Brochures

Relationner en anarchiste
Fabriquer des affectivités feministes, queers, et décoloniales.

mis en ligne le 25 mai 2026 - Zorra Vulpess

  • INTRO
  • CRITIQUES RADICALES DE L’AMOUR
    • Pas d’amour sans émancipation
    • L’amour comme politique communautaire
  • ANARCHISME ET RELATIONS
    • Politiser l’amitié
    • Camarades avant tout
    • L’anarchisme relationnel
  • DÉCOLONISER LES RELATIONS
  • DE RUPTURES ET DE GUERISONS
  • QUELQUES RESSOURCES

INTRO

J’ai commencé à écrire ce texte en novembre 2023, en fRance, dans un contexte politique et social à la fois ultra-libéral et fasciste, répressif, raciste, islamophobe et antisémite. Dans ce contexte, quoi de plus dérisoire que de réfléchir aux relations affectives ? Mais quand tout est fragile et menaçant, il est d’autant plus nécessaire de construire et de soigner sa communauté choisie, ou ses « conforts affectifs », pour citer un zine qui m’a marquée [1]. Plus le contexte est difficile, plus nos relations se déchirent facilement au fil des désaccords, des conflits, des ruptures personnelles et politiques. Ayant expérimenté beaucoup de déchirures et de scissions mêlant le politique et l’affectif ces dernières années, j’ai eu envie de me poser pour réfléchir, pour repenser les liens affectifs et militants (je vois ça ensemble) à la lumière des pensées et des pratiques féministes, anarchistes, décoloniales et queers. Ce qui nous lie affectivement est aussi politique : nos relations ont une puissance à la fois individuelle et collective. Seulement, nous n’avons pas forcément les outils pour les penser et les vivre de manière émancipatrice et engagée. En tant qu’anarcha-féministe cisgouine, prolo et métisse, j’ai appris que les communautés politiques et affectives sont centrales dans la lutte. L’amitié, la camaraderie, les différentes formes d’amour, tout cela n’a rien de futile. Loin d’être la base arrière de la révolution, c’est une part déterminante de la transformation sociale, personnelle et spirituelle que nous désirons. En plusieurs chapitres, ce zine s’intéresse à l’influence du capitalisme, de l’hétéropatriarcat et du colonialisme sur la construction de nos relations affectives. Il essaye d’imaginer comment s’en émanciper individuellement et collectivement sur une base anarchiste, en transformant le tissage interrelationnel à la base de toute forme d’existence et d’organisation.

CRITIQUES RADICALES DE L’AMOUR

En travaillant sur ce zine, j’ai constaté que la majorité des réflexions sur les relations affectives, même féministes, queers ou anarchistes, prenaient l’attachement amoureux comme point de départ. Si la remise en cause de l’amour romantique est courante, les autres types de relations sont néanmoins traités de manière annexe. Même l’amitié, tellement valorisée dans les discours féministes, n’est souvent abordée qu’en contrepoint de l’amour, comme une alternative salutaire. L’amour, c’est une vraie obsession.

L’amour romantique serait un état de grâce, une forme de fusion, d’accord parfait avec l’être aimé, transfigurant l’existence. Il est devenu une rengaine culturelle, constamment rabâchée dans les livres, les films, les chansons, les magazines : on trouve très peu de récits sans histoire d’amour, heureuse ou malheureuse. Ce sont des visions normatives et stéréotypées de l’amour, liant des individus hétérosexuels, plutôt blancs, valides et bourgeois. Les femmes et les personnes sexisées subissent dès le plus jeune âge une sorte d’endoctrinement : bombardé·e·s de récits et de représentations, iels sont pressuré·e·s à trouver le fameux amour unique et éternel, l’âme « sœur », le prince charmant qui les épousera et leur fera des enfants. Une fois trouvé, il faudra se dévouer absolument à son partenaire, de préférence un homme cisgenre hétéro, en abdiquant de sa personnalité, de ses désirs et de ses aspirations. Et puisque l’amour est censé être plus fort lorsqu’il engage de la passion, de la douleur et du drame, les femmes vivent les violences, les abus, les humiliations comme des passages obligés. Les relations amoureuses sont un endroit privilégié du contrôle, de la violence et de l’assujettissement : à ce titre, elles sont au cœur des critiques féministes de l’exploitation des femmes dans le système patriarcal. Pour Shulamith Firestone dans le livre phare du féminisme radical, The Dialectic of Sex. The Case for Feminist Revolution (1979), « peut-être même davantage que la procréation, l’amour est le pivot de l’oppression des femmes aujourd’hui [2] ».

Au cœur du capitalisme

Je reviendrai plus loin sur les critiques anarchistes et féministes qui lient capitalisme et patriarcat. Pour l’instant, je voudrais commencer par évoquer la place de l’amour romantique hétérosexuel dans la modernité capitaliste. À ce sujet, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz a beaucoup travaillé sur les émotions construites par le capitalisme et notamment sur l’amour. Ses écrits sont de qualité très inégale, loin d’être révolutionnaires, parfois à la limite de l’anti-féminisme et largement hétérocentrés. Pour autant, son travail déconstruit de manière efficace la vision biologisante des émotions diffusée par la psychologie notamment, qui les réduit à des manifestations spontanées, purement physiques, universelles et sans histoire. Avec d’autres théoricien·ne·s des émotions, Illouz montre que ce sont plutôt des constructions culturelles, qui se ressentent et s’expriment selon des normes et des codes sociaux [3]. Ainsi, l’amour est loin d’être une émotion privée et individuelle, naturelle et impulsive : c’est un ensemble de pratiques et de comportements définis et structurés par des systèmes culturels, politiques et économiques. Généralement, lorsqu’elles rencontrent quelqu’un, les personnes reproduisent des schémas et des scénarios culturels vus et revus, identifiés comme des signes d’amour. Par exemple, nous avons appris que les « papillons dans le ventre » n’étaient pas une marque d’anxiété (et un possible red flag ou signal dangereux) mais un symptôme amoureux. Ou encore, nous croyons que la dépendance affective et le don de soi exigé des personnes sexisées, c’est de l’amour.

Depuis les années 1960, les comportements sociaux sont de plus en plus récupérables et récupérés par les stratégies commerciales. Dans le système capitaliste, les émotions sont transformées en marchandises (ça a même un nom : le « marketing émotionnel »). Plus que toute autre manifestation émotionnelle, l’amour, et tout ce qui lui est associé, est au centre des stratégies de vente, qu’il s’agisse de vendre du yaourt, du café, des restos ou des applications de rencontre. On achète un idéal de l’intimité, du couple hétérosexuel et de la famille, censé apporter du bonheur [4]. Cette fiction de l’amour est fort utile pour le capitalisme car elle invite à consommer. Mais cela va plus loin, car pour Eva Illouz, « la grammaire culturelle du capitalisme pénètr[e] massivement le domaine des relations amoureuses hétérosexuelles [5] ». Ça veut dire que le langage de l’amour hétérosexuel lui-même, ses pratiques et ses codes, est profondément capitaliste. L’amour capitaliste est un système d’évaluation des corps par rapport à des normes, à la fois physiques et sociales. Il va de pair avec la marchandisation de la « beauté » (celle des corps plutôt féminins, blancs, jeunes, minces et valides) mais aussi de la sexualité, et l’institutionnalisation des « profils » à consommer dans l’industrie de la rencontre, selon des principes d’attractivité, de rendement, de rentabilité, de « branding ».

Dans ce monde capitaliste, la perception des relations est extrêmement appauvrie, focalisée sur le couple et la famille nucléaire, meilleures garanties du bonheur et de l’épanouissement personnel. Dans le schéma traditionnel, so straight, il faut tout donner pour « réussir » en amour en respectant des scripts normatifs. Cela implique de délaisser les amitiés pour s’isoler en couple, devenir un « nous » indissociable, voire ne plus fréquenter personne sans son partenaire. Les relations sont souvent atomisées, non solidaires entre elles : les ami·e·s d’enfance, les collègues, les parents rencontrés devant l’école des enfants, quelques personnes fréquenté·e·s à l’aquagym ou à la belote, etc. Tout ce petit monde se côtoiera éventuellement lors d’un apéro dînatoire ou de l’anniversaire de truc-muche, pour autant ça fabrique rarement un collectif soudé et solidaire. Ce que la modernité capitaliste a réussi à faire avec grand succès en priorisant l’individualisme, c’est d’éclater les communautés, tous les liens sociaux non familiaux et basés sur d’autres formes de solidarités. Accentuation des hiérarchies sociales, atomisation des classes populaires, contrôle des contextes de socialisation, exploitation et aliénation : en nous isolant, il s’agit de tuer dans l’œuf toutes les dynamiques collectives qui peuvent potentiellement mener à des alliances politiques non contrôlées.

Pas d’amour sans émancipation

Quand on évoque la critique féministe du modèle hétéropatriarcal, raciste et capitaliste de l’amour, les références les plus partagées sont les propositions radicales développées à partir des années 1970, notamment dans les textes de Shulamith Firestone, bell hooks, Audre Lorde et Adrienne Rich [6]. Ces écrits ont longtemps été caricaturés et rejetés par les discours mainstreams (= les sales féministes/lesbiennes qui veulent se débarrasser des mecs). Depuis quelques années, probablement du fait de l’introspection forcée des bourgeois·e·s occidental·e·s durant la crise sanitaire du covid, il y a eu un regain d’intérêt dans les médias et dans l’édition pour les alternatives au couple hétérosexuel. On a même parlé de « révolution romantique ». En fait, pour la révolution, on repassera : sans apporter grand-chose de nouveau par rapport aux pensées pionnières afroféministes et féministes radicales, les récentes publications des féministes plutôt blanches, bourgeoises et hétéras se contentent de dénoncer le « sabotage » de l’amour hétérosexuel par le patriarcat, en essayant de voir comment le réformer sans trop bouleverser les structures sociales et économiques existantes. [7]

Les critiques les plus révolutionnaires de la domination et de l’exploitation des femmes dans la sphère privée viennent très largement (no surprise) des premières féministes, dont beaucoup étaient anarchistes. Parmi les mouvements politiques les plus inventifs, imaginatifs et libres, l’anarchisme s’érige contre tout gouvernement et toute forme d’autorité, en luttant pour la liberté de choix, l’émancipation de toustes, l’abolition des formes de domination, l’organisation sociale horizontale, autogérée et solidaire, la mutualisation, etc. Dès son apparition au XIXe siècle, il a étroitement lié expérimentation pratique et pensée théorique dans la création de nouvelles formes d’organisation sociale, en repensant toutes les sphères de la vie, dont les relations intimes. Pour les anarchistes féministes, l’émancipation des femmes doit être un objectif central, indispensable à une transformation réelle et profonde de la société.

Depuis Mary Wollstonecraft jusqu’aux anarcha-féministes Voltairine de Cleyre et Emma Goldman, entre la fin du XVIIIe et le début du XXe siècle, les féministes ont dénoncé le rôle central du mariage dans l’organisation de l’oppression des femmes. Plus spécifiquement, les anarchaféministes ont exposé l’imbrication du patriarcat, du capitalisme et de l’État dans l’« amour » conjugal. Dès cette époque, elles ont montré les dynamiques d’exploitation du travail domestique, reproductif et émotionnel qui s’y jouent. La militante et théorcienne anarchiste étasunienne Voltairine de Cleyre, venue d’une classe sociale très pauvre, a choisi de pratiquer l’amour de manière libre, sans jamais se marier. Elle a exprimé toute sa révolte et son dégoût au sujet du mariage dans un discours qui date de 1891 :

Qu’est-ce d’être une femme ? Être une propriété ! […] on traite avec vous exactement sur la même base que l’on traite avec le reste du bétail de l’homme. Vous êtes logées, nourries, vêtues, « protégées », aimées (parce que les hommes caressent même parfois la tête de leur chien), en échange de – quoi ? De la surintendance du foyer de l’homme, et de la paternité apparente, des soins et de l’éducation des enfants de l’homme. [8]

Révolutionnaire, elle lutte pour la libération en affirmant « qu’en tant que classe, je n’ai rien à espérer des hommes. […] Aucun tyran n’a jamais renoncé à sa tyrannie à moins d’y être obligé. Si l’histoire nous enseigne quoi que ce soit, elle nous enseigne cela. Mon espoir repose donc en la naissance d’une rébellion dans les rangs des femmes [9]. » Voltairine de Cleyre prône l’abolition du mariage qui « défraîchit l’amour, transforme le respect en mépris, souille l’intimité et limite l’évolution personnelle des deux partenaires [10] ». Sa camarade, l’activiste anarchiste russe Emma Goldman, immigrée aux États-Unis, était considérée comme une ennemie d’État en raison de son activisme politique mais également à cause de ses positionnements contre le mariage, en faveur de la contraception et de l’amour libre [11]. Pour Goldman, « le mariage et l’amour n’ont rien en commun, ils sont aussi éloignés l’un de l’autre que les pôles ; ils sont en fait antagonistes [12] ». Face à cette « insulte à la vie » qu’est le mariage, elle défend la liberté «  l’amour dans la liberté est la seule condition pour qu’une vie soit belle [13]  ». Elle-même divorcée et prônant la libération sexuelle, Emma Goldman a pratiqué toute sa vie l’amour libre, sans contrainte extérieure, non régi par une quelconque autorité religieuse ou légale. En prônant l’abolition de l’institution matrimoniale et la libération de l’amour, De Cleyre et Goldman reprennent certaines idées féministes du free love movement (mouvement pour l’amour libre), apparu dans les années 1850 aux États-Unis et faisant l’objet d’une dure répression car il menaçait le mariage, la religion et l’ordre social. En termes d’amour dit « libre », la vision anarchiste énoncée par Voltairine de Cleyre paraît encore radicale aujourd’hui :

Si vous voulez que l’amour et le respect puissent durer, ayez des relations peu fréquentes et peu durables. Pour que la vie puisse croître, il faut que les hommes et les femmes restent des personnalités séparées. Ne partagez rien avec votre amant(e) que vous ne partageriez avec un(e) ami(e) [14]  ».

Contre l’appropriation de l’aimé·e, elle propose de valoriser la distance, la liberté et l’indépendance des personnes impliquées, afin que leurs individualités et leurs expériences puissent se déployer.

Si j’avais lu Voltairine à l’adolescence, cela m’aurait peut-être évité de placer l’attachement romantique au-dessus de tout pendant toute la première partie de mon adultie. Cela fait maintenant un peu plus de dix ans que je tente, tant bien que mal, de déconstruire les modèles relationnels hétéropatriarcaux et capitalistes. J’ai quitté le régime de l’hétérosexualité en fin de vingtaine, au terme d’une longue relation romantique avec un mec cis bi, belle à plein d’égards, mais marquée par l’isolement à deux, la primauté du couple et l’appropriation de l’autre. J’en suis sortie avec un sentiment d’enfermement et de dépendance affective.

Entrer dans la vie queer, me reconnaître gouine, a été un moment d’euphorie mais aussi d’active remise en cause du modèle romantique et monogame. J’ai désiré fabriquer d’autres types de relations affectives, moins fusionnelles et plus conscientisées : j’étais souvent solo, tout en entretenant des relations amicalo-sexuelles non romantiques avec plusieurs personnes, sans donner de primauté à aucune ; j’ai par ailleurs très brièvement vécu du polyamour, avec beaucoup d’erreurs et de déboires, aboutissant à un énorme burn-out émotionnel. Donner du temps et de l’espace de manière égalitaire, prendre soin de tout le monde : cela pompait littéralement toute mon énergie vitale, me mettant en état de crise psychique. Ce qui m’a fait le plus de bien, c’est le cadre d’une relation amoureuse socle, mêlant amour, amitié et camaraderie, où nous partageons du soin, de l’entraide, de la complicité ; une relation qui se construit sur le long terme, tout en étant non-exclusive (ou « ouverte »). J’entends par là un accord relationnel qui respecte l’autonomie de chacune en offrant de l’espace à la solitude, aux amitiés, aux groupes politiques et aux communautés, aux expériences personnelles, tout cela dans des limites définies ensemble et, dans l’idéal, régulièrement repensées. Car des schémas de possessivité, de jalousie, de contrôle et de fusion peuvent bien sûr se rejouer. Régulièrement questionner le fonctionnement relationnel peut permettre d’éviter de reproduire ces comportements. Pour moi, envisager les modalités relationnelles de manière politique, c’est questionner les aspects les plus addictifs et nocifs de l’idéologie romantique, avec l’aide du féminisme, de l’anarchisme et des pratiques transpédégouines.

L’amour comme politique communautaire

Voltairine de Cleyre insiste sur la nécessité d’indépendance personnelle pour les femmes dans les relations amoureuses, dans un contexte où celles-ci sont contraintes au mariage, corps et âmes assujetties à leurs époux, assignées au travail domestique et reproductif gratuit, sans statut de sujet, sans autonomie matérielle. Dans sa bouche, le mot « indépendance » renvoie à la nécessité d’émancipation et d’affranchissement du joug patriarcal.

Encore aujourd’hui, ce terme revient beaucoup sous la plume des anarchistes qui parlent des relations affectives [15]. Or, cette notion a une connotation fort individualiste : elle implique que l’on pourrait se débrouiller seul·e, sans être dépendant·e des autres. Après avoir lu la première version de ce zine, une amie concernée m’a engagée à réfléchir sur cette idée d’indépendance, notamment à la lumière du travail de Mia Mingus, une éducatrice et militante asio-américaine, handie et queer qui lutte pour la justice pour toutes les personnes handicapées (disability justice). Elle parle de mythe de l’indépendance :

Le mythe de l’indépendance c’est l’idée que nous pourrions et devrions être capables de tout faire par nous-mêmes, et nous savons bien sûr que ce n’est pas vrai. Quelqu’un a fabriqué les habits et les chaussures que tu portes maintenant, quelqu’un a conçu les transports en commun que tu utilises ; nous ne faisons pas tou·te·s pousser notre nourriture et nos épices. Nous pouvons toujours prétendre que ce qui se passe dans ce pays ne nous affecte pas collectivement, ou que des choses comme la qualité de l’air et de l’eau ne nous relie pas tou·te·s. Mais nous sommes dépendant·e·s les un·e·s des autres, point. Le mythe de l’indépendance reflète un tel degré de privilège, surtout dans cette société violente, individualiste et capitaliste, et induit que nous ne devrions qu’à nous-mêmes nos vies et nos réussites. [16]

Dans ce texte sur le handicap et le validisme, elle critique plus précisément le culte de l’indépendance au prisme de l’intimité, puisque les personnes handies expérimentent souvent une intimité forcée. C’est le fait d’être perçu comme un « livre ouvert », sans aucun droit à l’intimité, que ce soit par la famille, les médecins, les travailleur·euse·s sociaux, etc. ; le fait que des choses très personnelles doivent être confiées à des personnes non handicapées ; ou encore expérimenter de l’intimité physique contrainte quand on vous aide dans les gestes du quotidien. Si l’intimité forcée est une pierre angulaire du validisme, Mia Mingus valorise une autre forme d’intimité, qu’elle appelle l’intimité d’accès : quand quelqu’un comprend de manière presque intuitive les besoins de l’autre en termes d’accessibilité, quand se développent des formes d’attention mutuelle et solidaire. Elle explique qu’« il y a une vulnérabilité magnifique dans l’accessibilité et dans le handicap ; elle renferme beaucoup de puissance et elle est potentiellement transformatrice [17] ». Sa réflexion invite à dévalider les relations intimes, dont les personnes handies sont écartées car stigmatisées comme anormales et non-désirables. Il s’agit de magnifier les corps bizarres, moches, tordus, mutants, de célébrer la vulnérabilité, l’attention et le soin. Alors que le handicap est dévalorisé dans la système validiste comme un état de dépendance, vu comme un poids pour les personnes dites valides, l’intimité d’accès met en action une interdépendance :

L’interdépendance c’est à la fois toi, moi et nous. C’est la solidarité, dans le meilleure sens du mot. Elle inscrit la communauté dans notre peau encore et encore. C’est évoluer ensemble vers la libération dans un monde oppressif, c’est refuser de faire du personnel le bouc émissaire du politique. [18]

Dans son livre-manifeste sur l’amour, All About Love (À propos d’amour en français), bell hooks, théoricienne, autrice, militante et enseignante étasunienne, voix majeure des féminismes noirs, affirme « qu’il faut célébrer et honorer le communalisme et l’interdépendance en partageant les ressources [19] ». Au fondement de sa réflexion, il y a la conviction que tous les êtres vivants sont interdépendants et en interconnexion. Sans se revendiquer de l’anarchisme, bell hooks défend une politique de l’émancipation par et pour les opprimé·e·s, l’égalité des conditions de vie, des modalités d’organisation coopératives, non-hiérarchiques et anti-autoritaires. Devenu une référence incontournable de toute réflexion sur l’amour, son ouvrage dénonce les effets destructeurs du capitalisme, du patriarcat et du racisme jusqu’au niveau le plus intime des relations affectives.

Nourrie par le mouvement de libération noir et par la spiritualité politique, bell hooks voit l’amour – quand il est pratiqué de manière éthique – comme ayant un pouvoir radicalement émancipateur et transformateur, capable de révolutionner la société en profondeur et de détruire les structures de domination. Elle insiste sur le fait que l’amour doit être une pratique politique communautaire car « ce sont les communautés qui alimentent la vie, pas les familles nucléaires, ni le “couple”, et certainement pas l’individualisme pur et dur. Il n’y a pas de meilleur lieu qu’une communauté pour apprendre l’art d’aimer [20] ». Pour bell hooks, l’amour c’est :

la volonté de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui, se manifestant par le fait de prendre soin des autres, par le respect, le savoir et la responsabilité, l’amour que nous portons à différentes personnes, quelles qu’elles soient, repose toujours sur ce même fondement. Il n’existe pas d’amour qui soit spécialement et exclusivement réservé aux partenaires romantiques [21].

Les féministes noires étasuniennes ont très largement revendiqué l’amour comme pratique politique communautaire. La Combahee River Collective, groupe féministe noir socialiste, en lutte contre l’oppression raciste, sexuelle, hétérosexuelle et de classe, affirme dans sa Déclaration de 1977 : « notre politique naît d’un amour sain pour nous-mêmes, nos sœurs et notre communauté [22] ». En écho, la théoricienne féministe noire Jennifer C. Nash affirme que les politiques de l’amour féministes noires engendrent de « nouvelles formes de relationnalités » fondées sur un sentiment collectif plutôt que sur l’identité [23]. Elle s’appuie sur la pensée de la poétesse et essayiste africaine-américaine June Jordan, qui écrit que le sentiment communautaire est le fondement des « liens qui unissent les communautés utopiques [24] ». Il allie un amour de soi réparateur et un sentiment collectif, public, à la base des pratiques politiques, sources de puissance contre les oppressions. Entre amour de soi et amour collectif : Leah Lakshmi PiepznaSamarasinha, militant·e, éducateurice et poétesse non-binaire, queer, handie et racisée établi·e aux États-Unis, parle également de l’amour comme une pratique radicale dans un monde validiste :

Quand je prononce le mot « amour », j’entends quelque chose de plus estropié et bizarre que les politiques traditionnelles de la désirabilité qui déterminent la vie et la survie de beaucoup d’entre nous. Je veux dire que quand nous nous tendons la main et favorisons au mieux l’accessibilité, c’est un acte d’amour radical. [25]

L’amour communautaire et politique est le ferment de nombreuses communautés queers souhaitant échapper à l’hétéropatriarcat et construire des alternatives, qu’il s’agisse des Terres de femmes (Wimyn Lands) créées à partir des années 1970 par les lesbiennes féministes aux États-Unis ou des Radical Faeries (Fées Radicales) fondées par des pédés paganistes. Je nomme quelques exemples assez connus, mais il y en aurait bien d’autres à citer dans différents contextes géographiques. On y retrouve les pratiques anarchistes d’entraide, de solidarité, de mutualisation et d’autogestion associées à une critique des oppressions et des normes hétéropatriarcales.

Parce qu’il s’agit de communautés marginales, dont les amoures sont considérées comme déviantes, anormales, voire monstrueuses, les gouines, les pédés, les trans, tou·te·s les dissident·e·s des normes de genre et de sexualité, ont expérimenté d’autres formes de relations affectives. Quand il est dangereux d’être queer, il est vital de pouvoir compter sur une communauté d’ami·e·s, d’amant·e·s, d’ex-amoureuxses, de cohabitant·e·s, de co-parent·e·s ; autant de relations qui peuvent former une famille élargie et choisie. En marge du régime hétéropatriarcal, les trans, les gouines, les pédales, les tordu·e·s et les freaks en tous genres ont beaucoup déconstruit la suprématie de l’attachement amoureux et du couple monogame. Être une aberration pour la société dominante, être éradiqué·e·s des représentations et des narrations, nous aura au moins permis de déployer nos imaginaires et nos liens affectifs dans la marge.

Quand j’ai accepté ma gouinité, les modèles relationnels queers, tissant ensemble les amitiés, les camaraderies, les amoures, les familles choisies et les communautés, ont fait l’effet d’un tsunami dans ma vie. Ensuite, j’en ai vu les limites : les milieux queers sont malheureusement endommagés par les normes capitalistes de la séduction, par l’individualisme et par les rapports de pouvoir. La minceur, la blancheur, la joliesse, les corps « sains » sans maladie ni handicap, les hiérarchies basées sur la fame, la coolitude et les bons looks : tout cela est survalorisé, même dans des espaces qui s’affirment critiques. C’est atterrant de constater que la libéralisation LGBTI déteint sur l’ensemble des communautés, jusqu’aux sphères queers ou transpédégouines qui se veulent radicales. La frange LGBTI de la communauté – assez lisse et « rangée » pour plaire aux hétéros, celle qui est montrable dans les médias, les publicités et les représentations mainstreams est largement dominante. Elle s’approprie les scripts capitalistes mariage/famille nucléaire/propriété avec le soulagement de « devenir comme tout le monde ». Ce phénomène me semble lié à des intérêts de classe : il s’agit au final d’imiter les modèles de vie bourgeois et de jouir des privilèges associés. Les LGBTI ont une conception soc-dem et capitaliste de la communauté : il ne s’agit pas tant de transformer le monde, que de se retrouver entre minorités de genre et de sexualité dans des associations, des lieux de consommation, des soirées et, une fois l’an, d’organiser la marche des fiertés, sans oublier de solliciter le sponsoring des entreprises désirant pinkwasher leur blason.

Contre le néolibéralisme rampant qui contamine nos communautés et nos relations, rappelons les fondations contestatrices et révolutionnaires des luttes et des vies transpédégouines. Que l’on parle de communauté élargie ou restreinte, il s’agit de politiser les liens affectifs. L’amour qui nous relie devrait être fondé sur une éthique et des pratiques politiques communes mettant en réflexion la lutte contre les systèmes d’oppression, les conditions matérielles d’existence et l’interdépendance.

Développer une vision politique communautaire de l’amour et des relations affectives en général nécessite de lutter activement et quotidiennement contre les systèmes d’oppression capitalistes, impérialistes, racistes et hétéropatriarcaux. En gros, il ne s’agit pas de « révolutionner » les relations affectives pour son propre profit mais bien dans un objectif collectif de transformation, pour développer, comme le défend bell hooks, le soin, le savoir, la responsabilité, le respect, la confiance et l’engagement.

DÉFINITIONS

  • Queer : c’est une insulte en anglais qui signifie bizarre, tordu·e, déviant·e, anormal·e et qui vise toutes les personnes ne correspondant aux normes de genre et de sexualité hétérocispatriarcale. En retournant l’injure, en se réappropriant le stigmate, les queers contestent radicalement les régimes de dominations hétérocispatriarcaux et capitalistes, en revendiquant qu’iels ne s’assimileront jamais pour obtenir la respectabilité. Queer est une identité politique qui revendique ses racines insurrectionnelles, portées par des personnes trans et racisées (dont notamment Marsha P. Johnson) ayant pratiqué l’autodéfense contre l’État et les flics. Le mot queer est une claque retournée dans la face des agresseur·euse·s, une arme contre la honte et la déshumanisation.
  • Transpédégouine : repris en français, le terme queer perd sa charge injurieuse et blessante, d’autant que peu gens connaissent sa signification originelle. Il devient facile de le récupérer de manière lisse et dépolitisée. Le mot transpédégouine a donc été façonné pour crier l’anormalité et la déviance. Il fait le pont entre différentes identités politiques dissidentes de genre et de sexualité. Il propose une coalition pour la destruction de l’hétérocispatriarcat et du capitalisme. Se dire transpédégouine c’est refuser toutes les politiques de respectabilité, c’est envoyer chier les normes sociales, c’est défoncer l’État et ses institutions, c’est œuvrer à défoncer le monde capitaliste, c’est lutter contre les systèmes d’oppression, c’est porter des pratiques politiques radicales et anarchistes.
  • LGBTI+ : le sigle énumère les identités de genre et les orientations sexuelles (lesbiennes, gays, bi·e·s, trans, intersexes, asexuel·le·s). Les personnes qui utilisent ce sigle militent pour l’obtention de droits dans le système existant, contre les discriminations et les violences et pour la visibilité dans la société mainstream. Les LGBTI+ ne se voient pas comme des dissident·e·s du système hétéropatriarcal, ou du moins refusent la portée politique révolutionnaire et insurrectionnelle du mot queer. L’idée est de s’assimiler coûte que coûte, avec le soutien de l’État, même si celui-ci les instrumentalise pour les jeter aux fauves juste après. On trouve un peu de tout dans leurs rangs : des soc-dems bien-pensant·e·s aux homonationalistes, des pro-flics et à celleux qui pratiquent/défendent le pink washing.

ANARCHISME ET RELATIONS

Si l’amour, en tant que pratique qui peut soigner, relier et transformer, traverse tout ce texte, j’ai souhaité décentrer les partenariats romantiques pour essayer de penser politiquement différentes sortes de relations, sans les hiérarchiser. Parce que je ne veux pas écrire une thèse en trois volumes sur les modes relationnels, je me penche spécifiquement sur les liens d’amitié et de camaraderie, avant de présenter l’anarchie relationnelle en tant que philosophie et comme pratique. Quels seraient les modèles de liens affectifs qui pourraient être les fils conducteurs de la transformation ? Comment modifier nos schémas relationnels ?

Politiser l’amitié

Pour bell hooks, plus que la famille ou l’amour romantique, l’amitié est l’endroit où l’on apprend à aimer de manière juste, respectueuse et égalitaire. Elle y voit une modalité relationnelle propice à construire des communautés fortes, sur de bonnes bases :

Les amitiés où l’on aime nous fournissent un terrain où expérimenter la joie de la communauté au sein d’une relation où l’on apprend à traiter tous les problèmes, à faire face aux différences et aux conflits tout en restant lié·e·s. [26]

Faire communauté à partir des liens amicaux ? Je vois très bien cette joie amicale dont parle bell hooks car l’amitié est une modalité relationnelle qui m’est extrêmement précieuse. J’y trouve de l’épanouissement mutuel, de la confiance, de l’engagement relationnel et de la liberté. La plupart de mes amitiés sont des relations longues, certaines durent depuis plus d’une décennie. Des liens profonds, forgés par des heures et des heures de discussions et d’écoute réciproque, avec des personnes d’âges, de parcours et de vécus multiples. Je pense par exemple à l’amitié avec ma grand-mère, qui transforme un lien familial quasiment « obligatoire » en une relation singulière. L’amitié ne nécessite pas forcément d’avoir des convictions politiques, des visions du monde ou des objectifs communs. Elle est tissée d’amour, de connivence, d’entraide, de plaisir à faire des choses ensemble. Les ami·e·s peuvent être une famille choisie, une communauté de cœur, avec qui habiter, lutter, fabriquer des projets, faire des enfants et/ou les élever, affronter les tempêtes comme profiter des temps sereins. Selon bell hooks :

C’est dans l’amitié que la grande majorité d’entre nous entrevoit pour la première fois la possibilité rédemptrice de l’amour et d’une communauté où l’on prend soin les un·e·s des autres. Lorsque l’on apprend à aimer dans le cadre de l’amitié, on comprend comment s’y prendre et l’on se rend capable d’étendre cet amour à d’autres relations comme nos liens familiaux ou amoureux [27].

L’anarchaféministe française Corinne Monnet propose également de s’inspirer du « paradigme de l’amitié » pour « sortir de l’irrationalité courante attachée à l’amour [28] ». Avec l’amitié, elle souhaite fabriquer des façons d’aimer qui préserveraient l’autonomie et l’indépendance des personnes impliquées [29]. L’autrice définit l’amitié comme une inclination sélective entre deux personnes qui se sont choisies, et qui développent une relation égalitaire (respect de la liberté de l’autre, sérénité, confiance, proximité, réciprocité, sincérité, bienveillance). Ce serait une relation forcément réciproque , « qui ne cherche pas la fusion, ni le contrôle mental et physique de l’autre », mais aussi un sentiment non exclusif, exempt de jalousie. Même s’il y a de l’engagement et de la profondeur, l’amitié accueille la transformation, puisque la relation peut changer au fil de la vie sans que cela ne mène inévitablement à une rupture.

En tant que queers, l’amitié est une forme relationnelle primordiale : nous sommes beaucoup à avoir des familles qui nous rejettent, nous silencient ou nous humilient. Dès lors, nous misons beaucoup sur les « familles choisies », des amitiés fortes qui offrent soutien, réconfort et entraide. Alors que les liens familiaux sont souvent contraints et hiérarchiques, impliquant parfois de conserver des relations avec des personnes abusives, on choisit ses ami·e·s a priori sur de bonnes bases et sur une histoire commune faite de complicités et de connivences. Aussi, les familles d’ami·e·s devraient se bâtir sur des principes égalitaires, réciproques et généreux. Ces communautés amicales sont vitales dans une société qui nous hait, nous considère comme des monstres et des rebuts. Il n’y a pas une année qui passe sans que nous perdions l’un·e d’entre nous : crimes, suicides, overdoses, maladies liées aux traumatismes, aux agressions et à l’exclusion qui touchent majoritairement nos adelphes trans et racisé·e·s. Face à ces violences systémiques, nos familles choisies ne peuvent peut-être pas nous sauver, mais elles peuvent nous donner de la valeur, du soin et de l’amour.

À mesure que les critiques de l’amour hétérosexuel sont popularisées, l’amitié est souvent décrite comme le nouvel eden relationnel. Or, l’amitié est loin d’être un espace préservé : on y retrouve des abus, des violences et des phénomènes d’exploitation. Les visions naïves qui affirment qu’elle effacerait les barrières, les hiérarchies et les différences sociales me font grincer des dents. Les rapports de pouvoir et de domination ne s’effacent pas comme par magie parce qu’on partage de l’affection. Y’a du racisme, du sexisme, de la queerphobie, du classisme, du validisme, et beaucoup d’autres formes de dominations structurelles qui se reproduisent à plein dans l’amitié. C’est d’ailleurs fréquent de laisser passer des propos et des actes qui nous dévalorisent ou nous blessent pour préserver un entourage amical. Comme je l’ai dit, en tant que personnes marginalisées, nous expérimentons souvent des liens affectifs délités. Alors, il nous arrive de sauvegarder à n’importe quel prix des amitiés nocives par peur de la rupture et de l’isolement.

J’ai moi-même longtemps cru que l’amitié était un endroit secure, jusqu’à ce qu’une personne féministe et queer, que je considérais comme une amie/camarade, abuse de moi sexuellement. Encore aujourd’hui, mon cerveau a du mal à assimiler l’information : une amie, une féministe, peut aussi te faire ça. Oui, oui, je sais, ça arrive majoritairement dans la sphère privée, notamment en famille et en couple, alors pas de raison que l’amitié soit particulièrement protégée.

Sans aller jusqu’aux histoires d’agressions et d’abus, des schémas relationnels pourris, tissés de dépendance affective, de peur de l’abandon, de jalousie et de possessivité, se reproduisent largement en amitié. L’attachement amical c’est une forme d’amour, à priori non romantique, mais tout aussi intense, dans lequel on peut revivre des traumatismes et des modes d’attachement bancals. D’ailleurs, la perte d’une amitié est tout aussi déchirante que la fin d’un amour : les ruptures amicales sont parmi les séparations les plus douloureuses à vivre. Je parle en connaissance de cause : j’en ai vécu un certain nombre. Dans un système capitaliste, libéral et individualiste, la plupart des individus placent leurs intérêts avant leurs amitiés les plus chères. Il y a des personnes que j’aimais profondément, mes complices dans les pires moments, qui ont retourné leur veste quand la lutte politique devenait trop compliquée, qu’il fallait prendre position et que ça devenait chiant ou bien que cela entrait en conflit avec leurs intérêts immédiats (sociaux et matériels).

Si le terrain de l’amitié semble moins miné que celui de l’amour romantique, il reste tributaire des rapports de pouvoir et des traumatismes affectifs des personnes impliquées. Le problème c’est que l’amitié reste un angle mort du politique : on questionne rarement ce qui s‘y produit, moins encore que dans les relations amoureuses. Par ailleurs, le soutien apporté aux ami·e·s est souvent basé sur l’allégeance, la loyauté et la fidélité. Des principes bien toxiques. Je pense aux cas fréquents où une personne sociable et populaire, ayant commis des violences graves (en l’occurrence des agressions sexuelles), est soutenue par son groupe d’ami·e·s sur des motifs uniquement affectifs, pour ne pas détruire leur cercle social ou encore parce que cela pourrait mettre en danger les conditions matérielles de vie (quand les personnes sont cohabitantes par exemple). L’expérience m’a montrée qu’en contexte de conflit ou de lutte politique, nous n’avons pas besoin d’ami·e·s qui nous soutiennent aveuglement, avec une loyauté béate, dans le but de sauvegarder la relation. Nous avons besoin de camarades qui agissent par conviction profonde, de manière éthique, en mettant l’affectivité de côté, jusqu’à nous confronter et nous remettre en cause quand c’est nécessaire. Les meilleures amitiés sont probablement celles qui te confrontent, te bousculent et te font bouger.

Pour moi, faire de l’amitié en anarchiste, c’est accompagner l’ami·e dans ses problématiques et contradictions personnelles et politiques. L’amitié c’est respecter l’autre dans ses revirements, ses paradoxes, ses épreuves et ses crises, mais jamais À NOS DÉPENS ou en sacrifiant notre éthique. Je le répète : fuck la loyauté purement affective et intéressée. La relation devrait demeurer libre, réciproque et équivalente en termes d’implication affective, en prenant en compte les difficultés systémiques, physiques et mentales de chacun·e.

Alors oui, je suis prudente et lucide. Pour autant, je continue à concevoir l’amitié comme un très bel espace relationnel à expérimenter. Avec un certain nombre de personnes autour de moi, nous avons construit des relations amicales qui durent, qui apportent de la force, du réconfort, de la joie et de la chaleur. Nous partageons aussi beaucoup de colère et de révolte, des désaccords et des engueulades. La confiance naît justement du fait que nous ne tentons pas de lisser les problèmes ou de trouver un statu quo lors des conflits. Longue vie à ces amitiés puissantes.

Camarades avant tout

Certaines amitiés ne sont pas fondées sur des liens affectifs individuels. Il y a des sortes d’amitiés qui sont d’abord politiques. Même s’il a un côté old school, un parfum un peu coco [30], c’est le mot « camaraderie » que j’utilise pour parler de ces relations. Dans sa définition la plus courante, la camaraderie c’est une forme d’entente assez profonde entre des personnes « qui ont des intérêts communs et qui se soutiennent [31] ». Pour moi, les camarades sont les compagnes et les compagnons de lutte, des personnes rencontrées dans le cadre de mouvements sociaux, de luttes spécifiques ou de collectifs militants, avec lesquelles on partage des analyses, des idées, des objectifs et des pratiques politiques. À la base de la relation, il y a une forte connivence basée sur un désir commun de transformation sociale, voire de révolution collective, une vision partagée du monde et des rapports sociaux, éventuellement les mêmes perspectives en termes d’activisme ou d’organisation collective.

Camarades, nous n’avons pas besoin de nous aimer pour lutter ou militer ensemble. D’ailleurs, nous ne connaissons pas forcément les détails de la vie des un·e·s et des autres et nous n’avons pas forcément d’autres points communs. Le ciment, ce qui fait qu’on tient ensemble dans des luttes parfois âpres et émaillées de conflits, ce sont les convictions et les pratiques politiques communes. Une émotion qui nous connecte collectivement, en tant que groupe. C’est de la confiance, de l’estime, du respect réciproque, de la solidarité, de l’adelphité. C’est comme si nous étions en amour, pas tant avec les individu·e·s qui composent le collectif, pris·e·s isolément, mais avec la communauté que nous formons. Ce sentiment puissant nous porte lors des actions collectives, nous stimule, nous rend fort·e·s. On fait corps, on se forme, on se construit ensemble. Avec les camarades, ça devient possible de se défendre contre ce monde ultra-violent, de combattre les oppressions systémiques, de défoncer les structures sociales et de créer des alternatives à petite ou à plus grande échelle.

Je ne dois pas être la seule à avoir ressenti ça : de l’amour et de la gratitude pour les groupes politiques féministes transpédégouines radicaux dans lesquels je me suis engagée plus ou moins longuement. Parce que là peuvent se développer des formes de compréhension, d’entraide, de solidarité et d’adelphité très intenses, aussi nourries par une communauté d’expérience en termes de violences et d’oppressions. Si je n’ai pas forcément gardé contact avec tou·te·s les camarades important·e·s, iels ont contribué de manière décisive à me construire. Toutes ces personnes, féministes pour la plupart, avec lesquelles je n’ai pas toujours été d’accord, qui ne sont certainement pas parfaites sur tous les aspects politiques, m’ont profondément marquée par leur courage, leur détermination, leur ténacité, leur radicalité. Merci aux camarades d’avoir pris le temps et le soin de me former, de m’écouter, de m’accompagner sur le chemin de la remise en question, de me soutenir, de me donner confiance en moi jusqu’à oser faire un discours devant une foule intimidante, en bafouillant, les jambes chancelantes, ou jusqu’à participer à des actions collectives risquées mais portées par la force du groupe.

Les camarades ce sont celleux qui nous remuent, qui nous font bouger, qui nous poussent à évoluer. Et l’échange est réciproque, car les rôles changent constamment : cellui qui a transmis des savoirs et des pratiques un jour, pourra être en position d’apprentissage un autre jour. Aussi, les frontières restent poreuses entre ami·e·s, camarades, amant·e·s, amoureux·ses ; une personne peut même être un peu de tout ça ou tout ça à la fois. Il arrive que la camaraderie évolue progressivement vers plus de proximité et d’intimité, aussi parce que les expériences partagées peuvent être intenses voire difficiles : des actions illégales, des gardes-à-vues, des conflits militants, des expulsions, des agressions, etc. Pas de romantisme cependant : la camaraderie est une relation complexe. Les problèmes relationnels qui se jouent en amitié ou en amour peuvent s’y reproduire, parfois de manière collective. La camaraderie est tributaire des rapports de pouvoir, des guerres d’égos, des trahisons politiques, des manipulations sentimentales, des stratégies individualistes.

Nos déchirures, nos ruptures politiques sont si violentes, et nous engagent si totalement, qu’elles nous laissent exsangues, parfois pour des années. Pour autant, c’est aussi dans ces conflits politiques que tu rencontres tes allié·e·s les plus indéfectibles, celleux avec qui tu luttes coude à coude, non pas par pure affection mais par conviction. Celleux qui prennent le risque de tout perdre, de se retrouver seul·e, d’être dénigré·e, harcelé·e ou même de subir des violences, parce qu’iels savent que la lutte est d’autant plus ardue qu’elle est radicale. Aujourd’hui, après les déchirements et l’isolement politiques causés par la crise sanitaire du covid et la fascisation de la fRance, les relations que je souhaite soigner sont celles qui sont fondées sur une bonne dose de camaraderie. Complices politiques, camaraderie-amitié, camaraderie amoureuse : je veux des allié·e·s avant tout.

Pour la camarade communiste et féministe russe Alexandra Kollontaï, l’amour révolutionnaire devrait se baser sur un sentiment de camaraderie. Dans un texte de 1923, traduit sous le titre « Lettre à la jeunesse travailleuse » ou « L’Amour dans la société nouvelle », elle prône un amour libre s’exprimant par l’action conjointe, l’unité de volonté et l’œuvre commune [32]. Les trois principes de base de cet amour devraient être :

  • 1) égalité réciproque (et pas fatuité masculine, ni esclavage dissolvant la personnalité de la femme dans l’amour)
  • 2) reconnaissance des droits de l’autre, excluant la prétention de posséder sans partage le cœur et l’âme du partenaire (sentiment de propriété créé et entretenu par la culture bourgeoise)
  • 3) sollicitude de camarades, aptitude à écouter et à comprendre les mouvements de l’âme de l’être cher (la culture bourgeoise exigeait cette sollicitude dans l’amour unique de la part de la femme)

La proposition de Kollontaï, qui remet en cause l’amour patriarcal et bourgeois et place la visée révolutionnaire au centre de la relation, pourrait être le fondement de nos liens affectifs, qu’on les nomme camaraderies, amitiés ou amoures.

L’anarchisme relationnel

Comment relationner de manière politique, quelle que soit la nature de la relation ? Dans les années 2000, l’éducatrice suédoise féministe et queer Andie Nordgren a contribué à définir « l’anarchie relationnelle [33] », une proposition qui découle largement des réflexions anarchistes et féministes antérieures sur l’amour libre. En théorie et en pratique, l’anarchie relationnelle c’est la déhiérachisation des différentes formes de relations affectives : contre la suprématie romantique et sexuelle, il s’agit d’envisager chaque lien de manière singulière et horizontale, sans ingérence quelconque de l’état ou de la société (la morale, les conventions, les normes, etc.). Les personnes impliquées dans chaque relation en construisent les règles et le fonctionnement, en respectant l’intégrité, les besoins et les limites de chacun·e. L’idée de fond est de travailler sur la réciprocité et la responsabilité relationnelle.

À la base, les principes fondamentaux de l’anarchie relationnelle sont :

  • L’autonomie et la capacité d’agir : chaque individu prend des décisions pour iel-même sans pression extérieure ;
  • Le refus de la possessivité et du contrôle dans les relations : éradiquer les logiques coercitives comme « tu dois être à moi », « tu dois m’aimer plus », « tu dois favoriser notre relation sur les autres », etc.
  • L’absence de hiérarchie entre les différents types de relations : chaque relation, qu’elle soit amicale, familiale, politique ou romantique, est aussi importante que les autres ;
  • Le consentement et la communication : l’anarchie relationnelle nécessite BEAUCOUP de communication, pour s’assurer que les différentes personnes impliquées sont pleinement en accord avec le fonctionnement relationnel, qui ne pourra sans doute pas demeurer identique et immuable à chaque moment de la vie ;
  • La fluidité : les relations sont comme des organismes vivants qui se transforment continuellement. L’anarchie relationnelle embrasse cette fluidité pour permettre l’évolution individuelle et collective.

Comme souvent dans les pratiques anarchistes, il y a potentiellement beaucoup de liberté, d’inventivité, de créativité et de joie dans cette philosophie relationnelle. Quand toutes les structures relationnelles ont été pourries par les logiques de domination patriarcales et capitalistes occidentales, l’anarchie relationnelle tente de fabriquer autre chose, avec du soin, du respect et de l’amour.

Pour Juan-Carlos Pérez-Cortés, auteur d’un livre sur l’anarchie relationnelle : « l’anarchie relationnelle a le potentiel de remettre en cause les normes [relationnelles] en rejetant les hiérarchies, mais [il] repère aussi un risque d’assimilation par la pensée libérale [34] ». Effectivement, le néolibéralisme et le capitalisme sont particulièrement efficaces parce qu’ils avalent toutes les formes d’opposition en les recrachant remodelées à leur sauce, vidées de leur substance et devenues inoffensives. À l’origine de la notion d’anarchie relationnelle, Andie Nordgren et Jon Jordas ont mis en garde contre tout phénomène de récupération : lors de leur première conférence sur ce sujet, iels proposent de différencier radicalement l’anarchie relationnelle du polyamour (pratique consistant à fabriquer plusieurs relations sentimentalo-sexuelles simultanées). Le problème n’est pas de nourrir plusieurs liens amoureux et/ou sexuels en même temps, car cela peut bien sûr se construire de manière éthique. Le problème c’est la récupération néolibérale et hétéropatriarcale des modes de relations plurielles, qu’on appelle ça du polyamour ou de l’amour libre : quand on valorise la multiplication et de la consommation des relations sentimentalo-sexuelles pour favoriser son plaisir, son épanouissement personnel, son capital social, obtenir de la popularité et/ou de la sexyness. Cette vision renforce encore la suprématie romantique et sexuelle : elle dépeint les relations intimes comme des choix individuels, sans tenir compte des rapports de domination présents dans la société.

En contexte hétéropatriarcal et capitaliste, les alternatives relationnelles sont généralement réduites à pimenter la vie des plus privilégié·e·s, plutôt des Julien-mecs-cis-blancs-hétéros, des personnes bien dans les normes en vigueur (pas de handicap ni de dinguerie, « beauté », blancheur, minceur, réussite sociale, capital économique, etc.). « Vous vous emmerdez dans votre couple monogame ? Testez le polyamour ou l’anarchie relationnelle ! Vous obtiendrez une satisfaction sexuelle inépuisable, plusieurs partenaires pour prendre soin de vous et vous valoriser, en vous concentrant sur votre bien-être personnel ». C’est le discours débité par les médias mainstreams quand ils récupèrent la notion pour vendre leur torchon. Parmi d’autres, un article du Cosmopolitan de 2021 aborde l’anarchie relationnelle en effaçant tout questionnement politique et référence à l’anarchisme, la résumant à un choix personnel edgy [35] et encourageant à sortir de la so boring monogamie. Les personnes soi-disant trop « nulles » ou « coincées » pour y parvenir sont conseillées de se tourner vers le développement personnel et/ou les psys (car c’est bien connu : le problème c’est tes traumas. Go to therapy Camille !) [36]. Dans cette vision capitaliste de la non-monogamie, il s’agit d’avoir des relations pour obtenir des privilèges et du bien-être. Au final, restreindre l’anarchie relationnelle aux relations sentimentalo-sexuelles multiples et simultanées, c’est la résumer à une option supplémentaire sur le marché du romantisme et de la baise, dans une logique très néolibérale.

Sur le blog Queer Anarchism, un post part de l’expérience de l’auteur·e pour tisser une réflexion politique sur l’anarchie relationnelle :

« Il faut que je te dise un truc », me dit le mec que je viens juste d’emmener dans ma minuscule chambre d’hôtel, alors que nous nous allongeons dans le lit. « Je suis anarchiste relationnel ». Ça m’est égal. On vient de se pécho dans un bar (anarchiste en plus, donc rien de surprenant). Je suis en vacances et je m’en vais dans trois jours. Pourquoi je devrais m’intéresser à la manière dont il relationne ? Mais il a l’air de penser que ça nécessite des explications : « Ça veut dire que je fais du sexe avec différentes personnes et que je ne conçois pas ces rapports comme des relations. Je vois les gens quand j’ai envie de les voir ». Encore une fois, je m’en fous.

Mais ses mots me restent dans la tête. Alors ce serait ça l’anarchie relationnelle ? Du polyamour combiné avec du désengagement ? J’espère que non. Cette forme de liberté individuelle, la liberté de ne pas construire de relations qui durent, la liberté de ne suivre que ses propres désirs, la baise sans responsabilité, tout ça ressemble fort à du capitalisme relationnel pour moi. Pourtant ce mec n’était pas le premier « anarchiste relationnel » que je rencontrais qui définissait l’anarchie relationnelle comme « je fais ce que je veux ».

Si l’anarchie relationnelle me parle rarement c’est parce que les gens qui le pratiquent semblent très souvent obsédé·e·s par la non-monogamie. Pour moi, l’anarchisme c’est d’abord et surtout de l’engagement. C’est construire des communautés. Des communautés qui rejettent les « règles » du capitalisme, de la propriété, du travail, de la division entre les membres productifs et non productifs, de la compétition. Des communautés qui choisissent à la place la coopération, l’égalité, la reconnaissance des différences qui font notre force, que chacun·e puisse contribuer selon ses capacités et recevoir selon ses besoins. Dans cette communauté, nous établissons collectivement les règles qui nous conviennent, et nous les abandonnons quand elles ne nous vont plus.

Pour moi, l’anarchie relationnelle c’est une communauté. Une communauté à deux ou à plusieurs. Une communauté qui refuse les “règles” relationnelles de l’hétérosexualité imposée et de la monogamie obligatoire, le droit des partenaires à avoir du sexe, le mariage, le soin des enfants conçu comme un travail à deux et l’idée que nous aurions besoin d’une relation romantique ou sexuelle pour être entièr·e. Une communauté qui choisit à la place la coopération, l’égalité, la reconnaissance que nous sommes plus que notre relation et que nous avons tou·te·s des besoins différents. Et dans cette communauté, nous établissons les règles qui nous conviennent, et nous les abandonnons quand elles ne nous vont plus.

Selon cette définition, une relation anarchiste c’est avant tout coopérer et établir nos propres règles. Selon cette définition, ce n’est pas une relation égocentrique mais plutôt mutuellement bénéfique. Selon cette définition, la relation peut être monogame si c’est ce qui satisfait le plus les personnes impliquées. Selon cette définition, cela peut être de l’amitié, de la romance, du sexe, tout ça ou une partie, mais ce sera essentiellement du soin. Intuitivement, je dirais que la relation anarchiste est un système de soutien mutuel contre le monde capitaliste oppressif et brutal autour de nous. Le monde est un endroit particulièrement pourri et violent qui cherche à nous diviser mais nous avons choisi de nous soutenir, de créer un espace en sécurité dans les endroits que nous partageons quand nous les partageons, de nous entraider pendant des jours et des jours difficiles, de nous rappeler que nous sommes ensemble.  » [37]

Dégoûtée par la réduction de l’anarchie relationnelle à des choix individuels et égocentriques dans une majorité de milieux queers bien gangrenés par le néolibéralisme, lire cette simple réflexion m’a fait du bien. Cela fait écho à des histoires vécues : des collectifs explosés au profit de la sacro-sainte liberté personnelle de baiser qui on veut, quand on veut, sans soin ni respect des individus et du groupe, en piétinant les limites et les responsabilités. Dans un contexte social ultra-violent, répressif, raciste et fasciste, ce bref post remet au centre l’anarchisme dans la notion d’anarchie relationnelle, ainsi qu’une approche communautaire qui implique l’engagement, la responsabilité relationnelle, l’entraide, la coopération, le soutien mutuel.

Il faut dire que la plupart des écrits sur les relations non-monogames mettent l’accent sur l’aspect libérateur de ces pratiques pour quelques un·e·s, en mettant sous le tapis les oppressions structurelles qui font que les relations ne peuvent pas être égalitaires dans notre contexte. L’amour, l’amitié, les relations sociales en général, ne sont pas accessibles à tou·te·s. Quand on est « moche », bizarre, handi·e, éclaté·e du bulbe, trans, racisé·e, pauvre, asocial·e, c’est déjà galère de nouer une seule relation amoureuse qui soit respectueuse, saine, non objectifiante et non déshumanisante. Alors déconstruire la monogamie et développer des relations multiples, ça n’est pas forcément la priorité. Parfois, on est déjà heureuxse de trouver enfin une personne qui nous aime, tout simplement. C’est donc premièrement un privilège d’avoir la possibilité d’être entouré·e socialement, et deuxièmement de pouvoir choisir ses modalités relationnelles. Toute philosophie relationnelle qui ne prend pas en compte les inégalités structurelles dans l’accès aux relations intimes me semble inconsistante et dépolitisée.

L’un des meilleurs exemples de l’approche néolibérale défendue par les théories du polyamour, de l’amour libre et de la non-monogamie en général, c’est le traitement de la jalousie. La plupart des écrits font l’impasse sur l’analyse systémique des émotions, préférant faire de la jalousie un problème individuel. Il faudrait « travailler sur ta jalousie », en te démerdant tou·te seul·e, sans trop emmerder le monde avec ça. Malgré le ton rassurant adopté (« ça arrive à tout le monde »), on t’engage fort fort à régler le problème : c’est limite déshonorant d’être jaloux·se, c’est un peu moche voire hystéro, en tous cas c’est pas très « déconstruit ». C’est un point commun des manuels sur les relations libres les plus connus, notamment le guide un petit peu « culte », La salope éthique de Dossie Easton et Janet W. Hardy, qui dit que la jalousie serait « l’obstacle le plus difficile à l’amour libre [38] ». Pour les autrices, n’importe qui peut travailler sur soi et transformer sa manière de réagir lorsque cette émotion survient : il s’agirait de l’assumer et de la verbaliser, d’accepter d’être vulnérable, de poser un regard bienveillant sur ce que l’on ressent, etc. Ces conseils semblent souvent judicieux, « de bon sens ». Le problème vient du fait qu’elles proposent des solutions centrées sur l’individu, complètement dépolitisées : iel doit faire un travail sur ellui, gérer ses émotions et améliorer ses réactions en éradiquant la colère et la révolte. Il faut « apprendre à serrer les dents, à prendre sur vous et à vous armer de patience jusqu’à ce que cela passe [39] ». Elles placent d’ailleurs sur le même plan des cas de figure où « travailler sur sa jalousie » serait certainement une bonne idée (par exemple, quand on jalouse des ami·e·s ou des activités de l’autre), mais également des situations qui me semblent plus limites, et ce sans jamais évoquer les rapports de pouvoir en jeu [40].

Dossie Easton décrit par exemple une situation où elle invite chez elle un partenaire, avec lequel elle est en relation libre, et sa meilleure amie à elle, qui n’est pas au courant de la relation. Le partenaire et l’amie commence à flirter et à se tripoter devant Dossie, qui reste assise, « pétrifiée ». Finalement, elle décide de sortir de la pièce et de se forcer à bouquiner pour ne pas exploser, pour maîtriser le gros malaise qu’elle ressent. Les deux autres partent de la maison pour aller sexer ailleurs. Dossie passe un moment très difficile mais, après coup, elle raconte s’être sentie fière d’avoir pris sur elle, de ne pas avoir explosé et d’avoir géré sa jalousie. Elle présente l’anecdote comme une victoire puisqu’elle a su combattre ses démons. On pourrait se dire : « cool, tant mieux pour elle ». Sauf que je crois fort que cette situation n’est pas un cas de figure isolé et qu’elle est même systémique : c’est un schéma récurrent dans les relations hétéros. C’est arrivé à plusieurs de mes potes. C’est également arrivé à une ancienne colocataire, dans notre appartement, en ma présence. Dans tous les cas, il s’agissait de relations hétérosexuelles entre des personnes cisgenres. Des mecs cishet profitent du fait que la relation est définie comme « libre », un peu « floue », sans règles établies, pour initier un rapport sexuel avec une pote de la personne avec laquelle il relationne, devant elle, et sans que cela n’ait été discuté en amont of course. L’idée est d’obtenir a) un plan à trois pas négocié (on sait jamais, hein, sur un malentendu…) ; b) ou si ça marche pas, au moins de baiser avec la pote. La partenaire n’aura pas son mot à dire, la relation étant, c’est fort pratique, non définie. À chaque fois, les meufs prennent sur elles parce que « la jalousie ça craint », que se mettre en colère c’est hystéro, acceptant des situations irrespectueuses, voire carrément glauques ou abusives, où il n’y a de consentement éclairé d’aucune des meufs, où leur relation amicale est potentiellement mise en danger sans que le mec n’en ait absolument rien à foutre, puisque l’amitié entre femmes n’a aucune valeur à ses yeux. En gros, dans la situation décrite par Dossie Easton comme dans celles dont je parle, il n’y a de consentement éclairé d’aucune des amies, mais c’est à elles de gérer leur colère et de la fermer.

Comme dans le reste du livre, l’approche de la jalousie est très « hors sol », dépolitisée. Elle fait complètement l’impasse sur les oppressions systémiques qui encadrent les relations. Pas surprenant : La Salope éthique c’est quand même un bouquin de hippies de la côte Ouest des États-Unis, écrit d’un point de vue blanc privilégié, en effaçant les différences matérielles d’existence et en évoquant à peine les dominations systémiques. Les mecs cis hét ont une grande aisance à se réapproprier ces discours dépolitisés sur l’amour libre, pour mieux multiplier les relations sans prendre de responsabilités. Quand leurs partenaires dénoncent leurs comportements craignos, ils les culpabilisent en disant que la jalousie « c’est bourgeois », que « c’est un résidu du patriarcat », que « tu ne peux pas être féministe si t’es jalouse », blablabla. Là encore, le problème serait individuel. Il faudrait te démerder tou·te seul·e avec ta jalousie, sans trop emmerder le monde avec ça. Ce serait un problème de confiance en soi ou d’estime de soi, à corriger en…thérapie bien sûr.

Qui est autorisé·e à manifester une telle émotion ? Qui peut l’exprimer sans être stigmatisé·e ? La société valide la jalousie des hommes cis hét, même lorsqu’elle est violente, car elle est censée être irrépressible et débordante. Cette émotion est une excuse acceptable même lorsqu’ils en arrivent à tuer, frapper ou mutiler leur partenaire : « crime passionnel », « abolition temporaire du jugement », « emprise » de la jalousie. Dans l’idéologie romantique, la jalousie est considérée comme une preuve d’amour permettant de magnifier les abus et les violences. À l’opposé, une personne sexisée qui exprime une telle émotion est ridiculisée, discréditée, traitée d’hystérique. Si elle commet un crime ou une agression, sa jalousie supposée ne lui offrira aucun aménagement de peine. Loin de là, ce sera plutôt considéré comme un facteur aggravant.

Pour autant, la jalousie ne doit pas être confondue avec les actes abusifs et oppressifs auxquels elle sert d’excuse, dont elle serait soi-disant la « cause ». C’est une émotion complexe qui doit être analysée de manière plus fine. À mon sens, il y a différentes formes de jalousie :

  • la possessivité qui vise à s’approprier, à contrôler et à dominer une autre personne, qui est inacceptable dans tous les cas ;
  • une émotion qui vient signaler que quelque chose cloche, qu’une situation est intolérable, injuste ou irrespectueuse.

Comme l’amour, la perception de la jalousie est façonnée par des normes sociales et par des rapports de pouvoir. C’est pourquoi la jalousie des personnes minoritaires est dépeinte comme illégitime : on leur demandera de se tempérer, de se maîtriser et d’enfouir ce sentiment. Il serait aberrant pour les pauvres de jalouser les riches, pour les racisé·e·s d’envier les blanc·he·s, pour les handicapé·e·s de jalouser les valides, pour les personnes sexisées de convoiter les privilèges des mecs cis hét, n’est-ce pas ? En gros, les dominant·e·s font passer leur domination comme naturelle, légitime et normal. Alors même qu’elle met souvent en lumière une situation d’injustice et de déséquilibre, la jalousie des dominé·e·s, est invalidée comme une déficience individuelle, un défaut honteux à corriger.

Plutôt que de vouloir la maîtriser et la « gérer », il est dès lors important de verbaliser la jalousie car elle est souvent un signal que quelque chose ne va pas : des situations déséquilibrées, un manque de concertation et de réciprocité, une relation qui va mal, des traumatismes qui se rejouent.

Quand on sent dans ses entrailles qu’une situation est inacceptable, c’est qu’elle l’est. Pas la peine de maquiller ou maîtriser sa douleur à toute force pour empocher un bonus « coolitude » : dire non, se barrer, refuser, confronter les gens qui agissent de manière merdique ça fait gagner des points de vie. D’ailleurs, celleux qui disent « gérer » facilement cette émotion (« non, moi vraiment la jalousie, je sais pas ce que c’est ») sont souvent des personnes normées et privilégiées, qui n’ont pas grand chose à perdre au final. Bien sûr que les personnes qui ont un accès difficile ou rare aux relations, qui expérimentent du rejet, de la fétichisation et des violences, peuvent ressentir davantage d’anxiété relationnelle et de jalousie, largement explicables par la hiérarchisation des personnes sur le marché capitaliste de l’amour et des relations affectives en général.

Si l’anarchisme relationnel critique la vision hégémonique de la jalousie en tant qu’ultime preuve d’amour dans la culture romantique, il se distancie également des théories néolibérales et individualistes des relations. Juan-Carlos Pérez-Cortés souligne que personne ne devrait se sentir coupable de ne pas « gérer » le sentiment de jalousie : « Ce travail doit être fait par tout le monde dans le réseau relationnel, et pas simplement par les personnes qui expérimentent ce sentiment. Comme quasiment tout dans l’anarchie relationnelle, les solutions sont collectives [41]. » Le travail collectif consisterait à identifier les inégalités systémiques qui entraînent des dissymétries dans les relations, écouter, rassurer, soutenir et faire preuve de solidarité, en empêchant que les individus se débrouillent seul·e·s dans la relation affective, qu’elle soit de nature amicale, familiale, politique ou amoureuse. Ceci dit, Pérez-Cortés rappelle qu’on ne peut pas s’exonérer d’un travail personnel pour identifier ses blessures, ses besoins, ses limites et apprendre à les communiquer, pour empêcher que cela ne devienne « les justifications de lignes de conduite autoritaire [42] ».

En dernier lieu, puisque l’anarchisme relationnel recouvre aussi les relations intimes, amoureuses et sexuelles, je pense nécessaire de marteler que ces espaces sont très loin d’être « safe » et protégés, même lorsqu’il s’agit de relations queers. Au contraire, ils sont risqués pour bon nombre de personnes sexisées, racisées, trans, handies, grosses, psychiatrisées, parce que là peuvent se produire des violences à la fois personnelles et systémiques, bien cachées entre les murs de l’intimité. Je pense aux viols, aux agressions, aux abus, aux violences physiques et psychologiques. L’intimité peut être l’endroit de violences insidieuses, sourdes, parfois confondues avec du désir et de l’attirance. C’est important d’évoquer la fétichisation et l’exotisation des corps racisés, trans, gros ou handis. Quand on nous désire comme une « expérience » dépaysante et exotique. Ces rapports oppressifs, moins évidents que des coups ou des insultes, sont tellement répandues que beaucoup de camarades sont dégoûté·e·s des relations intimes, qu’iels réduisent leurs interactions à un tout petit nombre de personnes de confiance ou bien qu’iels arrêtent tout simplement de faire de l’intimité avec des personnes dominantes (j’entends « dominantes » sur le plan systémique, pas sexuel). Dès lors, on en revient au constat que les relations multiples c’est plus confortable quand t’es blanc·he cis valide mince et plutôt normé·e, que tu n’as pas mille questions à te poser et la paranoïa qui monte quand quelqu’un·e commence à te draguer. Dans l’idéal, l’anarchisme relationnel devrait être une pratique communautaire qui prévienne toutes ces formes de violences, en prenant soin les un·e·s des autres et en se formant collectivement sur les abus dans les relations intimes et sociales.

L’anarchisme relationnel c’est aussi :

  • remettre en cause l’idée que les relations mauvaises ou abusives sont uniquement causées par des individus toxiques ou « malades » (= le cliché du « pervers narcissique ») plutôt que par des rapports de domination systémiques ;
  • arrêter de penser que si on a des relations de merde, c’est de notre faute et qu’on doit faire du « travail sur soi ». Sans dire qu’il n’y a pas de responsabilité individuelle dans les relations (au contraire, l’anarchisme relationnel vise à prendre ses responsabilités), ça reste illusoire de penser que l’on peut construire de nouveaux modèles relationnels sans démanteler une société néo-libérale ultra-violente. Quand, les besoins humains les plus essentiels (se nourrir, se loger, se soigner) sont inaccessibles pour beaucoup, oui nos relations ramassent la merde et en pâtissent ;
  • reconsidérer la notion de « choix » : personne ne conserve des relations nocives ou violentes par « choix » (« merde, ça fait trois fois qu’elle retourne avec ce mec, elle le cherche »). On y reste parce que notre survie matérielle en dépend, ou pour avoir un semblant de soutien, un support affectif, quand le capitalisme nous isole et brise toutes les communautés. Nous aurons le choix quand nous pourrons nous appuyer sur un autre réseau relationnel que nos partenaires romantiques pour nos besoins matériels et affectifs.

À mon sens, l’anarchie relationnelle n’a d’intérêt que si cette pratique demeure d’abord anarchiste et féministe, dans une perspective révolutionnaire et émancipatrice non seulement personnelle mais aussi collective. C’est pourquoi dans ce zine je préfère utiliser l’expression d’ anarchisme relationnel , parce qu’il me semble que la notion d’anarchie est caricaturalement associée avec le désordre, l’absence d’organisation et de règles ; parler d’anarchisme relationnel met davantage en lumière la visée de transformation sociale, d’abolition de l’hétéropatriarcat et du capitalisme à travers la métamorphose des relations interpersonnelles.

Fortement inspiré par l’anarchaféminisme, l’anarchisme relationnel déstabilise un régime politique et économique basé sur l’exploitation domestique, sexuelle et émotionnelle des femmes dans la sphère intime. Alors que les relations amicales, surtout entre personnes sexisées, sont encore minimisées et rabaissées, il leur donne de la place et de la valeur. En redéfinissant les formes de relations et les normes qui les régissent, l’anarchisme relationnel est profondément queer et transpédégouine. Il refuse les règles hétéropatriarcales et capitalistes qui contraignent nos corps, nos comportements, nos existences : les normes de genre, les normes sexuelles qui dictent ce qui est déviant et ce qui ne l’est pas, les normes de ce que devrait être une « bonne vie réussie » (faire carrière, se marier, avoir des enfants, acheter une maison, gagner de l’argent).

DECOLONISER LES RELATIONS

Briser les carcans relationnels imposés par la modernité capitaliste, c’est également rompre avec la conception coloniale des relations intimes et de la sexualité, refuser le contrôle des corps et des émotions initié et perpétué par les idéologies occidentales du sexe et du genre. Décoloniser les liens affectifs permettrait de revaloriser les liens communautaires brisés des personnes colonisées, de célébrer des formes d’organisations sociales non-occidentales, discréditées comme « primitives » et « arriérées » par la modernité.

En fouillant sur le site theanarchistlibrary.org, je suis tombée sur le travail du K’é Infoshop Collective, un espace communautaire anarchiste Diné (Navajo) fondé par Brandon Benallie et Radmilla Cody dans la Nation diné [43]. Selon Benallie, les organisations et les philosophies indigènes sont foncièrement anarchistes ; c’est le mouvement européen qui s’en est inspiré, pas l’inverse [44]. Écrit collectivement au sein du K’é Infoshop Collective, le zine Settler Sexuality : Resistance to State-Sanctioned Violence, Reclamation of AntiColonial Knowledges, & Liberation for All [La sexualité coloniale : résistance à la violence d’état, réappropriation des savoirs anti-coloniaux et libération pour toustes], dénonce justement la répression et la colonisation des liens affectifs indigènes dans une visée décoloniale, féministe et queer. L’introduction dénonce l’ordre colonial du genre et de la sexualité :

La régulation des genres et des sexualités autochtones pour renforcer le projet colonial plus global a mené au développement d’une « sexualité coloniale » [settler sexuality]. Scott Lauria Morgensen (un chercheur colon) définit la sexualité coloniale [settler sexuality] comme « une hétéronormativité blanche d’état qui régule la sexualité et les genres autochtones en les remplaçant par la modernité sexuelle des sujets colons ». En langage nonacadémique, la sexualité coloniale peut être décrite comme une forme de sexualité d’exception soutenue par l’état colonial de peuplement [settler state]. L’état colonial de peuplement considère la monogamie hétérosexuelle comme « exceptionnelle » et « normale », et tout ce qui en dévie est réprouvé comme « primitif » et « quelconque [45]
 ».

Le zine expose les liens entre la violence extrême infligée aux peuples autochtones en Amérique du Nord, les origines de la sexualité coloniale, l’entreprise de pillage des terres autochtones et d’éradication des peuples indigènes. Il souligne comment les catégories binaires occidentales de sexe et de genre ont été imposées aux peuples autochtones, par la violence et la coercition. Car les conceptions indigènes du genre et de la sexualité s’étendent bien au-delà de ces catégories binaires :

Avant la colonisation, les fxmmes/queers/trans/non-binaires menaient horizontalement de nombreuses sociétés autochtones en raison de leur sens de la compassion, de la résolution des conflits et des problèmes, de leur pensée critique. Les sociétés matrilinéaires honoraient les fxmmes, queers, trans et non-binaires comme des guides, des intellectuel·le·s, donneur·euse·s de soin, personnes au foyer et guerrier·e·s. Les conceptions autochtones du « genre » tenaient compte des aspects psychiques, émotionnels et sociaux de l’expression et de l’identité d’une personne plutôt que des éléments physiques ou biologiques. […] Les peuples autochtones, à travers toute l’Amérique du Nord, ont leurs propres mythes de création qui reconnaissent et célèbrent les membres trans/non-binaires de la communauté. Plus récemment, le terme pantribal « bispirituel·le », un mot traduit de l’Anishinaabe, a été utilisé pour réhabiliter les subjectivités trans autochtones [46].

Le terme K’é, qui donne son nom à la collective autrice du zine, renvoie à un principe de vie Navajo consistant à établir et à maintenir des relations avec l’ensemble de l’environnement, en considérant que l’individu est inséparable de l’univers et de tout ce qui le compose (soi, la communauté, le temps, l’eau, les animaux, etc.). De cette philosophie cosmique des relations découle des modalités relationnelles très différentes :

chacun·e est connecté·e à tout et à tout le monde ; nous sommes tou·te·s en relation. C’est pourquoi l’amour était exprimé sans possession du corps de l’autre. Certaines sociétés pratiquaient le compagnonnage non-monogame et concevaient les relations intimes de manière collective plutôt qu’individuelle.
Défendre l’importance de maintenir des relations cosmiques assurait un collectif fort composé d’individu·e·s éclairé·e·s [47].

Ces conceptions du genre, de la sexualité, des relations et du monde ont été réprimées comme anormales, déviantes et sauvages par les colonisateurs, et leur stigmatisation est venue justifier leur projet génocidaire. Qu’est-ce qu’il reste des relations affectives après un tel crime, après la violence absolue, après un traumatisme aussi profond ? Comment s’aimer, aimer, être aimé·e ? Dans Salvation. Black People and Love (2001), bell hooks analyse le traumatisme collectif transgénérationnel vécu par les Noir·e·s américain·e·s, causé par l’esclavage, la suprématie blanche, la perpétuation des violences racistes et le dénigrement constant [48]. Il en résulte de profondes blessures psychiques, une estime de soi rabaissée et une haine de soi-même. Elle insiste sur la difficulté de vivre et de construire des liens affectifs sains dans ces conditions. Face à cela, avec beaucoup d’espoir, elle affirme la force politique de l’amour :

revenir à l’amour et à l’éthique de l’amour peut donner à chaque personne noire la force de survivre avec dignité et passion, quelle que soit sa situation économique. Cela peut nous donner le pouvoir de créer des communautés de résistance pour éliminer toutes les formes de violence autour de nous. Les ressources pour guérir nos blessures sont déjà à notre portée
 [49].

DE RUPTURES ET DE GUERISONS

En écrivant ce zine, j’ai ressenti de la culpabilité. Coupable de porter une parole blessée et désenchantée sur les modalités relationnelles. Coupable de ne pas célébrer sans réserves la magie, la joie et l’érotisme des relations queers alors que nous subissons la haine et les attaques. Coupable, plus généralement, de ne pas porter un discours plus fun et exaltant pour redonner du désir politique à des communautés affaiblies. Enfin, coupable de ne pas terminer ce zine sur une note enjouée, en louant l’excitante inventivité des relations anarchistes.

La vérité, c’est que je me sens fatiguée et meurtrie, à la fois par le contexte politique général mais aussi par les expériences politiques dans les milieux féministes et queers. Loin des idéaux affichés dans les tracts et les chartes, j’ai vécu ou été témoin d’énormément de trahisons politiques, de manipulations, de prises de pouvoir, de rejets/exclusions et de violences graves dans les collectifs militants. Ces expériences ont détruit des camaraderies, abîmé des relations affectives ou amoureuses. Depuis une dizaine d’années, pour moi, la plupart des ruptures politiques au sein de groupes féministes et queers se sont faites dans la douleur et ont été suivies de campagnes de harcèlement, de bannissement et de dénigrement. Aujourd’hui, j’ai perdu beaucoup de confiance, je me suis endurcie et j’ai développé une grande paranoïa dans les collectifs militants. En parlant de cela, l’idée n’est pas de m’afficher comme une persécutée ou une boucémissaire. Je suis consciente de certaines de mes erreurs et de mes travers politiques et relationnels. Simplement, cette expérience éclaire mon rapport désabusé et méfiant aux relations militantes et personnelles.

Comme je le dis ailleurs dans le zine, je ne vois pas tellement de différences entre les amitiés, les amoures, les camaraderies, ou même les liens familiaux. Sur les plans individuels ou collectifs, ce sont les mêmes fonctionnements relationnels qui se reproduisent. À chaque fois qu’un désaccord apparaît, qu’un conflit naît, qu’une dénonciation est portée, la tendance majoritaire est de les minimiser pour éviter les remous d’une remise en question ou bien de se débarrasser des personnes qui ont révélé le problème. Ne dit-on pas que c’est plus simple de tuer lea messager·e ?

Que ce soit dans une relation qui implique deux personnes ou un groupe, la séparation est parfois la solution la plus salutaire et respectueuse. Parce que la séparation peut être décidée ensemble, après des discussions. C’est prendre acte qu’on a besoin de distance pour réfléchir et envisager les choses de manière apaisée. Elle peut se faire en prenant en considération l’autre, sans lea démoniser. La séparation est saine quand le conflit s’enlise, quand des propos ou des actes commis ne peuvent être réparés dans l’immédiat. Nous avons besoin de temps pour cicatriser, pour réfléchir et évoluer. Nos chemins se séparent, peut-être pour le mieux, avec la possibilité de se retrouver plus tard, ou pas. Pour avoir vécu beaucoup de séparations dans des relations amicales, familiales, militantes ou sentimentales, je sais qu’il est possible de se retrouver, même des années après, et de construire une autre relation. Il y a besoin d’être patient·e, de faire confiance au temps de transformation de chacun·e.

Parfois, les événements sont trop graves, carrément irréparables. Quand il y a de la violence, des agressions, de la manipulation, du mensonge. En tant que personnes sexisées, nous avons appris à accepter l’inacceptable, à se sentir coupable de ce qui nous est infligé, à faire avec. Non. Laisse exploser la rage et la révolte qui brûle dans ton ventre ! La première chose est de rompre sans tergiversation, surtout quand il y a du déni en face ou carrément de la dénégation des faits. Rompre pour se sauver, pour se réparer. Et, quand c’est nécessaire, rends les coups, défonce celleux qui te nient, t’enfoncent, te détruisent.

Si je parle de ruptures, de blessures, de violences et de traumatismes dans ce zine, c’est qu’elles structurent profondément nos possibilités et nos manières de relationner. Dans son texte « Idéologies de l’Eros et méthodologie de l’opprimé·e », l’historienne de l’art chicana Laura E. Pérez écrit :

La politique et la poétique de la transformation, personnelle aussi bien que sociale, supposent que nous nous aventurions non seulement dans les zones de désir et d’extase, mais aussi dans la douleur, la tristesse, la perte et, peut-être de manière plus significative, que nous cherchions comment revenir après avoir souffert, ou plutôt après avoir été blessé·e·s [50].

Longtemps, j’ai cru que si mes relations affectives étaient conflictuelles, explosives, parfois violentes, c’était uniquement de ma faute. J’avais un pète au casque, j’étais trop esquintée, cassée à des endroits, dangereuse à d’autres. D’abord, j’ai eu honte. Puis, j’ai fait un bout de travail, que ce soit dans des cadres de réflexions féministes et queers avec des adelphes, en parlant de ces choses-darks-intimes-qui-ne-se-racontent-pas avec les ami·e·s, seule dans ma tête ou en échange de biffetons dans les cabinets des psys. J’ai décidé de pratiquer les relations affectives de manière plus responsable, en travaillant sur le cadre relationnel et sur mes limites, souvent si difficiles à identifier puis à exprimer.

Mais, encore une fois, les difficultés relationnelles sont structurelles. Nos âmes, nos corps, nos vies sont abîmés. Nous grandissons dans la violence, nous nous construisons dans la violence, dans un monde où l’ensemble du vivant est exploité, pillé ou détruit. Rester en vie est une lutte. Beaucoup de nos adelphes les plus marginalisé·e·s et précaires en crèvent. Construire des réseaux relationnels solides, solidaires, complices et aimants fait partie de la lutte contre le désastre. Relationner en anarchistes, ça pourrait être un petit bout du programme pour réparer, guérir et soigner nous-mêmes, les communautés et ce qui nous entoure. L’anarchisme relationnel, ça veut dire pour moi que nous n’œuvrerons pas uniquement à nous construire un doux cocon à l’écart du monde, mais que nous transformerons nos liens affectifs et politiques en vue d’une révolution globale

Je termine sur ces mots puissants de bell hooks, dont la pensée m’a constamment nourrie durant l’écriture de ce zine :

L’amour est radicalement politique. Notre révolution la plus profonde surviendra quand nous saisirons cette vérité. Seul l’amour peut nous donner la force d’aller de l’avant quand nous avons le cœur brisé et que nous souffrons. […] Le pouvoir transformateur de l’amour est le fondement de tout véritable changement social [51].

LES RESSOURCES QUI M’ONT NOURRIE

-* Alexandra Kollontaï, « L’Amour dans la société nouvelle », Bulletin communiste, n°45-46-47, novembre 1923
-* bell hooks, À propos d’amour, [2000], Éditions Divergences, 2022.
-* bell hooks, Salvation. Black People and Love, Harper Collins, 2001.
-* Emma Goldman, « Du mariage et de l’amour », 1910, https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/ 1866/13621/EmmaGoldmanChanady.pdf ?sequence=5
-* Jennifer Nash, « L’amour à l’heure de la mort », Réinventer le féminisme noir. Au-delà de l’intersectionalité, [2019], Nantes, Éditions Aldéia, 2022.
-* Juan-Carlos Pérez-Cortés, Relationship Anarchy : Occupy Intimacy !, Madrid, La Oveja roja, 2022.
-* Larry Mitchell, Les pédales et leurs ami·es entre les révolutions, Rennes, Éditions du commun/ éditions Les Grillage, 2023.
-* Laura E. Pérez, Eros Ideologies. Writings on Art, Spirituality, and the Decolonial, Duke University Press, 2019.
-* Mia Mingus, « Access Intimacy, Interdependence and Disability Justice », 2017. Accessible sur le blog de Mia Mingus, Leaving Evidence.
-* Shulamith Firestone, The Dialectic of Sex. The Case for Feminist Revolution, Londres, The Women’s Press, 1979.
-* Voltairine de Cleyre, Écrits d’une insoumise, Montréal, Lux éditeur, 2017.

ZINES :

-* Andie Nordgren, « The Short Instructional Manifesto for Relationship Anarchy », 2006, The Anarchist Library, https://theanarchistlibrary.org/library/andie-nordgren-theshort-instructional-manifesto-for-relationship-anarchy.
-* Anonyme, Polyalgies, Le début de la fin des haricots vol. 2, juin 2021.
-* Corinne Monnet, « À propos d’autonomie, d’amitié sexuelle et d’hétérosexualité », 1997.
-* K’é Infoshop Collective, Settler Sexuality : Resistance to State-Sanctioned Violence, Reclamation of Anti-Colonial Knowledges, & Liberation for All, zine en anglais, 2019.
-* La fabrique artisanale des conforts affectifs, zine collectif,

août 2012.
-* Sem Nagas, À nos amoures radicales et cruelles, Mutant·e·s, #7, février 2019.
-* Solène Hasse, « Tu sais, bébé, mon cœur n’est pas sur la liste d’attente », Un bruit de grelot, #2, 2011.

Zine ecrit, dessine et mis en page par Zorra Vulpess Mars 2024

[1La fabrique artisanale des conforts affectifs, zine collectif, août 2012.

[2Shulamith Firestone, Press, 1979, p. 121. The Dialectic of Sex. The Case for Feminist Revolution, Londres, The Women’s

[3Eva llouz, Les sentiments du capitalisme, Paris, Seuil, 2006.

[4Eva Illouz (éd.), Les marchandises émotionnelles. L’authenticité au temps du capitalisme, trad. Frédéric Joly, Paris, Premier Parallèle, 2019.

[5Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, Paris, Éditions du Seuil, 2012, p. 18-19.

[6On y reviendra, mais dans les écrits marquant, il y a entre autres : Kate Millett, Sexual Politics (1970), Shulamith Firestone, The Dialectic of Sex. The Case for Feminist Revolution (1979), bell hooks, Ain’t I a Woman. Black Woman and Feminism (1980), Adrienne Rich, « Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence » (1980), Audre Lorde, Sister Outsider (1984), bell hooks, All About Love (2000), bell hooks, Salvation. Black People and Love (2001). Il y a eu quelques traductions françaises, j’y ferai référence dans la suite.

[7En France, c’est une majorité d’essayistes et de journalistes féministes plutôt blanches et hétérosexuelles comme Mona Chollet, Victoire Tuaillon (du podcast Les couilles sur la table), Judith Duportail, etc. Dans les publications récentes un petit peu moins convenues, il y a les essais de Christelle Murhula, Costanza Spina, Juliet Drouar, Tal Madesta ou encore le livre collectif Nos amours radicales.

[8Voltairine de Cleyre, « Les barrières de la liberté », [1891], in éditeur, 2017, p. 275. Écrits d’une insoumise, Montréal, Lux

[9Idem, p. 277-278.

[10Voltairine de Cleyre, « Le mariage est une mauvaise action », [1907], in Écrits d’une insoumise, Montréal, Lux éditeur, 2017, p. 249.

[11Emma Goldman a été plusieurs fois incarcérée en répression de ses actions politiques : en 1916, elle a été emprisonnée pour avoir fait de la propagande en faveur de la contraception.

[12Emma Goldman, « Du mariage et de l’amour » (1910), traduit par le collectif Acratos et reproduit dans l’article de Tara Chanady, « Emma Goldman : Du mariage et de l’amour. Commentaire de texte à la lumière de théories critiques, queer et féministes contemporaines », https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/13621/EmmaGoldmanChanady.pdf?seq uence=5.

[13Idem.

[14Voltairine de Cleyre, « Le mariage est une mauvaise action », p. 249.

[15Voir par exemple le texte de Corinne Monnet, « À propos d’autonomie, d’amitié sexuelle et d’hétérosexualité », dont je parle un peu plus loin dans la partie « Politiser l’amitié ».

[16Mia Mingus, « Access Intimacy, Interdependence and Disability Justice », conférence donnée à la San Francisco State University en 2017. Accessible sur le blog de Mia Mingus, Leaving Evidence, [en ligne] : https://leavingevidence.wordpress.com/2017/04/12/access-intimacy-interdependence-anddisability-justice/. Toutes les traductions des textes en anglais du blog sont les miennes.

[17Mia Mingus, « L’intimité forcée : une norme validiste », Crash Room, 2017, [en ligne] : https://crashroom.ooo/2023/10/02/lintimite-forcee-une-norme-validiste/.

[18Mia Mingus, « Interdependence (excerpts from several talks) », Leaving Evidence, 2010, [en ligne] : https://leavingevidence.wordpress.com/2010/01/22/interdependency-exerpts-from-several-talks/.

[19bell hooks, À propos d’amour, Éditions Divergences, 2022, p. 140.

[20À propos d’amour, p. 141.

[21Idem, p. 148.

[22Combahee River Collective, « Déclaration du Combahee River Collective », Les cahiers du CEDREF [En ligne], n°14, 2006, http://journals.openedition.org/cedref/415

[23Jennifer Nash, « Practicing Love : Black Feminism, Love-Politics and Post-Intersectionality », Meridians, vol. 11, n° 2, 2011, p. 1-24.

[24June Jordan, Some of Us Did Not Die, New York, Basic Books, 2003.

[25Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha, Care Work : Dreaming Disability Justice, Vancouver, Arsenal Pulp Press, 2018, p. 106.

[26bell hooks, À propos d’amour, p. 146.

[27bell hooks,À propos d’amour, p. 146.

[28Corinne Monnet, « À propos d’autonomie, d’amitié sexuelle et d’hétérosexualité », 1997 : le texte est disponible sous forme de zine sur infokiosques.net ; il a été publié à l’origine dans le livre collectif Au-delà du personnel, dirigé par Corinne Monnet et Léo Vidal.

[29Voir la critique de la notion d’indépendance dans la partie « L’amour comme politique communautaire ».

[30Communiste, quoi.

[32Alexandra Kollontaï, « L’Amour dans la société nouvelle », Bulletin communiste, n° 45-46-47, novembre 1923.

[33Andie Nordgren, « The Short Instructional Manifesto for Relationship Anarchy », 2006, republié sur The Anarchist Library, https://theanarchistlibrary.org/library/andie-nordgren-the-shortinstructional-manifesto-for-relationship-anarchy.

[34Juan-Carlos Pérez-Cortés, p. 12. Relationship Anarchy : Occupy Intimacy ! , Madrid, La Oveja roja, 2022,

[35Edgy ça veut dire « branché » en gros, et selon l’Urban Dictionary c’est quelque chose ou quelqu’un qui en fait trop pour avoir l’air cool, au point où ça en devient vraiment gênant (cringe)

[36Veronica Lopez, « Here’s What to Know About Relationship Anarchy », Cosmopolitan, 15 octobre 2021, https://www.cosmopolitan.com/sexopedia/a37973461/relationship-anarchy/

[37« Relationship anarchy could be about so much more than the freedom to fuck », posté sur queeranarchism.tumblr.com. Republié dans Relationship Anarchy : Occupy Intimacy !, p. 80-81. La traduction est la mienne.

[38Dossie Easton et Janet W. Hardy, La Salope Éthique. Guide pratique pour des relations libres sereines, Milly-la-Forêt, Tabou Éditions, 2013, p. 143.

[39La Salope éthique, p.164.

[40Idem

[41Relationship Anarchy : Occupy Intimacy !, p. 495.

[42Idem p. 106.

[43La Nation diné (ou Nation Navajo) est un territoire semi-autonome diné qui s’étend sur les états d’Arizona et du Nouveau-Mexique.

[44« Être Diné peut être considéré comme être anarchiste parce que nous n’avons jamais eu de chefs, nous n’avions pas de hiérarchie. C’était toujours horizontal. […] L’anarchisme et le communisme sont des idéologies qui dérivent des missionnaires franciscains qui sont venus ici au XVIe et au XVIIe siècles et qui ont étudié les sociétés indigènes. Ensuite Engels, Marx et Bakounine ont lu les mémoires de ces figures religieuses et comment ils décrivaient les sociétés indigènes de cette période. » Cecilia Nowell, « In the Navajo Nation, Anarchism Has Indigenous Roots », The Nation, 25 septembre 2020, https://www.thenation.com/article/activism/anarchism-navajo-aid/

[45K’é Infoshop Collective, Settler Sexuality : Resistance to State-Sanctioned Violence, Reclamation of Anti-Colonial Knowledges, & Liberation for All, zine en anglais, 2019, disponible en ligne : https://theanarchistlibrary.org/library/k-e-infoshop-collective-settler-sexuality.pdf.

[46K’é Infoshop Collective, Settler Sexuality.

[47Idem.

[48bell hooks, Salvation. Black People and Love, Harper Collins, 2001.

[49Idem, p. 224.

[50Laura E. Pérez, Eros Ideologies. Writings on Art, Spirituality, and the Decolonial, Duke University Press, 2019, p. 18.

[51bell hooks, Salvation. Black People and Love, p. 16-17.

Zine ecrit, dessine et mis en page par Zorra Vulpess

wollstonecraftj@riseup.net

Mars 2024


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