

Mode, anarchisme, genre. Lance-toi.

Ces derniers temps j’ai beaucoup pensé à la façon très commune dont les radicaux-ales imitent une masculinité obligatoire. J’ai récemment lu un article sur le site de Bash Back ! dans lequel l’auteurE était contrariéE que les médias anarchistes hétéros aient oublié de mentionner les militantEs queers en parlant d’une certaine action. Je ne sais pas, mais ça me fait penser à une nouvelle forme d’assimilation, où non seulement on recherche à être acceptéEs par les anarchistes hétéros et les insurrectionnalistes hétéros, mais on récrée leurs actions si bien qu’illes ne peuvent même pas voir la différence. On risque de ne pas être d’accord sur ce sujet, toi et moi, mais je n’arrive pas à m’empêcher de voir dans la violence insensée une forme de masculinité obligatoire. Ce qui amène à la question : contre quoi se bat-on ? Pour moi la mode, l’anarchisme et le genre gravitent tous autour du féminisme et du combat contre la misogynie. Je veux créer une société où la féminité domine. Ça ne veut pas dire que c’est une autre forme de domination, comme autant d’anti-féministes l’affirment, mais le principe fondamental du féminisme comme je le comprends est la création d’une société où la supériorité physique, la violence et la domination ne sont plus les principes directeurs. Quand je lis des textes insurrectionnalistes, et notamment ceux du Comité Invisible, ils ne sont pas concernés par ça du tout, on dirait que leurs analyses sont écrites par un tas de petits garçons qui veulent un temps de récréation plus long au lieu d’un document sérieux sur la destruction de l’État.

Dans ce sens là, j’ai l’impression que la mode a traditionnellement été un outil de résistance pour les femmes, les personnes trans et les queers féministes, et j’ai envie d’explorer ça, donc c’est un des outils que nous les anarchistes avons à notre disposition. Nous devrions être bien verséEs dans le hooliganisme, les émeutes, la théorie, etc. mais pour moi ils devraient être au service de la destruction du patriarcat, autrement ils sont complètement inutiles.

Des conseils de mode d’hiver pour nos lecteurs ?

Certainement. Je crois que les tapettes ont tendance à lâcher l’affaire en hiver et à succomber à ces hideux vêtements extrémistes pour plus de chaleur. Inacceptable. Vous pouvez vous en tirer très bien avec une sélection bien choisie de superposition de couches, de vêtements longs, et de turbans. Je suis personnellement inspiré par le 16e siècle, en mode turbans de la jeune fille à la perle, pour cette saison, et comme j’ai beaucoup travaillé dans le froid glacial, je peux dire par expérience que ça fonctionne très bien. Le designer japonais Kenzo a un œil fantastique pour la superposition exubérante qui est applicable aux lopettes, c’est fait essentiellement de beaucoup de manches chauve-souris, de couches de longues chemises pendantes et de pulls avec des leggings, des pantalons serrés et des bottes. En hiver, je pense qu’une bonne pratique consiste à créer un éventail spécifique d’environs trois couleurs et de s’y tenir rigidement. C’est aussi une excellente stratégie pour ce qui est du pillage d’espaces de gratuité, parce qu’au bout d’un moment, tu commences à fétichiser ton éventail et à presque saliver à chaque fois que tu repères ces couleurs, c’est une chouette sensation. L’hiver est aussi une période d’ accessoires : gants, foulards, chapeaux, lunettes de soleil, tout est acceptable à cette période de l’ année, donc prends-le et file. Pour un projet amusant que vous pouvez faire dès maintenant, trouvez un vêtement dans votre friperie qui s’adapte à votre éventail d’hiver. Coupez cinq trous pour les doigts et coupez une bande de tissu la plus longue possible, vous aurez peut-être besoin de couper plusieurs bandes et de les attacher ensemble pour obtenir la longueur désirée. Mettez vos doigts dans les trous et enroulez la bande autour du tissu sur votre main, puis montez-la sur votre bras jusqu’à votre coude. Attachez-la et coupez le tissu à cet endroit et répétez sur l’autre main. Voila ! Des gants stylés !

En dehors de la mode, la lopette ou l’anarchiste devrait toujours écouter son corps. Deux choses très simples mais merveilleuses que vous pouvez faire pour votre corps sont le bain de pieds et le bain de vapeur pour le visage. Pour la vapeur de visage, couvrez juste votre tête entièrement avec une serviette au dessus d’un bol d’eau bouillante. Inspirez jusqu’à ce que vous n’en puissiez plus. Le bain de vapeur aide à dégager les voies nasales, une des meilleurs façons de se battre contre tout potentiel rhume ou infection est de conserver vos sinus propres (si les virus ou les bactéries n’ont pas la possibilité de proliférer, vous ne tombez pas malades !).

Pour le bain de pieds, chaque fois que vous rentrez à la maison avec une sensation de froid au point que vous n’êtes pas sûrE de ne jamais pouvoir vous réchauffer, chauffez un peu d’eau, mettez-la dans un seau et trempez-y vos pieds. Vous devrez répéter l’opération au moins deux fois, car vos pieds sont si froids au début qu’ils refroidissent l’eau très rapidement et lui ôtent son efficacité. Mettez ensuite vos pieds dans des chaussettes chaudes et dans une paire de mukluks, ou leur équivalent DIY, et vous vous sentirez bieeeen ! Ne soyez pas radinE, vous pouvez toujours réutiliser l’eau, mais ne vous privez pas du luxe du bien-être physique. Rappelez-vous, vous avez seulement froid à la hauteur de la partie la plus froide de votre corps, qui, après une longue journée dans le froid, est inévitablement vos pieds, il est donc très efficace de penser à les réchauffer de cette manière. Pour un exercice en économie du don et en création d’une culture nourricière, préparez un de ces bains pour votre camarade, ça ne prend qu’une minute, mais ça remplira son cœur d’un doux sentiment d’utopie.

Parle-moi de tes rêves. As-tu de folles idées en bouillonnement, des choses que tu veux expérimenter, des espoirs d’évolution ?

Je lance un espace de discussion sur l’art et l’anarchisme, il y aura deux mini exposés par des personnes différentes, l’un à propos d’art, l’autre sur un sujet anarchiste, en mode bar clandestin, et ensuite une discussion. Je travaille à ce magazine de mode anarchiste, comme tu le sais, et à la défense juridique / de mode de mes amis qui se font arrêter, en particulier Noah. Et j’essaie toujours de monter ce collectif de danse Sparkle Anarchy qui s’est un peu transformé dans mon esprit en night-club anarchiste où nous faisons également des reperformances d’œuvres de Marina Abramovic et Carolee Schneemann, où on porte des tenues scandaleuses, on pose et on fait la moue et tout ça, et où on danse toute la nuit. Je veux faire une installation à la Nouvelle-Orléans sur la sexualité et l’économie du don et il y a un spectacle de mode à venir en février qui sera un espèce de royaume de glaciers, avec une reine guerrière apocalyptique des glaces. On va aussi peut-être décorer la coopérative de restauration de El Centro Humanitario et on a travaillé sur un projet de transformation de vieux cadres de vélo en boutiques gratuites de plein air permanentes. Oh, et on va peut-être aussi commencer à emballer des sculptures publiques avec des vêtements gratuits... Un sujet à suivre.

Oh ! Encore une chose : Peux-tu nous indiquer quelques-unes des sources historiques que tu as mentionné plus tôt - les cabarets anarchistes français, Jean Genet, les wobblies, et ainsi de suite - où nos lecteurs peuvent en apprendre davantage s’ils le désirent ?

Pour les cabarets fin de siècle : Anarchism and Cultural Politics in Fin de Siècle France.

Jean Genet : Notre-Dame des Fleurs, et diverses sources... désoléE de ne pas être plus précis, je ne me souviens pas des sources !

Wobblies : la biographie de Harry Hay, je ne me souviens plus de son titre, il parlait très ouvertement de son premier amour avec un wobbly. En ce qui concerne les wobblies et chansons populaires, je viens de lire leur petit livre rouge de chant, la plupart sont des chansons bâtardes de chansons populaires et de chants de gospel...

Il y a un merveilleux documentaire sur les Cockettes qui décrit essentiellement leur éducation politique avec les Diggers et qui parle brièvement de leur mode de vie. J’aurais aimé qu’il y ait plus, j’étais en pourparlers avec Rumi Missabu, ancienNE Cockette à propos d’une interview, mais je n’ai jamais eu le temps de le faire, mais je devrais, non ?!

Bals de Harlem : Évidemment Paris is Burning [45], mais beaucoup de ces maisons existent encore ou il y en a d’autres qui sont dans la même veine . Mais c’est du film dont je parle la plupart du temps quand j’évoque la structure de soutien et la solidarité radicale. Vivienne Westwood a conçu les vêtements des Sex Pistols, c’est ce qui l’a rendue célèbre et il y’a des tonnes de ressources sur Internet à ce sujet. Ça a commencé par une boutique de revival rock qui s’est transformée ensuite en boutique fétichiste, appelée SEX, où elle a commencé à habiller de jolis garçons en utilisant des dessins Tom of Finland et tout ça. Je ne sais pas où j’ai lu tout cela, je pourrais probablement le retrouver, mais je pense que c’est assez connu.

Oscar Wilde anarchiste : Soul of Man under Socialism est son ouvrage de théorie politique, où il défend un socialisme qui créé une utopie non-hiérarchique, décentralisée et anti-autoritaire. Il a plaidé pour la libération de Sacco et Vanzetti, a signé plusieurs fois son affiliation politique anarchiste et a déclaré publiquement qu’il était un anarchiste et il a écrit sa première pièce, Vera ou les Nihilistes à propos de Sergueï Netchaïev et de la tendance des révolutionnaires à se distancier de leur l’humanité et de leur compassion.

Les constructivistes : Varvara Stepanova a écrit la Théorie Générale du Constructivisme en 1921, qui dit que le constructivisme était une façon de regarder l’art comme une quasi-science, comme quelque chose qui devrait être intégré dans la vie quotidienne, tout en maintenant l’autonomie de l’artiste. Cela a été populaire en URSS pendant environ trois ans, puis le réalisme socialiste a été déterminé à servir la « révolution » de meilleure qualité, et les anciens constructivistes ont été mis dans des camps de travail - un d’entre eux a été exécuté et les autres se sont enfuis à Paris. Varvara a également conçu des vêtements assez étonnants, des vestes qui font un peu penser à notre collection Bain de sang / Robe d’été, bien qu’on n’y pensait pas à l’époque. Par ailleurs, le film Aelita, le premier film de science-fiction socialiste, a des costumes conçus par les constructivistes pour les scènes sur Mars c’est tout à fait incroyable, très épique.

La meilleure ressource pour tout savoir sur les Sapeurs est Hector Mediavilla, un documentariste qui a travaillé avec eux pendant dix ans et a des photos vraiment étonnantes de leur style ainsi qu’une grande somme de leur histoire.

Y a t-il autre chose que tu aimerais ajouter ?

Les derniers mots sont pour les imbéciles qui n’ont pas assez dit... !

Eh bien merci beaucoup pour ton temps. Ce fut un plaisir.

Milwaukee : Solidarité avec touTEs les tueurEUSEs de flics

Le 28 mars 2009

Le 21 mars 2009, Lovelle Mixon a tiré sur cinq officiers de police, en tuant quatre avant d’être elle-même tuée dans la fusillade. A Oakland, nous voyons le tissu de la normalité capitaliste être déchiré en lambeaux. Des cas quotidiens de violence raciste de la police sont transformés en rupture et balancés au visage de nos oppresseurs. En janvier, plusieurs jours d’émeutes ont eu lieu à la suite de l’assassinat d’Oscar Grant par la police. Cette semaine, la mort de flics a fait danser les gens dans la rue. A l’hôpital, d’autres se sont infiltréEs aux urgences pour y crier que les tirs étaient l’expression de la vengeance contre la police. Des rassemblements ont eu lieu pour honorer la mémoire du nouvel héros populaire d’Oakland. Oakland, reterritorialisée comme terrain de guerre contre l’ordre social.

En 1959, dans les rues de Los Angeles, nous nous sommes battuEs avec la police qui harcelait des queers dans une boutique de donuts. En 1966, les violences policières envers les queens [46] de la rue au Tenderloin [47] se sont transformées en violences contre les flics, les queens les attaquant avec leurs sacs à main. En 1969 à New-York, une descente de police a priori ordinaire dans un bar queer a éclaté en quatre jours d’émeutes continues. En 1979, nous brûlions des voitures de flics dans les rues de San Francisco. Nous rencontrons des agresseurs de queers [48] avec des briques, des masses et des matraques.

Riposter [49] , c’est inverser les flux de pouvoir et de violence ; c’est faire exploser l’hyper-normalité et en faire jaillir des situations de révolte auparavant impensables. Nous ressentons donc l’affinité la plus profonde avec celleux qui se battent contre la pauvreté affective et l’oppression de ce monde.

Alors que la police et les médias font tout pour diffamer et calomnier Lovelle Mixon, nous lui exprimons notre totale solidarité.

Jusqu’à ce que touTEs les queerbashers soient passéEs à tabac et que la police ne soit plus qu’un souvenir.

Sincèrement vôtre pour la guerre sociale,

Une cellule inconnaissable de Bash Back !

Le 26 mars 2009, des agents de Bash Back ! ont lâché une banderole sur le syndicat de l’université de Wisconsin-Milwaukee. On pouvait seulement y lire : "We (heart/coeur) Lovelle Mixon" [50].

R.I.P. [51] Lovelle Mixon.

Bash Back ! est mort ; Vive Bash Back !

Remarques finales, par Tegan Eanelli

Il est maladroit de parler de conclusions – d’annoncer la fin d’un projet, de lui dire adieu. Il est plus ardu encore de réfléchir à notre activité, d’apprendre de nos erreurs et de reconnaître nos réussites. Quoiqu’il en soit, c’est une compétence que les anarchistes ont besoin de développer. À une époque où les anciens modèles d’organisation anarchiste sont en état de décomposition, et où des permutations bizarres entre tactiques et éthique anarchistes se répandent comme une traînée de poudre, une pratique d’auto-critique pourrait s’avérer être une arme très dangereuse. Ce qui suit est une tentative de la part d’unE participantE de dresser un tel bilan de la tendance Bash Back ! au sens large, écrit en quête d’une tendance insurrectionnaliste queer plus féroce. Si vous trouvez mes mots chaotiques, j’espère que vous comprendrez ce chaos comme un reflet du queer et de l’anarchie intrinsèques à ce projet.

Parler de la mort d’une organisation reflète généralement un événement négatif, mais cela repose sur l’hypothèse selon laquelle la permanence d’une organisation serait une bonne chose. Une fois cette hypothèse dépassée, la question devient : avons-nous atteint nos objectifs avec cette organisation, c’est-à-dire avec cet outil ? Si la réponse est affirmative, si l’organisation a été poussée jusqu’à ses limites, peut-être sa mort est-elle méritée. Si Bash Back ! est mort, la résurgence de l’activité anarchiste queer et du réseautage demeure. Certaines relations actuelles n’auraient pas vu le jour sans la création de Bash Back ! Lorsque nos projets atteignent leur date de péremption, on ne devrait pas s’inquiéter de les ranger parmi les affaires classées.

De la disparition de Bash Back !

Les difficultés intrinsèques à toute conclusion se compliquent de façon exponentielle lorsqu’il s’agit d’un sujet aussi diffus et insaisissable que celui de Bash Back ! Tout au long de son existence, l’essence de Bash Back ! a fait l’objet d’une pléthore d’interprétations. Un réseau d’anarchistes queer, un gang, une tendance, une organisation terroriste gay, un mode de vie, un groupe théorique : la réponse diffère en fonction de l’interlocuteurICE. La réponse correcte est peut-être que Bash Back !, fidèle à la forme queer, problématise chacune de ces catégories. Toute analyse de Bash Back ! est vouée à l’échec si elle ne reconnaît pas la nécessité de comprendre chacune de ces possibilités à la fois indépendamment et simultanément.

En tant que réseau formel (qui, par exemple, pourrait être cité comme défendeur lors d’un procès), Bash Back ! est certainement mort. En tant que charmant-terroriste de la droite chrétienne comme des queers de gauche, il n’a bien sûr jamais existé en dehors d’un spectacle. En tant que tendance théorique, les hypothèses qui sont au cœur de Bash Back ! continuent à prospérer – Queer Negation, Gender Mutiny, Not Yr Cister, Baedan, Filth and Glitter, Outlaw Bodies [52]– tant d’instruments et de masques pour un engagement invariable et sans faille envers tout ce qui est négatif et rebelle au cœur de la queerness. En tant qu’ensemble de tactiques de gangs, Bash Back ! est sans aucun doute encore bien en vie. Alors même que nous travaillons sur une anthologie, notre tâche est sans cesse démultipliée : encore des nazis au crâne défoncé par des pédés, plus de queers qui se soulèvent juste pour le plaisir de l’émeute, une autre église attaquée, encore un journaliste déconcerté faisant un reportage sur un gang queer qui sème la violence dans les quartiers chauds.

Encore des avocatEs à payer, des camarades ré-incarcéréEs à qui écrire, des relations à améliorer, des amitiés à soutenir, des amantEs à embrasser – à bien des égards cet éloge d’un nom ne cache qu’une étreinte-zombie à laquelle se livrent de nombreuses personnes impliquées dans le projet. De la même façon que la mort de Bash Back ! peut être prononcée, son essence prospère au-delà de la tombe, pour hanter le monde straight. C’est pourquoi nous le disons haut et fort : « Bash Back ! est mort, vive Bash Back ! »

Quel est notre but ? La réponse à cette question préfigure et détermine tout le reste. Voulons-nous d’une société plus sympathique, plus amicale, plus diverse, inclusive, radicale, où la médiation serait omniprésente, en bref une version moins pourrie de cette société de merde ? Ou voulons-nous la voir brûler ? Nous intéressons-nous au progrès ou à la rupture ? Est-ce que nous nous satisferons de tout cela, à condition que ce soit un peu différent ? Ou sommes-nous insatiables ? Si c’est un capitalisme queer que vous voulez, s’il vous plaît, restez chez vous. Si vous voulez détruire le capitalisme, on se dit à bientôt à Denver !

Questions à aborder avant Denver

Bien que la forme unique et indéterminée de Bash Back ! explique en grande partie sa propagation rapide ainsi que son énergie imprévisible, elle a sûrement aussi porté en elle les germes de ses ultimes schismes et de sa dissolution finale. D’autres articles de cette anthologie effectuent un travail de fond afin d’articuler l’ascension et la chute de Bash Back ! en tant que projet, et méritent d’être lus dans leur intégralité (à savoir "De la disparition de Bash Back !" et "Questions à aborder avant Denver") [53]. Plutôt que de continuer à citer ces analyses de manière exhaustive, j’ai tenté ci-dessous de délimiter et aborder les problèmes et les tensions spécifiques qui se sont épanouis au sein de Bash Back ! et ce afin de célébrer leur potentiel inhérent. À ces fins, dans les pages qui suivent, je forme un récit de ces conflits axé spécifiquement autour des questions de violence et d’identité.

Il convient de noter que l’une des indistinctions les plus dangereuses au sein de Bash Back ! semblait liée à la forme elle-même. Plus que les divisions sur le sujet de la violence et de l’identité, les oscillations entre activité licite ou clandestine furent remarquables. Du point de vue de la sécurité, il n’était probablement pas très sage d’attribuer le même nom à un repas de soutien qu’à des attaques criminelles. Et pourtant, du point de vue de l’expérimentation sauvage du conflit, c’est précisément ce flou qui a rendu Bash Back ! si intéressant.

Dans notre révolte, nous développons une forme de jeu : nous expérimentons l’autonomie, la puissance et la force. Nous n’avons rien déboursé pour ces habits et nous payons très rarement notre nourriture. Nous volons sur nos lieux de travail et nous nous prostituons pour avoir de quoi vivre. Nous baisons en public et nous n’avons jamais joui si fort. Nous entrecoupons nos conseils et escroqueries de ragots et de préliminaires. Nous avons pillé des lieux jusqu’à la moelle et partagé le butin dans la joie. Nous détruisons des choses la nuit et nous marchons main dans la main en sautillant sur le chemin du retour. Nous faisons sans cesse grandir nos structures de soutien informel et nous serons toujours là les unEs pour les autres. Par nos gang-bangs, nos émeutes, et nos hold-up, nous articulons la collectivité et l’approfondissement de ces ruptures.

Intimité criminelle

Une façon de décrire ce potentiel serait de l’aborder à travers la notion de forme-de-vie, définie par Giorgio Agamben en tant que vie qui ne peut jamais être séparée de sa forme. « Elle définit une vie – une vie humaine – dans laquelle les seuls modes, actes et processus de vie ne sont jamais de simples faits, mais toujours et par-dessus tout des possibilités de vie, toujours et par-dessus tout du pouvoir. » En suivant cette définition, je souhaite formuler une manière non-militante et non-identitaire de comprendre et de parler du sujet qui a été façonné par l’intermédiaire du projet Bash Back !.

En décrivant les participantEs de Bash Back ! comme une forme- de-vie, je fais l’effort d’écarter toute une série de concepts et de modes de pensée qui ne nous feraient pas avancer. Je veux tout par- ticulièrement venir à bout, et pour de bon, des notions de politique de l’identité et d’activisme identitaire. Bash Back ! ne doit pas être compris comme une séquence d’efforts militants, ni comme une ar- ticulation d’une identité militante politique (dans la mesure où il peut être ainsi identifié, ce fut un échec). Bash Back ! n’avait pas trait aux problèmatiques queers ou à la politique queer. Au lieu de cela, le projet prenait comme point de départ la vie de ses partici- pantEs. Plutôt que les leitmotivs de la victimisation et de la charité régurgités ad nauseam dans les milieux militants, la tendance Bash Back ! prenait comme point de départ la vie queer en elle-même. CeLLEux qui participèrent à cette tendance organisèrent un espace au sein duquel ils pouvaient vivre véritablement, et un réseau leur permettant de défendre cet espace. J’ai vécu Bash Back ! comme une fusion de désirs, dispositions, actes, processus, gestes et com- plicités. Bash Back ! s’inscrit aussi bien dans les actes criminels que dans la pratique sexuelle, aussi bien dans la stratégie que dans le style. Le processus de Bash Back ! et l’émergence de la forme-de- vie qui lui correspond demande moins à être lu en termes de « quoi ?  » et de « qui ? » qu’en termes de « comment ? ». Ce « comment ? », c’est le « comment » de l’organisation, mais aussi de la survie, de la violence, de l’amour, de la vie même. Ainsi, quelles qu’aient été les limites de Bash Back !, c’est le « comment » qui démontre vraiment le potentiel insurrectionnaliste dont je fais l’éloge.

Comment la non-violence protège les hétéros

On défonce une tapette parce que sa présentation de genre est beaucoup trop fem. Un homme trans pauvre n’a pas les moyens de se payer ses hormones salvatrices. UnE travailleurEUSE du sexe est assassinéE par son client . Une personne genderqueer est violée parce qu’ille avait juste besoin d’une « bonne baise » pour être remisE dans le « chemin straight ». Quatre lesbiennes noires sont envoyées en prison pour avoir osé se défendre contre un mec hétéro agresseur. Les flics nous frappent dans la rue et les compagnies pharmaceutiques détruisent nos corps car nous ne pouvons leur donner un centime.

Vers la plus queer des insurrections

Alors que je m’apprête à écrire ces remarques finales, le monde est témoin d’une troublante séquence d’événements. Un étrange mouvement populiste de gauche a fait son apparition. Il s’approprie les outils anarchistes : la langue (« Occupez tout ! ») et la forme (consensus, assemblées, etc) - en les vidant pourtant de tout contenu anarchiste. Le sentiment majoritaire parmi les nouveaux occupants semble plutôt être un engouement à la fois extrêmement confus et dogmatique pour la "non-violence". Au sein de la plupart des nouvelles occupations, cela s’est traduit par une obéissance stricte, quasi obsessionnelle, à la police, par un rejet absurde et a-historique des luttes de résistance passées, et par une dénonciation véhémente (ironiquement violente) de touTEs ceLLEux qui osent défier l’hégémonie pacifiste.

Dans un tel contexte de servilité répugnante et vomitive, il est rafraîchissant de revisiter les textes compilés dans cette anthologie. Le nom de Bash Back ! porte en lui tout ce qui doit être dit à propos de la violence, un ensemble d’activités violentes répondant à une violence primaire. Bash Back ! prend comme point de départ non pas la peur ou le rejet de la violence, mais plutôt la réalité de la violence dans le contexte de la vie queer. C’est pourquoi nous disons qu’il n’était pas question de violence au sein de la tendance Bash Back ! Ce n’était ni une question morale ni politique : les participantEs au réseau faisaient l’expérience de la violence comme une réalité vé- cue, une série de questions tactiques, une éthique guerrière.

Cette anthologie porte en elle tout un discours sur la violence qui est spécifique au milieu d’où elle est née. Ces voix se situent dans une lecture de l’histoire de la résistance queer, une lecture qui embrasse le débordement des moments violents. Des textes comme « Vers la plus queer des insurrections » et « Chronologie de l’insurrection Genderfuck » explorent les chevauchements et les divergences de tendances historiques d’une violence queer tombée dans l’oubli depuis les soulèvements médiévaux genderqueer en Europe, en passant par l’émeute de la Cafeteria de Compton et la rébellion de la Nuit Blanche à San Francisco. Bien que les tentatives de dresser une chronologie de cette résistance soient mises à mal par des générations de silence et d’effacement, elles parviennent à révéler un courant trans-historique qui s’écoule jusqu’au présent pour entraîner les expériences vécues par les auteurEs et les lecteurICEs dans son sillage. Cette lecture de l’histoire pourrait se révéler un outil précieux pour les anarchistes queers qui tentent de naviguer et déchaîner les eaux troubles et nauséabondes de la réécriture pacifiste de la résistance qui étouffe les luttes sociales actuelles.

L’utilisation quotidienne de la violence par les queers à des fins de survie, de légitime défense, ou de vengeance, est souvent dissimulée ou occultée par toute une gamme de mécanismes de placardisation. Des générations de gangs de rue queers, des communes de putes arméEs, des cambriolages de banque pour soutenir les victimes du sida, des armées de queens lanceuses de briques – voici les grandEs oubliéEs de notre histoire, dont le souvenir ne perdure que du bouche à oreille, mythologie hérétique passée d’amantE en amantE. Avant tout, les communiqués compilés ici devraient servir à illustrer un nouveau moyen de communication en matière de violence. Pour Bash Back !, il faut célébrer l’utilisation de la violence en tant qu’élément inhérent à la résistance et à la survie. La violence revendiquée dans ces communiqués oscille entre violence hyper-personnelle et violence excessivement politique : bagarres de bars avec des agresseurs, coups de battes dans les dents des homophobes et des fascistes, distribution de bombes lacrymos aux queers, émeutes queers lors de sommets internationaux. L’oscillation entre le personnel et le politique peut parfois donner le vertige : l’attaque de queerbashers lors d’une émeute ou d’un poste de police pour mieux expier une vie entière de traumatisme. En partageant ces histoires, Bash Back ! a agi afin d’exposer la guerre sociale silencieuse qui fait pourtant rage et qui imprègne les expériences vécues par de nombreux queers. Cette communication est en elle-même un acte radical, qui cherche à relier les luttes individuelles comme autant de points d’une constellation d’ultra-violence au service de la vie queer. Suicide chez les adolescentEs, queerbashing, génocide du sida, expulsions hors des frontières, esclavage carcéral : la violence dont les queers font l’expérience est multiforme et en perpétuelle évolution. En tant que telle, la résistance à cette violence doit aussi être fluide et diffuse. Cette anthologie ne propose pas de réponse unique, mais offre tout un tas de suggestions.

Il est également intéressant de noter que Bash Back ! ne se préoccupait pas uniquement de violence explicitement queer. Son discours soulignait plutôt une queerisation de la violence. C’est-à-dire que les participantEs cherchaient à montrer en exemple touTEs ceLLEux qui déchirent le tissu de la violence hégémonique, et à faire preuve de solidarité envers elles. A partir de la maxime insurrectionnaliste selon laquelle « la solidarité, c’est l’attaque », les cellules de Bash Back ! ont mené des actions de solidarité en soutien à des luttes diverses. Ils ont commis des actes de destruction en solidarité avec l’insurrection de Décembre en Grèce, malgré les hétéros qui clamaient que l’insurrection n’avait rien à voir avec le fait d’être queer. Ils ont célébré les rébellions dans les rues d’Oakland et sur les campus de l’Université de Californie, alors même que leurs luttes étaient souvent ignorées par les anarchistes qui participaient aux mêmes luttes. C’étaient les premiers groupes anarchistes à publier des déclarations en faveur du meurtre par balles de cinq policiers à Oakland, quand d’autres étaient trop peureux pour le faire. Tout cela démontre qu’une théorie queer de la violence doit se soucier de comment l’attaque en tant que mode opératoire peut déstabiliser l’identité statique et tracer des vecteurs de communication et de solidarité encore inédits.

Notre violence est-elle substance ou image ? Est-ce qu’on plaisante lorsqu’on écrit sur la violence ? Qu’entend-on par cette image de belles personnes armées de battes de baseball et de marteaux ? Est-ce du symbolisme ? Est-ce réel ? La riposte par la violence a-t-elle une signification ? C’est ici que les chemins divergent. Les queers radicaLEs vont-ielles suivre le chemin de l’image du militantisme ; de l’insignifiance ? Si c’est le cas, on peut s’attendre à une pléthore de films et de séances photos qui récupèrent l’image glamour de la lutte armée (comme la faction de l’armée rouge à paillettes). On peut s’attendre à de nouveaux hommages rendus aux émeutes d’il y a quarante ans et aux soulèvements de l’autre côté de l’océan (accompagnés, bien sûr, d’une condamnation des émeutes lorsqu’elles se passent ici et maintenant–et de pleurnichages sur les vitrines brisées et les kiosques à journaux renversés). La violence est acceptable si elle reste une abstraction, une forme d’art, un événement historique ou une brève internationale du journal TV – lorsqu’elle est séparée de nous. Elle sera toujours refusée au niveau de notre vie quotidienne, lorsque nous devenons ses agentEs.

Questions à aborder avant Denver

Alors que les éditeurICEs de cette anthologie, et les textes que nous avons choisis, présentent une tendance cohérente relative à la violence (la riposte !), il est important de contextualiser cette cohérence comme résultat d’un conflit très réel au sein de Bash Back !, centré principalement autour de la convergence de 2009 à Chicago. Même si c’était le deuxième rassemblement de ce type à Chicago, c’était le premier depuis que Bash Back ! avait pris le devant de la scène dans le théâtre de la révolte queer. Par conséquent il y eut un afflux remarquable de personnes qui n’avaient pas été impliquéEs dans l’apparition initiale de Bash Back ! dans le Midwest. NombreusEs d’entre ielles sont venuEs des côtes. Plus important encore, ielles sont venuEs d’un monde queer différent. Le projet initial des sections Bash Back ! du Midwest et du Sud était de creuser un espace queer au sein des luttes anarchistes, dans un espace anarchiste essentiellement hétéro et hétéronormatif. A l’inverse, ces nouveLLEs personnes arrivéEs des côtes provenaient dans leur majorité de mouvances « queer radicales » bien établies et / ou de milieux universitaires (départements d’études de genre des universités d’arts libéraux). Pour beaucoup, leur analyse de la violence était désespérément altérée par leurs origines. Plutôt que de soutenir des stratégies de résistance active et autonome, ils insistaient sur la communication non-violente, l’étouffant processus de consensus, et les manifs molles (bien que bigarrées) et bien rangées sur le trottoir, accompagnées de théâtre de rue. À Chicago, ces mondes sont entrés en choc frontal.

La pièce maîtresse de toute la merde qui a suivi était une occupation/boum dans un train, qui s’est transformée en manif spontanée à travers le quartier de Boystown. Comme on aurait pu le prévoir, les fêtardEs ont saccagé des trucs dans la rue et se sont déchaînéEs. Mais quelle ne fut pas l’horreur des insurgéEs de Bash Back ! lorsque des participantEs décidèrent de remettre la rue en ordre, replaçant les objets sur le trottoir, tout en gémissant que la manifestation était pacifique (une ressemblance assez frappante avec les pacifistes dogmatiques qui tentent actuellement de mettre de l’ordre dans le mouvement d’occupation alors qu’il échappe rapidement à leur contrôle). Cet échange donna lieu a une véritable tempête : c’était à ceLLEux qui hurlaient le plus fort et qui rédigeaient les plus belles tirades cybernétiques. Cet événement marqua la première grande scission au sein de Bash Back ! D’autres travaux de cette anthologie documentent cette division de manière plus approfondie (en particulier "Réponse à la récupération anarcho-libérale de Bash Back !" et "Questions à aborder avant Denver").

Pour ceLLeux qui sont tombéEs du côté de la destruction totale, le conflit était tout à fait inattendu. Nous étions conscientEs de l’existence de queers de gauche uséEs, mais nous n’avions pas réalisé que beaucoup d’entre eLLeux dissimulaient leur pacifisme sous le couvert de l’esthétique confrontationnelle. D’ailleurs, ces moutons déguisés en loups furent pour beaucoup une source d’inspiration au sein de Bash Back ! (des groupes tels que Gay Shame à San Fran- cisco et les Naughty North dans le Maine parlent inlassablement d’histoires de révolte queer, produisent des films et des textes à la gloire de la résistance violente, mais dénoncent pourtant ceLLeux qui cherchaient à se battre à leurs côtés dans le contexte présent).

Ielles célèbrent les révoltes lorsque des décennies ou des océans les en séparent, tout en sabotant activement tout effort pour les concrétiser là où ielles vivent. Nous avons été choquéEs que des personnes qui font des films sur des attentats à la bombe et des évasions, ou qui arborent des patchs d’armes à feu, diabolisent ceLLeux qui se livrent à la destruction de biens ou à la violence en légitime-défense. Voici la réalité sans détour : les queers radicaux branchouilles qui cherchent à faire carrière comme universitaires et cinéastes sont en fait des serviteurs de l’abstraction. Ielles cherchent à tirer un profit social et financier de l’image de la révolte queer tout en n’apportant rien à sa concrétisation.

Les soi-disant « queers radicaux » n’ont pas l’exclusivité de cette attitude, qui réduit au silence et exclut la possibilité de la violence queer. Elle est aussi fréquente chez les hétéros en général, et même chez nos camarades anarchistes hétéros. On peut observer des exemples notables de cette tendance dans le comportement de groupes anarchistes à prédominance hétéro tels que le Comité d’accueil de la Convention nationale du parti républicain (RNC) et CrimethInc. Avant les émeutes de la Convention nationale du parti républicain en 2008, les membres du Comité d’accueil (la section anarchiste non-clandestine pour l’organisation des manifestations) a publiquement qualifié les barricades de Bash Back ! de "légères" comparées au militantisme présumé des hétéro-barricades. Et cela en dépit du fait que tous les tracts en préparation des barricades de Bash Back ! avant la convention avaient clairement fait référence aux émeutes dans l’histoire queer, et à la ferme intention des membres de Bash Back ! de résister farouchement aux républicains et à la police. Le blocus se développa en affrontement avec les flics à cheval et en attaque des membres de l’Église baptiste de Westboro. Le blocus ne fut évoqué qu’en passant dans le numéro spécial de Rolling Thunder (le magazine de CrimethInc) consacré à la résistance au RNC. Ce n’était qu’un exemple précoce du refus systématique de CrimethInc de reconnaître que leurs camarades queers étaient capables d’activité insurrectionnaliste. Quand ielles ont couvert les émeutes lors des manifestations du G20 à Pittsburgh dans leur numéro spécial, ielles ont décrit la marche pour la libération queer (qui allait devenir la manif la plus sauvage et la plus destructrice du sommet) comme une "manif sur le thème de Bash back !" : c’était là leur seule reconnaissance du contenu queer de l’émeute. C’est-à-dire que la lutte queer était réduite à un slogan symbolique pour les émeutièrEs, alors qu’il était l’élément déclencheur de l’émeute. Tout en offrant une analyse interminable de l’organisation et de la stratégie dudit conflit de rue, ielles ont totalement ignoré le fait qu’il s’agissait de la plus violente émeute queer de sa génération aux Etats-Unis. L’insulte s’est accentuée dans l’article de CrimethInc "Dites que vous voulez une insurrection". Dans leur critique de l’anarchisme insurrectionnel étasunien, il n’est fait aucune mention de Bash Back ! ou de l’abondance de l’activité insurrectionnelle organisée par des personnes qui se définissent comme anarcho-queers. L’article poursuit en faisant une critique absurde de la valorisation de la violence de la part d’"insurrectionnalistes" que CrimethInc décrit comme n’ayant jamais connu la violence - une critique seulement possible si on ignore totalement l’existence de Bash Back ! et les expériences de ses participantEs. CertainEs diront peut-être que, dans le troisième numéro de Rolling Thunder, CrimethInc a publié un article sur les émeutes queer qui se sont déroulées il y a des dizaines d’années. Nous les félicitons pour leur geste, mais les questions demeurent : pourquoi une publication anarchiste qui met l’accent sur les luttes contemporaines ignore-t-elle l’un des plus grands réseaux anarchistes aux États-Unis ? Pourquoi peut-on reconnaître les insurrectionnalistes queers des générations précédentes sans prendre de risque, tout en ne se montrant pas solidaires de leurs luttes présentes en ne les publiant pas ? C’est stupéfiant.

Même si recevoir des excuses de la part des « queers radicaux » ou des anarchistes hétéros pour cette attitude ne présente aucun intérêt pour nous, ielles n’en demeurent pas moins de simples pions sur l’échiquier plus large du discours hégémonique autour de la violence. Les queers sont marquéEs en tant que victimes alors qu’on entend la violence comme un outil réservé aux maîtres. Le projet anarchiste queer incarné par Bash Back ! est avant tout un refus de la victimisation et une réappropriation de la violence qui nous a été dérobée par l’idéologie progressiste et utilisée contre nous par les agresseurs de queers et par l’Etat. Il était crucial pour Bash Back ! de rompre avec ceLLeux qui refusaient de reconnaître l’importance de cette réappropriation. Cela a permis la cohésion et la consolidation de la tendance insurrectionnaliste queer autour de la question de la violence tout en annonçant les futures ruptures. De là, les conflits entre les tendances (en particulier autour de la question de l’identité / de la politique identitaire) constituaient des litiges entre différentes dispositions théoriques qui supposaient une disposition à la violence.

Crise d’identité

Il est clair que, puisque les identités façonnent nos expériences, nous ne pouvons pas faire une croix sur l’identité comme si c’était sans importance. Cependant, il est tout aussi clair que nous ne pouvons pas nous permettre de maintenir les identités qui nous sont imposées. Ainsi, une apparente contradiction surgit entre la nécessité de reconnaître l’identité construite socialement, et les tentatives de détruire la société de classes qui impose ces identités. Cette contradiction se révèle difficile, avec une gamme de réponses qui s’étendent du mépris pour la destruction de la société de classes au mépris de l’identité, en passant par de nombreux autres arguments, quelque part entre ces deux positions.

Identité, politique et anti-politique

Comme mentionné dans la section ci-dessus, une fois que certains cercles de Bash Back ! se furent complètement débarrassés des tendances libéro-pacifistes, le conflit allait s’orchestrer entre militantEs et insurrectionnalistes, qui s’opposaient sur la question de l’identité. Bien que les conflits sur la question de la violence cités plus haut se soient souvent développés en parallèle des discussions sur l’identité, je me soucie plus des discussions sur l’identité qui prennent la violence pour une évidence. Cela permettra de mettre en lumière une série de questions et de conflits spécifiques à Bash Back ! Une perspective possible sur ce conflit serait de séparer les partisanEs en deux groupes, avec les militants de la politique identitaire d’un côté et les anti-identitaires de l’autre. Le premier prend l’identité pour une évidence et une condition préalable qui doit déterminer comment nous nous organisons et luttons, le second désigne l’identité comme l’ennemi. Les positions au sein de ce conflit n’étaient pas stables – les individus et les groupes au sein de la tendance Bash Back ! pouvaient aussi bien incarner l’une ou l’autre de ces positions, ou les deux à la fois. Je vais écarter de nombreuses spécificités de ces conflits, puisque bon nombre d’entre elles devrait rester du domaine de l’abstraction, et que pour le reste je ne suis pas la personne indiquée pour en parler. Je choisirai plutôt de me concentrer sur le fondement théorique de cette confrontation et je laisserai la place à celleux qui l’ont vécue pour se situer au sein de cette lecture.

Ce problème interne à Bash Back ! est tout à fait approprié dans la mesure où il s’agit d’une problématique queer. Le fait d’être queer est en soi un territoire contesté, ouvert à des débats et critiques sans fin. Pour une certaine catégorie de personnes, le fait d’être queer est un projet positif, avec son propre ensemble de normes et de formes communautaires. Pour d’autres, le fait d’être queer ne peut être conçu que négativement, comme ce qui dépasse ou ne parvient pas à répondre à un ensemble de normes. C’est ainsi que « Queer » devient une catachrèse, ou un nom donné à tort ce qui ne peut être nommé. Une étiquette apposée sur ce qui ne peut être étiqueté. Les prises de position au sein de Bash Back ! avaient comme point de départ de multiples positions au sein de cette matrice théorique complexe. Il faudrait débattre de si la position d’unE participantE au débat découlait souvent directement ou non de son contexte (anti-politique). CeLLEux qui ont rejoint Bash Back ! en passant par les études de genre avaient tendance à se conduire comme des troupes d’assaut militantes au service de n’importe quelle doctrine glanée auprès de leurs professeurEs. CeLLEux qui étaient empêtrées dans les cercles anarchistes insurrectionnalistes avaient tendance à faire preuve d’une forte (et parfois peut-être trop sévère) aversion envers la lutte basée sur l’identité, et se concentraient plutôt sur la localisation des points de conflit au sein de l’identité. CeLLEux qui venaient de scènes queer établies ont apporté avec eLLEux toute une gamme d’attentes en matière de comportement et de langage – attentes souvent étrangères à ceLLEux qui n’étaient pas familiarisées avec ce genre de cliques. Ce qui est si queer dans l’ensemble des conflits en jeu au sein de Bash Back !, c’est que chacune de ces positions s’imprégnait de l’autre, donnant naissance à un large éventail de perversions.

Je tiens à dire que bon nombre de ces conflits ont permis une certaine synthèse qui pourrait se révéler bénéfique pour les anarchistes dans les luttes à venir : l’expérience doit être la base de la lutte. Si nous comptons nous engager dans des luttes matérielles contre l’ordre social, nous devons partir de nos propres expériences vis-à-vis de cet ordre. Cela veut dire que ceLLEux qui partagent un ensemble d’expériences face au capitalisme auront une longueur d’avance toute naturelle pour forger des alliances contre la société. Voici la graine de vérité qui germe au cœur de l’identité. Malheureusement, tant de couches d’abstraction et de mystification héritées de la politique identitaire étouffent cette graine. Tout effort qui vise à renforcer un pouvoir autonome basé sur notre position à l’intérieur et à l’encontre de la société doit commencer par renoncer au bagage illusoire de la politique identitaire.

Voici un rapide aperçu de certaines positions anti-politique identi- taire distillées par Bash Back ! :

- La politique identitaire est toujours basée sur l’aplanissement de l’expérience, ce qui rend la critique de la société abstraite plutôt que vécue.
- La politique identitaire promeut les alliances entre classes, permettant ainsi à ceLLEux qui jouissent d’un pouvoir plus ample (et qui trouvent donc leur intérêt dans la prolifération de la société de classes) de réduire au silence les personnes les plus marginaliséEs au sein de ces alliances.
- La politique identitaire est enracinée dans l’idéologie de la victimisation, et en vient à célébrer et imposer des normes qui déterminent à quelle activité les participantEs peuvent se livrer ou non. Cela renforce certaines mythologies au sujet de la lutte (par exemple « seuls des hommes blancs cis participent aux black blocs » ou « les oppriméEs sont incapables de certaines stratégies de révolte »).
- La politique identitaire est toujours basée sur l’idée fausse de communautés cohérentes. Comme l’ont dit certainEs FrançaisEs : « les différences éthiques au sein de chaque "peuple" ont toujours été plus grandes que les différences éthiques entre les "peuples" eux-mêmes. ». C’est-à-dire que ceLLEux qui sont piégéEs à l’intérieur de certaines « communautés » ou identité confinées ont souvent moins de choses en commun entre elles qu’avec ceLLEux qui sont censéEs leur être opposéEs. Cette erreur se nourrit de l’abstraction de l’expérience plutôt que de l’analyse de l’expérience vécue en tant que telle. UnE queer en prison a plus en commun avec sa compagnonNE de cellule hétéra qu’avec une ordure de sénateur gay, et pourtant la mythologie de la « communauté LGBT » sert à étouffer les ennemiEs de la société et à les asservir à leurs représentantEs auto-proclaméEs.
- La politique identitaire est fondamentalement réformiste et cherche à trouver une relation plus favorable entre différentes positions de ses sujets plutôt que d’abolir d’emblée les structures qui produisent ces positions. Les partisanEs de la politique identitaire s’opposent au « classisme », pourtant ielles se contentent de laisser intacte la société de classes. Toute résistance à la société doit être au premier plan de la destruction des processus subjectivants qui reproduisent la société au quotidien, et doit détruire les institutions et les pratiques qui racialisent et genrent les corps au sein de l’ordre social.
- La politique identitaire est déployée par l’État, elle y fait intrinsèquement référence, elle le valorise systématiquement, elle lui appartient ; la politique identitaire, c’est l’État.

Si l’on prend cette analyse à cœur, Bash Back ! peut être vu comme une tentative de forger une pratique de résistance depuis l’expérience vécue en dehors de la logique de la politique identitaire. Bien que que son auteurE ne soit pas unE participantE de Bash Back !, nous avons inclus un texte écrit par des anarcho-féministes de San Francisco, intitulé « Anarcho-féministes dans la rue ». Ce texte, publié au moment de la crise identitaire de Bash Back !, offre un moyen unique et exceptionnel de conceptualiser le patriarcat pour mieux lui résister.

Citation :

« Ironie du sort, en dépit de notre critique, et parfois notre haine, envers la politique identitaire, nous voilà pourtant réuniEs autour d’une identité (un peu en vrac) : Nous sommes des personnes qui ne veulent plus être victimes de la tyrannie du genre et de la misogynie. Dans ce groupe, nous espérons contourner, dans une certaine mesure, notre genre et ce que cela implique pour nous dans ces vies que nous vivons dans ce monde d’hommes, afin de mieux pouvoir imaginer un monde où la dynamique du genre n’influencerait pas chaque interaction. Nous nous unissons pour nous battre pour une réalité où les identités tels que "homme", "femme" et "trans" sont des illogismes. »

Je suivrai les auteurE(s) du communiqué anarcho-féministe car elles s’envisagent elles-mêmes comme unies dans leurs désirs et leurs dispositions, plutôt que dans leurs identités. Sans référence à un sujet partagé ou stable, les auteurEs de cet article posent les jalons d’une force anti-essentialiste, anti-identitaire pour lutter contre le patriarcat. Dans un contexte où le féminisme deuxième vague refait surface dans les cercles insurrectionnalistes anarchistes/communistes, ce mode de pensée est une bouffée d’air frais. Il nous propose des pistes pour construire le type de machine de guerre capable de détruire le genre. C’est pourquoi je ne conçois pas Bash Back ! comme enraciné dans l’identité queer. Je l’envisage plutôt comme une expérience dans la construction d’une constellation offensive de prises de positions queers.

Nous sommes ceLLEux qui cherchent à détruire l’ordre social dont nous avons été excluEs. Nous sommes ceLLEux qui cherchent à mettre fin à notre emprisonnement. Nous sommes ceLLEux qui détestent le capitalisme genré et l’hétéronormativité. Notre position est à l’unisson de notre expérience vécue. Notre compréhension de nous-mêmes et notre position appelle nos ennemiEs par leur nom ! À un moment initial et crucial, il y a fort longtemps, la femme s’est imposée en tant qu’être existant, plutôt que de plonger dans le monde moniste de l’homme dans le néant d’où elle était venue. À un autre moment, le prolétariat a lutté pour obtenir sa libération autonome de la bourgeoisie plutôt que de détruire la bourgeoisie et de s’auto-détruire complètement. Sur la scène dressée par l’ordre présent, la force queer s’affaire à la prolifération des identités plutôt qu’à leur négation absolue.

Notes préliminaires sur les modes de reproduction

Alors que les perspectives marginales ne sont peut-être en mesure de comprendre Bash Back ! qu’à travers la logique de l’identité, je l’envisage comme une série d’expériences vers l’effondrement de l’identité. De la même manière que les émeutes à la mémoire d’Oscar Grant à Oakland en Californie ont créé des alliances improbables contre l’ordre racial, Bash Back ! a aussi entraîné une série d’attaques matérielles contre toutes les positions de sujet dans la matrice de l’identité hétéronormative. Beaucoup de ceLLEux qui s’étaient initialement engagéEs dans le projet ont été séduitEs par son caractère guerrier. Les hétéros se sont retrouvés à détruire le genre aux côtés de freaks dégenréEs de tous bords. Beaucoup se retrouvèrent délestés de leur ancien attachement subjectif à l’Hétérosexualité. Les queers et touTEs ceLLEux à qui on a assigné un statut de victime dès la naissance, se sont engagéEs dans une pratique de refus de la victimisation, et, ce faisant, ont refusé le principe fondamental de leur rôle dans cette société sexiste.

La théorie insurrectionnelle nous dit qu’un processus insurrectionnel est basé sur l’attaque et l’expérimentation afin d’ouvrir la voie de l’anéantissement de la société. La théorie queer nous dit que « queerer » est un verbe, un processus qui problématise et annule continuellement les rôles normatifs. Je situe Bash Back ! à l’intersection de ces processus et je les envisage comme indissociables.

Anarchie-queer après le gauchisme

Je salue les nombreuses réussites de Bash Back !, mais pour moi son plus grand succès reste la façon dont ielle démontre la possibilité d’une anarchie-queer aucunement attachée aux dinosaures du gauchisme queer. Les queers radicaLEs vont inlassablement critiquer les réformes, l’Etat et les organismes à but non-lucratif. Et pourtant, au final leur politique met toujours l’accent sur différents problèmes qui nécessitent une réforme, des exigences différentes vis-à-vis de l’état et la même rhétorique usée, le même dépendance exaspérante envers le complexe industriel à but non lucratif. Bash Back ! ne se souciait guère de tout cela.

Afin d’expliciter cette forme d’anti-politique queer, je vais brièvement évoquer Selma James et sa préface à l’article de Mariarosa Dalla Costa, « Le pouvoir des femmes et la subversion de la communauté ». James identifie deux tendances dominantes au sein du Mouvement des femmes des années 1970. D’un côté, les Hommes Marxistes qui se trouvent être des Femmes, et de l’autre, les militantEs de la condition féminine. Les femmes du premier camp réitèrent simplement la ligne du parti, mais sans référence spécifique à la situation des femmes dans le système capitaliste. Les femmes du second camp se concentrent sur tel ou tel problème qui concerne les femmes, mais sans accuser le capital en soi en tant que « relation sociale que notre lutte cherche à détruire ». La position de James, Dalla Costa et d’autres autonomistes-féministes est de rejeter ces deux positions, en quête d’une analyse du capitalisme spécifiquement ancrée dans la position des femmes en son sein, pour mieux découvrir comment le mener à sa perte à travers cette position.

Bien qu’il faudrait formuler de sérieuses critiques à l’encontre du marxisme autonome ainsi que des notions essentialistes de la catégorie des femmes et de leur position au sein du capitalisme, la méthodologie autonomiste est ici utile. Suivant la tradition de Selma James, je voudrais distinguer deux grands courants d’activité queer. D’une part, les anarchistes qui se trouvent être queer, de l’autre, les queers qui militent sur des problématiques queer. Pour comprendre Bash Back !, on pourrait tout d’abord reproduire l’affirmation de CrimethInc selon laquelle ce type d’activité « a une orientation queer » ou encore l’ignorer complètement. Envisager Bash Back ! en l’inscrivant dans la seconde tendance, c’est le rabaisser au niveau de Gay Shame et de son théâtre de rue qui vise certains problèmes et l’obtention de réformes. Nous rejetons ces deux conceptions.

Bash Back ! doit être compris comme une tentative concrète de critiquer la société du point de vue de l’expérience queer, puis de trouver des méthodes d’attaque qui découlent de cette position. Ainsi, Bash Back ! est la réponse queer au féminisme-autonomiste. Les expériences peuvent être classées en deux grandes stratégies. La première consiste à ouvrir un espace queer au sein de l’action conflictuelle. La seconde consiste à appliquer des stratégies insurrectionnelles à la lutte quotidienne intrinsèque à la vie queer. Des exemples de la première stratégie seraient les barricades queer lors de la Convention nationale du parti républicain, les émeutes du G20, les attaques en solidarité avec d’autres luttes et insurrections, etc. La seconde est illustrée par les attaques contre les agresseurs de queers, les maisons de meurtriers incendiées, la diffusion d’informations sur l’auto-défense, la distribution de bombes lacrymos, les centres squattés pour jeunes queesr et les soirées où les queers dansent avant de vandaliser des voitures de police. La synthèse de ces catégories est le début d’une pratique de vie et de lutte que j’appelle autonomie queer.

Je voudrais prendre un instant pour souligner que cette anarchie-queer qui succède au gauchisme doit aussi impliquer une rupture totale avec la logique militante. Dans un contexte où les ancienNEs partisanEs du « lifestylism » [54] s’en sont éloignéEs, Bash Back ! est un retour à l’hyper-lifestylism ! Je refuse de voir la vie queer comme secondaire à la politique queer. Au contraire, ce qui m’intéresse, c’est de documenter, d’explorer et d’articuler une anti-politique qui prend la vie elle-même comme son domaine de lutte. À cette fin, Bash Back ! a réussi à localiser les crises au sein de la vie de ses participantEs et à agir matériellement pour résoudre chacune d’entre elles. Les queers avaient besoin d’un logement, de moyens d’auto-défense, de belles choses, et de plaisir. Par conséquent, ielles ont squatté des maisons, communisé des armes, et se sont entraînéEs ensemble, ont pillé autant que possible, et organisé des fêtes, des émeutes et des gangbangs. À ce stade, toute lutte qui n’implique pas immédiatement les vies de ses participantEs est vouée à l’insignifiance.

On peut voir que ces développements sont en plein essor à ce jour : squats queers, auto-organisation des travailleurEUSEs du sexe, gangs de rue queers, gangs transgenres en prison, contingents queers dans les manifs militantes, marches qui partent d’occupations et auto-réduisent le prix de l’entrée en sortant en soirée. On peut imaginer comment ces stratégies pourraient être déployées alors que tant d’aspects de la vie dans le système capitaliste sont en crise. Lorsque les subventions sont supprimées pour les médicaments contre le sida, il faudrait trouver de nouvelles formes d’expropriation. Alors que pour beaucoup, la famille nucléaire n’est pas une option, la crise va forcer les queers à forger de nouveaux modes de vie non- familiaux et collectifs. Alors que les groupes réactionnaires commencent à s’affirmer dans la rue, les queers vont riposter avec de nouvelles armes et autres formations d’autodéfense. Alors que la société se délite, nous allons découvrir des moyens toujours plus décadents pour repousser les limites de la contradiction et dynamiter la rupture.

Le véritable tournant antisocial de la théorie queer

123 - La révolution prolétarienne est entièrement suspendue à cette nécessité que, pour la première fois, c’est la théorie en tant qu’intelligence de la pratique humaine qui doit être reconnue et vécue par les masses. Elle exige que les ouvriers deviennent dialecticiens et inscrivent leur pensée dans la pratique ; ainsi elle demande aux hommes sans qualité bien plus que la révolution bourgeoise ne demandait aux hommes qualifiés qu’elle déléguait à sa mise en œuvre : car la conscience idéologique partielle édifiée par une partie de la classe bourgeoise avait pour base cette partie centrale de la vie sociale, l’économie, dans laquelle cette classe était déjà au pouvoir. Le développement même de la société de classes jusqu’à l’organisation spectaculaire de la non-vie mène donc le projet révolutionnaire à devenir visiblement ce qu’il était déjà essentiellement.
124 - La théorie révolutionnaire est maintenant ennemie de toute idéologie révolutionnaire, et elle sait qu’elle l’est.

Guy Debord, La société du spectacle

CeLLEux qui restent à la page de la théorie queer universitaire seront sûrement au courant du soi-disant « tournant anti-social » de la Théorie Queer. Il semble que la nouvelle tendance chez les universitaires queer est à la concentration sur la négativité queer, la critique de la société, et le rejet de la politique traditionnelle. À une époque où la société elle-même est en train de s’effondrer, alors que des quantités sans précédent d’êtres humains reconnaissent qu’ielles n’ont pas d’avenir [55] et agissent en conséquence, nous devons appeler cette tendance académique par son nom : récupération.

Un idiot essaie de fonder sa thèse sur les émeutes queers du G20, Judith Butler prononce un discours lors d’une conférence à la New School sur « l’anarchisme queer », Jack Halberstam cherche à valoriser le négatif et à définir le tournant anti-social ; une classe de l’Université de Californie est appelée « queer criminelle » (l’instructeur dénonce pourtant l’activité d’insurrectionnalistes sur ce même campus) - les universitaires se bousculent pour prendre le train de la négativité en marche. ChacunE s’approprie l’activité des insurgéEs pour servir le développement de sa propre carrière. Ielles prennent les activités antisociales et les utilisent pour reproduire l’Académie comme moteur central de la société. C’est l’ultime trahison. Par la théorisation de l’activité de Bash Back !, mon ambition est de visibiliser de véritables assauts queers contre l’ordre social. Ce faisant, cette anthologie devrait clairement exposer ceLLEux pour qui la négativité et la révolte sont une simple question d’image.

L’insurrection queer exige que chacunE d’entre nous devienne unE théoricienNE. Plus important encore, elle exige que le tournant anti-social, contre la société, reste dans les rues. Notre révolte et notre théorie doivent être inséparables de notre vie quotidienne. À cette fin, Bash Back ! peut être lu comme une tentative d’exproprier la théorie queer de l’Académie pour la remettre au service de la révolte queer ; pour dynamiter la distinction entre la théorie et la vie. Pour mieux organiser ce livre, nous avons séparé les textes entre essais et communiqués. Dans une large mesure, il s’agit d’une dichotomie sans fondement qui ne décrit pas l’activité de Bash Back ! avec exactitude, puisque Bash Back ! n’a jamais fait de distinction entre ses théoricienNEs et ses combattantEs. Au contraire, ielle a cherché à queerer cette distinction pour offrir une praxis où la théorie est incarnée dans l’activité même de ceLLEux qui théorisent. Un livre qui déclare NO FUTURE n’a que des mots à offrir. Une émeute qui fait la même déclaration fait un pas de plus vers l’insurrection.

Mort à l’Académie !

Tegan Eanelli (Automne 2011)


QUEER INTERNATIONAL

Collectif

P.S.

Glossaire

Bashing : verbe spécifique pour désigner l’agression de queers.
Bash back (to) : riposter à une agression adressée spécifiquement à des queers.
Bull dyke : gouine masculine, à l’allure agressive, éventuellement grosSE. Fais gaffe, elles sont vénères.
Butch : lesbienne qui utilise des codes de présentation masculins, mais qui peut être nulle en bricolage.
Drag queens/kings : travestiEs.
Empowerment : autonomisation, prise de conscience de ses capacités et de sa force.
Fairies : « folles » ou encore « fées ». Par extension, membres de communautés néo-hippies originellement en non-mixité pédé.
Fem : en français, utilisé essentiellement pour désigner les gouines qui utilisent des codes de présentation féminins, où paillettes, rouges à lèvres et bottines léopard deviennent des armes de destruction de l’hétéronormativité ; ici, définit plus largement toute personne féminine, peu-importe son genre.
Genderfuck : qui subvertit le genre, joue avec, le malmène allègrement.
Genderqueer : personne qui ne s’identifie pas au sein du système binaire de genre « homme/femme ».
House mother/children : « Mère ou enfant d’une Maison », les maisons sont des gangs de queers, pour plus d’info, allez voir « Paris Is Burning », bitches !
Hustler : personne qui sait tirer profit d’une autre / prostituéE.
Manarchist : terme utilisé originellement pour critiquer les tendances machos de certains hommes anarchistes, puis largement utilisé pour décrédibiliser toute action directe ou plus largement toutE militantE anarchiste sous prétexte qu’il s’agirait forcément d’hommes hétéros sexistes.
Passing : faculté de pouvoir être luE comme appartenant à son genre d’élection
Queen : diva, travestie, princesse, ou personne à féminité flamboyante.
Queer : dans le contexte français, on dirait plutôt « transpédégouines ».
Nous avons choisi ici de maintenir le terme « queer » pour le rattacher à son contexte nord-américain et rappeler qu’en version originale, le queer couvre un éventail d’identités et de radicalités très large, souvent (mais pas toujours) bien loin des connotations négatives, universitaires et/ou paillettes qu’on lui associe en France.
Queerbasher : agresseur de queer.
She-male : « elle-lui », insulte chère au porno commercial souvent utilisée pour désigner les MTFs qui ont une bite, voire par extension pour des personnes dont le genre est illisible.
Straight : hétéro, mais aussi droit, carré, normal.
Trannyfag : « pédétrans ».


En octobre 2016, d’autres textes issus du livre "Queer Ultra Violence : Bash Back ! Anthology" ont été traduits, le tout étant publié aux éditions Libertalia : "Vers la plus queer des insurrections".


[1] Référence à l’assassinat de Matthew Shepard. (NDT)

[2] Emission de MTV où un groupe d’hommes gay aident un hétéro mal habillé à améliorer son style. (NDT)

[3] cf. glossaire. (NDT)

[4] cf. glossaire. (NDT)

[5] cf. glossaire. (NDT)

[6] cf. glossaire. (NDT)

[7] cf. glossaire. (NDT)

[8] Le mot “straight” signifie à la fois “hétéro” et “droit” comme dans “droit chemin”. (NDT)

[9] Référence à Venice Brown (19 ans), Terrain Dandridge (20), Patreese Johnson (20) et Renata Hill (24). (NDT)

[10] Le 28 juin 1969 à New York, la police fait une descente musclée au Stonewall Inn, un bar gay de Greenwich Village. Les personnes présentes, pour beaucoup trans et racisées, réagissent immédiatement pour résister aux violences policières, et s’ensuit une série d’émeutes. Stonewall est considéré comme un événement clé de la résistance LGBT face à l’oppression. La marche des fiertés était à la base une commémoration annuelle de cette émeute. (NDT)

[11] Les log-cabin republicans étasuniens sont les républicains gays, qui tirent leur nom de leur croyance qu’Abraham Lincoln était gay et possédait une cabine en rondins de bois (log cabin). (NDT)

[12] Cf. glossaire. (NDT)

[13] Cf. glossaire. (NDT)

[14] La Mutinerie du genre. (NDT)

[15] Voir glossaire. (NDT)

[16] Fairies : voir glossaire. (NDT)

[17] Les pâtures. (NDT)

[18] Voir glossaire. (NDT)

[19] Voir glossaire. (NDT)

[20] Hustler : Voir glossaire. (NDT)

[21] Voir glossaire. (NDT)

[22] Voir glossaire. (NDT)

[23] Voir glossaire. (NDT)

[24] House mothers / children : Voir glossaire. (NDT)

[25] Trannies : Originellement, insulte à l’encontre des personnes trans, mais de la même façon que les termes "pédé" ou "gouine", ce terme est parfois revendiqué en tant qu’identité politique. (NDT)

[26] Male-bodied : personnes avec des corps de type masculin. (NDT)

[27] Standards of Care : Une « norme de soin » est une ligne directrice de traitement médical. Elle définit un traitement « approprié » en fonction d’une condition donnée. Elle est définie par les professionnels de la santé. (NDT)

[28] Fait de « passer », à savoir être identiféE comme appartenant à son genre choisi. (NDT)

[29] Écoles spécifiquement dédiées à l’enseignement des « bonnes manières ». (NDT)

[30] « GID clinics » : Gender Identity Disorder clinics. (NDT)

[31] Voir glossaire. (NDT)

[32] Voir "passing" dans le glossaire. (NDT)

[33] Voir glossaire. (NDT)

[34] Frat boys : étudiants membres des « fraternités » dans les campus états-uniens.

[35] « Anarchie Etincellante ». (NDT)

[36] En français dans le texte. (NDT)

[37] Troupe de drag queens fondée à la fin des années 1960 à San Francisco, et sur laquelle un documentaire a été réalisé en 2002 : The Cockettes. (NDT)

[38] Industrial Workers of the World, syndicat anarchiste créé aux Etats-Unis en 1905 et dont on surnomme les membres les "Wobblies". (NDT)

[39] Black Bloc Fashion : Ya Basta ! (NDT)

[40] Général chinois du Ve siècle avant JC, auteur de "L’Art de la guerre". (NDT)

[41] "Yuppies : Young Urban Professionnals". (NDT)

[42] Body Heat, film de 1981. (NDT)

[43] Équivalent états-unien du squat. (NDT)

[44] « Tu as de l’argent, tu le sais, sors le de tes poches et jette le comme ci, comme ça... » (NDT)

[45] Film documentaire de 1990 de Jennie Livingston. (NDT)

[46] cf. glossaire. (NDT)

[47] Quartier de San Francisco. (NDT)

[48] cf. "Queerbashers" dans le glossaire. (NDT)

[49] cf. "To bash back" dans le glossaire. (NDT)

[50] "Nous aimons Lovelle Mixon". (NDT)

[51] Rest In Peace : Repose en paix. (NDT)

[52] Publications sorties à la suite de Bash Back !

[53] Articles en cours de traduction, ils seront disponibles dans la traduction intégrale de Queer Ultra Violence : a Bash Back ! Anthology. (NDT)

[54] « L’anarchisme érigé en mode de vie » et séparé du reste de la société, en opposition à l’anarchisme social. (NDT)

[55] "NO FUTURE" dans la version originale. (NDT)