BROCHURES

Les garçons délicats

Les garçons délicats, c’est quoi ? C’est qui ?

Des mecs nés sans pénis. Des personnes qui s’identifient au genre masculin sans être des mecs. Des mecs pour qui le féminisme c’est pas que de la théorie, des personnes qui incarnent des formes déviantes de la masculinité...

Comment on personnifie une masculinité en dehors de la masculinité ? Ce zine est né de mes doutes, de mon envie de donner du sens à ma position de mec trans dans le cistème, mais surtout de mon ras-le-bol à me sentir seul dans ma transition transmasculine défaillante. Cet appel aux « garçons délicats », c’est avant tout une volonté de partager, de se sentir moins seuls et de créer des ressources communautaires. En faisant entendre nos voix, nos doutes, nos peurs, nos analyses, nos revendications, on créé des espaces nouveaux où être autrement. Cette collection de textes et d’images bousculent et interrogent : qu’est-ce qu’on est en train de créer ? De subvertir, d’inventer ?

Félix



« Franchement c’est trop cool cette idée de brochure. Ça fait longtemps que je veux faire un zine là dessus sauf que j’ai jamais trouvé la force et je me suis toujours senti très seul dans le fait d’être un mec trans tout en me disant que les trucs féminins ça m’appartient.

Je voudrais tellement que ce soit quelque chose dont on parle dans les communautés trans/ftm/ftx.

Genre maintenant ça va un peu mieux parce que je rencontre des chouettes personnes, mais ça me sidère comment c’est lent. Comment les autres qui en sont au début ils doivent galérer à mort ou enterrer des p’tits bouts d’eux-mêmes. »

Igor

Mais est-ce que c’est bien ca ?

« Et si je devenais moche ?

Est-ce que je prends vraiment la T pour moi ou pour les autres ? Peut-être j’étais mieux avant ? Pourquoi Félix ? Est-ce que c’est ridicule ? Est-ce que c’est vraiment moi ? Pourquoi tout le monde se sent « de mieux en mieux dans son corps » avec les hormones et pas moi ? Plutôt le contraire. Et si j’aimais pas les changements ? C’est déjà trop tard. Et si un jour je regrette ?

Et si ma grand-mère me rejette ? Ou souffre à cause de moi ? Est-ce que je veux vraiment faire la mastectomie ? Et si ça se passait mal ? Et si je regrettais ? Et si plus personne m’aimait plus jamais ? Est-ce que je suis un monstre ? Est-ce que je peux être joli ? Et beau ? Sexy ? Est-ce qu’on peut me prendre au sérieux ? Est-ce que les autres me voient comme un homme ? Et moi, est-ce que je me vois comme un homme ? Je suis un homme ?

Et si je veux encore porter des culottes ? Mettre du vernis ? C’est normal que ça m’emmerde de plus arriver à porter de rouge à lèvre ou de robes ?

Je me sens pas différent, pourtant tout semble avoir changé. Est-ce que je fais ça parce que je suis attiré par les hommes et que je veux pas qu’on me voit comme une personne/meuf hétéro ? Est-ce que ma transition aujourd’hui ça invalide mes années « en tant que femme » ? Est-ce que je suis une fille qui joue au garçon ? Est-ce que c’est okay de m’en être rendu compte si tard ? Est-ce que j’ai trahi les filles ? Est-ce que j’ai le droit de dire que j’ai été une fille pendant un temps ? Ou ça invalide ce que je vis aujourd’hui ?

Est-ce que je dois dire que j’ai toujours été un garçon envers et contre tout ? Qui décide si je suis trans ou pas ? Tout le monde me fait confiance et me croit. Mais est-ce que c’est bien ça ? Ou est-ce que je suis en train de mentir à tout le monde ? De me mentir à moi-même ? Est-ce que je fais ça pour fuir quelque chose ? Fuir quoi ? »

Felix

À quoi sert l’identité de genre ?

« qu’est-ce que c’est ? sert-elle à autre chose que de justifier aux psys nos existences, de les consolider dans leurs fictions, les histoires qu’ils se racontent ? Pourquoi est-ce que le plus important à explorer, ce serait de savoir « qui je suis réellement au fond de moi », comme si je devais faire une archéologie de moi-même pour savoir si je suis trans ?

Je suis plus à l’aise avec les pronoms masculins. Je suis plus moi-même quand on m’appelle Igor. Je ne serai jamais 100 % à l’aise dans la case femme ou la case homme, avec les attentes qui y sont associées, les visions que l’on plaque sur les autres dès qu’on les a catégorisés ; je ne serai de toutes manières jamais à l’aise dans ce cistème et les inégalités qu’il sert à entretenir ; les oppressions qu’il vise à perpétuer.

l’identité de genre : invention médico-psy de R. Stoller (psychiatre, psychanalyste américain) : En 1968, Stoller écrit pour la première fois sur l’identité de genre. Ce concept lui sert à séparer conceptuellement, en termes de diagnostic, les « transsexuels » des « homosexuels » : les premier voulant être des hommes ou des femmes [1] , les seconds voulant des hommes ou des femmes. Cette invention psy participe à la construction du diagnostic « transsexualisme » qui rentre dans le DSM [2] en 1980. En 1985, il défini l’identité de genre comme un état psychologique de masculinité ou féminité, ou le sentiment subjectif d’identité sexuelle.Invention psy servant ainsi à médicaliser les identités/ expériences trans, en inventant la « transsexualité ».

La définition d’aujourd’hui a à peine changé : genre auquel une personne a le sentiment (profond selon wiki ? ? [3] ) d’appartenir, Le genre auquel elle s’identifie, etc. ok, ça veut dire quoi s’identifier ?

Est-ce que j’ai le droit de dire que je suis une meuf car perçu comme tel et que ça conditionne la majeure partie de mes interactions sociales ? Mais aucun rapport avec mon identité (ou si peu). De toutes manières, quel intérêt ça a ? Je peux aussi dire que je suis un mec (trans), ça veut dire que je suis pas tout seul à transitionner, ni tout seul à me sentir plus à l’aise avec des pronoms, mais à nouveau je ne vois pas en quoi ce serait un état psychologique/sentiment subjectif (profond...)/une identité que je devrais découvrir en faisant de l’archéologie des profondeurs en dedans de moi (much influence psychanalytique !).

Me sentir relié aux autres ; aux femmes par l’oppression patriarcale, aux mecs (trans) par mes pronoms, ma transition, le rôle que je préférerais qu’on me donne, mes autres identités (pédé), etc etc, ça n’a pas grand-chose à voir avec l’idée d’une identité profonde et vraie à l’intérieur de moi que je devrais découvrir par une quelconque introspection (qui n’a pas plus d’intérêt donc que les tests aberrants de la SOFECT ou des équipes de genre).

Ce qui est crucial aussi, c’est qu’on sache avec quoi on est à l’aise, ou pas. Tester, expérimenter, s’autoriser à se détacher de nos peurs, à douter. Se battre, ensemble, pour détruire les catégories qui nous classent, nous conditionnent et nous font nous sentir en décalage, dissonantEs. Cette dissonance ne provient pas d’une souffrance interne à nous, la maladie « dysphorie de genre », redéfinition pseudo-gentille du « transsexualisme ». je ne suis pas dysphorique, je suis trans, et je veux pouvoir me déplacer dans l’espace public, me maquiller, m’exprimer, vivre ; sans me sentir mal car invisibilisé par un cistème qui me rappelle en permanence que pour lui, je suis une femme, comme si je devais coller à une identité, définie par mes organes génitaux et définissant mon rôle social. Je ne suis pas dysphorique, je suis invisibilisé, effacé, non-reconnu par cette société transphobe. »

Igor .

Petite introduction à qui je suis.

« Je suis une personne non-binaire, trans-masculine. J’ai également commencé mon traitement hormonal en septembre et ça a son importance dans ma vie actuellement. Avant la T, j’étais exclusivement perçu comme féminin. Et c’était une catastrophe à la fin pour ma santé mentale. Maintenant avec ma voix grave et mes quelques poils, on me genre exclusivement au masculin.

Et c’est drôle de voir aussi la pression que je reçois en étant « masculin ». En devant être masculin en fait. Je ne veux pas dire par là que les « Hommes » subissent plus de pression que les « Femmes ». Disons que dans mon cas, c’est une forme de pression qui s’est opérée. Et je ne me suis vite pas retrouvé dans le modèle de « l’homme » qu’on m’imposait. De fait, comme j’étais perçu comme masculin certains comportements étaient devenus dérangeant.

Par exemple, rire fort, pleurer, me mettre pied nu (alors pourquoi... Pfff je sais pas xD) etc. Et puis, cette injonction aux « blagues » graveleuses, à la pseudo fraternité, mais paradoxalement ne jamais parler de ses sentiments, ne jamais être « trop » émotif avec les autres etc.

Je me suis mis à douter de pourquoi j’avais commencé à faire une transition, même si je me sens mieux dans le genre masculin. On notera d’ailleurs que je me genre au masculin et que je me définis comme non-binaire. Je crois que c’est aussi pour moi une manière de refuser certains aspect de la masculinité toxique.

J’ai réappris à embrasser ma féminité, chose que je refusais de plus en plus. Je n’ai jamais aimé le rose parce que c’était trop « fille » (ou du moins sociétalement perçu comme). En réalité j’aime certains types de roses. J’ose plus désormais jouer avec ce que j’ai vraiment envie parce que je me sens mieux dans mon affirmation sociale. De fait, on me genre au masculin parce que le corps social associe ma barbe et ma voix au masculin, grand bien leur fasse ; moi je peux du coup plus me laisser aller à une interprétation de mon expression de genre.

Par contre, du fait que je n’ai pas été sociabilisé comme un « homme », je me rends compte que je ne parle pas « leur langage ».

J’entends par là, les codes sociaux qui nous imprègnent. Je suis rarement à l’aise avec des hommes cis. Non pas parce que je suis trop différent d’eux ou qu’ils seraient transphobes, non. Mais bien parce que je sens que je ne respecte pas leurs codes. C’est difficile à exprimer et peu tangible, mais je vois que le regard qu’ils me portent et parfois confus comme si j’avais dit une énormité ou fait un geste déplacé. Je n’ai jamais vécu de violence vis à vis de ça. Une exclusion parfois, mais on fait avec. Disons que je suis exclu de cercle que de toute manière je ne fréquenterais pas, donc tout le monde est gagnant.

Pour vous illustrer mes propos, je suis parti en formation pendant une semaine avec obligation de logement sur place. On dormait dans des chambres à plusieurs, les hommes et les femmes séparées. J’étais dans une chambre « homme ». Au bout de quelques jours, un de mes camarade à demander à changer de chambre parce qu’il ne voulait pas être dans ma chambre. Et ce n’était pas de la transphobie parce qu’il ne savait pas que j’étais trans. Personne ne le sait, enfin mes proches le savent, mes amis le savent, mais en dehors de ça, je ne le dis pas spécialement. Parce que ça ne concerne que moi. BREF.

Je m’égare, ce que je voulais dire c’est que la masculinité pour moi est vraiment un phénomène culturel qui est fascinant. Même si aujourd’hui j’ai encore quelques difficultés de décryptage des us et coutumes de ce truc, j’aime me voir comme pouvant expérimenter cette masculinité. M’en emparer pour la rendre plus proche de qui je suis. Etre non-binaire, trans-masculin qui aime la féminité et l’exprime. »

Adeh

Je me suis gourré.

« Inventé une vie pendant un an. Je suis vénère, je déteste les mecs, je suis triste et horrifié par ce que j’ai vu, et je me reprends en pleine face les violences que j’ai vécu. Pas des violences de « on vit dans un monde de merde », pas des violences contre moi en tant que garçon. Des violences que j’ai vécu en tant que meuf, et je dirais même plus PARCE QUE j’étais/suis une femme. Ca veut dire quoi que je sois trans avec tout ça ? C’est quoi la réalité ? ma réalité ? Où je me tiens au milieu de toute cette merde ? Ca veut dire quoi "je suis un garçon" ? Ca veut rien dire. Ca veut rien dire du tout. On vit dans ce monde de merde où y a une réalité sexuelle, une division entre les sexes et je suis né dans le mauvais. Non, ils sont tous mauvais. Pff. J’ai un sexe féminin rien changera jamais ça. Ca me terrifie qu’on me prenne pour un mec. Si on vivait dans un monde super genial où y aurait pas ça, déjà y a moyen que je serai même pas en train de prendre des hormones. Ensuite, chais pas, p’t’être ça aurait pas + de sens, mais aussi y aurait pas besoin qu’y en ait. Je serai juste moi et libre de l’être et voilà. Point. Et je pourrais décider de si je veux avoir des poils et une teub tranquille. Juste pour le plaisir. Aujourd’hui, ça veut pas dire la même chose.

Dans le milieu ça va. Entre nous, d’autres gens qui savent qui s’en foutent qui se battent pareil qui veulent vivre libre qui vivent libre déjà, du mieux qu’illes peuvent vu les circonstances. En dehors c’est l’angoisse.

Je peux pas supporter qu’on me mette dans la catégorie mec. Ca veut pas dire la même chose pour les autres de l’extérieur. Dans la société aujourd’hui. Je serai jamais un mec, quoique je fasse. C’est trop tard. »

Félix

Texte écrit suite au visionnage du film « La domination masculine » de Patrick Jean.

« Être assigné-e fille fait partie de mon genre »

Parfois, j’essaie d’imaginer ce que j’aurais été si j’étais né avec un corps assignable au masculin.

J’aurais sans doute eu une autre personnalité, j’aurais peut-être été quand même un peu queer... J’ai rédigé des petites fictions sur le sujet, j’ai essayé d’imaginer, puis je me suis ouvert-e aux mécanismes de domination de notre monde et mes illusions se sont perdues : si j’étais né avec une bite, je serais probablement, à l’heure qu’il est, un gros con.

Je suis blanc. Je suis de classe moyenne supérieure, parents propriétaires qui bossent dans le privé, père ingénieur. J’ai fait un bac général. A vrai dire, si ce n’était pas pour ma flopée de problèmes psys et une probable (légère) neuroatypie, j’ai tellement de privilèges qu’on peut en remplir une baignoire. Je ne m’en vante pas et déplore que nous soyons dans un monde où ma couleur de peau m’accorde d’autres avantages que celui de mieux absorber la vitamine D et où des gens meurent de faim dans la rue. Mais soyons honnêtes : ça fait de moi quelqu’un qui a beaucoup de choses à apprendre. Si on rajoute le privilège du mâle cisgenre, admettons-le, c’est la cata. Je serais tout sauf un garçon délicat.

Quand je vois la manière dont mon père parle, je peux dire que je serais probablement devenu un gros lourd qui parle de sexe pour prouver sa masculinité, qui fait des compliments foireux mais qui a un bon fond. J’aurais été de gauche molle, dans la lignée de mes parents, et quelqu’un qui veut l’égalité mais qui met régulièrement les pieds dans le plat.

Et le pire, c’est que j’aurais probablement souffert des injonctions faites aux hommes, et vécu dans cette frustration indéfinissable de vouloir quelque chose sans savoir comment y accéder parce que c’est humiliant et qu’une de mes grandes faiblesses est ma fierté. Je suis content-e d’avoir été élevé en fille, de savoir des choses qu’on apprend souvent aux petites filles, de pouvoir voir le monde à travers le sexe maintenu dans un rôle subalterne, car cela me donne des lunettes pour le comprendre et des outils pour y naviguer, en plus d’une impulsion à vivre l’empathie nécessaire pour être un bon allié.

Je ne suis pas né-e dans le mauvais corps, parce qu’il est mon corps, et être trans fait partie de ma masculinité.

Je refuse d’être un garçon cisgenre, d’imiter les garçons cisgenres, de leur ressembler.

J’utilise le neutre pour cette raison : je ne suis pas celle que vous croyez, mais je ne serais pas non plus celui que vous attendez. Mon torse avec deux mamelles bombées n’est pas féminin lorsque je me regarde dans la glace et que je le vois sortir de mon jean ; il est une autre sorte de masculin. Je ne suis pas rempli d’oestrogènes : j’ai moins de testostérone que la moyenne. Ma pilosité n’est pas celle d’une fille, mais celle d’un garçon à la puberté très tardive.

Dans le même genre je ne distingue pas mes amours et mon genre. Parce qu’être gouine est aussi mon identité. Je suis assigné-e fille et à ce titre ne me sent rien de commun avec les assigné-e garçon, à moins qu’iels soient trans aussi. Les lesbiennes et les féministes sont un peuple avec lequel j’ai vécu, dans lequel j’ai eu des amitiés et des amours, d’où vient maon partenaire actuelle de vie. Je suis trans et gouine, deux faces d’une même pièce. Parce qu’encore une fois, lesbienne c’est aussi un certain rapport à l’homme cisgenre, une forme de retrait de disponibilité à leur désir dans lequel se moule ma masculinité qui est un refus de ressembler à leur visage.

Être trans n’est pas une malédiction qui m’est tombée sur la tête et qu’il faut soigner. Je ne suis ni « pré-T » ni « pas opéré » comme si ces choses étaient inéluctables et que mon corps attendait ces choses pour devenir conforme à ce qu’il est. Être trans est une chance qui m’est donnée dans la vie de déconstruire le système injuste qui m’a assigné femme et contre lequel je me rebelle par mon existence même. Être trans me permet de voir ce que d’autres ne voient pas, de vivre ce que d’autres ne vivent pas, d’apporter au monde un savoir unique et de déconstruire les évidences toutes faites. Et il est important pour moi de garder et de transmettre cette expérience, de ne pas l’effacer. Je ne suis pas un garçon qui a dans son passé la connaissance de ce qu’est être une femme, même si par ailleurs j’ai la chance de savoir me maquiller et coudre alors qu’on me l’aurait pas appris si j’étais mâle. Mon assignation est dans le présent, elle est ancrée en moi et régule toute ma vie.

Mes papiers, ma vie professionnelle et familiale sont assignés fille, j’en ressens de la gêne même si je ne veux pour l’instant pas changer ce choix. Ma masculinité, par conséquent, est différente de celui qui vit en homme h24.

La petite fille qu’on a élevée en moi fait partie de moi, elle influence mes actions, ma gestuelle, ma pensée, mes goûts, ma morale, mes connaissances, mes relations sociales. Et la jeune fille que je suis devant certaines personnes n’est pas moins réelle que la personne trans, il s’agit de ma face sociale.

Tout comme vous portez des vêtements par politesse et par convention, tout comme vous dites à votre grand-mère que vous aimez ses pulls hideux offerts à Noël, tout comme vous prétendez être enjoué-e au téléphone pour un entretien d’embauche d’un poste dont vous avez besoin mais qui ne vous plaît pas. Comme disait Sam Bourcier, mon genre est avant tout un travail, et je suis fille comme d’autres sont cadre commercial. Ce peut être éprouvant, mais c’est le meilleur compromis pour que soit moins pénible la condition d’être moi.

Ce texte, je l’espère, en soulagera certains, ceux qui continuent à se sentir fille parfois comme ceux qui n’osent pas sortir du placard et se sentent illégitimes à ne pas y être suffisamment mal. Tant mieux si c’est le cas, car la vérité n’a pas à régner sans partage ni à être connue de tous, et surtout, elle n’est pas unique. Fille et garçon peuvent être tous les deux vrais en même temps, et tout le monde n’a pas à tout savoir sur nous. Cependant, j’espère aussi qu’elle poussera toutes les personnes trans à aimer leur transitude, à en faire leur trésor, parce que c’est le cas : être assignée fille fait partie de moi. »

Angel

Ce que c’est d’être un mec.

« Je dois dire que je suis un mec trans. Du coup, je n’ai eu ni une enfance de petit garçon, ni les mêmes attentes ni les mêmes stéréotypes que les mecs cis. Mais, je suis confronté aux clichés la masculinité toxique. Depuis quelques temps, à vrai dire plusieurs mois voire un an, les gens me voient en tant que mec cis : je passe parfois, et j’ai toujours peur d’être mégenré. C’est là que la masculinité toxique entre en jeu.

Je n’ai pas encore eu ma dose de T, parce que c’est vraiment compliqué chez moi, parce que nous vivons dans un système hostile et qui n’admet pas que les personnes trans existent... Alors, pour qu’on m’accepte, qu’on ne me mégenre pas, qu’on me respecte, je supporte encore les stéréotypes. En dehors de personnes renseignées et safes, je fais attention à ne pas être trop joyeux, je n’ai pas de comportement « efféminé », je ne souris pas beaucoup, je contrôle ma voix (comme je le peux).
Je ne suis pas très fier de moi.

Il y a la pression qu’on me prenne pour quelqu’un que je ne suis pas si je ne fais pas assez « mec ». Et j’ai assez souffert de ça. Je continue à ne pas être respecté à l’école en cours, chez moi, pendant mes activités. Je me suis tellement fait mégenré que parfois, je me dis que je ne suis pas vraiment un mec. À cause du système médical incompétent et de « professionnels » de santé, j’aurais notamment dû avoir la T depuis un an et demi.

Oh, j’ai énormément du mal avec le fait de pleurer. Je sais que c’est coincé dans ma tête, quand je pleure, ça me rappelle mon passé, où on me voyait comme quelqu’un que je n’étais pas. Avant d’être un cliché dans notre société, ma famille m’a toujours dit de ne pas pleurer. C’est en même temps social et familial. Je pleure moins que prévu « grâce » à la masculinité toxique. J’essaye de gérer ma souffrance comme je le peux et puis, ma tristesse se transforme souvent en colère.

Quand je suis dehors, j’ai aussi cette peur de ne pas faire assez mec pour le passing, donc oui, une autre raison pour laquelle je me mets la pression « d’être un vrai mec ».

J’ai peur pour mon identité.
Comme je l’ai écrit, je ne le fais pas exprès. Je rêve du jour où je commencerai la T, j’y pense tout le temps. Avec la T, mon corps va avoir la puberté qu’il mérite tant et il va (enfin) s’améliorer ! Je serai enfin libre : avec le temps, j’aurai enfin une apparence qui me correspond plus, mes traits vont changer. J’aurai moins cette pression du passing : d’être un vrai mec. Je pourrai davantage montrer qui je suis vraiment.

Je m’’imagine déjà en train de jouer avec le cliché du mec « efféminé » ou du pote « gay », d’être parfois trop excentrique « pour un mec », de mettre des robes fleuries quand j’en ai envie, de ne plus avoir peur d’être mignon, de faire du shopping sans soucis.

Oui, j’aimerais vraiment être libre de le faire. Tout le temps, quand je le veux.

Parce que c’est uniquement en compagnie de gens alliés ou dans un milieu LGBT+ où je m’en fous, j’arrête de me restreindre. Je contrôle moins ma voix, je ris comme je veux, je parle plus de ce que je veux et je m’affirme. Parce je sais qu’iels vont toujours bien me genrer.

D’ailleurs, j’admire les mecs cis qui jouent avec les codes et les idéaux de la masculinité. Qui parlent comme ils veulent, qui ont leur propre physique, qui assument ce qu’ils aiment. Je les trouve magnifiques. Je les admire énormément, j’ai envie de leur ressembler. Mais, maintenant j’ai du mal, j’aimerais un jour avoir autant d’assurance.

Au fond de moi, je me rends compte que les stéréotypes de genre emmerdent tout le monde. Si j’aime telle peluche ou tel dessin, je ne l’ai pas choisi, j’aime ça, c’est tout. Ce n’est pas parce que je suis un mec que j’aime l’informatique, mais parce que je suis intéressé par ce domaine. Si j’aime cuisiner, c’est parce que j’adore manger depuis l’enfance. Et caetera.

On ne devrait pas se justifier : on aime quelque chose, point. Les gens devraient plutôt être ravis au lieu de juger.

En soi, je pense qu’il n’y a pas de véritable masculinité ou de véritable féminité, parce qu’il n’existe pas de définition universelle. En parlant avec des personnes que je connais, j’ai vu qu’on aime tous-tes des tonnes de choses différentes. Et c’est absurde de mettre un genre sur tout ce qu’on adore faire, porter ou exprimer. Donc il faudrait peut-être juste laisser les gens libres... »

Bal

Ne pas correspondre à certains stéréotypes m’a vraiment donné l’impression que je devais tout faire pour passer pour un « vrai garçon ».

« Je m’appelle Jonas. Je suis un garçon trans mais je ne l’ai pas toujours su. Et je crois que si au début j’ai eu du mal à me considérer comme un garçon trans, c’est parce que je n’ai jamais été masculin. J’ai vu beaucoup de témoignages d’homme trans dans lesquels je ne me reconnaissais pas. Du moins, j’essayais de m’y reconnaître sans vraiment y arriver. La plupart n’avaient jamais été très féminin, refusaient catégoriquement de porter des robes, jouaient au football ou à d’autres sports considérés comme « masculins » et préféraient mille fois les petites voitures aux poupées.

Moi disons que c’était l’inverse. Je jouais beaucoup avec des poupées, j’adorais porter du rose, des robes, j’avais les cheveux longs et je n’ai jamais vraiment aimé le sport. J’ai fait de la danse pendant trois ans. Et je me suis rendu compte que beaucoup de petites filles trans faisaient ça (ou des petites filles cis). Mais peu de petits garçons trans (selon les témoignages que j’ai vus). De plus, je me suis rendu compte que je ne ressentais pas particulièrement de dysphorie par rapport à mon corps. Et ça m’a vraiment fait demander si j’étais légitime dans mon identité.

Je me suis d’abord dit bigenre pour cette raison : je ne pouvais pas être seulement un garçon, j’étais trop féminin, il devait avoir une part de féminité en moi. J’ai donc commencé à me genrer au neutre. Puis je me suis rendu compte que je me sentais vraiment plus garçon que fille. J’ai finalement mis sur mon ressenti l’étiquette « garçon trans », mais aussi « nanogirl », ce qui fait que 10% de mon identité de genre est féminine. Mais je me présente socialement comme un garçon.

Je mentirais si je disais que je n’avais jamais regardé les autres garçons de ma classe pour les copier. Je voulais vraiment passer pour un garçon. Un « vrai » garçon. On m’a souvent dit que je n’étais pas un « vrai » garçon. Parce que je suis trans. Alors je pense que j’ai vraiment voulu leur montrer qu’ils se trompaient. De plus, avant de me dire trans, je me suis dit lesbienne. Donc j’ai voulu correspondre au cliché de la lesbienne masculine. Finalement, je ne suis pas hétéro. Je suis pansexuel. Donc je ne correspond pas non plus au stéréotype du garçon trans qui croyait être lesbienne pour finalement se dire hétéro.

Il faut aussi savoir que depuis toujours, je suis hypersensible.
Et comme j’ai toujours « pleuré pour un rien », « été trop fragile », je me suis aussi dit que je ne pouvais pas être un vrai garçon à cause de ça.

En fait, ce sont surtout mes parents qui m’ont dit ça. Et ça a vraiment fait descendre ma confiance en moi. Me dire que parce que je suis hypersensible je ne peux pas être légitime dans mon identité... Mais je ne leur en veux pas.

Du coup, même si je sais que peux être un garçon trans et être féminin (dans ma vie quotidienne je suis assez efféminé mais personne ne le remarque puisqu’on me perçoit comme une fille masculine) j’ai tendances à vouloir être le plus masculin possible pour qu’on me prenne au sérieux et qu’on « valide », en quelque sorte, mon identité de genre. Je ne comprends pas pourquoi je fais ça. Mais je pense que j’ai toujours peur qu’on me mégenre en disant que ce n’est qu’une phase, que ça va passer et que je suis seulement une fille qui veut devenir un garçon, pour ne pas subir de sexisme (on m’a vraiment déjà dit ça et j’angoisse quand je pense que ça pourrait recommencer).

Au niveau de mon style vestimentaire, j’ai aussi voulu devenir très masculin. J’ai les cheveux courts, je m’habille au rayon homme... Et me sens bien comme ça. Mais je sais bien que quand j’aurais pris de la testostérone (chose que mes parents me laisseront faire quand je serais majeur, ce qui est loin d’arriver puisque je suis seulement au collège) j’aimerais de nouveau porter des vêtements plus féminins. J’aimerais me laisser pousser un petit peu plus les cheveux, et pourquoi pas me les teindre en bleu, ou en vert (ce que des mecs font mais j’ai l’impression qu’avoir des cheveux colorés est plus associé aux filles). Mais pour l’instant j’ai peur qu’on m’invalide dans mon identité à cause de ça.

Je me sens quand même bien à être le mec trans masculin que la société veut que je sois. Mais je veux et préfère être le mec trans efféminé que je suis et que je veux être. »

Jonas

Enfant, j’étais d’abord vu comme un « garçon manqué »

« Étant un mec trans, je n’ai pas été élevé dans une masculinité toxique comme la plupart des petits garçons. Je vois la masculinité, tout comme la féminité, comme un moyen de s’assumer dans son genre (masculin, féminin, neutre). Peu importe l’attitude (ou quoi que ce soit ) de la personne, pour moi rien ne fait féminin et rien ne fait masculin, sauf pour la société…

J’avais presque 15 ans quand j’ai mis un mot sur un mal-être qui m’habitait déjà depuis l’enfance.

Enfant, j’étais d’abord vu comme un « garçon manqué » par mon entourage car je rejetais toute chose dite « féminine » de peur de perdre ce titre qui pour moi signifiait quand même que je n’étais pas une fille aux yeux des autres.

J’ai réussi à déconstruire cette vision que j’avais d’ « être un homme » grâce à des amis qui eux-mêmes étaient très déconstruits sur le sujet.

J’ai aussi déconstruit ma façon d’être avec mes conquêtes. On m’a toujours dit que dans un couple gay, il y a un plus masculin que l’autre. Chose totalement fausse. Du coup, je voulais à tout prix être perçu comme « le dominant, le mâle, l’homme ! ». Quand j’y repense, c’était complètement stupide... En fait, dans chaque relation (normale et saine, sauf exception sous consentement), il y a une égalité entre deux personnes (ou plus).

J’ai ainsi appris qu’il faut agir comme bon nous semble sans prêter attention à comment est perçue notre façon d’être, qu’elle soit plutôt féminine et/ou masculine et/ou neutre.

Je suis un petit garçon qui aime être mignon, chouchouté, pouponné... j’aime les peluches, le shopping, les marques d’affections,... tout ça ne fait pas de moi moins un garçon. Je suis simplement moi. Et ce même si chaque jour on me traite de tapette, d’efféminé, on me dit que parce que je suis un peu féminin et que j’aime les gars je ne me « sens » pas réellement garçon... Même si tout ça m’a fait douter de ma transidentité pendant longtemps. »

Kenzo Messina, 17ans.

Ce mec

« Je suis ce mec.

Je suis un mec avec ce grand sourire, qui pourrait faire craquer n’importe qui.
Je suis un mec qui joue avec les clichés de genre, imite et exagère pour dénoncer ce qui ne va pas.
Je suis un mec qui aime le concept du style mais qui n’en a pas vraiment qu’un seul, et qui rêve de plus expérimenter.
Je suis un mec avec un faible pour certains trucs mignons, parce que ça fait parfois du bien.
Je suis un mec qui cuisine et qui sait faire de la pâtisserie. Et ça donne au final un avantage sur les autres.
Je suis un mec proche de sa mère et qui l’a toujours vue gérer la famille.
Je suis un mec qui chante et je m’appelle parfois castrat pour rire.
Je suis un mec qui voudrait porter des robes, comme Kurt Cobain. Je suis un mec qui est présent dans les évènements féministes et qui les soutient.
Je suis un mec qui rappelle des notions importantes sur le cul à des potes.
Je suis un mec qui adore les chemises fluides, les jeans mom et les chaussettes mi-longues.
Je suis un mec qui aime lire. Et c’est bête que la lecture ai un genre n’empêche.

Je suis aussi un mec qui doit lutter pour son existence.
Je suis aussi un mec qui subit la pression de passer pour un vrai mec.
Je suis aussi un mec qui ne reconnait pas son corps actuel comme le sien.
Je suis aussi un mec qui rêve d’atteindre enfin la puberté.
Je suis aussi un mec qui a peur des regards dans la rue.
Je suis aussi un mec qui est mégenré au quotidien. Je suis aussi un mec qui a marre du système de santé national.
Je suis aussi un mec qui fait face à beaucoup d’ignorance et de haine.

Je suis ce mec. Mais pas que. Je suis d’abord humain. »

Bal

Ils m’ont juste demandé : « T’es sûr-e que tu nous dis la vérité ? »

« Quand j’ai fait mon coming out à mes parents, j’ai fait le choix d’être le plus authentique possible. Je voulais pas leur donner une version simplifiée, formatée, de ma transition et de mon identité. Alors je leur ai expliqué que j’étais « non-binaire », que j’allais prendre de la testostérone, et que je savais pas encore si j’allais faire des opérations. Sur facebook - on peut critiquer tant qu’on veut mais sans les réseaux je serais pas là - j’ai détaillé davantage avec des notions militantes, genderqueer.

J’ai de la chance, quand je lis tous les témoignages de transphobie dans d’autres familles. J’ai pas été rejeté, humilié, etc. Rien de grave pour moi.

Ils m’ont juste demandé : « T’es sûr-e que tu nous dis la vérité ? »

J’ai pas compris. « T’es sûr-e que tu nous donnes pas une version édulcorée pour nous rassurer, alors qu’en fait tu veux devenir un garçon ? »

J’avais fait un tel effort pour essayer de leur donner mon point de vue... Quitte à mentir, j’aurais fait plus simple, je leur ai répondu. Oui : j’aurais trouvé beaucoup plus simple une annonce FtM type « pas né dans le bon corps, c’est la vie, je vais corriger ça » que ce que j’avais fait là.

Pour moi, l’intérêt de la testo était très intime : j’aimais pas mes organes génitaux, je les avais jamais aimés, et quand j’avais lu que ça pouvait un peu « pousser », c’est ça qui m’intéressait. C’est cliché, mais quand je m’imaginais baiser ado, c’était toujours avec un truc saillant. Une fois actif, j’ai pas mal testé le gode-ceinture, mais c’était qu’un jouet, pour moi c’était pas assez.

J’ai mis des années à passer le cap, parce que j’avais peur des autres effets irréversibles. La voix, surtout : pas possible de changer ça en secret, intimement, juste pour soi. Pourtant je l’aimais pas non plus, ma voix aiguë, mais j’étais pas du tout prêt-e à m’engager dans des changements sociaux. Et les poils ! Ca me regardait, moi, pas les autres. Les autres, ça cause toujours des emmerdes.

Les mois ont passé. Ce que je voulais a bien changé, le reste aussi. Je commençais à me résigner à être genré-e soit meuf soit mec. Et comme j’en avais plus que marre de mon assignation de naissance, je choisissais mec.

Aujourd’hui la plupart des gens, la plupart du temps, me donnent du « monsieur ». J’aimais pas mes seins, j’ai fait une mammec. Encore de quoi renforcer l’idée, pour mes proches, que je faisais la « vraie » transition. Le pompon, c’est quand ma mère m’a appelé, j’étais dans le train pour Lyon, elle m’a demandé pourquoi. J’ai parlé de chirurgie du bas. Mon père n’a pas tardé à appeler à son tour. « Ah oui, jusqu’au bout, la totale ! »

Je veux faire une méta. Je veux dégager ce dicklit qui a poussé, pour me sentir encore mieux dans ma sexualité. Est-ce que ça fait de moi un homme ? Qu’est-ce que ça a à voir avec mon genre et tout le bazar que les gens y foutent ? Et puis franchement, en quoi un dicklit dégagé est plus un « sexe d’homme » qu’un diclklit intact, ou qu’un clito ? Même la phallo, de la peau qu’on prélève ici pour reconstruire là : en quoi ça conditionne comment on devrait être genré ? Mes parents savent pas ce qu’est une méta, ma mère croyait qu’on allait me « greffer » un pénis d’homme cis Plus que la forme de la chose, j’ai l’impression que c’est le rituel du saint bistouri qui change la donne pour eux, et pour beaucoup de gens.

Si t’as pas fait ça, t’es pas vraiment ça. Si tu fais ça, c’est donc que t’es ça. La violence !

Je suis pas vraiment un garçon et je l’ai jamais été. On m’a assigné fille et je l’ai jamais adopté. Je navigue comme je peux dans ce monde obsédé par cette binarité pour construire ses lois et ses dogmes. Je m’y plie, souvent. Pas toujours l’énergie de m’exposer à des agressions, micro- ou hard, ou de jouer la pédagogie ; et pas l’argent d’aller dans le privé voire dans un pays étranger pour éviter les structures pathologisantes, paternalistes et patriarcales de France.

Ce matin j’ai vu un endocrino, à Lyon, alors que j’en ai déjà un. Il y a quelques semaines, j’y ai vu le psychiatre, alors que j’en ai déjà un aussi, dont j’ai pas besoin. Tout ça pour passer dans un « protocole accéléré », pour vérifier que je suis bien dans leurs critères de « transsexualité ». Tout ça pour, littéralement, un coup de bistouri, sur un sexe qui n’est que le mien. »

Elie B

L’entre-deux

« Je suis fatigué. Un homme fatigué. Un homme fatigué d’exister.

Il fut un temps, pas si lointain il est vrai, où féminin, je ne l’étais pas assez. Collectionnant les fringues de mec, écoutant de la musique bien trop brutale pour une demoiselle, traînant au milieu d’une horde de poilus braillant leur virilité. Je ne me souviens pas qu’on me l’ait dit mais nul besoin que lesmots traversent les lèvres pour le comprendre ; aux yeux du monde, j’ai toujours été un peu garçon manqué. Même tout gamin, je me sentais plus cowboy que princesse sur mon poney, prenais part aux compétitions de course improvisées par les autres gamins, était le père quand on jouait à papa et maman. Que de stéréotypes, n’est-il pas ?

Je me dis que je devais avoir intériorisé les codes et que je m’y conformais sans le savoir. Ou que je m’en foutais, à voir.

D’autre part je jouais aussi aux Barbies (qui vivaient des histoires dignes des plus grandes séries produites aujourd’hui, Ken finissant souvent enterré pour s’être fichu de la gueule de ces dames), j’ai eu une période rose très coriace tout en réclamant aux parents une voiture électrique (que je n’ai jamais pu acquérir, vous comprenez, c’est pour les gamins ces jouets-là). Bref, sans le savoir, déjà à l’époque, je transgressais les frontières sociales de genre sans même y prendre garde.

Puis vint ce moment fatidique de mon existence où, après tant d’années de flottement, à chercher une identité que je n’arrivais pas à saisir, j’ai compris qui j’étais. Un mec. Une fois la révélation avalée, cela m’a semblé plutôt logique – comment diable avais- je fait tout ce temps pour ne pas le voir ? Cependant,après cet éclaircissement divin, vint, inévitablement, le doute. J’investigue un peu, beaucoup, à travers ce magnifique monde virtuel qu’est internet, des témoignages d’autres gars dans mon cas. Ceux que je découvre embrassent la définition du viril commun, ils sont beaux, athlétiques. Et pour beaucoup, hétéros. Oh, par tous les dieux, que suis-je donc, enfin ! J’ai bien eu un ou deux crushs sur des personnes dites femmes, je les ai aimées sans jamais oser leur dévoiler. Mais ce sont les hommes qui ont toujours primé au sein de mes préférences. Dans le passé, j’aimais dire que j’étais comme un mec gay dans un corps de femme. Et là j’apprends que l’archétype du mec trans est plutôt une lesbienne butch. Ah ! comme dirait Denis Brogniart.

Pour un mec, accrochez-vous bien, je suis trop féminin. Quelle douce ironie. Qu’est-ce que je suis gay comme mec (phrase véridique et entendue). Ca m’a fait rire sur le coup. Après tout c’est plutôt vrai ; j’aime les licornes, les chatons, le vernis et à peu près tout ce qui est mignon. Des trucs de gonzesses. Mais la virilité, c’est un concept, pas vrai ? On peut en changer la définition, c’est plutôt subjectif comme ressenti. On commence à en voir des mecs qui portent du maquillage, des robes, des trucs de filles, qui aiment la danse, coiffer les autres et les trucs mignons. On casse les codes à coups de petites cuillères, petit à petit, les produits neutres, non-genrés commencent à pointer le bout de leur nez. C’est ce que je me répète pour pas perdre la boule, quand ce genre de phrases popent violemment dans le fond de mon crâne : mais enfin mon gars, si t’aimes tout ça, c’est ptête que tu t’es trompé et que transitionner c’est un peu des conneries non ?

Le plus grand dilemme qui alimente grandement ce genre de pensés n’est nul autre que ma poitrine.

J’aime mes seins. Mais genre vraiment. Je les trouve beaux, tout doux et confortables. Pourquoi les enlever ?

Pourquoi un mec peut avoir une vulve mais pas des seins ? J’entends toutes ces personnes qui disent que chaque personne transitionne comme iel le souhaite, jusqu’où iel le désire. Mais jamais, jusqu’en ce jour, j’ai lu ou entendu un mec trans me lâcher « Mes seins je les kiffe, ils restent bien où ils sont ».

J’ai bien fait l’acquisition d’un binder, pour tester. Et j’aime la silhouette qu’il me donne. Mais dire adieu, à jamais, à ces deux-là, j’en ai pas vraiment envie. Ils sont pourtant le symbole ultime de la femme, de la féminité – on plaint même les femmes qui les ont perdus dans une bataille ou l’autre les questionnant « Peut-on être femme sans poitrine ? », moquant celles qui sont des planches à pain (désolé, vraiment, pour ce terme). Alors je pose la question, à moi-même, au monde ; peut-on être un homme avec des seins ?

Peut-on être un homme féminin ?

Charlie »

« Je n’ai jamais été aussi attiré par ma propre féminité que depuis le début de ma transition. J’apprends maintenant à me maquiller, et j’hésite à remettre des jupes. Mes proches sont perturbés car iels ne comprennent pas mon genre mais j’ai envie de leur répondre que je ne suis que fabuleusement moi. »

meliorgan dark

Je n’ai jamais été une fille

« C’est juste l’étiquette qu’on m’a collé à la naissance, et qu’une bonne partie de la société continue à me coller de force à cause de mon état civil, de ma voix, de mon corps. Je ne suis pas un homme non plus. Parce que je ne me reconnais pas dans la virilité normative qui se dégage de ce mot, dans l’image du mec cis bien comme il faut que je ne suis pas et que je ne serais jamais.

Je suis un mec NB * , un garçon pas conforme, une anomalie dans les systèmes des genres binaires et normés. Parmi les mecs trans, il y a des hétéros, des virils, des footeux, des testostéronés au bon passing qui rejoignent – en apparence !- les rangs de la masculinité conforme et n’en dépassent pas. Et puis il y a les freaks, qui ne passent pas, qui mettent des jupes, qui ne veulent pas d’hormones, qui pleurent devant les films tristes et qu’on traitent de gouine dans la rue. Je suis définitivement de ce camp là. Du camp de ceux qui ne se conforment pas. Je ne veux pas m’asseoir en écartant les jambes pour marquer mon territoire dans le bus, rire fort d’un rire gras, porter du déodorant Axe et faire des blagues de cul pour mettre les meufs mal à l’aise. Je ne veux pas un torse plat, je ne veux pas de T, je ne veux pas de poils ; de dicklit ou de phallo.

Je ne veux pas non plus mettre en conformité mon apparence vestimentaire en suivant les mille et uns conseils qu’on voit sur FB : ne pas porter de couleurs claires ou vives, pas de bijoux, enlever ses piercings, pas trop d’accessoires, pas de slim, pas de motifs trop extravagants et quand tu prendras de la T et que tu passeras mieux, tu pourras te permettre plus de choses.

Je ne veux pas changer de physique pour être perçu comme un garçon, je veux qu’on reconnaisse que j’en suis un avec ma dégaine actuelle.

Dans les espaces sociaux que je fréquente, mon apparence a de multiples sens. Dans l’espace public, je suis tour à tour madmoiselle, madame, une meuf lambda, une gouine, parfois un mec, parfois un pédé, parfois un.e humain.e non identifié.e. Au boulot, je suis Monsieur, parfois sans ambiguité, parfois on fixe mon torse de manière suspicieuse. Et pour les proches, je suis un garçon, avec une telle évidence qu’iels se demandent comment il pourrait en être autrement ailleurs.

Pourquoi se sentir mec alors que je n’en ai pas les attributs, l’apparence, les goûts et les intérêts socialement attendus ? Je n’en sais rien.

Tout ce que je sais, c’est la force avec laquelle cette évidence résonne en moi. »

*NB : non binaire

éliot

« Dans un premier temps, je vais parler des relations qui se créent avec moi au prisme du genre, et de mon ressenti/vécu vis-à-vis de comment les autres peuvent me percevoir. J’essaie également de prendre en compte le fait que je suis blanc. Un élément important en plus pour mon vécu est le fait que je suis autiste et dépressif, donc avec handicap invisible.

Je me retrouve à penser au fait que les femmes cis, surtout les femmes cis racisées, peuvent avoir peur de moi dans les espaces publics, comme moi j’ai peur des hommes cis.

Elles ne savent pas que je suis dans le même « camp » qu’elles en terme de patriarcat, car elles ne pensent pas au mot cis ni au mot trans. Elles ne pensent pas que moi aussi j’ai peur, tout ce qu’elles voient en face d’elles est un homme (cis évidemment mais de façon inconsciente), donc faisant partie de ce groupe qui les oppressent au jour le jour. Je me retrouve alors dans un double-inconfort : celui d’avoir peur des hommes cis et de chercher à me protéger d’eux, à garder une distance vis-à-vis d’eux, et celui de faire attention à ma façon d’occuper l’espace à côté/en face des femmes cis, alors que j’ai besoin de me protéger avec elles ; celui de me penser en opprimé et de m’envisager en oppresseur en même temps. C’est épuisant.

J’aimerais leur crier : « je suis avec vous, je suis trans ! ». Mais je ne peux pas. Elles peuvent très bien être transphobes, et ne parlons pas des hommes cis présents dans l’espace. Et même si elles n’étaient pas foncièrement transphobes, je pourrais tout aussi bien rester à leurs yeux dans le camp de l’homme oppresseur, comme beaucoup de femmes cis ressentent un inconfort par rapport à l’expression de genre masculine. Inconfort que je comprends, mais qui me donne envie de pleurer et de crier. Parce que dans cet inconfort, les hommes trans et personnes transmasculines sont invisibles. On ne pense pas à eux. Par ailleurs, vu que je suis blanc, ça ne fonctionnerait sans doute pas pour « rassurer » les femmes racisées. Et qui va crier ça dans un espace public, mettant ainsi en lumière la façon dont l’espace s’organise sans que rien ne se dise ? Ça pourrait être très dangereux, car ça voudrait dire que les hommes cis pourraient voir les mécanismes de protection que les femmes ont dans les espaces publics, et pourraient les attaquer et trouver de nouvelles méthodes de harcèlement (je les surestime peut-être un peu trop, d’autant plus que les personnes cis, surtout les hommes cis, ne se rendent pas souvent compte de la répartition genrée des personnes dans l’espace).

Parfois, ça me met dans une grande détresse psychologique. Je me sens seul, exclu, et devant trouver ma place pour me protéger, tout en ayant peur d’être perçu comme cet oppresseur homme cis blanc hétéro qui ne pense qu’à sa gueule. C’est épuisant.

Un jour, j’étais dans le métro, appuyé contre un strapontin. Il y avait beaucoup de monde, j’étais épuisé. Une personne enceinte rentre dans le métro et passe à côté de moi, visiblement en train de chercher une place. Elle ne m’adresse pas la parole ni ne fait spécialement attention à moi. Une femme noire me demande de bouger pour laisser la place à la personne enceinte, sur un ton énervé. Je me suis déplacé pour laisser le strapontin à la personne enceinte, et n’ai rien dit. Je me suis senti mal parce que j’étais épuisé, et ce n’était pas la première fois que quelque chose du genre m’arrivait.

La dernière fois, j’étais assis dans le bus, et plusieurs femmes cis m’ont demandé, agacées/ énervées, de me lever pour laisser la place à une femme âgée, qui elle ne m’avait rien demandé.Le fait que ça me soit arrivé deux fois, et que ce soient des femmes cis qui m’aient demandé en étant énervées, m’a fait penser qu’en plus de la problématique d’handicap invisible, de psychophobie et d’âgisme (“je suis jeune donc j’ai forcément de l’énergie”), il devait y avoir quelque chose de genré. J’avais sans doute été perçu comme un mec cis blanc égoïste qui pense qu’à sa gueule, comme moi-même je peux les percevoir (et comme ils peuvent l’être bien trop souvent), d’où l’énervement qu’ont ressenti ces femmes en me voyant ne pas bouger pour laisser ma place. Dans les deux cas, je n’ai rien dit, bien que j’étais épuisé et que j’avais besoin de rester assis ou appuyé contre le strapontin. Ce qui m’empêchera toujours de dire quoique ce soit dans cette situation (jusqu’au jour où j’aurai peut-être une carte handicapé), c’est le fait que je n’ai pas envie qu’elles se disent qu’elles ne peuvent pas s’énerver contre les hommes (cis) sans qu’il n’y ait de backlash, de tears. J’ai surtout pensé ça quand la femme cis noire s’était énervée contre moi dans le métro.

Depuis que je suis perçu en homme cis, j’ai en quelque sorte pris la responsabilité de réagir comme j’aurais voulu que les hommes cis réagissent, en me disant que si par mes réactions, je pouvais soulager/apaiser, même de façon minimes, des femmes, il fallait que je le fasse.

Parce que je savais ce qu’elles pouvaient ressentir, et jamais je ne voudrais leur faire ressentir ce que les hommes cis leur font ressentir. C’est d’une très grande violence pour moi, car je m’envisage comme l’oppresseur que je déteste le plus, je suis complètement invisibilisé en tant que trans et mon vécu d’opprimé est complètement mis à la trappe. C’est sans issue, je suis contraint à vivre invisible, à faire comme si j’étais un homme cis blanc qui essayait d’être le moins oppressif possible. C’est affreux, surtout quand je sais que je peux être opprimé par ces mêmes femmes cis auxquelles je fais attention.

En écrivant tout ça, j’ai l’impression d’être complètement fou, et de beaucoup trop réfléchirà tout ça. Mais les dynamiques genrées sont omniprésentes, et elles me crient dessus partout où je vais.

Dernièrement, j’ai appris qu’au LOOP, un ancien hackerspace plutôt queerfriendly et un endroit dans lequel j’étais présent pendant plusieurs mois il y a trois ans, on me voyait comme une sorte de dragon très susceptible qui s’énerverait et arrêterait de parler à toute personne qui dirait quelque chose de travers. Ce qui me fait rire, c’est que la seule fois où j’ai réellement pété un câble à cause de quelqu’un, c’est que la personne m’avait dit quelque chose de psychophobe et de très violent pour moi.

Globalement, oui, j’ai repris plusieurs personnes qui ont dit des choses oppressives, mais rarement en m’énervant. Si j’ai arrêté de parler à certaines personnes, c’est que leurs propos et comportements oppressifs s’accumulaient et ne disparaissait pas, et je décidai donc de me protéger et d’arrêter de leur parler. Cette réputation n’était donc basée que sur une exagération de mes réactions de personne opprimée envers ses oppresseur. ses. Ce sont très probablement des hommes cis blancs (pour la plupart hétéro) qui ont créé cette image de moi. Ce que je constate, c’est que ces mêmes hommes cis, s’ils s’énervent, oppriment et disent des choses violentes, ne gagnent pas la réputation de “dragon susceptible”. Parce que la norme patriarcale de masculinité toxique est de leur côté.

Je ne peux alors que constater que j’ai été dès le début exclu de cette masculinité, et relayé au même rang que les femmes, tout en étant genré correctement par la plupart.

Cette réputation de « dragon susceptible » me fait beaucoup penser au qualificatif « d’hystérique » qu’on colle aux femmes si elles se mettent en colère. Donc en tant que personne transmasculine visible, les attentes sociales envers moi étaient plus ou moins similaires à celles envers les femmes. Est-ce que c’est une sorte de transphobie ? Une classification des masculinités qui met les masculinités trans tout en-dessous ? En tout cas les hommes cis du LOOP ne m’ont clairement pas considéré comme un des leurs. C’est réciproque !

Mon rapport au genre sur un plan un peu plus personnel mais aussi un peu en lien avec la perception qu’ont les autres de moi.

Actuellement, dans ma vie quotidienne, je me limite dans ma façon de m’habiller, je me cantonne aux habits les plus « masculins », car sinon je fais de la dysphorie. Mais le fait de pousser trop vers la masculinité normée en terme d’habits me rend aussi dysphorique, car je ne me reconnais pas dans les codes de masculinité hégémoniques.

Mon ressenti de genre n’est pas strictement masculin, et depuis que je me suis découvert trans, j’ai souvent préféré avoir une apparence androgyne. Et si j’ai un ressenti de genre masculin, c’est celui d’une masculinité plutôt efféminée. J’utilise ces termes tout en me disant qu’ils ne veulent rien dire... que c’est sans doute social...

Cela fait deux ans et demi presque que je suis sous testostérone, ça a grandement apaisé ma dysphorie mais crée aussi certains malaises. Je suis devenu hyper poilu des jambes et j’aime bof. J’ai toujours du mal à montrer mes jambes, comme si un malaise était resté de ma socialisation féminine.

Je sais que je ne vais pas me faire emmerder si on voit mes jambes poilues car je suis identifié en mec. Et ça me met hyper mal à l’aise. Donc je ne les montre pas, ou rarement.

Je n’ai fait aucune opération. Je compte à un moment faire une mammectomie, pour me sentir plus libre dans ma manière de m’habiller. Je pourrai mettre des t-shirts plus moulants, mettre des habits plus féminins, pas que dans des soirées queer. Actuellement, je mets parfois des habits féminins, mais uniquement si je porte un binder et quand je vais dans des soirées queer. Si je ne mets pas de binder, j’ai peur qu’on voit mes seins, donc je mets des t-shirts larges... des trucs typiques de mecs quoi. Beuah.

Et parfois je suis fier d’avoir des seins... mais la plupart du temps, ils m’emmerdent et me créent de la dysphorie plus qu’autre chose, et me contraignent à surjouer la masculinité dans ma manière de m’habiller. Et je n’aime pas être contraint !

Bref, si je devais résumer tout ce que je viens de dire en un titre, ce serait le suivant : un gros malaise par rapport aux normes genrées et des tentatives pour y échapper »

Ywan

Delikata Knabo

« https://www.youtube.com/watch?v=321uvSgxsX4 »
Les paroles sont en Esperanto, chanté par un Vocaloid nippon. (Car pourquoi pas ?) Mais voici la traduction FR :

Garçon délicat aux cheveux longs
Qui ne doit rien
Garçon délicat aux seins saillants
et larges hanches

Garçon délicat qui aime les autres garçons
Se sentir protégé dans leurs bras
Qui les veut à ses pieds
Non hétérosexuel jusqu’au bout des ongles

Les garçons ne sont pas ce que vous pensez

Garçon délicat sous testostérone
La peau marquée par des cicatrices
Apprenant à aimer leur intimité
Savourant le corps des hommes

Garçon délicat qui lutte contre la masculinité toxique
La violence et l’image de domination qu’elle véhicule

Être un garçon délicat ne devrait pas être un crime
Nos vies valent plus que vos « valeurs »

Les garçons ne sont pas ce que vous pensez

RedScorpio4 »

Trucs de mectranspédés

« Pédé, c’est être attiré par une diversité de masculinités
Chez les garçons, les filles et le reste d’entre nous
Mais c’est pas que ça

« Pédé ! », c’est l’une des insultes que t’as le plus entendue
Dans les cours de récrés, chez toi, au taf, dans la rue

Pédé, c’est ce malaise quand un mec cis
Te drague en te disant que t’es belle

Pédé, c’est l’insulte qui te faisait péter un plomb
Mais tu comprenais pas vraiment pourquoi

« J’ai toujours su que j’avais un côté pédé »,
C’est ce que te répond ton ex à ton CO

Pédé, c’est se rendre compte que tu resteras queer
Quoi que tu fasses, avant, pendant, après transition

Pédé, c’est une manière de te réapproprier tes relations
Où tes exs t’ont bien mis dans une place de meuf

Pédé, c’est avoir hâte d’avoir un minimum de passing
Pour oser de nouveau mettre une robe et se maquiller

Pédé, c’est quand ta simple présence questionne
Les mecs cis hétéros que tu attires ou intrigues

Pédé, c’est aussi se permettre d’envoyer balader le passing
De toutes façons on sera jamais assez bien pour les cis

Pédé, c’est une revanche contre toutes ces fois
Où on t’as insulté de sale gouine au collège

Pédé, c’est un moyen d’assumer sa féminité
Et de lâcher les normes de la cishétéronormativité

« Oh le Péd... », c’est ce qu’a laissé échappé ton collègue
Vexé de perdre au babyfoot contre toi, pas encore outé

Pédé, c’est se permettre de garder une androgynie
Et prendre un peu moins durement le mégenrage

Pédé, c’est quand tu vois certains mecs trans
Et que tu sais plus si t’y vois un frère ou un crush

Pédé, c’est comme un style ou une identité
Une façon d’être un garçon ou masculin

Pédé, c’est l’insulte qu’on te gueule dans la rue
Mais que tu prends pour un compliment

« Mais, t’es pédé ou quoi ? ! », c’est ce que tu as très envie de dire
À ton collègue misogyne après des semaines de harcèlement sexuel

Pédé, c’est parfois un crush réciproque avec un pote cishet
Mais pas pour les même raisons et tu sais déjà que c’est mort

Pédé, c’est la seule masculinité alternative à la virilité
Dans cette société basée sur les normes et la binarité

Pédé, c’est juste ma manière d’être un gars trans
Une revanche envers mon assignation de naissance »

Androgyn Android

https://androgynandroid.wordpress.com

Trop féminin trop masculin...

« Si la vieillesse cumule tous les moins, mon expérience cumule tous les trop.

17 ans. J’expérimente le ressenti masculin interne corolaire d’une image sociale et faciétique féminine. J’aime alors à me définir par mes péchés de la chair plus que par mon sexe assigné. Vêtements masculins, formes apparentes. Formes revendiquées. Jeu des stéréotypes, je m’évertue à n’être que moi, ni une femme, ni un homme ; juste moi.

27 ans. Dix ans plus tard. J’expérimente le ressenti neutre interne complément d’une image sociale et faciétique masculine. J’aime à me définir par mon sexe en construction plus que par mon genre ternaire. Formes aplanies. Cicatrices revendiquées. Autrefois revendicatif d’attitudes volontairement biaisées, trop masculines, impropres de mon ressenti, j’ai trouvé ma vérité dans l’atypie. Evincé alors du besoin d’être le reflet de stéréotypes pour exister, je ne cesse de regarder les vitrines qui sont interdites à mon genre social vécu. Jeu des stéréotypes, je m’évertue à n’être que moi, ni une femme, ni un homme ; juste moi.

Gay et trans : comment cela est-ce possible ? Trop souvent, j’ai ressenti l’incompréhension sociale : « ne sont-iels pas trans pour éviter le poids des préjugés sur les lesbiennes ? Ne sont-iels pas tous hétérosexuel.le.s ? »... Je n’ai eu de cesse que de lutter contre ces questionnements. D’y répondre. De ne m’évertuer à n’être que moi, ni lesbienne, ni hétérosexuel, juste aussi gay que visible.

Si j’ai souvent haï ma féminité quand celle-ci invalidait mon identité sociale ou mon propre reflet, je l’aie réinterprétée afin qu’elle me convienne. Juste trop, probablement pas assez, mais suffisamment pour qu’elle me satisfasse. Pourtant, bien des jours, l’assumer me pose problème. Tutoré à la binarité, mes lianes tendent vers le ciel en toute liberté, sans carcans de cendres, quand mes racines me rappellent à la réalité : être un mec féminin n’est pas toujours accepté.

Je ne veux pas être accepté. J’ai les épaules pour aplanir les stéréotypes. Et souvent, je me suis jugé plus masculin en étant maquillé de manière féminine, porteur de bijoux, utilisateur de manières exubérantes ; sans toutefois être un cliché : juste en étant moi. En m’affranchissant des attentes exogènes.

Trop masculin, trop féminin. Trop maniéré, trop viril. Trop sérieux, trop positif. Trop atypique... Si la nature m’a fait naître dans un sexe jugé « trop peu », je navigue au quotidien entre le trop et le pas assez, sans que cela m’en déplaise. »

Javier

Je suis un mec à chatte

« Je suis un mec à chatte
Un pédé en boîte
Bi déstabilisant
Garçon flamboyant
La mâchoire rendue
Carrée par la testo

Mais une fois nu
C’est toujours mon clito
Qui bande contre
Toi, montre
Moi ta bite
Je suis un garçon
Qui aime les garçons
Mon torse pas encore plat
Contre ton torse à toi
Des corps tellement
Différents

Les ongles vernis
Le slim trop serré
On m’appelle monsieur
Et dans la rue
Est-ce que j’ai l’air d’un pédé
Quel est le sens
De masculinité
Défi immense
Refuser de représenter
Ce que la société
Met derrière le mot homme
Je suis un homme
A l’envers
Autrement
Un homme
De travers
Différent ».

Félix

Un pied de chaque côté

« La voie du milieu, c’est là que j’me sens le mieux
fais donc un pas de côté
t’as le droit d’expérimenter, d’venir visiter
moi j’ai mis les deux pieds dedans, haut les cœurs, en avant

la société me pense torturé, alors que je suis un être complet
mi homme mi femme mi autre mi controversé
j’sors des schémas de pensée, « comment qu’on nous a éduqué »
les programmeurs n’ont pas réussi à m’rebooter
j’ai fais buguer l’ordi, c’est pas avec une transition qu’se sera fini
d’un seul côté j’m’ennuie, j’veux tout maintenant, j’tiens pas à prendre partie
j’compte bien m’aventurer pour le reste de ma vie
Lâche moi les baskets avec ton psy, je sais qui je suis, je vais bien merci

ya pas de case pour moi dans ton formulaire,
mais moi les frontières et les limites ca me met sur les nerfs

l’identité est toujours en mouvement
Je vais et je viens à mon rythme, rapide ou lent, dehors, dedans comme le meilleur des amants
t’as déjà fait l’amour à un homme et une femme dans un même corps en même temps ?

j’étais une femme masculine
je serai un garçon féminin
je mettrai des soutifs le jour où j’aurai fait mon ablation des seins
pour le moment j’lâche rien, j’mets mon huile de ricin

tu peux me mégenrer, ne pas savoir comment me nommer,
jle vois bien à ton petit air étonné
tu sais jamais de quel côté j’vais débarquer
j’suis comme une surprise, à toi de la savourer

voyageur du genre, j’me promène et alors ?
J’suis explorateur, je ne comprends pas ce qui te fait peur

j’corresponds à rien, cherche pas dans ton dico
j’vois bien qu’t’as un coup d’chaud, c’est que j’te donne du boulot
un seul pied sur lequel t’appuyer, j’te sens déstabilisé, prêt à vasciller
devant tant d’beauté, sûr que tu t’sens insécurisé
mais moi hors de vos normes j’garde la tête hors de l’eau
c’est juste que j’suis pas monocorde, mon son est en stéréo

j’suis pas en conflit avec moi-même,
j’m’aime, j’en fais pas tout un problème
ya pas d’dilemme dans mon cerveau
pour moi être trans c’est ce qu’il y a de plus beau

ni ici, ni là bas, un peu partout à la fois
garçon délicat, ces quelques mots sont pour toi

viril ou efféminé
mal rasé ou maquillé
les ongles noirs ou vernis
je change de territoire, jamais d’ami(e)s

j’ai pas le cul entre deux chaises,
j’ai un pied de chaque côté
bien stabilisé, droit comme un piquet
la tête haute, le regard fier
A tous mes potes(ses) non binaires, j’lève mon verre »

Yann
yannaencoreplus@@@gmail.com


ANNEXES

« L’APPARENCE COMME OUTIL DE LUTTE

Dans les luttes transpédégouines / queer, il existe de nombreux questionnements et de nombreuses réflexions autour de la question de la construction d’une identité par la réappropriation de codes vestimentaires ou comportementaux. La notion de performance [4] est un des axes d’approche pour déconstruire les normes qui nous sont imposées et pour mieux se reconstruire et s’affirmer dans son identité propre.

Pourtant, alors que nous cherchons à questionner et à analyser les mécanismes de la norme, cela se traduit parfois par d’autres injonctions à d’autres codes. On en arrive l’élaboration d’une contre-norme queer, tout aussi contraignante que la précédente.

Bref, ce texte parle de fashion power, de paillettes, d’affirmation de soi, de violence et de multiplicité des identités.

Un peu d’histoire

Quand on retrace l’histoire des femmes et du féminisme, aussi bien que l’histoire transpédé-gouine, on remarque que la mode a toujours joué un rôle central dans notre affirmation, et a toujours accompagné, sinon créé les moyens de notre visibilité et de notre émancipation. Par exemple, quand les femmes ont commencé à travailler, durant la seconde guerre mondiale, c’est aussi le moment où sont apparus la mode du travestissement féminin vers masculin et des pantalons. Cette mode s’est développée pour accompagner les mœurs et les changements de la société : puisque les femmes travaillaient, il fallait qu’elles en aient les moyens et donc qu’elles puissent porter des vêtements pratiques et confortables. Mais si c’était un accompagnement, c’était aussi et surtout un acte qui participait de la lutte pour l’émancipation et la revendication de nos droits, en visibilisant et en se faisant le porte parole du mouvement des droits des femmes, ainsi que la réappropriation par les femmes d’un des outils de leur oppression et son détournement pour en faire un nouveau moyen de lutte pour leur émancipation. Ainsi, cette mode a accompagné, soutenu et participé au féminisme de cette époque.

Dans l’histoire de la communauté lgbtqif également, la mode, ou du moins l’apparence a été un vecteur de notre visibilisation et de nos luttes. Les drag queens et les drag kings ont toujours été pour nous de véritables emblèmes. Pour leur sexualisation à outrance et leur exubérance, qui bravaient les mœurs, pour leur audace aussi et pour le le courage dont ils et elles faisaient preuve en portant ces vêtements et en affichant leur sexualité, leur genre et leurs luttes dans la société hétérosexiste.

Les plumes, les paillettes, l’abus de rose et les talons aiguilles portent en eux-même la revendication de la lutte pour l’affirmation de nos identités [5]. Par l’apparence et par le comportement que nous endossons, pour un soir ou au quotidien, nous effectuons une sorte de coming out permanent [6]. Et ce coming out a été longtemps un de nos principaux outils de lutte [7].

Aujourd’hui encore, ce que nous renvoyons aux lgbt bien pensants qui militent pour le droit au mariage, à la famille et à l’indifférence, ces lgbt que nous nommons « intégrationistes », c’est qu’ils ont abandonné la lutte pour l’émancipation et essayent de devenir plus hétérosexuels que le système patriarcal conservateur qui les a oppressé si longtemps. Nous, transpédégouines queer féministes, refusons que notre droit à exister soit conditionné à un mode de vie hétérosexuel normé qui recréée en son sein de nouvelles discriminations plus violentes encore pour tous ceux qui sortent du chemin bien net et bien tracé de l’ordre moral.

Nous sommes fabuleux et fabuleuses, et c’est un aspect primordial de nos identités et de nos luttes.

De la violence et de la riposte

En tant que queers, en tant que personnes visibilisées comme étant déviantes et comme revendiquant l’abolition des normes, nous sommes victimes de violences. Une violence institutionnalisée, par la l’injonction au mariage et à la famille, par la répression policière appuyée sur la censure et la punition pour garder l’ordre moral. Une violence systémique, inhérente à la société hétéropatriarcale blanche et chrétienne, dans l’éducation, la publicité, le respect des valeurs conservatrices. Une violence quotidienne quand nous nous faisons insulter de « pédé » ou de « gouine », quand on nous refuse un appartement ou un emploi à cause de ce que nous sommes. Une violence verbale, qui assimile à des idées négatives les termes « putain » ou « enculé ». Une violence familiale lorsque nous sommes contraints à rester dans le placard pour faire bonne figure ou à partir. Une violence physique quand des groupes viennent casser du pédé devant nos bars et nos boites.

En réponse à cette violence que nous subissons pour ce que nous sommes, les luttes queer se sont organisées notamment autour de l’idée de défense voire de riposte. Ainsi, pour sortir de la victimisation, nous avons développé notre agressivité, notre répondant. Nous avons cultivé une violence politique. En sortant du placard et en nous affichant ouvertement comme transpédégouines, comme putes, comme féministes, nous avons montré aux hétéros une première réponse à leur violence : nous leur avons signifié par nos apparences et nos attitudes que nous refusions de cautionner plus longtemps le système coercitif dans lequel ils nous avaient enfermés. Nous leur avons jeté au visage, par nos plumes et nos paillettes, que nous étions désormais hors de leur contrôle, et que nous étions décidés à détruire leur société. En affichant au grand jour nos corps et nos sexualités perverses et contre natures, nous avons proclamé la fin de leurs valeurs traditionalistes obscurantistes. En nous réappropriant le langage, en réutilisant les mots qu’ils employaient pour nous désigner avec mépris et en les brandissant comme des étendards flamboyants, nous avons décidé que le langage ne leur appartenait plus, qu’ils n’étaient plus les seuls maîtres de la parole, que nous allions nous aussi nous exprimer en tant qu’individus politiques, en tant que communauté opprimée reprenant enfin ses droits sur ce qu’elle est. En construisant nos espaces safes dans des bars, dans des squats, dans des quartiers entiers de certaines villes, nous avons bâti notre communauté et rejeté la famille comme unité économique fondatrice des bases de cette société.

Par la suite, la violence défensive de notre affirmation et du reniement des valeurs hétérosexistes ne nous ont plus suffi. Nous avons décidé de répondre physiquement aux agressions répétées de nos oppresseurs. Nous avons voulu abolir le système oppresseur et riposter à ses attaques systématiques.

Les luttes queer et l’anti-norme

Les luttes queers récentes sont ainsi souvent axées sur un rejet de l’imposition d’une féminité calme et impuissante face à ce qui l’entoure. Ainsi, elles tombent parfois dans l’extrême inverse d’une certaine exacerbation de la violence et des comportements masculins en général. Cette réappropriation de la violence [8] et de l’affirmation de soi est extrêmement importante dans le contexte de la société misogyne dans laquelle nous sommes. Cela nous permet de nous défendre, et dans le même temps de remettre en cause un système de normes qui ne nous correspond pas.

Pourtant, dans le même temps, on oublie de se poser la question des différentes positions des personnes vis à vis de cette norme. Ainsi, les black blocs anarchistes [9] sont parfois sacralisés parce qu’ils permettent, par la dissimulation de la personnalité une confusion des genres. Je peux tout à fait comprendre que des personnes se sentent plus à l’aise dans le cadre d’une action au sein de laquelle leur identité de genre ou leur appartenance au groupe ne sera pas remise en question sur des critères physiques de force apparente ou d’expression de genre. Pourtant, cette annihilation des normes de genre par l’assimilation à un groupe me pose question. Ne serait-ce pas là le débat inversé du port de l’uniforme à l’école ou dans certaines professions, dont le retour est parfois prôné par les mouvements conservateurs et religieux ? (Enfin pas en ce moment, là ils se focalisent sur le mariage et les méchants lgbt qui veulent des droits.)

Pour supprimer la norme en tant que principe coercitif de contrôle sur nos corps et nos comportements, il ne suffit pas de remettre en question la norme spécifique de notre société, mais bien le concept de norme, en tant qu’obligation à la ressemblance ou à l’assimilation, en tant que conformité d’un individu au groupe.

J’ai toujours pensé que la suppression de catégories binaires de genre devait se faire par l’explosion de ces catégories. Les faire imploser par la multiplication d’identités de genres trop vastes pour être contenues par deux petites boites. « On ne naît pas femme, on le devient » [10] . Si on ne veut pas devenir une femme, doit on pour autant ne rien devenir ? Nous dirigeons nous vers la revendication d’identités agenre ? Ou cela nous laisse-t-il au contraire l’espace de liberté suffisant pour devenir ce que l’on veut, jusqu’à la création de 8 milliards d’expressions de genre différentes, telles que les catégories binaires ne puissent plus trouver le moyen de les séparer en deux. Un continuum du genre et du sexe, plutôt qu’une assimilation impersonnelle au groupe, dans laquelle l’identité propre n’a plus de valeur ?

Pour revenir à ce culte de la réappropriation de la masculinité, pourquoi ne prenons nous pas le temps de nous demander quelle est la place des personnes qui préfèrent certains modes d’action habituellement dévolus au féminin. Je comprends la volonté des membres de la communauté à lutter. Pour autant, il existe de nombreux moyens de le faire. Par l’action de rue, par l’organisation de moments communautaires, mais aussi en prenant part aux tâches plus discrètes : prévoir la nourriture, gérer les tâches administratives, faire le ménage, prévoir la trousse à pharmacie en manif, …

Nous devons toujours être attentifs à ce que ces tâches ne soient pas portées par des personnes identifiées femmes parce qu’elles sont identifiées comme telle. Néanmoins, cela ne fait pas des personnes qui choisissent ces modes d’action et de participation à la vie de la communauté de moins bons militants. Non, le comble du féminisme queer n’est pas une stone-butch androgyne ultra-violente et exhibitionniste. Ces personnes font partie de la communauté, mais elles ne sont pas toute la communauté.

Nous devons réfléchir à la place que nous donnons aux identités différentes de celles mises en avant. Il est important de laisser de la place pour notre diversité, si l’on ne veut pas recréer le système coercitif contre lequel nous nous battons. Il est important de garder dans notre communauté ces espaces d’indécision et d’expérimentation. De permettre d’expérimenter la norme, l’anti-norme ou quelque autre norme, pour se réapproprier nos identités au delà de ces normes.

Ainsi, il ne suffit pas que notre communauté, tout en glorifiant la masculinité, se positionne comme ouverte à la diversité. Il faut que nous l’encouragions. C’est pour cela qu’il est important de ménager des espaces de parole et de vie, de manière active, c’est à dire en participant à leur élaboration, et en refusant activement de monopoliser le discours autour des expressions de genre masculine.

Je ne suis pas conforme à ce que cette société attends de moi, et je n’en suis pas l’opposé non plus. La communauté queer ne devrait pas attendre des personnes qui la composent la revendication d’une identité de genre ou d’un comportement ou de moyens d’actions spécifiques, mais bien être ouverte à la multiplicité des modes d’expression, tant qu’ils respectent notre cohérence politique féministe.

Octobre 2012

https://ptilou42.wordpress.com/2012/10/03/ lapparence-comme-outil-de-lutte/

SORTIR DU PLACARD TRANS

Je vois passer de plus en plus régulièrement des prises de positions de meufs féministes (cis ou trans), assimilant les mecs trans à des mecs cis, leur attribuant un certain nombre de privilèges liés au genre masculin. Or la réalité des situations des mecs trans me paraît plus complexe que cela. Bien sûr, je ne souhaite absolument pas ici remettre en question les analyses féministes matérialistes qui utilise les classes sociales d’« hommes » et de « femmes » comme outils pour identifier et critiquer les rapports de pouvoir qui s’exercent au sein de notre société hétéropatriarcale. La question ici est plutôt de savoir comment analyser la position des hommes trans dans les espaces communautaires queers et féministes au sens large.

Sexisme

Les relations de pouvoir ne s’exercent pas à un moment donné, unique, indépendant de tout contexte, mais sont inhérentes au système hétéropatriarcal dans lequel nous vivons. Ce système construit un rapport de classe entre d’une part les « hommes » et d’autre part les « femmes ». Cette construction se fait à l’échelle individuelle : chaque bébé se voit assigner un genre, chaque enfant se voit encouragé ou au contraire réprimé dans ses expressions, actions, intérêts,…

De part notre place dans la société, comment nous sommes identifiés par les personnes autour de nous, nous bénéficions d’un certain nombre d’avantages ou d’inconvénients. Mais ce ne sont pas ces interactions ponctuelles qui forment des rapports de pouvoir et de domination. C’est leur répétition et leur incorporation qui les transforme en systèmes d’oppressions.

Ce n’est pas parce qu’une femme se fait couper la parole une fois qu’elle est opprimée. C’est parce qu’elle se fait couper la parole systématiquement dans la très grande majorité de ses conversations avec des hommes.

Or, grandir dans un tel système, renforce la prise que ce système à sur nous. Les femmes dans la société hétéropatriarcale apprennent que leur parole est moins importante, qu’elles ne doivent pas prendre trop d’espace,... Elles apprennent et appliquent tout un ensemble de codes et de conventions sociales qui leur permettent d’être socialement acceptées dans cette société.

Prenons un autre exemple, peut-être plus flagrant, celui de la culture du viol. Les femmes apprennent qu’elles sont en danger permanent d’être violées et qu’elles doivent se protéger contre ce danger, par exemple en ne sortant pas seules la nuit, en ne portant pas de mini-jupes, ...

Pour les femmes blanches cis hétéras valides, le parcours qui mène à cet apprentissage semble très clair. Mais qu’en est-il des autres personnes concernées par la culture du viol ? Il existe différentes manières d’apprendre ces réflexes, avec bien sûr différentes conséquences. Les femmes noires par exemple seront sexualisées différemment des femmes blanches (généralement plus tôt et en lien avecles théories racistes d’animalisation des femmes noires [cf le blog de MrsRoots]). Les femmes trans apprendront à craindre le viol, soit parce qu’elles sont identifiées comme femmes cis, auquel cas elles en viennent à craindre en même temps le risque d’outing forcé qu’il constitue, et donc le risque de violences supplémentaires, soit parce qu’elles sont identifiées comme femmes trans et subissent les clichés transphobes de sexualisation et d’exotisation. Les hommes homosexuels apprendront à ne pas être trop efféminés, au risque de faire face à une violence qui leur renverrait cette féminité vue comme infériorité : insultes féminines, concentration des agressions sur le sujet de leur sexualité,…

Sexisme intégré

Qu’en est-il des hommes trans ? Peut-on grandir pendant 20, 30, 40 ans de sa vie en étant identifié par les autres comme femmes et ne pas ressentir le sexisme ? Peut-on laisser se poser sur nos corps les regards et les attentes des autres et ne pas apprendre à s’y conformer, ne serait-ce parce qu’on ne sait pas comment faire autrement ? Les hommes trans grandissent entourés d’attentes sur leur féminité, tandis qu’on leur enlève l’accès aux « choses de garçon ».

Bien sûr, à l’échelle individuelle, celà est plus ou moins vérifiable. Mais en prennant du recul, un grand nombre de choses liées à l’éducation en tant que femme se retrouve dans les comportements et/ou intérêts des hommes trans. À tout hasard (et parce que je suis un geek et que je passe quand même pas mal de temps dans ces milieux), prenons l’exemple de l’informatique. Au Reset[le site], hackerspace féministe et queer à Paris, qui s’emploie à toujours accueillir une majorité de personnes non-homme-cis, il n’y a quasiment pas de garçons trans. Parmi les personnes qui viennent régulièrement, il y a une grande majorité de femmes, cis et trans, un mec trans (coucou c’est moi !), une personne qui a récemment fait son coming out NB et des mecs cis. On pourrait se demander s’ils sont plus nombreux dans des hackerspaces plus masculins ? Bah non.

Alors pourquoi les mecs trans ne se sentiraient pas tout à fait aussi à l’aise en informatique que les mecscis ? Est-ce qu’ils auraient eu moins accès à des jeux vidéos en grandissant ? Est-ce que leursprofesseurs pourraient les avoir découragés d’entamer des études dans cette voie ? Est-ce que leursproches ont pu dénigrer leurs compétences parce qu’ils les voyaient comme des filles ? Je sais pas, mais ça me parait pas absurde.

Et si ça se vérifie en informatique, je suis prêt à parier que ça se vérifie ailleurs aussi.

Transition

Bien sûr, en transitionnant, le regard des autres sur nous change. Bien sûr, l’identification par les autres comme homme amène des privilèges de légitimité (présence dans l’espace public, reconnaissance des intérêts et compétences,...). Sauf qu’encore faut-il défaire à l’intérieur de nous tout ce que nous avons appris, malgré nous, sur notre illégitimité constante, sur notre impuissance.

Quand on dit que les hommes trans ont vécu le sexisme, ça ne signifie pas qu’ils ont vu un documentaire sur Arte et que maintenant ils font attention à ne pas trop étaler leurs privilèges. Ça veut dire qu’ils l’ont incorporé pendant des décennies, parfois la majeur partie de leur vie. Ça veut dire qu’ils en connaissent les mécanismes parce qu’ils les ont subis et parce qu’ils ont du les déconstruire et les interroger un par un pour se frayer une place dans la classe des « hommes » et obtenir un passing, voir se cacher pour éviter la transphobie qui aurait pu suivre leur outing accidentel.

Et même si on pouvait accepter que les hommes trans, après un certain temps, oublient complètement leur socialisation originelle de femme pour incorporer pleinement les privilèges d’homme (lol), il leur reste encore, quotidiennement, le rappel qu’ils ne sont pas des hommes cis. Parce que leur état civil ne leur correspond pas, et que même s’il correspond, on leur demande encore des papiers qui datent d’avant leur changement d’état civil (diplômes, anciens certificats de travail, acte de naissance,...). Parce qu’ils n’ont pas forcément l’envie et/ ou la possibilité de déménager à l’autre bout du monde et de se couper complètement de leur famille, leurs potes, leurs anciens collègues, de toutes les personnes qui les ont connus avant leur transition. Parce que draguer et avoir une sexualité, ce n’est pas juste devoir rentrer dans des explications à rallonge sur leur corps, c’est aussi prendre le risque de s’exposer à des violences. Parce qu’avoir des enfants ne pose pas les mêmes contraintes, etc.

En réalité, les mecs trans n’oublient jamais qu’ils ont été considérés comme femmes. Parce qu’ils suivent une carrière professionnelle ou un chemin de vie qu’ils ont commencés quand ils étaient considérés comme femmes. Parce qu’ils gèrent les conséquences de leurs traumas « de femmes » quand ils sont passés par des violences sexuelles, des grossesses, des avortements, des cancers « féminins »des seins ou de l’utérus,...

Placard

D’ailleurs, on est un paquet à galérer en se traînant nos PTSD, dont on ne peut pas parler dans les espaces straights mais dont on n’a pas le droit de parler dans les espaces « féministes » parce qu’il ne faudrait pas faire du notallmen.

Alors on se retrouve entre mecs trans, pour parler de problèmes de mecs trans. Pour parler des dysfonctionnements dans nos relations de couple avec des mecs, parce qu’on en a marre se taper toute la charge mentale et affective par réflexe. Pour parler de notre sexualité, parce qu’on n’arrive plus à baiser sans avoir des flash backs. Pour parler de nos chattes qui ont des mycoses mais on ne connaît pas de gynécos cools alors on va voir les copains pour trouver des adresses.

Et on se retrouve à monter des associations d’auto-support et de santé pour pouvoir parler de nous en termes vraiment très pragmatiques et matériels et surtout pas en termes politiques, parce qu’on voudrait pas froisser les copines féministes qui, mine de rien, restent les seules personnes cis à qui on peut s’outer sans trembler des genoux. Et donc aussi potentiellement les seules personnes avec qui on peut baiser, ou juste aller à la plage.

Tiens d’ailleurs, vous avez une idée de la dépendance affective dans laquelle ça place les mecs trans tout ça ? Parce que quand toute la société te dit que t’es chelou, que ton corps n’est pas dans les normes, pas représentable, pas dicible, c’est violent pour ton estime de toi. Et quand t’es trop une meuf pour les mecs pédés, trop un mec pour les meufs gouines, trop un monstre pour les meufs hétéras, avec qui tu baises ? Avec qui tu relationnes ? Bah parfois, ça tombe sur la première personne qui est plutôt cool avec toi. Et quand tu l’as, tu t’accroche. Même quand c’est un mec hétéro-ouvert-d’esprit qui te réassigne à un rôle de meuf dans la relation, et qui te baise comme une meuf. Même quand c’est une personne qui pique des crises, te culpabilise, te manipule, parfois te frappe. C’est pas idéal, mais on t’a bien fait comprendre que t’aurait pas mieux.

Évidemment, ce n’est pas toujours comme ça. Mais pourquoi certaines féministes refusent complètement de voir ces vulnérabilités là ? Ces axes de pouvoir là, qui sont systématiquement présents dans nos communautés ? Alors oui, il y a des mecs trans qui sont des connards. C’est comme partout. Mais venez pas nous sortir les privilèges des mecs trans qui sont des mecs comme les autres alors qu’on a moins d’accès au travail, au logement, à la santé, aux relations amoureuses et sexuelles, à l’estime de nous,... Demander aux mecs trans de continuer leurs discussions en non-mixité et sans prendre trop de place, c’est les confiner au placard, à l’isolement, à la vulnérabilité.

On passe suffisamment de temps à se taire pour ne pas diviser la lutte. Nous avons besoin d’espaces pour penser notre rapport aux autres, notre place entre système hétéropatriarcal et communautés queers féministes. Nous avons besoin d’analyses politiques sur nos corps, nos identités, nos relations, pour sortir les violences que nous subissons du domaine du privé et de l’individuel.

Ces espaces doivent être et sont déjà féministes et matérialistes, parce que ce sont les outils que nous utilisons pour analyser les rapports de pouvoir. Ces espaces doivent être construits avec les femmes cis et trans autour des questions liées aux vécus du sexisme. Ces espaces doivent être construits avec les personnes trans autour des questions de transition. Ces espaces doivent être construits avec les folles et les butches autour des questions de constructions d’identités masculines hors normes et politiques.

Nous avons besoins de construire ces solidarités là, justement parce que nous ne sommes pas des hommes-cis-hétéros. On ne peut pas vouloir détruire les normes hétéropatriarcales d’une part, et tordrenos identités pour les faire rentrer dans le moule d’autre part.

Juin 2017

https://ptilou42.wordpress.com/2017/06/14/sortir-du-placard-trans/

Felix, Igor, Bal, adeh, angel, jonas, kenzo messina, Elie B, Charlie, Meliorgan Dark, Eliot, Ywan, Redscopio4, Androgyn Android, Javier, Yann, ptilou

P.S.

Contact : brochuredelicate@@@protonmail.com


[1] E. Fassin, l’Empire du genre, 2008 http:// journals.openedition.org/.lhomme/29322.

[2] Diagnostical and Statistical Manuel of Mental Disorders, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux : ouvrage de référence de l’APA (Amerian Psychiatry Association), c’est l’ouvrage de référence diagnostique des psychiatres.

[3] Sans source à cette définition d’ailleurs, mais l’idée un ressenti profond fait écho à l’idée de « conviction profonde » exigée dans la « loi relative à la transsexualité » (10 mai 2007 (Belgique)), art. 2. §2 1° et art. 9. 1°.

[4] Judith Butler, Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, Routledge, New York, 1990.

[5] « the critical promise of drag does not have to do with the proliferation of genders... but rather with the exposure of the failure of heterosexual regimes ever fully to legislate or contain their own ideals » Judith Butler, « Critically Queer ». GLQ : A Journal of Lesbian and Gay Studies, 1993.

[6] « If a bullet should enter my brain, let that bullet destroy every closet door » H. Milk.

[7] « Nous avons été obligés [de faire notre coming-out] pour inverser les forces qui nous maintiennent dans un » privé « où il est commode de nous gouverner », Act Up Paris, Le Monde, 1999 (et je vous conseille d’aller lire le communiqué en entier).

[8] Comme avec le mouvement Bash Back ! [en].

[9] Voir Black bloc sur Wikipédia.

[10] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tomes I et II, Gallimard, 1949.