BROCHURES

ZAD/NO TAV Entretien n°4
Rolande & Anne-Claude du comité de Blain

ZAD/NO TAV Entretien n°4

Mauvaise Troupe (première parution : août 2015)

Mis en ligne le 1er octobre 2016

Thèmes : Environnement (42 brochures)
Luttes paysannes, ruralité (37 brochures)
Urbanisme (34 brochures)

Formats : (HTML) (PDF,1.7 Mo) (PDF,1.7 Mo)

Version papier disponible chez : Mauvaise Troupe (ici et là)

Entre les années 1960, où le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes a commencé à émerger (avant d’être mis en attente dans les années 1980), et les années 2010, au cours desquelles il est massivement contesté après avoir été ressorti des cartons, ce sont plus de cinquante ans d’opposition qui se sont écoulés [1]. Des années pendant lesquelles certains habitants des bourgs alentours, qu’ils aient grandi dans la région ou soient venus s’installer plus tard, ont vécu au contact d’une contestation ancienne et tenace, fortement marquée par les luttes paysannes de la même période. Aussi lorsque l’opposition au projet s’accélère, entre 2009 et 2012, celles et ceux qui pouvaient encore observer sans trop s’investir se sentent parfois comme invités à prendre position. La résistance à l’opération César [2], en particulier, suscite l’implication de nombreuses personnes auparavant plus distantes, et provoque une augmentation exponentielle des comités de soutien : après un mois d’opérations, il en existe plus de 200, dont un dans presque chaque bourgade autour de Notre-Dame-des-Landes. Tous ces comités viendront renforcer la lutte par des centaines d’actions décentralisées, d’innombrables messages et gestes de soutien, et une réelle implication sur le terrain.
Sur la même période, l’installation de nouveaux occupants à la zad ne va pas sans inquiéter certains habitants des bourgs avoisinants. Les rumeurs sur les “zadistes” vont bon train, et alors que le projet d’aéroport est loin de faire consensus dans la région, il devient parfois inconfortable d’être assimilé à ces opposants souvent considérés comme des marginaux.
Anne-Claude et Rolande, parmi beaucoup d’autres, se sont impliquées plus activement dans la lutte entre le Camp Action Climat de 2009 [3] et l’opération César de 2012. Elles se sont ensuite engagées dans le comité de leur commune, Blain, à quelques kilomètres de Notre-Dame-des-Landes.
Rolande a grandi dans la région. Elle est agricultrice, grand-mère, et adhérente à la Confédération Paysanne [4]. Son compagnon est lui aussi actif dans la lutte, au sein de COPAIN [5]. Anne-Claude est installée dans le nord-ouest nantais depuis 15 ans environ. Elle travaille dans le social, et a une fille de 26 ans qui a passé du temps sur la ZAD pendant les expulsions. Au fil de leurs passages sur le terrain, elles ont noué des liens amicaux avec plusieurs des occupants et occupantes, et notamment avec Jill, à travers des activités partagées ou de simples moments d’échanges.
Entretien réalisé en présence de Jill, dans sa cabane, en février 2015.



LES PREMICES DE LA LUTTE

Pour commencer, est-ce que vous pourriez nous raconter les premiers souvenirs que vous avez de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ?

Rolande : Mes premiers souvenirs quant à cette lutte remontent à bien longtemps. J’étais encore chez mes parents, jeune fille adolescente. Mon frère était déjà un agriculteur engagé. Il avait alors un tracteur John Deere, et il avait mis sur son capot le triangle «  Non à l’aéroport  ». Déjà le triangle ! Moi j’étais très fière que mon frère ait ça sur son tracteur. C’est con, hein ? Mais tu vois, je devais avoir 12/13 ans.

Ça veut dire que le logo existe depuis un certain temps ?

Rolande : Il est très vieux le logo, de mémoire c’était juste un triangle tout simple, sans «  ADECA [6]  » ou «  ACIPA [7]  » inscrit dessus. Il me semble qu’il y avait juste l’avion, avec écrit : «  Non  ». Et voilà donc mon premier souvenir de la lutte contre l’aéroport.

Anne-Claude : Moi je ne suis pas dans le coin depuis très longtemps, puisque je n’habite ici que depuis 1999, avant j’étais en Sud Loire. Depuis là-bas c’était un peu vague, je savais qu’il y avait un projet d’aéroport depuis très longtemps, qu’il était abandonné mais qu’il y avait une lutte, ce n’était pas très clair en fait. Je savais qu’il y avait des gens sur le terrain, plutôt des paysans, qui n’en voulaient pas, mais c’est tout.

Rolande : Nous, avec Jean-Louis, mon mari, on a un passé militant. Ne serait-ce qu’au niveau de notre boulot, on est agriculteurs, on est à la Confédération Paysanne, et avant, à Paysans Travailleurs [8]. J’ai le souvenir du moment où un agriculteur de Montjean avait peint sur le toit de son hangar un énorme : «  Non à l’aéroport  ». Je ne me souviens plus de l’année mais je dirais vers 1974. Dans le coin, on savait qu’il y avait cette lutte, et obligatoirement on était contre l’aéroport, parce qu’aussi faut dire qu’on était un peu contre tout ! Le projet a stagné pendant des années et des années, on n’en entendait plus parler. Plus tard, quand ils l’ont relancé, il y a eu les piques-niques [9]. Mais c’est surtout avec le Camp Action Climat de 2009 que je me suis relancée dans la lutte. Et puis, ce serait quand même dommage de ne pas participer à une lutte qui a lieu chez toi. Nos petits-enfants, ils savent tout sur Notre-Dame-des-Landes. Mon petit-fils il dit : «  Quand je serai grand, je serai comme grand-père, j’aurai un tracteur et je le mettrai à Notre-Dame-des-Landes  ». Certains gamins, quand ils seront adultes et que cette lutte se racontera, ils demanderont à leurs parents : «  Et toi tu y étais, qu’est-ce que tu faisais ?  » Et les parents seront peut-être gênés de dire : «  Ben non, j’habitais là mais j’y suis jamais allé  ». Je trouve ça dommage de laisser passer des événements comme ça en faisant comme s’il n’y avait rien.

Est-ce que tu peux nous parler du Camp Action Climat ?

Rolande : Je peux décrire les espaces, c’est assez révélateur : en arrivant il y avait sur la gauche un espace avec un bar, des gens plutôt comme nous et une ambiance calme, c’était l’espace de la Semaine des Résistances. Sur la droite, il fallait passer une sorte de porte, et on entrait dans le Camp Action Climat. Et là, c’était vraiment un autre monde ! C’était impressionnant, parce qu’on changeait carrément de décor. En fait, c’était ce qu’on voit maintenant sur la ZAD, et dont on a l’habitude aujourd’hui. Il y avait un endroit où il se faisait du pain dans un tout petit four, un autre où il y avait des galettes, et un coin où ils épluchaient des légumes. C’était surtout des jeunes. Une des choses qui m’avait marquée, c’est qu’on avait assisté à une réunion avec plein de gens assis en rond, en train de débattre, de discuter. On observait mais on n’y était pas spécialement à l’aise. On sentait qu’on n’était pas dans notre monde, et avec le recul, je pense qu’on était un peu intrusifs pour les autres.

En même temps, c’était une réunion publique.

Rolande : Oui, mais c’est vrai qu’on ne se connaissait pas, c’était bizarre. Je me souviens que nos réactions c’était : «  Oh, c’est vraiment des débats qui n’en finissent pas  », «  Ah ben, à débattre comme ça, on n’est pas rendus...  » (rires). Je ne sais pas si les autres en ont gardé ce souvenir, mais pour moi c’était vraiment deux mondes DIF-FE-RENTS.

Et tu as l’impression que ces deux mondes différents le sont toujours restés ?

Rolande : Après l’appel des «  Habitants qui résistent [10]  », et avant aussi d’ailleurs, on allait parfois se promener sur la zone. Mais on n’allait pas au contact, tu vois, on n’allait pas au Sabot [11] par exemple. On ne se rendait pas dans les lieux où les zadistes se sont implantés, on n’avait pas fait la démarche d’aller vers eux.

Jill : On ne faisait pas trop la démarche d’aller vers vous non plus ! Rolande : On savait qu’il y avait du monde, des gens qui investissaient les lieux et qui faisaient des choses et tout ça, mais on n’allait pas vers eux.

Et ça en parlait comment, dans les bourgs alentours, de ce qui se passait sur la ZAD à cette période ?

Rolande : Ça parlait très mal des zadistes autour de la ZAD. Nous on habite à 15 km. Pour eux la ZAD, et pour beaucoup encore aujourd’hui, ce qu’ils en disent c’est : «  Non mais t’as vu le bordel !  ». Et c’est vrai que quand on passait sur la route de la Paquelais, il y avait un squat qui était barricadé, et il y avait une espèce de drapeau, de petit mirador sur le toit. Ça devait être les Planchettes [12], et les gens disaient : «  Mais t’as vu ? Non, mais t’as vu le bordel ?  ». C’était vraiment ça qu’on entendait : «  Et puis ils sont habillés tout en noir, et ils sont sur le bord des routes, et il y en a bien un qui va finir sous les roues d’une voiture  ». C’était négatif, ça c’est sûr. Avant les expulsions, il y avait eu une invitation à venir manger sur la ZAD, je ne sais plus pour quel événement. Mon frère et sa femme y avaient été et ils avaient été étonnés, ils avaient été bien accueillis. Ils avaient été agréablement surpris. Nous on n’y avait pas été, je ne sais plus ce qu’on avait à faire ce jour-là. Donc on s’était dit que ce serait peut-être bien qu’il y ait plus d’échanges, mais ça ne s’est pas fait facilement. Bon quand même, on se croisait quand il y avait des appels ponctuels, pour aller bloquer les forages [13] par exemple. C’est venu petit à petit, comme ça. Et au moment des démolitions des maisons, ben là, c’est parti.

LES EXPULSIONS

Vous pouvez nous raconter ce moment-là ? Les expulsions d’octobre-novembre 2012 ?

Anne-Claude : J’ai une fille qui a 26 ans, elle a des copains à l’école d’architecture qui ont participé à la construction d’une cabane pour la manifestation de réoccupation. Elle a participé aux chantiers de cabanes, puis elle est restée quelques jours de plus. Elle m’informait régulièrement, et le jour où les flics ont débarqué elle m’a appelée. Pour moi, tout ça, c’était en train de mûrir. Ce jour-là, je devais aller à la manif à Nantes, mais ma fille m’a dit : «  Non maman, ce serait mieux que tu viennes sur la ZAD, c’est bien s’il y a des gens qui sont un peu plus vieux, parce que là ça chauffe  ». Alors je me suis dit : «  Bon ben faut y aller  », et je suis venue avec une copine. Voilà, c’était le jour où il y avait le bordel dans la forêt de Rohanne. Et ce que j’y ai vu, la violence des flics, ça m’a énervée propre et net. Et depuis ça n’a pas arrêté de m’énerver. Ça ne m’a pas lâchée, ce jour-là je me suis dit : «  Non mais faut faire quelque chose  ». Du coup, comme il y avait eu l’annonce dans le journal qu’il y avait un comité de soutien qui se créait à Blain...

Rolande : Moi je me disais : «  Mais qu’est-ce que je peux faire ? Je ne vais pas aller gambader dans les champs courir après les CRS !  ». Du coup j’ai réfléchi, et je suis venue à la Vacherit [14], où je prenais les chaussettes sales et je mettais ça dans des grands sacs poubelles. Et c’était lourd, ah là là, c’était plein de vase. En fait, c’est venu comme ça : on ne savait pas trop quoi faire, on allait sur internet, on savait qu’il y avait le site zad.nadir de la ZAD, et là on voyait : «  C’est des chaussettes qu’il nous faut, c’est des sous-vêtements  ». Et on a dit : «  Ben oui, bien sûr !  », et on a réquisitionné plein de chaussettes, plein de sous-vêtements, qu’on emmenait et qu’on lavait. Voilà, j’ai commencé comme ça. Mais c’est vrai que même là, tu ne te sentais pas toujours franchement bienvenue. Je n’étais pas à l’aise. Il faut dire aussi qu’il faisait froid, c’était trempé, c’était dégueulasse. Les jeunes de la ZAD, ils venaient un peu se ressourcer à la Vacherit, c’était au sec, ils pouvaient prendre des habits secs, à manger. Et nous on arrivait un peu comme ça, comme un cheveu sur la soupe. Avec ma nièce on a amené des poulets, on était en train de les découper, et personne ne disait rien, pas un mot. Heureusement, j’allais pas mal chez Marie à la Rolandière [15], et là j’ai commencé à vraiment rencontrer des jeunes de la ZAD, qui étaient là et qui discutaient avec elle. Là on disait : «  C’est pas facile, quand on arrive à la Vacherit, pour faire ce qu’on peut faire nous, soutenir à notre niveau, c’est pas toujours facile.  » Et Marie disait : «  Oui oui, moi je leur dis qu’il faut être attentifs...  ».

Jill : Même pour moi qui était habitante de la ZAD depuis quelques années, ce moment-là n’était pas évident. C’est grisant parce que tu résistes et que plein de gens débarquent, mais ça peut être aussi assez chaotique. Par exemple, tu avais des gens qui venaient pour lutter contre les expulsions, qui faisaient du djembé jusqu’à 4h du mat’, et qui empêchaient tout le monde de dormir, en disant : «  Mais si, c’est ça la lutte, c’est ça la révolution, faire de la musique  ». Et nous aussi bien on se levait à 5h pour aller derrière une barricade. Il pouvait y avoir plein de tensions de ce type. C’est sûr qu’à cette période on a tous traversé des situations folles. Mais c’est vrai que venir de plus loin sans avoir ses marques, ça devait pas être facile.

Quels souvenirs vous gardez de la manifestation de réoccupation du 17 novembre 2012 ?

Rolande : C’était formidable ce jour-là ! On était arrivées dans le bourg de Notre-Dame assez tôt avec des copines. On s’était garées, et puis tout d’un coup on a vu que ça arrivait, ça arrivait, ça arrivait. Moi j’étais au téléphone avec Jean-Louis qui était en tracteur. En fait on ne les a jamais vu arriver les tracteurs, et eux ils étaient frustrés comme c’est pas permis parce qu’ils étaient loin de Notre-Dame. Je lui disais : «  Il y a un de ces mondes !  », et ça l’énervait parce qu’ils étaient bloqués. C’est dommage parce qu’ils étaient quand même 400 tracteurs et on ne les a pas vus du tout mais bon ça c’est pas grave, enfin si un peu pour eux. C’était très festif, très coloré, très joyeux. C’était marrant comme balade, partir de Notre-Dame et aller jusqu’à la Chat-teigne, une manifestation en pleine campagne. Et là tu avais toutes sortes de gens, ceux qu’on a l’habitude de voir en manif mais je me rappelle aussi de mecs à côté de moi avec des looks bien particuliers et tu les voyais en pleine campagne manifester, ça faisait bizarre.

CREATION ET ACTIVITES DU COMITE DE SOUTIEN DE BLAIN

Il y avait d’autres choses que vous faisiez dans cette période ?

Rolande : Je me souviens de grosses discussions par rapport aux médias avec les jeunes de la ZAD. Ils ne voulaient surtout pas de journalistes sur la zone. Et il y avait les gens un peu comme nous qui disions qu’il fallait rester médiatisés, que si on ne communiquait pas, personne ne saurait ce qui était en train de se passer. Il y a eu tout un moment où le mot d’ordre était de téléphoner à France Inter chez Mermet [16]. J’avais fait mon petit texte parce que j’étais furieuse après Cécile Duflot. Elle était venue à la tracto vélo [17] à Paris où elle avait fait un discours pas possible, «  On sera toujours là  », etc., alors qu’après on a bien vu ce qui s’est passé. Elle était venue planter un arbre ici avec José Bové et je ne sais plus qui, ils avaient planté trois ou quatre arbres. Un soir où on était à la Vacherit, un habitant d’ici dit : «  Je m’en vais mais avant, je vais aller pisser au pied de l’arbre à Duflot  ». Ça m’a trotté dans la tête, et comme il fallait appeler Mermet et qu’elle était passée ministre du Logement, c’était à l’époque où on l’entendait dire à la radio qu’il fallait du logement social et qu’elle allait en faire je sais pas combien. Et ici ils étaient avec les pelleteuses en train de tout casser les maisons. Alors moi je n’ai pas supporté ça et j’ai écrit un texte qui disait : «  Voilà Notre-Dame-des-Landes près de Nantes, Cécile Duflot était venue planter un arbre contre l’aéroport. Maintenant elle est ministre du Logement et sur place il y a les pelleteuses qui détruisent les maisons et qui mettent les jeunes dehors, tout ça en plein hiver.  » C’était épouvantable le temps qu’il faisait. Et je lui disais : «  Merci madame la Ministre, bravo. Mais ne vous inquiétez pas, votre arbre pousse bien mais certains lui pissent au pied.  » Et c’est passé sur France Inter, j’étais trop contente !

Anne-Claude : Au moment des expulsions et un peu après, on a aussi fait les tours de garde.

Ça consistait en quoi ?

Anne-Claude : On te file un plan, tu as un circuit, et il faut le faire en pleine nuit, avant que les flics ne partent de leurs hôtels. À 4h du matin tu prends ta voiture, tu fais tout le tour, 40 km, pour voir s’il n’y a pas des hôtels avec des bus de CRS garés sur le parking. Quand à 3h30 du matin le réveil sonne, c’est chaud ! Et ton mari qui dit : «  Non mais ça va pas, tu vas pas aller faire la conne sur la route !  ». «  Ah ben si, moi j’y vais !  »

Rolande : Il faut dire aussi que pendant cette période on était sur zad.nadir.org mais alors tout le temps, toutes les heures, c’était très impressionnant de suivre le flash info : «  Il y a tant de flics qui sont arrivés là, il y en a tant ici.  » Et puis la lutte contre l’aéroport ça nous a ouvert plein de trucs, on a rencontré plein de gens. Toutes les deux avec Anne-Claude on habitait à 2 km l’une de l’autre et on ne se connaissait pas. Il y a même une fille du comité qui m’a dit : «  Ah bon ! Vous ne vous connaissiez pas ! Je croyais que vous étiez copines depuis très longtemps !  ». Mais avant on ne se connaissait pas !

Vous vous êtes rencontrées dans le comité ? Comment vous y êtes venues ?

Anne-Claude : Quand j’ai débarqué là pour la première fois c’était chaud dans la forêt et j’étais hyper choquée. J’avais déjà fait des manifs quand j’étais au syndicat mais c’était pour l’entreprise, ce n’était jamais violent et même les autres où j’avais été ce n’était pas très violent non plus. Et puis là de voir qu’il y avait les CRS qui t’envoyaient des grenades, des balles en caoutchouc, qui tapaient sur les gens, j’étais hyper choquée. Je n’imaginais pas qu’en France ça pouvait être violent comme ça pour t’imposer ce qu’ils veulent, ça m’a vraiment choquée, pour moi c’était inconcevable une chose pareille. On est soi-disant dans une démocratie... Enfin voilà, c’est là où je me suis dit : «  Faut faire quelque chose  ». Mais je ne savais pas trop comment, je ne connaissais pas grand monde, et les gens que je connaissais dans le coin n’avaient pas les mêmes idées que moi. J’étais un peu toute seule, il fallait que je trouve des gens, d’autant que mon mari n’est pas du tout militant (elles rigolent toutes les deux, Rolande dit : «  Il devient, il devient... petit à petit  »). Alors quand j’ai vu dans le journal qu’un comité dans mon bled s’était créé, j’y suis allée. Parce que c’est pas facile quand t’es toute seule d’aller voir des gens que tu ne connais pas, leur dire que tu veux faire des trucs.

Rolande : Le comité de Blain, on l’a créé suite à un appel à déchirer les cartes électorales. On avait vu que d’autres comités s’étaient créés, qui avaient déchiré des cartes. Nous on s’est dit : «  On est tout près, on n’habite pas sur la ZAD, on n’a même pas fait de comité, ce serait le moment de faire quelque chose  ». On a fait un appel par voie de presse, on disait qu’il fallait venir avec sa carte électorale tel soir, dans une salle. Et ce jour-là on était quand même 80 à déchirer notre carte électorale. C’était dingue ! On était hyper contents, c’était énorme, on est passés dans le journal avec une photo de nous tous avec notre carte déchirée. Le maire de Blain a aussi écrit un article en réponse, pour dire que ce n’était pas normal de déchirer sa carte électorale alors que des gens s’étaient battus pour le droit de vote... Enfin, c’est comme ça qu’a démarré le comité de Blain. On a pris les adresses mail et c’était parti. Depuis on se réunit tous les mois, tous les premiers lundis du mois. Même si aujourd’hui on n’est plus 80, soyons raisonnables, on est entre 10 et 15 à être actifs. Mais on a une mailing list, ce qui fait que quand on a des informations importantes à communiquer, il y a quand même 80 personnes qui sont mises au courant. Ce qu’on essaie de faire au niveau du comité, c’est de ramener d’autres gens à la lutte. On a organisé une réunion publique pour informer sur ce qui se passait au tout début, puis d’autres avec les avocats, puis les pilotes opposés au déplacement de l’aéroport, puis une où on expliquait toutes les composantes de la lutte : les occupants, les associations, les paysans, etc. Et là on en a prévu une avec l’association qui s’occupe de la ré-habilitation de Nantes-Atlantique [18]. Il y a toujours à chaque réunion une bonne centaine de personnes présentes. Et puis une des spécialités de notre comité c’est qu’on est des passionnés de peinture, on est des pros des panneaux ! On fait les écriteaux pour mettre sur les bords des routes avec des slogans contre l’aéroport. On fait les pancartes quand il y a des manifs pour mettre sur les tracteurs, on a un atelier peinture qui est ouvert et disponible. Et puis on est efficaces ! On a de belles couleurs, et pour trouver des idées de slogans on cogite pas mal et on rigole bien. On se retrouve avec nos pinceaux, nos petits piques-niques, c’est de bons moments. On dit toujours dans notre comité, que cette lutte nous a fait rencontrer plein de gens. Et ça a fédéré d’autres choses, on est partis sur un projet dans notre bled : on voudrait réfléchir à nos consommations, faire des échanges, on est en train de créer quelque chose. Cette histoire nous a entraînés dans d’autres aventures.

APRES LES EXPULSIONS : CIRCULATIONS et REGARDS SUR LA ZAD

Vous avez continué à venir sur la zone après la période des expulsions ?

Anne-Claude : Oui, on est revenues après les événements de la forêt de Rohanne, je ne sais plus ce qu’on venait faire.

Rolande : Ben on venait pour venir !

Anne-Claude : Oui c’est vrai qu’on venait aussi pour venir et pour faire voir aux flics qu’il y avait des gens «  normaux  » qui circulaient sur la ZAD. Après les expulsions quand on revenait sur la ZAD, c’était surtout à Bellevue [19] parce qu’on y faisait les réunions de notre comité, mais aussi des tours de garde pour assurer une présence sur les lieux. Une fois on avait aidé à désherber au potager des «  Rouges et noires  », c’était un samedi où tous les lieux de vie étaient ouverts, et on était allés à ce chantier. À la suite de ça comme eux avaient besoin d’aide au potager, on s’est dit qu’on irait filer des coups de mains régulièrement mais ça n’a pas beaucoup pris. Il n’y avait que Rolande et moi de motivées dans le comité, on y est allées quelques fois éclaircir les carottes mais après, la personne qu’on avait rencontrée est allée vivre ailleurs sur la ZAD alors nous on n’osait plus trop repasser.

Rolande : Moi par exemple j’ai appris à connaître certains jeunes quand j’ai été leur apprendre à vider les poulets. Tu fais des choses ensemble, je trouve ça trop bien : c’est chez Petit Claude, au village du Liminbout sur la ZAD, ils font des journées où ils préparent les volailles, moi je sais faire ça étant donné que je le fais toutes les semaines. C’est comme ça que j’ai appris à connaître certains occupants. Je continue d’y aller toujours avec plaisir, il faut dire que là-bas l’accueil est particulièrement bon !!

Anne-Claude : Quand tu es venue plusieurs fois et que tu connais du monde, c’est plus facile. Il y a toujours une tête que tu repères, c’est important. Je pense que plein de gens auraient envie de venir, mais qu’ils ne savent pas trop comment faire.

Rolande : On avait pensé faire une rando sur la ZAD avec ceux du comité qui n’osaient pas trop venir.

Anne-Claude : Quand les comités tournaient à la Chat-teigne [20], je m’étais retrouvée une après-midi avec le comité de Guémené. Des grands-mères faisaient des chansons avec des zadistes, c’était vraiment des moments incroyables. Là où j’aurais plus de mal, c’est d’aller dans des endroits où les gens sont assez violents. Moi qui travaille dans le handicap, je me dis qu’il y a des endroits ici où certaines personnes ont des troubles psychologiques. En fait la société ne les prend plus en charge, du coup elles viennent là, faut bien qu’elles vivent quelque part. Je pense que ces gens-là auraient besoin de quelque chose, peut-être pas des professionnels, mais des gens qui sont en capacité de les aborder et de bosser avec eux, parce que c’est des gens qui vont mal. Il y aurait certainement des trucs à faire là-dessus.

Rolande : L’autre jour on est allés manger à la roulotte de la Black Plouc Kitchen [21], ça c’est génial. On a été bien accueillis. Mais c’est vrai que je viens moins souvent sur la ZAD, ça fait longtemps par exemple que je n’ai pas été à Bellevue donc je vois moins ce qui s’y passe.

Anne-Claude : À une époque, on serait plus venues par hasard, et maintenant on ne le fait plus. On vient pour des événements. On est aussi très prises par ce qu’on a décidé de faire à côté. Et puis aussi ici ce n’est pas un zoo, du coup on ne peut pas y venir tout le temps juste pour observer.

Ça vous arrive aussi de venir pour des Assemblés Générales, vous voulez en dire un mot ?

Anne-Claude : Les AG c’est marrant. C’est surprenant quand tu vas à ta première. C’est un mode d’organisation dont on n’a pas l’habitude alors que dans mon secteur professionnel des réunions on en fait tout le temps. Ils font l’ordre du jour, il y a ce qui est juste à discuter, ce qui est à organiser, c’est quand même bien pensé. Puis il y a une personne qui donne la parole, une qui mène le débat, quand il y a un sujet et qu’ils veulent s’exprimer sur le sujet ils le disent avant, et quand c’est leur tour la personne qui régule leur donne la parole. Au bout d’un moment, quand elle voit que ça tourne un peu en rond, elle demande à clore l’intervention. Tu n’as pas le droit de parler tant qu’on ne t’a pas donné la parole, tu ne peux pas couper la parole, c’est très dur pour certains, on ne dira pas qui ! (rires). À part ça c’est vrai que ça prend un temps fou, nous on s’en va avant la fin parce c’est vraiment long. Des fois ça s’engueule, mais faut dire que ce sont des modes de fonctionnement qui viennent d’autres pratiques, il faut que la parole sorte, tu dois écouter l’autre et il faut être dans l’empathie. Et c’est vrai que si tu es dans la bienveillance tu es plus apte à écouter des trucs qui ne te correspondent pas. Mais comme on est dans un monde où tout va hyper vite, on ne prend plus le temps pour ça.

LE MOUVEMENT QUI A SUIVI LA MORT DE REMI FRAISSE

Vous êtes allées manifester après la mort de Rémi Fraisse ?

Anne-Claude : C’étaient des manifs où on sentait que c’était tendu. Tout le monde autour de nous disait : «  Moi j’y vais pas  ». Et je me suis dis, «  Moi je vais y aller  ». Et du coup je suis montée en haut de la tour de Bretagne avant, il y avait des flics partout déjà. Et puis après c’était pire encore, on défilait dans la rue de Strasbourg, et les CRS qui étaient dans la rue adjacente, ils nous visaient avec les flash balls.

Rolande : La mort de Rémi Fraisse nous a rappelé qu’ici aussi ça aurait pu arriver que des gens meurent, pendant les affrontements durant les expulsions. Et plus d’une fois ça nous est venu à l’esprit dans cette période-là. En fait, il y avait déjà eu des blessés graves [22].

Anne-Claude : Le fait qu’il n’y ait pas eu plus de réaction alors que quelqu’un se fait tuer comme ça, c’est dommage. C’est dommage pour nous tous. Tu peux mourir et puis y a pas de réaction.

Rolande : C’est parce que ce sont des jeunes révoltés, alors les gens se disent : «  Il y est allé, il l’a bien cherché  ». Parce que quand tu vas lire ce qu’ils disent sur les sites internet pro-aéroport, ça fait froid dans le dos. Il y en a qui ne supportent pas qu’on vive différemment d’eux. Ce n’est pas aussi dramatique, mais nous quand on est passés en bio en 1996, on n’était pas nombreux et certains ne supportaient pas, on s’est fait insulter. Il y a un paysan de mon entourage, qui est venu un soir à la maison, il avait picolé et il est venu m’agresser, il m’appelait «  Madame Bio  ».

BOULEVERSEMENTS ET PERSPECTIVES

Votre implication dans la lutte, ça a créé des tensions autour de vous ?

Anne-Claude : Oui, moi je me suis fâchée avec mes collègues à mon boulot pendant les expulsions, j’ai même fini par manger toute seule à la pause. Je me mettais dans mon bureau parce qu’ils me faisaient tous chier, j’étais toujours obligée d’être agressive, ils ne voulaient pas comprendre. Pourtant je bosse dans le social, c’est des gens qui sont a priori ouverts, mais ils sont dans leur petite vie formatée et ils ne peuvent pas admettre qu’il y ait des gens qui veuillent, qui vivent différemment. Et puis d’ailleurs je n’ai toujours pas réussi à leur faire comprendre enfin si quand même un peu, je trouve que certains se posent plus de questions et ne font plus trop confiance à la propagande médiatique.

Rolande : On a eu droit aussi à des réflexions quand par exemple, on allait boire un café au bar de notre commune. Des commentaires du genre : «  Ah ben d’accord, ta voiture elle est sale, c’est pas étonnant, t’arrives de la ZAD  ». Et chaque fois c’était pareil, comme si on y vivait. Mais nous on n’a jamais marché dans ce jeu-là, on ne s’est jamais énervés, on disait : «  Ben oui, on y a été tel jour  ». On dit, mais en même temps on essaye pas de les convaincre, on dit mais on ne se braque pas, parce qu’on sait qu’avec certains c’est peine perdue et même que ça pourrait être pire. Et puis il y a quand même des gens qui évoluent au fil du temps, qui étaient tout à fait contre la lutte au départ, qui se moquaient de nous et qui y sont venus après, aux fêtes d’été par exemple. Mais là où on habite, il y a la carrière, et il y a pas mal de gens qui y bossent mais qui n’ont pas de boulot assuré et qui pensent que l’aéroport ça va leur faire un boulot monstre. Avec eux il ne faut pas aborder trop le sujet. C’est sûr qu’après les expulsions certains ont quand même un peu changé, à cause des images des violences policières, mais par contre quand ils parlent des zadistes... Ils ne sont pas obligatoirement pour l’aéroport mais les zadistes sont quand même restés pour certains une race à part, des gens dangereux, des violents. «  Ils sont contre tout mais ils savent bien profiter de la société !  »

Anne-Claude : Pour moi ce sont des gens qui ne sont pas capables de remettre en question leur mode de vie, pour eux ce n’est pas concevable que tu puisses ne pas chercher un boulot. À 20 ans faut que tu trouves un travail, que tu te cases, c’est leur mode de pensée et ils n’arrivent pas à s’ouvrir. J’avais vu un documentaire à ce sujet-là, c’était «  Volem rien foutre al païs [23]  » et ça m’avait bien parlé même si j’ai un boulot et une vie rangée. Moi je disais aux gens : «  Vas-y toi vivre sur la ZAD, tu vas voir ce que c’est, même moi j’irais pas.  » Parce que vivre dans le froid, dans la boue, c’est quand même pas rien, alors oui tu peux aussi dire que c’est des fainéants, des profiteurs du système si ça te conforte dans ton mode de pensée et si tu ne veux pas te remettre en question. Les gens ils ont leur boulot, leur maison, ils travaillent mais ils ne seraient pas capables de vivre comme ça, et en plus ils sont prêts à donner des leçons sur des modes de vie et de luttes différents.

Rolande : Moi je dis : il faut toujours ramener aux luttes qui ont été gagnées. Parce qu’il y en a qui vont être fiers de dire : «  Ah le Larzac ! Ça c’était une vraie lutte ! ». Mais ce qu’il faut voir c’est qu’au Larzac c’était pareil : les gens de là-bas quand ils ont eu tous les hippies qui arrivaient et avaient d’autres modes de fonctionnement… Ils ont été confrontés aux mêmes choses qu’ici et ça a été difficile aussi pour eux. Ça n’a pas toujours été simple mais ils ont gagné.

Anne-Claude : Il y a quelque chose que je trouve vachement beau avec le recul, c’est que je suis venue sur cette lutte par l’intermédiaire de ma fille. Tu fais des enfants, tu t’en occupes, tu les élèves. Et tes enfants arrivent à te faire changer ou évoluer. Je me dis que j’aurais pu ne pas venir là si elle n’avait pas été là. Et je trouve ça vachement bien parce que parfois tu te dis que tu n’as pas été au top au niveau éducation et que tu ferais différemment maintenant. Ma fille, elle vit un peu différemment, enfin elle essaie de vivre différemment. Et quand des gens me demandent ce qu’elle fait, je fais de la provoc’, je dis : «  Ben elle fait rien, elle essaie  ». Et je le dis exprès, parce que je veux montrer qu’on n’est pas obligé d ’être productif comme eux l’entendent. Par contre si on me demandait : «  Est-ce qu’elle est heureuse ?  », ben là oui je peux dire : «  Ça va bien  ». Et faut surtout pas avoir peur de dire ça, même si pour une grande partie des gens la réussite sociale c’est incontournable. Alors que nous on décroît (ça fait rire tout le monde), moi je passe à mi-temps, j’en ai marre d’aller bosser. Mon boulot, même dans un secteur privilégié il est calqué sur le modèle existant, la valeur travail, parce que je fais une différence entre le travail contraint et le travail libre, comme unique moyen de reconnaissance et parfois les personnes handicapées elles n’en ont rien à faire de travailler, c’est d’autres choses dont elles ont besoin.

Vous pourriez imaginer quoi sur l’espace de la ZAD si la lutte contre l’aéroport était victorieuse ?

Rolande : J’aimerais bien que ceux qui se plaisent ici, qui ont envie de construire quelque chose et qui ont des projets puissent les réaliser, puissent rester vivre ici à leur manière. Et je n’aimerais vraiment pas que la terre soit récupérée par ceux qui n’attendent que ça, pour agrandir encore leurs grandes exploitations agricoles. Je voudrais que ce soit un endroit où il y ait la possibilité de faire des essais, d’avoir des modes de vies différents, qu’on puisse y tester des choses et que ce soit riche en créativité.

Anne-Claude : Même si ceux qui veulent rester ne sont pas nés ici. Et créer encore plus de liens avec l’extérieur pour que ça ait une influence encore plus importante.

En fait, on parle de lutte «  contre l’aéroport  », mais il nous semble évident que ça va bien au-delà. Vous pouvez nous dire si pour vous il y a un dépassement de l’opposition à l’aéroport qui se joue ?

Rolande : Disons que s’il n’y avait pas eu cette lutte contre l’aéroport, je ne suis pas sûre que j’aurais été dans une ZAD facilement. C’est parce que ça se passe près de chez nous. Aujourd’hui si on partait en vacances près d’un endroit où il y a une ZAD, on irait de bon cœur. On irait voir ce qui s’y passe, ce qu’on n’aurait peut-être pas fait auparavant.

Anne-Claude : C’est vrai que la lutte n’est pas que «  contre l’aéroport  », c’est plus vaste, c’est contre un système où on ne se retrouve pas tellement. Pour moi personnellement c’est plus ça : un moyen d’exprimer le fait que tu n’es pas d’accord avec un système. Quand j’étais plus jeune j’ai fait du syndicalisme mais ça ne m’a pas... Bref, j’ai arrêté, parce que je ne m’y suis pas retrouvée. Cette lutte-là c’est un autre moyen de lutter contre le système et c’est vrai que c’est plus vaste en fait. Et en plus tu fais du concret. Parce ce que tu vieillis et tu te dis que ce que tu vas laisser à tes enfants et aux générations futures c’est un beau bordel et que tu es quand même un peu responsable et que si tu ne fais rien c’est que tu cautionnes ce modèle.

Est-ce que la lutte a changé quelque chose de vos conceptions politiques ?

Rolande : Non pas trop.

Anne-Claude : Ah si moi je suis plus radicale. Avant quand c’était les élections présidentielles et que c’était Chirac/Le Pen, eh bien j’avais voté Chirac. Maintenant je ne le referais plus, quoi qu’il arrive je ne voterais pas pour ça. Moi on ne va plus me mener par le bout du nez, on ne peut plus me dire : «  Faut que tu fasses ça parce que t’as vu ce qu’il va t’arriver...  ». Ça ne prend plus !

Rolande : On n’avait déjà pas trop de confiance mais je crois qu’on en a encore moins. Dans nos dirigeants, je veux dire.

Et la lutte a changé quelque chose dans vos vies ?

Anne-Claude : Pendant le voyage où on est allés chercher le hangar dans le Finistère avec les gars de COPAIN [24], tous les soirs on était accueillis dans des lieux différents. C’est des endroits où je n’aurais jamais été sinon. Je pose des congés, aller hop, je m’en vais chercher le hangar. Moi avant c’est des choses que je n’aurais jamais faites, me retrouver à dormir dans un squat, aller à l’autre bout de la Bretagne à vitesse tracteur. Pendant ce voyage jusque dans le Finistère j’ai rencontré des gens que sinon je n’aurais jamais rencontrés dans ma petite vie où tu ne vas pas vers les autres et inversement. Et là, c’est le lieu où les gens se mélangent, ça c’est bien. Un soir où on était accueillis par un collectif qui vivait dans un hangar j’ai eu une super discussion avec un gars. Je me rappelle lui avoir dit : «  Je ne sais pas comment vous faites pour vivre en collectivité, avec tout ce que ça implique...  ». On était en train de faire la cuisine et il me dit : «  T’es mariée ?  » Je lui réponds que oui et là il me dit : «  Ben toi aussi tu vis en collectivité  ». Ben c’est vrai il avait raison ! Et en plus ça fait un moment que ça dure !

Rolande : On a aussi participé au convoi qui est parti de la ZAD pour aller à Amiens au rassemblement contre la ferme des mille vaches [25]. Disons que Anne-Claude et moi en matière de voyage on est toujours partantes !

. Toi tu es agricultrice, pourquoi tu ne fais pas partie de COPAIN ?

Rolande : C’est vrai que je ne me suis jamais posé la question de rentrer dans COPAIN, je suis ce qui s’y passe parce que Jean-Louis y est. Je ne sais même pas comment s’est passée la création de COPAIN. Jean-Louis a fait la tracto vélo vers Paris, je pense que ç’est depuis ce moment qu’il y est.

Vous pourriez vous imaginer vivre ici ?

Rolande : En collectivité à plein temps, non je ne pourrais pas.

Les gens ici ne vivent pas forcément en collectif...

Rolande : Je ne sais pas. Tu vois je discutais hier avec Petit Claude qui vit au Liminbout sur la ZAD. Il pensait qu’il était reparti pour deux, trois ans tranquilles mais avec Christiane, ils ont à nouveau reçu une convocation. Et qu’on les renvoie au tribunal, ça lui est dur. C’est la pression tout le temps et le tribunal a bien précisé sur la lettre que c’est parce que c’est un opposant de longue date, et peut-être aussi parce que sa maison est ouverte pour les jeunes. Bref pour eux c’est dur.

Anne-Claude : D’arriver à se détacher du matériel en vivant tout le temps ici, je ne crois pas que je pourrais y arriver. Je peux réduire mes besoins mais j’ai besoin d’un minimum de confort, habiter dans une cabane je ne crois pas que j’y arriverais.

Jill : Regarde le confort ! C’est petit mais c’est bien. (Jill montre sa cabane studio trois étoiles avec un grand lit, une gazinière, un évier, une table, un canap et une petite bibliothèque, sans compter la vue bucolique et le grand jardin)

Anne-Claude : Ben oui, c’est vrai. À part qu’il faut la construire la cabane...

Jill : J’ai invité des potes pour le faire, je l’ai pas faite toute seule ! C’est dix jours, à dix. Dix jours pour avoir une maison, c’est bien.

Sur quoi vous allez vous lancer dans les temps qui viennent ?

Anne-Claude : Eh bien il y a ce fameux groupe de travail, qui est issu du comité de soutien, au sein duquel on s’est fixé quatre axes de réflexion : l’alimentation, l’énergie, les échanges de savoir, la culture. Il ne s’agit pas seulement de réfléchir mais de trouver aussi des implications directes dans nos vies autour de ces thèmes.

Jill : Ça se peut qu’on ait des choses à discuter ensemble. Parce qu’ici c’est un endroit ressource où il y a déjà des questions similaires qui se posent : autour de l’accès à la terre, sur la mise en commun des savoirs paysans et l’entretien des machines agricoles, sur l’utilisation du bois pour des constructions. Il y a des gens qui travaillent aussi sur des logiciels libres et sur la sécurité informatique, sur le soin et les plantes médicinales, sur les radios pirates... Et ces projets peuvent vraiment dépasser les frontières de la ZAD.

Anne-Claude : C’est vrai qu’à un moment on s’est demandé si on ne pourrait pas prendre une parcelle de terre sur la ZAD pour faire un potager collectif mais on est trop loin pour faire ça. De toute façon, plutôt que tout le monde vienne sur la ZAD, je me dis que si on s’organisait comme ça partout pour ce dont on a besoin, on ne serait pas obligés d’être autant dans le système et de bosser à plein temps. Parce que sinon tu n’as plus le temps de rien faire qui te plaît : tu bosses et ça t’épuise, point. Du coup, faut bosser un peu, juste ce qu’il faut et comme ça tu as aussi du temps pour faire des trucs collectifs, rencontrer plein de gens différents, t’es pas confinée à ton milieu. C’est ça imaginer l’avenir qu’on veut.

Mauvaise Troupe


[1] Voir la chronologie.

[2] Idem

[3] Idem

[4] Syndicat se définissant comme étant «  pour une agriculture paysanne et la défense de ses travailleurs  ».

[5] Collectif des Organisations Professionnelles Agricoles Indignées par le projet d’aéroport, qui réunit les organisations paysanes engagées dans la lutte.

[6] Association de Défense des Exploitants Concernés par l’Aéroport créée en 1972.

[7] Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’aéroport créée en 2000.

[8] Mouvement héritier de la jonction entre travailleurs et paysans qui eut lieu en Loire-Atlantique dans la période autour de Mai 68. Ce mouvement fut largement inspiré par le livre de Bernard Lambert Les Paysans dans la lutte des classes.

[9] Les piques-niques sont des rendez-vous annuels initiés sur la ZAD par l’ACIPA, puis par la Coordination des associations opposées au projet d’aéroport (créée en 2004, la Coordination regroupe plus de 50 associations, syndicats et partis politiques). Le premier pique-nique eut lieu en 2001.

[10] Groupe d’habitants de la ZAD décidé à aller au-delà des stratégies plus légalistes de l’ACIPA, ils ont lancé un appel à venir “occuper la ZAD” en 2009.

[11] En mai 2011, un millier de personnes défilent fourches en main sur la zone et défrichent un terrain pour y installer le projet maraîcher du Sabot.

[12] Maison occupée sur la route des Ardillères, qui fut le premier espace de coordination des occupants.

[13] Les premiers forages nécessaires aux études préliminaire pour le démarrage du chantier d’aéroport débutent en 2005. Ils sont régulièrement l’objet d’actions et de manifestations...

[14] La Vacherit, inaugurée en 2007, est une grange devenue espace d’organisation et de réunions pour le mouvement d’opposition à la construction de l’aéroport.

[15] Un hameau au centre de la ZAD.

[16] Daniel Mermet est le journaliste et producteur de l’émission Là-bas si j’y suis qui fut diffusée sur France Inter de 1989 à 2014.

[17] En novembre 2011 les opposants à l’aéroport organisent une caravane de tracteurs et vélo depuis N-D-D-L jusqu’à Paris.

[18] Atelier citoyen pour l’optimisation de l’aéroport de Nantes-Atlantique.

[19] En janvier 2013, COPAIN, qui regroupe des organisations paysannes engagées dans la lutte, occupe la ferme de Bellevue et ses terres.

[20] La manifestation de réoccupation du 17 novembre 2012, qui a attiré plus de 40.000 personnes, a abouti à la construction en deux jours de plusieurs nouveaux bâtiments pour la lutte : la Chat- teigne.

[21] Table d’hôtes accueillant des gourmands dans une roulotte sur la ZAD. Ce projet rassemble des personnes, autour d’un repas, pour autre chose qu’une AG, tout en cuisinant les produits cultivés sur les terres de la zone.

[22] Durant la période des expulsions, on peut sans risque de se tromper parler de plusieurs centaines de blessés. Pour la seule journée du 24 novembre 2012, l’équipe médic recensait « une centaine de blessés, dont une trentaine graves », parmi lesquels « une vingtaine de personnes touchées par des éclats de grenades assourdissantes ».

[23] Film documentaire de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe sorti en 2007.

[24] En avril 2014, COPAIN organise avec des comités de soutien bretons le convoyage d’un hangar donné par un collectif du Finistère. Il a été remonté aux Rosiers (dont les bâtiments avaient été détruits en novembre 2012) et il sert aujourd’hui à abriter chèvres, moutons et récoltes.

[25] Projet de ferme d’élevage industrielle, qui fait face à l’opposition d’une partie du monde agricole, notamment de la Confédération paysanne.